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mercredi 29 septembre 2021

La Désaisie

Il faut toujours dire ce que l'on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l'on voit. Paul Valéry

Voilà quatre mois que je n’ai pas posté de billet sur ce blog parce que, durant cette période estivale, j'aspirais à une vacance qui ne soit ni loisir, ni repos, ni divertissement mais Vacuité. Dans un billet intitulé Vacance et/ou Vacuité, posté l'été dernier, je proposais un certain nombre de liens pour mieux appréhender cette notion fondamentale de Vacuité, au cœur d’une spiritualité plurimillénaire. Durant ce temps, loin, bien loin de ce retour aux sources de l’esprit, l’ambiance générale était à la polémique où, sur fond de pandémie, d’angoisse et d’ignorance, chacun était sommé de choisir son camp, quitte à transformer l’autre en ennemi. Loin, bien loin de cette approche synthétique, novatrice et apaisée dont nous nous sommes faits l’écho dans un récent billet intitulé Vers une Santé Intégrale

Dans ce contexte de guerre sociale et culturelle où les mots perdent leur sens pour devenir des armes et où les idées perdent leur cohérence pour être réduites à des slogans, on enrôle la pensée en abandonnant la profondeur et la nuance, l’esprit de synthèse et la complexité. A vrai dire j’ai l’impression qu’une pensée exigeante et novatrice est inaudible dans le climat d’hystérie qui règne aujourd’hui sur les réseaux sociaux où, bien trop souvent, l’insulte, l'agressivité et l’anathème remplacent la rigueur et l'analyse, la vision et le débat. 

Dans cet océan de confusion, le silence devient alors une île et un refuge, une nécessité et une ressource qui ouvre la porte sur une perspective méditative fondée sur une "désaisie" qui consiste à lâcher la crispation du mental pour se détendre et s'ouvrir, notamment grâce à la méditation, à une présence d'esprit qui est non duelle, immédiate et naturelle. Et pour évoquer ce processus de "désaisie", rien de mieux qu’une fable qui, plus qu’à une analyse discursive, fait appel à l’intuition et à l’imaginaire. Comme chacun interprète une fable selon sa propre subjectivité, nous proposerons ensuite une interprétation originale, inspirée par notre réflexion au long cours sur ce blog.

L’Âne, le Tigre et le Lion 

Un tigre et un âne se croisent sur une prairie. 

L’âne dit au tigre : 

- L'herbe est bleue. 

Le tigre rétorque : 

- Non, l'herbe est verte. 

La dispute s'envenime et tous deux décident de la soumettre à l'arbitrage du lion, le "roi de la jungle". Bien avant d'atteindre la clairière où le lion se reposait, l’âne se met à crier : 

- Votre Altesse, n'est-ce pas que l'herbe est bleue ? 

Le lion lui répond : 

- Effectivement, l'herbe est bleue. 

L’âne se précipite et insiste : 

- Le tigre n'est pas d'accord avec moi, il me contredit et cela m'ennuie. S'il vous plaît, punissez-le ! 

Le lion déclare alors : 

- Le tigre sera puni de 5 ans de silence. 

L’âne se met à sauter joyeusement et continue son chemin, heureux et répétant : 

- L'herbe est bleue... l'herbe est bleue... 

Le tigre accepte sa punition, mais demande une explication au lion : 

- Votre Altesse, pourquoi m'avoir puni ? Après tout, l'herbe n'est-elle pas verte ? 

Le lion lui dit : 

- En effet, l'herbe est verte. 

Le tigre, surpris, lui demande : 

- Alors pourquoi me punissez-vous ??? 

Le lion lui explique : 

- Cela n'a rien à voir avec la question de savoir si l'herbe est bleue ou verte. Ta punition vient du fait qu'il n'est pas possible qu'une créature courageuse et intelligente comme toi ait pu perdre son temps à discuter avec un fou et un fanatique qui ne se soucie pas de la vérité ou de la réalité, mais seulement de la victoire de ses croyances et de ses illusions. 

Ne perds jamais de temps avec des arguments qui n'ont aucun sens... Il y a des gens qui, quelles que soient les preuves qu'on leur présente, ne sont pas en mesure de comprendre. Et d'autres, aveuglés par leur ego, leur haine et leur ressentiment, ne souhaiteront jamais qu'une seule chose : avoir raison même s'ils ont tort. 

Or quand l'ignorance crie, l'intelligence se tait. 

Ta paix et ta tranquillité n'ont pas de prix... 

(Auteur inconnu) 

Eros et Thanatos

Dynamiques Évolutives et Régressives*

Si cette fable d’un auteur inconnu circule beaucoup sur internet ces derniers temps c’est, me semble -t-il, qu’elle véhicule un message destiné à notre époque et que l'on peut lire à plusieurs niveaux. Nous proposerons pour notre part un interprétation qui s'inscrit dans le prolongement d'une réflexion synthétique développée au fil des années dans Le Journal Intégral.

Dans notre dernier billet intitulé Effondrements auquel les lecteurs pourront se référer, nous évoquions la tension évolutive qui existe entre, d’une part, une "spirale évolutive" qui tend vers un champ supérieur de synthèse et de complexité et, d’autre part, la "spirale infernale" de l’entropie qui tend vers la désorganisation et la destruction. En un mot : Éros, représentant les forces créatrices de la vie et de l’esprit, et Thanatos, représentant les forces entropiques du désordre et de la mort.  Ces deux faces, créatrices et destructrices, d'un même processus évolutif sont liées de manière inextricable parce qu'elles se répartissent les tâches :  à Thanatos la destruction des formes devenues inadaptées et à Éros l'émergence de forme novatrices dont la plus grande complexité correspond à l'évolution du milieu.

Il existe des carrefours temporels, comme celui où nous vivons, où cette tension entre les courants créateurs et destructeurs est d’autant plus importante que l’humanité aborde un nouveau stade de son développement qui nécessite un saut qualitatif. A l'émergence créatrice et évolutive de nouvelles formes de vie et de pensée correspond, comme exact anti-pôle, un courant régressif qui se manifeste à travers des phénomènes d''ensauvagement, une ambiance paranoïde et complotiste, des vagues de confusion intellectuelle et de dépression, dues à un profond vide existentiel, dont les conséquences psychiatriques sont alarmantes, notamment pour les jeunes générations. Une crise de civilisation déstabilise les institutions et les modes de pensée qui doivent se transformer alors même que des minorités créatrices et cognitives cheminent discrètement sur la voie escarpée d'un saut évolutif.

Comment, en ces temps troublés, entretenir une sérénité intérieure et une créativité inspirée qui permettent de se connecter à cette spirale évolutive sans se faire envahir par l’ambiance délétère générée par la dynamique d’une spirale régressive ? That is THE question. Il me semble que cette fable illustre assez bien l’attitude sereine à développer pour participer à la spirale évolutive sans se faire dévier par les multiples manifestations de confusion et de violence propres au déchaînement de Thanatos.

* Ni descriptif, ni explicatif, ce schéma permet simplement de visualiser les courants ascendants (Éros) et descendants (Thanatos) qui polarisent l'être humain entre transcendance spirituelle et ancrage matériel. Pour plus de précisions, voir le précédent billet intitulé Effondrements.

Une perspective méditative 

Cette fable rend compte, de manière symbolique, du calme, de la distance et de la maîtrise nécessaires pour ne pas se faire emporter par une forme d'affolement généralisé qui tend à nous absorber dans son vortex régressif. Plutôt que de répondre aux âneries proférées par ceux qui affirment violemment que l'herbe est bleue et que l'on ne parviendra jamais à convaincre, aveuglés qu'ils sont par leur illusions et leurs préjugés, il est essentiel de développer une attitude méditative qui est celle de la désaisie. Cette attitude de retrait actif et créatif privilégie la présence intérieure aux débordements du mental pris au « je » de l’égo.

Comme l’écrit Fabrice Midal au sujet de la méditation dans "Quel bouddhisme pour l'occident" : « Ce geste de simplement s’asseoir, sans projet délibéré, est en lui-même d’une radicalité qui explique le séisme qu’il a généré dans la vie de tant d’êtres – pour autant qu’ils aient trouvé un authentique instructeur et ne soit pas une simple gymnastique. La radicalité de ce projet est d’autant plus aigüe que notre temps est marqué par un écrasement, un effacement de toute confrontation directe à ce qui est. Le bombardement d’informations aussitôt dépassées qu’elles apparaissent, cette rotation incessante de nouveautés, détournent de soi

"L’attitude abstraite que Heidegger et Merleau-Ponty attribuent à la science et à la philosophie est en fait – le méditant le découvre à présent –, l’attitude quotidienne quand l’individu n’est pas attentif, explique Francisco Varela. Cette attitude abstraite est le scaphandre, le rembourrage d’habitudes et de préjugés, l’armure avec laquelle il se met habituellement à distance de ce qu’il vit". Par la pratique de la méditation assise se déploie une plus grande présence et attention qui sont propagées dans toutes les dimensions de l’existence ». 

Pleine Présence
 

Dans Le Grand Livre de la pleine présence, Denys Rincpoché évoque la voie libératrice de la désaisie qui, à travers la méditation, ouvre sur la pleine présence. Ce terme de pleine présence est une traduction de l’anglais "mindfulness" plus adéquate que "pleine conscience" car celle-ci renvoie en français à une réflexivité conceptuelle qu’il s’agit justement de dépasser par un présence attentive, ouverte et bienveillante :

 « A l’origine des crises écologiques, économiques, sociétales, humaines, se trouve une crise cognitive, une crise de la conscience qui a son origine dans la saisie cognitive qui la constitue. Le problème est que nous sommes exilés de notre nature, en un monde de représentation, rien que mental, dans une bulle de conscience mentale qui nous coupe de la nature, la nature que nous sommes. Notre hypertrophie mentale nous fait vivre dans un monde virtuel, clos. Cette hypertrophie du mental va largement de pair avec une hypertrophie de l’ego : plus il est de saisie cognitive, plus il est d’égo. Nous souffrons en quelques sorte d’une « égoïte aigüe» dont les manifestations sont notre individualisme et notre matérialisme égoïste..

L’égo est le sentiment ou l’impression d’être un moi-sujet autonome et indépendant. L’égo n’est pas une entité, une chose mais le résultat d’une opération de saisies cognitives qui génère cette impression d’un moi, d’un sujet expérimentateur qui vit un monde de choses expérimentées. L’égo se structure dans la conscience habituelle, son impression est à l’origine de nos tendances égoïstes… 

La désaisie est le lâcher prise dans lequel on abandonne, on lâche ses saisies et ses fixations. La désaisie opère une dépolarisation de la conscience duelle dans l’ouverture relaxée de la présence ouverte. La pratique et l’expérience de la désaisie constituent le cœur de la pratique de la pleine présence… La voie de la désaisie part de la conscience duelle, habituelle, pour nous conduire à l’expérience première, non-duelle, immédiate et naturelle. Ce cheminement de la conscience habituelle à l’expérience première résume toute la voie, de la dualité à la non-dualité. L’expérience première est nue, sans voile. Elle n’est pas fabriquée et subsiste en soi avant que le mental ne fabrique quoi que ce soit, avant que la conception ne la voile. » 

Dans la perspective développementale propre à une vision intégrale, la désaisie ne consiste pas à régresser vers un stade archaïque - pré-rationnel et pré-personnel - de fusion et de confusion dans un Tout indifférencié, au prétexte qu'il faudrait se libérer du mental.  Bien au contraire, la désaisie permet de dépasser l'abstraction conceptuelle, propre au mental et nécessaire à notre adaptation au milieu, pour faire de celle-ci un outil au service d'une présence qui la constitue et la transcende.

Voir ce que l'on voit

Méditer c’est en fait opérer une "déprise de conscience" qui permet de dépasser l’emprise réflexive du mental pour accueillir la pleine présence où s’origine la pensée. Cette perspective de la désaisie cognitive permet de proposer une interprétation originale de notre fable : ce qui semble bleu aux préjugés de l'ego se révèle être vert quand on se libère des projections mentales.

L’âne pourrait représenter l’égo qui, soumis à ses pulsions et fantasmes, fasciné par ses représentations, s’identifie à des âneries c’est-à-dire à des préjugés et croyances qu’il érige en vérité (l’herbe est bleue !...). Rivé à des certitudes qui ne sont, en fait que des projections mentales et des constructions sociales, cet égo fera tout pour conserver son emprise et défendre son territoire jusqu'à se perdre dans la tourmente d’une spirale régressive où règnent la haine et le ressentiment. 

Le tigre représente la présence d’esprit qui, libérée des préjugés et des illusions de l'égo, peut s’accorder à la plénitude d’une conscience non-duelle. Face aux âneries du mental, non seulement il dira ce qu'il voit (l'herbe est vraiment verte !...) mais, plus difficile, grâce à l'entraînement de l'esprit, il verra ce qu'il voit, selon la belle formule de Paul Valéry proposée en exergue. Voir ce que l'on voit : tel pourrait être la morale de cette fable et la définition même d'une sagesse immémoriale

Quant à la figure royale du lion, elle représente cette nature primordiale de l’esprit que chacun nomme à sa façon selon ses croyances et les traditions culturelles et spirituelles auxquelles il se réfère. Ainsi chacun de nous est polarisé entre un égo qui vit sous l’emprise de préjugés (personnels et/ou culturels) et une présence qui les transcende en s’accordant à une plénitude intérieure. Développer cette présence c’est prendre ses distances avec le champ passionnel et confusionnel de l’égo, soumis à l’influence de la spirale régressive, pour s’accorder à une inspiration créatrice qui participe à la spirale évolutive. Et le silence auquel le Lion "condamne" le Tigre pour le soustraire aux discours obsessionnels de l’Âne est la matrice même où peut éclore cette inspiration méditative. Dès lors que l'on peut saisir toute sa profondeur  cette fable révèle un enseignement important dans une époque troublée comme celle que nous vivons.

Voir ce que l'on voit c'est se libérer de l'emprise des représentations mentales et des constructions sociales pour voir les choses telles qu'elles sont à travers ce "retour aux choses mêmes" promu une phénoménologie qui met la description de l'expérience vécue au centre de sa méthode. Cette voie tracée par les phénoménologues retrouve celle des sagesses traditionnelles qui ont élaboré au cours des siècles une connaissance complexe et sophistiquée des phénomènes de conscience. 

Au regard des sciences contemplatives en train de se développer, ces enseignements traditionnels dessinent la voie d'une véritable phénoménologie libératrice. Nous aurons l'occasion de revenir plus en détail dans un prochain billet sur cette phénoménologie libératrice qui accompagne l'émergence d'une "Cosmodernité" succédant à la modernité. La où cette dernière était fondée sur le règne sans partage de l’abstraction rationnelle, la cosmodernité est fondée sur une raison sensible, concrètement enracinée dans l'expérience vécue.

L'Affolement

Les phénomènes d'ensauvagement, de confusion et de complotisme auxquels nous assistons ces temps-ci ne sont que les premières vagues d'un affolement généralisé qui va s'intensifier au fur et à à mesure qu'un effondrement global va s'amplifier, notamment à travers le dérèglement climatique, en se manifestant à travers les multiples dimensions - intérieures et extérieures, individuelles et collectives - où évolue l'être humain. 

Dans un prochain billet, nous analyserons plus en détail la mécanique de cet affolement qui se produit en quatre phases : l'effroi et le déni, le repli et la conjuration. L'effroi devant l'effondrement de tous les repères habituels suscite un déni du réel et de sa complexité ainsi qu'un repli à la fois narcissique sur le plan individuel et identitaire sur le plan collectif. Ce déni et ce repli s'accompagnent d'un processus de conjuration des peurs à travers l'émergence et la prolifération d'imaginaires paranoïdes et de récits complotistes. Dans une telle crise cathartique, on projette son anxiété profonde sur des bouc-émissaires à travers une floraison de récits plus ou moins délirants qui, en se diffusant par contagion mimétique, peuvent parfois prendre la forme d'une psychose collective. 

Ce processus de conjuration collective, qui relève de la pensée magique, s'accompagne d'un "fantasme d'élection" qui fait de celui qui y adhère le membre privilégié d'une communauté d'élus, seuls à même de comprendre des réalités secrètes, cachées à tous les autres, perçus comme des "moutons". C'est ainsi qu'un tel dispositif magique de conjuration permet de passer d'un statut de victime, hantée par la peur et l'incertitude, à un statut d'élu qui dénie cette angoisse et la compense par un sentiment de supériorité vis à vis de ces moutons asservis que sont le troupeau des personnes non averties. Et la boucle est ainsi bouclée... sur une violence symbolique, parfois physique, qui prend pour cible des bouc-émissaires chargés d'expier une angoisse que des limites individuelles et collectives empêchent d'accueillir, d'analyser et de transformer en créativité.

Prendre du recul en développant une attitude de désaisie permet  de percevoir avec précision ces processus de conjuration magique avec toutes les stratégies inconscientes et manipulatrices qui les sous-tendent. En ces temps troublés, se laisser bercer par le rythme aveuglant des habitudes, c'est prendre le risque de se faire emporter par des vagues de confusion, destructrices du sens et des liens sociaux, dont la pression est  telle qu'elles s'engouffrent dans les failles personnelles les plus secrètes. Untel, qui nous apparaissait jusque là comme une personne à peu près équilibrée, peut soudain basculer dans un autre continuum en devenant le vecteur passionné de délires complotistes. On a vu opérer cette contagion mimétique à de nombreuses reprises dans l'histoire humaine et récemment, par exemple, de manière spectaculaire, lors des dernières élections américaines. Un tel basculement a des conséquences profondes et dangereuses pour les individus comme pour les sociétés.

Stratégies

Si la clarté de la vision issue d'un retrait méditatif permet d'effectuer un diagnostic global sur la situation actuelle, elle permet aussi d'élaborer des stratégies pour affronter les diverses expressions de cet affolement général. Face à des vagues d’obscurantisme, de dépression et d'ensauvagement liés à la régression vers des stades archaïques du développement humain, mieux vaut avancer en silence sur la voie intérieure d’une spirale évolutive que de chercher à convaincre des individus soumis à un vortex mortifère qui les enferme dans leurs croyances et préjugés, leurs fantasmes d'élection et leurs délires complotistes. Comme autant de bunkers, ces constructions psycho-mentales protègent de l’angoisse et des incertitudes ceux qui n’ont pas les moyens de comprendre et encore moins d'accompagner l'évolution de leur environnement.

Face à l'effondrement et à l'affolement qui en est la conséquence, il ne s'agit pas de battre en retraite mais d’adopter une attitude de retrait actif et créatif pour mieux affronter le désordre ambiant en gardant la précision et l’inspiration qui, au cœur de la spirale évolutive, naissent d’une présence immédiate. Si on n’entretient pas le lien qualitatif avec cette présence intérieure, on risque de se perdre dans les jeux dialectiques de l’ego et du mental en succombant aux chants des sirènes qui, une fois leurs masques retirés, apparaîtront pour ce qu'elles sont : des vampires avides d'une énergie vitale et créatrice dont ils ont absolument besoin pour ne pas mourir définitivement.

Ceux qui sont perdus dans les rets de la spirale thanatologique voudront toujours attirer à eux, pour se nourrir de leur lumière et de leur énergie, ceux qui participent de manière discrète et créatrice à la spirale évolutive. Ces derniers, connectés à leur regard intérieur, ne chercheront jamais à occuper le devant d'une scène déjà rongée par les vers, ils ne voudront pas avoir raison à tout prix ou prononcer le dernier mot pour alimenter leur égo, conscients qu'ils sont des jeux qui se jouent derrière les apparences. Dans la profondeur d'un silence inspiré, ils seront les gardiens vigilants d'une résonance avec l’essentiel qui les anime et qui les guide. 

Compassion

Le retrait méditatif permet de percevoir les constructions mentales et émotionnelles de l'égo qui conduisent les individus à se faire aspirer par une spirale régressive. Mais le recul n'est pas la séparation, le retrait n'est pas le rejet : loin de conduire à la stigmatisation et au mépris, l'expérience méditative ouvre sur la compassion. Plus on se libère de l'emprise de l'égo et plus s'éveille en nous un sixième sens : celui d'une interdépendance universelle qui s'exprime notamment à travers un sentiment de fraternité humaine et de communion avec le vivant. La compassion devient une ressources essentielle en ces temps de crise où, en plus de l'individualisme et de la loi de la jungle propres au capitalisme prédateur, la haine et l'agressivité avivées par Thanatos tendent à séparer les individus et à les diviser en clans opposés.

Selon Denys Rinpoché : " La compassion est l'état en lequel on compatit, c'est à dire en lequel on participe à la souffrance d'autrui, animé par un profonde sentiment de bienveillance ou d'amour altruiste qui entraîne une réaction de solidarité active, voire engagée. La compassion est une amplification de l'empathie dans une motivation de bienveillance. Elle peut se décliner en trois niveaux : le premier consiste en la capacité de voir l'autre comme un "autre soi-même". La deuxième dans la capacité d'échanger "moi" et "l'autre", se mettant à la place de l'autre pour mieux comprendre la réalité de ses difficultés. La troisième est l'altruisme qui dépasse ses blocages égoïstes pour donner la priorité à l'autre et à l'altérité du bien commun. Compassion et altruisme peuvent être considérés comme synonymes.»

La compassion n'inspire pas forcément une action spectaculaire. Dans toutes les traditions spirituelles, des pratiques méditatives consistent à envoyer ce que l'on pourrait appeler trivialement des "ondes positives" ou des "bonnes vibrations" pour aider les individus à surmonter leur souffrance et à dépasser leurs limitations. Mais le développement de la compassion peut aussi ouvrir sur un engagement social, politique ou interpersonnel. Un engagement non prosélyte qui vise à aider concrètement des personnes en difficulté comme à proposer des pratiques pour éveiller la conscience et à transmettre des informations sur le développement humain et le sens de la vie. 

Sage et Guerrier

Si, loin de toute forme de prosélytisme, la compassion peut être à l'origine d'un soutien pour ceux qui sont soumis à l'emprise d'une dynamique régressive, elle ne consiste pas à les déresponsabiliser en les infantilisant et en les empêchant d'affronter les épreuves qui leur permettront de se développer. Chacun, d'une manière ou d'une autre, est appelé à faire face au conséquence d'un "karma" qui est le résultat de ses expériences passées. Empêcher quelqu'un de faire face à ses responsabilités c'est ne pas lui permettre de se libérer d'un "karma" ou d'un passé qui le détermine inconsciemment. En dépassant l'infantilisme et le nombrilisme ambiant, la compassion développe un sens des responsabilités qui dépasse notre personne pour embrasser l'humanité et le vivant.

Ce qui ne tue pas rend plus fort. Au fur et à mesure que montent en pression les vagues d'un affolement généralisé, on voit des individus inspirés par de nouvelles visions du monde se réunir et se regrouper pour participer ensemble à un saut évolutif devenu absolument vital. Ils se forment aux pratiques méditatives et développent leur sensibilité énergétique tout en inventant, au sein de minorités cognitives et créatives, de nouvelles formes de vie et de sensibilité, de conscience et d'organisation. Souvenons-nous de la célèbre formule de l'anthropologue Margaret Mead : " Ne doutez jamais qu'un petit groupe de citoyens réfléchis et engagés puisse changer le monde. D'ailleurs rien d'autre n'y est jamais parvenu."

Participer à un saut évolutif nécessite d’être à la fois sage et guerrier, méditant et militant, c'est à dire en fait un tigre : une énergie au service d'un instinct connecté à son milieu de vie. "Intelligent et courageux" comme le dit la fable, ce tigre est à la fois un sage qui participe de manière intuitive à la dynamique créatrice d’Éros et un guerrier capable d'affronter, à partir de cet axe intérieur, les forces de confusion et de désorganisation propres à Thanatos. Comme l'illustrent les art martiaux traditionnels, la puissance du guerrier trouve sa source dans cette présence et cette attention qui lui permettent de focaliser son énergie pour utiliser à son profit la force de l’adversaire. Mais ceci est une autre histoire… transmise dans les cercles formés par les guerriers de sagesse qui ont fait leurs preuves en surmontant les épreuves et les obstacles dressés sur leurs chemins de vérité. 

Ressources 

Le Grand Livre de la pleine présence  - Denys Rinpoché. Albin Michel.

Crée par Denys Rinpoché, la Buddha University propose de nombreux enseignements en présentiel et en virtuel. On trouvera sur le site une somme d'informations passionnantes aussi bien sur la pleine conscience que sur le dharma (la voie universelle du Bouddha).

Shambhala, la voie sacrée du guerrier  Chogyam Trungpa. La voie du guerrier au carrefour de la méditation et de l'engagement. 

Le Centre Shambhala paris propose de nombreux ateliers en présentiel et en virtuel pour approfondir la voie du guerrier spirituel.

Quel Bouddhisme pour l'Occident ? Fabrice Midal. Éditions Points.  Un ouvrage d'un philosophe et enseignant de méditation dont la lecture m'est apparue fondamentale pour penser les relations entre pensée occidentale et spiritualité orientale.

Conférences de Tokyo. Martin Heidegger et la pensée bouddhiste. Fabrice Midal. Une réflexion passionnante sur les liens entre phénoménologie et méditation.

A l'épreuve de l'expérience. Pour une pratique phénoménologique. Francisco Varela, Nathalie Depraz et Pierre Vermersch. Ed. Zeta - Réflexions sur une approche méthodique de la conscience.

Plaidoyer pour l'altruisme Matthieu Ricard. Ed. Pocket. Une réflexion fondamentale pour penser ensemble l'éveil de la conscience, le développement des cultures et les transformations sociales.

Dans Le Journal Intégral : Vers une Santé Intégrale - EffondrementsMéditer et Militer (2 billets) - Vacance et/ou Vacuité - Abécédaire de la méditation (1) - Abécédaire de la méditation (2) une révolution silencieuse - La Cosmodernité - Une régression anthropologique  -

jeudi 8 novembre 2018

Incitations (9) L'Evolution Créatrice


Nous demandons à l’imprévisible de décevoir l’attendu. René Char 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. Nous y associerons quelques citations d’auteurs dont les propos font échos aux  nôtres et les illustrent. 

De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui peut mobiliser sa conscience et fertiliser son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Éros et Thanatos 

L'évolution est un combat : celui de la force créatrice et intégrative d’Éros contre la force entropique et destructrice de Thanatos. Chaque individu, comme chaque peuple, doit choisir : se développer en participant à la spirale évolutive d’Éros ou se décomposer jusqu'à la destruction en se laissant entraîner dans la spirale infernale de Thanatos.

Quand Éros maîtrise Thanatos, il utilise la puissance de ce dernier pour détruire les formes obsolètes, devenues inadaptées, en permettant ainsi l'émergence de la nouveauté. Quand Thanatos étouffe le souffle d' Éros, il broie les peuples comme les individus dans une spirale infernale qui sépare ce qui est uni et fragmente ce qui est cohérent.

A travers des stades bien identifiés par de nombreux modèles développementaux, la spirale évolutive dessine un mouvement de complexité croissante de la conscience et de la culture à travers l'histoire de l'espèce (phylogenèse) et des individus (ontogenèse). ( Une Spirale Dynamique aux couleurs de l'évolution).

La spirale infernale peut se manifester sous une forme de régression anthropologique quand l'être humain, coupé de son milieu - naturel, social ou culturel - n'est plus à même d'intégrer les informations et les expériences lui permettant de se développer. 

Au cœur de la spirale infernale contemporaine : le fétichisme de l'abstraction. Nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leurs logiques abstraites comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels, auxquels ils étaient soumis.

Alors que la modernité croyait en avoir fini avec la servitude générée par la superstition, voilà que le fétichisme prend de nouvelles formes qui sont celles d'une rationalité abstraite totalement déconnectée de la vie sensible et de son mouvement évolutif.

En nous identifiant à l'univers clos et fragmenté de nos représentations mentales, le fétichisme de l'abstraction nous castre de cette présence sensible et de cette vie concrète qui, l'une et l'autre, participent de manière intuitive et harmonique à leur milieu d'évolution. En nous coupant des ressources nécessaires à notre développement, cette déconnexion nous fait basculer dans une spirale régressive et destructrice.

Le fétichisme de l'abstraction est au cœur de la société du spectacle analysée par les situationnistes comme une hégémonie de la représentation et une emprise de la séparation fondée sur le déni d'une présence vivante et créatrice.

L'expression sociale de cette subversion de la vie concrète et sensible par la domination instrumentale de l'abstraction est ce "fétichisme de la marchandise" qui transforme une communauté vivante en société mortifère. Dans une forme de magie noire, cette société fétichiste utilise la loi d'une jungle archaïque où règne le plus fort, pour séparer et diviser en transformant le proche en concurrent, le concurrent en adversaire et l'adversaire en ennemi. Édictée par ce "sujet automate" qu'est la valeur, cette mécanique inhumaine broie chaque individu en le vidant de la substance même de sa vie au profit d'une logique d'accumulation financière totalement abstraite.

Ces temps-ci, on s'émeut à juste titre du nombre d'enfants nés sans bras dans certaines régions de France. Par comparaison, l'émotion se fait bien plus discrète devant le spectacle effarant et effrayant de tous ces jeunes, décérébrés par les industries du divertissement, du numérique et des médias. A travers la légitimation de l'avidité et de l’égoïsme, du conformisme et de la vulgarité, de la superficialité et du ressentiment, de l'impulsivité et de la violence, le but de ces machines à décérébrer est la fabrication en série de consciences robotisées et de subjectivités castrées de leur intériorité, aptes à obéir aveuglément aux injonctions mortifères du fondamentalisme marchand.

Ce processus de décérébration illustre de façon concrète la célèbre formule de Bernanos selon laquelle "on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure." Dans cette perspective, la spirale infernale apparaît comme ce processus de vampirisation hypnotique qui transforme une communauté vivante et créatrice en société du spectacle et qui métamorphose peu à peu cette société du spectacle en une monstrueuse "société du spectral" formatant ces zombies numériques, qui errent dans nos villes les yeux rivés sur un écran, dont le seul rapport à la vie est cyniquement instrumental.  

Professeurs et Prophètes

Osons le dire au risque de se faire lapider par les militants progressiste du P.C (Politiquement Correct) : ce dont notre époque a le plus besoin ce n'est pas de professeurs mais de prophètes. Inspirés par l’Esprit du temps, ces porte-paroles pourraient mettre des mots sur les intuitions collectives en décrivant l'effondrement qui vient comme une spirale infernale dont seule pourrait nous libérer un véritable saut évolutif.

Le saut évolutif est la métamorphose qui se réalise au moment où un changement de degré dans la transformation provoque un changement de nature.

Les prophètes dont nous parlons n'ont rien à voir avec la religion et ses dogmes mais tout à voir avec une inspiration créatrice connectée harmoniquement à la Totalité dont ils sont les porte-paroles.

Notre époque se rit de ses prophètes, de leur inspiration comme de leur véhémence : elle a peur qu'ils déchirent le voile d'illusion par lequel l'ignorance maintient son emprise. Elle leur préfère la frilosité technocratique, mieux à même de glisser sur les eaux glacées du calcul égoïste.

Saint Augustin : "L'espérance a deux filles superbes : la colère et le courage. La colère pour que ce qui ne doit pas être ne soit pas, et le courage pour que ce qui doit être soit." Que la colère mobilise ton énergie de vie et que le courage la canalise pour te libérer d'une spirale infernale en retrouvant l'élan créateur d'une spirale évolutive qui t'appelle dans un souffle inspiré.

Si le prophète prêche dans le désert, c'est que l'esprit a déserté le cœur de ses contemporains.


Non seulement le recours aux modèles d'interprétation et d'explication du passé ne permet pas de comprendre le présent mais il rend incapable d’imaginer l’avenir. 

Tel est le rôle des gardiens du temple académique : rabâcher sans cesse des pensées dépassées pour formater des individus déphasés, inaptes à comprendre et à utiliser les ressources innovantes et libératrices générées par les minorités créatrices et cognitives qui ont toujours été les vecteurs de l'évolution. 

Honte de rappeler une banalité mais l'éducation moderne ne cherche plus à former des consciences mais à formater des subjectivités pour les adapter à l'abstraction délirante d'un monde déshumanisé. Ce que J.C Michéa nomme "L'enseignement de l'ignorance" consiste à éradiquer toute forme de sensibilité et d'esprit critique, d'intuition synthétique et de vision créatrice permettant aux jeunes de se libérer des influences régressives de la spirale infernale.

Libérer le prophète en soi c'est prendre la parole au mental pour la rendre à l’inspiration dont elle procède. C'est célébrer le bonheur d'être en vie et l'envie de partager ce bonheur à travers un art de vivre qui est une vision du monde incarnée dans un style vie.

Dans une civilisation en cours d’effondrement, la seule voie réaliste est dessinée par le récit d'une vision fondatrice, inspirée par la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

Toute évolution humaine relève du combat mené par une singularité créatrice contre l’armée du nombre qui défend le conformisme de son époque sous la bannière des évidences.

Si l’esprit désigne à la fois l’humour et la spiritualité, c’est qu’il permet dans les deux cas de relativiser notre expérience en questionnant ce que nous prenons pour des évidences.


L'écume, la vague et l'océan


Ne jamais mépriser l’évènement, cette avant-garde de l’histoire et son porte-parole

Évoluer c’est développer chaque jour une version actualisée de soi-même qui conduit à plus de conscience et de complexité. Plus de profondeur à l’intérieur - dans le monde de la subjectivité et de l’intersubjectivité - pour se véhiculer dans plus de complexité à l’extérieur, dans le monde objectif des structures sociales et du milieu naturel. 

Si la subjectivité et l'objectivité sont les deux pôles opposés d’une vision dualiste, elles sont aussi deux moments d’un même mouvement dialectique propre au trajet anthropologique. Un tel trajet évolutif conduit au dépassement synthétique de la dualité dans la vision non-duelle d’une totalité dynamique. Ne pas oublier que, selon Hegel, "Le Vrai est le Tout".

L'évolution est ce mouvement à travers lequel la Totalité prend conscience d'elle-même. Dans le champ humain, cette dynamique est celle d'un trajet anthropologique à travers lequel l'individu se développe en participant de manière créative à la Totalité dont il est partie prenante et apprenante.

A une époque où tout change tout le temps, il ne faut pas confondre évolution créatrice et mouvement chaotique. Un tel mouvement doit être maîtrisé pour canaliser sa puissance à travers une présence qui l'accorde harmoniquement à la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

La conscience éveillée ne confond jamais l’écume, la vague et l’océan. 

L’écume est à la vague ce que la vague est à l’océan. 

Des profondeurs de l’océan humain s’élève chaque génération comme une nouvelle vague sur laquelle perle l’écume des individualités.

Acteur central de l’aventure humaine, le temps transforme chaque époque en un décor où se déroulent nos vies de figurants. 

Vie et Biologie 

L’évolution est le nom commun d’une dynamique créatrice dont chaque vie individuelle est le nom propre.  

Ce n’est pas en cherchant à l’expliquer que les savants comprendront la vie, ce mystère irréductible à sa manifestation comme à son déploiement.

Étymologiquement, l'explication (du latin ex-plicare : déplier) est une opération mentale qui consiste à déplier ce qui est complexe (cum-plexus : tissé ensemble). Expliquer c'est déployer de manière abstraite dans l'espace mental ce qui est impliqué de manière concrète dans la complexité organique du vivant.

L'explication est cette forme de "désintégration intellectuelle" qui réduit l'intuition d'une présence sensible, intégrée à son milieu, à la mécanique d'une représentation conceptuelle qui vise à s'en abstraire pour mieux le dominer (... et l'exploiter). Toute explication a pour effet de réduire la temporalité évolutive à un espace analytique incapable de rendre compte du processus de complexification qui est au cœur de l'évolution.

Parce qu'elle est une dynamique d'intégration à une totalité organique, l'évolution est littéralement inexplicable. Vouloir expliquer la vie c'est toujours la réduire à ce qu'elle n'est pas. C'est vouloir atteindre un horizon qui fuit sans cesse, aspiré qu'il est par la verticalité d'un sens qui le dépasse. C'est observer les contours d'une ombre en restant aveugle au rayonnement lumineux qui en est la source. C'est puiser de l'eau avec un filet.

Messieurs les modernes, est-ce trop vous demander d'être sérieux deux minutes ? La vie est relation, intégration et participation à une totalité organique. Comment une approche réductrice, abstraite et explicative pourrait-elle en rendre compte ? N'entendez-vous pas le rire cosmique qui se moque de la prétention de votre mental à réduire l'irréductible mystère de la vie à une mécanique régie par le hasard et la nécessité ?

Si l'homme raisonnable respecte l'aura poétique du mystère c'est qu'ayant reconnu les limites abstraites de la raison, il est à même de les dépasser par l'intuition créatrice.

Si la vie, tout comme l’évolution, est inexplicable, elle n’est cependant pas incompréhensible. Pour les comprendre l’une et l’autre, il faut s’y impliquer en participant de l’intérieur à leur dynamique. Seule l’approche participative de la phénoménologie - celle de l’expérience vécue, de ses perceptions et de sa durée comme de ses affects - est à même de nous éclairer intimement sur cette mystérieuse évidence.

Une phénoménologie de la vie permet de résister à l'hégémonie de cette science sans conscience à l'origine de ce que le philosophe Michel Henry nomme La Barbarie. On pourrait dire, en paraphrasant la célèbre formule du philosophe sur le marxisme (Le marxisme c'est l'ensemble des contresens qui ont été fait sur Marx) que la biologie c'est l'ensemble des contresens qui ont été faits sur la vie.

Voilà donc ce que la science ne sait pas : notre vie. Michel Henry 

Quand l'abstraction s'empare de la vie, elle la détruit en réduisant le développement organique à un mécanisme bio-chimique et l'évolution à une "sélection naturelle". Cette forme de terrorisme intellectuel nous empêche de penser l'évolution comme une dynamique créatrice se manifestant par l'émergence de la nouveauté à travers ce processus continu de complexification qui est celui de la spirale évolutive.

Seule une pensée de la Totalité est à même de nous libérer du réductionnisme, cette pensée totalitaire qui voudrait identifier le tout à la somme de ses parties.

Le vivant est irréductible à la biologie. C'est  le propre de la modernité abstraite que de toujours réduire les organismes vivants à des mécanismes invivables. C’est ainsi que la biologie a réduit la dynamique intégrative et organique de la vie à un mécanisme de sélection naturelle qui traduit, dans le domaine de la biologie, la vision concurrentielle de l’idéologie libérale.

Dans Les êtres vivants ne sont pas des machines, Bertrand Louart écrit : « La manière dont la nature est représentée est étroitement liée à la manière dont l’homme et la société sont conçus, et réciproquement… Aujourd’hui plus que jamais, la conception de l’être vivant comme machine est indissolublement liée au fait que nous vivons dans une société capitaliste et industrielle : elle reflète ce que les instances qui dominent la société voudraient que le vivant soit, afin de pouvoir en faire ce que bon leur semble. » 

Paradoxe : la biologie moderne nous en dit bien peu sur la vie et beaucoup plus sur l'emprise de l'idéologie dominante. Selon Bertrand Louart, dans le paradigme de la civilisation industrielle « l’être vivant est conçu comme une sorte d’usine biochimique dirigée par un programme génétique écrit par la sélection naturelle au cours de l’évolution des espèces, où seuls les mieux adaptés à la lutte pour la vie ont pu survivre et se reproduire en nombre. » Une telle conception techno-capitaliste du vivant est si caricaturale qu'elle prêterait à rire si elle ne conduisait à sa domination, à son exploitation comme à sa destruction.

Nous ne voyons pas la vie telle qu'elle est mais telle que nous sommes. Ainsi, la biologie moderne conçoit la vie comme un miroir dans lequel se reflètent la rationalité instrumentale et l'imaginaire machinique propres à une modernité abstraite fondée sur l'objectivation, l'utilitarisme et la compétition.

Progressistes, encore un effort pour devenir évolutionnaires !... 


La mécanique du progrès est la caricature abstraite d'une évolution organique.

C'est le filtre abstrait de la modernité qui a réduit la dynamique évolutionnaire et organique de la vie/esprit à la mécanique du progrès. En déracinant l’évolution de son substrat généalogique et en oubliant le moment de la conservation, inhérent à celle-ci, les progressistes trahissent le mouvement concret de la spirale évolutive au profit de sa traduction abstraite, mécanique et linéaire qu’est le progrès.

Fondé sur une mémoire organique et généalogique, le mouvement concret de l'évolution est remplacé dans la conscience des progressistes par l'abstraction d'un progrès mécanique. 

Le progressiste oublie le passé. Le conservateur refuse l'avenir. Dans sa vision non-duelle, l'évolutionnaire considère passé, présent et futur comme trois états passagers d'une même dynamique évolutive à travers laquelle se manifeste l'Esprit transcendant.

La dynamique évolutionnaire n’est pas progressiste, elle est progressive en ce sens qu’elle équilibre le moment de la conservation et celui de l’émergence créatrice. Le temps de la conservation est celui de la mémoire du vivant. Sans cette mémoire, pas d'émergence créatrice.

La mécanique du progrès n'arrivera jamais à rendre compte du processus de conservation nécessaire pour intégrer la mémoire du vivant. L’évolution est à la fois progression vers plus de complexité ET conservation des acquis générés par cette progression dans les stades évolutifs antérieurs.

Dans la mesure où l'évolutionnaire est un progressiste conservateur, il devient un oxymore vivant. Il est à la fois un progressiste accordé à la dynamique créatrice de la vie/esprit et un conservateur qui garde en mémoire la filiation généalogique entre matière, vie et conscience mais aussi entre les principales étapes évolutives du développement humain qui mènent de l'hominisation à l'humanisation.

Le débat entre progressistes et conservateurs renvoie à une approche dualiste qui n'a aucun sens dans une perspective évolutionnaire. Progrès et conservation sont les deux yeux d'une même vision non-duelle : celle d'une synthèse évolutionnaire.

Le progressiste se vit comme un individu auto-engendré et auto-construit. Ses fantasmes infantiles de toute puissance ont rempli le vide laissé par une perte de mémoire et l'ignorance d'une tradition qui, selon le mot de Mahler, n'est pas la célébration des cendres mais la transmission de la flamme.

L'idéologie du progrès, le fétichisme de l'abstraction, les fantasmes de toute-puissance et le techno-capitalisme font système. Déconstruire l'un des éléments de ce système, c'est percevoir son interdépendance avec les autres. Tirer sur un de ces fils c'est mettre progressivement à jour la trame systémique de la spirale infernale.

La perspective évolutionnaire est la seule à proposer une critique radicale de l'idéologie progressiste tout en l'intégrant dans une vision qui la transcende. Ce faisant elle évite le pièges du conservatisme et les ornières de la réaction dans lesquels tombent généralement les critiques rétrogrades du progressisme. Uune telle perspective est illustrée par le titre d'un livre de Jean-Paul Besset - "Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire " - qui résume bien la problématique d'une époque confronté au spectre de l'effondrement.

Évolution versus Inertie


La dynamique créatrice de l’évolution se heurte toujours à la résistance de l’inertie. Celle-ci se manifeste par l’emprise de l’ego dans le champ de la conscience, par l’emprise des habitudes sur le plan des comportements, par l’emprise du conformisme sur le plan des mentalités et par l'emprise du pouvoir dans le champ de l'organisation sociale.

Ce n’est pas à la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit de s’adapter à l’être humain mais à celui-ci de vaincre les obstacles dressés par l’inertie, afin de participer au courant évolutif qui lui permet de se développer. Si l'évolution est un combat, ce combat est avant tout dirigé contre les parties de soi-même qui sont aux mains de l'inertie.

Au fil du temps, l’inertie transforme les habitudes en certitudes et les certitudes en évidences

C’est bien parce qu’elle est proprement inimaginable que la puissance de l’inertie résiste de toutes ses forces à celle de l’imagination créatrice.

Animé par la dynamique de l’évolution créatrice, l’évolutionnaire doit être à la fois un visionnaire qui ouvre de nouvelles perspectives vers plus de complexité et un guerrier qui combat, en les nommant, tous les visages de l’inertie : habitudes, certitudes et conformismes.

C'est parce qu'il est visionnaire que l'évolutionnaire est ce combattant qui ne se rend jamais à l’évidence car elle pourrait prendre son intuition en otage. 

L'erreur des progressistes est de confondre la résistance passive de l'inertie et la force active de conservation. C'est la dynamique de l'évolution créatrice qui transforme la puissance de l'inertie en force de conservation.

Parce que le conformisme prend toujours le masque de l’évidence, la créativité lui apparaît "étrangereuse" c’est dire à la fois étrange et dangereuse. Quand l’émergence de la nouveauté trouble l’ordre conformiste, les défenseurs de ce dernier trouvent toujours de bonnes raisons pour lui résister. Ils revêtent la panoplie du héros dans le combat immémorial que mènent les habitudes contre la dynamique créatrice de la vie/esprit : "Les vallées accusent leurs montagnes d’avoir de la hauteur et Mars appelle Avril un saboteur. "E.E Cummings 

Tout créateur authentique est souvent victime d'une triple peine : ostracisé parce qu'il est incompris, inquiété parce qu'il gêne le conformisme dominant et ciblé parce qu'il représente un parfait bouc-émissaire pour ces deux raisons."Pour ne pas subir l'incompréhension, l'offense ou l'outrage, ne dérangez pas les idées reçues et n'ayez pas raison trop tôt". Edgar Morin

Il existe une loi de l’évolution humaine selon laquelle, dans tous les domaines, la force de l’innovation se mesure au degré de mobilisation qui vise à lui nuire, voire à la détruire. L’inertie des consciences se transforme en violence dès qu’elle se sent menacée. Ce que Jonathan Swift traduit de la manière suivante : "Quand un vrai génie apparaît dans ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui."

Le crachat de la bêtise peut devenir la légion d’honneur du créateur. Être incompris des imbéciles, ignorés des ignorants et injuriés par les arrogants : autant de preuves que l'on chemine sur la voie innovante de la création. Une telle prise de conscience a inspiré cette observation paradoxale à Oscar Wilde  : "Je vis dans la terreur de ne pas être incompris".

Évolution et Création

Si la solitude interstellaire du visionnaire est proprement inimaginable, ce n’est pas parce qu’il est en avance sur son temps mais parce que ce temps est lui-même en retard sur l’esprit du temps dont les créateurs sont les porte-paroles. 

A chaque stade évolutif, une poignée de minorités créatrices et cognitives marchent en avant-garde au pas dynamique de l’évolution quand le gros de la troupe, soumis au poids de l’inertie, suit en traînant des pieds nostalgiques.

Le génie est un fou qui a réussi. La diminution des filtres cognitifs - de manière naturelle, artificielle ou initiatique - conduit soit au génie, soit à la folie, soit le plus souvent à un mixte des deux. La frontière entre folie et génie est ténue et poreuse : elle oscille selon les circonstances qui influent sur le champ d’énergie/conscience dans lequel vit le créateur. 

Il est dangereux pour la santé mentale d’avancer sur le chemin de crête de l’évolution. Un certain nombre n’en sont pas revenus quand tant d’autres ont été rattrapés par les ombres du passé qui les hantaient. Sous des formes pathétiques de mégalomanie, de mythomanie ou de paranoïa, ces ombres font halluciner celui qui chemine en lui faisant croire qu'il est arrivé.

Ne pas confondre ceux qui sont habités et ceux qui sont hantés. Les premiers sont visités par l’inspiration quand les seconds sont occupés par leurs obsessions.

Une graine de folie permet de récolter les fruits du génie. Cette ouverture à une forme de surconscience qu'est le génie est bien souvent une manière de compenser une faiblesse et de rééquilibrer un désordre psychique légués par un héritage transgénérationnel.

Mathématique de l’évolution : la solitude du créateur est toujours proportionnelle à l’originalité de sa vision. 

Les créateurs précèdent une société après laquelle courent les sociologues.

Une anthropologie évolutionnaire doit au moins intégrer une psychologie de la création, une histoire cosmologique et biologique de l'évolution, une cartographie du développement humain et de l'évolution culturelle, une sociologie des avant-gardes, une épistémologie de l'intuition et une spiritualité non-duelle. Voilà du travail pour les cent prochaines années !

La créativité est toujours minoritaire et le conformisme toujours majoritaire. Fondée sur le pouvoir majoritaire, la démocratie représente la victoire du conformisme sur la créativité. C’est la raison pour laquelle, à notre époque, les oligarchies se travestissent en démocratie pour cacher leur domination, maintenir leur emprise et résister à toute véritable évolution. 

L’horizontalité démocratique devrait toujours être compensée, équilibrée et centralisée par la verticalité d’un comité de sages et de créateurs aptes à penser de manière visionnaire et inspirée sur le long terme prospectif des civilisations plutôt qu’à travers le court terme démagogique du clientélisme électoral et partisan. La sagesse n'est ni élective ni quantitative : elle est sélective et qualitative. Une intelligence collective, inspirée par cette sagesse visionnaire, est à même de faire émerger cet imaginaire commun qui transformerait une société mortifère en communauté vivante.

Ressources

Les êtres vivants ne sont pas des machines. Bertrand Louart. Notes et Morceaux choisis N°13. Hiver 2018. Bulletin de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle. éd. La Lenteur

Et vous n'avez encore rien vu...  Critique de la technoscience, du scientisme ordinaire et du darwinisme effectuée par un collectif de scientifiques engagé dans la critique de la société capitaliste et industrielle.

Dans Le Journal Intégral :

La série des billets sélectionnés dans le libellé Incitations.

Sur la Spirale évolutive : voir les billets sélectionnés dans les libellés Spirale Dynamique et Théorie intégraleUne Spirale Dynamique aux couleurs de l'évolution -

Sur la Spirale infernale: Le fétichisme de la marchandise - Une régression anthropologique (2 billets) - Qu'est-ce que le Capitalocène? - L'effondrement qui vient - Critique de la Valeur

Une série de quatre billets intitulée Penser la Barbarie, consacrée à la phénoménologie de la vie développée par Michel Henry.

Sur la dynamique de l'évolution :  Les Visionnaires - Les Pionniers sont l'évolution - Le Grand Récit de l’ÉvolutionL'insurrection poétique  -  Vivre l'évolutionL'évolution de la conscience - La Mémoire de l'évolution - Les Enfants du Futur (2 billets) - Maximes pour temps de crise - L'ère des créateurs (4 billets) - Notre peur la plus profonde (Nelson Mandela) - Le Chemin de l'évolution  -

jeudi 10 novembre 2016

Psychologie Evolutionnaire


L’avenir est un présent que nous fait le passé. André Malraux 

 Photo Juan Asensio - Blog Stalker

Dans notre précédente série de quatre billets sur La Spirale Dynamique, nous avons évoqué ce modèle théorique qui décrit les systèmes de valeurs et les visions du monde associés aux divers stades du développement humain au cours de l'évolution. Après une recherche approfondie, Clare Graves, l'inspirateur de ce modèle, a conclu que chaque individu traverse au cours de son développement les principales étapes évolutives des sociétés humaine. Selon lui, il existe un rapport précis entre la sociogenèse - l'évolution socio-culturelle des sociétés à travers les âges - et la psychogenèse, le développement psychologique des individus.

Contrairement à une psychologie pseudo-scientifique et réductionniste qui réifie la psyché en considérant l’identité et la maturité psychique comme des entités abstraites et statiques, cette psychologie "évolutionnaire" considère la vie – et la psyché qui en est l’expression – comme un processus en développement continu qui se manifeste à travers une série de stades évolutifs de plus en plus complexes et intégrés. Pour Clare Graves, la maturité psychique n'est pas un état  mais une dynamique sans fin : " En résumé, je propose que la psychologie de l'être humain mature soir un processus émergent et oscillant, qui se déploie en spirale, et qui est caractérisé par la subordination progressive des systèmes de comportement plus anciens d'ordre inférieur par des systèmes plus complexes d'ordre supérieur, au fur et à mesure que les problèmes existentiels de l'être humain changent." 

Dans la perspective de ce changement de paradigme, notre identité profonde... c’est la métamorphose. Acteur de ce Grand Récit qu'est l'évolution, l'individu co-évolue en interdépendance avec un milieu naturel et cosmique, technique et culturel, social et familial. Inscrit dans la profondeur temporelle d'une mémoire généalogique, il peut s'y adosser pour participer de manière créatrice à la dynamique de l'évolution dans un contexte historique donné. Polarisée entre mémoire et développement, cette situation évolutive est ainsi résumée par Malraux : "L'avenir est un présent que nous fait le passé". 

Pour mieux saisir la relation fondamentale et fondatrice entre sociogenèse et psychogenèse, nous vous proposons un texte où Sonia Fath décrit les divers stades du développement individuel à partir de la Spirale Dynamique. Sonia Fath est l'auteur d'un blog de formation à la Spirale Dynamique intitulé Cercle Jaune Plus où l'on peut lire de nombreux textes intéressants à ce sujet. Dans celui que nous vous proposons, elle montre comment chaque individu rejoue au cours de son développement les grandes étapes traversées par les sociétés humaines au cours de l'évolution. 

P.S : Ceux qui ne connaitraient pas le modèle de la Spirale Dynamique et ses différents systèmes de valeurs identifiés par un code couleur peuvent notamment se référer à nos quatre derniers billet et notamment à celui intitulé La Spirale Dynamique : un modèle évolutionnaire.

Psychogenèse et Sociogenèse 


Dans leur ouvrage de référence La Spirale Dynamique. Comment les hommes s’organisent et pourquoi ils changent. Fabien et Patricia Chabreuil éclairent ainsi le rapport entre sociogenèse et psychogenèse : « En 1806, le biologiste et philosophe allemand Ernst Haeckel (1834-1919) formulait une loi biologique selon laquelle l’ontogenèse récapitulait la phylogenèse. En observant les étapes du développement de l’embryon humain (l’ontogenèse), il avait eu l’impression qu’il reproduisait dans le même ordre les stades de l’évolution des espèces. Par exemple, il existe un moment où l’embryon possède un système ressemblant aux branchies de nos lointains ancêtres, même s’il n’a pas la même fonction. On sait aujourd’hui que la théorie de la récapitulation n’est pas à prendre au sens strict et qu’il n’y a pas de correspondance littérale entre les deux phénomènes, ce qui n’empêche pas cette théorie d’être au moins partiellement fructueuse. 

On peut la considérer comme une conséquence indirecte de la notion d’holarchie. Dans la mesure où n’importe quel niveau transcende et inclut tous les niveaux précédents, il se construit à partir d’éléments existants qu’il conserve au moins en partie. La Spirale Dynamique étant aussi une holarchie, il n’est pas étonnant d’y retrouver un principe similaire. On pourra dire, avec les mêmes précautions qu’en biologie, que la psychogenèse récapitule la sociogenèse, c’est-à-dire que, d’une certaine manière, le développement d’un individu reprend les différentes phases de développement des sociétés humaines. Là aussi, il ne s’agit pas d’une équivalence absolue, mais de la mise en place de mécanismes de base permettant l’émergence de structures plus complexes, s’appuyant sur eux. Les valeurs de base sont les mêmes, mais les valeurs de surface sont bien différentes. » 

Notre vie sur la spirale. Sonia Path


Note du Journal Intégral : Dans leur ouvrage Spiral Dynamics, Don Beck et Christopher Cowan utilisent le terme vMème avec un petit 'v' en exposant. Comme se petit 'v' signifie valeur, soit value en anglais, Sonia Path a crée le terme "valmème" qui équivaut au terme "mème" utilisé dans nos précédents billets sur la Spirale Dynamique. L'auteure a traduit le terme anglais Purple par Pourpre alors qu'il est traduit par Violet dans les billets précédents du Journal Intégral.

Beige

Quand nous sommes nés, BEIGE domine la vie du nouveau-né à un moment où ses seules préoccupations semblent être de dormir, de profiter de la douceur du sein maternel et d’absorber la quantité nécessaire de lait. Cette phase est brève et on n’a que très peu d’informations sur elle autres que biologiques. 

Pourpre

Dès l’âge d’un mois, le bébé quitte le statut de nouveau-né pour celui de nourrisson. C’est dès ce moment que POURPRE commence à apparaître. Peu à peu, il devient conscient de la présence ou de l’absence de sa mère, et il se met en place des premières relations de cause à effet : tel comportement provoque son retour et de la nourriture, de l’attention ou de l’affection. La coupure, même très temporaire, de ce lien est une source forte d’anxiété et généralement vers quatre mois, le bébé commence à utiliser un objet transitionnel, le fameux doudou ou la peluche qui l’accompagnera pendant une bonne partie de son enfance et jouera des rôles divers selon les niveaux de la Spirale Dynamique. L’objet transitionnel est investi d’un pouvoir symbolique et magique permettant d’assurer la sécurité.

 Plus tard, vers douze ou quinze mois, le langage fait son apparition et au début, les termes employés sont souvent liés aux deux premiers niveaux d’existence et concernent le bien-être physique et la famille : dans toutes les cultures, « maman » est un des premiers mots dits par l’enfant. POURPRE joue un rôle majeur dans toute la petite enfance où le nourrisson vit dans un monde magique. Les animaux parlent, et on peut échanger avec eux. Les contes dits le soir avant le sommeil sont un plaisir inépuisable, et peu importe si la même histoire est racontée des dizaines de fois.


Le sentiment de sécurité ou d’insécurité que l’enfant développe pendant cette phase POURPRE l’accompagne pendant toute sa vie. Selon les cas, il conserve les aspects positifs de ce valmème que sont le partage et l’attachement aux liens familiaux ou il en garde des aspects plus négatifs comme une certaine forme de crainte ou de superstition. En mettant l’enfant très jeune en crèche ou en nourrice et en multipliant les familles monoparentales ou recomposées, notre culture ORANGE crée souvent une perturbation de la mise en place de POURPRE malgré les efforts et les soins des parents : il n’est d’ailleurs pas étonnant qu’en compensation, c’est en ORANGE que sont apparus à la fois la thérapie, le coaching ou le développement personnel qui aident à corriger le problème, et de grandes industries de réactivation de POURPRE dont les productions Walt Disney sont sans doute le meilleur exemple. 

Rouge

Vers l’âge de deux ans, parfois plus tôt, le caractère de l’enfant change brusquement. Le plus doux des bambins devient un petit démon qui s’oppose à sa famille de toute son énergie. C’est la première grande crise de l’éducation que certains ont appelé la « petite adolescence ». L’enfant découvre le mot « non » et l’emploie dans toutes les situations et dans toutes les variantes : non au bain, non au repas, non au coucher, etc. Quand il veut quelque chose, il l’exige, quitte à le réclamer cinquante fois de suite et à se rouler par terre en hurlant dans une immense colère si les parents osent résister. Ce genre de crise est encore meilleure en public ; car elle est une démonstration de force pour l’enfant et qu’elle active bien souvent chez les parents la honte qui est un des moteurs de ROUGE. Quant aux règles familiales ou sociales existantes, elles sont faites pour être transgressées, et jeter des aliments, dessiner sur les murs et renverser l’eau du bain, en regardant les parents bien droit dans les yeux pour qu’ils comprennent bien la provocation, fait partie des joies de l’existence ! 


Le psychanalyste américain d’origine hongroise, René A. Spitz (1887-1974), a appelé cette période le stade du non et la considère comme le troisième indicateur du développement psychique de l’enfant (1). Il estime que la capacité de s’obstiner que l’enfant développe alors est le fondement de la communication humaine. En disant non, l’enfant apprend à juger, à exercer sa volonté et s’affirmer en tant que personne. Étape cruciale du développement de l’enfant nécessitant, de la part des parents, un subtil sens de l’équilibre, ROUGE est le moment où se bâtissent confiance en soi et assertivité. Si l’enfant est laissé trop libre d’exprimer le valmème, il risque de conserver une agressivité excessive et un sentiment que tout lui est dû. Inversement, s’il est trop contraint, il peut manquer durablement de capacité de décider, de s’affirmer et de maintenir une frontière psychologique et/ou physique saine entre lui et les autres. 

Bleu

A partir de l’âge de trois ans au plus tôt, plus fréquemment vers cinq ou six ans, commence une nouvelle phase du développement de l’enfant caractérisé par l’intégration de règles et la définition de limites. Les psychanalystes parlent de définition du Surmoi. Cette étape est celle de l’élaboration d’une structure morale de la psyché avec la découverte des concepts de bien et de mal ; parallèlement, l’enfant accepte les notions de récompense et de punition. Un ensemble de lois idéalisées est assimilé à partir des modèles que constituent les parents et des structures sociales comme la crèche ou l’école et en fonction de leur efficacité à provoquer un satisfecit et à éviter un châtiment de la part d’autrui. Fautes de capacités cognitives suffisantes, jusqu’à l’âge d’environ neuf ou dix ans, les règles sont considérées comme intangibles. Elles ne peuvent être modifiées et s’appliquent à tous. C’est la période où l’enfant fait la morale à ses parents et leur reproche leur façon de se conduire, les pousse à cesser de fumer, etc. Il respecte l’autorité, parfois plus celle de la télévision ou de l’instituteur que celle des parents.


Cette phase est un des grands derniers moments délicats pour les parents (2). Elle comporte trois pièges principaux. D’abord, BLEU ne doit pas démarrer trop tôt. Cela empêcherait la mise en place saine du niveau ROUGE et de l’indispensable sens de soi qu’il apporte. Ensuite, il s’agit de trouver un équilibre entre le trop et le trop peu. Trop de règles trop rigides, c’est le sacrifice exagéré du soi. L’enfant est obligé à l’excès de refouler ou de dissimuler certaines attitudes et d’en forcer ou amplifier d’autres. Il en résulte des souffrances psychologiques personnelles et un faux respect d’autrui générateur de problèmes de communication. A l’inverse, une absence d’interdits ne construirait pas un être libre, mais un adulte esclave de ses pulsions et durablement coincé en ROUGE avec tous les risques personnels et sociaux que cela implique. Enfin, les parents peuvent accompagner la sortie de BLEU afin de permettre la meilleure individuation possible de l’enfant. Trop tôt, cela le déstabiliserait inutilement par manque des repères nécessaires à l’équilibre de la personnalité ; trop tard, cela ne ferait que produire un manque de valorisation de soi et/ou créer des frustrations qui aggraveraient la crise de l’adolescence et son retour temporaire en ROUGE. 

Orange 

Dans nos cultures occidentales, les valmèmes précédents se mettent en place à des âges semblables chez la plupart des enfants. Sans doute parce qu’il est très récent, ce n’est pas le cas pour ORANGE. Certes, celui-ci imprègne tellement nos sociétés que toute personne en a au moins des traces, mais il existe un nombre non négligeable d’individus qui ne culminent jamais à ce niveau et se stabilisent en BLEU, voire en ROUGE. 

Le plus souvent, ORANGE commence à s’installer à partir de la crise de l’adolescence qui a été une contestation des règles familiales et sociales centrées en BLEU ou du premier job d’été qui apporte un peu d’autonomie ; il devient le niveau d’existence dominant au début de la vie active. Pour certaines personnes, c’est plus tard qu’a lieu ce changement. La difficulté potentielle liée à ORANGE est de vouloir qu’il démarre trop tôt. La plupart des parents sont conscients de l’extrême compétition qui existe dans nos sociétés ORANGE, et ils souhaitent que leurs enfants y réussissent le mieux possible. Cela conduit certains d’entre eux à les pousser dans une série d’activités qui n’est pas compatible avec leur développement cognitif et psychologique. 


Si en Chine, l’enseignement est gratuit et obligatoire, il existe, dès le primaire, des écoles privées fort coûteuses où l’enfant est assuré d’avoir les meilleurs professeurs, et d’être en relation avec les futurs dirigeants politiques et économiques du pays. Pour accéder à ces écoles, il faut réussir un concours d’entrée. Voici un exemple de question posée à des enfants de six ans : vue dans un miroir votre montre indique 1h15 ; quelle heure sera-t-il dans une heure trente ? Les enfants suivent donc des cours particuliers intensifs avant d’entrer au primaire, comme ils continueront à en suivre les années suivantes en plus des cours et pendant les vacances. 

La Fastrackids Academy propose encore mieux : un ‘MBA précoce’ pour enfants de trois à six ans ! A raison de deux heures de cours chaque jour, samedis et dimanches inclus, les bambins participent à des enquêtes de marketing fictives et élaborent des stratégies publicitaires « afin de mieux comprendre leur impact économique au quotidien ». Ils utilisent une simulation informatique pour gérer une ferme de manière à rendre l’élevage des moutons le plus rentable possible. Il existe déjà cinq écoles de ce type en Chine, et neuf autres devraient ouvrir prochainement. Les parents sont nombreux à vouloir une place pour leurs enfants : 60% des Chinois des grandes villes dépensent un tiers de leurs revenus pour l’éducation de leurs enfants. Ils espèrent que de telles écoles permettront à leur progéniture de sortir du lot quand il s’agit de trouver un emploi. 

Si on ne laisse pas chez un enfant le temps à BLEU de s’installer et de maîtriser les excès de ROUGE, il est illusoire de croire qu’il peut développer ORANGE. On n’obtient en fait chez lui qu’une variante de ROUGE et on le prépare à de graves difficultés d’intégration sociale. 

Vert 

Dans les pays dans lesquels VERT est fort, le valmème commence à émerger dès le début de l’âge adulte. Il faut dire que l’environnement social et notamment le système scolaire y prépare les jeunes dès l’enfance. Dans les pays culminant en ORANGE ou avant sur la Spirale Dynamique, il n’y a pas de constante sur les éléments qui font basculer une personne vers VERT, ni sur l’âge auquel cela se produit. Chaque individu peut voir ses conditions de vie évoluer d’une manière particulière et réagit en conséquence. 


Cependant, la multiplication du discours médiatique sur les problèmes environnementaux et sur l’accroissement des inégalités fait que ce changement a lieu de plus en plus tôt. Les cas les plus fréquents sont toutefois le passage vers la quarantaine, la fameuse crise de la « middlescence », ou au jeune âge adulte comme dans les pays centrés sur VERT : les jeunes diplômés sont de plus en plus nombreux à chercher à travailler dans des ONG. « A peine sortis de Polytechnique, d’HEC, de Sciences PO, de l’Essec, ou après quelques années en entreprise, ils frappent à la porte des associations caritatives. Renonçant à des carrières prometteuses et des salaires élevés, cette « génération humanitaire » se met au service des déshérités ou de la planète en danger. » 

Ce mouvement est de grande ampleur. Martin Hirsch, ancien président d’Emmaüs France qui sort d’ailleurs de Science Po et de l’ENA, se dit « submergé » par les candidatures. Philippe Lévêque, directeur général de Care France et ancien d’HEC, a dans son équipe un tiers de diplômés de grandes écoles de commerce. Ceux qui ont tenté cette aventure sont ravis : « Aujourd’hui j’aide les gens en difficulté, une vraie motivation. Je ne travaille plus pour renforcer la rentabilité d’un groupe. » Ces jeunes sont informés des problèmes du monde. Ils veulent agir pour réduire les inégalités et sont prêts à s’engager dans des parcours atypiques.

 Jaune et Turquoise 

Aujourd’hui, les individus ayant atteint le niveau JAUNE l’ont forcément fait au cours de leur âge adulte, dans des conditions de vie très particulières : il faut qu’ils aient rejeté ORANGE, puis qu’ils aient adhéré à VERT et l’aient expérimenté et rejeté à son tour, enfin qu’ils aient acquis les modes de pensée et de fonctionnement de JAUNE ! C’est relativement rare et lié à une histoire de vie particulière. Rien ne permet donc aujourd’hui d’imaginer quand et comment se mettra en place JAUNE dans le développement psychologique des individus lorsque ce valmème sera répandu et concernera une part significative de la société. 


La situation est ici la même que celle que nous avons décrite pour JAUNE, mais en pire. Pour qu’un individu atteigne TURQUOISE dans un monde qui est encore dominé par BLEU et ORANGE, il faut qu’il ait vécu et rejeté ORANGE, puis qu’il ait traversé une phase en VERT, avant de la quitter pour découvrir et expérimenter JAUNE, et enfin qu’il ait perçu les limites de ce dernier pour passer au suivant ! Avec de telles conditions, ce qui est étonnant c’est que Graves en ait rencontré six. 

(1) Les deux autres sont l’apparition du sourire à la vue d’un être humain vers deux mois (correspondant au début de la sortie de BEIGE), et l’anxiété et le repli en présence d’une personne inconnue vers huit mois (correspondant à POURPRE) 

(2) Une fois passé BLEU, l’éducation des enfants est plus faite par leurs pairs, l’école ou la société que par les parents eux-mêmes. 

Ressources 

Notre Vie sur la Spirale  Sonia Path. Blog Cercle Jaune Plus

Cercle Jaune Plus Blog de formation en Spirale Dynamique et laboratoire d'idées alternatives écrit par  Sonia Path 

Spiral Dynamics : Mastering values, leadership and change. Don Beck et Christopher Cowan


Dans Le Journal Intégral : Psychothérapie intégrative (1) et (2) - De la Chenille au Papillon

La Spirale Dynamique (1) - La SD (2) Évolution et Complexité - La SD (3) Un modèle évolutionnaire - La SD (4) Vers la Seconde Phase

La Spirale Dynamique à la première personne -