samedi 18 août 2012

L'Esprit de Vacance (3) Changer d'ère


On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. Raoul Vaneigem


Au cœur de la pensée traditionnelle, l’Esprit de vacance implique une vacuité du mental qui transfigure la conscience en matrice d’une vision inspirée. Mais la subjectivité avide de l’occident cherche toujours à l’extérieur ce qui lui manque à l’intérieur. Réduisant l’Esprit de vacance à sa forme marchande de loisirs organisés et chronométrés, elle fait du productivisme, de l’activisme et du consumérisme les principes d’une vie aliénée, si dénuée de sens qu’elle en est réduite à la survie de l’économie.

Dans notre dernier billet nous analysions comment et pourquoi, à partir du modèle de l’Homo oeconomicus, la modernité tardive a disqualifié l'Esprit de vacance en imposant le travail productif comme valeur centrale de nos sociétés, au coeur du lien social. Dans celui-ci, nous analyserons le lent processus de décadence à travers lequel l’esprit d’avidité s’est substitué à l’Esprit de vacance dans une dérive mortifère qui conduit de la production au productivisme et du productivisme à une prédation généralisée des ressources naturelles et humaines.

Fondée sur cet esprit d'avidité qui n'est borné par aucune limite humaine, éthique ou spirituelle, l'ère des prédateurs a remplacé l'ère des producteurs. Cette démesure suicidaire mène à un effondrement général annoncé par la crise systémique à laquelle nous sommes confrontés. Plutôt que d'attendre cet effondrement dans la sidération et l'angoisse, l'heure est venue d'une refondation à travers l'émergence d'un modèle alternatif permettant ce saut évolutif que représente le passage de l'ère des prédateurs à celle des créateurs inspirés par l'Esprit de vacance. Une vision intégrale qui pense à la fois en terme de relations systémiques et de dynamique évolutive est à même d’éclairer cette mutation globale, à la fois culturelle, individuelle et organisationnelle.

Avertissement aux lecteurs : Parce qu’il constitue la suite des précédents billets, le texte ci-dessous n’est compréhensible qu’en référence à ces derniers et dans leur continuité.

L’ère des médiateurs

Fondée sur une « vision du monde » mythique et traditionnelle, l’Ancien Régime se pensait et se vivait comme la manifestation visible d’un monde transcendant. Autour de la figure du Roi, incarnation de Dieu sur terre et représentant de son autorité, se constituait une hiérarchie sociale dont le rôle était la conservation et la transmission d’une tradition et, via celle-ci, d’un ordre symbolique qui assurait la cohésion de la société autour d’une vision commune et d’un imaginaire partagé.

Dans le monde de l’Ancien Régime fondé sur la monarchie de droit divin, la cohésion de l’organisation sociale dépend étroitement de la pérennité et de la stabilité de la tradition. L’Ancien Régime est l’«ère des médiateurs » puisque les hiérarchies traditionnelles qui structurent le corps social sont la manifestation visible d’un ordre invisible. Chaque membre de la communauté est celui d’une intersubjectivité vivante et participe de manière intuitive, via une sensibilité organique, à cet ordre symbolique reflété dans l’ordre social.

La vision mythique de l’ancien régime fut peu à peu remise en question et dépassée par une pensée rationnelle qui ne se satisfaisait plus d’une interprétation symbolique des faits et des évènements. Logique et conceptuelle, abstraite et formelle, objective et instrumentale, utilitaire et fonctionnelle, cette pensée rationnelle cherchait à déterminer des chaînes logiques et causales entre des faits reproductibles afin d’en tirer des lois permettant d’agir sur la nature en la transformant.

A l’origine de la modernité, ce nouveau mode de pensée voit dans la sphère technique et économique de la production, l’application naturelle d’une pensée rationnelle et d’une connaissance scientifique. Tournée vers le futur et l’accomplissement humain, l’esprit moderne est animé par une vision progressiste, celle d’un monde en mouvement, qui cherche s’arracher à l’ordre archaïque de la tradition en bouleversant sa conception statique.

L’ère des producteurs

Dans deux billets précédents Grandeur et Décadence de la modernité et La fin de l’ère économique, nous avons analysé cette « vision du monde » qu’est la modernité en distinguant deux grandes périodes. La première - l’ère démocratique - correspond à l’avènement de la modernité et à sa grandeur. Au cours de l’ère démocratique se manifestèrent ces formes novatrices que furent l’affirmation de l’individu contre l’emprise de la communauté, du progrès contre l’hégémonie de la tradition et de la raison contre le dogmatisme religieux.

Inspiré par l’esprit des Lumières et les travaux des encyclopédistes, la modernité démocratique fut aussi l'ère de la production, c'est-à-dire celle du progrès de la raison et des sciences, des techniques et de l’économie, conçus pour servir le progrès moral, social et spirituel de l’être humain. Dans l’esprit des Lumières, la raison devait être une faculté de jugement et de discernement, la science un instrument de connaissance permettant à l’homme de s’émanciper de l’obscurantisme des dogmes, le progrès technique et l’essor économique des instruments mobilisés pour permettre à l’homme, en se libérant des contraintes matérielles, de développer ses qualités morales, ses facultés intellectuelles, son esprit critique et son élévation spirituelle.

Durant l’ère démocratique, la production prend la place centrale qu’occupait la médiation symbolique dans les sociétés traditionnelles. La raison humaine s’empare des attributs démiurgiques d’une transcendance qui devient d'autant plus lointaine que sont remises en question les facultés sensibles et intuitives permettant d'y participer. Progrès humain et production économique sont pensés comme les deux faces – spirituelle et matérielle – d’une même dynamique évolutive. La pensée des Lumières estime que les pouvoirs instrumentaux de la rationalité et de la science, de la technique et de l’économie, doivent être au service d’un développement humain qui les transcende. Les encyclopédistes, la physiocratie d’abord puis le saint-simonisme furent des représentants éminents de cette courant novateur qui vise à créer une synergie créatrice et évolutive entre les divers aspects, moraux et intellectuels, techniques et économiques du progrès.

A son apogée, la modernité était donc équilibrée entre la dimension abstraite et instrumentale de la rationalité d’une part et, de l’autre, une intuition concrète et sensible permettant aux individus de participer à un monde commun. Cette sensibilité organique était animée par un idéal qui pouvait prendre des formes différentes – religieuses ou républicaines, transcendante ou immanentes – mais qui s’enracinaient toutes dans une vision qualitative de l’être humain.

L’ère du productivisme


La décadence de l’esprit moderne et son déclin advinrent quand l’héritage des Lumières fut capté et trahi par les classes dominantes qui inventèrent le rationalisme en réduisant la rationalité à une fonction instrumentale tout en déniant l'intuition créatrice et en dévalorisant une sensibilité qui, l'une et l'autre, donnent un sens profond à l’expérience vécue et sa cohérence au corps social. Une idéologie quantitative transposa à l’homme et à la société l’épistémologie et la méthodologie des sciences exactes dédiées à l’observation des phénomènes physiques.

Comme l’écrit Serge Carfantan : « La bascule d’une représentation de la vie mesurée à l’aune du quantitatif se produit quand la pensée commence à objectiver la vie, en perdant de vue sa dimension subjective, en la délaissant dans les marges de sa propre réalité. Et quel est ce projet qui parvient à ce résultat colossal ? Le projet par lequel la totalité du réel se voit soumis à l’objectivation n’est rien d’autre que la science moderne elle-même. » (Croissance, décroissance et développement)

Quand elle n’a plus été pondérée par l’intuition holiste de la tradition, la modernité a dégénéré en une culture de domination. Les élites bourgeoises se laissèrent envoûter par le pouvoir de la technique en confondant peu à peu la raison et l’analyse, l’analyse et la méthode scientifique, la science et ses applications technologiques comme elle confondit ces applications avec les profits qu’elles pouvaient générer. C’est ainsi que le monde de la technique et de l’économie - leur réductionnisme et leur utilitarisme de plus en plus envahissants - ont peu à peu asservis la pensée et la créativité humaine au lieu de les libérer.

L’esprit de production qui devait émanciper l’homme des contraintes matérielle s’est aisni progressivement transformé en une idéologie à la fois productiviste, travailliste et consumériste qui vise à l’accumulation absurde et infini de biens à travers laquelle on cherche à compenser, de manière addictive, la perte du lien intime et sacré que l’homme entretient avec son intériorité. Ce productivisme aussi aveugle que béat conduit à une prédation généralisée des ressources naturelles qui se manifeste à travers une crise écologique majeure. Cette crise écologique apparaît dès lors comme le reflet extérieur d’une profonde crise spirituelle et morale.

Le discours STM


Vus d’une perspective intégrale, les phénomènes sociaux et culturels s'inscrivent dans des cycles évolutifs fondés sur la succession d’un élan créateur, d’une formalisation novatrice, du développement de cette forme et de son apogée, suivie d’un lent déclin et d'une dégénérescence mortelle. La grandeur de la Modernité fut « l'ère démocratique », celle des producteurs qui voulait mettre le progrès économique au service du progrès technique et ce dernier au service du développement humain.

Sa décadence fut « l’ère économique »,  celle des prédateurs qui, pour mieux l’exploiter et le manipuler, réduisirent l’individu à sa dimension d'agent économique entièrement déterminé par le calcul égoïste. Dans La fin de l’ère économique, nous avons analysé les diverses étapes de cette décadence qui aboutit aujourd’hui à une forme d’idéologie totalitaire fondé sur l’hégémonie du quantitatif, de l’objectivation et de la croissance auquel correspond le déni de toute les valeurs qualitatives et essentielles propres au développement humain.

Dans son dernier ouvrage, le psychanalyste Dominique Jacques Roth analyse cette idéologie totalitaire véhiculée par le discours STM : « Notre société s’est affranchie de l’éthique de la limite. Elle évolue dans une vision exclusivement scientifique, technique et marchande. C’est ce que je nomme le « discours STM ». Ce discours fonctionne sur la croyance en une croissance indéfinie, un déni de réalité qui constitue le fondement de l’idéologie néo-libérale...

Le discours de la science s’est substitué au religieux en privilégiant la connaissance par rapport à la foi. Or il n’est pas nécessaire d’être ignorant pour produire la catastrophe. Le discours religieux de la science débouche paradoxalement sur la déraison. La science n’est pas neutre et nous nous illusionnons sur le fait qu’elle le soit. Ce scientisme nous conduit à vouloir objectiver le monde et le réel, alors que la subjectivité est une part essentielle de notre condition humaine.

Ce discours est déshumanisant. Mais nous nous sentons impuissants face à cette puissance. Notre humanité se désagrège ainsi face à la science, à la technique et au marché. La servitude qui est résulte devient la nouvelle banalité du mal. Cet impensé vient de l’incapacité de nos représentants à se représenter les choses autrement que sur un mode objectif, quantifiable ou mesurable, qui se trouve au fondement de la catastrophe...

Le fait scientifique présente un caractère totalitaire. Tout, absolument tout, doit pouvoir se mesurer, se comptabiliser, se comparer et s’évaluer. Curieuse, cette idée qu’il suffirait de chiffrer le réel pour croire le maîtriser et le comprendre. Face à cette virilité imbécile du chiffre, la parole semble être muselée... Or que fait le discours STM ? Il lamine le sujet de la parole en le figeant dans des énoncés qui n’envisagent le monde qu’en terme de profits quantifiables, évaluables. Il exclut le psychique, l’affect et le symbolique.  (La Décroissance N°90 – Juin 90. Entretien  à propos du livre Critique du discours STM)

L’ère des prédateurs


Ce qui fonde l’ère des prédateurs c’est l’esprit d’avidité animant une subjectivité vidée de son sens et de son identité, de ses appartenances sociales et de ses traditions culturelles. Ce vide intérieur est le contraire d’une vacuité mentale qui permet de se connecter à une vision créatrice. Il ne peut que se projeter de manière avide dans l’extériorité d’un monde totalement objectivé pour chercher de manière aussi fébrile qu’hallucinée ce qui lui manque à l’intérieur. C’est ainsi que, dans cet imaginaire littéralement délirant, la croissance quantitative des biens usurpe la place souveraine dévolue au développement qualitatif de l’humain.

Notre précédent billet évoquait une citation du philosophe Michel Henry qui résume bien cette esprit d’avidité : « La subjectivité vide de l’Occident est une subjectivité avide : elle ne tient pas en place. A la manière des poissons dont elle a pris le regard, elle se jette sur tout ce qui bouge, sur les miettes qu’on lui jette, sur tout les leurres. Car on lui a appris à ne désirer que des leurres et des leurres seuls peuvent la combler. » (Du Communisme au Capitalisme, théorie d’une catastrophe).

Cette avidité touche tous les aspects de la nature humaine – économiques, sexuels, émotionnels, intellectuels et même spirituels. Elle est à l’origine d’un esprit de démesure – l’hubris grec – qui se manifeste à travers la crise systémique que nous vivons. L’ère des prédateurs est une période de régression morale et culturelle qui conduit de l’action  à l’activisme, de l’activisme à l’agitation et de l'agitation à l'effondrement. 

Dans la sphère économique, l’action c’est la production en vue d’une finalité humaine, l’activisme c’est le productivisme qui cherche dans la production un gain purement lucratif sans aucune référence au développement humain, l’agitation c’est l’esprit de lucre érigé en institution à travers une spéculation financière qui pervertit l’économie concrète au service d'une économie pulsionnelle déréglée. Un seul chiffre cité par Bernard Lietaer, ancien responsable de la Banque Centrale de Belgique et pionnier des "monnaies libres" permet de mesurer la puissance de cette prédation financière : 2,7 % seulement des milliers de milliards de dollars échangés chaque jour sur les marchés correspondent à des biens et services réels.

L'effondrement est la conséquence inéluctable de ce délire collectif inspiré par la démesure d'une avidité qu'aucune limite humaine, éthique et spirituelle, ne parvient plus à la maîtriser. A moins que, face à l'imminence de cet effondrement, un sursaut vital et créatif porté par la dynamique d'une refondation intégrale permette le saut évolutif vers un nouvelle ère : celle des créateurs inspirés par l'Esprit de vacance. N'oublions pas le célèbre aphrisme d'Holderlin : "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve."

L’esprit d’avidité


L’esprit d’avidité utilise le pouvoir instrumental de la raison et de la science, de la technique et de l’économie, pour mettre en place des stratégies de domination et de prédation vis-à-vis d’un milieu naturel et social transformé en environnement à exploiter aux services des intérêts égoïstes. A cette culture de domination abstraite qui cherche à rendre l’homme comme « maître et possesseur de la nature » correspond le modèle anthropologique de l’Homo oeconomicus, individu abstrait réduit à une fonction économique de producteur/consommateur. Ce contexte culturel et anthropologique se manifeste à travers une organisation sociale fondée sur le primat de l’économie dans une compétition généralisée de tous contre tous, au détriment des solidarités sociales et du développement humain.

Auteur du Règne de la quantité, René Guénon avait depuis longtemps annoncé ce processus de déshumanisation inhérent à la modernité : La civilisation moderne apparaît dans l'histoire comme une véritable anomalie : de toutes celles que nous connaissons, elle est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, la seule aussi qui ne s'appuie sur aucun principe d'ordre supérieur ».

Il est évident que la crise systémique à laquelle nous sommes confrontés est un signal d’alarme qui nous oblige à remettre en question le modèle pervers dans lequel nous nous sommes installés. Cette crise systémique est une crise évolutive qui nous met face aux choix à faire de manière inéluctable : ou continuer dans cette direction régressive avec la certitude d’un effondrement généralisé, ou faire émerger un nouveau modèle évolutionnaire fondé sur le développement qualitatif de l’être humain. Dans le prochain billet nous analyserons cette dernière alternative fondée sur cette Apocalypse - au sens de processus de destruction créatrice -  que représente le passage de l’ère des prédateurs à celle des créateurs.

(A suivre...)

mardi 7 août 2012

L'Esprit de Vacance (2) L'otium du peuple


Le travail est l’opium du peuple. Je ne veux pas mourir drogué. Boris Vian


Dans le dernier billet, nous proposions une introduction à cet Esprit de vacance, au cœur de la pensée traditionnelle, qui transfigure la vacuité de la conscience en matrice d’une vision inspirée. Dans ce billet-ci, nous examinerons comment et pourquoi la modernité a disqualifié l'Esprit de vacance en imposant le travail comme valeur centrale de nos sociétés productivistes à partir du modèle de l’Homo oeconomicus.

Cette centralité renvoie à une civilisation où, selon Nietzsche, la sécurité étant devenue la divinité suprême, le travail représente la meilleure des polices pour « entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance ». L'antiquité, dont Nietzsche était un fin connaisseur, avait une conception très différente du travail. Caractéristique de l'homme libre, l'otium désignait le temps du loisir consacré à ce qui est proprement humain tandis que le nec-otium (qui a donné négoce en français) désigne la production économique destinée à la satisfaction des besoins vitaux.

Inspiré par l'Esprit de vacance, cette vision traditionnelle privilégiait le développement de l'esprit et de la communauté politique à celui du travail et de la production. A l'heure où nous passons de l'ère des créateurs à celle des producteurs, le temps est venu de se libérer de cette addiction au travail devenu le nouvel opium du peuple pour des individus littéralement désoeuvrés en proie aux passions tristes et aux fantasmes de la toute-puissance infantile. Et ceci afin d'inventer d'une manière singulière et collective, l'otium du peuple, une éthique du temps libre propre à l'ère des créateur.

Cette éthique "cosmoderne" conteste la centralité du travail et de l'économie qui instaure une compétition généralisée, fondée sur la loi de la jungle, ainsi qu'une perte du lien social au profit d'une accumulation de biens inutiles. Elle vise à développer les relations humaines, les qualités créatrices et les passions jubilatoires qui constituent l'essence de l'être humain.

Avertissement au lecteur : Parce qu’il constitue la suite du précédent billet, le texte ci-dessous n’est compréhensible qu’en référence à ce dernier et dans sa continuité.

Vacuité et Avidité

Charlie Chaplin dans Les temps modernes

La modernité occidentale est le nom de cette période historique durant lequel une mentalité abstraite et utilitariste, véhiculée par la rationalité instrumentale, a disqualifié l'Esprit de vacance pour mieux prendre sa place en imposant une avidité pulsionnelle au détriment de la vacuité de la conscience. C'est ainsi que le travail est devenu cette valeur centrale qui permet d’intérioriser une vision du monde où l’horizon matériel de la production dénie et réduit au silence la verticalité essentielle de la création et de la spiritualité, au cœur de l’évolution humaine.

Comme l’écrit le philosophe Michel Henry : « La subjectivité vide de l’Occident est une subjectivité avide : elle ne tient pas en place. A la manière des poissons dont elle a pris le regard, elle se jette sur tout ce qui bouge, sur les miettes qu’on lui jette, sur tout les leurres. Car on lui a appris à ne désirer que des leurres et des leurres seuls peuvent la combler. » (Du Communisme au Capitalisme, théorie d’une catastrophe).

L’activisme, le productivisme et le consumérisme sont trois des principaux leurres poursuivis par une subjectivité avide qui réduit la vie concrète et sensible à la survie de l’économie. Conséquence : la croissance, le travail et la marchandise sont devenus les nouvelles idoles d’un monde désenchanté. Contre la folle démesure de cet économisme qui conduit les hommes du leurre au malheur - et l’espèce à sa disparition programmée - le développement humain, la simplicité volontaire et une joyeuse convivialité sont des armes de création massive inspirées par une sagesse immémoriale.

Une éthique de l’oisiveté

Au cœur de cette sagesse, une éthique de l’oisiveté qui s’exprima dans la pensée antique à travers la figure de l’otium. Selon l’Encyclopédie de l’Agora : « Les anciens Romains, imitant en cela les Grecs, divisaient la vie en deux zones. Ils appelaient la première otium. Ce mot qu’il convient de traduire par loisir ne signifie toutefois pas absence de travail, mais occasion de s’occuper de ce qui est proprement humain: la vie publique, les sciences, les arts. La seconde zone, caractérisée par les efforts nécessaires à la satisfaction des besoins vitaux — et pour rendre ainsi possible l’otium — les Romains l’appelaient negotium (nec, otium), indiquant par là le caractère négatif de ces activités par rapport à celles qui portent sur les choses proprement humaines. »
Sénèque
 Le philosophe Frédéric Shiffter précise ainsi la notion d'otium : « L’otium, vanté notamment par les Cyrénaïques, Sénèque, Montaigne, Nietzsche, est le temps à soi mis à profit pour l’étude, la réflexion, mais aussi pour les plaisirs de l’amour, de l’amitié, de la lecture, de l’écriture. Il se situe hors du tumulte du negotium, c’est-à-dire des affaires et des occupations serviles. S’il s’oppose au travail, l’otium, «le» loisir, n’a rien à voir avec «les» loisirs.

Les loisirs sont la continuité du negotium : qu’il s’agisse du football, ou autres sports médiatisés, des voyages organisés, les fêtes de ceci ou de cela, toutes ces agitations sont si intenses et si planifiées, que les gens s’abrutissent. On peut appliquer aux loisirs ce que Nietzsche disait du travail, à savoir qu’ils sont « la meilleure des polices » et entretiennent la vulgarité et le grégarisme ». ( Philosophie Magazine N°43)

Cette éthique de l’oisiveté renvoie à une vision du monde qui privilégie le développement de l’esprit et de la convivialité par rapport à celui de la production économique. Dans nombre de civilisations pré-modernes - archaïques ou traditionnelles - l’activité productive et marchande, bornée par une série de normes éthiques, religieuses et sociales, est réduite à la satisfaction des besoins vitaux dans un milieu donné. Dépourvu de valeur morale, le travail y est considéré comme une simple nécessité et c’est d’ailleurs pourquoi, dans un certain nombre de sociétés, il est réservé aux esclaves !...

Selon l’Encyclopédie de l’Agora, dans l’antiquité « l’otium était le fond du temps dans les deux sens du terme, base et réserve. Sur ce fond on prélevait, avec un sens aigu de la limite, les intervalles nécessaires à ce que nous appelons le travail. Au cours des temps modernes, la situation s’est progressivement inversée. C’est le travail qui constitue le fond du temps, l’idéal à ce point incontesté qu’il déteint sur les intervalles de temps libre que l’on parvient, du moins dans les professions jadis libérales, de plus en plus difficilement à lui arracher ».

C’est ainsi que selon l’économiste français Christian de Saint-Étienne : « Un fabuleux renversement socio-politique s’est opéré en moins de trois siècles : la minorité privilégiée, jusqu’à l’avènement de la révolution industrielle et du capitalisme, était constituée de ceux qui ne travaillaient pas et vivaient du travail des autres. Trois siècles plus tard, les maîtres sont les acteurs submergés de travail et les dominés sont les spectateurs de la création de richesse.» ( Un fabuleux renversement. Jacques Dufresne)

Un processus d’usurpation

On connaît la célèbre formule d’Einstein selon laquelle «  L’intuition est un don sacré et la raison, sa fidèle servante. Nous avons créé une société qui honore la servante en oubliant le don ». Au cours du dix-neuvième siècle, la raison instrumentale opère un véritable coup d’état d’esprit en usurpant le pouvoir souverain de l’intuition qui fut au cœur des traditions.

A l’origine de cette usurpation, l’hypostase de la raison crée le rationalisme : une hégémonie de la rationalité instrumentale produite par le déni et/ou la diabolisation d’une intuition caricaturée et stigmatisée sous la forme de l’irrationnel. Fondée sur la séparation et l’abstraction, la rationalité abstraite - devenue autonome - crée un univers unidimensionnel à son image où la relation, la profondeur et le mouvement disparaissent au profit d’une vision instrumentale et objective, à la fois mécanique et technocratique. Ce processus de réification réduit l'homme à sa fonction économique de producteur et de consommateur.

A une culture de domination abstraite fondée sur le pouvoir hégémonique de la rationalité instrumentale correspond une organisation sociale fondée sur le pouvoir absolu de l’économie. Nous pourrions paraphraser la maxime d’Einstein en la transposant au niveau de l’organisation socio-économique : « Le développement humain est un don sacré et la production économique, sa fidèle servante. Nous avons créé une société qui honore la servante en oubliant le don »

Ce processus d’usurpation fonde l’anthropologie moderne et inspire le modèle de l’Homo oeconomicus : un individu abstrait, régi par son intérêt égoïste et dont la subjectivité avide est au service d’une stratégie de domination et d’appropriation de son environnement tant naturel que social.

La "meilleure des polices"

Friedrich Nietzsche
Dans Aurore, Nietzsche analyse ce renversement de perspective qui fait du travail la meilleure des polices pour entraver le développement de la créativité humaine dans une société où la sécurité est devenue la divinité suprême :

« Dans la glorification du "travail", dans les infatigables discours sur la "bénédiction du travail", je vois la même arrière-pensée que dans les louanges des actes impersonnels et conformes à l'intérêt général : la crainte de tout ce qui est individuel. On se rend maintenant très bien compte, à l'aspect du travail — c'est-à-dire de ce dur labeur du matin au soir — que c'est là la meilleure police, qu'elle tient chacun en bride et qu'elle s'entend vigoureusement à entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance.

Car le travail use la force nerveuse dans des proportions extraordinaires, et la soustrait à la réflexion, à la méditation, aux rêves, aux soucis, à l'amour et à la haine, il place toujours devant les yeux un but minime et accorde des satisfactions faciles et régulières. Ainsi une société, où l'on travaille sans cesse durement, jouira d'une plus grande sécurité : et c'est la sécurité que l'on adore maintenant comme divinité suprême. »

Une malédiction transformée en volupté

Emil Cioran
Dans la même perspective, Emil Cioran analyse avec lucidité ce processus véritablement pervers que constitue une valorisation du travail fondée sur le déni de l’évolution intérieure : «  Le travail : une malédiction que l'homme a transformée en volupté. Oeuvrer de toutes ses forces pour le seul amour du travail, tirer de la joie d'un effort qui ne mène qu'à des accomplissements sans valeur, estimer qu'on ne peut se réaliser autrement que par le labeur incessant — voilà une chose révoltante et incompréhensible.

Le travail permanent et soutenu abrutit, banalise et rend impersonnel. Le centre d'intérêt de l'individu se déplace de son milieu subjectif vers une fade objectivité ; l'homme se désintéresse alors de son propre destin, de son évolution intérieure, pour s'attacher à n'importe quoi : l'œuvre véritable, qui devrait être une activité de permanente transfiguration, est devenue un moyen d'extériorisation qui lui fait quitter l'intime de son être. Il est significatif que le travail en soit venu à désigner une activité purement extérieure : aussi l'homme ne s'y réalise-t-il pas — il réalise. » (Sur les cimes du désespoir)

Le travail pourrait ainsi être défini comme une occupation de gens désoeuvrés. Les créateurs, les gens passionnés, les hommes qui ont une vocation et ceux qui aiment leur métier ne travaillent jamais. Ils sont eux-mêmes travaillés par une énergie créatrice qui les anime et leur permet de se développer en se dépassant, sans cesse, confirmant cette pensée de Pierre Teilhard de Chardin pour qui : « La seule réalité qui soit au monde est la passion de grandir. »

Vocation


L’activité est créatrice quand elle n’est pas une fin en soi mais un moyen pour développer les qualités humaines et relationnelles, intellectuelles et spirituelles. Ceux qui sont animés d’un tel état d’esprit deviennent les vecteurs du « pouvoir de l’intention » qui attire à eux, à travers une loi aussi mystérieuse que puissante, les éléments nécessaires à leur réalisation. Nulle pensée magique là-dedans mais la reconnaissance de la puissance créatrice de l'être humain totalement niée par une pensée mécanique et instrumentale incapable de saisir le mouvement créateur et intégratif au cœur de la vie/esprit.

Pour le biologiste Henri Laborit : « L'Homme est un être de désir. Le travail ne peut qu'assouvir des besoins. Rares sont les privilégiés qui réussissent à satisfaire les seconds en répondant au premier. Ceux-là ne travaillent jamais. » (Éloge de la fuite)

Sans doute est-ce le terme de vocation qui définit le mieux l’activité animée par l’Esprit de vacance. Cette vocation renvoie à une voix intérieure évoquée dans notre dernier billet au sujet de la philosophie chinoise du wu-wei (non-agir) : « Le wu-wei se rattache au concept de la vision juste et de tout ce qui en découle en pratique, particulièrement l’attitude juste qui fait que, si nous écoutons la voix intérieure, nous agissons spontanément, correctement, efficacement, naturellement "sans même penser à ce que nous allons faire, tout comme les branches se tournent vers le soleil ". »

Le progrès technologique n'a de sens que s'il libère l'homme du travail en permettant à chacun de développer sa vocation, cette activité créatrice, inspirée par une voix intérieure grâce à laquelle la subjectivité participe de manière sensible à la dynamique de l’évolution humaine, sociale et culturelle.

« Arbeit match frei »

Paul Lafargue
La centralité du travail est le symptôme d’une civilisation littéralement dégénérée. Si le travail, défini en tant qu’activité productrice, est une nécessité, hypostasier cette nécessité comme valeur fondatrice d’une société, au cœur du lien social et au détriment des valeurs qualitatives, constitue une exception affligeante dans l’histoire universelle et montre le degré de décomposition spirituelle d’une telle civilisation.

Ce qui faisait écrire à Paul Lafargue dans ce grand classique qu'est Le droit à la paresse : "Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit...

Le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique s'est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail. »

"Le Travail rend libre"

Cette folie évoquée par Lafargue a été illustrée jusqu'au paroxysme par les nazis au camp d'Auschwitz à l'entrée duquel on pouvait lire : "Arbeit match frei" (Le travail rend libre), révélant ainsi l’inhumanité d’une civilisation fondée sur le primat totalitaire de l’économie. Déporté aux camps de Buchenwald et de Dachau, Robert Antelme est l’auteur de L’espèce humaine, un livre de référence sur les camps de concentration, paru en 1947, où il écrit ceci : "il n’y a pas de différence de nature entre le régime "normal" d’exploitation de l’homme et celui des camps. Le camp est simplement l’image nette de l’enfer plus ou moins voilé dans lequel vivent encore tant de peuples." Il n'est qu'à voir des reportages sur les conditions de vie des ouvriers dans cet atelier du monde qu'est devenu la Chine pour comprendre que cette réflexion n'a rien perdu de son actualité.

Dans une série de billets intitulée La fin de l’ère économique, nous avons analysé les rouages de cette idéologie totalitaire que devient l’économie quand elle impose un modèle abstrait et exclusif qui nie le développement qualitatif de l’être humain au profit de la croissance quantitative de la production des biens matériels.

L’otium du peuple


En déconstruisant l’économisme dominant, en s’insurgeant contre son inhumanité, l’Esprit de vacance redonne au développement humain sa fonction prééminente et remet le travail à la place qui doit être la sienne, celle d’un moyen au service d’une finalité qui la transcende : le potentiel créateur et spirituel de l’être humain. Rappelons-nous de la parabole des Evangiles : « Voyez les lis des champs : ils ne filent ni ne cousent et pourtant jamais Salomon n’a été vêtu comme eux dans toute sa gloire. Que sert à l’homme de gagner l’univers s’il vient à perdre son âme ? » (Matthieu, 16.26)

Autant la remise en question de la centralité du travail dans l’organisation sociale effraiera ceux qui ont totalement intériorisé la vision du monde propre à l’économisme dominant, autant elle apparaît comme une évidence pour toute vision post-capitaliste qui s’inscrit dans l’horizon d’un nouveau stade évolutif marqué par le passage de l’ère des producteurs à celui des créateurs.

La valorisation et la centralité du travail représentent la quintessence d’une vie aliénée, fondée sur le déni de ce qui constitue l’essence même de l’être humain. Ce que Boris Vian résume avec l’humour qu’on lui connaît : « Le travail est l’opium du peuple… Je ne veux pas mourir drogué. » Passer de l'ère des producteurs à celle des créateurs, c'est se libérer de cette addiction au travail qu'est l'opium du peuple pour faire advenir l'otium du peuple, un temps libre et partagé, consacré à l'Esprit de vacance !...

A suivre...

jeudi 2 août 2012

L'Esprit de Vacance (1)


Le travail a été ce que l'homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie. Raoul Vaneigeim


Durant cette période estivale, nous proposerons aux lecteurs du Journal Intégral une série de billets leur permettant de méditer sur l'Esprit de Vacance. Le premier de ces billets est une nouvelle version - améliorée, enrichie et illustrée - d’un texte diffusé l’année dernière. Les autres exploreront le potentiel évolutionnaire d’une pensée inspirée par l’Esprit de vacance dans un monde utilitariste et productiviste fondé sur le primat du travail et de l’économie.

Une idée de saison : la Paresse


Rien de plus agréable, l'été, que de manger des fruits et légumes de saison qui, en plus de flatter le goût, de rafraîchir et de régénérer l'organisme donnent l’occasion de participer aux grands cycles de la vie naturelle. Comme il existe des fruits et des légumes de saison, il existe des idées de saison : celles que les conditions climatiques et le mode de vie, l’actualité et l’organisation sociale font émerger à un certain moment de l’année.

Nous devenons soudain sensibles à des idées pour lesquelles d'ordinaire nous n’éprouvons pas d’appétence particulière. C’est ainsi qu’en cette période estivale, une certaine forme de légèreté née du relâchement des contraintes sociales et professionnelles fait de la paresse une idée de saison.

Libérés de la routine et de la pesanteur du quotidien, beaucoup d’entre nous changent de rythme et de priorités durant le temps des vacances. Cette déconnexion des habitudes et de l’agitation ambiante permet, si nous le désirons, de se reconnecter au rythme inspiré de l’intériorité. Il s’agit pour cela de prendre le temps de vivre en le donnant à l’éternité de l’instant, en retournant aux sources de la nature, en lisant, en méditant, en aimant, en célébrant de manière conviviale, la joie de vivre et de vibrer ensemble.

Vide et Vacuité


Vacance : état d'une place, d'une charge non occupée avance le Petit Larousse. Ce qui est vacant, c'est ce qui n'est pas occupé, qui est à remplir, confirme Le Littré. Etymologiquement, la notion de vacance renvoie à celles de vide et de vacuité. La spiritualité orientale fait de la vacuité la condition même de l’éveil de la conscience. Quand la conscience n'est plus occupée par l'abstraction mentale et l'illusion de l'ego, elle retrouve le vide qui la fonde et la transcende. Un vide qui renvoie au potentiel créateur de l'Esprit précèdant toute manifestation. 

Selon Eckhart Tolle : «  Si le mal a une quelconque réalité, cette réalité est relative et non absolu – c’est aussi sa définition : l’identification complète à la forme – forme physique, forme pensée, forme émotionnelle. » La vacuité de la conscience permet de se libérer de cette identification aux formes qui, au cœur de l’ego, nourrit l’ignorance - c’est à dire la croyance en la séparation - pour s'ouvrir à cette plénitude de la vie qu'est l'Esprit. 

Cette vacuité s'atteint par un lâcher prise qui remplace l'activisme occidental par ce que les chinois nomment le wu-wei souvent traduit par le "non-agir". Pour Jacques Languirand «  cette traduction porte à confusion, car elle suggère, en effet, l’idée de passivité et d’inactivité. Or, le taoïsme invite au contraire à s’engager sur la Voie. Il invite à l’action mais à l’action parfaite, c’est-à-dire menée en accord avec le dynamisme de la nature – du Tao. La nature, c’est aussi, selon les écoles, l’Intelligence universelle, la Conscience cosmique. C’est dans ce sens que l’on doit comprendre l’invitation de Marc Aurèle à "vivre selon la nature".»

Le wu-wei


Jacques Languirand poursuit ainsi son analyse du wu-wei dont une traduction pourraît être l’Esprit de vacance : « Le wu-wei est le principe d’action du sage qui agit en harmonie avec le Tao, à l’extérieur comme à l’intérieur. Selon John Blofeld*, il s’agit de " ne pas aller au-delà de l’action spontanée qui est adaptée aux besoins tels qu’ils se présentent, de ne pas s’engager dans des actions savamment calculées et de ne pas agir avec l’intention de dépasser le strict minimum nécessaire pour obtenir les résultats voulus. " (*Le taoïsme vivant, Éd. Albin Michel).

En d’autres termes, il faut agir à bon escient et sans tension, trouver l’attitude juste devant les événements, les circonstances, les conditions, afin de maintenir l’état d’ataraxie, la tranquillité d’âme, l’équanimité. C’est dans l’équilibre entre le savoir-faire et dans le savoir-être que se trouve le secret. Le wu-wei se rattache au concept de la vision juste et de tout ce qui en découle en pratique, particulièrement l’attitude juste qui fait que, si nous écoutons la voix intérieure, nous agissons spontanément, correctement, efficacement, naturellement " [...] sans même penser à ce que nous allons faire ", ajoute Blofeld, " tout comme les branches se tournent vers le soleil ".

Le wu-wei suppose, par ailleurs, que l’on n’entretienne pas l’illusion d’agir par soi-même, mais plutôt que l’on développe le sentiment d’être un canal par lequel agit le Tao. Un canal conscient. C’est aussi le sens que suggère le Yi King – livre de divination et de sagesse, hérité de la tradition chinoise – dans lequel on trouve que : " l’homme parvient à l’éternité en ce qu’il ne veut pas tout faire de lui-même en se glorifiant de ses propres forces, mais s’ouvre paisiblement et à chaque instant aux impulsions émanant des profondeurs des forces créatrices. " (Le wu-wei)

Dans une conscience libérée des attractions formelles, l'Esprit de vacance naît de la reconnexion au potentiel créateur de l'Esprit : en une métanoïa libératrice, le pouvoir de l'attention s'accorde à la puissance créatrice de l'intention. Cette conversion intérieure permet à la subjectivité de faire l'expérience non duelle d'une plénitude à la fois essentielle et existentielle. De cette conversion émerge un regard régénéré qui remet en question aussi bien nos modes de vie et de pensée habituels que le modèle de société profondément matérialiste dans laquelle nous évoluons.

Mini Midas


Parce qu’il transformait tout ce qu’il touchait en or, le roi Midas en est mort, incapable qu’il était de se sustenter. A l’âge du faire où nous vivons, la plupart des occidentaux sont devenus des Mini Midas, acteurs plus ou moins conscients d’un productivisme qui, en transformant tout ce qu’il touche en produit, empêche notre intériorité de se nourrir et de se développer.

C’est ainsi que la nécessaire vacance de l’esprit se mue en une marchandise - Les Vacances - vendue comme un îlot temporel, dédié à l’oisiveté et aux loisirs, dans l’océan laborieux de la productivité. Ruse suprême : en transformant ainsi la vacance de l’esprit en produit, on réintroduit l’aliénation marchande dans l’espace intime - secret et sacré - qui devrait permettre de s’en libérer.

Les vacances reproduisent donc l’idéal productiviste, transformant l’oisif et le paresseux en activiste laborieux du loisir, en bagnard du string, du bob et du beignet, traînant son boulet de bambins piailleurs, en stakhanovistes de la fête et de la partouze, dopés à la chimie, en troupeaux d’estivants avachis et hagards, broutant les rayons du soleil, en experts touristiques, soucieux de la rentabilité de son temps et de son budget, mesurant ses plaisirs comme un géomètre et les rapportant à leur coût comme un comptable sourcilleux.

Réinventer l'Art de la Paresse 

La paresse est la pire ou la meilleure des choses selon qu'elle entre dans un monde où l'homme n'est rien ou dans la perspective où il veut être tout. Raoul Vaneigem



Triste tropisme !... Formatées par le productivisme ambiant, les vacances pervertissent la notion même de vacuité dont elles tirent et leur étymologie et leur légitimité. Face à ces véritables perversions de l'esprit que sont le productivisme, le travaillisme et le consumérisme occidentaux, devenus désormais planétaires, il nous faut donc réinventer un art de la paresse qui, en résistant à l'activisme ambiant, développe l'Esprit de vacance. Mais, nous prévient Raoul Vaneigem, pour être le vecteur de cet Esprit de vacance,  la paresse ne doit pas être indexée sur le travail mais sur la création :

« Réinventer l’art de la paresse. Le travail a corrompu la paresse. Le malheur de l’oisiveté a été de se trouver accouplée au labeur, qu’elle rejetait avec horreur et auquel il lui a fallu dispenser, malgré elle, le réconfort d’un repos restaurateur...

Au repos du guerrier et du laborieux, il est grand temps d’opposer le repos du créateur. En abolissant le viol de la terre et du corps, base de l’économie d’exploitation, la création de soi et du monde restitue à la paresse sa vocation naturelle, celle d’une jouissance sans réserve où l’inventivité mûrit, préparant le futur désoeuvrement que dispense l’œuvre accomplie.

L’activité créatrice redécouvre et rétablit les rythmes biologiques de systole et de diastole, qu’avait artificiellement disloqués et détraqués un espace-temps réglé par la production diurne, et, puisant dans les profondeurs de la somnolence et du débondement des sens, de quoi ranimer l’énergie nécessaire aux activités lucratives.

Au découpage horaire de l’usure quotidienne et au refoulement des plaisirs dans les marais du temps perdu qui traduit bien le caractère anti-naturel du travail, la créativité oppose la gratuité de moments construits à la force du désir, les aires d’activité et de repos inventées au gré de la passion et de ses apaisement, le privilège accordé à la vie d’être une fête où jours et nuits s’indiffèrent. La création ne tolère ni espace, ni temps déterminé, elle les détermine à volonté...

Qui ne fait rien de sa force de vie travaille à la détruire. Nous ne voulons plus d’une paresse qui soit le dortoir de l’usine universelle, le soupir de la créature opprimée, l’aigreur d’une existence vidée de ses désirs, l’étiolement de la lassitude, l’antichambre de la mort.

La création affranchira la paresse en s’émancipant de la dictature du travail. Lorsque les hommes, quittant l’espace et le temps d’un travail qui les quitte, s’emploieront à construire un milieu de vie conforme à leur destinée, la paresse sera enfin aux hommes ce qu’elle fut à Dieu, perché dans son inexistence céleste : l’état de grâce de la création. » (L’ère des créateurs)

Un état récréatif



L’imaginaire productiviste de la modernité disqualifie tout ce qui va à l’encontre de l’activisme ambiant. C’est pourquoi il connote péjorativement le beau mot de paresse alors même que celle-ci désigne cet état récréatif où la puissance du corps et de la vie se régénère en se reconnectant aux forces créatrices de la psyché et de l’esprit.

Si  Vaneigeim parle de la paresse comme d’un art, c’est qu’elle participe au rythme même de la création, en amont et en aval de cette expérience intérieure à travers laquelle la vacuité de la conscience devient la matrice même d’une vision créatrice. La paresse devient un art inspiré par l'Esprit de vacance quand elle crée les conditions de la vacuité comme la vacuité crée les conditions de la vision.

La paresse est donc un moyen, pas une fin. Si elle est nécessaire, elle n’est pas suffisante, bien sûr. Libérée de la dictature du travail, elle doit s’inscrire comme un moment du cycle créatif sous peine de devenir une bombe à fragmentation qui détruit l’élan vital et créateur sous le poids de l’inertie.

Célébrons donc l’art de la paresse comme un moyen de nous libérer d’une vie abstraite et mécanique qui tend à mobiliser notre imaginaire et à le coloniser au profit d’une vision purement économique, tristement laborieuse et profondément mortifère de la vie.

Et retrouvons dans l'Esprit de vacance cet enthousiasme vibrant qui révèle la puissance créatrice de la vie en nous faisant participer de manière intime et mystérieuse à la dynamique de l'évolution, au coeur du développement humain.