jeudi 2 février 2017

Une Vision Intégrale du Végétarisme


Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis. Georges Bernard Shaw 


Dans un précédent billet intitulé Libération animale, nous évoquions le vaste mouvement de prise de conscience de la souffrance et de l'exploitation animales qui émerge depuis plusieurs décennies dans le monde, notamment chez les jeunes générations, et qui s’exprime aujourd’hui en France à travers le manifeste Animal Politique signé par 26 organisations non gouvernementales. Nous y citions Matthieu Ricard, moine bouddhiste et docteur en génétique, qui se réjouissait de voir le végétarisme et le véganisme en plein essor puisque près de 20 % des étudiants américains sont végans alors que, selon un sondage récent*, 18% des français âgés de 35 à 49 ans envisagent de devenir végétarien. 

Cet essor spectaculaire du végétarisme est un signe, parmi de nombreux autres, d’une évolution des consciences et des sensibilités faisant dire à Matthieu Ricard : "Je crois que sur le plan moral, scientifique et autres, nous allons tout doucement vers un changement de culture. Vers un humanisme éclairé, non pas centré sur l'homme mais étendu à toutes les espèces vivantes. Je cite souvent à la fin de mes conférences la phrase de Bernard Shaw que j'aime beaucoup: «Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis!» " (1) Notre but ici n’est pas de présenter le végétarisme ni d’argumenter en sa faveur - de nombreux sites très bien faits proposent cela - mais de réfléchir sur l'évolution culturelle et le saut qualitatif dont l'adoption de ce régime alimentaire est l'expression en Occident.

Ce développement du végétarisme exprime à la fois l’adhésion des jeunes générations aux valeurs, à la sensibilité et à l’esprit qu’il véhicule comme il renvoie aux impasses sanitaires, écologique et éthiques d’un régime carné fondé sur la marchandisation du vivant et le déni de la sensibilité animale. Dans ce billet nous proposerons une première approche "intégrale" du végétarisme en considérant ce phénomène dans une perspective à la fois évolutionnaire et systémique. Évolutionnaire car l’essor du végétarisme en Occident doit être perçu comme un saut qualitatif vers cet "humanisme éclairé étendu à toutes les espèces vivantes" qui correspond à la seconde phase de la dynamique spirale évoquée dans de précédents billets. Systémique car cet essor du végétarisme ne doit pas être considéré de manière isolée mais comme un élément d'une vision du monde et d'un style de vie correspondant à ce saut évolutif.

Méthodologie 

Tout d’abord, une question d'ordre méthodologique et sémantique. Pour simplifier notre propos, nous regrouperons sous le terme unique de végétarisme, diverses pratiques comme le végétalisme, le pescétarisme ou le véganisme. Le végétarisme est une pratique alimentaire qui exclut la consommation de chair animale mais inclut certains produits issus du règne animal comme les produits laitiers, les œufs, le miel etc… Le pescétarisme, ou pesco-végétarisme, désigne le régime alimentaire d'une personne qui s'abstient de consommer de la chair animale à l'exception de celle issue des poissons et des fruits de mer. 

Le végétalisme ne consomme pas d'aliments provenant du règne animal. Le véganisme (végan) est un mode de vie fondé sur le refus de l'exploitation et de la cruauté envers les animaux. Au-delà de l'adoption d'un régime alimentaire végétalien, le véganisme condamne la consommation ou l'achat de tout produit issu d'animaux ou testé sur eux : cuir, fourrure, laine, cire d'abeille, cosmétiques, loisirs, etc. Dans ce billet nous évoquerons donc le végétarisme comme un mouvement d’ensemble qui regroupe ces diverses familles dont le point commun est, sous la bannière de l’anti-spécisme, le respect de toutes les formes de vie et le refus de la souffrance, de l'exploitation et de la maltraitance animales. 

Les Droits du Vivant

Le modèle développemental de la Spirale Dynamique

Ce serait une erreur de réduire le végétarisme à un simple régime alimentaire en le résumant à un choix personnel, une hygiène de vie ou à un effet de mode. L’essor du végétarisme correspond à un phénomène bien plus profond, un véritable signe des temps correspondant à ce changement de culture évoqué par Matthieu Ricard et dont nous essaierons ici de comprendre la dynamique.

Le paradigme de la modernité – correspondant au mème Orange de la Spirale Dynamique – fut l’occasion de promouvoir l’universalité des droits de l’homme en refusant les formes obscurantistes et ethnocentrées de la religion et en luttant contre l’esclavage pour affirmer l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Il faudra du temps, l’évolution des mœurs et des mentalités pour que les droits formels deviennent effectifs au cours des deux siècles suivants. Portée par l’idée de pluralisme et de relativisme, le mème Vert a permis, notamment dans les années soixante au vingtième siècle, de concrétiser les droit des femmes à disposer de leurs corps, à développer leur autonomie personnelle et professionnelle. Le mème Vert a permis aux minorités ethniques, sexuelles et culturelles d’affirmer leur droit et leur identité suite à leurs luttes d’émancipation. Aujourd’hui, le paradigme émergent – correspondant au mème Jaune de la Spirale Dynamique – est l’occasion d’approfondir et d’amplifier l’universalisme des droits de l’homme en y englobant toutes les formes de vie douées de sensibilité.

Au dix-huit et dix-neuvième siècle a eu lieu le saut évolutif d'un monde féodal centré sur un  "droit divin" traditionnel à un monde moderne centré sur les droits de l’homme. Le vingtième siècle fut marqué par le passage de cet universalisme abstrait à l’affirmation concrète des droits singuliers revendiqués par les femmes et les minorités opprimées. A notre tour de vivre aujourd’hui un nouveau saut qualitatif pour passer des droits humains à un nouveau cycle de la spirale évolutive fondée sur les "droits du vivant" ... en attendant la reconnaissance des "droits de l’âme" dans le cycle suivant du mème turquoise. Patience !...

Le passage à la seconde phase de la spirale dynamique correspond à une pensée de la complexité (cum-plexus : tissé ensemble) selon laquelle "tout est lié". Cette nouvelle vision du monde considère chaque phénomène, non pas en l’isolant de manière abstraite, mais à travers les relations qu’il entretient avec les autres phénomènes au sein d’un même ensemble dynamique. A cette pensée complexe correspond une sensibilité empathique et organique qui participe intimement et intuitivement à l’unité et à l’interdépendance du vivant à travers toutes ses manifestations. Pensée complexe et sensibilité organique sont complémentaires : elles correspondent aux nouveaux paramètres culturels des sociétés de l’information où les individus interconnectés participent à des communautés - numériques et réelles - devenues de véritables organismes vivants en mutation constante. 

Un Éternel Treblinka 

C’est en se faisant l’écho de cette sensibilité émergente qu’Edgar Morin, un des pères de la pensée complexe, écrivait le 24 Septembre les deux tweets suivants : "L'humanité est nazie pour le monde animal." " Animaux pour abattoirs, animaux pour laboratoires subissent des Auschwitz permanents." La première de ces phrases est une citation d'Isaac Bashevis Singer (1904-1991) reprise par Charles Patterson dans son ouvrage Un éternel Treblinka. Dans ce livre iconoclaste - que certains considéreront même comme scandaleux -, mais courageux et novateur, cet historien américain s'intéresse au douloureux rapport entre l'homme et l'animal depuis la création du monde. Il soutient la thèse selon laquelle l'oppression des animaux sert de modèle à toute forme d'oppression et la "bestialisation" de l'opprimé obligée sur le chemin de son anéantissement.

Après avoir décrit l'adoption du travail à la chaîne dans les abattoirs de Chicago, il note que Henry Ford s'en inspira pour la fabrication de ses automobiles. Ce dernier, antisémite virulent et gros contributeur au parti nazi dans les années 30, fut même remercié par Hitler dans Mein Kampf. Quelques années plus tard, on devait retrouver cette organisation du "travail" dans les camps d'extermination nazis, où des méthodes étrangement similaires furent mises en œuvre pour tétaniser les victimes, leur faire perdre leurs repères et découper en tâches simples et répétitives le meurtre de masse de façon à banaliser le geste des assassins. Un tel rapprochement est lui-même tabou, étant entendu une fois pour toutes que la Shoah est unique. 

Pourtant, l'auteur yiddish et prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer (qui a écrit, dans une nouvelle dont le titre de ce livre est tiré, "pour ces créatures, tous les humains sont des nazis") fut le premier à oser la comparaison entre le sort réservé aux animaux d'élevage et celui que les hommes ont fait subir à leurs semblables pendant la Shoah. S'inspirant de son combat, Patterson dénonce la façon dont l'homme s'est imposé comme "l'espèce des seigneurs", s'arrogeant le droit d'exterminer ou de réduire à l'esclavage les autres espèces, et conclut son essai par un hommage aux défenseurs de la cause animale, dont Isaac Bashevis Singer lui-même. 

Une sensibilité organique 


Dans la recension de cet ouvrage paru dans Le Monde, la philosophe Élisabeth de Fontenay explique que beaucoup d’auteur juifs d'après 1945, et non des moindres, ont osé la comparaison entre les méthodes de la Shoah et celles de l’élevage industriel : « Adorno et Horkheimer, Derrida, Canetti, Grossman, Gary, entre autres, ont été obsédés par la douleur animale et par sa proximité avec la souffrance des persécutions par les nazis. » Rien d’étonnant à ce qu’Edgar Morin – de son vrai nom Edgar Nahoum – d’origine juive sépharade, s’inscrive dans cette filiation, d’autant plus que sa réflexion éthique est sous-tendue par une réflexion épistémologique sur les impasses et le dépassement nécessaire du paradigme technocratique propre à l'ère industrielle. En imposant sa méthode analytique c’est-à-dire en réduisant la nature et l’univers à des mécanismes inertes, ce paradigme a désenchanté le monde en le vidant de la vie qui l'anime et en coupant la relation intime nous unissant à lui. 

Cité par Edgar Morin dans un de ces premiers tweets de 2016, le philosophe Michel Henry a bien montré comment le déni de la vie et de la sensibilité inhérent à l’approche techno-scientiste est à l’origine d'un processus de déshumanisation - La barbarie - auquel nous avons consacré une série de quatre billets. De plus en plus d’individus, notamment parmi les jeunes générations, s’insurgent contre ce fétichisme de l’abstraction qui transforme un milieu vivant en environnement à dominer et à exploiter. Ils renouent avec une sensibilité organique, cette faculté qu’a la psyché de participer intimement et intuitivement à un milieu d’évolution perçu et vécu comme un organisme global et vivant. Ce type de sensibilité fut au cœur de l’organicisme traditionnel qui envisageait, des milliers d'années durant, la nature et l’univers comme des entités vivantes où l’être humain, en tant que microscosme est le reflet analogique du marcocosme. Une telle sensibilité organique perçoit et reconnaît donc tous les formes de vie comme autant d’éléments interdépendants d’un organisme global en évolution. 

Empathie, compassion, bienveillance sont des notions de plus en plus utilisées pour rendre compte de cette sensibilité organique qui est notamment à l’origine de l’antispécisme, ce mouvement qui rejette toute forme de discrimination fondée sur l’espèce. Une telle discrimination fait de l’espèce en soi un critère justifiant un comportement portant préjudice aux droits fondamentaux d'un être vivant (exploitation, violence, oppression ou meurtre). La sensibilité organique reconnaît au contraire un continuum de sensibilité qui unit toutes les organismes vivants. L’antispécisme a d’ailleurs réhabilité le terme de sentience (du latin sentiens, "ressentant") pour désigner la capacité d'éprouver des choses subjectivement, d'avoir des expériences vécues. Les philosophes du dix-hutième siècle utilisaient ce concept pour distinguer la capacité de penser (la raison) de la capacité de ressentir (sentience). La sentience est partie prenante de la conscience, tout comme la raison ou l’intuition. De nos jours, tous les auteurs antispécistes ont repris l'idée que c'est la sentience, et non l'appartenance à l'espèce humaine, qui fonde le statut moral d'un être.

Une nouvelle vision du monde 

Si le néo-organicisme en train d’émerger est différent de l’organicisme traditionnel, pré-moderne, c’est parce qu’il intègre et dépasse la méthode d’objectivation scientifique en refusant le réductionnisme dominant aussi bien que la fragmentation disciplinaire. " La conception systémique considère le monde comme un vaste « système dynamique irréductible » constitué d’un « réseau complexe de systèmes, de sous-systèmes et de super-systèmes emboîtés et interdépendants » qui nous est inséparable." (2)

Portée à la fois par une intuition holiste, une pensée complexe et une sensibilité organique, cette nouvelle vision du monde est celle d’un humanisme "cosmoderne" étendu - au-delà de toutes les espèces vivantes et les êtres sentients - à l'ensemble de l'univers, visible et invisible.

L’émergence de phénomènes comme l’écologie, l'écosophie, l’écopyschologie, les "sorcières néo-païennes", l’agriculture biologique, la permaculture, l’antispécisme, le végétarisme, le féminisme, la psychogénéalogie, les psychothérapies intégratives, le care, le convivialisme, les communautés intentionnelles, l'habitat groupé, la simplicité volontaire, la décroissance, la "sortie de l'économie", les médecines holistiques, la pratique de la méditation et de la "pleine conscience", celle des approches énergétiques et psycho-corporelles venues d’Orient sont autant de vecteurs et de manifestations de ce nouveau courant évolutif initié par la contre-culture des années soixante et incarné aujourd’hui par divers mouvements d’avant-garde : des Créatifs Culturels aux Convivialistes et aux Communautariens, des Transitionneurs aux Indignés et à Nuit Debout, des Colibris aux Évolutionnaires. Nombre de ces phénomènes et de ces mouvements ont été évoqués  et analysés dans Le Journal Intégral comme autant d'éléments interdépendants d'une même dynamique évolutive.

Dans un perspective systémique et holistique propre au nouveau paradigme de la complexité, chacun de ces phénomènes renvoient à tous les autres et cette interdépendance a de nombreux effets concrets souvent incompréhensible pour ceux qui voient l'émergence du monde nouveau avec des lunettes périmées. C'est ainsi que certains commentateurs se sont étonnés du rôle important joués par les activistes végans dans Nuit Debout comme dans des mouvements sociaux ou dans les luttes écologistes contre les grands projets inutiles symbolisés par le projet d’aéroport Notre Dame des Landes. Sans doute n’ont-ils pas compris que la violence faite aux animaux participe de la même mentalité que l’exploitation économique des humains ou le saccage écologique des ressources naturelles.

La Vie est Une. Sa célébration et son respect forment un continuum qui peut se manifester par un regard de bienveillance posé en pleine conscience sur soi et sur les autres, par un régime alimentaire évitant la souffrance des animaux non humains, par un engagement contre la destruction des écosystèmes vivants, l’injustice sociale et la marchandisation généralisée des rapports humains. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire les tenants d'une pensée dominante et dominatrice, la sensibilité n’annihile pas l'intelligence, bien au contraire, elle la nourrit, la vivifie et l'approfondit en percevant l'interdépendance entre des phénomènes séparés par le mental et sa logique de distinction.  

Une évolution culturelle 

Tableau de Giuseppe Arcimboldo
Dans un billet intitulé Une insurrection spirituelle, j’analysais, en tant qu’exemple d’évolution culturelle, la façon dont la méditation fut d’abord ignorée, puis moquée et combattue avant d’être acceptée comme une évidence mais à une condition : qu’elle se plie aux lois du marché. Car si l'idéologie dominante reconnaît la méditation c'est le plus souvent pour l'interpréter à travers son système de référence comme une forme d'hygiène mentale qui tend à la dénaturer en gommant sa puissance subversive de conversion existentielle et de libération spirituelle. On connaît la célèbre formule de Schopenhauer sur l’évolution culturelle : "Toute vérité franchit trois étapes. D'abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence." 

Ce qui est vrai pour la méditation, l’est aussi pour le végétarisme. Qu’on permette au pesco-végétarien que je suis depuis plus de 40 ans de se souvenir des moqueries lourdingues - toujours les mêmes - essuyées par ceux qui refusaient de participer aux rituels carnivores dans un pays fier d’un patrimoine culinaire où la chair animale tenait une place essentielle. Après les railleries vis-à-vis d’une pratique jugée fantaisiste et folklorique, vint une période d’opposition où l’on fustigeait le danger sanitaire que représentait un régime végétarien jugé carencé. De doctes savants, répétant mécaniquement des préjugés obsolètes et se faisant parfois les porte-paroles de lobbies industriels, cherchèrent à faire peur en affirmant que le végétarisme était à proscrire parce qu’il ne fournissait pas les éléments nutritifs essentiels à la santé. Autre refrain entonné dans cette stratégie de diabolisation : avec son aura d'étrangeté, le végétarisme serait un mouvement sectaire ou serait utilisé par ceux-ci comme une arme secrète pour affaiblir leurs adeptes et les conditionner. 

Depuis, il faut bien le dire, l'opinion a profondément évoluée et commence même à s'inverser. On sait qu’une information sur le régime végétarien, largement disponible sur le web, permet un équilibre nutritionnel qui évite toute carence en protégeant la santé des pratiques nocives générées par un élevage industriel à l’origine de nombreux scandales sanitaires. "Bien conçue, une alimentation végétarienne, y compris végétalienne, est saine, adaptée au plan nutritionnel et peut procurer des avantages dans la prévention et le traitement de certaines maladies." C'est en ces termes que la plus grande organisation de spécialistes de la nutrition et de la diététique, l'Academy of Nutrition and Dietetics, forte de 100.000 membres, principalement aux États-Unis, a pris position sur l'alimentation végétarienne dans le numéro de décembre 2016 de sa revue (3). Au Royaume-Uni, une assurance-vie propose même 25 % de rabais pour les végétariens et les végétaliens alors que, selon Mathieu Ricard, plusieurs centaines d'études épidémiologiques montrent que la consommation régulière de viande est nocive pour la santé (source OMS 2015) (4).

A ces problèmes sanitaires s’ajoute un problème écologique majeur puisque la production industrielle de viande est la deuxième cause d'émission de gaz à effet de serre (15 %), après les habitations et avant les transports. Le statut symbolique et imaginaire de l'alimentation carnée a changé. Hier symbole de force, de richesse et d'abondance, elle est en train de devenir aujourd'hui symptôme d'inconscience... et de cruauté. Dans certains milieux - encore minoritaires - chez les jeunes générations, ce n'est plus aux végétariens de se justifier mais aux carnivores (honteux) de confesser leur pratique sur le mode de la culpabilité et de l'addiction comme le feraient des fumeurs invétérés. Quel renversement de valeurs en un demi-siècle !...

Récupération

Petit à petit, l’évolution des mentalités et des sensibilités, les témoignages sur la maltraitance animale, la prise de conscience écologique, les scandales sanitaires de ce que la sociologue Jocelyne Porcher nomme les productions animales, ont transformé notre rapport à l’alimentation carnée. Et une pratique comme le végétarisme, d’abord moquée puis combattue, est devenue peu à peu une tendance récupérée par les médias pour en faire un style de vie valorisé et incarné par des people servant de modèles à leurs contemporains/consommateurs. Car ce que cherche ce "végétarisme médiatique" c'est surtout à transformer ce courant évolutif en niche markéting et source de profit, dénaturant au passage les valeurs profondes et subversives véhiculées par le végétarisme. 

Ce qui est vrai pour la méditation l’est aussi pour le végétarisme ou l'agriculture bio : le système marchand cherchera toujours à récupérer les idées et les pratiques qui tendent à le subvertir. Comme il réduit la méditation à une hygiène mentale permettant une meilleure efficacité dans la compétition économique, il tend aussi à réduire le végétarisme à une forme d’hygiène corporelle favorisant le bien-être donc la consommation et la performance d’Homo œconomicus. 

Face à ce mécanisme de récupération, il est bon d’affirmer que les valeurs sensibles, éthiques et spirituelles véhiculées par le végétarisme vont à l’encontre d’un système techno-économique qui voudrait réduire la vie à une marchandise tout en imposant l’économie comme modèle exclusif des relations humaines. Si après avoir été moqué, puis combattu, le végétarisme commence à devenir une évidence pour les nouvelles générations, c’est qu’il participe d'une nouvelle vision du monde qui redonne à la vie et à la sensibilité une place prééminente que le paradigme technocratique leur avait dénié.

Dans un entretien récent dont nous avons rendu compte ici, Edgar Morin affirmait : "Le temps est venu de changer de civilisation". Coordinatrice du projet Animal Politique, Lucille Peget évoque ce changement en ces termes : "L’intelligence de l’humain repose sur ses capacités à déconstruire et à remettre en question ses habitudes, ses traditions et ses normes, à évoluer." L’engagement d’Edgar Morin pour la cause animale renvoie à cette dynamique évolutive dont il est un des porte-paroles éminents et dans laquelle se reconnaissent les jeunes générations. Un changement de civilisation qui passe par l’évolution des sensibilités et des mentalités dont l’essor du végétarisme et du véganisme est une manifestation significative et assez spectaculaire. 



2) Systémique  in Revue Troisième Millénaire

3) Alternative Végétarienne N°26. Hiver 2016/2017

4) La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment. Matthieu Ricard in Le Point

Ressources

Dans la rubrique Ressources de notre avant-dernier billet intitulé Libération Animale, nous avons proposé un certain nombre de références concernant la libération animale et notamment des liens au sujet du livre de Charles Patterson : Un éternel Treblinka.

Charles Patterson : l'abattage, un laboratoire de la barbarie  Article d’Elisabeth de Fontenay dans Le Monde.

Transcription écrite de l'émission de France Culture "Logiques de l'abattoir" consacrée au livre de Charles Patterson. Site L 214

Manifeste Animal Politique  Conférence de Presse. You Tube

Faut-il politiser la cause animale ? Émission Répliques de France Culture avec Corine Peluchon, auteur du "Manifeste Animaliste".