mardi 4 août 2015

Devoir de Vacance


Rien ne sert d’être vivant, s’il faut que l’on travaille. André Breton 


Alors que l’hypnose du quotidien nous réduit à un simple rouage d’une mécanique sociale rythmée par l’économie, cette « liberté conditionnelle » que représente la période des vacances peut ouvrir sur une autre temporalité : délivrés quelques jours de l’emprise économique, on peut se reconnecter à une dimension plus profonde de soi-même, négligée, oubliée ou niée le reste de l’année, en retrouvant ce que Paul Valéry nomme "la vacance bienfaisante qui rend à l'esprit sa liberté propre". Tel est l’Esprit de Vacance qui permet de dépasser les séparations abstraites établies par la rationalité instrumentale, pour participer de manière sensible et créatrice à l’unité organique qui nous lie à notre milieu d’évolution. 

Faire cette expérience c’est tout simplement redécouvrir que, comme le dit Krishnamurti : « nous sommes le monde et le monde est nous ». Au-delà de cette dualité formelle entre nous et le monde, réside une unité transcendante qui constitue l’essence même de la vie/esprit et qui anime le développement humain comme l'évolution cosmique. Se reconnecter à l’Esprit de Vacance c'est participer à cette dynamique évolutive qui régénère notre élan intérieur en éveillant la conscience à la plénitude qui la fonde. Dans cet état de connexion on perçoit douloureusement l'abîme existant entre la richesse créatrice de l'intériorité et la misère d'une organisation sociale qui réduit la vie à une survie en la transformant en abstraction économique. 

Nous avons consacré une série de six billets intitulée L'Esprit de Vacance à décrire celui-ci mais aussi les mécanismes d’aliénation qui résultent de son oubli et de sa perte ainsi que les réflexions de plus en plus nombreuses qui se font jour sur la « sortie de l’économie ». Nous vous proposons ci-dessous une présentation de ces billets afin d’accompagner votre réflexion durant cette période estivale en bronzant de manière intégrale. (Cliquez sur chaque titre pour lire le billet correspondant).

Un fait social total

Loin d'être un simple système économique, le capitalisme est plutôt l'application d'une même vision - utilitaire et quantitative - à toutes les sphères de la vie individuelle et collective. Face à ce qui apparaît comme un "fait social total", selon l'expression de Marcel Mauss, il faut élaborer une critique globale - à la fois existentielle et spirituelle, culturelle et socio-économique - sans laquelle aucun saut évolutif ni changement de paradigme ne s'avère possible. Des éléments fondamentaux de cette critique sont apportés par un courant de pensée né à la fin des années 80, la Critique de la valeur qui opère une analyse du capitalisme en reprenant à son compte les catégories centrales de la critique de l'économie politique opérée par Marx : le travail abstrait, la marchandise, la valeur, l'argent et le fétichisme de la marchandise. Arrachant la pensée de Marx à un marxisme traditionnel qui n'est rien d'autre selon Michel Henry que "la somme des contresens qui ont été faits sur Marx", cette nouvelle lecture - marxienne - du penseur allemand utilise ces catégories pour décrire la société capitaliste comme la seule forme historique où les rapports sociaux sont médiatisés par le travail. Activité spécifique au capitalisme, le travail est au cœur d'un système qui fait des hommes la "ressource humaine" de son auto-reproduction infinie.

Cette critique catégorielle permet de dénaturaliser l'économie en montrant que celle-ci, loin d'être une donnée naturelle et universelle, est une construction récente, contemporaine d'une modernité fondée sur un modèle mécaniste, une anthropologie individualiste et une organisation capitaliste dont elle exprime la vision du monde. Auteur du fameux Age de pierre, âge d'abondance, l'anthropologue Marshall Sahlins écrit : "Dans les sociétés traditionnelles... structuralement, l'économie n'existe pas". Et un autre célèbre anthropologue - Louis Dumont - de partager le même constat : " Il n'y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure jusqu'au moment où nous construisons un tel objet" (Homo aequalis).

Comme l'écrit Anselm Jappe, un des auteurs phares de la critique de la valeur : "La dictature de l'économie n'est pas un problème économique, mais soumet l'ensemble des formes de vie à cette seule pseudo-nécessité de transformer un capital dans un capital plus grand à travers un travail sans contenu... C'est surtout le travail abstrait qui se révèle central pour comprendre la crise actuelle de la société marchande : dans le travail abstrait - dont les origines se situent à peu près à la fin du Moyen-Age - l'activité humaine n'est pas prise en compte pour ses qualités réelles et son contenu, mais seulement en tant que dépense d'énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps. Cela implique une inversion entre l'abstrait et le concret : chaque activité, chaque produit ne compte qu'en tant que quantité déterminée d'un travail sans contenu - son côté abstrait. Le côté "concret" - ce qui réellement intéresse les êtres humains - n'a droit à l'existence qu'en tant que "porteur" de l'abstrait. Nous le voyons dans le fait que le prix en argent décide du destin de tout objet, toute activité : cependant cela n'est pas dû à l'"avidité" d'une classe particulière, mais est un fait structurel. " (Critique de la valeur et société globale)

Dans ce contexte, il ne s'agit pas de libérer le travail du capital comme le pense la gauche depuis le dix-neuvième siècle mais de se libérer d'un travail dont la forme abstraite constitue le fondement social des sociétés capitalistes. Quand la valeur d'échange et la mesure quantitative dominent la valeur d'usage et la qualité sensible - tout comme l'abstraction économique domine la vie concrète - la relation vivante entre les hommes se transforme en échange marchands entre des choses mortes. Marx parle de "fétichisme de la marchandise" pour qualifier cette inversion du rapport entre sujet et objet. Selon Alain Bihr : " Il y a fétichisme chaque fois que le produit de l'activité sociale des hommes se fixe et se fige dans une forme où il s'autonomise par rapport à eux en une réalité qui les domine et les opprime et semble leur être extérieure et supérieure" (La critique de la valeur. Fil rouge du capital). C'est ainsi que "la domination du travail place les individus isolés devant leur propre lien social comme quelque chose d'étranger qui les domine" écrivent en écho les auteurs du Manifeste contre le travail.

Ce fétichisme se retrouve au cœur du fondamentalisme marchand qui fait régresser le psychisme des individus à un stade narcissique tout en détruisant l'ordre symbolique qui fonde les communautés humaines. Un fondamentalisme décrit avec talent en 1995 dans un tout autre contexte par Christiane Singer : " Le monde dit réaliste fait de moi le fidèle d'une religion sanguinaire en transformant ce qui un instant plus tôt était vivant en argent, en chiffres, en cours de la Bourse, en actualité télévisée, en froidure et en glace. Fondamentalisme hideux de nos mercantilismes occidentaux. Mirage mortel et planétaire. Mais tout ce puissant champ de conscience collective se dissipe sur le champ lorsqu'un instant, un seul, j'entre en contact avec la solennité d'un instant, la Présence" (Du bon usage des crises).

Déconomiser les esprits

Telle est la transfiguration opérée par l'Esprit de Vacance : participer à la présence vivante qui libère du fétichisme de l'abstraction. Cette conversion existentielle - une métanoïa - rétablit un rapport sain et hiérarchique entre la vie concrète de la subjectivité et une rationalité instrumentale qui, au lieu de la dominer, doit être à son service pour lui permettre de se développer. Si le désenvoûtement des formes capitalistes peut s'effectuer en partie de manière individuelle ou en petits groupes humains, cette libération cherche aujourd'hui à s'exprimer de manière collective à travers les diverses initiatives concernant la "sortie de l'économie". En effet, un certain nombre de théories, de mouvements et de pratiques visent à déconstruire l'économisme dominant en imaginant et en expérimentant un lien social délivré du fétichisme de l'abstraction.

C'est ce qu'a fait le groupe Krisis en 1999 dans son fameux Manifeste contre le travail : " Le malaise dans le capitalisme existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité socio-psychique, où il n'est pas sollicité. C'est pourquoi il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l'on puisse penser l'impensable. Il faut briser le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique du travail joue ici un rôle de catalyseur. Elle doit combattre de manière frontale les interdits de penser et énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n'ose savoir, mais que beaucoup ressentent : la société de travail est arrivée à sa fin ultime. Et il n'y a aucune raison de regretter son trépas... La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation social, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidaristation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair à une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé.

Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, ce niveau historique plus élevé peut être atteint par un véritable saut évolutif dans un stade supérieur de complexité. Une cartographie du développement humain à travers le temps permet d'imaginer l'émergence d'un nouveau paradigme dont Le Journal Intégral cherche à rendre compte. Dépenser pour éviter de penser, tel est l'idéologie capitaliste à une époque où l'économie impose son hégémonie. Dépasser "l'égosystème" pour développer une intelligence sensible et intuitive qui participe, de manière organique, au flux créateur animant les sociétés de l'information : telle est la sagesse collective qui annonce l'ère des créateurs en balisant les chemins d'une sortie de l'économie. On quitte alors le terrain abstrait où règne l'hégémonie de la valeur quantitative pour se réapproprier la dimension qualitative d'une valeur dont l'étymologie latine (valor) renvoie à la puissance d'une force vitale qui rend les individus "valeureux, vaillant et valide".

Sortir de l'économie c'est donc opérer le long chemin de conversion qui mène d'une valeur abstraite et quantifiable à cette valeur concrète et qualitative qu'est la force de la vie/esprit engagée de manière subjective et intersubjective dans son milieu d'évolution. A la fois corporelle, psychique et spirituelle, cette force créatrice est la dynamique qui tisse de nouvelles formes sociales et culturelles sur la trame sensible des subjectivités. Une telle création nécessite aujourd'hui de  " sortir l'économie de nos têtes, autrement dit de déconomiser les esprits" comme le dit Serge Latouche, ce penseur de la décroissance pour lequel déconomiser les esprits revient à "décoloniser l'imaginaire". Au cœur de ce processus de décolonisation se trouve "la vacance bienfaisante qui rend à l'esprit sa liberté propre". Tel est l'Esprit de Vacance qui permet de "déconomiser" les consciences en relativisant et en dépassant les limites abstraites de la raison instrumentale pour participer au flux créateur et régénérateur de la vie/esprit.


Pierre Lamalattie

Le travail a été ce que l'homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie. Raoul Vaneigeim 

Vacance : état d'une place, d'une charge non occupée avance le Petit Larousse. Ce qui est vacant, c'est ce qui n'est pas occupé, qui est à remplir, confirme Le Littré. Étymologiquement, la notion de vacance renvoie à celles de vide et de vacuité. La spiritualité orientale fait de la vacuité la condition même de l’éveil de la conscience. Quand la conscience n'est plus occupée par l'abstraction mentale et l'illusion de l'ego, elle retrouve le vide qui la fonde et la transcende. La vacuité de la conscience devient alors la matrice d’une vision inspirée. 

Selon Eckhart Tolle : « Si le mal a une quelconque réalité, cette réalité est relative et non absolu - c’est aussi sa définition : l’identification complète à la forme - forme physique, forme pensée, forme émotionnelle. » La vacuité de la conscience permet de se libérer de cette identification aux formes qui, au cœur de l’ego, nourrit l’ignorance - c’est à dire la croyance en la séparation - pour s'ouvrir à cette plénitude de la vie qu'est l'Esprit. 

Cette vacuité s'atteint par un lâcher prise qui remplace l'activisme occidental par ce que les chinois nomment le Wu-Wei souvent traduit par le "non-agir". Pour Jacques Languirand « cette traduction porte à confusion, car elle suggère, en effet, l’idée de passivité et d’inactivité. Or, le taoïsme invite au contraire à s’engager sur la Voie. Il invite à l’action mais à l’action parfaite, c’est-à-dire menée en accord avec le dynamisme de la nature – du Tao. La nature, c’est aussi, selon les écoles, l’Intelligence universelle, la Conscience cosmique. C’est dans ce sens que l’on doit comprendre l’invitation de Marc Aurèle à "vivre selon la nature"».



Le travail est l’opium du peuple. Je ne veux pas mourir drogué. Boris Vian 

Nous analysons dans ce billet comment et pourquoi la modernité a disqualifié l'Esprit de Vacance en imposant le travail comme valeur centrale de nos sociétés productivistes à partir du modèle de l’Homo Œconomicus. Cette centralité renvoie à une civilisation où, selon Nietzsche, la sécurité étant devenue la divinité suprême, le travail représente la meilleure des polices pour «entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance ». 

L'antiquité, dont Nietzsche était un fin connaisseur, avait une conception très différente du travail. Caractéristique de l'homme libre, l'Otium désignait le temps consacré à ce qui est proprement humain (la culture, la vie de la cité, l'amour et l'amitié, les relations sociales) tandis que le nec-otium (qui a donné négoce en français) renvoie à la production destinée à la satisfaction des besoins vitaux. Inspirée par l'Esprit de Vacance, cette vision traditionnelle privilégiait le développement de l'esprit et de la communauté politique à celui du travail et de la production. 

A l'heure où nous passons de l'ère des producteurs à celle des créateurs, le temps est venu de se libérer de cette addiction au travail devenu le nouvel opium du peuple pour des individus littéralement désœuvrés en proie aux passions tristes et aux fantasmes infantiles de toute-puissance. Et ceci afin d'inventer d'une manière singulière et collective "l'Otium du peuple" : une éthique du temps libre propre à l'ère des créateurs qui vise à développer les relations interpersonnelles et les qualités créatrices, l’intériorité méditative et l’intelligence sensible comme les passions jubilatoires... autant de moteurs du développement humain.



On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. Raoul Vaneigem 

En dépassant les limites abstraite opérées par le mental, l'Esprit de Vacance permet à l'être humain de participer de manière créative à la vie de son milieu social et naturel, cosmique et symbolique. Sous l’emprise de cette séparation abstraite, la conscience aliénée est en proie à une avidité qui lui fait chercher à l’extérieur ce qui lui manque à l’intérieur. Réduisant l’Esprit de vacance à sa forme marchande de loisirs organisés et chronométrés, cette conscience aliénée fait du productivisme, de l’activisme et du consumérisme les principes d’une vie dépourvue de sens c’est-à-dire de direction et de signification. 

Dans ce billet, nous analysons le lent processus de décadence à travers lequel l’esprit d’avidité s’est substitué à celui de vacance dans une dérive mortifère qui conduit de la production au productivisme et du productivisme à une prédation généralisée des ressources naturelles et humaines. Fondée sur cet esprit d'avidité qui n'est borné par aucune limite humaine, éthique ou spirituelle, l'ère des prédateurs a remplacé l'ère des producteurs. Cette démesure suicidaire mène à un effondrement général annoncé par la crise systémique à laquelle nous sommes confrontés. 

Plutôt que d'attendre cet effondrement dans la sidération et l'angoisse, l'heure est venue d'une refondation à travers l'émergence d'un modèle alternatif permettant ce saut évolutif que représente le passage de l'ère des prédateurs à celle des créateurs inspirés par l'Esprit de vacance. Une vision intégrale qui pense à la fois en termes de relations systémiques et de dynamique évolutive est à même d’éclairer cette mutation globale, à la fois culturelle, individuelle et organisationnelle. 



Faire totalement le vide n'est pas une chose dont nous devrions avoir peur. Il est essentiel pour l'esprit d'être oisif, vide et sans contrainte, car à cette seule condition il peut pénétrer dans des profondeurs inconnues. Krishnamurti 

L’Esprit de Vacance est l’antidote à l’activisme frénétique qui reflète le vide et l’avidité d’une civilisation littéralement désœuvrée. Georges Bernanos a écrit : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Une des spécificités de cette civilisation moderne est d’avoir fait du travail une valeur centrale alors même que celui-ci était jusque-là considéré comme une simple nécessité vitale dans toutes les autres civilisations qui l’ont précédé. 

De nombreux auteurs, parmi les plus grands, ont analysé cet activisme économique comme l’expression d’un vide existentiel et d’une profonde aliénation, contraire au développement des liens sociaux et culturels qui assurent la cohérence des sociétés comme à celui des facultés créatrices et spirituelles qui assurent l’évolution de l’être humain. Ces auteurs réhabilitent l’Esprit de Vacance qui s’incarne dans la relaxation corporelle, dans le lâcher prise émotionnel, dans la vacuité mentale et la contemplation spirituelle, en permettant de se connecter aux sources profondes et créatrices de l’esprit.

A l’heure où s’invente un nouveau modèle de civilisation, il est impératif de déconstruire l’idéologie productiviste - fondée sur la valeur travail - qui consiste à aliéner l’être humain et le lien social aux impératifs comptables du calcul et de l’exploitation économiques. Et ce, pour affirmer une autre valeur : celle d’une activité créatrice qui est le contraire de l’activisme économique comme la vacuité de l'Esprit est le contraire du vide existentiel. 



Quelle imposture ! Tant de destins massacrés à seule fin d’édifier l’effigie d’une société disparue, fondée sur le travail et non sur son absence. Viviane Forrester 

Dans ce billet-ci, nous analysons le tragique hiatus qui régit nos sociétés post-industrielles : alors même que l’idéologie dominante réduit l’être humain à sa fonction économique de producteur/consommateur, le progrès technologique et la mondialisation financière réduisent le rôle du travail humain en le dévaluant. Issus des sociétés industrielles, nos représentations culturelles sont fondées sur la centralité du travail alors même que la financiarisation de l'économie transforme le travailleur en variable d’ajustement des stratégies capitalistes. 

Dès 1958, Annah Arendt analysait l’avènement d’une « société de travailleurs sans travail », c'est-à-dire une société fondée autour de la valeur travail dans un monde où le travail se raréfie. Au lieu de faire face à cette situation, nos sociétés, qui n’arrivent pas à faire le deuil d’un monde disparu, s’enferment dans le déni. Face à ce déni, il faut faire évoluer les mentalités pour prendre en compte cette situation nouvelle en proposant une vision émancipatrice de l’être humain, libérée des diktats économiques du modèle dominant.

Revendiquée par un nombre de réflexions individuelles et collectives de plus en plus important, cette « sortie de l’économie » passe par l’Esprit de Vacance qui transcende l’esprit d’avidité lié à l’égo - au cœur du modèle économique - afin de retrouver le chemin d’une sagesse collective. Sortir de l’économie est un projet global, à la fois social et culturel, politique et spirituel, individuel et collectif qui consiste à remettre simultanément l’esprit au centre de la conscience, l’homme au centre de la société et la société au cœur d'un écosystème naturel qu'elle respecte, entretient et valorise. 



Il ne s’agit pas de préparer un avenir meilleur mais de vivre autrement le présent. François Partant

Cela faisait quelques mois qu’une idée me trottait dans la tête : adapter et transformer La Cigale et la Fourmi, cette fable de La Fontaine qui donne aux enfants, dès leur plus jeune âge, une leçon de cynisme fondée sur une vision égoïste de la nature humaine. On se souvient de sa morale (qui est d’ailleurs tout sauf morale) : « Vous chantiez ? J’en suis fort aise et bien dansez maintenant ». Ce qui, traduit en langage moins littéraire, signifie : « Allez-vous faire foutre, vous pouvez crever !... » Cet hymne à l’indifférence pourrait être celui du néo-libéralisme dominant.

Inspiré par l’esprit du temps qui est celui de la « sortie de l’économie », il m’apparaissait évident qu’une nouvelle version de cette fable devait être écrite. J’imaginais donc que, suite à une catastrophe – incendie, tremblement de terre, défaillance d’une centrale atomique, krach économique, effondrement écologique – les réserves faites par la Fourmi avaient été détruites et qu’elle restait seule pour affronter l’adversité. Et ce, alors même qu’au cours des fêtes auxquelles elle avait participé, la Cigale avait constitué un réseau d’amis fidèles qui partageraient leurs ressources et unifieraient leurs forces en cas de coups durs. 

Pris par d’autres travaux d’écriture, je n’ai pas eu le temps d’écrire ce texte et de formuler cette inspiration. Venant de terminer le précédent billet sur l’Esprit de Vacance, je surfais sur la toile en atterrissant « par hasard » sur le blog de Jean-François Noubel. J’y découvrais, enthousiaste, une nouvelle version de la fable de La Fontaine intitulé La cigale et la fourmi 2.0 qui reprend à son compte le texte de La Fontaine en y ajoutant une suite inspirée par l’Esprit de Vacance. La Cigale et la Fourmi 2.0 met en scène et en images, de la manière la plus évidente qui soit, la fin de l'ère économique et l’émergence d’une ère nouvelle, celle des créateurs qui véhiculent les valeurs d'une nouvelle convivialité. 

La cigale et la fourmi 2.0. Jean-François Noubel 

La Cigale, ayant chanté 
Tout l’été, 
Se trouva fort dépourvue 
Quand la bise fut venue : 
Pas un seul petit morceau 
De mouche ou de vermisseau. 
Elle alla crier famine 
Chez la Fourmi sa voisine, 
La priant de lui prêter 
Quelque grain pour subsister 
Jusqu’à la saison nouvelle. 
“ Je vous paierai, lui dit-elle, 
Avant l’Oût, foi d’animal, 
Intérêt et principal. ” 
La Fourmi n’est pas prêteuse : 
C’est là son moindre défaut. 
Que faisiez-vous au temps chaud ? 
Dit-elle à cette emprunteuse. 
Nuit et jour à tout venant 
Je chantais, ne vous déplaise. 
Vous chantiez ? J’en suis fort aise. 
Eh bien! Dansez maintenant. … 

Inspirée par ce conseil, 
La Cigale, 
Heureuse et joyeuse, dansa, 
Puis chanta dans le soleil. 
Sa liesse alentour berça 
Insectes et fleurs du maquis. 
Ce bonheur, tous, les conquit. 
Du chant, elle tissait du rêve, 
Et de sa danse, du sourire. 
A notre Cigale ils offrirent 
Festin de nectars et sèves. 
La fourmi, docte économe, 
Travaillant comme bête de somme, 
Tomba gravement malade. 
Un jour, on la trouva roide. 
Sans été, ni chant, ni vers, 
Sa vie ne fut qu’un hiver.


Ressources

Et si nous profitions des vacances pour réfléchir à une sortie de l'économie fondée à la fois sur la critique du travail et sur un saut évolutif correspondant à un changement de paradigme ? 

Manifeste contre le travail  Groupe Krisis. A lire en ligne cet ouvrage, petit par sa forme (24 pages) mais grand par son inspiration, qui reprend en 27 thèses les principales réflexions élaborées par le courant de la Critique de la valeur. Largement diffusé, ce livre qui a connu de nombreuses traductions est idéal pour saisir la cohérence d'une pensée critique qui analyse les rouages d'un système aliénant en envisageant les moyens de s'en libérer.

Site Critique de la valeur  Repenser une théorie critique du capitalisme.

Critique de la valeur et société globale  Entretien avec Anselm Jappe.

La société marchande et le narcissisme  Entretien avec Anselm Jappe. France-Culture

Qu'est-ce que la critique de la valeur ? Site Serpent-Libertaire

Présentation de la critique de la valeur  Site Critique de la valeur

Textes contre le travail Site critique de la valeur

La critique de la valeur. Fil rouge du capital. Alain Bihr. Revue Interrogations

 Sortir de l'économie  Quatre numéros en ligne de la revue Sortir de l'économie, bulletin critique de la machine-travail planétaire.

Sortir de l'économie  Dans cet ouvrage écrit par Quelques ennemis du meilleur des mondes, une sélection des meilleurs articles de la revue Sortir de l'économie

La Décroissance Juillet/Aout 2015. Spécial Contre-sommet sur le climat : le tour du monde de la décroissance. Avec notamment J.C Michéa, Serge Latouche, Dominique Bourg.

Portraits en forme de C.V de Pierre Lamalattie. Cette série de portraits sous forme de C.V sont autant d'illustrations impitoyables de la déshumanisation et du conformisme propres à la société marchande.

Dans Le Journal Intégral

Table des Matières (15) Le Fondamentalisme Marchand : La Fin de l'ère économique (1). La Religion de l'économie (2). Une idéologie totalitaire (3).

Une crise évolutive (2) Sortir de l'économie

Bronzage Intégral. Une sélection de huit livres pour pratiquer un "bronzage intégral" durant l'été.

Bonnes Vacances aux fourmis et aux cigales. 
Rendez-vous mi-Septembre pour rendre le Devoir de Vacance.