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jeudi 4 mars 2021

Vers une Santé Intégrale

J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé. Voltaire

Je ne sais pas si, comme moi, vous êtes saturés par le déluge d’informations, de polémiques et de théories en tous genres, souvent contradictoires (parfois fantasques ou carrément délirantes), diffusées par les réseaux sociaux et les médias depuis le début de la pandémie de Covid19. C’est ainsi que nous assistons, passifs et impuissants, à la guerre opposant les différents acteurs de la santé avec la mobilisation d'une armée d’anonymes, en soutien dans les tranchées numériques, qui se découvrent soudainement une vocation d’épidémiologiste, de virologue ou de vaccinologue ! Sans compter les émasquologues dont l'obsession consiste à retirer les masques en y mettant autant de passion que des ados soulevant  les jupes des filles.

Nous sommes ainsi pris en otage dans l'affrontement entre deux camps qui se renvoient, l'un l'autre, deux images caricaturales : d'un côté, l'image diabolique d'une techno-médecine totalement corrompue par des multinationales qui instrumentalisent la santé et la maladie pour en faire exclusivement des sources de profit, et de l'autre côté, l'image effrayante d'une médecine "naturelle" ou "holistique" aux mains des charlatans qui utilisent la pensée magique pour escroquer leurs victimes en souffrance !...  Devant ce "gloubi-boulga" aussi grotesque que régressif, vient un moment où l'on a envie de siffler la fin de cette guéguerre profondément infantile. 

Pour éviter l’infobésité, il faut prendre ses distances avec cette "infodémie" en se hissant vers une vision synthétique qui mettrait un peu d’ordre dans la confusion ambiante. C’est dans cette perspective que nous consacrerons ce billet à une approche intégrale de la santé, implantée dans de nombreux pays, dont l’ambition est de créer des liens entre les diverses approches de la santé et de la guérison. Cette vision intégrale vise à dépasser une approche disciplinaire, trop cloisonnée et trop spécialisée, pour développer une perspective globale capable de prendre en compte la santé dans toutes les dimensions – intérieures et extérieures, individuelles et collectives – où évolue chaque être humain. 

Un tel programme soulève bien des questions. Comment rassembler dans une vision synthétique la perspective de la médecine moderne hyper technique et celles des sagesses traditionnelles ? Comment assurer une continuité entre le monde extérieur objectivable du biologique et le monde intérieur et subjectif du psycho-spirituel ? Comment établir des ponts entre la médecine moderne, les médecines ancestrales, et les approches dites complémentaires ou alternatives ? Comment interconnecter l’individualité du patient au collectif du monde qui l’entoure ? 

Pour répondre à ces questions, Jean Luc Monsempès propose sur le site Coaching de santé, une série de quatre textes passionnants où il développe en profondeur les divers aspects d’une santé intégrale : Une approche intégrale de la santé – Santé intégrale et intégrative – Santé intégrale et évolution de la conscience – Santé intégrale et intentionnalité (voir Ressources). Nous vous proposerons ci-dessous deux extraits de ces textes dont un où l’auteur utilise le modèle des Quatre Quadrants de Ken Wilber, bien connu des lecteurs du blog, pour proposer une carte intégrale de la santé. 


 Coaching de Santé

Crée et animé par le docteur Jean-Luc Monsempèse le site Coaching de Santé a pour but de promouvoir le métier de coach de santé et de diffuser l’information la plus complète possible sur une vision globale, dynamique, systémique et responsabilisante de la santé individuelle et collective en valorisant le rôle du patient dans son processus de santé et de guérison. 

Docteur en médecine, Jean Luc Monsempès a exercé en France et surtout à l’étranger (Brésil, Sahara, Arabie Saoudite, Thaïlande) avec différentes organisations dont Médecins Sans Frontières. Il a également une longue expérience de l’entreprise en tant que directeur médical, marketing et opérationnelle d’une activité d’exportation dans l’industrie pharmaceutique. Sa troisième expérience professionnelle est celle de la formation continue, d’abord en tant que formateur, consultant et coach indépendant, puis en tant que dirigeant de l’Institut Repère pendant 16 ans.

Sa réflexion originale et synthétique sur la santé intégrale intéressera tous ceux qui sont fatigués d’assister à la guerre des égos et des récits opposant, de manière aussi violente qu'artificielle, les différents professionnels de la santé campés dans leur spécialité et leur paradigme comme sur un territoire à défendre contre les envahisseurs. Loin d’être un problème, la diversité des paradigmes, des théories et des pratiques est une richesse dès lors qu’une vision intégrale est capable de les mettre en relation à travers une approche globale et systémique qui prend en compte l’être humain tant dans sa totalité que dans sa diversité. 

Patrie de l'abstraction, de l'analyse et du cloisonnement disciplinaire, la France est, comme bien souvent en manière d'innovation, très en retard dans cette approche intégrale de la santé. Faites en l'expérience en tapant "Integral Health"  sur Google et vous verrez la multiplicité des sites anglophones qui y sont consacrés. Les polémiques d'arrière garde qui parcourent actuellement le champ médical montre que le temps est venu de rattraper ce retard et la réflexion passionnante du Dr Monsempès nous y invite.

Une approche intégrale de la santé. Jean Luc Monsempès 

Le terme anglais health provient du vieil anglais "hoelth" qui signifie intégrité, globalité et sécurité du corps, et qui a donné naissance au mot holistique. Le terme santé provient du latin "saluto" qui signifie préserver sain et sauf, et de "sano" qui signifie rendre sain, guérir, réparer, et ramener à la raison. La santé se rapporte donc à un "tout", une "intégralité" qui conserve ses qualités sans altérations, et qui concerne le corps et la raison. 

Le terme intégral se rapporte à ce qui est entier, à ce qui ne fait l'objet d'aucune restriction, d'aucune coupure, et ce qui réalise pleinement une qualité ou une caractéristique. Dans une définition d’une santé intégrale, c’est la santé qui se réalise pleinement. Ce qui implique que la santé n’est pas un état mais un processus avec des stades ou différents niveaux de santé, adaptés à des niveaux de conscience. Ce qui n’est pas restreint ou limité nécessite de l’espace et de l’ouverture. La santé intégrale se doit donc de proposer un cadre conceptuel et pratique en mesure de rassembler l’ensemble des connaissances et perspectives à propos de la santé. Ce qui ne fait l’objet d’aucune coupure nécessite des liens et une continuité plutôt que des divisions et des polarités. 

Les défis d’une approche intégrale de la santé

… Seule une approche véritablement holistique et évolutive de la santé est en mesure de répondre à ces défis. Mais le jeu en vaut la chandelle, car les gains potentiels sont d'une grande portée : il ne s’agit plus seulement de guérir les symptômes et de soulager la souffrance, mais de créer une prise de conscience favorable à un épanouissement du corps, du mental et de l'esprit, à une santé durablement en expansion, pour nous-mêmes et pour l'humanité. 

Ces buts peuvent paraître utopiques, et pourtant ils s’inscrivent dans le cadre de la définition de la santé par l'Organisation Mondiale de la Santé : « Un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité » et représente « l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soit sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale » Inscrite au préambule de la constitution de l'OMS en 1946, cette définition n'a pas été modifiée depuis. Elle implique la satisfaction des besoins fondamentaux de la personne, qu'ils soient physiques, affectifs, sanitaires, nutritionnels, sociaux ou culturels. 

En 2011, H. Hubber et coll. proposent dans le British Medical Journal une nouvelle définition de la santé à l’OMS « La santé est la capacité à s’adapter et à se prendre en charge face à des problèmes physiques, émotionnels et sociaux ». Cette nouvelle définition complète et transforme la précédente en y ajoutant deux distinctions majeures : on passe de la notion "d’état de santé" à celle de processus « "d’adaptation", et aussi des solutions extérieures du "droit à la santé" aux solutions intérieures : "se prendre en charge". La santé intégrale doit être capable d’inclure et mettre en pratique ces nouvelles perspectives de la santé. 

Une carte intégrale de la santé selon Ken Wilber - Jean Luc Monsempès 

 

… Comme le déclare Bateson, un réseau de communication relie le monde du dedans et le monde du dehors. Les problèmes ne viennent que des séparations et catégorisations que nous pouvons faire avec notre mental « La monstrueuse pathologie atomiste que l’on rencontre aux niveaux individuel, familial, national et international - la pathologie du mode de pensée erroné dans lequel nous vivons tous - ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de la nature.» dit G. Bateson. Comment dépasser les divisions et catégorisations mentales sources de souffrance humaines pour réunir sur une même carte les différents domaines de vie qui contribuent à ce « tout » ? 

Pour Ken Wiber, philosophe moderne et l’auteur de la "théorie intégrale", toute connaissance humaine sur un sujet se déploie dans quatre catégories distinctes, qui sont complémentaires et non en compétition. À ces quatre catégories de la réalité correspondent des modes de connaissance et des critères différents de validité de la connaissance. La carte intégrale commence en reconnaissant simplement que l'expérience humaine s'exprime de quatre façons : le biologique, le psycho-spirituel, le culturel et le social. Ces quatre aspects de notre expérience sont illustrés à la figure 1. 

Le côté droit de la carte contient les deux aspects de la vie que nous appelons extérieurs : le biologique et le social. Sur le côté gauche se trouvent les deux aspects de la vie que nous appelons intérieurs : le psycho-spirituel et le culturel. Les deux quadrants supérieurs, le biologique et le psycho-spirituel, sont des domaines personnels de développement. Les deux quadrants inférieurs du culturel et du social, sont des domaines de vie que nous développons et partageons avec les autres. Cette approche holistique englobe donc nos expériences intérieures et extérieures et nos expériences individuelles et partagées. Chacun de ces domaines doit être pris en compte lorsqu’on veut aborder la souffrance et la maladie de manière globale, et que l’on cherche à atteindre une santé et une vie plus riche de sens. 

Appliquons maintenant le modèle de la carte intégrale de Ken Wilber au thème de la santé, de la maladie et de la guérison. Cette carte nous donne accès à la notion de totalité si attachée à la notion de santé. Quand le corps subit des modifications objectivables (ce que nous appelons "l’événement"), ces changements peuvent être observés et interprétés selon les différentes cartes du monde du modèle intégral de Ken Wilber. 

La carte de l’objectif, "du physique et du biologique".

Dans une perspective matérialiste, la médecine conventionnelle focalise son attention presque exclusivement sur le biologique et le physique, à partir de critères observables et mesurables. Cette forme de médecine croit essentiellement aux causes physiques et biologiques des symptômes des maladies physiques, mentales et émotionnelles et par conséquent ses interventions seront chimiques et physiques (Chirurgie, Médicaments, Thérapie génique, Dispositifs médicaux, Modifications comportementales). Une personne est guérie lorsque des mesures physiques (respiration, cardiovasculaire, force musculaire...etc.) ou biologiques (constantes sanguines, hormonales…etc.) rentrent dans des "normes" déterminées de façon consensuelle (voir la carte du culturel). Cette carte du monde est celle de la médecine scientifique moderne, dont les formidables exploits ont quelque peu mis dans l’ombre les autres aspects de la santé, de la maladie et de la guérison. 

La carte du subjectif, du "psycho-spirituel individuel".

Des approches nouvelles comme la psycho-neuro-immunologie et l’épigénétique ont clairement démontré le rôle essentiel des états internes de la personne et du stress comme causes et aussi comme ressources de guérison des maladies mentales et physiques. D’autres études ont montré l’impact positif des techniques de visualisation, d’affirmation, de gestion du stress, de méditation sur de nombreux paramètres de santé. Cette carte se rapporte au vécu subjectif et relatif de l’événement médical (capacités, croyances et valeurs, identité et spiritualité). 

Ce vécu est interprété à partir de critères subjectifs (évaluation de la douleur, impact social et économique, handicap potentiel par rapport à des projets de vie.) La mesure est relative et intentionnelle car le niveau de santé est évalué en fonction des circonstances dans laquelle se trouve la personne, et aussi en fonction de ses projets de vie. L'âge, le sexe, le niveau de scolarité, le revenu et les caractéristiques psychosociales sont des facteurs qui impactent les différences de perception de l'état de santé. 

Cette carte très personnelle de la réalité est sans cesse influencée, d’une part par ce à quoi nous donnons du sens (projets de vie, rêves, valeurs) pour notre vie future, et d’autre part par des événements du passé qui peuvent s’opposer à leur réalisation. L'une des principales composantes de nos cartes personnelles de la réalité est celle des empreintes, c’est-à-dire des mémoires qui se forment dès le plus jeune âge et qui peuvent servir de racine aux croyances limitantes et/ou facilitantes que nous pouvons élaborer en tant qu'enfants. 

Certaines croyances limitantes résultent d'expériences douloureuses voire traumatiques qui ont été oubliées. Ces croyances vont déterminer, consciemment ou inconsciemment la manière de percevoir notre état de santé et ses possibilités de changement. De part son fonctionnement systémique, le cerveau pourra tenter de corriger lui-même les souvenirs négatifs ou les croyances sous la forme d'une réponse immunologique. 

Les approches subjectives et individuelles de la santé existent depuis la nuit des temps. Elles ont particulièrement développées dans les sociétés qui sont restées éloignées de la technicité de la médecine moderne. Ces médecines dites "traditionnelles" visent à rétablir l’équilibre de vie de la personne, par l’intercession de nombreuses forces ou esprits propres à chaque culture. Dans les pays occidentaux, l’intérêt pour ces approches dites "psycho-spirituelles" se retrouve maintenant dans ce qu’on appelle les médecines alternatives et complémentaires. 

La carte culturelle des "inter-subjectivités".

Le domaine de la santé sous forme de quadrants. Site Développement Intégral

La conscience individuelle d’une personne malade est intimement liée aux valeurs, aux croyances et aux visions partagées par la communauté d’appartenance. Nous parlons alors d’une anthropologie de la maladie. La façon dont la communauté considère une maladie particulière peut profondément impacter la manière dont l’individu affronte cette maladie, et influencer le cours de sa maladie physique. Cette carte inclut l’ensemble des facteurs intersubjectifs cruciaux qui influencent toute relation humaine. La relation avec les professionnels de santé, la définition du normal et du pathologique, la manière d’annoncer un diagnostic ou un pronostic, les croyances des soignants sur les possibilités de guérison d’une maladie… tous ces facteurs peuvent impacter le cours de la maladie ; 

Les statistiques médicales sont des cartes qui gomment les individualités et édictent des vérités pour tous et toutes ; Certaines maladies (dépression, ménopause, parasites intestinaux, crise de foie…etc.) ont une réalité très culturelle qui fait qu’elle existe dans une communauté et pas dans une autre ; La manière de labéliser les pathologies (par ex. les tumeurs ou les addictions..) donne un sens positif ou négatif à l’événement ; 

L’attitude de soutien de l’environnement proche (famille et amis) et distant (rôle de la prière et des intentions de guérison) jouent un rôle démontré dans l’évolution de l’état de santé ; La culture médicale dominante vis à vis de certaines maladies (maladies dites incurables, mortelles, handicapantes, maladie professionnelles ou non…etc.), ou vis à-vis des approches dites alternatives ou complémentaires (shamanisme, naturopathie, magnétismes, homéopathie, bols tibétains…) peuvent exclure certaines personnes de soins utiles ; 

Un comportement peut être considéré comme pathologique dans une société donnée (par exemple, la transe dans la culture occidentale) et normal dans une autre (par exemple, les transes rituelles en Afrique ou au Brésil). Une maladie (Coronavirus), peut être interprétée en tant que menace ou opportunité de remettre en cause la culture dominante (maladie du libéralisme, de la mondialisation ou de l’écologie). Les croyances religieuses sur les causes (faute et péché) et conséquence (punition et enfer) de certaines maladies vont également colorer tout événement médical. 

Selon les cultures, l’intérêt porté à un organe ou différentes parties du corps peut être différent. La culture occidentale porte toute son attention au cœur qui est la source de vie. Dans le Japon traditionnel, le siège de la vie est l'abdomen (hara) et ce dernier condense les significations que nous attachons en occident à la fois au cerveau et au cœur. 

Les valeurs et croyances collectives vont forger une sorte de dogme qui va profondément impacter les représentations de l’individu et ses possibilités de guérison. Les croyances des autres peuvent parfois s’insinuer en nous, comme un virus de la pensée, et se développer en nous de façon à ce qu’elles deviennent les nôtres. Nous pouvons mourir par conformité à une vérité collective. S’il n’est pas aisé de se définir en dehors de normes culturelles, c’est parfois un élément clé du processus de guérison. Guérir implique bien souvent de se libérer du "bruit de fond" de la pensée des autres, et redéfinir de façon autonome la direction que nous souhaitons donner à notre vie. 

La carte sociale et de "l’économie de la santé".

Cette carte est celle des relations d’un individu avec un environnement externe (observable) susceptible de contribuer à sa santé et sa guérison. Ce sont les facteurs sociaux, économiques et matériels qui sont peu souvent considérés comme faisant partie de l’entité de la maladie, mais qui sont comme pour les autres quadrants, causatifs de la maladie et de l’efficacité des soins. 

 Ce quadrant inclut des facteurs tels que l’économie (la possibilité d’avoir un travail et un revenu, de se loger et de se nourrir) ; les systèmes de soin (présence et organisation des infrastructures médicales, nombre de professionnels de santé, aménagement des locaux) ; l’accès aux soins (prise en charge, assurances maladie) ; les systèmes sociaux (allocations chômage, familiales, de logement et médecine du travail…) ; l’environnement physique (pollutions diverses) et humain (l’engagement social de l’individu). Tous ces facteurs vont jouer un rôle important dans les causes des maladies mais aussi dans les solutions apportées à ces mêmes maladies. 

L’interdépendance des quatre cartes de la santé.

Évolution des niveaux de conscience dans les 4 domaines de la santé. Coaching de Santé
 

Ces quatre domaines de notre expérience sont liés et interdépendants. Ils s'influencent toujours les uns les autres. Une vie psycho-spirituelle peu développée entraîne à la fois une physiologie perturbée et des relations insatisfaites avec le monde extérieur. Des relations perturbées mènent à une vie mentale perturbée et à une physiologie perturbée, et ainsi de suite. La carte intégrale nous rappelle la présence de ces interactions et nous oblige à aborder les relations entre chaque aspect de notre expérience. 

La guérison intégrale est souvent décrite comme "holistique". Un élément clé de la philosophie de Ken Wilber est le Holon, une notion issue des travaux d’Arthur Koestler. Pour Wilber, toute entité, tout concept, partage une double nature : une totalité en lui-même et la partie d’un autre tout. Par exemple, une cellule est une totalité et également une partie d'un tissu, d’un organe et d’un organisme. Les holons individuels sont des membres d'un holon social et culturel. Toute chose, depuis les particules de matière en passant par l’énergie et jusqu’aux idées, peut être considérée sous cet angle. De ce point de vue, toute chose est un holon. Ainsi l’infiniment petit du fonctionnement subatomique de nos molécules est, par l’intermédiaire de holons enchâssés, en lien avec l’infiniment grand de notre vie collective et spirituelle. 

Voyons comment chacun de ces quadrants peut faire une différence sur le plan de la maladie et de la santé. Une pathologie cardiaque a une composante biologique avec par exemple un rétrécissement des artères coronaires, une alimentation trop riche et un niveau de forme physique insuffisant. Le problème cardiaque comporte également une composante psycho-spirituelle, par exemple un mélange de stress excessif, d'anxiété et de dépression, et une composante interpersonnelle avec des relations malsaines et un faible niveau d'engagement social. Enfin, le problème cardiaque a une composante sociale, avec le stress d’un travail dépourvu de sens, la sédentarité, le manque aux soins de santé préventifs. Une approche globale d’une pathologie cardiaque ou de toute autre pathologie, mérite la prise en compte de toutes ces cartes de la maladie. 

Dans des pathologies aiguës, les efforts actuels de guérison de la maladie et de rétablissement se limitent bien utilement aux interventions biomédicales (médicaments, chirurgie, thérapies diverses) situées dans le quadrant supérieur droit. La détresse mentale pourra également être réduite à des anomalies neurobiologiques, un désordre hormonal, et traitée avec des antidépresseurs ou des anxiolytiques. Par contre, une pathologie chronique présuppose l’existence d’une cause non biologique au déclenchement et au maintien du problème de santé. 

Dans ces situations, nous devons élargir notre conscience aux différents domaines de vie qui participent à notre santé et à notre bien-être. Cette vision globale n’est pas toujours aisée, car la science moderne a tendance à réduire la vie à son expression la plus extérieure et la plus petite, en ignorant ses autres aspects. Dans nos sociétés occidentales, nous ne sommes pas en mesure de guérir définitivement ou de prévenir les pandémies actuelles de souffrances mentales et de mal-être, et encore moins d'atteindre une santé et une vie radieuses. Pour y parvenir, il est nécessaire d'aborder tous les aspects de notre vie, c’est-à-dire chacun des quatre quadrants. Cela exige une approche holistique authentique, une approche intégrale. 

Ressources 

Sur le site Coaching de santé  : Une approche intégrale de la santéSanté intégrale et intégrativeSanté intégrale et évolution de la conscience Santé intégrale et intentionnalité -

Dans Le Journal Intégral :  Introductions à la Vision Intégrale – Vous y trouverez une sélection des billets du Journal Intégral consacrés à la présentation de la théorie intégrale et des travaux de Ken Wilber. Psychothérapie intégrative (2 billets) 

L'approche intégrale : introduction aux quadrants  Site Développement Intégral

Une vue d'ensemble de la Théorie Intégrale - Un modèle global pour le XXIème siècle. Sean Esbjor-Hargens Site de Kevin Solinsky 

jeudi 17 janvier 2019

Une Insurrection des Consciences


Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. Albert Camus 


Il y a quinze mois, le 21 Septembre 2017, dans un billet intitulé Le Déni ou le Défi, j’écrivais ceci: « La crise systémique que nous vivons nous oblige à choisir de toute urgence entre la marchandisation ou le réenchantement, c’est-à-dire entre la soumission aux mécanismes de la quantité ou l’insurrection qualitative de la vie/esprit… Ne sentez-vous pas dans l'air ce climat d'insurrection qui commence à saturer l'atmosphère ? Quelle étincelle fera le contact explosif entre le feu de la vie et la foudre de l'esprit ? … Ne laissons pas aux violents et aux fanatiques l'usage exclusif de cette énergie insurrectionnelle. Mobilisons notre présence et notre attention au sein d'une intelligence collective qui canalise ce feu sacré pour le transfigurer en force créatrice. » 

Dans notre dernier billet, intitulé Le Fétichisme de l’Abstraction, nous expliquions la formule sibylline à travers laquelle nous présentons le Journal Intégral comme « la chronique d’une insurrection des consciences contre le fétichisme de l’abstraction ». L’observation du climat insurrectionnel, ces dernières semaines en France, confirme nos intuitions et conforte notre réflexion sur l’urgente nécessité d’un changement de paradigme face à une crise de civilisation qui pourrait bien être le signe annonciateur de son effondrement prochain. Ce billet-ci, consacré à l'insurrection des consciences, s'inscrit donc dans la continuité du précédent sur le fétichisme de l'abstraction et le complète, tant ces deux réalités sont pour nous indissociables. 

Ce climat insurrectionnel apparaît comme une réaction vitale face à un effondrement qui se manifeste tant par la dévastation de nos écosystèmes que par la marchandisation généralisée de nos sociétés et par de nombreux symptômes de régression psychique. La vitalité de cette réaction provient d'une sensibilité collective qui s'exprime à travers des formes originales, bien souvent inaudibles pour les tenants d'un pouvoir technocratique. Nous chercherons donc à dépasser les sempiternelles interprétations réductrices - économiques, sociales et politiques - pour continuer la modeste phénoménologie de l’insurrection esquissée dans des textes antérieurs, notamment Une insurrection spirituelle ou L’insurrection poétique

Notre méthode : distinguer la dimension qualitative de l'énergie insurrectionnelle et les différentes formes - violentes ou non-violentes - à travers lesquelles elle se manifeste et auxquelles on la réduit trop souvent. En puisant dans les cultures traditionnelles, nous ébaucherons une "énergétique de l'insurrection" pour saisir une dynamique échappant au réductionnisme analytique qui segmente, de manière artificielle et superficielle, une totalité sociale en évolution. Une telle réflexion peut être considérée, avec un peu d'ironie, comme une contribution au "grand débat national" impulsé par les autorités. Un débat qui cherche à réduire la vitalité créatrice de l'énergie insurrectionnelle à des formes acceptables par un système techno-marchand dont elle cherche précisément à s'émanciper !...

L'Imprévisible

Le 8 Novembre 2018, en exergue du billet intitulé L’évolution créatrice, je proposais cette citation de René Char : « Nous demandons à l’imprévisible de décevoir l’attendu. » Et l’imprévisible eut lieu quelques jours plus tard sous la forme d’un soulèvement populaire qui attestait l'irruption des "Invisibles" dans le champ de la visibilité sociale et médiatique. Si l'imprévisible sert de médiation entre l'invisible et le visible c'est parce qu'il exprime la dynamique de l'évolution créatrice : à partir d'une émergence spontanée se développe un mouvement irréversible qui se manifeste à travers des formes novatrices.

Quelles que soient les scories que comporte le mouvement des gilets jaunes, quels que soient les parasitages dégradants, voyons que, dans le soudain redressement des courbés, dans la vocifération des ignorés, dans l’exaspération des derniers de cordée, il y a la revendication d’hommes et de femmes, de vieux et de jeunes, d’être reconnus comme êtres humains à part entière. Edgar Morin

Ces paroles d'Edgar Morin font écho à celles prononcées par la philosophe Simone Weil qui témoigne de la grève des ouvrières de la métallurgie durant le Front Populaire en 1936 : "Dans ce mouvement, il s'agit de bien autre chose que telle ou telle revendication particulière, si importante soit-elle... Il s'agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaisser en silence pendant des mois, des années, d'oser se redresser, se tenir debout. Prendre la parole à son tour."

Que peut-on comprendre à l’insurrection des consciences en réduisant la force insurrectionnelle aux formes à travers lesquelles elle se manifeste ? Bien au-delà du prix de l’essence, le vrai problème c’est la perte de l’essentiel qui donne un sens à la vie et une cohésion aux communautés humaines. Perdre l’essentiel c’est réduire l’être humain à sa fonction économique de producteur/consommateur mais c’est aussi fragmenter les communautés humaines en monades individuelles et isolées qui en viennent d’abord à s’ignorer puis à se combattre.

L'insurrection des consciences n'est pas  réductible au redressement de la courbe du chômage ou à celle du pouvoir d'achat. Elle vise à redresser la tête des hommes, courbés sous le joug d'un système inhumain, afin qu'ils puissent retrouver le sens d'une verticalité sans laquelle aucune dignité n'est concevable. C'est la réaction d'une vitalité créatrice à  la violence technocratique qui nie la dignité et la sensibilité des individus en contestant leur qualité d’être humain pour les réduire à une fonction de simples agents économiques dans la grande mécanique du marché. "Quand on prive le gens de dignité, vient un moment donné où ils demandent réparation" Michel Onfray.

Ce sont des besoins vitaux de sens, de justice et de reconnaissance qui animent une insurrection des consciences. Le besoin de sens est celui d'une liberté en quête d'un idéal et d’une transcendance. Le besoin de justice est celui d'une égalité en quête d'humanité et de dignité. Le besoin de reconnaissance est celui d'une fraternité en quête de solidarité et d'appartenance.

Le Jaune et le Noir 


Évoquant le mouvement des "Gilets Jaunes" dans un texte intitulé Les raisons de la colère, Raoul Vaneigem écrit : « Le trou noir de l’efficacité rentable absorbe peu à peu la joie de vivre et ses galaxies. Sans doute est-il temps de reconstruire le monde et notre existence quotidienne. ». 

Filons la métaphore astronomique avant de risquer une interprétation énergétique : les images de foules en jaune font penser à l’éruption d’une lumière qui se libère de l’énorme pression exercée par le trou noir de l’efficacité rentable. Symboliquement, cette fluorescence apparaît dès lors comme surgissement d’une énergie lumineuse – celle de la vie/esprit – longtemps comprimée par un système inhumain régi par ces deux formes complémentaires que sont le fétichisme de l’abstraction (sur le plan culturel) et le fétichisme de la marchandise (sur le plan social). 

Un tel système freine et bloque la circulation de cette énergie qui s’accumule dans l’individu comme dans la société sans pouvoir s’exprimer et s’échanger, se transformer et se libérer. Cette obstruction de la vie/esprit suscite en l’être humain une pression extraordinaire à l’origine d’une détresse spirituelle, d’une angoisse existentielle, d'une destructuration sociale et de nombreuses pathologies psycho-corporelles. 

Arrive le moment de crise où cette énergie, comprimée comme dans une cocotte-minute, se libère selon un processus décrit par Émile Zola : « Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. »  Quand on nie la dimension qualitative et sensible de la vie humaine au profit d'une vision comptable, il ne faut pas s'étonner que  des explosions sociales témoignent d'un malaise profond qui est celui d'une civilisation en crise, incapable de répondre au besoin vital de sens inhérent à la conscience humaine.

Face à la dimension spectaculaire de tels phénomènes, il convient de ne pas être sidéré, fasciné ou hypnotisé par la façon dont la compression de l'énergie vitale se libère sous  forme de violence explosive. Il s’agit plutôt de comprendre et de maîtriser les lois de l’énergie humaine enseignées par toutes les voies de sagesses. Une telle connaissance doit permettre de canaliser la puissance explosive de ce feu sacré pour le transmuer en force créatrice plutôt que de se laisser emporter dans l'impasse d’une fragmentation destructrice.

Une acupuncture sociale


Hermès (le Mercure latin), messager des Dieux chargé de transmettre les nouvelles est aussi le gardien des carrefours. Les ronds-points sur lesquels se rassemblent les "Gilets Jaunes" expriment aussi leur volonté de réguler la circulation d’une parole qui leur a été confisquée par une idéologie dominante s'exprimant ad nauseam à travers les médias de masse, propriétés de l'oligarchie.

Dans une société désormais totalement atomisée par quarante ans d’hégémonie d’idéologie néolibérale et de règne d’un capitalisme rentier et spéculatif, il n’y a plus guère de collectifs mais uniquement des individus, des particules élémentaires prises dans des mouvements browniens, qui essaient de retrouver un peu de chaleur humaine et de sens en se référant à des communautés mi réelles mi fantasmatiques. Le club des convivialistes 

En ressemblant à de grands "chakras" ou à des points d'acupuncture - ces nœuds énergétiques décrits dans les traditions spirituelles - les ronds-points deviennent des lieux où se renouent, dans le feu de l’action, certains liens de solidarité détruits par le fétichisme marchand. En libérant une énergie collective, ces liens tissent à nouveau le sens du commun. En stimulant des ronds-points névralgiques, cette forme d’"acupuncture sociale" rétablit une circulation d'énergie dans le corps social. Beaucoup de reportages décrivent le même phénomène : « Là où il n’y avait plus qu’isolement et désolation on ressent à nouveau la chaleur et la joie d’être ensemble. » Le Club des Convivialistes

Ces "Aventins" que sont les ronds-points contemporains redisent, tout simplement, le plaisir d’être ensemble pour être ensemble. Ce qui est une efficace manière de lutter contre une technocratie de plus en plus abstraite, considérant avec mépris un peuple débile, incapable de comprendre, comme le signalait il y a peu un dirigeant de la majorité politique « l’intelligence et la subtilité de l’action gouvernementale »… C’est une socialité de base, rassemblant ce qui est épars que l’on retrouve autour des feux ponctuant les ronds-points. Ces feux sont comme autant de foyers où l’on se tient chaud et où se concocte le renouveau des solidarités organiques, cause et effet de toute société… Il y est question de générosité, d’entraide, d’échange et autres valeurs essentielles. Ce qui reste incompréhensible, parce que quelque peu archaïque, à des élites purement rationalistes, ayant quelque mal à comprendre l’importance de l’immatériel. Michel Maffesoli

Beaucoup de commentateurs se sont étonnés de l'originalité du mouvement des "Gilets Jaunes" qui, par son émergence spontanée sur les réseaux sociaux, son refus des leaders et des représentants, des médiations institutionnelles et des corps intermédiaires, son enracinement territorial et sa forte féminisation, sa posture transpartisane et son horizontalité, son expression comme ses modes d'action, ne correspond pas aux normes habituelles de la tradition contestataire, syndicale ou politique. Ce mouvement apparaît comme la réactivation d'une sensibilité collective qui, face à l'individualisme et à "l'ultra-moderne solitude", retrouve le sens du commun et de la solidarité en tissant des liens humains à partir d'affects partagés.

Il semble que ce mouvement soit l'expression actuelle et singulière d'un courant insurrectionnel qui se développe depuis des années, dans le contexte d'une crise de civilisation, sur la planète et sous diverses formes, comme une "puissance destituante" qui remet en question les paradigmes dominants. C'est dans cette perspective que nous avons rendu compte dans Le Journal Intégral des divers évènements ayant participé au "mouvement des places" - les Indignés espagnols, Occupy Wall Street, les révolutions arabes, Nuit Debout-  tout comme nous avons évoqué la lutte des Zadistes pour de nouvelles formes de vie et de pensée.

Cette "puissance destituante" est celle d'une sensibilité collective dont les manifestations échappent aux logiciels explicatifs des interprétations dominantes. Il ne s'agit donc pas de projeter sur ces mouvements les interprétations abstraites habituelles, mais de développer une sensibilité empathique et une observation participante qui leur correspondent. C'est en ce sens que l'approche énergétique traditionnelle nous paraît tout à fait légitime pour rendre compte d'une dynamique sociale qu'une analyse sectorielle ne peut saisir que de manière fragmentée et réductrice, chosifiée et superficielle.

Le Feu Sacré


Dans les grandes cultures traditionnelles, l’être humain est considéré comme un organisme vivant, sentant et conscient à l’intérieur duquel s’opère une circulation d’énergie entre ce deux pôles, matériel et spirituel, que sont la Terre et le Ciel. Cette circulation énergétique - de bas en haut (transmutation) et de haut en bas (inspiration) - s’effectue à travers divers strates : la matérialité physique (pied), le feu de la vie (sexe), la lumière de l’âme (cœur) et la vibration de l’esprit (tête).

Quand le fétichisme de l'abstraction cristallise le mental jusqu'à le couper d'une inspiration supérieure, celui-ci se transforme en une sorte de "coiffe" intellectuelle (rationaliste et technocratique) qui empêche la libre circulation de l’énergie vitale entre Terre et Ciel. Ce qui a pour conséquence une pression et une compression énergétique à l’origine des nombreux problèmes individuels et collectifs évoqués précédemment.

Si on peut qualifier l'insurrection de feu sacré, c'est qu'elle relève d'une poussée verticale propre à l'instinct vital. L'étymologie permet de mieux comprendre cette dynamique puisque le mot "insurrection" est emprunté au bas latin "insurrectio" : "action de s'élever" (in : dans ou vers et surgere : surgir). Ce mouvement d'insurrection naît du surgissement intérieur des forces créatrices de la vie animées par le souffle libérateur de l'esprit.

Issue des profondeurs de l’instinct vital, une énergie insurrectionnelle va donc chercher à transformer, à renverser, voire à détruire, tout ce qui entrave la circulation harmonieuse entre les racines telluriques et les branches spirituelles de cet arbre de vie et de connaissance qu’est l’être humain. L'énergie insurrectionnelle émerge des profondeurs instinctives comme un feu sacré en quête du souffle inspiré qui permet à la vie de se libérer de la pesanteur matérielle. Cet élan libérateur et transcendant qui anime la force insurrectionnelle fait qu’elle est absolument irréductible aux diverses formes auxquelles on voudrait la réduire et dans lesquelles on voudrait l’enfermer.

L'insurrection c'est - dans le double sens du terme - la manifestation de la vie/esprit contre tout ce qui l'empêche de se développer. Le sens de la vie est celui de son développement continu. Quand ce développement est interrompu, le sens est interdit. C'est cette interdiction que transgresse le feu sacré à travers un puissant élan vital qui libère la parole, la pensée et l'action.

Effrayés par les incendies à travers lesquels il se manifeste, les technocrates cherchent à éteindre ce feu sacré au lieu de le canaliser pour en faire le moteur d'un saut évolutif rendu nécessaire par la crise de civilisation et les risques d'effondrement qu'elle préfigure.

Tous les grands visionnaires qui ont fait évoluer l’humanité furent des insurgés contre l’ordre établi, qu’il soit social ou politique, culturel ou spirituel. Rien de grand n’a été fait dans l’histoire qui ne soit animé par ce feu sacré capable de renverser et de transformer  les formes dégénérées qui font obstacle à la force créatrice de la vie/esprit. Cette "puissance destituante" du feu sacré est toujours synchrone à l'émergence de formes inédites à travers lesquelles se manifeste cette force créatrice.

L'insurrection des consciences maîtrise, canalise et utilise les forces destructrices, liées à la spirale infernale de l'effondrement, pour permettre l'émergence de nouvelles formes inspirées par la spirale évolutive de la vie/esprit.

Attention ! Quand s’éteignent les lumières de la conscience, s’allument les bûchers de la violence. Seule la profondeur radicale d’une vision inspirée est à même de canaliser et de transmuer la puissance d'une énergie insurrectionnelle. Ce processus de transmutation permet d'éviter une explosion de violence qui sera récupérée par le système pour renforcer une emprise dont cette énergie cherche précisément à se libérer.

Violences

La construction d’un monde nouveau et la résolution de ne jamais y renoncer démantèleront plus sûrement le vieux monde que l’affrontement rituel des lacrymogènes et du pavé. Raoul Vaneigem 

C'est bien souvent un profond désir d'auto-destruction qui s'exprime dans la fascination adolescente et suicidaire pour la violence. Il faut se guérir du premier et se libérer de la seconde pour opérer la distinction subtile et essentielle entre la force insurrectionnelle et les formes de violence à travers lesquelles elle se manifeste bien souvent, faute de pouvoir s'exprimer autrement. Une fois opérée cette distinction, il faut être assez inspiré pour donner à la force insurrectionnelle une forme correspondant aux exigences de radicalité, de sens et de transcendance qui l’animent.

Avant d’être le refus de la violence, la non-violence c’est la reconnaissance de la puissance créatrice de la vie/esprit telle que Gandhi, Martin Luther King ou le vieux Mandela l’ont incarné." La non-violence ce n’est pas simplement ne pas être violent ; c’est aussi agir positivement pour résister à l’oppression et faire naitre le changement". Gandhi 

Pour distinguer la force insurrectionnelle des formes à travers lesquelles elle peut se manifester, il faut opérer la distinction entre trois types fondamentaux de violence - institutionnelle, révolutionnaire et répressive - décrits par l'évêque brésilien Dom Helder Camara : « La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » 

Partie intégrante de la violence institutionnelle, la "violence symbolique" évoquée par Bourdieu est un monopole d’interprétation véhiculé par l'idéologie dominante qui interdit aux dominés de penser la réalité de leur aliénation. C’est ainsi que, bien souvent, les dominés donnent à leur souffrance un sens fourni par l'idéologie dominante et ses institutions. Jadis ce sens était religieux, il est devenu aujourd'hui celui d'un fondamentalisme marchand qui utilise le champ sémantique de l'économie : la quête d'une puissance créatrice est ainsi réduite à celle du pouvoir d'achat !... 

Le déni de la violence sociale est cette forme suprême de violence à laquelle Bourdieu donnait le nom de violence symbolique (Frédérique Lordon). La violence symbolique tend à créer chez ceux qui la subissent un conflit entre leurs ressentis et leurs représentations. Ce conflit interne crée un effet de sidération qui tend à neutraliser toutes pensées et toutes actions émancipatrices.

Parce qu’elle cache la vérité à travers un langage dévoyé, la violence symbolique est une malédiction (du latin male-dicere : mal dire). Dans une formule devenue célèbre, Albert Camus a décrit les conséquences de cette malédiction : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Le retour aux sources d’une présence vivante permet de se délivrer d'une telle malédiction à travers des formes créatrices et un langage inspiré où s'expriment le flux vibrant de la sensibilité.

La violence symbolique est une malédiction qui se retourne toujours, à un moment ou à un autre, contre les apprentis sorciers qui ont trahi le mouvement créateur de la vie pour promouvoir leurs intérêts.

Une abstraction totalitaire


De nos jours, il vaudrait mieux parler de violence technocratique que de violence symbolique dans la mesure où le monopole d’interprétation des dominants relève d’une abstraction totalitaire qui dénie et dévalorise les liens symboliques, les visions créatrices et les élans transcendants inhérents à la conscience humaine depuis l'aube des temps.

Et s'il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd'hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l'être humain à une existence sans aucune verticalité. Abdennour Bidar

La violence technocratique est, dans son principe même, une entreprise réductionniste. Réduction des exigences qualitatives à des besoins quantifiables. Réduction de la puissance d'agir à un pouvoir d'achat. Réduction d'une insurrection spirituelle à une révolte politique. Réduction d'une crise de civilisation à des solutions technocratiques. Tout ceci peut être résumé symboliquement par la tentative prosaïque de réduire la quête du sens à la baisse du prix de l'essence.

Les albums d'Astérix évoquaient un village d'irréductibles gaulois qui résistent à l'envahisseur. L'irréductibilité est cette force insurrectionnelle qu'il faut cultiver et développer pour garder son intégrité face à l'emprise réductionniste de la technocratie.

Si l'énergie insurrectionnelle apparaît si effrayante, c'est qu'elle est dotée d'une puissance subversive qui oblige à modifier notre vision du monde ainsi que les modes de vie et de pensée qui en découlent. Que d'efforts déployés par les uns et les autres, dominants et dominés, pour occulter cette puissance subversive au profit d'une même inertie ! Cette stratégie d'évitement consiste à se focaliser sur l'une ou l'autre des diverses formes prises par cette puissance subversive, sans établir de liens entre celles-ci : révoltes fiscales, colères sociales, rébellions politiques, émeutes économiques, revendications identitaires, crises existentielles, querelles idéologiques, contestations culturelles, controverses spirituelles, etc....

Il ne s'agit en aucun cas de minimiser ces diverses formes de révolte ni d'en contester leur légitimité mais de comprendre que toutes sont liées parce que chacune d'elles est l'expression particulière d'une même force insurrectionnelle qui les anime et les transcende. Ne pas distinguer la dynamique d'une force vitale et ses diverses formes d'expression, c'est établir des séparations artificielles et proposer des solutions superficielles qui reconduisent une violence technocratique alors même que l'on cherche à s'en libérer.

Qu’elle soit issue de la droite économique ou de la gauche rationaliste, l’abstraction technocratique identifie les êtres humains à leurs dimensions extérieures, susceptibles d’être objectivées et quantifiées, avec une tendance à négliger, voire à nier, leur intériorité éthique, culturelle et spirituelle. Reprenant les codes abstraits de la domination techno-marchande, la plupart du temps les dominés pensent leur aliénation et nomment leur souffrance dans le langage (économique) des dominants en laissant dans l'ombre les fondements culturels et spirituels de leur mal-être comme de leur révolte.

Par une forme de mimétisme monstrueux, les dominés utilisent donc le même logiciel - économique - que les dominants, comme si celui-ci n'était pas à l'origine de leur aliénation. Et ce, alors même, que toute la critique radicale de l'économie politique montre que, bien loin d'être la science que l'on prétend,  l'économie est une construction idéologique dont la conséquence est la destruction de tous les milieux de vie - naturels, humains et culturels - vampirisés par ce "sujet automate" qu'est la valeur (voir Critique de la Valeur).  

Se libérer de la violence technocratique c'est oser briser le monopole d'une interprétation abstraite qui travestit la complexité du réel avec les mots du pouvoir en réduisant la dimension immatérielle de l'être à celle, comptable, de l'avoir. Il nous faut sortir d'une posture économique qui domine l'environnement afin d'en exploiter les ressources, pour entamer une démarche écosophique qui est celle d'une participation sensible à un milieu d'évolution.

On ne pourra réenchanter notre relation au monde qu'en réinstaurant dans la conscience collective comme dans le champ culturel, la légitimité des dimensions sensibles et affectives, imaginaires et symbolique, immatérielles et spirituelles.

« Il y a dans toute lutte un côté que l’on peut nommer spirituel… C’est cet aspect symbolique qui est le cœur battant de ces régulières révoltes des peuples, dont le phénomène des gilets jaunes est l’expression contemporaine. Cet aspect est la ressource indomptable de la force morale. » Michel Maffesoli

Une nouvelle vision du monde

On ne répond à une crise de civilisation ni par une aumône, ni par des bricolages politiques, ni par des solutions technocratiques, mais par une vision du monde inspirée qui ouvre sur un nouvel horizon de sens.  

Dans nos sociétés de l'information en mutation constante et en complexité croissante, seule une vision globale et dynamique est à même de créer la forme complexe et évolutive correspondant à la force vitale et créatrice de l'énergie insurrectionnelle.

Contre le réductionnisme technocratique, une approche intégrative considère chaque phénomène dans son contexte relationnel, comme un élément d'un ensemble dont il ne peut être séparé. Chacune de ces totalités est elle-même perçue comme l'expression d'une dynamique évolutive au sein d'un développement historique rythmé par des cycles d'émergence et de croissance, de maturité et de dégénérescence.

Tel est le sens de l'insurrection culturelle véhiculée par les avant-gardes créatrices et cognitives : affirmer la vision intégrale d'une spirale évolutive pour ne pas se laisser emporter par le courant réductionniste d'une spirale infernale qui conduit à une régression anthropologique comme à un effondrement écologique.

Bien souvent, dominants et dominés sont objectivement complices dans leur déni d'une énergie insurrectionnelle qui pourrait subvertir les constructions idéologiques à la base du système institutionnel. De tous temps les dominés défendent passionnément le système qui les aliènent jusqu'à jour où ils deviennent capables de le déconstruire en le dénaturalisant :  ce qui semblait être hier une évidence aussi naturelle que l'air que l'on respire apparaît alors comme une construction culturelle et historique dont peut entrevoir la généalogie et le dépassement. Cette déconstruction est synchrone avec la prise de conscience de la violence symbolique dont les dominés étaient jusque-là les victimes consentantes.

Aujourd'hui, la violence symbolique est incarnée par le visage du technocrate qui ne sait rien du Tout qui fonde les communautés humaines. Mais c'est du temps et de l'énergie perdus que de se focaliser sur les incarnations d'un système désincarné, d'autant plus irresponsables qu'elles sont les clones interchangeables d'une abstraction inhumaine, les produits conformes d'un imaginaire aliénant dont chacun d'entre nous est le complice plus ou moins conscient.

Nous nous faisons complices du système qui nous aliène dès lors que nous n'avons pas éveillé notre conscience, décolonisé notre imaginaire, exercé notre pensée critique, libéré notre psyché et délivré nos comportements de l'emprise qu'il exerce sur nous. A l'instant où l'esclave décide qu'il ne sera plus esclave, ses chaînes tombent (Gandhi). Une telle entreprise demande une énergie, une concentration et une persévérance telles que beaucoup y renoncent en se faisant les collaborateurs dévoués et les promoteurs enthousiastes de leur propre aliénation.

La toute-puissance infantile propre au narcissisme contemporain est à l'origine de cette pensée magique qui consiste à croire que l'on peut changer la société sans de changer soi-même !...  Cette pensée magique est à l'origine de tous les totalitarismes qui veulent imposer aux individus une organisation sociale qui ne correspond pas à leur état d'esprit.

Ce que nous enseigne nombre de traditions spirituelles c'est que la première des insurrections à mener s'effectue contre l'emprise de cette conscience séparatrice qu'est l'égo. Ce mouvement de libération intérieure inspire et nourrit de sa force visionnaire toutes les autres formes de lutte et de libération. Pour se révolter contre cette influence que la société exerce naturellement sur lui, l'homme doit au moins en partie se révolter contre lui-même. M. Bakounine


Transformations individuelles (subjectivité), culturelles (intersubjectivité) et sociales (structures objectives) doivent s'effectuer de manière synchrone pour permettre le saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain. Une telle démarche, à la fois systémique et dynamique, est au cœur d'une vision intégrale et d'une synthèse évolutionnaire, qui nous libèrent de l'emprise abstraite du système techno-marchand.

Quand on ne veut plus se contenter des miettes, il faut avoir le courage d'imaginer collectivement les plans d’une boulangerie. Vous ne changerez jamais les choses en vous battant contre la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rendra l'ancien obsolète (R. Buckminster Fuller).

Le problème est que beaucoup de ceux qui sont animés par le feu sacré d'une énergie insurrectionnelle n'ont pas développé la vision et le modèle qui permettraient de canaliser et d'exprimer cette énergie radicale à travers une forme novatrice. Ils cherchent à se libérer de leur aliénation en utilisant les modèles qui sont à l'origine de celle-ci. C'est ainsi qu'ils cheminent sur un cercle vicieux les conduisant à une impasse.

La démarche réductionniste et la posture de l'expertise sont au cœur d'une violence technocratique véhiculée par un clergé progressiste dont le rationalisme obtus et le positivisme honteux sont fondés sur le déni du sensible, du symbolique et de la transcendance, identifiés par ces clercs comme des vecteurs de l’obscurantisme religieux alors même qu'ils sont ceux d'une vitalité créatrice animée par un élan spirituel. C'est ainsi que le progressisme apparaît de nos jours comme une idéologie d'autant plus aliénante qu'elle se réclame de l'émancipation pour mieux enfermer les individus dans une vision très réductrice d'eux-mêmes et du monde.

Quand l’insurrection des consciences remet en question le progressisme technocratique, la tentation est immense d'un grand retour en arrière. Il faut résister à ce fantasme nostalgique qui passe par la fascination romantique pour des visions du monde réactionnaires, conservatrices ou autoritaires. Résister à la pulsion rétrograde tout en refusant les impasses du progressisme technocratique, tel est le défi paradoxal des temps qui viennent.

Un défi que l'on relève en participant de manière créative à la dynamique évolutive de la vie/esprit. C'est dans ce contexte évolutif qu'émerge une  vision non-duelle qui synthétise conservation et progrès dans une perspective évolutionnaire et qui associe sensibilité concrète et raison abstraite dans une vision intégrale. (Lire à ce sujet L’évolution créatrice et Vers une synthèse évolutionnaire

Ressources 

Les raisons de la colère  Raoul Vaneigem -  Site La Voie du Jaguar 

Le convivialisme, un programme pour les "Gilets Jaunes" ?  Le club des convivialistes - Site L’Obs 


La couleur jaune d’un gilet a rendu visibles les invisibles  Edgar Morin - Site Médiapart

La souffrance de la réification et le mouvement des gilets jaunes  Benoît Bohy-Bunel Site Critique de la valeur. Un texte important inspiré par la critique de la valeur.

La gauche, les "gilets jaunes" et la crise de la forme sujet Clément Homs Site Critique de la Valeur

Le Fil d’Ariane  Blog de La Licorne. 

Dans Le Journal Intégral : Le fétichisme de l’abstractionLe fétichisme de la marchandise - L’évolution créatriceVers une synthèse évolutionnaire - Introductions à la Vision Intégrale - Le Déni ou le DéfiUne insurrection spirituelleL’insurrection poétiqueDe quoi la Zad est-elle le nom ? - La Troisième Révolution - Les trois billets de la série Experts et Visionnaires -

Voir les billets sélectionnés dans les libellés Critique de la Valeur, Sortir de l'économie et Insurrection des consciences  

jeudi 19 avril 2018

Vers une Synthèse Evolutionnaire


Nous sommes au cœur d'une mutation où s'annonce un renversement de perspective. Raoul Vaneigem 

Vers la synthèse entre Intégralisme américain et Progressisme européen

Nous venons de consacrer nos huit derniers billets à trois livres qui témoignent, chacun à sa façon, du saut évolutif et conceptuel effectué par des avant-gardes intellectuelles et culturelles inspirées par une même Vision Intégrale. Face à une crise systémique qui rend nécessaire l’émergence d’un nouveau paradigme, la Vision Intégrale permet de mieux comprendre, loin de la fragmentation disciplinaire et du réductionnisme dominant, la complexité de l’expérience humaine vécue dans ses multiples dimensions, intérieures et extérieures, individuelles et collectives. 

Cette Vision Intégrale est l'expression contemporaine d’une sensibilité évolutionnaire enracinée dans une longue généalogie. A la différence de cette théorie scientifique qu'est l'évolutionnisme à laquelle on ne peut la réduire, l'approche évolutionnaire est globale : elle consiste à vivre, percevoir, ressentir et se représenter l'évolution du monde et de l'être humain, des subjectivités et des cultures comme des sociétés. Dans ce billet nous évoquerons les différences historiques et culturelles qui existent entre Europe et États-Unis pour mieux comprendre la façon dont cette sensibilité évolutionnaire s’est incarnée sur les deux continents à travers l’intégralisme américain d’une part et le progressisme européen de l’autre. Alors que l’intégralisme américain s’est concentré sur l’évolution individuelle et culturelle, le progressisme européen s’est plutôt focalisé sur le progrès social et politique.

Si l’intégralisme américain a permis une percée de la pensée évolutionnaire, notamment grâce aux apports très significatifs des modèles développementaux, il véhicule, de manière souvent inconsciente, certains stéréotypes d’un imaginaire capitaliste qui fonde historiquement la culture américaine. Quant aux progressistes européens, suite au long combat mené contre l’hégémonie culturelle de l’Église, ils considèrent trop souvent toutes formes de transcendance ou de spiritualité comme autant d'"opiums du peuple" utilisés par les classes dominantes pour asseoir leur domination.

Le temps est venu d’opérer une synthèse qui pourrait associer le meilleur de l’intégralisme américain - sa connaissance très fine du développement individuel et culturel - et le meilleur du progressisme européen c’est-à-dire la radicalité de sa critique et de son imaginaire social. Cette "Synthèse Évolutionnaire" associe et intègre dans un niveau supérieur ces deux expressions majeures de la sensibilité évolutionnaire que sont l'intégralisme et le progressisme. Forts de leurs particularités culturelles, des chercheurs des deux continents doivent avancer ensemble sur la voie de cette synthèse novatrice née du dialogue interculturel comme du débat intellectuel. Si cet article a une longueur inhabituelle sur ce blog c'est qu'il pose les bases d'une réflexion et d'un débat qui seront proposés à diverses composantes du mouvement intégral.

La Dynamique de l’Évolution Culturelle

L'évolution culturelle selon la Spirale Dynamique
Les trois ouvrages évoqués dans nos derniers billets sont inspirés par une même approche intégrale qu’ils revendiquent. Connaissance de la Totalité de Serge Carfantan évoque le changement de paradigme majeur qui concerne tous les aspects de la connaissance : sciences exactes, sciences humaines et spiritualité. Écrit par trois auteurs sous l’égide de Ken Wilber, Pratique de Vie Intégrale rend compte d’une méthode de développement humain dont le but est d’incarner ce changement de paradigme en passant de la théorie à la pratique pour vivre cette transformation au quotidien dans tous les aspects de soi-même. Quant au livre de Marc Gafni intitulé De l’égo au Moi Unique, il participe à cette mutation en posant les bases d’une spiritualité évolutionnaire qui opère la synthèse entre l’éveil oriental fondé sur l’ouverture à l’impersonnel, et l’éveil occidental fondé sur la dynamique d’individuation. 

Ces trois ouvrages sont autant d'exemples d'une même dynamique évolutive qui touche d'abord les individus les plus créatifs regroupés par affinités dans des réseaux d'avant-garde. Ceux qui participent à ces réseaux estiment que l’émergence d’un nouveau paradigme doit inspirer et accompagner le changement de civilisation devenu indispensable pour affronter une crise systémique que les modes de pensée et les modèles du passé sont incapables de résoudre. Rien d’étonnant si un tel mouvement évolutif reste imperceptible pour les tenants des institutions et ne puisse être saisi par une pensée dominante qui regarde le monde d’aujourd’hui avec les lunettes d’hier… quand ce n’est pas d’avant-hier !... 

Et pourtant, l’évolution culturelle s’est toujours opérée ainsi, en se diffusant au cours du temps à partir du noyau créatif d’une avant-garde inspirée, à travers des cercles de plus en large de population, en rencontrant toujours sur son chemin les résistances et les obstacles décrits par Schopenhauer : « Toute vérité franchit trois étapes. D’abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une forte opposition. Puis, elle est considérée comme ayant été une évidence. » 

Généalogie 

Une lignée de grands penseurs évolutionnaires
La philosophie intégrale est une des expressions contemporaines de cette dynamique évolutive qui prend, aujourd’hui comme hier, de multiples formes selon les contextes sociaux et culturels à travers lesquels elle se manifeste. On ne comprend rien à la vitesse et à l’ampleur avec laquelle s’est développé un "mouvement intégral" au cours de ces vingt dernières années si on ne saisit pas son profond enracinement dans l’histoire des idées. Dans leur passionnant Guide de la Spiritualité, David Dubois et Serge Durand évoquent ainsi les différents courants d’une spiritualité évolutionnaire dont les racines plongent dans les traditions philosophiques et spirituelles de l’Europe et de l'Inde : 

« Le plus ancien historiquement en Occident s’écrit en pointillé au sein de la tradition monothéiste avec des figures de l’idéalisme allemand comme Schelling ou plus tard des penseurs de l’évolution comme Bergson et Teilhard de Chardin. Le deuxième groupe s’est constitué dans les années 1920 en Inde autour de Sri Aurobindo et Mirra Alfassa connue le plus souvent sous le nom de Mère. Le troisième a véritablement émergé aux USA à la fin des années 1990 autour de Ken Wilber. Ce dernier d’ailleurs voit en Sri Aurobindo ainsi qu’en Schelling, Bergson ou Teilhard de Chardin ceux qui ont ouvert le chemin. Ces trois groupes d’initiateurs ont influencé nombre de personnes pour lesquelles ces influences s’entrecroisent souvent » (A lire dans le J.I : Les racines du mouvement intégral). 

Ce blog est né, entre autre, de l'intérêt que nous portions à l'expression contemporaine de cette spiritualité évolutionnaire qu'est l'intégralisme américain. A partir du contexte contre-culturel des années 60 qui a permis l'émergence d'une psychologie transpersonnelle dont il est en partie issu, l'intégralisme américain a donné corps à cette vision évolutionnaire en utilisant une information documentée, à la fois scientifique et phénoménologique, qui provient de nombreux modèles développementaux issus aussi bien des sciences humaines que des grandes traditions spirituelles. Ces modèles ont identifié avec précision les principaux stades évolutifs à travers lesquels l'être humain se développe dans de nombreux domaines de sa vie individuelle et collective.

A partir de tous ces modèles, les tenants d'une théorie intégrale ont proposé un spectre complet des états de conscience et des stades de développement. Les premiers de ces stades sont ceux d'une fusion pré-personnelle entre celui qui est encore un individu en devenir et son milieu de vie; la dynamique du développement passe ensuite par les stades d'une conscience individuelle et rationnelle jusqu'aux divers stades transpersonnels et supra-rationnels d'une conscience transcendante évoquée dans toutes les grandes traditions spirituelles. Les personnes qui s'intéressent à cette cartographie pourront se référer aux nombreux billets qui l'évoquent dans Le Journal Intégral.

Cette recherche sur le développement intégral de l'être humain s'est accompagnée d'une profonde réflexion épistémologique sur les "Trois Yeux de la Connaissance" (sensation, raison et intuition) qui a redonné à la spiritualité le statut d'une connaissance à la fois phénoménologique et intuitive, complémentaire de la rationalité.  A travers cette réflexion fondamentale, la spiritualité retrouve une place éminente qu'elle occupait dans les sociétés traditionnelles et que le positivisme de la modernité avait dénié et occulté. En affirmant un nouvel équilibre entre esprit et raison, cette véritable révolution épistémologique permet de se libérer de l'hégémonie positiviste d'une science sans conscience à l'origine d'une technocratie sans humanité. Une telle révolution épistémologique implique donc une transformation culturelle et sociale comme cela s'est passé dans toutes les grands carrefours évolutifs de l'humanité.

Contextes historiques

Pour mieux comprendre l'émergence de cette approche intégrale aux États-Unis, il faut resituer celle-ci dans son contexte historique et culturel. Les dissidents anglais et européens qui ont fui les persécutions religieuses pour créer sur le continent américain une "Nouvelle Jérusalem" sont à l’origine d’une culture et d’une constitution refusant toute forme d'absolutisme pour affirmer la primauté du droit qui protège les libertés individuelles : liberté spirituelle toujours solidaire de la liberté d’entreprendre. On pourrait résumer de manière caricaturale la culture américaine en disant que c’est la somme du libre examen protestant et de la libre entreprise capitaliste. Dans L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Max Weber a bien analysé ce lien organique entre protestantisme et capitalisme.

Seule l’histoire des États-Unis permet de comprendre cette alliance entre spiritualité et capitalisme qui apparaît si étrange, voire contre-nature, aux yeux des Européens issus d’une toute autre histoire. Ce contexte historique et culturel propre aux États-Unis explique pourquoi un "mouvement intégral" a pu s'y développer sans être ni limité ni censuré dans ses recherches par l'inquiétude que suscite la spiritualité ainsi que par le rejet de toute transcendance qui règnent si souvent en Europe où le milieu intellectuel, ayant du combattre l’hégémonie du dogme et du pouvoir catholiques durant plusieurs siècles, identifie de manière quelque peu névrotique toute forme de spiritualité à cette hégémonie.  

Un tel rejet se manifeste plus particulièrement en France – ancienne fille aînée de l’Église – où l'absolutisme d'Ancien Régime s'est mué en son contraire : une nouvelle forme d'absolutisme laïc et "républicain" qui sert trop souvent de paravent aux préjugés d'un matérialisme athée plus ou moins militant, associés à ceux d'un relativisme propre aux sociétés de consommation. Parce qu'au fond, il conçoit la spiritualité comme une forme d'arriération mentale, ce laïcisme opère l'amalgame entre fanatisme, communautarisme, religion et spiritualité. Une telle idéologie est pourtant ambiguë : si elle cherche à limiter au maximum toute expression publique de la foi, elle est bien obligée de reconnaître aux religions un rôle de cohésion sociale dans une société déstabilisée par la montée de l'individualisme consumériste. Une cohésion que le laïcisme est bien en peine d'assurer dans la mesure où, fondé sur une vision réductrice et abstraite de l'être humain, il tend à nier les appartenances culturelles, les constructions symboliques et  les enracinements historiques qui fondent les communautés humaines.

Si le laïcisme est bien obligé de reconnaître ce rôle de cohésion sociale c'est aussi qu'il voit dans les religions institutionnelles un moyen pour neutraliser l'émergence de nouvelles formes de spiritualité qu'il juge d'autant plus subversives qu'elles lui sont incompréhensible. Ces spiritualités émergentes traduisent chez les jeunes générations - en mal de repères éthiques et existentiels - une quête d'absolu qui s'exprime à travers des pratiques et des discours, des imaginaires et des visions métaphysiques auxquels elles s'identifient et dans lesquels elles se reconnaissent. Ces spiritualités émergentes qui échappent aux stéréotypes abstraits de l'idéologie dominante sont hélas bien souvent diabolisées par les inquisiteurs du "Rationnellement Correct" qui les accusent de sectarisme. Le rejet et le déni de cet élan transcendant conduisent parfois les individus atomisés à se perdre dans des conduites addictives, nihilistes et autodestructrices, ou à se jeter dans les bras de mouvements fanatiques dans lesquels ils pensent trouver une forme de fraternité (dévoyée) - celle des frères d'armes - qui épanchera de manière perverse leur soif d'absolu et d'engagement.

Intégralisme américain

Les 4 Quadrants du modèle AQAL de Ken Wilber

Ces différences historiques et culturelles entre Europe et États-Unis permettent de mieux comprendre la façon dont la sensibilité évolutionnaire s’est incarnée sur les deux continents à travers l’intégralisme américain d’une part et le progressisme européen de l’autre. A partir d'une tradition fondée sur la prééminence du droit et de la liberté individuelle, l'intégralisme américain s’est concentré plus particulièrement sur le développement de l’individu et l'évolution de son milieu culturel. Pour le dire autrement, il a surtout pris en compte les champs de la conscience et de la culture correspondant aux deux "Quadrants Gauche" du modèle AQAL de Ken Wilber. Une telle focalisation évite le plus souvent toute remise en question radicale d’une organisation sociale fondée sur ces principes capitalistes que sont la compétition généralisée et la réussite individuelle identifiée à la richesse monétaire et au pouvoir économique.

Dans leur cartographie du développement des organisations sociales, la majorité des intégralistes américains, nourris au lait de l'idéologie libérale, considèrent le capitalisme et l’économie de marché comme des évidences si naturelles qu’elles n’ont pas besoin d’être questionnées. D'où une tendance à prospérer dans des activités de conseil aux entreprises plutôt que de participer au mouvement social en quête de nouveaux modèles. L’économie de marché leur semble être une forme supérieure d’organisation qui répond aux besoins des individus quand l’avènement des systèmes politiques libéraux leur apparaît comme la "Fin de l’histoire" pour reprendre la célèbre formule empruntée à Hegel par Francis Fukuyama. C'est pourquoi un certain nombre d'intégralistes américains conçoivent le développement futur des organisations et des sociétés dans le cadre d'un capitalisme réformé : le mouvement Conscious Capitalism est typique de cet état d'esprit.

Alors que ce réformisme vise à faire évoluer le modèle économique, ce qu'il faut aujourd'hui c'est se libérer de l'économie comme modèle dominant. Cette déconstruction de l'économie et son dépassement ont pour horizon  une véritable "écosophie" (post-capitaliste) où se joue la relation organique et sensible entre l'être humain et les divers milieux - naturel, social et culturel - où il évolue. Le temps est donc venu de passer d'une économie d'appropriation à une écosophie qui redonne aux Communs un place prépondérante. On ne pourra effectuer ce saut évolutif qui conduit de la compétition économique à la communauté écosophique sans dépasser les illusions de cette conscience séparée qu'est l'égo, afin de libérer et de mobiliser les ressources intérieures et les intuitions spirituelles qui furent au cœur de toutes les sagesses traditionnelles (lire Civilisation, Décadence, Écosophie). D'où la nécessite de se référer à une cartographie des états supérieurs de conscience élaborée par la théorie intégrale.

Une Transe Culturelle


Obstacle à l'émergence de cette écosophie, l'imaginaire capitaliste est à l'origine d'une "transe culturelle" qui rend aveugle aux mécanismes destructeurs d'un système qui exploite les individus réduits à l'état de ressources humaines comme il saccage les écosystème réduits à l'état de ressources naturelles. Un système responsable de la montée spectaculaire des inégalités sociales au profit d'une oligarchie qui instrumentalise la démocratie en imposant sa vision marchande à travers les médias dont elle est propriétaire et la publicité dont elle est commanditaire. Un système dont l'impérialisme économique désintègre les solidarités sociales et l'ordre symbolique, les modes de subsistance et d'organisation qui assuraient la cohésion des communautés traditionnelles. Un système à l'origine d'une véritable régression anthropologique enfermant l'individu dans un état narcissique de toute puissance infantile qui le conduit à satisfaire chacune de ses pulsions, même les plus destructrices, en ignorant toutes formes de limite et d'altérité.

Celui qui participe à cette vision du monde tend à nier ou à minimiser la violence de ces phénomènes, éclatante aux yeux de tous les autres. Parce qu'au-delà de la poursuite d'un intérêt personnel, son imaginaire est partie prenante d'un récit messianique qui vise à transformer le monde par l'économie de marché et la "libre entreprise". Un tel récit halluciné s'inscrit dans la continuité du messianisme religieux qui animait les pionniers voulant faire de l'Amérique une "Nouvelle Jérusalem". Il y a longtemps que la pensée critique a déconstruit cette forme de "transe culturelle" en affirmant comme le fait Guy Debord : " L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie".

Rien d'étonnant donc si cet inconscient capitaliste qui imprègne aussi l'intégralisme américain est à l'origine de ce que le maître tibétain Chogyam Trungpa nomme le Matérialisme spirituel. Trungpa a analysé la façon dont les Occidentaux utilisent bien souvent les pratiques spirituelles non pour se libérer mais pour transformer celles-ci en techniques instrumentales au service de l'égo et de l'individualisme qui en est la conséquence. Dans cette perspective, on peut observer par exemple comment le yoga a été réduit à une gymnastique exotique destiné au "bien-être" et comment la méditation est devenue ces temps-ci un "outil de gestion du stress" permettant à l'"Homo œconomicus" d'être plus efficace dans sa lutte pour le profit.

On n'en finirait pas de décrire toutes les pratiques qui illustrent ce matérialisme spirituel et qui s'inscrivent  dans une Culture du Narcissisme analysée par l'historien et sociologue Christopher Lasch à propos de la nébuleuse américaine du New-Age. Si la théorie intégrale est irréductible à cette nébuleuse et si l’"américanisation" de la pensée évolutionnaire a permis à celle-ci d’effectuer des progrès fondamentaux, elle s’accompagne aussi de préjugés régressifs liés à l’identification de la culture américaine à l’imaginaire capitaliste, à son matérialisme spirituel, à son individualisme mortifère et à sa logique d'accumulation, prédatrice des milieux naturels et humains.

Progressisme Européen


Héritiers d’une culture catholique fondée sur les valeurs de justice et de fraternité, les progressistes européens ont développé une perspective plus collective, à la fois sociale et politique. En Europe et plus particulièrement en France, la sensibilité évolutionnaire s'est diffusée à travers les penseurs des Lumières animés par l'idée de progrès, sous la forme d'un universalisme abstrait qui remet en question l'hégémonie de l’Église et l'absolutisme de droit divin. C'est pourquoi on trouvera souvent chez les penseurs des Lumières une méfiance vis à vis de la religion qui se transformera peu à peu, au fil du temps, en rejet de la transcendance chez nombre de leurs héritiers. Religion et transcendance leur apparaissent en effet comme des formes d'obscurantisme empêchant le libre exercice de la raison et de l'esprit critique. Il ne faut pas oublier que Voltaire signait toutes ces lettres en abrégé "Ecr. L'inf.", ce qui signifie "Écrasons l'infâme". Cet "infâme" c'est bien sûr l’Église (catholique) et son intolérance comme produit de son hégémonie.

Cette lutte contre l'hégémonie religieuse a pris au cours du temps la forme d'un progressisme considérant l'émancipation des individus non pas comme l'effet d'une évolution morale et spirituelle soumise aux dogmes religieux, mais comme la conséquence d'un progrès social. C'est ainsi que les progressistes européens se sont plutôt concentrés sur l'évolution des sociétés qui conditionnerait, selon eux, celle des comportements individuels. Une telle évolution des comportements et des structures sociales déterminant à son tour celle des subjectivités et des représentations collectives. Marx théorisera plus tard, de manière caricaturale, ce déterminisme socio-économique en faisant de la "superstructure" culturelle le simple reflet d'une "infrastructure" socio-économique. Il n'empêche qu'une telle focalisation sur les champs des "Quadrants Droits" du modèle AQAL de Wilber a permis l'élaboration d'une pensée critique, à la fois sociale et politique, qui s'est plus particulièrement manifestée à travers les mouvements socialistes et communistes.

Mais on ne se libère en quelques décennies ni d'une imprégnation religieuse millénaire ni d'une quête spirituelle fondamentale. On ignore bien souvent que, parmi les premiers socialistes, certains accompagnèrent leurs réflexions sociales de préoccupations spirituelles et métaphysiques. Il s'agissait pour eux de promouvoir une "religion civile" fondée sur le développement humain et sur une transcendance spirituelle libérée de l'intolérance, dépouillée des archaïsmes et des dogmes comme des richesses et des pouvoirs temporels accumulés par une religion millénaire. C'est ainsi que Jean Jaurès, grand leader du socialisme français, a pu écrire :  "L'essence même de la vie religieuse consiste à sortir de son moi égoïste et chétif, pour aller vers la réalité idéale et divine... Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie. J'ai écrit il y a vingt ans sur la nature et Dieu et sur leur rapport, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée."

La Pensée Critique

Au cours du 19ème siècle, au fur et à mesure que le progrès social s'identifiait à la prospérité économique et au progrès technique qui en était à l'origine, ces considérations spirituelles disparurent peu à peu alors même que le progressisme s'associait au scientisme à travers une pensée positiviste. C'est ainsi que  le "socialisme scientifique" des marxistes - terme conçu en opposition au  "socialisme utopique" des pionniers - jugea toutes les formes de spiritualité comme autant de constructions idéologiques utilisées par les classes dominantes pour maintenir leur emprise. Inspiré par Hegel, Darwin et par l'esprit du temps, Marx a une conception évolutionniste de la société qui se développe selon lui à travers des stades successifs liés aux rapports dialectiques entre forces productives et rapports de production. 

Marx s'est inspiré du mouvement dialectique de l'histoire dévoilé par Hegel pour le "remettre sur ses pieds" selon ses propres mots. Ce qui l'a conduit à proposer, notamment dans Le Capital, une critique de l'économie politique à partir de l'observation du capitalisme au 19ème siècle. De nos jours, la pensée critique a elle-même évolué en analysant aussi bien l'hégémonie de la technique que celle d'un capitalisme financier emporté dans une forme de délire spéculatif qui ne correspond plus à rien dans l'économie réelle mais qui permet à ce système en crise de survivre encore quelque temps à ses contradictions. Cette pensée critique concerne aujourd'hui toutes les dimensions, individuelles et collectives, de l'être humain en prenant des formes aussi multiples que diverses : libertaire, écologique, féministe, décroissante, altermondialiste, convivialiste, anti-industrielle, antispéciste, post-coloniale, théorie du genre etc...

Malgré leur grande diversité et la différence de leurs analyses, toutes ces pensées critiques remettent en cause l'économicisme dominant qui se manifeste par une marchandisation progressive de toutes les sphères de la vie individuelle et sociale. Les plus radicales de ces critiques - celles qui étymologiquement vont à la racine du problème - analysent le "fétichisme de la marchandise" comme l'emprise de cet équivalent général et abstrait qu'est l'argent sur les rapports sociaux. Alors que la cohésion des sociétés traditionnelles était assurée par un principe de transcendance qui donnait lieu à des formes de fétichisme religieux, la cohésion des sociétés modernes est assurée par un principe d'équivalence générale qui, sous la forme d'argent, donne naissance à une nouvelle forme de fétichisme : celui de la marchandise.

Au cœur du fétichisme de la marchandise : l'hégémonie d'une abstraction quantitative, propre à la valorisation du capital et à son accumulation illimitée, qui nie ainsi toute dimension qualitative et concrète liée à la vie subjective, sociale, culturelle et spirituelle. La puissance totalitaire de cette abstraction quantitative conduit progressivement à la destruction des liens qualitatifs qui unissent les hommes entre eux et ceux-ci avec leur milieu naturel. C'est à partir de cette analyse que le mouvement dit de la Critique de la valeur déconstruit rigoureusement les catégories du capitalisme : la valeur, le travail abstrait, la marchandise et l’argent. Nous avons évoqué cette critique catégorielle du capitalisme dans plusieurs billets (voir rubrique Ressources ci-dessous).

Dans l'ouvrage qui vient de paraître, intitulé La société autophage, Capitalisme, démesure et destruction, Anselm Jappe, un des principaux penseurs de ce courant, analyse la dynamique auto-destructrice du capitalisme en l'illustrant par le mythe grec d'Érysichton, ce roi qui s'auto-dévora parce que rien ne pouvait assouvir sa faim, punition divine pour un outrage fait à la nature. Mehdi Benallal résume ainsi le propos de l'auteur : "Forme sociale totale et dynamique qui oblige les sujets à orienter leurs capacités vers un seul but abstrait - la production de valeur - le capitalisme détermine une profonde mutation anthropologique en détruisant toutes les limites symboliques et matérielles à son expansion" (Le Monde Diplomatique).

En nous libérant des diktats de l'économicisme dominant, la théorie critique nous aide à résister à cette régression anthropologique pour inventer et expérimenter de nouvelles formes de socialisation au sein de communautés post-capitalistes. Il manque cependant à cette pensée critique l'inspiration créatrice qui lui permettrait d'opposer à cette régression une anthropologie évolutionnaire. Pour ce faire, il faut pouvoir intégrer et dépasser la pensée abstraite propre au stade rationnel pour développer une vision intégrale qui prend en compte l'être humain dans toutes ses dimensions, sans exclusive, et notamment une dimension spirituelle qui lui a été déniée par la modernité technocratique. C'est ainsi que pensée critique et vision intégrale peuvent s'associer en une forme de "critique intégrale" fondée sur une anthropologie évolutionnaire et sur une vision systémique des relations entre conscience, culture et société. Parce qu'elle maîtrise les modèles de développement humain, cette critique intégrale est à même de contextualiser les récits collectifs et les constructions idéologiques, les fétiches sociaux et les hégémonies culturelles, en les mettant en relation avec la vision du monde dont ils procèdent et le stade de développement auxquels ils sont reliés.

Conscience, Culture et Société

La perspective intégrale des Quatre Quadrants définis par Wilber dans son modèle AQAL permet de mieux saisir les complémentarités et les contradictions existant entre le champ libéral de l'intégralisme américain et le champ social du progressisme européen. Le modèle AQAL, qui prouve ici son intérêt, peut s'appliquer à de nombreux phénomènes étudiés par les sciences sociales. Ce que nous apprend notamment l’approche intégrale c’est la solidarité systémique qui existe au sein d’un même stade de développement entre conscience, culture et société. On ne peut pas évoluer dans les "Quadrants Gauche" de la conscience et de la culture sans transformer simultanément les formes d’organisation sociale et de comportement qui leur correspondent dans les "Quadrants Droit"... et inversement.

C’est pourquoi il ne faut pas s’étonner de trouver dans Le Journal Intégral à la fois une réflexion sur le développement psycho-spirituel des individus et sur l’évolution culturelle des groupes humains, mais aussi sur les philosophies politiques et les critiques sociales qui inspirent et expérimentent de nouvelles formes de socialisation. Conscience et culture pour les Quadrants Gauche, société et comportement pour les Quadrants Droit doivent évoluer de concert à un stade de développement donné : ce qu’ont tendance à oublier l'intégralisme libéral comme le progressisme social.  Le premier s'inscrit dans une tradition capitaliste fondée sur le déni du politique, réduit idéalement aux relations contractuelles entre monades individuelles, alors que le second est fondé sur le déni d'une transcendance considérée comme obstacle à la prise de conscience de l'aliénation individuelle comme des inégalités sociales.

Si nous avons bien conscience que la réalité est bien plus complexe, la description et la distinction de ce que le sociologue Max Weber nomme des Idéaux-Types (Intégralisme et Progressisme) met en scène et en lumière les différences fondamentales existant des deux côtés de l'Atlantique. La construction de ces Idéaux-Types est méthodologique : elle permet de saisir les grandes tendances à l’œuvre dans chacun de ces deux champs culturels même si nous avons bien conscience que le réel, dans sa complexité, est irréductible à toute distinction abstraite surtout quand celle-ci est construite sous la forme d'un dualisme. C'est ainsi qu'il existe, parmi les intégralistes américains, des individus ayant développés une critique sociale radicale comme il existe parmi les progressistes européens des individus et des mouvements qui cherchent à vivre et à penser ensemble le progrès des organisations, l'évolution des représentations et le développement des individuations.

Pour enrichir encore la complexité de nos observations, on fera remarquer qu'il existe des intégralistes européens, notamment dans le champ du conseil aux entreprises, qui sont les promoteurs sur le vieux continent de l'intégralisme libéral initié par les américains comme il existe aux États-Unis des progressistes qui militent dans la perspective d'un engagement radical !... On ne saurait donc réduire la complexité des situations à une simple dichotomie - Intégralisme libéral versus Progressisme social - même si celle-ci peut être utilisée de manière méthodologique pour mieux décrire les polarités qui définissent le champ d'une pensée évolutionnaire.

S'il coule différemment des deux côtés de l'Atlantique, le flux d'une même sensibilité évolutionnaire trouve sa source dans une pensée pré-socratique incarnée dans la parole d'un Héraclite selon laquelle "On ne se baigne jamais dans le même fleuve". Face aux défis d’une crise systémique qui nous oblige à changer de paradigme, ce retour aux sources permet d'envisager un saut évolutif : celui d'une synthèse associant intégralisme et progressisme dans un niveau supérieur de complexité. Loin d'être contradictoires, intuition créatrice et pensée critique sont complémentaires. L'intuition créatrice permet d'imaginer les formes inédites à travers lesquelles se manifeste la dynamique de l'évolution alors que la pensée critique permet de déconstruire les paradigmes du passé dont les évidences doivent être questionnées et dépassées dans le mouvement d'émergence d'une nouvelle vision du monde sur la spirale de l'évolution.

Une Synthèse Evolutionnaire


Comme l’écrit Galaad Wilgos à propos des recherches menées par le courant freudo-marxiste au sein de l’École de Francfort : « Pensée individuelle, rapports entre les individus, influence des structures devaient être analysés ensemble et non au détriment de l’un ou l’autre angle. Et vouloir se changer soi ne devait pas pousser à se replier sur son égoïsme ou ses intérêts personnels, mais bien au contraire à s’ouvrir au collectif et favoriser une transformation sociale, étant entendu qu’on ne saurait s’épanouir individuellement dans une société où règnent l’aliénation, la domination, les inégalités ou le totalitarisme d’État. » (Eric Fromm : l'art d'aimer contre la société marchande)

Quand le modèle capitaliste révèle, jour après jour, sa dimension profondément destructrice des milieux naturels, culturels et sociaux, il devient urgent d'inventer d'autres manières de vivre-ensemble à travers des formes d'organisations inspirées par une nouvelle vision : celle d’un monde perçu comme une totalité vivante en évolution et d’un être humain, partie prenante et apprenante de celle-ci. Les connaissances de l’intégralisme américain concernant la cartographie du développement individuel et culturel sont fondamentales, mais elles doivent être complétées, à partir d’une critique sociale radicale, par la mobilisation d’une intelligence collective susceptible d'imaginer et d'expérimenter des formes inédites de communautés humaines. 

Parmi ceux qui se sentent animés par une sensibilité évolutionnaire, un certain nombre de personnes ne se reconnaissent ni dans un intégralisme américain trop souvent fondé sur le déni du politique et du collectif au profit de l’économie et de l’individualisme, ni dans un progressisme européen égaré dans les limbes abstraites d'un rationalisme et d'une technolâtrie totalement dépassés à l'heure d'une crise écologique majeure. Ceux qui désirent surmonter ces impasses et apories doivent participer à l’émergence d’une synthèse correspondant à un nouveau stade de développement de la pensée évolutionnaire. Aidé par le regard critique de l’autre, chacun de ces deux courants doit prendre conscience des biais historiques et des filtres culturels qui conditionnent sa démarche en limitant ainsi sa vision et sa capacité de réflexion.

Il ne s'agit pas simplement de refonder le progressisme par un retour aux sources des valeurs transcendantes qui l'animent, ni de refonder l'intégralisme en lui ajoutant une pensée critique qui lui fait défaut, il faut élargir chacun de ces points de vue historiques dans une nouvelle approche synthétique. Une telle approche permet de dépasser les contradictions entre ces deux visions du monde pour envisager une complémentarité qui enrichit chacun de ces points de vue en les ouvrant sur une perspective commune, à la fois plus globale et plus complexe. C'est ainsi que les intégralistes américains doivent progressivement se décoloniser le cerveau de l’imaginaire capitaliste qui les prend en otage en constituant un biais qui rend souvent leur propos inaudible ou déplaisant pour les populations issues d’autres aires culturelles.

De même les progressistes européens doivent être capables de remettre en question les préjugés anti-spirituels dont ils ont les héritiers et dont ils ont beaucoup du mal à se libérer, pris qu'ils sont dans un conflit de loyauté envers leurs prédécesseurs. Si de tels préjugés sont des obstacles fondamentaux à l’idéal d'émancipation humaine véhiculé par le progressisme c'est qu'ils réduisent cet idéal à des formes sociales et conviviales, politiques et techniques qui ne prennent pas en compte la dimension transcendante et l'intuition holiste qui fondent cet idéal et qui furent au  cœur de toutes les cultures traditionnelles. Comme l'intégralisme libéral ne peut concevoir une autre forme d'organisation sociale que celle fondée sur l'économie de marché, le progressisme social ne peut concevoir des modes de conscience qui transcendent et relativisent une rationalité abstraite, hypostasiée en principe fondateur  de toute progrès humain.

C'est ainsi que le progressisme européen et l'intégralisme américain représentent en fait les deux faces complémentaires - culturelle et sociale - d'un même fétichisme de l'abstraction qui fonde l'hégémonie de la pensée technocratique comme celle de la rationalité instrumentale. Les progressistes restent enfermés dans les limites réductrices de cette pensée abstraite tout en déplorant ses effets avec une énergie d'autant plus passionnée qu'elle est sans issue. Ils devraient longtemps méditer, de manière collective, la célèbre phrase de Bossuet selon laquelle "Dieu se rit des hommes qui déplorent les effets dont ils chérissent les causes".

Un renversement de perspective


C’est d’un tel dialogue interculturel fondé à la fois sur l’échange des points de vue et sur un débat intellectuel aussi vigoureux que rigoureux que doit émerger une Synthèse évolutionnaire capable de penser de manière systémique l’évolution de la conscience, de la culture et de la société. Dans l’élaboration de cette Synthèse évolutionnaire, il faudra aussi donner toute sa place à l’intégralisme indien initié par Sri Aurobindo, enrichissant la pensée évolutionnaire des ressources d’une spiritualité millénaire. Mais ceci est encore un autre chantier qui dépasse le cadre de ce billet.

Penser aujourd'hui de manière systémique l'évolution de la conscience, de la culture et de la société c'est mettre à jour ce mouvement décrit par le situationniste Raoul Vaneigem comme "une mutation où s'annonce un renversement de perspective". La situation actuelle est fondée sur la domination de la raison analytique sur l'intuition holiste; sur la domination de l'égo dont l'individualisme résiste à la dynamique de l'individuation; sur la domination de l'abstraction (technique et quantitative, instrumentale et utilitariste) sur la vie concrète (sensible et qualitative, évolutive et créatrice); sur la domination fétichiste de la marchandise (capitalisme, économicisme) sur les Communs (usages communs, intelligence collective, intersubjectivité culturelle).

A travers une forme de métanoïa, l'émergence d'une Synthèse Évolutionnaire doit opérer un changement de perspective qui remet à l'endroit ce qui avait été inversé par le paradigme abstrait et réductionniste de la modernité. Dans cette nouvelle vision du monde, l'intuition holiste inspire la raison analytique qui se met à son service; animé par une dynamique d'individuation, le Moi Unique, c'est à dire la singularité créatrice, maîtrise l'infantilisme de l'égo et ses fantasmes individualistes de toute-puissance; la vie concrète circonscrit l'abstraction au domaine de la pensée instrumentale qui est le sien;  les communautés humaines dirigent l'allocation des ressources à partir d'une intelligence collective qui vise à intégrer les divers milieux - naturels, sociaux et culturels - au service du processus d'individuation.

Une telle Synthèse évolutionnaire est à même d'inspirer ce renversement de perspective qui constitue un saut évolutif aussi urgent que nécessaire, aussi nécessaire qu'essentiel. A l'heure d'une crise systémique qui pourrait préfigurer l'effondrement de notre civilisation, le temps est venu pour les avant-gardes créatives de se mobiliser pour dépasser leurs préjugés culturels et promouvoir une nouvelle vision du monde correspondant à nos sociétés connectées dans un monde globalisé. A l'heure où les fondamentalismes religieux et marchands s'attaquent violemment à une civilisation occidentale rongée par le nihilisme, le relativisme et l'individualisme, ces avant-gardes visionnaires, guidées par une même intelligence collective, sont les agents actifs et les acteurs créatifs d'une même dynamique évolutive.

Tous ceux qui sont portés et emportés par cette dynamique participent à l'émergence du nouveau paradigme en inventant et en affirmant de nouvelles formes de spiritualité, de culture et d'organisation sociale qui offrent aux individus une perspective de développement intégral. Beaucoup nous diront qu'une telle vision est utopique mais ce qui est utopique c'est de croire que l'on peut vivre aujourd'hui comme hier, avec des modèles qui, ayant fait leur temps (dans le double sens de cette expression), sont devenus incapables de penser le présent et d'imaginer l'avenir. Une perspective enthousiasmante et créatrice s'ouvre donc à tous ceux qui, animés par la même sensibilité évolutionnaire, désirent collaborer à cette vision synthétique des deux côtés de l'Atlantique... et d'ailleurs.

Ressources 

Connaissance de la Totalité - Pratique de Vie Intégrale - De l'égo au Moi Unique

Sur la pensée intégrale : Introductions à la Vision Intégrale - Paris Integral Vision (relations entre les cultures française et américaine) - Les Trois Yeux de la Connaissance - Les racines du mouvement intégral - Guide de la Spiritualité - Voir les billets regroupés sous les libellés Théorie Intégrale, Ken Wilber, Sri Aurobindo

Quelques réflexion (critiques) sur l’intégralisme américain : Ne travaillez jamaisPratique de Vie Intégrale 

Quelques réflexions (critiques) sur le progressisme européen : De la Crise Religieuse à la Révolution Intérieure (où il notamment question du rapport de Jaurès et des socialistes à la spiritualité) - Déconstruire le pseudo-réalismeTranslation et TransformationFemmes, magie et politiqueMagie et ImaginaireUne (R)évolution intérieure - Le paradigme perduMétamorphoses de l’esprit européen - Civilisation, Décadence, Écosophie -

Vers un Intégralisme Synthétique : Éveil à une révolution totale  -  Une Insurrection Spirituelle - Éthique de l'existence post-capitaliste (3 billets)


Sur la Critique de la Valeur : Ne travaillez jamais (J.I) - Devoir de Vacance (J.I) La société autophage d'Anselm Jappe - Une présentation dense et structurée de cet ouvrage en vidéo sur la chaîne You Tube Le Labo de la Légiste  (9') -  Manifeste contre le Travail par Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable) - Site Critique de la Valeur

Sur la pensée critique :  voir les billets regroupés sous les libellés Sortir de l'économie, Société Post-Capitaliste