jeudi 19 mai 2016

Eveil à une Révolution Totale (2)


Nous devons nous rendre compte que l'intérieur et l'extérieur s'interpénètrent subtilement en une totalité, et que nous ne pouvons faire face à l'un sans faire face à l'autre. Vimala Thakar


S'éveiller à une révolution totale (2) - Vimala Takar

Seconde partie du texte de Vimala Thakar présenté dans le précédent billet. 

La plénitude de la vie

C’est en approfondissant notre compréhension que disparaissent les divisions arbitraires entre intérieur et extérieur. L’essence de la vie, sa beauté, sa grandeur résident dans cette totalité. Dans la réalité, la vie ne saurait être divisée entre intérieur et extérieur, l’individu et le social. Il se peut que nous créions ces divisions arbitraires pour les besoins de la vie en société, pour les besoins de l’analyse, mais sur le fond, aucune division entre intérieur et extérieur n’a de signification ni de réalité. Nous avons accepté un cloisonnement étanche de la société, le morcellement de la vie non seulement comme un fait mais comme une nécessité. 

Nous vivons en relation avec ces fragments et acceptons les divisions internes - les différents rôles que nous jouons, les systèmes de valeurs contradictoires, les motivations opposées et les priorités - comme la réalité. Nous sommes dans la confusion intérieurement ; nous croyons que l’intérieur est fondamentalement différent de l’extérieur, que le ‘moi’ est tout à fait séparé de ce qui n’est pas moi, que les divisions entre individus et nations sont nécessaires ; et pourtant, nous nous demandons pourquoi il y a des tensions, des conflits et des guerres dans le monde. Les conflits naissent dans les esprits qui croient à la fragmentation et ignorent le tout. 

L’approche holistique est la reconnaissance de l’homogénéité et de la plénitude de la vie. La vie n’est pas cloisonnée ; elle ne saurait être divisée entre spirituel et matériel, individuel et collectif. Nous ne pouvons créer des compartiments tels que le politique, l’économique, le social ou l’environnement. Tout ce que nous faisons - ou ne faisons pas - affecte et produit un effet sur le tout. Nous sommes à jamais organiquement reliés au tout. Nous sommes ce tout et nous évoluons en son sein. Le fait d’être conscients de cette unicité fondamentale nous interdit de reconnaître une quelconque séparation. C'est pourquoi cette approche holistique nous oblige à désapprendre tous les morcellements opérés au nom de la religion ou de la spiritualité, tous les cloisonnements au nom des sciences sociales, toutes les divisions au nom de la politique, toutes les séparations au nom des idéologies. 

Lorsque nous comprendrons la vérité, nous ne nous attacherons plus à ce qui est faux. Dès lors que nous reconnaissons le faux pour ce qu’il est, nous lui ôtons toute valeur ; nous le désapprenons au quotidien. Ce refus de toutes les formes du cloisonnement, vécu aux niveaux psychologique et psychique, est la source même d’une action sociale efficace. Lorsque cette conscience du tout, de la plénitude, se lève en notre cœur, en même temps que la conscience de la relation de chaque être avec les autres, alors il n’est plus possible d’adopter une approche exclusive envers une partie ni de rester figés là où nous sommes. Dès que la conscience de l’ensemble est là, chaque moment devient sacré, chaque moment est sacré. Le sens de l’unité n’est plus un simple rapprochement intellectuel. Nous formerons un tout dans chacune de nos actions, pleins, naturels, sans effort particulier. Chaque action ou non-action aura ce parfum de totalité. 

La Liberté Intérieure est une Responsabilité Sociale 


C’est à l’intérieur de nous-mêmes que trouve son origine la vision d’un monde fragmenté, d’un puzzle dont certaines pièces portent le nom d’"ami", d’autres celui d’"ennemi". Nous nous orientons sur nos territoires intérieurs comme sur ceux du monde extérieur, les qualifiant de bons ou de mauvais, et des guerres s’y déroulent tout comme à l’extérieur. Intérieurement, nous sommes divisés contre nous-mêmes ; le cœur veut une chose, l’intellect en veut une autre et les pulsions de notre corps une troisième: ainsi naît un conflit qui, bien qu’à une échelle modeste, procède de la même nature que les guerres dans le monde. 

Si nous ne savons pas vivre une relation à nous-mêmes en tant que tout, est-ce étonnant qu’il nous soit difficile de percevoir le monde comme un tout ? Si nous croyons que chacun d’entre nous est une sorte d’agglomérat plus ou moins disparate, fait de traits de caractère désirables et indésirables, de motivations contradictoires, de croyances mal digérées et d’idées préconçues, de peurs et d’insécurité, n’allons-nous pas projeter tout cela sur le monde ? 

Parce que la source du conflit humain, de l’injustice sociale et de l’exploitation réside dans la psyché humaine, c’est donc par-là que nous devons commencer à transformer la société. Explorer l’esprit, la psyché humaine deviendrait alors un acte de compassion envers toute l’espèce humaine, non un but en soi ni une action égotiste. Il faut plonger à la source de la corruption de la société afin que toute nouvelle structure, tout système social né de cette investigation ait des racines suffisamment saines pour lui permettre de s’épanouir. Les structures sociales doivent changer, mais les motivations cachées et les postulats sur lesquels elles sont fondées doivent également changer. 

Les valeurs et les mobiles de l’action individuelle et collective qui cautionnent l’injustice et l’exploitation dans la société moderne doivent devenir le point de mire du changement, autant que la transformation des structures politiques et socio-économiques. Nous ne serons plus capables de permettre aux valeurs et aux mobiles qui sous-tendent le comportement personnel et collectif de demeurer dissimulés, non examinés.

Un esprit humain collectif

Un changement qui ne prendrait en compte qu’un remaniement superficiel des structures et des comportements, tout en préservant des fondations décadentes et malsaines, serait de courte durée. 


Ceux d’entre nous qui ont dédié leur vie à l’action sociale ont considéré à ce jour que la moralité de l’individu, son éthique, ses motivations et ses habitudes s’inscrivaient dans le cadre de sa vie privée. Non seulement nous désirons cacher tout cela à l’opinion publique, mais nous désirons aussi le cacher à nos propres yeux. En vérité, la vie intérieure n’est pas un domaine personnel ou privé ; c’est le domaine du social par essence. L’esprit est le résultat d’un effort humain collectif. Il n’y a pas votre esprit d’un côté et mon esprit de l’autre ; il y a l’esprit humain. C’est un esprit humain collectif, qui s’est organisé et codifié à travers les siècles.

Les valeurs, les normes, les critères sont autant de schémas de comportement organisés par la collectivité. Ils n’ont rien de personnel ou de privé. Nous pouvons fermer nos portes et avoir le sentiment que personne ne connaît nos pensées, mais ce que nous faisons dans ce temps soit disant privé affecte l’ensemble de la vie qui nous entoure. Si nous passons nos journées à nous sentir victimes de pensées et d’énergies négatives, si nous ouvrons la porte à la dépression, la mélancolie et l’amertume, ces énergies vont polluer l’atmosphère. 

Alors, où est donc la vie privée ? Nous avons besoin d’apprendre, au titre de notre responsabilité sociale, à regarder le mental comme un outil créé collectivement et à reconnaître que nos expressions individuelles sont des expressions de l’esprit humain. Il est absolument nécessaire de se libérer intérieurement du passé, des formes de pensée, du mental collectif organisé, standardisé, si nous voulons nous rencontrer les uns les autres sans méfiance ni défiance, sans peur ; voir l’autre avec spontanéité, écouter l’autre sans aucune inhibition. 

Des êtres humains unifiés

L’étude du fonctionnement du mental et la découverte de la liberté intérieure ne sont ni une utopie, ni une attitude égotiste mais revêtent la plus haute importance pour que nous autres, êtres humains, puissions transcender les obstacles que la raideur de la pensée a dressés entre nous. Notre perception de nous-mêmes sera celle d’un être humain sans étiquette ; ni indien, ni américain, ni capitaliste ou communiste - mais un être humain, une totalité en miniature. Nous n’avons pas encore appris cela. Nous vivons ensemble sur cette petite planète, et pourtant nous ne pouvons pas vivre ensemble. Nous sommes physiquement proches les uns des autres, mais psychologiquement nous vivons à des kilomètres les uns des autres.

Il est évident que l’éveil de la responsabilité sociale, dans son rapport avec la libération intérieure, est une question primordiale. Nous examinons le jeu du mental parce que nous souhaitons voir régner l’harmonie de la paix, parce que nous avons besoin de la joie de l’amour en nos cœurs, parce que nous nous soucions de la qualité de la vie que nous laisserons en héritage à nos enfants. Nous ne nous lançons pas dans une telle étude parce que nous cherchons un nouveau jouet ésotérique pour notre ego, ni même des expériences transcendantales pour satisfaire notre estime personnelle. Non, nous étudions le mental au titre de la responsabilité sociale ; nous reconnaissons que les racines de la violence, de l’injustice, de l’exploitation et de la convoitise résident dans la psyché humaine ; voilà pourquoi nous tournons le faisceau clair, lumineux et objectif de notre attention sur elles. 

Nous sommes reliés organiquement, et nous devons vivre cette relation. Être attentif aux différentes dynamiques de l’être ne revient pas à créer un réseau d’échappatoires pour éviter la responsabilité. Il ne s’agit pas de perpétuer un sens erroné de la supériorité : moi je suis sensible et pas vous. Il s’agit simplement de reconnaître que ce que nous appelons nos relations privées et collectives sont de peu d’importance, que ces relations stimulent le plus souvent la peur et l’anxiété, qu’elles nous entraînent vers la défensive. Si grand soit notre désir de paix, nous ne sommes pas encore mûrs pour la manifester, et cette immaturité affecte tout ce que nous faisons, toutes nos actions, même les plus nobles. 

L’élimination du désordre intérieur se réalise chez ceux qui veulent vraiment devenir des êtres humains unifiés, créatifs pleins de vie et passionnés, et qui reconnaissent que l’anarchie intérieure et le chaos gaspillent l’énergie et se manifestent par un comportement social irresponsable et mesquin. Être attentif requiert un immense amour de la vie. Ce n’est pas pour ceux qui choisissent de se laisser porter par la vie, ni pour ceux qui pensent que leurs actes charitables justifient leur laideur intérieure. La révolution totale que nous étudions n’est ni pour les timorés ni pour les pharisiens, mais pour ceux qui aiment la vérité plus que les faux-semblants, pour ceux qui désirent sincèrement, humblement, trouver une issue à tout ce gâchis que nous, chacun d’entre nous a contribué à créer par indifférence, par négligence ou par absence de courage moral. 

Le Choix est Nôtre 

Commission "Éveil de la Conscience" de Nuit Debout

La plupart d’entre nous n’avons pas conscience des mobiles qui sous-tendent nos vies ou du rang de priorité de nos actions. Nous voguons au gré des courants de la mode, adoptant ou rejetant les préoccupations de la société, soumis à ses caprices, à ses images créées soit par les media soit par un désir personnel et superficiel de devenir une personne utile ou serviable. Nous avons pris l’habitude de vivre à la surface des choses, redoutant leur profondeur ; c’est pourquoi nos actions et nos préoccupations humanitaires manquent de profondeur et telles de fragiles esquifs sont aisément endommagés. En fin de compte, la préoccupation principale, pour la plupart d’entre nous reste notre petite vie, notre goût pour les plaisirs sensuels, notre salut personnel et notre peur de la maladie et de la mort, bien plus que la misère générée par l’indifférence et l’insensibilité collectives. 

Cependant, nous avons atteint le point où nous ne pouvons plus nous permettre le luxe de nous abandonner à cette quête de biens et de confort personnels, ni chercher à nous évader à travers une quête religieuse, tout cela aux dépens de la collectivité. Il ne saurait y avoir d’échappatoire, de retrait, de cercle privé où nous pourrions nous retrancher en tournant le dos aux malheurs d’autrui, en disant : « Je ne suis pas responsable. Les autres ont créé ce désordre ; qu’ils apportent la solution. » Pourtant, le message pour le salut de ce monde est clair : « Apprenez à vivre ensemble, ou vous périrez par la division ! » Ce choix est nôtre. 

Aujourd’hui, le monde nous oblige à accepter, au moins intellectuellement, notre unicité, notre interdépendance. De plus en plus de gens prennent conscience qu’il est urgent de faire cesser la folie tourbillonnante qui nous entoure. Et pourtant, notre façon de répondre à la complexité de ce défi reste superficielle, inadéquate. Nous ne sommes pas prêts à envisager une action – et encore moins la mettre en œuvre, si elle menace notre sécurité, ou affecte notre passivité habituelle. Continuer à vivre avec insouciance et indifférence, ne recherchant que le gain personnel et la satisfaction de nos désirs, revient à choisir le suicide pour l’espèce humaine. 

Nous pouvons bien sûr, selon nos ressources propres, nous engager à fond dans l’action sociale sans jamais nous écarter d’un centimètre du centre de nos intérêts personnels ; en réalité, bien souvent l’action sociale ne fait qu’accentuer l’égocentrisme et l’égotisme. Il est impossible de s’engager dans une action sociale authentique qui s’attaque à la racine des problèmes de la société et de l’âme humaine, sans s’écarter de toute motivation égocentrique. Plongeons donc au cœur du réseau complexe de nos mobiles et découvrons où sont nos priorités. 

Dépasser l'égocentrisme


Notre désir de paix doit devenir si urgent qu’il nous amène au point où nous sommes prêts à nous libérer de cet état d’immaturité égocentrique, enfin prêts à développer la saine maturité requise pour faire face aux défis complexes qui affectent notre existence. Mais nous perdrons la clarté de l’action juste et la passion qu’inspire un dessein bien déterminé si nous cherchons la caution de l’environnement culturel dominant, voire celle de la contre-culture. Peut-être serons-nous acclamés pour notre contribution, mais sans une conscience aiguë de ce qui constitue l’essence de nos vies, sans une compréhension profonde du sens de l’existence humaine, notre travail ne pénétrera pas jusqu’aux racines de la misère humaine. 

Il nous faut être d’une honnêteté intransigeante envers nous-mêmes afin de devenir responsables socialement. Où que nous soyons, nous devons résister à l’injustice, accepter de remettre courageusement en jeu notre confort, notre sécurité, notre vie même, sans plus jamais prêter la main à toute forme d’injustice ou d’exploitation. Si nous adoptons le comportement habituel de l’esclave – peur, acceptation de la tyrannie, aveuglement intellectuel et sentimental vis-à-vis de l’injustice – alors nous mériterons les inévitables conséquences qui fondront sur nous tel un sombre nuage d’orage. 

Naturellement, la crainte règnera si nous sommes soumis, si nous nous agrippons à notre confortable petit îlot. Si vraiment nous voulons voir notre lot de plaisirs, de confort personnel s’épanouir et grandir sans cesse, si nous sommes prêts à laisser périr tout le reste pour cela – les différents peuples de la planète, les races, les castes, les cultures, les religions, et toutes les autres créatures terrestres, alors à l’évidence nous sommes condamnés à pourrir, à nous désintégrer. Si, dans la plus grande indifférence, nous laissons les autres être maltraités, simplement pour que le cours de nos petites vies ne soit pas affecté, pour que le confort d’un joli intérieur, de repas agréables et de bons divertissements ne soit pas menacé, le résultat sera un destin tragique pour nous tous. 

Lorsque nous regardons en face la réalité de la souffrance humaine à l’échelle planétaire, qu’est-ce que la confrontation à cette terrible vérité va déclencher en nous ? Allons-nous nous retrancher derrière des théories et des mécanismes de défense bien commodes, ou bien quelque chose s’éveillera-t-il au plus profond de notre être ? Prendre conscience de la souffrance sans chercher à s’en défendre, nous conduira naturellement à nous engager sur la voie de l’action. Le cœur ne peut en être témoin sans lancer un appel à l’être profond, sans mettre en route la force de l’amour. 

Il est possible que, sans se déployer à l’échelle mondiale ou nationale, notre action s’exprime au sein de notre communauté, dans notre voisinage immédiat – mais répondre à l’appel, agir, est un devoir. La responsabilité sociale fleurit sans contrainte lorsque notre perception du monde n’est pas obscurcie par la conscience égotiste. C’est en étant directement en phase avec cette souffrance que naît la compréhension puis l’action spontanée - mais quand nous percevons le monde à travers l’ego, nous perdons la relation directe, la communion qui vit au plus profond de notre être. 

La Force de L'Amour est celle de la Révolution Totale


Il faudra bien un jour qu’une tendre compassion naisse et règne dans nos cœurs si nous voulons avoir une chance de survie ; nos vies ne seront marquées du sceau d’une véritable bénédiction que le jour où la souffrance de l’un sera profondément ressentie comme étant celle de tous. C’est la force, la dynamique de l’amour, à ce jour encore inconnue et inexplorée, qui servira de levier pour une transformation, une révolution totale. 

Nous nous sommes considérablement écartés de l’amour dans le cadre de notre vie sociale, avançant dangereusement vers la destruction, la famine. Peut-être avons-nous aujourd’hui la sagesse de reconnaître que l’amour nous est aussi vital que l’air que nous respirons, l’eau que nous buvons ou la nourriture que nous absorbons. L’amour est la beauté, le mystère subtil, l’âme de la vie, la pureté intacte et radieuse qui fait naître la joie spontanée, les chants d’allégresse, les poèmes, la peinture, la danse et le théâtre, pour célébrer cette indescriptible, ineffable extase de l’être. Cette force d’amour, peut-on l’amener sur les places de marché, dans les maisons, les écoles, là où les affaires se traitent, transformant ainsi complètement nos relations ? Vous pouvez dire, qu’il s’agit là d’une utopie, mais c’est la seule attitude qui ferait vraiment la différence, et qui rendrait parfaitement justice au potentiel d’êtres humains vivant le tout. 

La compassion est un mouvement spontané de la conscience du tout, pas une décision raisonnée d’aider les pauvres ou d’être charitables envers les infortunés. La compassion est une formidable dynamique, qui nous porte naturellement, sans qu’il y ait choix, à l’action juste. Elle a la puissance de l’intelligence, de la créativité, et la force de l’amour. La compassion ne se cultive pas ; elle ne découle ni d’une conviction intellectuelle ni d’une réaction émotive. Elle est là, simplement, lorsque l’unité de la vie devient une réalité vécue. La compassion ne se manifeste pas lorsque nous vivons à la surface de l’existence, ni quand nous construisons pièce par pièce une vie confortable et facile. Elle requiert une plongée vers les profondeurs, là où la réalité est l’unité et les divisions ne sont qu’illusion. 

Si nous demeurons à la surface, nous serons particulièrement sensibles aux différences apparentes entre les êtres humains sur le plan physique et mental, ou encore les différences de culture et de comportement. Mais si nous laissons notre regard pénétrer plus profond, alors nous découvrirons qu’il n’y a aucune différence fondamentale entre un être humain et un autre, ni même entre un être humain et n’importe laquelle des créatures vivantes. Toutes sont des manifestations de la vie, créées à partir des mêmes principes de vie, et entretenues par les mêmes fonctions biologiques. L’unité est la réalité absolue ; la différenciation, elle, est de nature transitoire et relative.

L'expérience de l'impossible

Il n’est pas suffisant que seuls quelques-uns parmi nous, parviennent à cette profondeur de vie et nous communiquent de fascinants témoignages de l’unité de tous les êtres. En ces temps critiques, il est nécessaire que toute personne sensible et attentionnée fasse par elle-même la découverte du sens de l’unité, et permette au flot de la compassion de submerger sa vie. Lorsque la compassion et la réalisation de l’unité deviendront la dynamique de la relation humaine, alors l’humanité évoluera. 

Nous souffrons tous à travers le monde de la noirceur de la misère que nous avons crée. Parce que nous avons cru au morcellement, au superficiel, nous n’avons pas su vivre ensemble dans la paix et l’harmonie ; les ténèbres couvrent largement notre l’horizon. Dans cette obscurité, les gens simples comme vous et moi ressentent la nécessité d’aller plus profond, d’en finir avec les approches superficielles et inadéquates de la vie ; de mettre en œuvre l’énergie créatrice à notre portée afin d’exprimer l’unité. La vaste intelligence qui gouverne le cosmos est disponible à tous. La beauté de vivre, l’émerveillement de la vie, c’est que nous partageons cette créativité, cette intelligence, un potentiel illimité avec le reste du cosmos. 

Si l’univers est vaste et mystérieux, nous le sommes aussi. S’il contient d’innombrables réserves d’énergie créatrice nous les contenons aussi. S’il a des pouvoirs de guérison, nous aussi, nous les possédons. Prendre conscience que nous ne sommes pas de simples créatures physiques dans un monde de matière, mais des êtres formant un tout, chacun constituant un cosmos en miniature, relié de manière intime et profonde à la vie dans sa totalité devrait transformer radicalement la manière dont nous nous percevons, notre environnement, nos problèmes de société. 

Rien ne peut jamais être isolé du tout. Un immense potentiel inexploré dort en chaque être humain. Nous ne sommes pas que de la chair et des os, ni même une accumulation de conditionnements. Si c’était le cas, notre avenir sur cette planète ne serait pas très prometteur. Mais il y a infiniment plus à découvrir de cette vie, et chaque homme qui ressent cette passion de vie et qui ose l’explorer au-delà des apparences, jusqu’aux profondeurs du mystère de la totalité, aide tous les autres à mieux percevoir ce que veut dire être profondément humain. Une révolution, une révolution radicale, implique le courage de faire l’expérience de l’impossible. Et quand un individu fait un pas dans la direction de la nouveauté, de l’impossible, l’espèce humaine toute entière voyage à travers lui. 

Ressources 

S’éveiller à une révolution totale. Vimala Thakar. Enlightennext France. Cet article est une traduction d’extraits du livre Spirituality and Social Action : A Holistic Approach (V. Thakar, Berkeley, 1984).

Pour les anglophones, voici la version originale en anglais du texte de Vimala Thakar. 

Dans la rubrique ressources du précédent billet Éveil à une révolution intégrale (1) , on trouvera un certain nombre de  liens concernant la vie et l’œuvre de Vimala Thakar.

Dans le Journal Intégral : La Méditation c’est l’intégralité  Texte et biographie de Vimala Thakar.

La Révolution Totale de Krishnamurti, seizième et dernier chapitre de Se libérer du connu. Livre -Audio sur you tube

Se libérer du connu de Krishnamurti en Pdf 

jeudi 12 mai 2016

Eveil à une Révolution Totale (1)


L’appel d’aujourd’hui est un appel à dépasser les cloisonnements, à nous éveiller à une révolution totale. Vimala Thakar 


En se manifestant à travers un évènement, la dynamique de l’évolution se cristallise en une forme qui devient ainsi, pour tous ceux qui savent l’interpréter, un signe des temps chargé de sens. Ainsi en est-il du mouvement Nuit Debout qui, depuis le 30 Mars, d’abord sur la place de la République à Paris puis dans de nombreuses villes de France jusqu'en Europe, apparaît comme le laboratoire d’une conscience collective portée par la jeunesse qui cherche à inventer et à imaginer de nouvelles formes d'organisation sociale en refusant de jouer le rôle des gens bons de service pris dans le sandwich de l’état d’urgence entre fondamentalismes marchand et religieux. 

Pour nourrir cette intelligence collective nous proposons au débat la réflexion de Vimala Thakar sur l’éveil à une révolution totale : « Lorsque les ténèbres recouvrent l’esprit de l’homme il est urgent pour ceux qui se sentent concernés de s’éveiller, de s’engager sur la voie d’une révolution… L’appel d’aujourd’hui est un appel à dépasser les cloisonnements, à nous éveiller à une révolution totale. Cet appel n’est pas en faveur des vieilles recettes révolutionnaires ; elles ont échoué, alors pourquoi les ressortir à nouveau, même parées d’une nouveauté factice ? Le défi d’aujourd’hui est de créer une révolution vitale et complètement nouvelle qui embrasse la vie toute entière. » 

Si la révolution prônée par Vimala Thakar est totale c’est qu’elle est à la fois intérieure et extérieure : elle ne concerne pas seulement l’organisation socio-politique mais naît de l’interdépendance entre le développement psycho-spirituel de l’individu, la mutation culturelle de la conscience collective et la transformation des structures sociales : « Nous devons nous rendre compte que l’intérieur et l’extérieur s’interpénètrent subtilement en une totalité, et que nous ne pouvons faire face à l’un sans faire face à l’autre. Structures et systèmes conditionnent notre conscience intime, tandis que les conditionnements de notre conscience donnent vie aux structures et aux systèmes… A notre époque, être un chercheur spirituel dénué de conscience sociale est un luxe que nous ne pouvons guère nous permettre, et se dévouer à une cause sociale sans une compréhension scientifique des mécanismes du mental est pure folie. » 

Politique, culture et spiritualité 

Vimala Thakar
Les réflexions de Vimala Thakar sur cette révolution totale sont d’une actualité brûlante à l’heure où la conscience collective en évolution est en quête de nouvelles formes d'organisation sociale dans lesquelles elle puisse se reconnaître. Cette quête, telle qu'elle s'exprime notamment à travers Nuit Debout, fait apparaître les limites d’un activisme qui vise à changer les structures politiques sans de préoccuper du développement intérieur des individus qui y participent. Pour transcender ces limites, il faut participer de l'intérieur à la dynamique évolutionnaire qui concerne l'être humain dans sa totalité tout en se libérant du fétichisme de l'abstraction qui enferme l'individu moderne dans des séparations illusoires le réduisant ainsi à un simple Homo œconomicus.

Vimala Thakar qui fut tout d’abord une activiste politique a expérimenté – comme Sri Aurobindo – les impasses d’une action sociale qui l’ont conduit à une profonde remise en cause de ses certitudes. La rencontre de Krishnamurti a fait basculer son désir de révolution sociale en une exigence préalable de transformation personnelle. Le champ de sa parole et de son action s’est alors déplacé du plan politique à la recherche d’une libération intérieure pouvant servir de levier à une authentique transformation sociale. C’est ainsi qu’a commencé pour Vimala Thakar un long périple à travers le monde pour partager avec qui voulait l'entendre la voie d'un éveil intérieur. D'origine indienne, Vimala Thakar est un auteur connu dans les milieux anglophones pour ses ouvrages de spiritualité qui sont souvent la transcription des nombreuses conférences et échanges donnés tout au long de trente années de voyage dans le monde entier. Paru dans la traduction française du magazine américain EnlignthenNext, le texte ci-dessous est une traduction du livre de Vimala Thakar intitulé Spirituality and social Action : an holistic approach (Berkeley, 1984). 

La réflexion de Vimala Thakar vise à renouer les fils que la modernité a coupé entre politique, culture et spiritualité c’est-à-dire entre développement intérieur (subjectivité), évolution des codes culturels (intersubjectivité) et transformation sociale (systèmes objectifs). Une telle approche intégrale, et elle seule, est à même d’opérer le saut qualitatif nécessaire pour aborder le nouveau stade du développement humain correspondant à l’entrée dans l’ère de l’information. Il est évident qu’un tel discours va à l’encontre de nos conditionnements occidentaux où l’emprise que l’économie exerce sur le politique prend sa source dans le déni des formes supérieures de la conscience et de l'esprit communautaire explorées entre autres par l’esthétique, l’éthique et la spiritualité. 

La révolution à venir


A l'heure où, en manque de sens et d'absolu, une partie de la jeunesse se perd soit dans des addictions consuméristes, soit dans des dérives intégristes jusqu'à sombrer parfois dans des délires terroristes, nous nous trouvons dans un "État d'urgence spirituel" ainsi analysé par le philosophe Abdenour Bidar : " C'est bien une impasse de civilisation à laquelle nous aboutissons aujourd'hui, après deux siècles qui ont "surfé" sur la vague des progrès technoscientifiques et sociopolitiques impulsés par l'Occident. Aujourd'hui tout cela est hélas essoufflé, dévitalisé, et la prise de conscience se propage qu'il faut "ajouter un étage à la fusée" pour redynamiser nos progrès déjà acquis. Ce que j'appelle l'étage spirituel : un sens de la vie partageable par tous qui indique à la fois un projet de civilisation et pour chacun un trajet d'accomplissement personnel."

Une telle prise de conscience est effective dans l'émergence d'un mouvement citoyen mondial dont Patrick Viveret, penseur de convivialisme et créateur des Dialogues en humanité, est un des animateurs : « En ce moment, on est dans une phase très importante de renouveau des questions spirituelles, des enjeux de sens… Le problème est que la modernité, considérant que ces questions disparaîtraient un jour d’elles-mêmes, a laissé à la religion le monopole des questions spirituelles… Après une période où les questions spirituelles étaient renvoyées dans la sphère privée, je trouve positif qu’elles redeviennent des questions collectives… Donc le mouvement citoyen mondial en émergence rouvre aussi les questions spirituelles. En même temps, un enjeu passionnant est de trouver les façons nouvelles de créer un dialogue entre modernité et tradition, en gardant le meilleur de chacun. » 

Cet état d’urgence spirituel dans lequel nous nous trouvons doit donc nous conduire à intégrer le meilleur de la modernité – individuation, démocratie et rationalité – et le meilleur des traditions – compassion, esprit communautaire et spiritualité – dans une nouvelle synthèse. Dans un article intitulé Le Boudhisme et la révolution à venir paru en 1969, le poète et activiste Gary Snyder évoquait déjà cette révolution totale née de l'intégration de l'éveil spirituel et de la transformation sociale : " La révolution sociale a été la miséricorde de l'Occident; l'éveil personnel dans le soi fondamental, la vacuité, la miséricorde de l'Orient. Nous avons besoin des deux. Elles sont toutes les deux contenues dans les trois points traditionnels du chemin bouddhique : la sagesse (prajnâ), la méditation (dhyâna) et la moralité (sîla). La sagesse est la connaissance intuitive de l'esprit de bienveillance et de clarté qui gît sous les anxiétés et les agressions qu'opèrent l'ego. La méditation, c'est aller au fond de l'esprit pour voir tout cela pour soi-même - encore et encore, jusqu'à ce que cela devienne l'esprit où vous demeurez. La moralité, c'est ramener dans sa manière de vivre, par l'exemplarité personnelle et l'action responsable, et finalement jusque dans la véritable communauté (le sangha) de "tous les êtres" ".

Dans un billet sur la méditation intitulée Une Révolution silencieuse, nous évoquions la démarche du philosophe Fabrice Midal dont la pratique méditative renvoie à un engagement politique : " Mon engagement dans la méditation, je le pense comme un engagement politique. Je crois que la méditation est aujourd'hui la dernière chance révolutionnaire pour notre temps. Parce qu'il s'agit en méditant de cesser l'attitude de tout vouloir contrôler et tout dominer. C'est le problème majeur de monde." Cette révolution à venir évoquée aussi bien par Gary Snyder que par Vimala Thakar - et bien d'autres - est seule à même de transcender les impasses d’une pensée fragmentée et instrumentale, à l'origine de la crise évolutive que nous vivons, pour considérer l’être humain dans toutes ses dimensions, à la fois intérieures et extérieures, individuelles et collectives. Il s’agit de compléter, d'intégrer et dépasser cette convergence des luttes évoquée par les acteurs de la Nuit Debout par une lutte pour la convergence de la conscience, de la culture et de la société dans une même dynamique évolutionnaire. C’est ainsi que l’on sortira de la nuit debout pour entrer dans l’aube d’une ère nouvelle en se souvenant que, comme le disait Khalil Gibran : « Nul ne peut atteindre l’aube sans passer par le chemin de la nuit. » 

S’éveiller à une Révolution Totale. Vimala Thakar 


En un temps où la question de la survie de l’espèce humaine est devenue une préoccupation majeure, entretenir le statu quo revient à coopérer avec l’absurde, voire à contribuer au chaos. Lorsque les ténèbres recouvrent l’esprit de l’homme il est urgent pour ceux qui se sentent concernés de s’éveiller, de s’engager sur la voie d’une révolution. 

L’habileté de l’esprit humain nous a menés droit vers une crise complexe, globale et terrifiante à laquelle nous sommes maintenant confrontés. Les solutions courantes, fondées sur une perspective limitée de ce qu’est l’être humain, échouent l’une après l’autre, et se révèlent tragiquement inadaptées. Pourtant nous mobilisons d’énormes ressources au profit de solutions inadéquates, pariant sur le fait que si nous les développons sur une échelle assez grande, ces solutions caduques pourront répondre aux nouveaux défis de façon satisfaisante. 

Avons-nous le courage de regarder nos échecs en face et de les reléguer dans le passé ? Avons-nous la vitalité nécessaire pour aller au-delà d’une perspective étroite et conditionnée, afin de nous ouvrir à la totalité, à la plénitude ? L’appel d’aujourd’hui est un appel à dépasser les cloisonnements, à nous éveiller à une révolution totale. Cet appel n’est pas en faveur des vieilles recettes révolutionnaires ; elles ont échoué, alors pourquoi les ressortir à nouveau, même parées d’une nouveauté factice ? Le défi d’aujourd’hui est de créer une révolution vitale et complètement nouvelle qui embrasse la vie toute entière. 

Nous n’avons jamais osé nous ouvrir à la plénitude de cette vie dans toute sa splendeur sacrée ; nous nous sommes contentés d’en perpétuer des fragments, d’isoler des zones dans lesquelles nous nous sentons en sécurité d’un point de vue intellectuel et à l’aise sous l’angle émotionnel. Nous aurions même pu préserver nos petits espaces privés et rassurants si nous n’avions pas, par la même occasion, causé ce terrible gâchis en tentant à toute force de fragmenter l’intégrité du cosmos en morceaux minuscules. 

Nous avons créé un affreux chaos et tentons de démêler une situation très complexe en combinant les remèdes les plus superficiels sans aucun souci de cohérence. Aujourd’hui, nos existences marquées par les blessures de nos échecs, et nos esprits alourdis par la peur de l’avenir, nous ne pouvons plus poursuivre le jeu dangereux du cloisonnement. Nous ne pouvons plus écarter l’évidence du lien universel qui nous rattache les uns aux autres, égaux dans l’unité. 

La science et la technologie nous ont rapprochés dans des relations intimes avec tous les autres. Nous sommes une seule et même famille humaine, une famille qui n’a pas encore appris à vivre en paix, à vivre libérée de la violence et de l’asservissement. C’est au début du siècle dernier que Bertrand Russell écrivait : « L’homme sait voler dans les airs comme un oiseau, il sait nager dans l’eau comme un poisson, mais il ne sait pas vivre parmi ses frères. » 

Pénétrer les Racines du Conflit 


Bien que notre survie même soit en question, nous avons tendance à n’envisager cette crise que sous un jour superficiel, sur un plan émotif et sentimental. Nous avons cherché de façon subtile à rejeter notre profonde responsabilité dans la situation de la famille humaine. Nous nous percevons, nous-mêmes ou le petit groupe auquel nous nous identifions, comme des gens sincères, aimant la paix, tandis que nous rejetons sur le monde extérieur, sur les autres, sur les méchants assoiffés de pouvoir, la responsabilité des guerres et de la violence. Mais comment pouvons-nous continuer à penser ainsi, alors que nous appartenons à des sociétés qui sont préparées à la guerre ? 

Cependant, c’est bien ce que nous faisons. Chaque jour, la télévision, la radio nous apprennent l’existence de nouvelles guerres, de massacres dans tel ou tel pays, et nous ressentons l’absurdité qu’il y a dans le fait même de se lancer dans une guerre ; nous nous demandons pourquoi politiciens et hommes d’État n’ont pas assez de bon sens pour mettre un terme à tout ce gâchis. Telle est peut-être la réaction de tout citoyen sensé. Mais qui déclare la guerre ? Où sont les racines de l’agression ? Ne les trouve-t-on que dans l’esprit d’une poignée d’individus gouvernant leurs pays respectifs ? Ou bien trouve-t-on ces racines dans les systèmes - économiques, politiques, administratifs, industriels - que nous avons créés et avons fait perdurer depuis des siècles ? 

Si nous ne nous perdons pas dans le romantisme et la sentimentalité, si nous ne nous contentons pas de réactions émotives pour exprimer à quel point les guerres sont affreuses, mais si nous allons plus profond, ne découvrirons-nous pas le noyau de la guerre au cœur des structures que nous avons acceptées ? Cette découverte montrera qu’il existe des structures et des systèmes qui sont inévitablement porteurs des germes de l’agression, de l’exploitation et de la guerre. Nous avons accueilli l’agression comme mode de vie. Nous créons et nous nous retranchons derrière des structures qui aboutissent au conflit. Il est impossible de conserver les structures, et d’éviter les guerres. Vous et moi, individuellement, devons réaliser notre degré de responsabilité, comprendre comment nous coopérons avec ces systèmes et, de ce fait, participons à la violence et à la guerre. Il nous faut alors réfléchir à la question de savoir si nous pouvons cesser de collaborer avec le système, si nous pouvons cesser de participer à la guerre et explorer une manière toute différente de vivre pour nous-mêmes. 

Nous devons plonger aux racines du problème, au cœur de la psyché humaine, et reconnaître que l’action sociale collective trouve sa genèse dans l’action menée par l’individu. On ne peut pas séparer l’individu de la société. Nous sommes chacun porteur de la société lorsque nous cautionnons les valeurs défendues par elle, lorsque nous avalisons les priorités définies en notre nom par les gouvernements, les États, les partis politiques. Nous sommes le reflet de la collectivité, reproduisant le schéma créé pour nous, et nous sommes satisfaits parce qu’on nous donne la sécurité physique et économique, le confort, les loisirs et le divertissement. On nous a appris à être obsédés par l’idée de sécurité ; l’appréhension du lendemain nous hante bien plus que la conscience de la responsabilité d’aujourd’hui. 

Au-Delà de la Fragmentation

C’est seulement si nous avons le désir profond de regarder ces faits désagréables en face que nous pourrons avancer. Mais si nous nous laissons aller à l’apitoiement sur nous-mêmes, à la dépression, une telle attitude peut nous conduire au cynisme vis-à-vis des autres et du système. De plus, libérer une énergie si négative n’aidera en aucun cas à résoudre les problèmes. Nous devons nous en tenir aux faits tels qu’ils sont. Que cela nous plaise ou non, nous sommes les acteurs responsables de tout ce qui se passe dans le monde. Si nous permettons à la violence de résider dans notre cœur, rien ne nous distinguera d’une personne qui veut la guerre; si, psychologiquement, nous donnons libre champ à la violence, nous devenons participants. 

Si nous avons réellement le désir d’en finir avec la guerre, nous allons devoir explorer en profondeur la psyché humaine, à l’endroit où la violence, l’ambition et la jalousie sont puissamment ancrées ; sinon, nous ne pourrons pas sortir de ce chaos. Un échec dans ce domaine équivaudrait à nous condamner à répéter éternellement les lamentables erreurs du passé.

Nous devons nous rendre compte que l’intérieur et l’extérieur s’interpénètrent subtilement en une totalité, et que nous ne pouvons faire face à l’un sans faire face à l’autre. Structures et systèmes conditionnent notre conscience intime, tandis que les conditionnements de notre conscience donnent vie aux structures et aux systèmes. Nous ne pouvons isoler une seule facette de la relation, lui donner un aspect brillant, et ignorer le reste. La puissance des conditionnements sociaux est si fortement ancrée qu’elle ne permet pas qu’on l’ignore. 

On trouve traditionnellement deux approches distinctes ; l’une prend pour perspective le domaine social, économique et politique et affirme : « Vous voyez bien qu’à moins de résoudre les problèmes économiques et politiques, il n’y aura jamais ni bonheur, ni paix, ni terme à la souffrance. Il y va de la responsabilité de chacun de s’engager à résoudre ces problèmes selon une idéologie ou une autre. Il n’est pas important de se tourner vers la vie intérieure et ses déséquilibres, ses impuretés, cela peut attendre parce qu’il s’agit d’une activité égotiste, centrée sur soi. La vraie responsabilité est vis-à-vis de la société, de l’espèce humaine : laissez donc de côté toutes ces questions de méditation, de silence, de transformation intérieure à visée révolutionnaire, tous ces raisonnements sophistiqués. Tournez-vous d’abord vers ce qui est important. » L’autre approche affirme : « On ne peut pas résoudre les problèmes politiques et économiques si on ne transforme pas radicalement l’individu. Concentrez votre attention sur votre mutation psychologique, sur une révolution intérieure radicale. Quant aux problèmes économiques ou sociaux, ils peuvent attendre. » 

Classiquement, les gens suivent l’une ou l’autre de ces approches: soit les groupements religieux axés sur le développement intérieur et la révolution intérieure, soit les groupements humanitaires axés sur l’action sociale. Traditionnellement, nous avons créé des limites et l’exploration au-delà de ces territoires bien connus n’a été que superficielle ; les activistes sociaux ont délimité leur terrain d’action : la vie extérieure (le socio-économique, les structures politiques), et les groupes religieux ont délimité le leur – le monde intérieur des dimensions plus vastes de la conscience, les expériences transcendantales et la méditation. 

Un nouveau défi


Les deux groupes ont fait preuve de mépris l’un vis-à-vis de l’autre au fil de l’histoire. Les activistes considèrent les chercheurs spirituels comme des gens qui s’apitoient sur leur sort, tandis que les ‘spirituels’ accusent les activistes de se perdre dans la course à l’action, niant l’essence de la vie. Les maîtres spirituels traditionnels eux-mêmes ont divisé la vie entre ce qui appartient au monde extérieur et ce qui appartient à la spiritualité, insistant sur le fait que le monde n’est qu’illusion. « Ce monde est maya, il n’est qu’apparence » disent-ils. « Ainsi, toutes vos actions doivent-elles être reliées à la vérité suprême, non à la maya ». Ce qui implique qu’une personne dite religieuse peut rester assise en méditation dix heures par jour et n’être en rien concernée par la tyrannie, l’exploitation et la cruauté qui l’entourent. Elle n’a qu’à dire : « Je ne suis pas responsable, seul Dieu est responsable. Dieu a créé le monde. Il ou Elle n’a qu’à s’en occuper. » 

Il y a bien eu quelques mélanges superficiels - on a vu des groupes religieux entreprendre des actions de service social et des activistes rejoindre des organisations religieuses - mais aucune intégration réelle qui soit profonde et innovante, de l’action sociale et du spirituel n’a encore eu lieu de façon significative. L’histoire du développement humain a été fragmentaire, et la majorité d’entre nous s’est accommodée de ce morcellement. La société l’a ratifié. Chaque parcelle de la société fonctionne selon ses propres échelles de valeurs. 

Chez beaucoup d’activistes, la colère, la haine, la violence, l’amertume et le cynisme sont des valeurs admises même si l’efficacité de telles motivations pour créer un monde de paix a été sérieusement mis en question. Et on a vu des générations de chercheurs spirituels rester complètement indifférents aux besoins des plus pauvres, parce que la recherche d’états de conscience plus élevés leur semblaient beaucoup plus importante que la misère des populations affamées. 

Un nouveau défi nous attend à l’aube du vingt et unième siècle : aller au-delà de la fragmentation, au-delà des systèmes de valeurs incompatibles - même s’ils ont été élaborés par des gens sérieux ; grandir, être prêt à dépasser notre approche auto-satisfaite, nous ouvrir à la vie complètement, accueillir une complète révolution. A notre époque, être un chercheur spirituel dénué de conscience sociale est un luxe que nous ne pouvons guère nous permettre, et se dévouer à une cause sociale sans une compréhension scientifique des mécanismes du mental est pure folie. 

Aucune de ces approches fragmentaires n’a jamais été couronnée de succès. Nul doute qu’il faudra au chercheur spirituel faire un effort pour développer sa conscience sociale, ou à l’activiste pour se persuader de la crise morale que traverse la psyché humaine, et de l’importance de la vigilance quant à la vie intérieure. Le défi qui nous attend est de plonger encore plus profond, en tant qu’êtres humains, d’être prêts à abandonner nos partis pris et nos préférences, à étendre notre compréhension à l’échelle la plus globale, intégrant ainsi la totalité de la vie ; devenir conscients, enfin, de cette plénitude dont nous sommes une manifestation. 

(Suite et fin du texte dans le prochain billet...

Ressources

S’éveiller à une révolution totale. Vimala Thakar. EnlightenNext France. Cet article est une traduction d’extraits du livre de Spirituality and Social Action : A Holistic Approach (V. Thakar, Berkeley, 1984). 


Vimala Thakar Ce site a pour but de faire connaître Vimala Thakar, son enseignement, sa bibliographie. Traduits par « les amis de Vimala», ces textes sont mis gracieusement à la disposition des lecteurs sous forme de fichiers pdf téléchargeables pour permettre aux chercheurs francophones d’avoir accès à l’enseignement de Vimala Thakar. 

Biographie de Vimala Thakar par Alain Delaye

La révolution à venir  Gary Snyder. Site Zen Occidental

jeudi 28 avril 2016

Où disperserons-nous les cendres du Vieux Monde ?


Et nous sommes debout maintenant, mon pays et moi, les cheveux dans le vent, ma main petite maintenant dans son poing énorme et la force n'est pas en nous, mais au-dessus de nous, dans une voix qui vrille la nuit... Aimé Césaire 


Aux petits rentiers de l’agonie. Aux fonctionnaires du désastre. Aux gestionnaires du renoncement. Aux professeurs de désolation. Aux experts qui, à force de savoir tout sur rien, ne connaissent absolument rien du Tout. Aux technocrates qui prennent leur impuissance pour de la mesure et leur conformisme pour de la lucidité. Aux religieux qui veulent faire de la transcendance une marque déposée dont ils revendiquent l’exclusivité. Aux politiciens dont la vision dépasse rarement la perspective de leur prochaine élection. 

Aux réducteurs de têtes - nombreux dans la tribu des Psyvaros - qui enferment l’infini de l’esprit dans les limites abstraites de l’individu. Aux démagogues qui surfent sur la haine, le doigt pointé vers des bouc-émissaires soumis à la vindicte populaire. Aux conspirationnistes qui, inspirés par la connerie ambiante, imaginent des solutions simplistes et délirantes à des problèmes complexes nécessitant un saut créatif et conceptuel. Aux arriérés qui pensent aujourd’hui comme hier en qualifiant d’avant-garde ceux qui vivent au rythme créateur de l’évolution.


Aux sodomiseurs de dyptères qui qualifient d’illuminés les visionnaires et de visionnaires les désespérés. Aux cyniques qui, identifiés à leur égo, traitent de mégalos tous ceux qui cherchent à le transcender. Aux esthètes de nœud qui prennent la poésie pour une activité littéraire alors qu’elle est un état lyrique qui nous plonge au cœur de l’unité irréductible entre l’homme et le monde. Aux écrivains qui, avec vanité, traitent leurs lecteurs comme des clients et non comme des poètes. Aux cérébranleurs qui castrent l’imagination créatrice en réduisant un univers complexe et mystérieux à des idées claires et distinctes.

Aux normalisateurs qui réduisent la conscience à un mécanisme cérébral et la psyché à une mécanique dont les rouages chimiques peuvent être réparés à coup de molécules. Aux scientistes, prêtres de l’insignifiance, qui inventent un monde à leur mesure en réduisant le Réel multidimensionnel aux formes apparentes de la réalité. Aux familialistes qui ne reconnaissent comme seul miroir narcissique que la toute-puissance de leur progéniture 


A ceux qui, parmi les journalistes, nous font prendre pour de l’information la mise en scène du conformisme et de la résignation. Aux milices de la pensée payées pour que leurs maîtres ne soient pas dérangés par des opinions déviantes c’est-à-dire novatrices. A l’oligarchie des nains qui spéculent sur la misère humaine pour chercher à remplir indéfiniment leur vacuité infinie. Aux poubellicitaires, ces mages noires qui colonisent l’imaginaire en faisant d’un produit le support d’un affect et d’un affect le support d’une aliénation 

A ceux qui, parmi les enseignants, vampirisent la présence d'esprit en destituant la souveraineté de l’intuition créatrice au profit d’un formalisme abstrait qui se retourne contre la vie pour former des absents à eux-même et au monde. Aux apparatchiks de la culture qui attendent d'une avant-garde auto-proclamée qu’elle défèque sur scène, sur un tableau ou dans un livre pour aller nettoyer ses crottes avec autant de respect que de volupté 


Aux prédateurs qui, par leur inconscience quotidienne, détruisent leur milieu naturel et les espèces qui y vivent en violant les valeurs sacrées de la sensibilité et de la vie. Aux matérialistes qui, en se constituant prisonniers des apparences, se privent d'une cohérence enracinée dans la profondeur d'une transcendance. A tous ces paumés qui, ayant oubliés d’où ils viennent, ne savent plus où ils vont. 

Aux pseudo-révolutionnaires qui se font les alliés objectifs de la domination en utilisant le logiciel économique des dominants plutôt que d’actualiser le logiciel éthique de la convivialité. Aux déconomistes qui réduisent à un pouvoir d’achat la puissance créatrice de l'humanité. Aux marchands de bonheur qui profitent de la détresse humaine pour vendre l’illumination par mensualité. 


A ceux qui savent. 
A ceux qui croient savoir. 
A ceux qui croient que le savoir les protège d’eux-mêmes comme une armure. 

A tous ceux-là et aux autres, 
il faut faire entendre l’écho assourdissant d’une voix 
qui se propage comme un incendie 
annonçant l’insurrection des consciences. 

Avec le Verbe pour seule arme, 
une armée d’enfants prophètes se lève de la nuit 
où les Techniciens du Sommeil l’avait endormie… 

 ( Extrait de Une armée de prophètes in Le Journal Intégral - 22/09/13)

mardi 19 avril 2016

Les Pionniers sont l'Evolution


Nous ne voyons pas le monde tel qu’il est mais tel que nous sommes. Anaïs Nin 


Chacun être humain, quel qu’il soit, est l’héritier d’une très longue histoire évolutive de 13,7 milliards d’années, ponctuée par trois « Big Bangs » ou saut qualitatifs reconnus mais encore largement inexpliqués par la science : la naissance de l’univers physique, l’apparition de la vie et l’émergence de la conscience. En se manifestant à travers une multiplicité de formes culturelles et sociales, de plus en plus complexes et intégrées au cours du temps, la conscience individuelle et collective a suivi divers stades de développement identifiés et cartographiés aussi bien par les sciences humaines que par les grandes traditions spirituelles. 

Comme l’écrit Alain Gauthier : « Ces différentes perspectives – égocentriques, ethnocentriques, géocentriques, cosmocentriques – sont présentes ou potentielles en chacun d’entre nous, bien que l’une d’entre elle tende à prédominer à un stade de notre vie, selon notre niveau de maturité. Elles correspondent à ce qu’Albert Einstein a appelé des « cercles croissants de compassion » : moi, le groupe qui m’est familier, l’espèce humaine, tous les habitants du monde et l’ensemble de l’univers. » 

Cette idée de développement, au cœur du vivant, fonde tout vision intégrale. Elle reste cependant nébuleuse, impalpable et très abstraite tant que l’on n’a pas compris que la dynamique de l’évolution s’incarne concrètement et charnellement, de manière passionnée et parfois tragique, à travers la vie et l’œuvre de ces Visionnaires évoqués dans notre dernier billet. Car si l’humanité évolue c’est grâce à l’initiative et à l’inspiration de ces individus mutants qui tracent des voies originales parce qu’ils sont animés d’une vision qu’ils cherchent à exprimer et à concrétiser. Connectés de manière intime et créatrice à la dynamique de l’évolution, ces pionniers imaginent, avant les autres, les formes novatrices à travers lesquelles cette force qui les anime va se manifester. 

Inventer le Futur


Le pionnier est en effet animé par une puissance créatrice qui lui permet de se libérer des limites, des contraintes et de l’emprise d’un passé qui condamne les autres à la répétition. A la force de son désir et de sa vision, il donne la forme d’une destinée et d'une création. Il avance, avec son intuition pour principale boussole, pointé du doigt par tous ceux qui restent les otages impuissants d'une perspective devenue largement inadaptée. Ces derniers jugent utopiques et irréalistes toutes les innovations qui échappent à leur habitudes de vivre et de penser. Jusqu’au moment où, les faits donnant raison à la vision créatrice des pionniers, ceux-ci sont suivis et imités par ceux-là même qui les avaient désignés et dénigrés quelques temps auparavant. 

Jean-François Noubel est un de ces pionniers qui chemine sur les voies aventureuses du futur. Nous avons consacrés plusieurs billets à ses recherches sur l’intelligence collective et la création de monnaies libres, dont on trouvera les références ci-dessous dans la rubrique Ressources. Pour concrétiser sa vision, J.F Noubel a quitté le système monétaire actuel dans sa vie personnelle pour expérimenter une économie du don fondée sur d’autres formes d’échanges. Sur un site intitulé The Transitionner (aujourd'hui désactivé) consacré au changement de paradigme, à l’intelligence collective, à la création monétaire et à la transition inéluctable vers un nouveau monde, J.F Noubel a écrit il y a une dizaine d’années un texte intitulé Pionniers où il évoquait le rôle fondateur de ceux qui préfèrent ouvrir des voies novatrices plutôt que d’imiter et de répéter le passé dans le confort et le conformisme des certitudes dépassées.

Ce texte peut inspirer toutes celles et ceux qui, se sentant les vecteurs inspirés d’une dynamique créatrice, participent intimement et intensément à ce mouvement évolutif qui concerne simultanément et d’une manière globale le développement individuel, la mutation culturelle et la transformation sociale. 

Pionniers. Jean-François Noubel 


Les pionniers sont ceux qui vont explorer de nouveaux mondes. Pour ce faire ils emploient toujours un vaisseau qui les emmène en des lieux inconnus. Lieux dans lesquels ils vont apprendre à vivre, trouver de nouvelles richesses, et rapporter ces dernières à "l'ancien monde". 

 La dynamique qui s'y rapporte est universelle, elle transcende époques et cultures. Les pionniers sont l'évolution. Les pionniers d'aujourd'hui jouent un rôle tout aussi essentiel dans l'évolution de l'humanité que par le passé. Ils s'en vont explorer et peupler de nouveaux espaces de la conscience. 

Qu'il s'agisse de nouveaux continents, comme on les a vus jusqu'au XXème siècle, ou de l'Homme du IIIème millénaire, les dynamiques demeurent exactement les mêmes. Il y a 500 ans, il fallait bien connaître les technologies de la navigation, les armes, la construction, la menuiserie, la chasse, etc. 

Aujourd'hui il faut savoir maîtriser l'Internet et ses technologies en réseau, il faut comprendre les structures profondes de l'être humain, le corps, la systémique, l'écologie, l'économie, le langage, l'inconscient, les arts, etc. 

Les pionniers ont une expertise dans au moins un domaine clé, expertise qu'ils associent à celle des autres. Les pionniers savent évoluer en territoire inconnu, dans lequel toute erreur peut s'avérer coûteuse, en même temps qu'elle est porteuse de leçons essentielles. 

Les pionniers sont donc extrêmement apprenants et adaptables. Ils ont également tous cette qualité indispensable, celle de pouvoir garder leur structure de conscience en "milieu hostile", lorsqu'aucune matrice sociale à l'extérieur n'est là pour les y aider. Ils savent conserver leur intégrité et leur vision alors que tout, autour d'eux, est antinomique, voire hostile.


Enfin, devant toute chose, la première qualité des pionniers, c'est qu'ils se sentent faits pour cela. Tout le monde n'est pas pionnier. En fait, peu de personnes le sont, du fait de l'ensemble des qualités spécifiques demandées. Il n'y a aucun mal à cela, l'écosystème humain demande beaucoup d'autres profils humains pour exister. 

Pour découvrir de nouveaux mondes, les pionniers ont besoin d'un vaisseau. Il y a 500 ans, c'étaient des navires. Aujourd'hui, ce sont des organisations humaines qui permettront à nos pionniers modernes d'explorer et installer l'humanité de demain, d'apprendre comment on y vit, comment on y prend les décisions, comment le local, dans son infinie diversité, peut s'harmoniser et être en cohésion avec le global. 

Ces pionniers explorent comment il est possible de créer des organisations globales dirigées par la sagesse, et comment les habiter. L'individu y est autant au centre que l'humanité toute entière, sans que chacun existe au détriment de l'autre. Les pionniers d'aujourd'hui ont besoin de solides connaissances en intelligence collective, sur le plan théorique et pratique. 

Pas plus qu'un corps vivant ne saurait naître sans ses premières cellules souches, aucune organisation ne peut fondamentalement évoluer si elle n'a pas ses pionniers. 

Ressources 


Dans Le Journal Intégral : Les Monnaies Libres (22/9/11) - Les Monnaies Libres (2) Un paradigme post-capitaliste (27/9/11) - Les Monnaies Libres (3) Un paradigme post-capitaliste (fin) (30/9/11) - La Cigale et la Fourmi 2.0 (23/8/13)

Le Leadership évolutionnaire - Les Visionnaires - Le Grand Récit de l’Évolution

vendredi 1 avril 2016

Les Visionnaires


"Au-dessus de l'époque même, bien que coexistant avec elle, certains esprit font déjà partie de l'époque suivante, celle qui n'est pas encore mais devient." Roger-Gilbert Lecomte 


Les Visionnaires sont le cœur battant du développement humain. Qu’on les nomme poètes, artistes, sages, savants, créateurs, leaders, penseurs, leur sensibilité extralucide perçoit, à travers la maille aveuglante des évidences, le présent tel qu’il est et l’avenir tel qu’il se dessine. 

Le Visionnaire se libère des évidences en s’abandonnant à une inspiration qui transfigure les mots d’ordre en mots de passe. S'il est la voix d’une complexité indicible c'est que sa vision est tissée de mille liens invisibles. Car il n’est d’intelligence que collective et de sensibilité qu’organique : toute expression qui se croit originale a en fait pour origine le génie commun propre à une collectivité humaine, dont elle est une formulation singulière. 

Le Visionnaire vit à hauteur d’une inspiration qu’il puise dans cette conscience collective liée à une communauté d’âme et d’esprit. Sa vie, sa parole, ses textes sont l’expression d'un contexte à la fois humain et naturel, culturel et spirituel dont il est le traducteur singulier et l’interprète emblématique. 

Profondément impliqué dans le mouvement évolutif de l’époque, le Visionnaire est habité par une présence qui impressionne les voix du futur. Il ne se contente pas d’inventer des voies nouvelles : sa lucidité éclaire un présent hanté par un passé dont il exorcise les ombres. 


Aventurier, transgresseur d’orthodoxie, profanateur des habitudes, explorateurs de contrées inconnues, le Visionnaire incarne l'avenir, animé par la puissance créatrice de son intuition. Sa devise  est celle de Sénèque : "Ce n’est pas parce que c’est impossible que nous n’osons pas, c’est parce que nous n’osons pas que c’est impossible". 

Beaucoup de ceux que le sociologue Talcott Parsons nomme les « Marginaux Centraux » ont été montrés du doigt par leur époque, parfois persécutés pour crime d'intensité contre le conformisme ambiant, avant d’être reconnus, souvent après leur mort, comme des figures incontournables. 

Leur chemin suit toujours les trois étapes à travers lesquelles passe toute vérité selon Schopenhauer : "D’abord elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant toujours été une évidence". Nombre d'entre eux ont anticipé la crise évolutive que nous traversons ainsi que la mutation profonde, à la fois anthropologique et culturelle, dont elle est la manifestation.

Le visionnaire c’est Nelson Mandela déclarant lors de son investiture à la présidence de l’Afrique du Sud : "C’est notre lumière, pas notre obscurité qui nous effraie le plus. Nous nous demandons : qui suis-je pour être brillant, merveilleux, talentueux, fabuleux ? En fait, qui sommes-nous pour ne pas l'être ? Jouer petit ne sert pas le monde." 

C’est Charles de Gaulle, guidé par une certaine idée de la France, qui refuse le conformisme de la résignation pour tracer un autre destin par la force du courage et de la volonté. 

C'est Martin Luther King faisant pour la minorité noire un rêve qu'il paya de sa vie. 

C'est Gandhi brisant l'hypnose de la violence mimétique en démontrant la puissance créatrice de l'esprit face au pouvoir dominant : " Vous devez être le changement que vous désirez voir dans le monde". 

C’est le poète et résistant René Char pour qui "ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience". Il nous faut donc "agir en primitif et prévoir en stratège" dans "un monde à l’agonie qui s’obstine à parer son crépuscule des teintes de l’aube de l’âge d’or". 

C’est Antonin Artaud dont le cri se fait imprécation contre le fétichisme de l'abstraction et dont les avertissements sont d'une furieuse actualité : "La poésie que vous ne mettez pas dans vos vies vous reviendra sous la forme de crimes effroyables; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie."

C’est Arthur Rimbaud, archétype du poète visionnaire : "Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant. Le poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens ". 

C’est Georges Bernanos - écrivain catholique et inspiré - qui affirme : " On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure".

C'est René Guénon, grand penseur de la Tradition, qui considère notre époque comme une exception : "La civilisation moderne apparaît dans l'histoire comme une véritable anomalie : de toutes celles que nous connaissons, elle est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, la seule aussi qui ne s'appuie sur aucun principe d'ordre supérieur." 

C'est André Gide nous avertissant de l'inversion des valeurs née de cette anomalie : " Dans un monde où tout le monde triche, c'est l'homme vrai qui fait figure de charlatan."

C'est Jacqueline Kelen qui s'insurge : " Notre monde crève parce que nous manquons de prophètes, terme qui, je le rappelle, peut s’employer au féminin. Nous manquons de personnes qui rappellent la dimension verticale de l’humain." 

Albert Camus
C’est Albert Camus déclarant à la remise de son prix Nobel :  " Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu'elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse".

C’est Walter Benjamin qui nous avertit : "L'humanité est devenue assez étrangère à elle-même pour réussir à vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre". 

C’est Jean-François Brient qui, en exergue de son film La servitude volontaire, dit tout haut ce que beaucoup n’osent même pas penser : "Mon optimisme est basé sur la certitude que cette civilisation va s’effondrer. Mon pessimisme sur tout ce qu’elle fait pour nous entraîner dans sa chute".

C’est Michel Henry, inventeur d'une phénoménologie de la vie, qui dénonce l’emprise de la technique : "En tant qu’elle met hors-jeu la vie, ses prescriptions et ses régulations, elle n’est pas seulement la barbarie sous sa forme extrême et la plus inhumaine qu’il ait été donné à l’homme de connaître, elle est la folie. Ce n’est que peu à peu que nous prendrons la mesure de ce qu’implique dans notre monde, c’est-à-dire dans la vie des hommes, la mise hors jeu de la vie elle-même."

C’est Nietzsche, prophète de l’élan vital, qui invente une éthique pour temps de crise : " Ce qui ne tue pas rend plus fort" avec Hölderlin qui lui fait écho : "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve". 

C'est le sociologue Max Weber expliquant le désenchantement du monde comme la conséquence du "passage d'une économie du salut au salut par l'économie". 

C’est Karl Marx qui analyse avec une féroce lucidité l’idéologie bourgeoise fondée sur le fétichisme de la marchandise : " Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce"

Raoul Vaneigem
C’est le situationniste Raoul Vaneigem considérant que, dans un monde qui se détruit, la création est la seule façon de ne pas se détruire avec lui : "Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L’une achève de se ruiner en stérilisant l’univers sous son ombre glacée, l’autre découvre aux premières lueurs d’une vie qui renaît l’homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d’une évolution où l’homme économique n’est plus désormais qu’une branche morte… Seule la puissance imaginative, privilégiée par un absolu parti pris de la vie, réussira à proscrire à jamais le parti de la mort, dont l'arrogance fascine les résignés". 

C’est Guy Debord, son alter-ego situationniste, dévoilant les illusions de la société du spectacle : " L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie."

C’est Kenneth Boulding qui se moque de l'économisme dominant en évoquant le caractère totalement dément d’une société qui fait de la croissance économique sa référence ultime : "Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste".

C'est le romancier Michel Houellebeq qui décrit avec minutie l'abîme existentiel et le gouffre moral de l'Homo Œconomicus, cet homme sans foi ni loi, réduit au calcul et à la satisfaction de ses intérêts égoïstes. 

C’est Henry Thoreau, ce pionnier de l’abondance frugale proclamant dans sa cabane de Walden : "On est riche de tout ce dont on peut se passer".

C’est Krisnamurti estimant que ce n’est pas un signe de bonne santé que d'être bien adapté à une société profondément malade. 

C’est Francis Blanche dont le rire jubilatoire nous indique qu’"il vaut mieux penser le changement que changer le pansement".

C’est Michel Mafessoli, arpenteur subtil d’une post-modernité née de la synergie entre la technique et l’archaïque. Celui qui sait mettre en mots et en idées l’air du temps observe que ce sont les outsiders qui triomphent toujours sur la longue durée : "l’anomique d’aujourd’hui devient le canonique de demain".

C’est Wilhelm Reich, chassé par les freudiens, traqué par les nazis puis emprisonné par l’administration américaine, redécouvrant en occident les voies d’une énergétique qui fonde, en orient, des cultures millénaires. 

Edgar Morin
C’est Edgard Morin, penseur de la complexité, qui explique comment viennent les grandes solutions dans l'histoire de l'humanité : par la jonction d'un courant profond et inconscient qui traverse des milliers d'individus, et des idées hyper conscientes qui jaillissent de quelques esprits. 

C'est Arnaud Desjardins affirmant le caractère inéluctable d'une évolution culturelle : "Le salut ne peut venir que d'un bouleversement culturel radical, totalement imprévu pour l'instant, mais qui commence à germer dans les mentalités d'innombrables hommes et femmes, emportés par le courant général dans une direction où ils ne veulent plus aller.

C’est l’anthropologue Margaret Mead affirmant le rôle primordial des avant-gardes et des minorités créatives dans l’évolution humaine : "Ne doutez jamais qu'un petit groupe d'individus conscients et engagés puisse changer le monde. C'est même de cette façon que cela s'est toujours produit".

C’est Roger Gilbert-Lecomte, un des poètes de la revue Le Grand Jeu, affirmant : "Je ne reconnaîtrai jamais le droit d'écrire ou de peindre qu'à des voyants. C'est-à-dire à des hommes parfaitement conscients et désespérés qui ont reçu le mot d'ordre "Révélation-Révolution", des hommes qui n'acceptent pas, dressés contre tout, et qui, lorsqu'ils cherchent l'issue, savent pertinemment qu'ils ne la trouveront pas dans les limites de l'humain".

C'est le poète Jean Cocteau donnant au créateur le statut de pionnier et de précurseur : "Lorsque une œuvre semble en avance sur son époque, c'est simplement que son époque est en retard sur elle." 

Ce sont les Surréalistes et leurs fameux "papillons" : " Vous qui ne voyez pas, pensez à ceux qui voient."

C'est le peintre russe Kandinsky inventant un art abstrait surgi de ses pinceaux d'or pour nous apprendre à "voir l'invisible."

C’est Albert Einstein théorisant le saut de conscience qualitatif que doit effectuer l’humanité : "Aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l'a engendré… Il devient indispensable que l’humanité formule un nouveau mode de pensée si elle veut survivre et atteindre un plan plus élevé".

C'est son confrère, le physicien Max Planck, qui reconnaît (avec humour) dans la puissance des habitudes, l'inertie des mentalités et le conformisme des institutions les plus fortes des résistance à la dynamique de l'évolution culturelle : "La vérité ne triomphe jamais mais ses adversaires finissent par mourir". 

C'est Goethe qui, pour face à cette inertie, nous exhorte à mobiliser la puissance créatrice de l'intention et de l'engagement : " Quelque soit la chose que vous pouvez faire ou que vous rêver de faire, faîtes-le. L'audace a du génie, de la puissance et de la magie."

C'est Hegel qui lui fait écho : " On ne saurait rien attendre de trop grand de la force et du pouvoir de l'esprit."

C’est le philosophe Henri Bergson dont la pensée évolutionnaire préfigure l’alliance synthétique entre la vigueur créatrice de l’intuition et la rigueur conceptuelle de l’analyse.

C’est le physicien et philosophe Marc Halévy qui renoue le dialogue interrompu entre physique et métaphysique en évoquant une nouvelle cosmologie de l’émergence issue du paradigme de la complexité pour lequel "tout est lié" : "L'univers lui-même doit être vu comme un vaste organisme vivant où tout est dans tout, où tout est interdépendant de tout, où tout est cause et effet de tout, où tout évolue avec tout".

Sri Aurobindo
C’est Sri Aurobindo décrivant les principes d’une anthropologie évolutionnaire : "Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la Connaissance. La raison fut une aide; la raison est l'entrave. Quand nous avons dépassé les jouissances, alors nous avons la Béatitude. Le désir fut une aide; le désir est l'entrave. Quand nous avons dépassé l'individualisation, alors nous sommes des Personnes réelles. L'ego fut une aide; l'ego est l'entrave. Quand nous dépasserons l'humanité, alors nous serons l'Homme. L'animal fut une aide; l'animal est l'entrave"

C’est son disciple Satprem, revenant de l’enfer des camps, qui voit dans l’expérience vécue du dénuement absolu le paradigme d’une crise évolutive qu’il décrit ainsi : "On n’est pas dans une crise morale, on n’est pas dans une crise politique, financière, religieuse, on est dans une crise évolutive. On est en train de mourir à l’humanité pour naître à autre chose". 

C’est le philosophe américain Ken Wilber synthétisant une centaine de modèles issus aussi bien des sciences humaines de l’occident que des connaissances traditionnelles de l’orient pour cartographier l’évolution de la conscience à travers des stades de complexité et d’intégration croissantes. " La souffrance disparaît, écrit-il, lorsque l'on réalise que les parties ne sont qu'illusions et que nous sommes depuis toujours un tout".

C'est Fabrice Midal qui, face à l'empire et à l'emprise de l'utilitarisme, ose affirmer : :" Je crois que la méditation est aujourd'hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps."

Les Visionnaires ce sont, partout et toujours, ceux dont l’élan d’âme, l’acuité intellectuelle et l’inspiration créatrice nous libèrent de nos limitations en nous révélant à notre propre créativité. Ce sont tous ceux qui par leur art, leur exemple ou leur génie, nous font rêver en nous connectant aux sources vibrantes de notre propre vision. Nous leur donnons la parole, en retour, ils nous rendent plus humains, c'est-à-dire créateurs de notre destinée. 

Car, enfin, le Visionnaire c’est vous ! Si vous osez... 

Quand votre regard intérieur, s’éveillant sur un paysage de source, vous incite à déserter l’armée des ombres pour retrouver le souffle créateur - vivifiant, décoiffant, renversant - de la vie/esprit.

Ressources

Nombre de citations dans ce texte font référence à divers billets publiés dans Le Journal Intégral. Le jeu récréatif consiste à retrouver dans Le Journal Intégral les textes dont sont tirées ces citations.

Dans le Journal Intégral, une série de trois billets intitulée Experts et Visionnaires : La Docte ignorance des experts (1) Intégrer la complexité (2) La fin d'un monde (3)