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jeudi 20 janvier 2022

Le Saut Evolutif : un nouveau récit d'émancipation

La plus haute forme de l'espérance c'est le désespoir surmonté. Georges Bernanos 

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société constituent les trois grands champs d’un même système global en évolution que sont la conscience individuelle (Je, le lien à soi), l’intersubjectivité culturelle (Tu, le lien à l’autre) et l’objectivité des structures socio-économiques dans un écosystème (Il, le lien à un milieu de vie). Ce système global évolue au cours de l’histoire humaine à travers des stades de développement à complexité croissante qui sont autant d’étapes évolutives dont la cartographie a été élaborée à partir des travaux de nombreux chercheurs, notamment en sciences humaines et en sciences contemplatives. (cf. Introductions à la Vision Intégrale)

On ne pourra résoudre la crise de civilisation propre à notre époque qu’en posant la question de l’évolution de ce système global vers un nouveau stade de son développement, comme cela a toujours été le cas dans la très longue histoire de l’espèce humaine marquée par une série d’étapes évolutives. Dans un monde totalement intégré où selon Jaime Semprun : « la causalité s’est reportée sur la totalité », on ne peut pas penser le monde d’aujourd’hui avec les pensées linéaires et analytiques d’hier. A ce changement fondamental de paradigme correspond l'émergence de nouveaux modes de pensée : pensée complexe, approche systémique, vision intégrale, démarche holistique etc... Ces méthodes, dans leur diversité, visent toutes à développer une vision globale apte à saisir les relations et l'interdépendance entre les divers éléments d'un même système en évolution. 

C'est ainsi qu'une vision intégrale peut mettre à jour les synergies évolutives entre conscience, culture et société pour envisager le saut évolutif urgent et nécessaire en réaction au processus d’effondrement global en cours.  Ce qui permet d'élaborer, en complément, une véritable critique intégrale qui analyse les processus régressifs à l’œuvre dans les principales dimensions où évolue l’être humain : le "fétichisme de l’égo" dans le champ de la conscience, le "fétichisme de l’abstraction" dans le champ de la culture et le "fétichisme de la marchandise" dans le champ social.

Après une clarification de la méthodologie inhérente à cette critique intégrale, nous analyserons les processus archaïques et régressifs d’identification et de projection, d’aliénation et de soumission à l'origine de ces diverses fétichismes. Ces réflexions concernant la polarisation entre la dynamique créatrice d'une spirale évolutive et la dynamique régressive d'une spirale fétichiste sont à l'origine d'un nouveau récit d'émancipation que des minorités créatrices et cognitives sont en train d'écrire en traçant les perspectives créatrices d'un saut évolutif. 

De la Causalité à la Totalité 

La campagne électorale pour l'élection présidentielle est l’occasion de mesurer le vide sidéral des propositions faites par les pseudo-élites politiques et technocratiques, intellectuelles et médiatiques, qui servent, le sourire aux lèvres, des plats surgelés et sans saveur tout juste sortis du congélateur où les idéologies obsolètes ont dépassé depuis longtemps leur date de péremption. Ces élites auto-proclamée n'ont absolument rien à dire et elles le font savoir à coup de discours fleuves dont la seule utilité est de noyer l'essentiel dans l'accessoire. Les pratiquants de la secte économique, tel les passagers du Titanic, ne font que répéter les sempiternels mantras de la croissance alors que tout change autour d'eux et qu'eux-mêmes sont incapables de changer, aveugles qu'ils sont aux mutations actuelles et à l'effondrement en cours dans la mesure où les idéologues ne voient que ce qu'ils croient et non ce qui est.

Jaime Semprun explique bien cette impuissance cognitive : " Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne). 

Il fut un temps, celui d’une modernité illustrée par Descartes, où connaissance et démarche analytique était synonymes. Il paraissait évident qu’il fallait, pour mieux les comprendre, séparer à travers des frontières disciplinaires rigides et abstraites, les champs du personnel et du collectif, de l’intériorité et de l’extériorité. Si ce type de pensée analytique a permis d’immenses progrès dans le domaine de la science et de la technique, il est aussi à l’origine d’un délitement du sens et d’une pensée en miettes, soumise aux diktats abstraits d’une raison instrumentale au service d’un pouvoir technocratique. 

Parce que "la causalité s’est reportée sur la totalité", c’est une erreur fondamentale que de vouloir comprendre ce monde totalement intégré avec les mécanismes d'une causalité linéaire propres à l’abstraction moderne. D’autres épistémologies, d’autres méthodologies, d'autres vision sont nécessaires pour rendre compte d’une monde à la fois complexe (cum-plexus : tissé ensemble), intégré et dynamique.

Synergie


Dans cette perspective, une approche peut être qualifiée d’intégrale dès lors qu’elle met à jour ce réseau de relations et d’interdépendances qui associe de manière systémique société, culture et conscience c’est-à-dire infrastructure organisationnelle, superstructure culturelle et intrastructure psycho-spirituelle. Nous renvoyons nos lecteurs désireux de mieux comprendre ce saut cognitif aux multiples billets que nous avons consacrés à la pensée intégrale et dont ils trouveront les liens dans la rubrique Ressources. 

Cette introduction méthodologique a pour but de mieux faire comprendre le sens de notre réflexion actuelle. Un certain nombre de théoriciens modernes, tel Marx, ont pensé qu’un changement du mode de production et d’organisation sociale permettait l’émergence d’une nouvelle humanité, sous la forme du socialisme d'abord puis du communisme. D’autres, comme Gramsci, avec son concept d’hégémonie culturelle, ou plus contemporains, comme les Créatifs Culturels ont montré l’importance des représentations culturelles et de leur évolution dans la création et l’affirmation de nouvelles formes de structures et de relations sociales. D’autres encore, comme Gandhi ont mis en exergue la nécessité fondamentale d’une transformation personnelle dont la conséquence est une évolution à la fois culturelle et sociale : "Sois le changement que tu veux voir dans ce monde". 

Chacune de ce trois approches vise à la transformation d'une des composantes de la structure globale : superstructure culturelle pour Gramsci, infrastructure économique pour Marx et intrastructure individuelle pour Gandhi.  Chacune a sa logique et sa  part de vérité mais seule leur synergie est à même de réaliser un véritable saut évolutif qui ne peut être que global, c'est à dire à la fois personnel (je), culturel (tu) et social (il). Il faut être assez inconscient (c'est à dire économiste ou idéologue, politicien ou technocrate) pour penser qu’une évolution sociale ou culturelle peut se produire effectivement si la conscience individuelle est soumise à un petit moi, tyrannique et narcissique, illusionné par ses névroses et obsédé par la maximisation de ses intérêts. Ce fut l’erreur et l’impensé des révolutionnaires d’hier comme ce sont ceux des technocrates d’aujourd’hui. Une évolution de la conscience  individuelle est absolument fondamentale pour inspirer et accompagner une transformation sociale comme une mutation culturelle. 

Un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement ne peut advenir que par la synergie des dynamiques transformatrices à l’œuvre de manière simultanées dans la conscience, la culture et la société. C’est pourquoi ce sursaut doit être à la fois spirituel, synthétique et écosophique. Spirituel si on entend par là l'expérience d'une présence non-duelle et d'une perception multidimensionnelle dans le champ de la conscience (Je, le lien à soi) ; synthétique si l’on se réfère à une vision globale fondée sur l'intégration de l'intuition et de la raison dans le champ de la culture (Tu, le lien à l’autre) ; écosophique si on considère l’organisation de communautés conviviales, libérées de l'emprise abstraite de l'économie et intégrées concrètement, de manière sensible et pratique, à leur écosystème (Il, le lien au milieu de vie). 

Fétichisme de l’Ego 

S’enfermer et s’enferrer dans une approche disciplinaire et analytique empêche de faire le diagnostic d'un effondrement systémique qui concerne simultanément toutes les dimensions de la vie humaine. Et sans ce diagnostic à la fois global et radical, pas de pronostic fiable, ni de thérapeutique valable, ce qui a pour conséquence l'aggravation de l'effondrement en cours. Seule une critique intégrale à est même de décrire la dynamique régressive d’une spirale involutive. Sous l’emprise de cette force de mort et de séparation qu’est Thanatos, cette spirale infernale est à l’origine d'un effondrement à la fois psychique, spirituel, culturel, institutionnel et écologique dont nous pouvons voir quotidiennement les effets. Cette spirale involutive est l’anti-pôle régressif d’une spirale évolutive animée par cette force de vie qu’est Éros. (Effondrements)

Durant les années écoulées, nous avons longuement analysé deux des principaux obstacles empêchant l’humanité d’accéder à une nouvelle étape de son développement. Nous l’avons fait en forgeant la notion de "fétichisme de l’abstraction" - propre à la modernité triomphante - qui représente une impasse cognitive dans le champ de la culture. Comme nous l’avons fait dans le champ social en reprenant le concept de "fétichisme de la marchandise" crée par Marx et développé aujourd’hui notamment par le courant théorique de la critique de la valeur qui propose une déconstruction des grandes catégories d'un capitalisme prédateur du milieu humain et naturel. Au cœur de cette déconstruction qui va à l'encontre du marxisme dominant : une critique du travail comme base d'un capital qui vit et prospère par son  exploitation, à laquelle nous avons consacré plusieurs billets. (par ex:  Devoir de Vacance)

Dans les prochains billets, nous voudrions compléter ces analyses en pointant l’obstacle majeur qui détermine en grande partie les deux précédents, à savoir ce que nous nommons le "fétichisme de l’égo". Nous entendons par là l’identification névrotique de la conscience humaine à une personnalité transitoire et illusoire qui enferme l’individu dans une forme d’isolat narcissique, source d’angoisse et de profond mal être. En noyant les individus dans les eaux glacées du calcul égoïste, cette instance de séparation qu’est l’égo fait obstacle à la force libératrice de l’intuition spirituelle. 

Pour s’assurer de son emprise, l’égo nous enferme dans la croyance infantile d’une stabilité qui nous permettrait de maîtriser notre vie et notre environnement alors même que tout fluctue, tout change, tout se métamorphose, instant après instant. Accueillir l’impermanence, c’est s’ouvrir à la  fois à la dynamique évolutive de la vie/esprit et à la présence non-duelle qui en constitue le cœur, au-delà de toutes les représentations conceptuelles. En limitant la conscience humaine à une forme de saisie conceptuelle, l’égo est un obstacle à une expérience libératrice vécue depuis des millénaires par des méditants et des sages, et transmise dans toutes ces traditions qui ont développées au cours du temps une phénoménologie des états de conscience dont la complexité et la subtilité n’ont d’égale que la profondeur. 

Face à la désespérance et au nihilisme générés par le narcissisme dominant, une prise de conscience collective se manifeste aujourd'hui à travers l'intérêt pour la méditation, le yoga et de nombreuses autres pratiques à la fois corporelles et psycho-spirituelles fondées sur une approche globale de l'être humain et un retour aux sources de l'intériorité. Signe des temps : depuis quelques années on voit émerger des mouvements comme les "sorcières" écoféministes ou les "méditants-militants", évoqués dans ce blog, qui associent éveil spirituel, mutation culturelle et transformation sociale. Sous les rires gras du conformisme dominant et l'incompréhension de la savante ignorance, des minorités cognitives et spirituelles sont en train d'inventer un nouveau récit d'émancipation comme le firent les premiers républicains sous la monarchie et, comme l'imaginèrent, à chaque époque, pionniers et visionnaires.

Spirale infernale 

Spirales Evolutives et Involutives

Ce qui détruit le lien à soi c'est donc ce "fétichisme de l'égo" qui a des conséquences mortifères dans le champ de la culture comme dans celui de la société. Dans le champ culturel de l’intersubjectivité, l’hégémonie de la raison analytique et de la rationalité instrumentale a totalement occulté le rôle fondamental de la sensibilité et de l'intuition, de l'imaginaire et de l'ordre symbolique au cœur des relations sociales.  Cette hégémonie de l'abstraction fait obstacle à l’émergence d'une vision globale et synthétique, celle d'une raison sensible animée par l'intuition et guidée par l'inspiration. En imposant une science sans conscience et une technocratie sans imagination, cette emprise de l'abstraction aboutit de nos jours à l’essor d’une idéologie transhumaniste comme horizon de sens pour des sociétés post-humaines fondées sur le remplacement progressif des processus naturels par des processeurs artificiels. Ce qui détruit le lien aux autres en imposant une pensée instrumentale en lieu et place d'un imaginaire partagé c'est le "fétichisme de l'abstraction". 

Dans le champ social, cette emprise de l'abstraction au service de l'égo a pour conséquence l’hégémonie quantitative de la valeur marchande qui a progressivement vampirisé toutes les valeurs morales et qualitatives à partir desquels étaient élaborés les codes éthiques et l'ordre symbolique des communautés traditionnelles. C’est ainsi que, travesti sous les atours séducteurs d'une économie censée instaurer la prospérité, le capitalisme n'est rien d'autre qu'un processus de valorisation abstraite, déconnecté des véritables besoins humains et des solidarités organiques, qui se produit au détriment de la vie sensible et concrète des individus comme des communautés. Au cœur de la réflexion de Marx, le "fétichisme de la marchandise" est à l'origine d'un système automate, fondé sur l'exploitation des hommes et des écosystèmes, qui détruit des milieux de vie à la fois sociaux et naturels sans que rien ne puisse arrêter sa folie suicidaire.

La spirale infernale à l’origine de l’effondrement en cours est constituée par la synergie régressive de ces trois fétiches : l'Egomanie (emprise de l’égo), la Technolâtrie (abstraction technocratique) et la Marchandise (totalitarisme économique). Tels sont les éléments totalement interdépendants d’une dynamique régressive qui touche, de manière systémique, conscience, culture et société. Il faudra développer en détail les relations d'interdépendance entre ces trois formes de fétichismes pour mieux comprendre le processus d'effondrement généré par la spirale involutive. 

Prendre conscience de cette interdépendance nous amène à élaborer une stratégie novatrice pour une pensée politique innovante à l'origine d'un nouveau récit d'émancipation intégrale  : rien de sert de se cantonner de manière obsessionnel, comme le firent les théoriciens de la modernité, à l'analyse et à la transformation d'un des éléments de cette trinité fétichiste si on ne développe pas une vision d'ensemble qui vise, simultanément, à la transformation des deux autres. Il faut établir des ponts entre des perspectives qui s'ignoraient, voire qui, souvent, se combattaient et s'excluaient, comme par exemple l'approche développementale et psycho-spirituelle des évolutionnaires versus la critique socio-économique des progressistes. 

Le temps est venu d'une synthèse entre les approches existentielles, culturelles et socio-économiques qui ne peut s'effectuer qu'à un stade d'intégration et de complexité supérieur à l'abstraction analytique d'un paradigme à dépasser dans un monde intégré. C'est un tel projet qui anime ce blog et que l'on comprendra mieux en lisant par exemple : Vers une synthèse évolutionnaire et  Un projet éditorial. Une telle démarche de synthèse nécessite de dépasser son point de vue spécialisé, ses prétentions à l'exhaustivité et son sectarisme idéologique pour regarder chaque élément d'un ensemble dans une perspective plus large qui le met en relation avec les autres éléments, tous interdépendants, d'un même système en évolution.

Fétichismes


Dans la perspective que nous venons de développer, la spirale involutive apparaît dès lors comme une spirale fétichiste dont l'emprise soumet les individus à des dynamiques régressives et à des formes d'affolement collectif dont les plus spectaculaires sont l'inflation des délires complotistes, l'ensauvagement généralisé ou les épidémies de mal être et de dépression, notamment chez les jeunes générations. La puissance et l'interaction de ces phénomènes régressifs rend les individus incapables de réagir à un effondrement annoncé. 

Du portugais feitico (artificiel et par extension sortilège), lui-même dérivé du latin factitius (factice), fétiche est le nom donné aux objets du culte des populations d'Afrique durant la colonisation du continent. Lié à l'animisme et aux premiers stades du développement humain, le fétichisme renvoie à ce processus archaïque de la psyché humaine au cours duquel la conscience est identifiée de manière fusionnelle à son milieu de vie. Cette fusion primordiale de l'individu et de son milieu est à l'origine d'une confusion qui se manifeste sous la forme d'une pensée magique, incapable d'opérer la distinction  entre l'intériorité et l'extériorité.  Pour cette pensée magique, émettre une intention est suffisant pour qu'elle se réalise concrètement dans l'environnement. 

Le fétichisme repose sur quatre processus fondamentaux : l’identification et la projection propres à la pensée magique dont les conséquences sont l’aliénation et la soumission. Les stades archaïques du développement humain, celui de l’enfant ou du primitif, ont été étudiés à la fois par la psychologie développementale et par l'ethnologie. Ces stades archaïques - pré-individuels et pré-rationnels - sont ceux qui précèdent la construction d'une identité stable. La fusion et la confusion infantile avec le milieu de vie - tant humain que naturel - donnent naissance à des processus d’identification à travers lesquels une conscience encore immature projette ses propres facultés et qualités sur des objets (sensibles ou intelligibles) de son environnement. Une telle projection confère aux objets visés une aura fascinante, une forme d'autonomie et d'autorité transcendantes à laquelle se soumet l’individu comme le collectif tibal.

La puissance de fascination du fétiche est telle que celui qui vit sous son emprise oublie qu’il en est le créateur, pour en faire une instance étrange et étrangère qu'il peut révérer et auquel il confère parfois des intentions auxquelles il se doit d'obéir. Fondamentalement, le fétichisme consiste à absolutiser une forme particulière en lui attribuant une sorte de transcendance illusoire. Le fétichiste isole un élément propre au champ relatif et déterminée de l’expérience humaine pour lui conférer l’aura et l’autorité d’un absolu indéterminé. C’est ainsi qu’il adore des objets (sensibles ou intelligibles) dont il en vient à ignorer qu'il en est lui-même le producteur. 

Aliénation 

Ce phénomène d'identification projective est à l'origine d'une aliénation dans la mesure où le sujet se prive des éléments de sa subjectivité qu'il a projetés sur un objet extérieur. Cette projection idéale mutile l'être humain qui n'est plus à même de reconnaître, de faire l’expérience et de développer certaines de ses qualités propres. Ce processus d’aliénation a été bien été analysé au XIX ème siècle par le philosophe Ludwig Feuerbach à travers une critique de la religion ainsi résumée par Michel Onfray : 

« Nous nous agenouillons devant l’hypostase de nos propres impuissances… Tout ce que nous ne sommes pas, Dieu le sera. On crée Dieu non pas à notre image mais à notre image inversée. La séparation entre moi et moi se nomme l’aliénation chez Feuerbach et le spectacle chez Debord. Ce que je suis, je le mets à distance en le regardant comme un objet. On vide sa propre substance pour nourrir une fiction. La réalité de nous-même est hypostasiée dans une fiction et nous faisons de cette fiction quelque chose de plus vrai que notre propre réalité ». Une analyse feuerbachienne

C’est ainsi que, selon Feuerbach, " L’homme est appauvri de ce dont Dieu est enrichi." Dépouillé de sa vraie nature et de son intégrité, l’homme devient étranger à lui-même, c’est-à-dire au sens propre aliéné. Si pour Feuerbach, la critique de la religion a pour objet de restituer à l'homme son être perdu en Dieu, la tâche d’une critique intégrale est de restituer à l’homme une dynamique évolutive aliénée par les fétiches apparus suite à la "mort de Dieu" : l'Egomanie, la Technolâtrie et la Marchandise. Depuis Chesterton on sait que les gens qui arrêtent de croire en Dieu ne croient pas à rien mais à n'importe quoi, c'est à dire aux divers fétiches idéologiques construits pas la culture dominante comme autant de figures capables d'apaiser le vide existentiel en justifiant l'aliénation... et la soumission.

Soumission

Dans le domaine érotique, l’attitude fétichiste perçoit comme objet sexuel une partie du corps ou un objet qui n’ont pas en eux-mêmes de pouvoir sexuel. Là où le psychopathe prend ses désirs pour la réalité, le fétichiste leur confère une forme de transcendance sous la forme d'un fétiche qui le domine et dont il tire jouissance en s'y soumettant. Quand, pour une raison ou une autre, leur propre désir est contraint, certains cherchent à se soumettre passivement, docilement, totalement au désir d'un autre qui peut prendre la forme d'un fétiche. Ce plaisir dans la soumission, si tangible dans la servitude volontaire, est sans doute une des clés de l'attitude fétichiste que l'on retrouve dans de nombreux autres domaines. 

Le désir sexuel n'est qu'une expression psycho-biologique d'un Désir, à la fois existentiel et spirituel, bien plus profond qui s'apparente à la force de la vie/esprit et à la dynamique évolutive figurées par Éros. Ce n'est qu'en levant les contraintes aliénantes - personnelles, culturelles et sociales - parfois très lourdes, qui pèsent sur ce Désir existentiel et spirituel que l'on peut progressivement se libérer de cette tendance régressive en assumant et en affirmant cette force créatrice de la vie/esprit qui nous anime en profondeur. 

Le courant freudo-marxiste des années 60, représenté notamment par Fromm, Marcuse ou Reich, a exploré les origines libidinales de la soumission et de la servitude volontaire tout en occultant, voire en négativant la force libératrice d'un élan spirituel, identifié par eux à la religion et donc considéré dans le cadre de leur idéologie scientiste, vitaliste et pansexuelle, comme une "illusion" mortifère. Ce faisant, ils étaient eux-même complètement soumis aux fétiches de la modernité, à savoir  la Science réductionniste et, bien malgré eux, à celui d'un Capital dont le but était, au début d'une ère de consommation de masse, de lever tous les interdits, tous les freins libidinaux et culturels à une pulsion canalisée vers la consommation. 

Et, ce qui est plus grave, en occultant cette dimension spirituelle qui fut au cœur de toutes les civilisations, le freudo-marxisme reconduisait, en l'approfondissant sous la forme d'une pseudo-libération, l'aliénation de l'idéologie dominante. Les analyses de Michel Clouscard et de Jean-Claude Michéa sur la convergence entre les approches libertaires et libérales ont montré avec brio la solidarité organique entre libéralisme économique et libération pulsionnelle, devenue aujourd'hui un cliché des analyses politiques. Il faut donc reprendre les intuitions freudo-marxistes concernant la soumission et la servitude volontaire en leur ajoutant ce qui leur font défaut, à savoir l'essentiel : la reconnaissance d'un élan spirituel profondément libérateur. Dans ce contexte les enseignements traditionnels sur l'égo et l'emprise de la saisie conceptuelle dont il est l'expression sont fondamentaux. Ils constituent sans doute le levier d'Archimède d'un authentique saut évolutif.

Archaïsmes

Le freudo-marxisme est un exemple du fait que l'on peut retrouver cette tendance fétichiste dans de nombreux autres domaines, notamment celui de la pensée où un concept, une idéologie ou une épistémè particulière, en étant hypostasiés, sont considérés la substance même du réel. Dans le champ social, Marx définit  le fétichisme de la marchandise comme le processus à travers lequel la naturalisation des échanges marchands, fondés sur l'accumulation abstraite de la valeur, en vient à déterminer et à remplacer par le marché la substance vivante, à la fois concrète et symbolique, des relations sociales en convertissant notamment l'activité humaine en travail abstrait.

Dans le champ spirituel, le fétichisme se manifeste à travers une idolâtrie qui consiste à rabattre l’invisible sur le visible et le mystère sur le manifeste alors même que l’icône, son contraire, utilise la représentation formelle comme le médium d’une présence transcendante qui l’a inspiré. Tout fanatisme religieux est le produit de cette tendance fétichiste comme l'est le phénomène des fans largement exploité par "l'industrie culturelle" pour en tirer de confortables bénéfices. Hypostasier, absolutiser, idolâtrer : voilà quelques verbes qui s'apparentent au fétichisme et permettent de mieux saisir ce processus d’identification et de projection, d’aliénation et de soumission qui en est à l'origine.  

On pourrait ainsi multiplier à l'envie les exemples de cette tendance archaïque au fétichisme qui détermine la spirale involutive par  l'emprise puissante qu'elle exerce sur les individus comme sur les groupes humains. La réflexion sur ces archaïsmes est fondamentale pour comprendre la soumission quasi-hypnotique dont ils sont les vecteurs et la façon dont ils se manifestent aujourd'hui de manière régressive dans le champ de la conscience, de la culture et de la société. Une critique intégrale permet ainsi d'élaborer des stratégies pour se libérer de ces archaïsmes afin de participer de plus en plus intimement et intuitivement à la dynamique évolutive.

Verticalisation

Elena Ray

Tel est le rôle d’une vision intégrale : offrir l’opportunité d’une réflexion à la fois globale et dynamique dans un monde intégré en mutation perpétuelle. Il s'agit de penser d'une part la synergie des courants évolutifs et  d'autre part la synergie des courants régressifs tout en rendant compte de la polarisation existant entre les uns et les autres. Vaste programme ! Mais pour cela il faut être capable de se hisser à un niveau de synthèse et de créativité supérieur au conformisme abstrait régnant dans les sphères académiques et officielles. Ce qui signifie devoir affronter l’inertie et la résistance des pouvoirs et des savoirs en place. 

L’ignorance savante des idéologues officiels nous condamne à utiliser des représentations et des recettes obsolètes appartenant à un passé dépassé. Ce qui mène l’humanité, de manière chaotique, à un effondrement programmé si un nouveau récit d’émancipation n'exprime pas le principe d’une insurrection sociale, culturelle et spirituelle contre toutes les formes de fétichisme. On se libère du fétichisme de l’égo par l’éveil spirituel, du fétichisme de l’abstraction par la raison sensible, du fétichisme de la marchandise par l’expérience du commun. 

Pour s’opposer à cette spirale fétichiste et à sa dynamique régressive, il faut redonner à la vie, à la sensibilité et à la spiritualité une puissance créatrice et instituante, occultée et déniée par l'hégémonie de l'abstraction moderne. En ces temps d’effondrement, il devient urgent de développer une vision à la fois intégrale et radicale dont la verticalité et la profondeur canalisent le surgissement de cette énergie créatrice, à la fois insurrectionnelle et instituante.

Ceux qui n'auront pas retrouvés en eux la verticalité originelle de cet axe intérieur seront investis d'une énergie explosive propre à la spirale infernale. Car le vortex involutif est celui d'une compression de l'énergie qui conduit à la matérialisation de celle-ci avec pour conséquence l'obscurcissement de la conscience et pour corollaire l'emprise chaotique des pulsions. C'est ainsi qu'ils deviendront la proie facile de cet affolement généralisé dont nous pouvons constater régulièrement ces temps-ci les manifestations spectaculaires.

Ressources 

Dans Le Journal Intégral : Introductions à la vision intégrale - Vers une synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

Dans les billets sur Le Fétichisme de l’abstraction et sur  Le Fétichisme de la marchandise vous trouverez de nombreux liens avec d'autres textes du Journal Intégral pour approfondir votre réflexion sur ces notions.

Critique de la Valeur  Une déconstruction fondamentale des grandes catégories du capitalisme.

 Effondrements : spirale évolutive versus spirale infernale

Sur les "sorcières" écoféministes : Femme, Magie et Politique - Le retour des sorcières - Magie et Imaginaire - 

Sur les "méditants-militants" : Une révolution spirituelle - Méditer et Militer - Méditer et Militer (2)  - Spectacle et Totalité -  Sagesse du confinement -  Les Créatifs Culturels -

Sur la critique du travail : Devoir de Vacance  - Tous les billets du libellé L'esprit de vacance

 Michel Onfray à propos de Guy Debord :  Une analyse feuerbachienne - Vidéo You Tube 2' / Réification et fétichisation - Vidéo You Tube 2'42"

mercredi 29 septembre 2021

La Désaisie

Il faut toujours dire ce que l'on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. Paul Valéry

Voilà quatre mois que je n’ai pas posté de billet sur ce blog parce que, durant cette période estivale, j'aspirais à une vacance qui ne soit ni loisir, ni repos, ni divertissement mais Vacuité. Dans un billet intitulé Vacance et/ou Vacuité, posté l'été dernier, je proposais un certain nombre de liens pour mieux appréhender cette notion fondamentale de Vacuité, au cœur d’une spiritualité plurimillénaire. Durant ce temps, loin, bien loin de ce retour aux sources de l’esprit, l’ambiance générale était à la polémique où, sur fond de pandémie, d’angoisse et d’ignorance, chacun était sommé de choisir son camp, quitte à transformer l’autre en ennemi. Loin, bien loin de cette approche synthétique, novatrice et apaisée dont nous nous sommes faits l’écho dans un récent billet intitulé Vers une Santé Intégrale. 

Dans ce contexte de guerre sociale et culturelle où les mots perdent leur sens pour devenir des armes et où les idées perdent leur cohérence pour être réduites à des slogans, on enrôle la pensée en abandonnant la profondeur et la nuance, l’esprit de synthèse et la complexité. A vrai dire j’ai l’impression qu’une pensée exigeante et novatrice est inaudible dans le climat d’hystérie qui règne aujourd’hui sur les réseaux sociaux où, bien trop souvent, l’insulte, l'agressivité et l’anathème remplacent la rigueur et l'analyse, la vision et le débat. 

Dans cet océan de confusion, le silence devient alors une île et un refuge, une nécessité et une ressource qui ouvre la porte sur une perspective méditative fondée sur une "désaisie" qui consiste à lâcher la crispation du mental pour se détendre et s'ouvrir, notamment grâce à la méditation, à une présence d'esprit qui est non duelle, immédiate et naturelle. Et pour évoquer ce processus de "désaisie", rien de mieux qu’une fable qui, plus qu’à une analyse discursive, fait appel à l’intuition et à l’imaginaire. Comme chacun interprète une fable selon sa propre subjectivité, nous proposerons ensuite une interprétation originale, inspirée par notre réflexion au long cours sur ce blog.

L’Âne, le Tigre et le Lion 

Un tigre et un âne se croisent sur une prairie. 

L’âne dit au tigre : 

- L'herbe est bleue. 

Le tigre rétorque : 

- Non, l'herbe est verte. 

La dispute s'envenime et tous deux décident de la soumettre à l'arbitrage du lion, le "roi de la jungle". Bien avant d'atteindre la clairière où le lion se reposait, l’âne se met à crier : 

- Votre Altesse, n'est-ce pas que l'herbe est bleue ? 

Le lion lui répond : 

- Effectivement, l'herbe est bleue. 

L’âne se précipite et insiste : 

- Le tigre n'est pas d'accord avec moi, il me contredit et cela m'ennuie. S'il vous plaît, punissez-le ! 

Le lion déclare alors : 

- Le tigre sera puni de 5 ans de silence. 

L’âne se met à sauter joyeusement et continue son chemin, heureux et répétant : 

- L'herbe est bleue... l'herbe est bleue... 

Le tigre accepte sa punition, mais demande une explication au lion : 

- Votre Altesse, pourquoi m'avoir puni ? Après tout, l'herbe n'est-elle pas verte ? 

Le lion lui dit : 

- En effet, l'herbe est verte. 

Le tigre, surpris, lui demande : 

- Alors pourquoi me punissez-vous ??? 

Le lion lui explique : 

- Cela n'a rien à voir avec la question de savoir si l'herbe est bleue ou verte. Ta punition vient du fait qu'il n'est pas possible qu'une créature courageuse et intelligente comme toi ait pu perdre son temps à discuter avec un fou et un fanatique qui ne se soucie pas de la vérité ou de la réalité, mais seulement de la victoire de ses croyances et de ses illusions. 

Ne perds jamais de temps avec des arguments qui n'ont aucun sens... Il y a des gens qui, quelles que soient les preuves qu'on leur présente, ne sont pas en mesure de comprendre. Et d'autres, aveuglés par leur ego, leur haine et leur ressentiment, ne souhaiteront jamais qu'une seule chose : avoir raison même s'ils ont tort. 

Or quand l'ignorance crie, l'intelligence se tait. 

Ta paix et ta tranquillité n'ont pas de prix... 

(Auteur inconnu) 

Eros et Thanatos

Dynamiques Évolutives et Régressives*

Si cette fable d’un auteur inconnu circule beaucoup sur internet ces derniers temps c’est, me semble -t-il, qu’elle véhicule un message destiné à notre époque et que l'on peut lire à plusieurs niveaux. Nous proposerons pour notre part un interprétation qui s'inscrit dans le prolongement d'une réflexion synthétique développée au fil des années dans Le Journal Intégral.

Dans notre dernier billet intitulé Effondrements auquel les lecteurs pourront se référer, nous évoquions la tension évolutive qui existe entre, d’une part, une "spirale évolutive" qui tend vers un champ supérieur de synthèse et de complexité et, d’autre part, la "spirale infernale" de l’entropie qui tend vers la désorganisation et la destruction. En un mot : Éros, représentant les forces créatrices de la vie et de l’esprit, et Thanatos, représentant les forces entropiques du désordre et de la mort.  Ces deux faces, créatrices et destructrices, d'un même processus évolutif sont liées de manière inextricable parce qu'elles se répartissent les tâches :  à Thanatos la destruction des formes devenues inadaptées et à Éros l'émergence de forme novatrices dont la plus grande complexité correspond à l'évolution du milieu.

Il existe des carrefours temporels, comme celui où nous vivons, où cette tension entre les courants créateurs et destructeurs est d’autant plus importante que l’humanité aborde un nouveau stade de son développement qui nécessite un saut qualitatif. A l'émergence créatrice et évolutive de nouvelles formes de vie et de pensée correspond, comme exact anti-pôle, un courant régressif qui se manifeste à travers des phénomènes d''ensauvagement, une ambiance paranoïde et complotiste, des vagues de confusion intellectuelle et de dépression, dues à un profond vide existentiel, dont les conséquences psychiatriques sont alarmantes, notamment pour les jeunes générations. Une crise de civilisation déstabilise les institutions et les modes de pensée qui doivent se transformer alors même que des minorités créatrices et cognitives cheminent discrètement sur la voie escarpée d'un saut évolutif.

Comment, en ces temps troublés, entretenir une sérénité intérieure et une créativité inspirée qui permettent de se connecter à cette spirale évolutive sans se faire envahir par l’ambiance délétère générée par la dynamique d’une spirale régressive ? That is THE question. Il me semble que cette fable illustre assez bien l’attitude sereine à développer pour participer à la spirale évolutive sans se faire dévier par les multiples manifestations de confusion et de violence propres au déchaînement de Thanatos.

* Ni descriptif, ni explicatif, ce schéma permet simplement de visualiser les courants ascendants (Éros) et descendants (Thanatos) qui polarisent l'être humain entre transcendance spirituelle et ancrage matériel. Pour plus de précisions, voir le précédent billet intitulé Effondrements.

Une perspective méditative 

Cette fable rend compte, de manière symbolique, du calme, de la distance et de la maîtrise nécessaires pour ne pas se faire emporter par une forme d'affolement généralisé qui tend à nous absorber dans son vortex régressif. Plutôt que de répondre aux âneries proférées par ceux qui affirment violemment que l'herbe est bleue et que l'on ne parviendra jamais à convaincre, aveuglés qu'ils sont par leur illusions et leurs préjugés, il est essentiel de développer une attitude méditative qui est celle de la désaisie. Cette attitude de retrait actif et créatif privilégie la présence intérieure aux débordements du mental pris au « je » de l’égo.

Comme l’écrit Fabrice Midal au sujet de la méditation dans "Quel bouddhisme pour l'occident" : « Ce geste de simplement s’asseoir, sans projet délibéré, est en lui-même d’une radicalité qui explique le séisme qu’il a généré dans la vie de tant d’êtres – pour autant qu’ils aient trouvé un authentique instructeur et ne soit pas une simple gymnastique. La radicalité de ce projet est d’autant plus aigüe que notre temps est marqué par un écrasement, un effacement de toute confrontation directe à ce qui est. Le bombardement d’informations aussitôt dépassées qu’elles apparaissent, cette rotation incessante de nouveautés, détournent de soi : 

"L’attitude abstraite que Heidegger et Merleau-Ponty attribuent à la science et à la philosophie est en fait – le méditant le découvre à présent –, l’attitude quotidienne quand l’individu n’est pas attentif, explique Francisco Varela. Cette attitude abstraite est le scaphandre, le rembourrage d’habitudes et de préjugés, l’armure avec laquelle il se met habituellement à distance de ce qu’il vit". Par la pratique de la méditation assise se déploie une plus grande présence et attention qui sont propagées dans toutes les dimensions de l’existence ». 

Pleine Présence
 

Dans Le Grand Livre de la pleine présence, Denys Rincpoché évoque la voie libératrice de la désaisie qui, à travers la méditation, ouvre sur la pleine présence. Ce terme de pleine présence est une traduction de l’anglais "mindfulness" plus adéquate que "pleine conscience" car celle-ci renvoie en français à une réflexivité conceptuelle qu’il s’agit justement de dépasser par un présence attentive, ouverte et bienveillante :

 « A l’origine des crises écologiques, économiques, sociétales, humaines, se trouve une crise cognitive, une crise de la conscience qui a son origine dans la saisie cognitive qui la constitue. Le problème est que nous sommes exilés de notre nature, en un monde de représentation, rien que mental, dans une bulle de conscience mentale qui nous coupe de la nature, la nature que nous sommes. Notre hypertrophie mentale nous fait vivre dans un monde virtuel, clos. Cette hypertrophie du mental va largement de pair avec une hypertrophie de l’ego : plus il est de saisie cognitive, plus il est d’égo. Nous souffrons en quelques sorte d’une « égoïte aigüe» dont les manifestations sont notre individualisme et notre matérialisme égoïste..

L’égo est le sentiment ou l’impression d’être un moi-sujet autonome et indépendant. L’égo n’est pas une entité, une chose mais le résultat d’une opération de saisies cognitives qui génère cette impression d’un moi, d’un sujet expérimentateur qui vit un monde de choses expérimentées. L’égo se structure dans la conscience habituelle, son impression est à l’origine de nos tendances égoïstes… 

La désaisie est le lâcher prise dans lequel on abandonne, on lâche ses saisies et ses fixations. La désaisie opère une dépolarisation de la conscience duelle dans l’ouverture relaxée de la présence ouverte. La pratique et l’expérience de la désaisie constituent le cœur de la pratique de la pleine présence… La voie de la désaisie part de la conscience duelle, habituelle, pour nous conduire à l’expérience première, non-duelle, immédiate et naturelle. Ce cheminement de la conscience habituelle à l’expérience première résume toute la voie, de la dualité à la non-dualité. L’expérience première est nue, sans voile. Elle n’est pas fabriquée et subsiste en soi avant que le mental ne fabrique quoi que ce soit, avant que la conception ne la voile. » 

Dans la perspective développementale propre à une vision intégrale, la désaisie ne consiste pas à régresser vers un stade archaïque - pré-rationnel et pré-personnel - de fusion et de confusion dans un Tout indifférencié, au prétexte qu'il faudrait se libérer du mental.  Bien au contraire, la désaisie permet de dépasser l'abstraction conceptuelle, propre au mental et nécessaire à notre adaptation au milieu, pour faire de celle-ci un outil au service d'une présence qui la constitue et la transcende.

Voir ce que l'on voit

Méditer c’est en fait opérer une "déprise de conscience" qui permet de dépasser l’emprise réflexive du mental pour accueillir la pleine présence où s’origine la pensée. Cette perspective de la désaisie cognitive permet de proposer une interprétation originale de notre fable : ce qui semble bleu aux préjugés de l'ego se révèle être vert quand on se libère des projections mentales.

L’âne pourrait représenter l’égo qui, soumis à ses pulsions et fantasmes, fasciné par ses représentations, s’identifie à des âneries c’est-à-dire à des préjugés et croyances qu’il érige en vérité (l’herbe est bleue !...). Rivé à des certitudes qui ne sont, en fait que des projections mentales et des constructions sociales, cet égo fera tout pour conserver son emprise et défendre son territoire jusqu'à se perdre dans la tourmente d’une spirale régressive où règnent la haine et le ressentiment. 

Le tigre représente la présence d’esprit qui, libérée des préjugés et des illusions de l'égo, peut s’accorder à la plénitude d’une conscience non-duelle. Face aux âneries du mental, non seulement il dira ce qu'il voit (l'herbe est vraiment verte !...) mais, plus difficile, grâce à l'entraînement de l'esprit, il verra ce qu'il voit, selon la belle formule de Paul Valéry proposée en exergue. Voir ce que l'on voit : tel pourrait être la morale de cette fable et la définition même d'une sagesse immémoriale. 

Quant à la figure royale du lion, elle représente cette nature primordiale de l’esprit que chacun nomme à sa façon selon ses croyances et les traditions culturelles et spirituelles auxquelles il se réfère. Ainsi chacun de nous est polarisé entre un égo qui vit sous l’emprise de préjugés (personnels et/ou culturels) et une présence qui les transcende en s’accordant à une plénitude intérieure. Développer cette présence c’est prendre ses distances avec le champ passionnel et confusionnel de l’égo, soumis à l’influence de la spirale régressive, pour s’accorder à une inspiration créatrice qui participe à la spirale évolutive. Et le silence auquel le Lion "condamne" le Tigre pour le soustraire aux discours obsessionnels de l’Âne est la matrice même où peut éclore cette inspiration méditative. Dès lors que l'on peut saisir toute sa profondeur  cette fable révèle un enseignement important dans une époque troublée comme celle que nous vivons.

Voir ce que l'on voit c'est se libérer de l'emprise des représentations mentales et des constructions sociales pour voir les choses telles qu'elles sont à travers ce "retour aux choses mêmes" promu une phénoménologie qui met la description de l'expérience vécue au centre de sa méthode. Cette voie tracée par les phénoménologues retrouve celle des sagesses traditionnelles qui ont élaboré au cours des siècles une connaissance complexe et sophistiquée des phénomènes de conscience. 

Au regard des sciences contemplatives en train de se développer, ces enseignements traditionnels dessinent la voie d'une véritable phénoménologie libératrice. Nous aurons l'occasion de revenir plus en détail dans un prochain billet sur cette phénoménologie libératrice qui accompagne l'émergence d'une "Cosmodernité" succédant à la modernité. La où cette dernière était fondée sur le règne sans partage de l’abstraction rationnelle, la cosmodernité est fondée sur une raison sensible, concrètement enracinée dans l'expérience vécue.

L'Affolement

Les phénomènes d'ensauvagement, de confusion et de complotisme auxquels nous assistons ces temps-ci ne sont que les premières vagues d'un affolement généralisé qui va s'intensifier au fur et à à mesure qu'un effondrement global va s'amplifier, notamment à travers le dérèglement climatique, en se manifestant à travers les multiples dimensions - intérieures et extérieures, individuelles et collectives - où évolue l'être humain. 

Dans un prochain billet, nous analyserons plus en détail la mécanique de cet affolement qui se produit en quatre phases : l'effroi et le déni, le repli et la conjuration. L'effroi devant l'effondrement de tous les repères habituels suscite un déni du réel et de sa complexité ainsi qu'un repli à la fois narcissique sur le plan individuel et identitaire sur le plan collectif. Ce déni et ce repli s'accompagnent d'un processus de conjuration des peurs à travers l'émergence et la prolifération d'imaginaires paranoïdes et de récits complotistes. Dans une telle crise cathartique, on projette son anxiété profonde sur des bouc-émissaires à travers une floraison de récits plus ou moins délirants qui, en se diffusant par contagion mimétique, peuvent parfois prendre la forme d'une psychose collective. 

Ce processus de conjuration collective, qui relève de la pensée magique, s'accompagne d'un "fantasme d'élection" qui fait de celui qui y adhère le membre privilégié d'une communauté d'élus, seuls à même de comprendre des réalités secrètes, cachées à tous les autres, perçus comme des "moutons". C'est ainsi qu'un tel dispositif magique de conjuration permet de passer d'un statut de victime, hantée par la peur et l'incertitude, à un statut d'élu qui dénie cette angoisse et la compense par un sentiment de supériorité vis à vis de ces moutons asservis que sont le troupeau des personnes non averties. Et la boucle est ainsi bouclée... sur une violence symbolique, parfois physique, qui prend pour cible des bouc-émissaires chargés d'expier une angoisse que des limites individuelles et collectives empêchent d'accueillir, d'analyser et de transformer en créativité.

Prendre du recul en développant une attitude de désaisie permet  de percevoir avec précision ces processus de conjuration magique avec toutes les stratégies inconscientes et manipulatrices qui les sous-tendent. En ces temps troublés, se laisser bercer par le rythme aveuglant des habitudes, c'est prendre le risque de se faire emporter par des vagues de confusion, destructrices du sens et des liens sociaux, dont la pression est  telle qu'elles s'engouffrent dans les failles personnelles les plus secrètes. Untel, qui nous apparaissait jusque là comme une personne à peu près équilibrée, peut soudain basculer dans un autre continuum en devenant le vecteur passionné de délires complotistes. On a vu opérer cette contagion mimétique à de nombreuses reprises dans l'histoire humaine et récemment, par exemple, de manière spectaculaire, lors des dernières élections américaines. Un tel basculement a des conséquences profondes et dangereuses pour les individus comme pour les sociétés.

Stratégies

Si la clarté de la vision issue d'un retrait méditatif permet d'effectuer un diagnostic global sur la situation actuelle, elle permet aussi d'élaborer des stratégies pour affronter les diverses expressions de cet affolement général. Face à des vagues d’obscurantisme, de dépression et d'ensauvagement liés à la régression vers des stades archaïques du développement humain, mieux vaut avancer en silence sur la voie intérieure d’une spirale évolutive que de chercher à convaincre des individus soumis à un vortex mortifère qui les enferme dans leurs croyances et préjugés, leurs fantasmes d'élection et leurs délires complotistes. Comme autant de bunkers, ces constructions psycho-mentales protègent de l’angoisse et des incertitudes ceux qui n’ont pas les moyens de comprendre et encore moins d'accompagner l'évolution de leur environnement.

Face à l'effondrement et à l'affolement qui en est la conséquence, il ne s'agit pas de battre en retraite mais d’adopter une attitude de retrait actif et créatif pour mieux affronter le désordre ambiant en gardant la précision et l’inspiration qui, au cœur de la spirale évolutive, naissent d’une présence immédiate. Si on n’entretient pas le lien qualitatif avec cette présence intérieure, on risque de se perdre dans les jeux dialectiques de l’ego et du mental en succombant aux chants des sirènes qui, une fois leurs masques retirés, apparaîtront pour ce qu'elles sont : des vampires avides d'une énergie vitale et créatrice dont ils ont absolument besoin pour ne pas mourir définitivement.

Ceux qui sont perdus dans les rets de la spirale thanatologique voudront toujours attirer à eux, pour se nourrir de leur lumière et de leur énergie, ceux qui participent de manière discrète et créatrice à la spirale évolutive. Ces derniers, connectés à leur regard intérieur, ne chercheront jamais à occuper le devant d'une scène déjà rongée par les vers, ils ne voudront pas avoir raison à tout prix ou prononcer le dernier mot pour alimenter leur égo, conscients qu'ils sont des jeux qui se jouent derrière les apparences. Dans la profondeur d'un silence inspiré, ils seront les gardiens vigilants d'une résonance avec l’essentiel qui les anime et qui les guide. 

Compassion

Le retrait méditatif permet de percevoir les constructions mentales et émotionnelles de l'égo qui conduisent les individus à se faire aspirer par une spirale régressive. Mais le recul n'est pas la séparation, le retrait n'est pas le rejet : loin de conduire à la stigmatisation et au mépris, l'expérience méditative ouvre sur la compassion. Plus on se libère de l'emprise de l'égo et plus s'éveille en nous un sixième sens : celui d'une interdépendance universelle qui s'exprime notamment à travers un sentiment de fraternité humaine et de communion avec le vivant. La compassion devient une ressources essentielle en ces temps de crise où, en plus de l'individualisme et de la loi de la jungle propres au capitalisme prédateur, la haine et l'agressivité avivées par Thanatos tendent à séparer les individus et à les diviser en clans opposés.

Selon Denys Rinpoché : " La compassion est l'état en lequel on compatit, c'est à dire en lequel on participe à la souffrance d'autrui, animé par un profonde sentiment de bienveillance ou d'amour altruiste qui entraîne une réaction de solidarité active, voire engagée. La compassion est une amplification de l'empathie dans une motivation de bienveillance. Elle peut se décliner en trois niveaux : le premier consiste en la capacité de voir l'autre comme un "autre soi-même". La deuxième dans la capacité d'échanger "moi" et "l'autre", se mettant à la place de l'autre pour mieux comprendre la réalité de ses difficultés. La troisième est l'altruisme qui dépasse ses blocages égoïstes pour donner la priorité à l'autre et à l'altérité du bien commun. Compassion et altruisme peuvent être considérés comme synonymes.»

La compassion n'inspire pas forcément une action spectaculaire. Dans toutes les traditions spirituelles, des pratiques méditatives consistent à envoyer ce que l'on pourrait appeler trivialement des "ondes positives" ou des "bonnes vibrations" pour aider les individus à surmonter leur souffrance et à dépasser leurs limitations. Mais le développement de la compassion peut aussi ouvrir sur un engagement social, politique ou interpersonnel. Un engagement non prosélyte qui vise à aider concrètement des personnes en difficulté comme à proposer des pratiques pour éveiller la conscience et à transmettre des informations sur le développement humain et le sens de la vie. 

Sage et Guerrier

Si, loin de toute forme de prosélytisme, la compassion peut être à l'origine d'un soutien pour ceux qui sont soumis à l'emprise d'une dynamique régressive, elle ne consiste pas à les déresponsabiliser en les infantilisant et en les empêchant d'affronter les épreuves qui leur permettront de se développer. Chacun, d'une manière ou d'une autre, est appelé à faire face au conséquence d'un "karma" qui est le résultat de ses expériences passées. Empêcher quelqu'un de faire face à ses responsabilités c'est ne pas lui permettre de se libérer d'un "karma" ou d'un passé qui le détermine inconsciemment. En dépassant l'infantilisme et le nombrilisme ambiant, la compassion développe un sens des responsabilités qui dépasse notre personne pour embrasser l'humanité et le vivant.

Ce qui ne tue pas rend plus fort. Au fur et à mesure que montent en pression les vagues d'un affolement généralisé, on voit des individus inspirés par de nouvelles visions du monde se réunir et se regrouper pour participer ensemble à un saut évolutif devenu absolument vital. Ils se forment aux pratiques méditatives et développent leur sensibilité énergétique tout en inventant, au sein de minorités cognitives et créatives, de nouvelles formes de vie et de sensibilité, de conscience et d'organisation. Souvenons-nous de la célèbre formule de l'anthropologue Margaret Mead : " Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens réfléchis et engagés puisse changer le monde. D'ailleurs rien d'autre n'y est jamais parvenu."

Participer à un saut évolutif nécessite d’être à la fois sage et guerrier, méditant et militant, c'est à dire en fait un tigre : une énergie au service d'un instinct connecté à son milieu de vie. "Intelligent et courageux" comme le dit la fable, ce tigre est à la fois un sage qui participe de manière intuitive à la dynamique créatrice d’Éros et un guerrier capable d'affronter, à partir de cet axe intérieur, les forces de confusion et de désorganisation propres à Thanatos. Comme l'illustrent les art martiaux traditionnels, la puissance du guerrier trouve sa source dans cette présence et cette attention qui lui permettent de focaliser son énergie pour utiliser à son profit la force de l’adversaire. Mais ceci est une autre histoire… transmise dans les cercles formés par les guerriers de sagesse qui ont fait leurs preuves en surmontant les épreuves et les obstacles dressés sur leurs chemins de vérité. 

Ressources 

Le Grand Livre de la pleine présence  - Denys Rinpoché. Albin Michel.

Crée par Denys Rinpoché, la Buddha University propose de nombreux enseignements en présentiel et en virtuel. On trouvera sur le site une somme d'informations passionnantes aussi bien sur la pleine conscience que sur le dharma (la voie universelle du Bouddha).

Shambhala, la voie sacrée du guerrier  Chogyam Trungpa. La voie du guerrier au carrefour de la méditation et de l'engagement. 

Le Centre Shambhala paris propose de nombreux ateliers en présentiel et en virtuel pour approfondir la voie du guerrier spirituel.

Quel Bouddhisme pour l'Occident ? Fabrice Midal. Éditions Points.  Un ouvrage d'un philosophe et enseignant de méditation dont la lecture m'est apparue fondamentale pour penser les relations entre pensée occidentale et spiritualité orientale.

Conférences de Tokyo. Martin Heidegger et la pensée bouddhiste. Fabrice Midal. Une réflexion passionnante sur les liens entre phénoménologie et méditation.

A l'épreuve de l'expérience. Pour une pratique phénoménologique. Francisco Varela, Nathalie Depraz et Pierre Vermersch. Ed. Zeta - Réflexions sur une approche méthodique de la conscience.

Plaidoyer pour l'altruisme Matthieu Ricard. Ed. Pocket. Une réflexion fondamentale pour penser ensemble l'éveil de la conscience, le développement des cultures et les transformations sociales.

Dans Le Journal Intégral : Vers une Santé Intégrale - Effondrements – Méditer et Militer (2 billets) - Vacance et/ou Vacuité - Abécédaire de la méditation (1) - Abécédaire de la méditation (2) une révolution silencieuse - La Cosmodernité - Une régression anthropologique  -

jeudi 12 septembre 2019

Spectacle et Totalité


Nous ne voulons plus travailler au spectacle de la fin du monde mais à la fin du monde du spectacle. Guy Debord


Intitulés Ne travaillez jamais, nos deux derniers billet furent consacrés à la tradition française de la critique du travail qui, deux siècles durant, de Fourier à Lafargue et de Breton à Debord, a remis en question d'abord les conditions inhumaines de la production industrielle puis le "travail abstrait" uniquement destiné à la valorisation du capital en détruisant tous les milieux humains et naturels. Cette tradition critique a été le témoin d'un processus historique par lequel, selon le mot de Guy Debord : "L'économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l'économie". 

La société ainsi colonisée par l'économie est devenue ce que le situationniste nomme la "société du spectacle" où l'individu, sous l'emprise du fétichisme de la marchandise décrit par Marx, devient assujetti aux objets qu'il produit en assistant, impuissant, au spectacle de sa dépossession. Debord écrit dans La société du spectacle : « La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout "avoir" effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. » 

L’homme d’esprit incarne la voie de l’être et de l’âme, l’homme du pouvoir, celle de l’avoir et du paraître. A notre époque, comme de tout temps, on assiste à la lutte d’influence entre l’homme de pouvoir qui veut imposer son emprise et l’homme d’esprit au service d'une puissance créatrice que le pouvoir indiffère et qui s’en méfie. Mais ce qui fait de notre époque un carrefour évolutif particulier, c'est qu'aujourd'hui les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants du spectacle qui conduit de manière inéluctable de la séparation à l'effondrement. Face à cette spirale infernale, les hommes d'esprit deviennent les vecteurs d'une spirale évolutive et d'une vision globale qui permettent à l'individu de participer intimement à une totalité en évolution.

Séparation


Figure de la critique de la valeur évoquée dans les précédents billets, Anselm Jappe évoque l'héritage et l'actualité de la pensée du situationniste Guy Debord dans un article intitulé Plus que jamais en situation. Il précise ce que Debord entend par spectacle : " Le spectacle consiste dans la passivité de la majorité des gens qui se borne à consommer des images, au sens large, de la vie que le système économique les empêche de vivre réellement... Le spectacle est une "aliénation" au sens marxiste : une projection inconsciente des forces collectives humaines sur un facteur externe qui gouverne les hommes qui l'ont crée."

Le concept de spectacle reprend, en l'adaptant aux sociétés modernes, celui du fétichisme de la marchandise analysé par Marx qui consiste en un "renversement du rapport entre le sujet et l'objet". Ce renversement assujettit le travailleur à une production devenue souveraine dans cette "société de l'avoir" qui se transforme progressivement, à travers la domination totale de l'économie, en une "société du paraître" analysée par Guy Debord comme la société du spectacle. L'individu ainsi aliéné et atomisé est alors réduit au rôle de spectateur qui s'identifie aux images dont les marchandises ne sont plus que les supports matériels. Le spectacle devient alors "un rapport social fondé sur des images" alors que, pour Marx, le Capital est un rapport social qui "s'établit par l'intermédiaire des choses".

Fondé sur l'inversion entre l'être et le paraître, la fin et les moyens, le concret et l'abstrait, le sujet producteur et l'objet produit, la valeur d'usage et la valeur d'échange, le spectacle prend le contrôle de notre vie en la colonisant à travers le régime de la séparation qui coupe l'homme de sa production comme de lui-même, des autres comme de la nature. Selon Guy Debord : "La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle... L'origine du spectacle est la perte de l'unité du monde, et l'expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l'abstraction de tout travail particulier et l'abstraction de la production d'ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d'être concret est justement l'abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n'est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n'est qu'un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé."

Totalité

Anselm Jappe est l'auteur d'un livre de référence intitulé tout simplement Guy Debord au sujet duquel Alaster Hemmens, l'auteur de Ne Travaillez Jamais, écrit ceci : "L'ouvrage intellectuel le plus important consacré à Debord, qui est l'un des rares textes à proposer une véritable analyse de sa théorie critique et qui, en outre, fut grandement apprécié de l'auteur lui-même". Dans cet ouvrage Anselm Jappe explicite un extrait de la thèse 25 de La Société du Spectacle tel qu'il est ainsi formulé : "Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le mouvement de l'économie marchande], dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées."

Selon Jappe : " Ici Debord explique clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer, mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les "sociétés unitaires" ou "société du mythe" doivent se dissoudre en éléments autonomes et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition..."

Dans Une brève histoire de tout  Ken Wilber partage cette intuition quand il évoque ces grands étapes de l'histoire humaine qui sont celles de la fusion, de la différenciation, de la dissociation et de l'intégration des Trois Grands : le beau, le bien et le vrai  (les arts, la morale et la science - ou le moi, la culture et la nature - ou la subjectivité individuelle (Je), l'intersubjectivité culturelle (Nous) et l'objectivité (Cela)) Une trinité universelle que nous nommerons ici tout simplement conscience, culture et société.

On retrouve dans cette réflexion sur l'évolution culturelle la même idée que Debord concernant le développement de l'économie marchande : la tendance à la totalité doit opérer aujourd'hui une recomposition et une réunification à un niveau plus élevé des éléments qui - à partir des sociétés unifiées du mythe - se sont différenciés, dissociés et séparés pour se développer de manière autonome. En partant de ce diagnostic partagé, essayons d'interpréter ce qui serait aujourd'hui la mission historique des hommes d'esprit : se séparer du régime totalitaire de la séparation en développant une conscience de la totalité qui intègre les forces ayant du se séparer pour grandir.

Se séparer de la séparation

Les cultures traditionnelles, pré-modernes, sont issues d'une fusion organique dans une totalité statique qui s'exprime dans le langage de la magie, du mythe et de la religion. La modernité est ce régime de l'abstraction qui évolua de la différentiation analytique entre les éléments de cette totalité à leur dissociation puis à leur séparation dans un système techno-capitaliste qui régit toute la vie individuelle et collective sous la forme du "spectacle" évoquée par Debord. 

Aujourd'hui, il ne s'agit pas, pour l'homme d'esprit, de régresser vers la totalité organique et fusionnelle qui fut celle des traditions pré-modernes. En différenciant les éléments de la totalité, la modernité a permis leur développement. La perte d'une vision globale a conduit de la différenciation de ces éléments à leur dissociation progressive pour aboutir au régime spectaculaire de la séparation. Si les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants de la séparation, le temps est venu pour les hommes d'esprit d'intégrer dans une totalité les éléments différenciés et développés d'abord par la religion puis par la modernité abstraite.


Aujourd'hui nous abordons un carrefour évolutif qui nous place devant le choix suivant : continuer sur la voie régressive et entropique qui mène de la séparation à la disparition dans un processus d'effondrement ou effectuer un saut qualitatif vers un stade supérieur du développement humain. A ce nouveau stade correspond une autre vision du monde : celle d'une totalité qui intègre les éléments différenciés et développés au cours de l'histoire humaine à partir de la dimension fusionnelle des "sociétés unifiées". De nombreux phénomènes sociaux et culturels du monde contemporain restent énigmatiques sans la compréhension des dynamiques évolutives et régressives à l’œuvre dans le carrefour évolutif où nous trouvons.

" Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." Jaime Semprun. (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne).

L'absolue nécessité de nous séparer de la séparation nous oblige donc à penser en terme de complexité et de totalité en intégrant les différences, sans se laisser entraîner sur la voie réactionnaire d'une totalité statique, fusionnelle et indifférenciée, qui fut celle des traditions pré-modernes. Cette voie réactionnaire est celle des divers replis tribaux et sectaires, intégrismes et fondamentalismes, nationalismes xénophobes et communautarismes identitaires, qui expriment  à notre époque une quête de cohésion unitaire et de fusion organique face à l'emprise de la séparation inhérente à cet autre fondamentalisme qui est celui du Marché.

Face à l'emprise du spectacle comme à la tentation réactionnaire, il nous faut penser la totalité dans des termes nouveaux : ceux d'une "cosmodernité" qui intègre, dépasse et synthétise les approches participatives de la tradition et les approches abstraites de la modernité. Alors que  la tradition était fondée sur la participation fusionnelle à une totalité statique, la modernité était animée par l'idée progressiste d'une dynamique évolutive. Synthèse de ces deux grandes époques culturelles, l'approche cosmoderne des temps à venir sera celle d'une totalité en évolution : un Kosmos multidimensionnel qui, tel un grand organisme vivant, se développe à travers une série de stades à complexité croissante.

Les Trois Yeux de la Connaissance

 

On ne peut comprendre le monde d'aujourd'hui, encore moins celui de demain, avec les modes de pensée et les modèles du passé. Dans un monde de plus en plus intégré, il nous faut absolument retrouver ce sixième sens qu'est le sens de totalité. Il faut considérer cette totalité comme le milieu d'évolution à la fois naturel et cosmique, social et culturel, symbolique et spirituel, qui permet à l'individu de se développer au cours du temps en intégrant progressivement les éléments de ce milieu à travers un certain nombre de stades évolutifs. Se séparer de la totalité c'est non seulement se couper des ressources qui permettent le processus d'individuation mais aussi  de la dynamique qui anime cette totalité et de la synthèse qualitative qui lui donne son sens.

La nécessité d'un tel saut qualitatif explique l'émergence d'une profond mouvement de rénovation culturelle et spirituelle qui vise à rendre compte de la totalité et de sa dynamique à travers ces diverses formes de pensées novatrices que sont notamment les pensées intégrales, complexes, écosophiques, systémiques et transdisciplinaires, dont nous avons rendu compte régulièrement dans Le Journal Intégral. Ce n'est pas un hasard si ces approches novatrices, plus holistiques et complexes, apparaissent de manière synchrone à notre époque de mutation culturelle comme autant de tentatives de rendre compte d'un même élan de recomposition et d'intégration des différences dans une totalité vivante en mouvement.

Ce qui est commun à nombre de ces approches c'est le refus d'une démarche purement quantitative et empirique pour réintroduire une dimension qualitative : " Le "tout" n'est pas simplement la somme des éléments particuliers, mais il possède une qualité propre; les éléments particuliers ne sont pas ce qu'ils paraissent être au premier coup d’œil dans la vision empirique. Ils ne révèlent leur véritable nature que si on les comprend comme déterminés par le tout." Anselm Jappe.

L'approche empirique qui fait abstraction des relations systémiques et des interactions globales tend à réduire la complexité multidimensionnelle du réel à la réalité unidimensionnelle des phénomènes objectifs, observables et mesurables. Si on veut se libérer du régime abstrait de la séparation, il devient donc urgent de sortir de ce réductionnisme totalitaire pour participer de manière intime et intuitive au champ évolutif de la totalité. La science de demain, c'est à dire celle des pionniers d'aujourd'hui, intégrera explicitement la sensibilité et l'intuition holiste dans une démarche à la fois qualitative et quantitative qui ressemblera aussi peu à la science d'aujourd'hui que la physique actuelle ressemble à celle du XVIIIème siècle.

C'est ainsi que Geoffrey Chew, alors directeur du département de physique à l'Université de Berkeley a pu dire : "Les physiciens ont prouvé rationnellement que nos idées rationnelles sur le monde dans lequel nous vivons sont profondément déficientes. Notre lutte habituelle en physique avancée peut  ainsi n'être qu'un avant-goût d'une forme complètement neuve de l'intellect humain, effort qui non seulement sera extérieur à la physique mais ne pourra pas même être qualifié de scientifique."

Ces propos de Chew font écho à ceux de Schopenhauer : " Plus les progrès de la physique sont grands, plus vivement ils feront ressentir le besoin d'une métaphysique". La science du futur ne se limitera pas à des données mesurables et quantifiables. Elle enrichira l'attitude empirique, fondée sur l'observation des phénomènes, et l'attitude rationnelle, fondée sur la compréhension des lois, par une intuition holiste, celle des principes métaphysiques. En fait, cette nouvelle science utilise ce que Ken Wilber, après Saint Bonaventure, nomme les" Trois Yeux de la Connaissance" : sensation, raison et intuition. A la démarche empirique et rationnelle de la science actuelle, elle ajoute la démarche intuitive et phénoménologique de la conscience, en utilisant les facultés de perception subtile évoquées par toutes les cultures traditionnelles (voir Connaissance de la Totalité).

Post-Matérialisme

La critique radicale du siècle dernier, telle que les situationnistes ont pu l'incarner à un moment donné, était encore très imprégnée d'une approche matérialiste, conséquence d'une lutte pluri-séculaire contre l'hégémonie religieuse. Mais les temps ont changé : dans un capitalisme mondialisé, le fétichisme religieux a largement été remplacé par le fétichisme marchand qui détruit la vie à l'ère du Capitalocène. Le matérialisme qui correspondait à l'esprit de calcul et d'abstraction bourgeois a montré toutes ses limites. Il est remis en question aussi bien par l'évolution de la science que par celle de la culture, de la société et de la conscience. Nous avons vu ce qu'il en est dans le domaine de la culture avec l'émergence d'une pensée holiste et intégrative, et dans le domaine de la science avec la révolution épistémologique qui prend en compte les "Trois Yeux de la Connaissance".

Dans le domaine de la conscience on constate une forme de révolution silencieuse qui oriente les individus, saturés par l'abstraction dominante, vers la reconnaissance d'une sensibilité écologique comme vers la quête d'expériences intérieures et la pratique d'une méditation "laïque". Cette dynamique individuelle et collective vise à  dépasser l'abstraction des représentations mentales pour retrouver l'intensité existentielle d'une présence vivante, sensible et attentive. Ces pratiques méditatives peuvent amorcer ou accompagner un voyage intérieur vers la nature essentielle et spirituelle de l'être humain dont rendent compte, à leur façon, toutes les grandes cultures humaines. C'est dans ce contexte que la psychologie en général et la psychologie transpersonnelle en particulier étudient le spectre des états de conscience - spirituels, intuitifs et créatifs - irréductibles à la conscience de veille rationnelle.

Cette démarche méditative et initiatique apparaît d'autant plus indispensable que le développement exponentiel de la sphère numérique est à l'origine d'une économie de l'attention dont le but est de capter l'attention et de l'exploiter pour transformer le flux d'informations et de données en flux financiers. La maîtrise de l'attention, notamment pas les pratiques méditatives, permet d'éviter ce danger  que représente la dissolution régressive de la conscience dans l'océan du numérique (voir Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution Silencieuse).

Dans le domaine socio-économique, l'idéal communautaire et l'intérêt pour les Communs font leur retour en exprimant une saturation vis à vis de l'individualisme mortifère et de la compétition généralisée. Cette volonté de réaffirmer les valeurs du commun passe par la critique de la domination totale de l'économie sur la société et l'urgence de refonder le lien social sur d'autres bases que le travail.  C'est ainsi que, dans son Manifeste contre le travail, le groupe Krisis exprime la nécessité d'un saut qualitatif de la société qui passe par la rupture avec le "travail abstrait" et la construction de nouveaux liens sociaux à un niveau plus élevé :

" La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Ainsi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si pour les hommes, l'instauration du travail est allé de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé."

La critique du "travail abstrait" et du fétichisme de la marchandise est, dans le domaine socio-économique, complémentaire de la critique de la séparation et du fétichisme de l'abstraction dans le domaine culturel. Comme celles-ci sont complémentaires de la critique du réductionnisme dans le domaine de la science et de la critique de l'hégémonie du mental (et de l'égo) dans le domaine de la conscience. L'histoire en mouvement vise à la synergie et à la synthèse de ces critiques séparées dans une critique intégrale qui est l'expression d'une critique radicale à un "niveau historique plus élevé".

Un Cercle Vicieux

On ne se libère pas de la séparation avec le langage, les idées et les méthodes de la séparation. Pour être en mesure de maintenir sa fonction émancipatrice, la critique radicale devrait s'émanciper elle-même d'une idéologie matérialiste à la fois positiviste et réductionniste, économiste et technicienne : autant d'expressions d'une abstraction devenue hégémonique dont, paradoxalement, cette critique ne cesse de dénoncer et de combattre les effets destructeurs sur les milieux naturels et humains.

On ne pourra se sortir de ce cercle ô combien vicieux que par une remise en question de la continuité existant entre le matérialisme (à visée individualiste) inhérent à l'éthos bourgeois et à l'imaginaire capitaliste, et le matérialisme (à visée sociale) d'une pensée critique censée déconstruire ce système aliénant pour le dépasser. Le matérialisme est ainsi un champ polarisé entre deux points de vue - individuel et social -  à la fois contradictoires et complémentaires.

En s'inspirant de la pensée de Hegel qui est celle d'une évolution de l'esprit vers sa perfection à travers l'histoire, Marx substitua simplement la matière à l'esprit. Or, comme le remarquait la philosophe Simone Weil : "Par un paradoxe extraordinaire, il a conçu l'histoire à partir de cette rectification, comme s'il attribuait à la matière ce qui est l'essence même de l'esprit, une perpétuelle aspiration au mieux. Par là il s'accordait profondément avec le courant général de la pensée capitaliste :  transférer le principe du progrès de l'esprit aux choses, c'est donner une expression philosophique à ce "renversement du sujet et de l'objet" dans lequel Marx voyait le développement du capitalisme."

Du Cercle Vicieux à la Spirale Infernale

Cette analyse très pertinente de Simone Weil met le doigt là où ça fait mal c'est à dire sur la complicité inconsciente entre l'idéologie matérialiste qui fonde l'économie et la critique matérialiste censée la combattre et la dépasser. L'une et l'autre s'inscrivent en fait dans le même paradigme qui attribue - en dernière instance - à la production matérielle (infrastructure) le primat sur la culture, la spiritualité et le développement humain (superstructure). La réflexion de Simone Weil concerne surtout le "Marx exotérique", cet héritier bourgeois des Lumières, inspirateur du matérialisme historique et d'un mouvement ouvrier qui a œuvré au développement du capitalisme en participant à sa transformation. Mais ce "Marx exotérique" doit être distingué de la pensée plus complexe et plus subtile du "Marx ésotérique", analyste du fétichisme de la marchandise et critique du travail abstrait, inspirateur d'une critique de la valeur longuement évoquée dans notre dernier billet.

Le matérialisme est ce moment historique qui, en développant une pensée abstraite, rationnelle et analytique, a pu déconstruire la fusion organique des "sociétés unitaires" comme les positions dogmatiques issues des mythologies religieuses. Cette pensée matérialiste a pu opérer la critique de l'ancien régime de droit divin comme système de domination à la fois culturel et socio-économique. Mais, ce faisant, elle a fait l'amalgame entre religion (exotérique, dogmatique et cléricale) et spiritualité (ésotérique, expérientielle et personnelle), coupant ainsi l'individu moderne des ressources internes et créatrices sans lesquelles aucune libération authentique n'est possible ni pensable.

Si, dans un processus dialectique,  le matérialisme fut la négation des sociétés unifiées du mythe et celle du fétichisme religieux, le temps est venu d'une "négation de la négation", chère à Hegel comme à Marx. Cette négation "synthétique" de la négation "matérialiste" redonne à l'individu l'accès au potentiel libérateur de ses ressources intérieures et spirituelles après lui avoir permis de développer des modes de production et une puissance technologique qui risquent de détruire jusqu'à son milieu d'évolution. C'est bien parce que le matérialisme a réalisé sa  mission historique qu'il doit aujourd'hui être dépassé. Non pas en revenant à une forme de religiosité fusionnelle, dogmatique et pré-moderne, fondée sur le déni de l'expérience sensible, mais en s'inspirant d'une pensée et d'une expérience personnelle et collective de la non-dualité.

Non-dualité


Le primat  donné à la matière, donc aux forces productives et aux rapports de production, a pour conséquence de réduire à une révolution socio-économique le saut qualitatif d'une conversion intérieure évoquée par toutes les philosophies et les spiritualités comme un chemin de sagesse nécessitant un effort de volonté, de continuité et de maîtrise. Or sans ce processus initiatique de métanoïa individuelle et collective, aucune mutation de l'intersubjectivité culturelle ne permet la transformation profonde de l'organisation sociale. Il faut développer une vision intégrale pour saisir ces interactions systémiques entre conscience, culture et société.

Dans le contexte de la cosmodernité, cette vision intégrale actualise la voie de la non-dualité qui s'est déjà exprimée dans un certain nombre de courants spirituels et philosophiques considérant l'esprit et la matière comme deux expressions polarisées, à la fois contradictoires et complémentaires, d'une même totalité. Cette non-dualité ne renvoie pas à une indifférenciation fusionnelle pré-moderne mais au dépassement des différences, intégrées et polarisées dans une unité supérieure. La non-dualité a sa source dans l'unité primordiale entre l'esprit transcendant et l'immanence des formes à travers il se manifeste dans la dynamique de l'évolution historique.

Parce qu'elle prend en compte les facultés intuitives qui transcendent la rationalité, cette approche intégrale permet de sortir de la confusion pré-trans en opérant la distinction précise entre les stades pré-modernes du fétichisme religieux et les stades cosmodernes d'une participation créatrice de la conscience individuelle à la totalité en évolution. L'éveil à une conscience non-duelle annonce une ère post-fétichiste dans la mesure où l'individu participant de manière consciente à une totalité vivante n'a plus a projeter de manière inconsciente son idéal, son désir et son intériorité sur une forme extérieure - magique ou religieuse, marchande ou technique - qui va l'aliéner.

La Voie du Méditant-Militant

Nuit Debout

Chez les nouvelles générations, notamment chez les écologistes et les partisans de la décroissance comme, de manière plus particulière, chez les collapsologues qui étudient la dynamique de l'effondrement, on observe de nombreux signes de ce nouvel état d'esprit post-matérialiste. Les fétichismes de la marchandise de l'abstraction comme la technolâtrie qui en résulte, leur apparaissent comme l'expression d'un matérialisme fondé sur un déni de l'expérience intérieure, à l'origine de la destruction du vivant. Il est intéressant d'observer comment, devant les ravages du Capitalocène, un certain nombre d'individus engagés remettent en question l'héritage matérialiste et rationaliste d'une critique sociale qui épousait les idéaux ( et les préjugés) du progressisme de son temps.

Chez les générations plus anciennes, la critique radicale intègre une critique de l'idéologie progressiste et de son réductionnisme destructeur. C'est ainsi, par exemple, que l'autre grande figure situationniste qu'est Raoul Vaneigem chemine sur la voie d'un vitalisme immanent annonçant l’Ère des créateurs. C'est ainsi que les "post-situationnistes" de l'Encyclopédie des Nuisances, revue dans laquelle Debord écrivit quelques-uns de ces derniers textes, proposent notamment, à travers une critique anti-industrielle radicale, un retour aux valeurs de l'artisanat et de l'autonomie paysanne.  C'est ainsi que d'autres "post-situationnistes", ceux de la revue Tiqqun - dont certains deviendront les membres du Comité Invisible - annoncent le retour de la métaphysique : " Mais la métaphysique qui revient n'est pas celle que l'on avait chassée, car elle revient comme vérité et négation de ce qui avait vaincu l'ancienne, comme conquérante, comme métaphysique critique". (Qu'est-ce que la Métaphysique Critique ?)

Une des formes que prend cette "métaphysique critique" est sans doute la rencontre et la complémentarité qui s'effectuent actuellement entre les démarches du méditant et du militant. En cherchant à dépasser les limites du mental abstrait comme les illusions de l'ego, les unes se nourrissant des autres, la voie du méditant-militant développe des facultés d'attention, de compassion et d'empathie, qui, loin de constituer un frein à l'engagement et à la réflexion théorique, pourrait donner à la critique radicale un sens, une profondeur et une puissance créatrice qui la transforme en "critique intégrale". 

Nous avons bien conscience que la prise en compte du développement et de l'éveil de la conscience peut heurter les habitudes de pensées et les automatismes de comportement chez des militants progressistes et sincères qui, faisant l'amalgame entre religion et spiritualité, considèrent toute forme de transcendance comme le symbole même de l'aliénation. Or cette transcendance devient libératrice si on la  considère d'un point de vue évolutif comme l'expression d'états de conscience et de stades de développement plus intégrés. Il ne faut pas commettre cette erreur, si souvent faite, qui consiste à opérer la confusion entre les hiérarchies de domination et les holarchies de développement (voir Le Monde de Ken Wilber). Une réflexion plus approfondie sur ce sujet fondamental réclamerait des développements qui n'ont pas leur place ici.

Sans prendre en compte la dynamique évolutionnaire de la subjectivité personnelle comme de l'intersubjectivité culturelle, on ne peut penser l'évolution sociale que de manière abstraite et très incomplète. Sans ce saut qualitatif, la critique sociale est condamnée, comme elle le fait depuis tant d'années, à tourner en rond dans ses apories que sont une critique abstraite de l'abstraction et une critique séparée de la séparation qui visent à combattre tous les effets destructeurs dont elles chérissent passionnément les causes. Enfermée dans tel cercle vicieux, cette forme de pensée critique se révèle impuissante à nous libérer de la séparation par l'intégration des différences dans l'expérience d'une totalité intimement vécue.

Vers un critique intégrale


Dans ce nouveau contexte, il faut appliquer à Debord la stratégie de détournement adaptatif qui fut la sienne vis à vis de Marx. Selon Anselm Jappe : " Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx, elles aussi, devaient être soumis au détournement; elles devaient être détournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité".  A notre époque, au lieu d'être répétées de manière dogmatique comme un nouveau crédo, les idées situationnistes sur le spectacle et la séparation, plutôt que d'être détournées doivent être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité.

Ce retournement participe d'une révolution de la conscience, c'est à dire littéralement d'un retour aux sources d'une intuition holiste capable de guider et d'inspirer une rationalité qui a révélé son potentiel de nuisance en devenant à la fois autonome et hégémonique. Un tel retournement pourrait être à l'origine d'une critique intégrale née de la synthèse entre une critique radicale de la séparation et les nouvelles épistémologies holistiques. Ce retournement est aussi un retour aux sources d'une pensée dialectique élaborée par Hegel pour lequel "Le vrai est le tout". (Voir Vers une Synthèse Évolutionnaire)

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société sont les éléments interdépendants d'un même système en évolution à travers des stades de développement à complexité croissante. Pour comprendre et dépasser ce "fait social total" qu'est le capitalisme, il faut développer non seulement une approche systémique permettant de penser les interactions entre infrastructure (socio-économique), superstructure (culturelle) et intrastructure (mode de subjectivation) mais il faut aussi développer une approche dynamique permettant de comprendre le développement comme la régression de ce système d'interactions dans le temps. C'est pourquoi la critique intégrale est à la fois systémique et dynamique, c'est à dire globale et évolutionnaire.

Une hérésie créatrice


Le chantier est immense et nous n'en sommes qu'à ses prémisses car, pour rendre compte d'un monde de plus en plus complexe et  intégré, il nous faut sortir du réductionnisme et du dualisme cartésiens qui fondent la modernité. Pour devenir intégrale, la raison doit opérer une synthèse entre résonance, raisonnement et rationalité. C'est à dire entre l'implication de la résonance intuitive, l'explication du raisonnement abstrait et l'application de la rationalité instrumentale. La résonance intuitive s'exprime notamment dans l'art et la spiritualité, le raisonnement abstrait dans la philosophie et la science, la rationalité instrumentale dans la technique, l'industrie et l'économie.

Normalement, il existe une holarchie entre ces trois aspects de la raison : holiste et visionnaire, l'intuition doit inspirer un raisonnement abstrait qui dévoile les lois et invente les formes à mettre en œuvre par la rationalité instrumentale. Aujourd'hui, la pyramide est inversée : en niant la puissance visionnaire de l'intuition, la rationalité instrumentale met le raisonnement abstrait au service de sa vision utilitaire. En se coupant de la question du sens et de la sagesse, la science s'éloigne de la conscience dont elle procède et devient entièrement asservie à la technique comme la technique l'est à l'économie. Alors qu'elle était censée déconstruire les illusions de la pensée mythique, la raison est devenue le nouveau mythe au service d'une technique rendue totalitaire par l'hégémonie de la rationalité instrumentale. C'est ce qu'ont analysé avec talent Adorno et Horkheimer, dans ce grand livre qu'est La Dialectique de raison.

Le temps est venu de remettre les choses à l'endroit à travers le développement d'une raison intégrale qui associe les trois yeux de la connaissance. Un des vecteurs de développement d'une raison intégrale est la rencontre - en chacun de nous - entre le méditant et le militant, entre les dimensions créatrices et critiques, entre les démarches spirituelles, culturelles et sociales, entre les Quadrants Gauche et Droit du modèle AQAL de Ken Wilber. Nous avons bien conscience que, du côté d'une critique radicale comme de celui d'une pensée intégrale, une telle approche synthétique risque de heurter les gardiens du temple au nom du maintien de la tradition et de la pureté du dogme.

Mais n'est-ce pas le rôle de la pensée créatrice que d'être hérétique ? En refusant de répéter mécaniquement des orthodoxies devenues obsolètes, l'hérésie créatrice dépasse les distinctions opérées à une époque données pour aboutir à une nouvelle forme de pensée, plus synthétique, adaptée à un nouveau stade de développement. Dans le carrefour  évolutif où nous vivons, il nous faut imaginer et créer aujourd'hui les formes novatrices du monde à venir comme nous y invite Raoul Vaneigem : " Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L'une achève de se ruiner en stérilisant l'univers sous son ombre glacée, l'autre découvre aux premières lueurs d'une vie qui renaît l'homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d'une évolution où l'homme économique n'est plus désormais qu'une branche morte". (Nous qui désirons sans fin) 

Ressources 

La société du spectacle  Guy Debord. Site Wikipédia. Versions à télécharcher sur le site de l'Université du Québec.

Guy Debord par Anselm Jappe  Ed. Denoël A lire en priorité pour mieux comprendre les analyses de Guy Debord.

Plus que jamais en situation Article d'Anselm Jappe sur l'actualité de l’œuvre de Debord, paru dans Le Nouveau Magazine Littéraire (04/18). Blog Critique de la Valeur.

Une brève histoire de Tout  Ken Wilber. Ed. de Mortagne

Manifeste contre le travail  Groupe Krisis En intégralité sous forme de brochure imprimable en Pdf. Site Critique de la Valeur

Méditation et Spiritualité -  Méditations et liens - Dans la série d'émissions Prendre le temps de méditer de Christophe André sur France Inter.

La Voie du méditant-militant  Vidéo de 25' de Michel Maxime Egger sur la chaîne You Tube Ecospiritualité - Ecopsychologie.

Le militantisme spirituel, une nouveauté ?  Emeline de Bouver Le Site Trilogie animé par Michel Maxime Egger contient de nombreux articles remarquables sur les rapports entre engagements spirituels et militants.

En marche vers l'intériorité citoyenne  Thomas d'Ansembourg. Site Trilogie