jeudi 16 mai 2019

Transpersonnel versus Transhumanisme


Connais-toi lui-même. Notstephan


Dans notre précédent billet intitulé Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle nous évoquions la tension tragique vécue par l’humanité entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Dans le carrefour évolutif où elles se trouvent, nos sociétés modernes sont face à un choix : inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive vers une transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'un transhumanisme techno-capitaliste. 

Si les approches transcendantes et transhumanistes cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine, la première le fait à partir des dimensions intérieures et supérieures à travers le développement de l’esprit humain, quand la seconde cherche à le faire à partir des dimensions extérieures et inférieures, en chosifiant l’individu à travers la prolifération des artefacts technologiques. 

Face aux fantasmes infantiles d'omnipotence (technologique) et d'omniscience (numérique) véhiculés par le transhumanisme, toutes les grandes traditions spirituelles reconnaissent et rappellent les limites du mental humain en ouvrant les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles,bien  au-delà de cette conscience ordinaire et séparée à laquelle l'égo tend à nous identifier. Qu’ils proviennent d’une percée intuitive, d'une inspiration créatrice ou d’une illumination spirituelle, ces états supérieurs de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. 

Nous vous proposons ci-dessous un texte dans lequel Ken Wilber évoque la verticalité transcendante et évolutive de cette dynamique transpersonnelle qui permet de résister au nivellement horizontal et régressif  du transhumanime techno-capitaliste. Ce texte de Ken Wilber est tiré de son livre Une brève histoire de tout, adaptation synthétique et simplifiée de son œuvre majeure Sex, Ecology, Spirituality, The spirit of evolution dont Mikael Murphy - co-fondateur de l’Esalen Institute - a écrit qu’il était « l’un des quatre grands livres de ce siècle, avec La vie divine d’Aurobindo, Être et Temps de Heidegger, et Procès et réalité de Whitehead ». Une nouvelle édition revue et augmentée d'Une brève histoire de tout vient de paraître aux Éditions de Mortagne à l'occasion du vingtième anniversaire de cet ouvrage déjà vendu à 200.000 exemplaires.

Le Témoin par Ken Wilber

Ken Wilber : Vous êtes consciente de vous-même en ce moment, n’est-ce pas ? 

Q : Je pense que oui 

Ken Wilber : Alors si je dis « qui êtes-vous ? », vous allez commencer à vous décrire – vous êtes une mère (ou un père), une épouse (ou un mari), une amie; vous êtes avocate, commis, enseignante ou gérante. Il y a des choses que vous aimez et d'autres que vous n'aimez pas. Vous préférez tel type d'alimentation, vous avez tendance à avoir tels désirs et telles impulsions, etc. Vous feriez la liste des "choses que vous savez au sujet de vous-même". Toutes ces choses que vous savez au sujet de vous-même sont des objets dans votre conscience. Ce sont des images, des idées, des concepts, des désirs ou des sentiments qui défilent devant votre conscience.

Tous ces objets dans votre conscience ne sont précisément pas le Soi observateur. Toutes ces choses que vous savez au sujet de vous-même ne sont précisément pas le véritable Soi. Elles ne sont pas le Regard; elles sont simplement des choses qui peuvent être vues. Et tous ces objets que vous décrivez lorsque vous vous "décrivez vous-même" ne sont en réalité pas du tout votre véritable Soi ! Ce ne sont que d'autres objets, qu'ils soient internes ou externes. Ils ne sont pas le vrai Regard qui se pose sur ces objets. Ils ne sont pas le véritable Soi. Alors lorsque vous vous décrivez vous-même en faisant la liste de tous ces objets, vous donnez en définitive une liste "d'erreurs sur la personne", une liste de mensonges, une liste de ce que, précisément, vous n'êtes pas. 

Alors qui est ce Regard-là ? Qui est ou quel est ce Soi observateur ? Ramana Maharshi l'appelait le Témoin, le Je-Je, parce qu'il est conscient du je individuel ou moi, mais ne peut pas lui-même être vu. Alors qu'est ce Je-Je, ce Témoin causal, ce pur Soi observateur ? Ce Soi profondément intérieur est témoin du monde extérieur, et il est également témoin de toutes vos pensées intérieures. Ce Regard est témoin de l'ego, est témoin du corps et est témoin du monde naturel. Tout cela défile "devant" ce Regard. Mais ce Regard ne peut pas lui-même être vu. Si vous voyez quelque chose, c'est seulement encore davantage d'objets. Ces objets sont précisément ce que n'est pas ce Regard, ce que n'est pas le Témoin. 

Alors vous poursuivez votre examen : "Qui suis-je ?", "Qui est ou quel est ce Regard qui voit et qui ne peut pas lui-même être vu ?" Vous "reculez" simplement plus loin dans votre conscience et vous vous dés-identifiez de tous et chacun des objets que vous voyez ou pouvez voir. Le Soi, le Regard ou le Témoin n'est pas une pensée en particulier – je peux voir cette pensée comme un objet. Le Regard n'est pas une sensation particulière – j'en suis conscient en tant qu'objet. Le Soi observateur n'est pas le corps, n'est pas l'esprit, n'est pas l'ego – je peux voir toutes ces choses comme des objets. Qu'est-ce qui regarde tous ces objets ? Qu'est-ce qui, en vous, en ce moment, regarde tous ces objets – regarde la nature et ses paysages, regarde le corps et ses sensations, regarde le mental et ses pensées ? Qu'est-ce qui regarde tout ça ? 

Essayez de vous ressentir vous-même maintenant – ayez vraiment l'impression d'être vous-même – et remarquez, ce moi est juste un autre objet dans la conscience. Ce n'est même pas un véritable sujet, même pas un véritable soi, ce n'est qu'un autre objet dans la conscience. Ce petit moi et ses pensées défilent devant vous exactement comme des nuages flottent et traversent le ciel. Et quel est le véritable vous qui est témoin de tout cela ? Qui observe votre petit moi objectif ? Qui est ou quel est cela ? 

Une Pure Vacuité


À mesure que vous remontez dans cette pure Subjectivité, ce pur Regard, vous ne le verrez plus comme un objet – vous ne pouvez pas le voir en tant qu'objet, parce que ce n'est pas un objet ! Ce n'est rien que vous puissiez voir. À la place, tandis que vous reposez calmement dans cette conscience qui observe – regardant le mental, le corps et la nature flotter devant vous –, vous pourriez commencer à remarquer que ce que vous ressentez en réalité est simplement une impression de liberté, une impression de libération, une impression de n'être liée à aucun des objets dont vous êtes le calme témoin. Vous ne voyez rien, vous reposez simplement dans cette vaste liberté. 

Devant vous, les nuages défilent, vos pensées défilent, vos sensations corporelles défilent, et vous n'êtes rien de cela. Vous êtes une immensité de liberté à travers laquelle tous ces objets vont et viennent. Vous êtes une ouverture, une éclaircie, une Vacuité, une vaste spaciosité, dans laquelle tous ces objets vont et viennent. Les nuages vont et viennent, les sensations vont et viennent, les pensées vont et viennent – et vous n'êtes rien de cela; vous êtes ce vaste sentiment de liberté, cette vaste Vacuité, cette vaste ouverture, à travers laquelle la manifestation s'élève, reste un moment, et repart. 

Alors vous commencez à remarquer simplement que ce "Regard" en vous qui est témoin de tous ces objets n'est lui-même qu'une vaste Vacuité. Il n'est pas une chose, pas un objet, rien que vous puissiez voir ou dont vous puissiez vous emparer. Il est plutôt le sentiment d'une vaste Liberté, parce qu'il n'est pas en soi une chose qui entre dans le monde objectif du temps, des objets, du stress et des contraintes. Ce pur Témoin est une pure Vacuité dans laquelle tous ces sujets et objets individuels s'élèvent, restent un moment et passent. 

Alors ce pur Témoin n'est rien que l'on puisse voir ! Tenter de voir le Témoin ou de le connaître en tant qu'objet – ce n'est encore qu'accaparer, chercher et rester accroché dans le temps. Le Témoin n'est pas là-bas dehors, dans le flot; il est cette immensité de Liberté dans laquelle le flot s'élève. Vous ne pouvez pas le saisir et dire « Ha ! Ha ! Je le vois ! ». Il est plutôt le Regard et absolument rien qui puisse être vu. 

Tandis que vous reposez dans cette Observation, tout ce que vous ressentez n'est qu'une vaste Vacuité, une vaste Liberté, une Immensité – une ouverture ou une éclaircie transparente dans laquelle tous ces petits sujets et tous ces petits objets s'élèvent. Ces sujets et ces objets peuvent certainement être vus, mais leur Témoin ne peut être vu. Leur Témoin est une absolue libération par rapport à eux, une absolue Liberté qui n'est pas prisonnière de leurs agitations, de leurs désirs, de leurs peurs, de leurs espoirs. 

Identification et Attachement


Naturellement, nous avons tendance à nous identifier à ces petits sujets et à ces petits objets individuels – et c'est précisément là qu'est le problème ! Nous identifions le Regard à ces malheureuses petites choses qui peuvent être vues. C'est le début de l'attachement et de la non liberté. Nous sommes en réalité cette immensité de Liberté, mais nous nous identifions à des objets et à des sujets non libres et limités, qui tous peuvent être vus, qui tous souffrent, et dont aucun n'est ce que nous sommes. 

Patanjali a donné une description classique de l'attachement : « l'identification du Regard aux instruments de la vue » – avec les petits sujets et les petits objets, plutôt qu'avec l'ouverture, l'éclaircie ou la Vacuité dans laquelle ils s'élèvent tous. 

Lorsque nous reposons dans ce pur Témoin, nous ne voyons pas ce Témoin en tant qu'objet. Tout ce que vous pouvez voir n'est pas lui. Il est plutôt l'absence complète de tout sujet et de tout objet, il est la libération de tout cela. Reposant dans le pur Témoin, il y a cette absence en toile de fond, cette Vacuité, et cela est « vécu » non pas comme un objet, mais comme une immensité de Liberté et de Libération des contractions de l'identification à ces misérables petits sujets et petits objets qui entrent dans le flot du temps et sont pulvérisés dans cet atroce torrent. 

Lorsque vous reposez dans le pur Regard, dans le pur Témoin, vous êtes invisible. Vous ne pouvez pas être vu. Aucune partie de vous ne peut être vue, parce que vous n'êtes pas un objet. Votre corps peut être vu, votre mental peut être vu, la nature peut être vue, mais vous n'êtes aucun de ces objets. Vous êtes la pure source de la conscience, mais rien de ce qui s'élève dans cette conscience. Alors vous subsistez en tant que conscience. 

Les choses s'élèvent dans la conscience, elles restent un moment et quittent, elles vont et viennent. Elles s'élèvent dans l'espace, elles se déplacent dans le temps. Mais le pur Témoin ne fait pas de va-et-vient. Il ne s'élève pas dans l'espace, il ne se déplace pas dans le temps. Il est tel qu'il est; il est à jamais présent et immuable. Il n'est pas un objet là-bas dehors, alors il n'entre jamais dans le flot du temps, de l'espace, de la naissance, de la mort. 

Toutes ces choses sont des expériences, des objets – toutes, elles vont et toutes, elles viennent. Mais vous ne faites pas de va-et-vient; vous n'entrez pas dans ce flot; comme vous avez conscience de tout cela, vous n'êtes pas piégé dans tout cela. Le Témoin a conscience de l'espace, conscience du temps – et il est par conséquent lui-même libre de l'espace, libre du temps. Il est sans temps et sans espace – la Vacuité la plus pure à travers laquelle défilent le temps et l'espace. 

Le Non Né


Et ce pur Regard est antérieur à la vie et à la mort, antérieur au temps et à l'agitation, antérieur à l'espace et au mouvement, antérieur à la manifestation – et même antérieur au Big Bang lui-même. Cela ne signifie pas que le pur Soi existait à une époque antérieure au Big Bang, mais qu'il existe antérieurement au temps, point. Il n'est simplement jamais entré dans ce flot. Il a conscience du temps et par conséquent il est libre du temps – il est absolument sans temps. Étant donné qu'il est sans temps, il est donc éternel – ce qui ne signifie pas qu'il a un temps infini, mais qu'il est complètement libre du temps. 

Il n'est jamais né et ne mourra jamais. Il n'est jamais entré dans ce flot temporel. Cette vaste Liberté est le grand Non Né dont Bouddha disait : « Il y a un Non Né, non causé, non créé, non formé. S'il n'y avait pas ce Non Né, non causé, non créé, non formé, il n'y aurait aucune libération du né, du causé, du créé. » Reposer dans cette immensité de Liberté, c'est reposer dans ce grand Non-Né, cette vaste Vacuité. 

Et parce qu'il est Non-Né, il est Non-Mortel. Il n'a pas été créé avec votre corps, il ne périra pas lorsque votre corps périra. Non pas parce qu'il continue de vivre après la mort de votre corps, mais plutôt parce qu'il n'est jamais entré dans le flot du temps pour commencer. Il ne continue pas de vivre après votre corps, il vit antérieurement à votre corps, toujours. Il ne continue pas dans le temps à jamais, il est simplement antérieur au flot du temps lui-même. Espace, temps, objets – toutes ces choses défilent, simplement. Mais vous êtes le Témoin, le pur Regard qui est lui-même pure Vacuité, pure Liberté, pure Ouverture, la grande Vacuité à travers laquelle défile toute la parade, sans jamais vous toucher, sans jamais vous blesser, sans jamais vous consoler. 

Et parce qu'il y a cette vaste Vacuité, ce grand Non-Né, vous pouvez effectivement obtenir la libération du né et du créé, de la souffrance de l'espace, du temps et des objets, du mécanisme de terreur inhérent à ces fragments, de la vallée des larmes appelée le Samsara.

Ressources 


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jeudi 7 mars 2019

Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle


La Connaissance sans la Sagesse est de l'Intelligence Artificielle. Julian M. Pavelka


Dans un récent billet, nous définissions Le fétichisme de l'abstraction comme un processus d’emprise dont nous sommes les victimes modernes, à la fois consentantes et fascinées : « Comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels et auxquels ils étaient soumis, nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leur logique abstraite, déconnectée de la vie sensible, de sa dynamique comme de sa complexité.»

En réduisant de manière rationnelle la complexité vivante, multidimensionnelle et évolutive, du Réel au spectre abstrait d’une réalité objective, mesurable et chosifiée, nous avons désenchanté notre relation à un monde que le sens du sacré et la présence d’Esprit ont déserté. C’est ainsi que les individus comme la société se sont progressivement enlisés dans une spirale infernale qui risque de les conduire à un effondrement global. Avec l’émergence et le développement d’une Intelligence Artificielle fondée sur l’accumulation des données et le traitement automatisé de celles-ci, le fétichisme de l’abstraction franchit une nouvelle étape dans son entreprise de déshumanisation en détruisant une diversité cognitive indispensable au développement de l’esprit comme la biodiversité est indispensable au développement de la vie. 

Dans L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Eric Sadin déconstruit de manière rigoureuse et inspirée le mythe de l’Intelligence Artificielle vendu par l’oligarchie techno-capitaliste comme l’avenir inéluctable de nos sociétés. Ce mythe est le paravent idéologique derrière lequel se cache le Transhumanisme, cette utopie néo-scientiste délirante qui, sous prétexte d'améliorer la condition humaine, vise à promouvoir un "capitalisme cognitif" fondé sur la transgression de toutes les limites humaines et naturelles. Né de l'union monstrueuse entre le fétichisme (technocratique) de l'abstraction et le fétichisme (économique) de la marchandise, le capitalisme cognitif vise à formater nos vies à partir de logiques abstraites et utilitaristes, niant notre sensibilité et aliénant notre humanité.

Comment résister à ce qu'Eric Sadin nomme un "antihhumanisme radical" ? A travers une écologie de l’esprit qui reconnaît à l'esprit humain une pluralité d'expressions et de modes de connaissance. Cette écologie de l’esprit intègre notamment toutes les formes de conscience transcendante et transpersonnelle qui permettent de résister aux fantasmes d'omniscience véhiculés par le transhumanisme, tout comme le fait une forme de sagesse "apophatique" fondée sur la primauté du mystère et de l’indicible.

Démystifier l’Intelligence Artificielle 

Dans le contexte de nos sociétés techno-libérales, le développement de l’Intelligence Artificielle a pour but, plus ou moins avoué, l’organisation algorythmique de la société pour une marchandisation intégrale de la vie et une monétisation de tous nos comportements. Telle est la thèse défendue par Eric Sadin dans son nouvel ouvrage intitulé L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Anatomie d’un antihumanisme radical. 

« C’est l’obsession de l’époque. Entreprises, politiques, chercheurs… ne jurent que par elle, car elle laisse entrevoir des perspectives économiques illimitées ainsi que l’émergence d’un monde partout sécurisé, optimisé et fluidifié. L’objet de cet enivrement, c’est l’intelligence artificielle. Elle génère pléthore de discours qui occultent sa principale fonction : énoncer la vérité. Elle se dresse comme une puissance habilitée à expertiser le réel de façon plus fiable que nous-mêmes. 

L’intelligence artificielle est appelée, du haut de son autorité, à imposer sa loi, orientant la conduite des affaires humaines. Désormais, une technologie revêt un "pouvoir injonctif" entraînant l’éradication progressive des principes juridico-politiques qui nous fondent, soit le libre exercice de notre faculté de jugement et d’action. 

Chaque énonciation de la vérité vise à générer quantité d’actions tout au long de notre quotidien, faisant émerger une "main invisible automatisée", où le moindre phénomène du réel se trouve analysé en vue d’être monétisé ou orienté à des fins utilitaristes. Il s’avère impératif de s’opposer à cette offensive antihumaniste et de faire valoir, contre une rationalité normative promettant la perfection supposée en toute chose, des formes de rationalité fondées sur la pluralité des êtres et l’incertitude inhérente à la vie. Tel est l’enjeu politique majeur de notre temps. 

Ce livre procède à une anatomie au scalpel de l’intelligence artificielle, de son histoire, de ses caractéristiques, de ses domaines d’application, des intérêts en jeu, et constitue un appel à privilégier des modes d’existence fondés sur de toutes autres aspirations. » 

Une régression civilisationnelle 

Eric Sadin
La colonisation progressive de l'existence par l’Intelligence artificielle aurait comme conséquence « une humanité maternée, couvée, téléguidée depuis des serveurs, voyant l’irruption sournoise d’une régression civilisationnelle ». Dans la recension de cet ouvrage pour le journal La Décroissance, Pierre Thiesset écrit : « Face à cette transformation radicale de la condition humaine, Eric Sadin considère la défense du réel comme "la lutte politique de notre temps" et plaide pour une éthique de la responsabilité, "soucieuse de la façon dont nos principes, les fondements de notre humanité et de notre civilisation sont en train d’être éradiqués" 

Ce billet n’a pas pour but d’expliciter les thèses rigoureuses et implacables d'Eric Sadin. Ceux que le détail de ces thèses intéressent pourront se référer aux divers liens proposés dans la rubrique Ressources. Il s’agit surtout d’attirer l’attention sur la profonde régression anthropologique et civilisationnelle qui serait la conséquence de l’usage généralisé de l’Intelligence Artificielle par l’oligarchie techno-capitaliste et son délirant projet transhumaniste. Et pour comprendre cette régression, il convient de déconstruire la notion même d’Intelligence Artificielle tel que le fait Eric Sadin dans un article donné au journal La Décroissance : 

« Il convient de mettre en cause la notion d’"intelligence artificielle", à la racine, dans son appellation même, dans la mesure où les termes utilisés contribuent à forger nos représentations. En réalité, le principe d’une intelligence computationnelle modélisée sur la nôtre est erroné car l’une et l’autre n’entretiennent presque aucun rapport de similarité. Et ce pour deux raisons. La première, c’est que ces architectures sont dénuées de corps, qu’elles ne représentent que des machines de calculs dont la fonction se cantonne au seul traitement de flux informationnels abstraits. Et dans le cas où elles se trouvent reliées à des capteurs, elles ne font que réduire certains éléments du réel à des codes binaires, tout en se trouvant exclues d’une infinité de dimensions saisies par notre sensibilité qui échappent au principe d’une modélisation mathématique… 

La seconde raison c’est qu’il n’existe pas d’intelligence qui vive isolée, cloisonnée à ses propres logiques, à l’instar du principe de progression consistant à s’exercer seul "contre soi-même" comme dans une bulle, conformément à la logique dite "par renforcement" à l’œuvre dans le programme AlphaGo Zero qui a joué des millions de parties de go "contre lui-même". Car l’intelligence est indissociable de rapports ouverts et indéterminés aux êtres et aux choses, d’un contexte épigénétique, soit un milieu composite au sein duquel elle évolue et se singularise. Elle ne se caractérise pas seulement par la faculté d’adaptabilité, comme il est souvent répété, d’après un cliché darwinien simpliste, mais davantage à par la capacité à se modifier grâce à l’intégration murie de nouvelles connaissances, à se remettre en question à la suite d’évènements inattendus ou de propos contradictoires formulés par autrui, jusqu’à arriver, par l’écoute attentive du chant jamais achevé de toutes les différences à se déprendre d’elle-même… » 

Un conflit de rationalités 


La conception de l’intelligence humaine définie ici par Eric Sadin est très proche de celle qui émerge d’une vision intégrale: le développement de la conscience s’effectue à travers une série de stades évolutifs dont la complexité croissante est la conséquence de l’intégration progressive par la conscience des éléments et des informations issues de son milieu d’évolution. Cette approche évolutionnaire et intégrative n’a rien à voir avec le traitement automatisé des flux informationnels réalisés par l’intelligence artificielle. 

« Nous n’avons, en aucune façon, affaire à une réplique de notre intelligence, même partielle, mais à un abus de langage, laissant croire qu’elle serait, comme naturellement, habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos affaires. En vérité, il s’agit plus exactement d’un mode de rationalité, fondé sur des schémas restrictifs et visant à répondre à toutes sortes d’intérêts. C’est pourquoi il est impératif de ne pas accorder à ces logiques le monopole de la rationalité et de faire valoir, contre un mode de rationalité normatif et promettant la perfection supposée en toute chose, des modes de rationalité fondés sur l’acceptation de la pluralité des êtres et de l’incertitude fondamentale de la vie. Nous allons devoir vivre un conflit de rationalités dans la mesure où chacune d’elles engage des valeurs et détermine des modalités d’existence en tout point opposées.» (in La Décroissance)

Le conflit de rationalités auquel nous assistons s'effectue entre « d’un côté, une volonté d’instaurer une organisation automatisée de la société autant qu’une marchandisation intégrale de la vie et de l’autre, le souhait de faire valoir la subjectivité des personnes et la pluralité humaine ». Ce conflit de rationalité oppose d'un côté la rationalité instrumentale qui se sert de la logique abstraite pour atteindre, avec le plus de précision et d'efficacité possible, un but utilitaire. Dans cette approche technocratique, devenue aujourd'hui hégémonique, la rationalité est réduite à n'être plus qu'un instrument qui met la vie et la subjectivité sous l'emprise de l'abstraction pour poursuivre et atteindre ses buts utilitaires.

D'un autre côté, la raison sensible  naît de l'association entre résonance intuitive et raisonnement abstrait, celui-ci se mettant au service de celle-là pour permettre à la vie sensible de se développer dans toute sa complexité. Ce développement passe par l'intégration d'éléments et d'informations issus d'un milieu d'évolution qui est à la fois naturel, social et culturel. L'éthique et l'herméneutique,  la métaphysique et la symbolique, l'art et l'esthétique, le mythe et la poésie, l'érotique et le ludique sont autant de champs où la raison sensible accompagne de manière vivante la conscience humaine sur la voie de son développement, en harmonie et en connexion avec son milieu multidimensionnel.  Ce conflit de rationalités ne doit pas aboutir à victoire de l'une sur l'autre mais à une synthèse supérieure où la raison instrumentale (et l'intelligence artificielle) se mettent au service de la raison sensible (et de l'intuition naturelle)

Le Capitalisme Cognitif


Dans la visée d'une synthèse évolutionnaire qui est la nôtre, il ne s'agit donc pas d'affirmer une position technophobe qui nie certains bienfaits du progrès technologique, mais de résister au fétichisme de l’abstraction tel qu’il s’exprime à travers une technolâtrie ainsi décrite par Jacques Ellul : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit, c'est le sacré transféré à la technique." Les grands récits religieux ayant perdus leur pouvoir de fascination et de mobilisation dans nos sociétés sécularisées, les modernes ont conférés à la technique une forme de sacralité, suivant en cela l’aphorisme de Cioran: « Comme tout iconoclaste, j’ai brisé mes idoles pour sacrifier à leurs débris ».

C'est ainsi que, suite au désenchantement de notre relation au monde, nous avons assisté à la sacralisation de la technique en technolâtrie et à la transformation de cette technolâtrie en une idéologie transhumaniste qui n'est rien d'autre que le débris d'une transcendance détruite par la modernité.  Fondé sur la transgression de toutes les limites naturelles et humaines, et notamment celles de la mort, le transhumanisme est une vision technocratique du monde ainsi résumée en 2017  par le fondateur de Tesla, Elon Musk : " Si vous ne pouvez pas battre la machine, le mieux est d'en devenir une". Tel un nouveau dogme, ce nouvel avatar du scientisme impose ses modes de pensée hégémoniques et prescrit ses interdits que sont toutes les formes de transcendance comme les expressions de la sensibilité et de la vie elle-même.

L'idéologie transhumaniste et les technologies fondées sur l'Intelligence Artificielle apparaissent comme les nouvelles formes prises par le capitalisme quand l'accumulation de la valeur passe par celle des données. Ce capitalisme allie deux formes de fétichisme analysées dans ce blog : le fétichisme de l'abstraction et le fétichisme de la marchandise. Les lecteurs qui aimeraient mieux comprendre la nature véritable de cette nouvelle forme de capitalisme peuvent se référer à ces analyses. Ce n'est pas l'Intelligence Artificielle qui pose problème en tant que technologie mais l'usage qui est fait de celle-ci dans nos sociétés techno-libérale et l'idéologie mortifère dont cet usage est l'expression.

Dans le meilleur des cas l'Intelligence Artificielle devrait se mettre au service de la nature spirituelle et créatrice de l’être humain comme elle le fait notamment dans de nombreux domaines de la création artistique. Mais, dans le contexte actuel, l'I.A tend tend à asservir cette nature spirituelle en imposant l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande. Et ce, alors même que, pour se développer, l’esprit humain doit être immergé dans un milieu d’évolution où  la diversité des pensées et des sensibilités permet d’élaborer une subjectivité singulière à travers un processus d’individuation.

Une Écologie de l’Esprit 


A partir du mot grec Noos signifiant l’esprit, Teilhard de Chardin a crée le concept de Noosphère pour désigner la sphère de la pensée humaine comme troisième phase de développement de la Terre, après la géosphère qui est la sphère de la matière inanimée et la biosphère, celle de la vie biologique. Comme il n’existe pas de biosphère sans biodiversité, il ne peut exister de noosphère sans une profonde diversité cognitive et culturelle dans la mesure où l’esprit humain se nourrit et se développe grâce à la confrontation, la complémentarité et l’intégration d'une pluralité de perspectives et d’interprétations différentes. La "noodiversité" renvoie donc à la diversité cognitive et culturelle comme complément et supplément à la biodiversité.

Contre l’uniformisation des consciences et le formatage des comportements véhiculés par l'intelligence artificielle, la préservation d'une indispensable "noodiversité" rend nécessaire la mobilisation autour d'une véritable écologie de l’esprit. Comme la biodiversité renvoie à la multiplicité des formes de vie et à leur développement, la noodiversité renvoie à la multiplicité des perceptions de la sensibilité, des expressions de l’esprit et de ses modes de connaissance. De même que l’artificialisation des sols conduit à un appauvrissement fatal de la biodiversité et des écosystèmes, l’artificialisation de l’intelligence conduit à un appauvrissement fatal de la "noodiversité".

Une écologie de l’esprit doit donc promouvoir la "noodiversité" en préservant ces "noosystèmes" intellectuels, symboliques et spirituels que sont les diverses cultures, sagesses et traditions du monde entier. Celles-ci sont les dépositaires d’une multiplicité de perceptions et de conceptions, de visions du monde et d’inspirations qui font la richesse et la complexité de l’esprit humain. Le combat contre l’artificialisation de l’intelligence s’inscrit donc dans une écologie de ces "noosystèmes" culturels comme la lutte contre l’artificialisation des sols s’inscrit dans une écologie des écosystèmes naturels. En écrivant "Science sans Conscience n'est que ruine de l'âme", Rabelais fût l'ancêtre de cette écologie de l'esprit qui s'exprime aujourd'hui à travers l'aphorisme de Julian M.Pavelka: "La connaissance sans la sagesse est l'intelligence artificielle".

Transcendance versus Transhumanisme

Ce qui est à l’œuvre derrière le transhumanisme comme derrière l’usage techno-capitaliste de l’intelligence artificielle, c’est un fantasme infantile d’omniscience numérique qui correspond bien à la régression narcissique de nos sociétés. Face aux fantasmes d’omniscience, toutes les grandes traditions spirituelles et philosophiques reconnaissent et rappellent les limites de la connaissance qui sont aussi celles de notre conscience humaine, à la manière de Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». 

La reconnaissance d’un mystère irréductible est à l’origine de la diversité des formes prise par le sacré à travers le temps. Toute spiritualité authentique est une ode au mystère qui fonde notre humanité. Dès lors, la nature spirituelle de l’être humain peut devenir une arme de dissuasion massive contre les fantasmes d’omniscience véhiculés par l’intelligence artificielle.

Pour résister à l’influence régressive d’un transhumanisme techno-capitaliste, il nous faut donc développer le sens du mystère comme un sixième sens qui ouvre les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles qui transcendent les limites de notre conscience habituelle et auxquelles on peut avoir accès grâce à des moments de percée intuitive, d'inspiration créatrice ou d’illumination spirituelle.

Ces états de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. Cette dynamique transpersonnelle est la seule alternative véritable aux fantasmes transhumanistes qui en sont la caricature régressive : fantasmes infantiles d'omnipotence technologique et d'omniscience numérique. Les approches transcendantes et transhumanistes ont ceci de commun qu'elles cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine : la première le fait de l'intérieur grâce au développement spirituel quand la seconde cherche à le faire grâce au développement des artefacts technologiques.

Par son authenticité, l'approche transpersonnelle permet donc de ne pas se laisser éblouir par le miroir aux alouettes tendu par les oligarques du transhumanisme. Derrière le conflit des rationalités se cache un conflit de sens qui est au cœur de notre crise de la civilisation : celui qui oppose la spiritualité (transcendante) à la technocratie (transhumaniste). D'un coté, la spirale évolutive d'un développement intégral de la conscience qui conduit à des formes de transcendance spirituelle à travers une série de stades évolutifs dont la complexité est croissante. De l'autre coté, la spirale infernale d'une technologie transhumaniste fondée sur l'instrumentalisation de l'être humain et du vivant à travers l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande.

C'est dans ces termes que s'exprime de manière contemporaine la tension tragique entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive d'un transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'une technocratie transhumaniste.

Une sagesse apophatique


La reconnaissance du mystère n’implique pas l’éloge de l’ignorance mais suscite d’autres formes de conscience et de connaissance qui furent au cœur de grandes traditions spirituelles privilégiant l’intuition immédiate par rapport aux médiations de la rationalité abstraite. Ces traditions ont promues une vie simple, poétique et spirituelle, où la sensibilité participe de manière intime et intuitive à son milieu d’évolution en dévoilant les relations symboliques entre le monde du dedans et celui du dehors qui apparaissent dès lors comme les deux faces complémentaires d’une même unité harmonique. Le réenchantement de notre relation au monde passe, bien-sûr, par la reconnaissance et la promotion de ces autres modes - sensibles et intuitifs, poétiques et symboliques - de conscience et de connaissance.

Le sens du mystère est à l’origine d’une sagesse apophatique, fondée sur la négation des discours et des apparences, que l’on retrouve dans un certain nombre de traditions spirituelles et philosophiques célébrant ce qui reste à jamais indicible, incompréhensible et inconnaissable. Parce qu'elle procède par la négation, cette sagesse apophatique ne se satisfait d'aucune explication mentale au même titre qu'une certaine théologie négative insiste sur ce que Dieu n’est pas plutôt que sur ce qu’il est. La négation proférée par la sagesse apophatique permet de résister au néo-positivisme véhiculé par le transhumanisme, à ses fantasmes d'omniscience et au fétichisme de l'abstraction à travers lequel ceux-ci se manifestent dans nos sociétés régressives. C’est en ce sens que le poème du philosophe et écrivain roumain Lucian Blaga nous propose de faire "croître l’inconnaissable" en transformant l'incompris "en énigmes plus grandes encore".

Moi je ne foule pas la corolle de merveilles du monde 
et je ne tue pas 
avec ma raison les mystères rencontrés
en chemin 
dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes. 
D’autres avec leur lumière
anéantissent le charme caché dans l’insondable
obscurité des profondeurs, 
mais moi, avec ma clarté moi je fais croître l’inconnaissable 
et comme la lune avec ses blancs rayons 
loin d’amoindrir ajoute en tremblant
à l’envoûtement nocturne, 
j’apporte moi aussi à l’horizon ténébreux 
de vastes frémissement de mystère sacré, 
et tout ce qui est incompris 
se transforme en énigmes plus grandes encore 
sous mon regard — 
car mon amour englobe 
les fleurs et les yeux, les lèvres et les tombes. 

Lucian Blaga (1895-1961) Poèmes de la lumière, (Poemele luminii, 1919) 

Ressources 

L'Intelligence Artificielle ou l'enjeu du siècle. Anatomie d'un anti-humanisme radical. On trouvera sur le site des éditions L'échappée de nombreux liens avec des articles et des émissions qui font la recension de cet ouvrage et qui proposent des entretiens avec Eric Sadin

Eric Sadin : l'asservissement par l'Intelligence Artificielle ?  A voir absolument : un entretien explosif de 2h18' avec Eric Sadin sur la chaîne YouTube TkinkerView qui propose toujours des entretiens de grande qualité.

Intelligence Artificielle : un antihumanisme radical  Entretien avec Eric Sadin sur la Chaîne YouTube de TV5Monde (11'50")

L'intelligence artificielle, un antihumanisme radical. Article d'Eric Sadin Journal La Décroissance N°149  Mai 2018

Capitalisme Cognitif et Transhumanisme  Extrait d'une conférence de Laurent Alexandre, chirurgien et essayiste, entrepreneur et figure du Transhumanisme en France, dont le discours et la stratégie sont vigoureusement contestés par Eric Sadin (6'48").

L'imposture du Transhumanisme  Daniel Tritsch et Jean Mariani. Site Pour la Science

Dans Le Journal Intégral

Le fétichisme de l’abstraction –    Une régression anthropologique (2 billets) - Le fétichisme de la marchandiseLes Trois yeux de la Connaissance - Une Écologie de l’Esprit - La voie de l’’intuition  (3 Billets) –  Intuition et Complexité  – Penser la Barbarie  - La Barbarie Techno-scientiste  – Vers une Synthèse Évolutionnaire

Sur la critique radicale du capitalisme lire les billets sélectionnés dans le libellé Critique de la Valeur

jeudi 14 février 2019

La Muse


L’intelligence avec l’ange, notre primordial souci
René Char


La Muse

Il est des instants 
Où l'Un et l'Autre se retrouvent 
dans le souffle inspiré du Même 

Où l'intérieur et l'extérieur s'accordent 
au rythme nu de l'esprit créateur 

Où l'âme et le corps se répondent et dansent 
dans le jeu infini des correspondances 

A travers une profonde volute
de sensations et d’émotions 
Je plonge dans le rythme infini 
des transes du corps et de l’esprit

Comme on pose sa main sur la peau aimée, 
sur ta musique, j'ai mis mon poème. 



Le corps devient alors musique charnelle
et les cellules, notes organiques.

Le désir devient musique de feu 
et les mains, mélodies de caresses. 

L'amour devient musique du regard 
et les gestes, harmonies voluptueuses. 

La pensée devient musique abstraite 
et les idées s'ouvrent au chant des possibles. 

L'imaginaire devient musique des symboles 
et toi, épiphanie vibrante de l’Un Connu. 

La conscience devient musique inouïe 
et ce qui est, rejoint ce qui a toujours été. 

Quand l'infini devient musique des sphères 
le cosmos est le nid d'un oiseau immortel 
qui prend son envol dans ton âme. 


Un à un, la musique a retiré ses sept voiles 
pour révéler la Muse, Reine de Saba 
messagère de Sumer et de Babylone 

Son message est celui de la Mémoire, 
cette Muse des muses qui inspire les Dieux. 

Son langage est celui d’un secret partagé 
par ceux qui possèdent les clés du jardin sacré 
où l’imaginaire dévoile 
les arcanes magiques de l’incarnation. 

La transe est la seule danse qu'elle connaisse. 
La seule et l'unique. L'unique et la seule. 

Transfert, Transformation et Transcendance. 
Trois instances subtiles d’une seule et unique résonance 
où le Même et le Même, toujours et toujours 
se rencontrent, s'associent et s'assemblent. 

 

Tu voyages Muse, 
Tu voyages à travers les âges 
au royaume vertical de ce qui n’est jamais né. 

Dans cette infime vibration 
où s’épanouit la fête d’essence
sans te connaître, je te reconnais.

L’un et l’autre, nous sommes universels 
c'est à dire unis vers elle : l’Inspiration 
dont le souffle créateur accorde harmoniquement 
l’Essence du Verbe prophétique, 
le Chant de l’Imaginaire poétique 
et les Sens du Corps extatique. 

Tu accordes mon énergie
à la source dont elle est issue. 

Tu canalises mon élan vers l’essentiel
qui en est l’origine. 

Tu fusionnes mes désirs dans un souffle unifié.
Tu es l’exactitude et moi la précision. 
Moi le nombre et toi l’équation. 

Tout ce que j'aime
je le deviens
en fusionnant intensément 
à la Totalité dont tu es l'émanation.


Je me sens multiple 
en quête de transe en danse
comme un arc en ciel où s'harmonisent
la pulsion du corps et l'enchantement de l'âme
en s'accordant à la vibration synthétique de l'Esprit.

Je sens cette flamme en moi qui réclame un soleil. 
Un infini qui me porte et me transporte 
au-delà des sens jusque vers l'essentiel. 

J'ai écouté les émotions 
dont vos mots sont messagers. 
Et elles ont cheminé en moi 
comme une source d'être 

J'entends votre présence 
Et lui fait un temple de silence 
parce que résonne en elle 
la quête sublime de l'Unité. 

J'offre cet instant à l'éternité dont il est issu. 


Dans cette nuit d'encens 
où vibre l'âme du monde incarnée 
dans votre parole, votre image et votre élan 
permettez-moi simplement de saluer l'invisible 
d'un coup d'œil qui ressemble à une étoile vibrante. 

La magie n'est rien d'autre qu'un regard neuf et innocent 
posé en équilibre entre le Monde et l'Instant.

Devenons complices pour chasser le fantôme du hasard 
dont les chaînes font croire aux hommes qu'ils sont 
autre chose que l'immensité. 

Merci, Muse, pour ce chant que vous m'inspirez 
Et pour tous les chants à naître 
qui vibrent en moi 
dans l'innocence de l'impensé.

Une fois résolue l’énigme de la rencontre, 
le mystère reste entier. 
Il devient alors le garant de notre intégrité
pour vivre à part entière 
l’insurrection de notre humanité. 

O.B

Ressources

Dans Le Journal Intégral : La Voie d’Éros - René Char : une poétique intégrale - Une insurrection des consciences - Voir les textes sélectionnés sous les libellés Inspirations et Poétique.

jeudi 17 janvier 2019

Une Insurrection des Consciences


Au milieu de l’hiver, j’apprenais enfin qu’il y avait en moi un été invincible. Albert Camus 


Il y a quinze mois, le 21 Septembre 2017, dans un billet intitulé Le Déni ou le Défi, j’écrivais ceci: « La crise systémique que nous vivons nous oblige à choisir de toute urgence entre la marchandisation ou le réenchantement, c’est-à-dire entre la soumission aux mécanismes de la quantité ou l’insurrection qualitative de la vie/esprit… Ne sentez-vous pas dans l'air ce climat d'insurrection qui commence à saturer l'atmosphère ? Quelle étincelle fera le contact explosif entre le feu de la vie et la foudre de l'esprit ? … Ne laissons pas aux violents et aux fanatiques l'usage exclusif de cette énergie insurrectionnelle. Mobilisons notre présence et notre attention au sein d'une intelligence collective qui canalise ce feu sacré pour le transfigurer en force créatrice. » 

Dans notre dernier billet, intitulé Le Fétichisme de l’Abstraction, nous expliquions la formule sibylline à travers laquelle nous présentons le Journal Intégral comme « la chronique d’une insurrection des consciences contre le fétichisme de l’abstraction ». L’observation du climat insurrectionnel, ces dernières semaines en France, confirme nos intuitions et conforte notre réflexion sur l’urgente nécessité d’un changement de paradigme face à une crise de civilisation qui pourrait bien être le signe annonciateur de son effondrement prochain. Ce billet-ci, consacré à l'insurrection des consciences, s'inscrit donc dans la continuité du précédent sur le fétichisme de l'abstraction et le complète, tant ces deux réalités sont pour nous indissociables. 

Ce climat insurrectionnel apparaît comme une réaction vitale face à un effondrement qui se manifeste tant par la dévastation de nos écosystèmes que par la marchandisation généralisée de nos sociétés et par de nombreux symptômes de régression psychique. La vitalité de cette réaction provient d'une sensibilité collective qui s'exprime à travers des formes originales, bien souvent inaudibles pour les tenants d'un pouvoir technocratique. Nous chercherons donc à dépasser les sempiternelles interprétations réductrices - économiques, sociales et politiques - pour continuer la modeste phénoménologie de l’insurrection esquissée dans des textes antérieurs, notamment Une insurrection spirituelle ou L’insurrection poétique

Notre méthode : distinguer la dimension qualitative de l'énergie insurrectionnelle et les différentes formes - violentes ou non-violentes - à travers lesquelles elle se manifeste et auxquelles on la réduit trop souvent. En puisant dans les cultures traditionnelles, nous ébaucherons une "énergétique de l'insurrection" pour saisir une dynamique échappant au réductionnisme analytique qui segmente, de manière artificielle et superficielle, une totalité sociale en évolution. Une telle réflexion peut être considérée, avec un peu d'ironie, comme une contribution au "grand débat national" impulsé par les autorités. Un débat qui cherche à réduire la vitalité créatrice de l'énergie insurrectionnelle à des formes acceptables par un système techno-marchand dont elle cherche précisément à s'émanciper !...

L'Imprévisible

Le 8 Novembre 2018, en exergue du billet intitulé L’évolution créatrice, je proposais cette citation de René Char : « Nous demandons à l’imprévisible de décevoir l’attendu. » Et l’imprévisible eut lieu quelques jours plus tard sous la forme d’un soulèvement populaire qui attestait l'irruption des "Invisibles" dans le champ de la visibilité sociale et médiatique. Si l'imprévisible sert de médiation entre l'invisible et le visible c'est parce qu'il exprime la dynamique de l'évolution créatrice : à partir d'une émergence spontanée se développe un mouvement irréversible qui se manifeste à travers des formes novatrices.

Quelles que soient les scories que comporte le mouvement des gilets jaunes, quels que soient les parasitages dégradants, voyons que, dans le soudain redressement des courbés, dans la vocifération des ignorés, dans l’exaspération des derniers de cordée, il y a la revendication d’hommes et de femmes, de vieux et de jeunes, d’être reconnus comme êtres humains à part entière. Edgar Morin

Ces paroles d'Edgar Morin font écho à celles prononcées par la philosophe Simone Weil qui témoigne de la grève des ouvrières de la métallurgie durant le Front Populaire en 1936 : "Dans ce mouvement, il s'agit de bien autre chose que telle ou telle revendication particulière, si importante soit-elle... Il s'agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaisser en silence pendant des mois, des années, d'oser se redresser, se tenir debout. Prendre la parole à son tour."

Que peut-on comprendre à l’insurrection des consciences en réduisant la force insurrectionnelle aux formes à travers lesquelles elle se manifeste ? Bien au-delà du prix de l’essence, le vrai problème c’est la perte de l’essentiel qui donne un sens à la vie et une cohésion aux communautés humaines. Perdre l’essentiel c’est réduire l’être humain à sa fonction économique de producteur/consommateur mais c’est aussi fragmenter les communautés humaines en monades individuelles et isolées qui en viennent d’abord à s’ignorer puis à se combattre.

L'insurrection des consciences n'est pas  réductible au redressement de la courbe du chômage ou à celle du pouvoir d'achat. Elle vise à redresser la tête des hommes, courbés sous le joug d'un système inhumain, afin qu'ils puissent retrouver le sens d'une verticalité sans laquelle aucune dignité n'est concevable. C'est la réaction d'une vitalité créatrice à  la violence technocratique qui nie la dignité et la sensibilité des individus en contestant leur qualité d’être humain pour les réduire à une fonction de simples agents économiques dans la grande mécanique du marché. "Quand on prive le gens de dignité, vient un moment donné où ils demandent réparation" Michel Onfray.

Ce sont des besoins vitaux de sens, de justice et de reconnaissance qui animent une insurrection des consciences. Le besoin de sens est celui d'une liberté en quête d'un idéal et d’une transcendance. Le besoin de justice est celui d'une égalité en quête d'humanité et de dignité. Le besoin de reconnaissance est celui d'une fraternité en quête de solidarité et d'appartenance.

Le Jaune et le Noir 


Évoquant le mouvement des "Gilets Jaunes" dans un texte intitulé Les raisons de la colère, Raoul Vaneigem écrit : « Le trou noir de l’efficacité rentable absorbe peu à peu la joie de vivre et ses galaxies. Sans doute est-il temps de reconstruire le monde et notre existence quotidienne. ». 

Filons la métaphore astronomique avant de risquer une interprétation énergétique : les images de foules en jaune font penser à l’éruption d’une lumière qui se libère de l’énorme pression exercée par le trou noir de l’efficacité rentable. Symboliquement, cette fluorescence apparaît dès lors comme surgissement d’une énergie lumineuse – celle de la vie/esprit – longtemps comprimée par un système inhumain régi par ces deux formes complémentaires que sont le fétichisme de l’abstraction (sur le plan culturel) et le fétichisme de la marchandise (sur le plan social). 

Un tel système freine et bloque la circulation de cette énergie qui s’accumule dans l’individu comme dans la société sans pouvoir s’exprimer et s’échanger, se transformer et se libérer. Cette obstruction de la vie/esprit suscite en l’être humain une pression extraordinaire à l’origine d’une détresse spirituelle, d’une angoisse existentielle, d'une destructuration sociale et de nombreuses pathologies psycho-corporelles. 

Arrive le moment de crise où cette énergie, comprimée comme dans une cocotte-minute, se libère selon un processus décrit par Émile Zola : « Quand on enferme la vérité sous terre, elle s’y amasse, elle y prend une force telle d’explosion, que, le jour où elle éclate, elle fait tout sauter avec elle. »  Quand on nie la dimension qualitative et sensible de la vie humaine au profit d'une vision comptable, il ne faut pas s'étonner que  des explosions sociales témoignent d'un malaise profond qui est celui d'une civilisation en crise, incapable de répondre au besoin vital de sens inhérent à la conscience humaine.

Face à la dimension spectaculaire de tels phénomènes, il convient de ne pas être sidéré, fasciné ou hypnotisé par la façon dont la compression de l'énergie vitale se libère sous  forme de violence explosive. Il s’agit plutôt de comprendre et de maîtriser les lois de l’énergie humaine enseignées par toutes les voies de sagesses. Une telle connaissance doit permettre de canaliser la puissance explosive de ce feu sacré pour le transmuer en force créatrice plutôt que de se laisser emporter dans l'impasse d’une fragmentation destructrice.

Une acupuncture sociale


Hermès (le Mercure latin), messager des Dieux chargé de transmettre les nouvelles est aussi le gardien des carrefours. Les ronds-points sur lesquels se rassemblent les "Gilets Jaunes" expriment aussi leur volonté de réguler la circulation d’une parole qui leur a été confisquée par une idéologie dominante s'exprimant ad nauseam à travers les médias de masse, propriétés de l'oligarchie.

Dans une société désormais totalement atomisée par quarante ans d’hégémonie d’idéologie néolibérale et de règne d’un capitalisme rentier et spéculatif, il n’y a plus guère de collectifs mais uniquement des individus, des particules élémentaires prises dans des mouvements browniens, qui essaient de retrouver un peu de chaleur humaine et de sens en se référant à des communautés mi réelles mi fantasmatiques. Le club des convivialistes 

En ressemblant à de grands "chakras" ou à des points d'acupuncture - ces nœuds énergétiques décrits dans les traditions spirituelles - les ronds-points deviennent des lieux où se renouent, dans le feu de l’action, certains liens de solidarité détruits par le fétichisme marchand. En libérant une énergie collective, ces liens tissent à nouveau le sens du commun. En stimulant des ronds-points névralgiques, cette forme d’"acupuncture sociale" rétablit une circulation d'énergie dans le corps social. Beaucoup de reportages décrivent le même phénomène : « Là où il n’y avait plus qu’isolement et désolation on ressent à nouveau la chaleur et la joie d’être ensemble. » Le Club des Convivialistes

Ces "Aventins" que sont les ronds-points contemporains redisent, tout simplement, le plaisir d’être ensemble pour être ensemble. Ce qui est une efficace manière de lutter contre une technocratie de plus en plus abstraite, considérant avec mépris un peuple débile, incapable de comprendre, comme le signalait il y a peu un dirigeant de la majorité politique « l’intelligence et la subtilité de l’action gouvernementale »… C’est une socialité de base, rassemblant ce qui est épars que l’on retrouve autour des feux ponctuant les ronds-points. Ces feux sont comme autant de foyers où l’on se tient chaud et où se concocte le renouveau des solidarités organiques, cause et effet de toute société… Il y est question de générosité, d’entraide, d’échange et autres valeurs essentielles. Ce qui reste incompréhensible, parce que quelque peu archaïque, à des élites purement rationalistes, ayant quelque mal à comprendre l’importance de l’immatériel. Michel Maffesoli

Beaucoup de commentateurs se sont étonnés de l'originalité du mouvement des "Gilets Jaunes" qui, par son émergence spontanée sur les réseaux sociaux, son refus des leaders et des représentants, des médiations institutionnelles et des corps intermédiaires, son enracinement territorial et sa forte féminisation, sa posture transpartisane et son horizontalité, son expression comme ses modes d'action, ne correspond pas aux normes habituelles de la tradition contestataire, syndicale ou politique. Ce mouvement apparaît comme la réactivation d'une sensibilité collective qui, face à l'individualisme et à "l'ultra-moderne solitude", retrouve le sens du commun et de la solidarité en tissant des liens humains à partir d'affects partagés.

Il semble que ce mouvement soit l'expression actuelle et singulière d'un courant insurrectionnel qui se développe depuis des années, dans le contexte d'une crise de civilisation, sur la planète et sous diverses formes, comme une "puissance destituante" qui remet en question les paradigmes dominants. C'est dans cette perspective que nous avons rendu compte dans Le Journal Intégral des divers évènements ayant participé au "mouvement des places" - les Indignés espagnols, Occupy Wall Street, les révolutions arabes, Nuit Debout-  tout comme nous avons évoqué la lutte des Zadistes pour de nouvelles formes de vie et de pensée.

Cette "puissance destituante" est celle d'une sensibilité collective dont les manifestations échappent aux logiciels explicatifs des interprétations dominantes. Il ne s'agit donc pas de projeter sur ces mouvements les interprétations abstraites habituelles, mais de développer une sensibilité empathique et une observation participante qui leur correspondent. C'est en ce sens que l'approche énergétique traditionnelle nous paraît tout à fait légitime pour rendre compte d'une dynamique sociale qu'une analyse sectorielle ne peut saisir que de manière fragmentée et réductrice, chosifiée et superficielle.

Le Feu Sacré


Dans les grandes cultures traditionnelles, l’être humain est considéré comme un organisme vivant, sentant et conscient à l’intérieur duquel s’opère une circulation d’énergie entre ce deux pôles, matériel et spirituel, que sont la Terre et le Ciel. Cette circulation énergétique - de bas en haut (transmutation) et de haut en bas (inspiration) - s’effectue à travers divers strates : la matérialité physique (pied), le feu de la vie (sexe), la lumière de l’âme (cœur) et la vibration de l’esprit (tête).

Quand le fétichisme de l'abstraction cristallise le mental jusqu'à le couper d'une inspiration supérieure, celui-ci se transforme en une sorte de "coiffe" intellectuelle (rationaliste et technocratique) qui empêche la libre circulation de l’énergie vitale entre Terre et Ciel. Ce qui a pour conséquence une pression et une compression énergétique à l’origine des nombreux problèmes individuels et collectifs évoqués précédemment.

Si on peut qualifier l'insurrection de feu sacré, c'est qu'elle relève d'une poussée verticale propre à l'instinct vital. L'étymologie permet de mieux comprendre cette dynamique puisque le mot "insurrection" est emprunté au bas latin "insurrectio" : "action de s'élever" (in : dans ou vers et surgere : surgir). Ce mouvement d'insurrection naît du surgissement intérieur des forces créatrices de la vie animées par le souffle libérateur de l'esprit.

Issue des profondeurs de l’instinct vital, une énergie insurrectionnelle va donc chercher à transformer, à renverser, voire à détruire, tout ce qui entrave la circulation harmonieuse entre les racines telluriques et les branches spirituelles de cet arbre de vie et de connaissance qu’est l’être humain. L'énergie insurrectionnelle émerge des profondeurs instinctives comme un feu sacré en quête du souffle inspiré qui permet à la vie de se libérer de la pesanteur matérielle. Cet élan libérateur et transcendant qui anime la force insurrectionnelle fait qu’elle est absolument irréductible aux diverses formes auxquelles on voudrait la réduire et dans lesquelles on voudrait l’enfermer.

L'insurrection c'est - dans le double sens du terme - la manifestation de la vie/esprit contre tout ce qui l'empêche de se développer. Le sens de la vie est celui de son développement continu. Quand ce développement est interrompu, le sens est interdit. C'est cette interdiction que transgresse le feu sacré à travers un puissant élan vital qui libère la parole, la pensée et l'action.

Effrayés par les incendies à travers lesquels il se manifeste, les technocrates cherchent à éteindre ce feu sacré au lieu de le canaliser pour en faire le moteur d'un saut évolutif rendu nécessaire par la crise de civilisation et les risques d'effondrement qu'elle préfigure.

Tous les grands visionnaires qui ont fait évoluer l’humanité furent des insurgés contre l’ordre établi, qu’il soit social ou politique, culturel ou spirituel. Rien de grand n’a été fait dans l’histoire qui ne soit animé par ce feu sacré capable de renverser et de transformer  les formes dégénérées qui font obstacle à la force créatrice de la vie/esprit. Cette "puissance destituante" du feu sacré est toujours synchrone à l'émergence de formes inédites à travers lesquelles se manifeste cette force créatrice.

L'insurrection des consciences maîtrise, canalise et utilise les forces destructrices, liées à la spirale infernale de l'effondrement, pour permettre l'émergence de nouvelles formes inspirées par la spirale évolutive de la vie/esprit.

Attention ! Quand s’éteignent les lumières de la conscience, s’allument les bûchers de la violence. Seule la profondeur radicale d’une vision inspirée est à même de canaliser et de transmuer la puissance d'une énergie insurrectionnelle. Ce processus de transmutation permet d'éviter une explosion de violence qui sera récupérée par le système pour renforcer une emprise dont cette énergie cherche précisément à se libérer.

Violences

La construction d’un monde nouveau et la résolution de ne jamais y renoncer démantèleront plus sûrement le vieux monde que l’affrontement rituel des lacrymogènes et du pavé. Raoul Vaneigem 

C'est bien souvent un profond désir d'auto-destruction qui s'exprime dans la fascination adolescente et suicidaire pour la violence. Il faut se guérir du premier et se libérer de la seconde pour opérer la distinction subtile et essentielle entre la force insurrectionnelle et les formes de violence à travers lesquelles elle se manifeste bien souvent, faute de pouvoir s'exprimer autrement. Une fois opérée cette distinction, il faut être assez inspiré pour donner à la force insurrectionnelle une forme correspondant aux exigences de radicalité, de sens et de transcendance qui l’animent.

Avant d’être le refus de la violence, la non-violence c’est la reconnaissance de la puissance créatrice de la vie/esprit telle que Gandhi, Martin Luther King ou le vieux Mandela l’ont incarné." La non-violence ce n’est pas simplement ne pas être violent ; c’est aussi agir positivement pour résister à l’oppression et faire naitre le changement". Gandhi 

Pour distinguer la force insurrectionnelle des formes à travers lesquelles elle peut se manifester, il faut opérer la distinction entre trois types fondamentaux de violence - institutionnelle, révolutionnaire et répressive - décrits par l'évêque brésilien Dom Helder Camara : « La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. » 

Partie intégrante de la violence institutionnelle, la "violence symbolique" évoquée par Bourdieu est un monopole d’interprétation véhiculé par l'idéologie dominante qui interdit aux dominés de penser la réalité de leur aliénation. C’est ainsi que, bien souvent, les dominés donnent à leur souffrance un sens fourni par l'idéologie dominante et ses institutions. Jadis ce sens était religieux, il est devenu aujourd'hui celui d'un fondamentalisme marchand qui utilise le champ sémantique de l'économie : la quête d'une puissance créatrice est ainsi réduite à celle du pouvoir d'achat !... 

Le déni de la violence sociale est cette forme suprême de violence à laquelle Bourdieu donnait le nom de violence symbolique (Frédérique Lordon). La violence symbolique tend à créer chez ceux qui la subissent un conflit entre leurs ressentis et leurs représentations. Ce conflit interne crée un effet de sidération qui tend à neutraliser toutes pensées et toutes actions émancipatrices.

Parce qu’elle cache la vérité à travers un langage dévoyé, la violence symbolique est une malédiction (du latin male-dicere : mal dire). Dans une formule devenue célèbre, Albert Camus a décrit les conséquences de cette malédiction : « Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde. » Le retour aux sources d’une présence vivante permet de se délivrer d'une telle malédiction à travers des formes créatrices et un langage inspiré où s'expriment le flux vibrant de la sensibilité.

La violence symbolique est une malédiction qui se retourne toujours, à un moment ou à un autre, contre les apprentis sorciers qui ont trahi le mouvement créateur de la vie pour promouvoir leurs intérêts.

Une abstraction totalitaire


De nos jours, il vaudrait mieux parler de violence technocratique que de violence symbolique dans la mesure où le monopole d’interprétation des dominants relève d’une abstraction totalitaire qui dénie et dévalorise les liens symboliques, les visions créatrices et les élans transcendants inhérents à la conscience humaine depuis l'aube des temps.

Et s'il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd'hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l'être humain à une existence sans aucune verticalité. Abdennour Bidar

La violence technocratique est, dans son principe même, une entreprise réductionniste. Réduction des exigences qualitatives à des besoins quantifiables. Réduction de la puissance d'agir à un pouvoir d'achat. Réduction d'une insurrection spirituelle à une révolte politique. Réduction d'une crise de civilisation à des solutions technocratiques. Tout ceci peut être résumé symboliquement par la tentative prosaïque de réduire la quête du sens à la baisse du prix de l'essence.

Les albums d'Astérix évoquaient un village d'irréductibles gaulois qui résistent à l'envahisseur. L'irréductibilité est cette force insurrectionnelle qu'il faut cultiver et développer pour garder son intégrité face à l'emprise réductionniste de la technocratie.

Si l'énergie insurrectionnelle apparaît si effrayante, c'est qu'elle est dotée d'une puissance subversive qui oblige à modifier notre vision du monde ainsi que les modes de vie et de pensée qui en découlent. Que d'efforts déployés par les uns et les autres, dominants et dominés, pour occulter cette puissance subversive au profit d'une même inertie ! Cette stratégie d'évitement consiste à se focaliser sur l'une ou l'autre des diverses formes prises par cette puissance subversive, sans établir de liens entre celles-ci : révoltes fiscales, colères sociales, rébellions politiques, émeutes économiques, revendications identitaires, crises existentielles, querelles idéologiques, contestations culturelles, controverses spirituelles, etc....

Il ne s'agit en aucun cas de minimiser ces diverses formes de révolte ni d'en contester leur légitimité mais de comprendre que toutes sont liées parce que chacune d'elles est l'expression particulière d'une même force insurrectionnelle qui les anime et les transcende. Ne pas distinguer la dynamique d'une force vitale et ses diverses formes d'expression, c'est établir des séparations artificielles et proposer des solutions superficielles qui reconduisent une violence technocratique alors même que l'on cherche à s'en libérer.

Qu’elle soit issue de la droite économique ou de la gauche rationaliste, l’abstraction technocratique identifie les êtres humains à leurs dimensions extérieures, susceptibles d’être objectivées et quantifiées, avec une tendance à négliger, voire à nier, leur intériorité éthique, culturelle et spirituelle. Reprenant les codes abstraits de la domination techno-marchande, la plupart du temps les dominés pensent leur aliénation et nomment leur souffrance dans le langage (économique) des dominants en laissant dans l'ombre les fondements culturels et spirituels de leur mal-être comme de leur révolte.

Par une forme de mimétisme monstrueux, les dominés utilisent donc le même logiciel - économique - que les dominants, comme si celui-ci n'était pas à l'origine de leur aliénation. Et ce, alors même, que toute la critique radicale de l'économie politique montre que, bien loin d'être la science que l'on prétend,  l'économie est une construction idéologique dont la conséquence est la destruction de tous les milieux de vie - naturels, humains et culturels - vampirisés par ce "sujet automate" qu'est la valeur (voir Critique de la Valeur).  

Se libérer de la violence technocratique c'est oser briser le monopole d'une interprétation abstraite qui travestit la complexité du réel avec les mots du pouvoir en réduisant la dimension immatérielle de l'être à celle, comptable, de l'avoir. Il nous faut sortir d'une posture économique qui domine l'environnement afin d'en exploiter les ressources, pour entamer une démarche écosophique qui est celle d'une participation sensible à un milieu d'évolution.

On ne pourra réenchanter notre relation au monde qu'en réinstaurant dans la conscience collective comme dans le champ culturel, la légitimité des dimensions sensibles et affectives, imaginaires et symbolique, immatérielles et spirituelles.

« Il y a dans toute lutte un côté que l’on peut nommer spirituel… C’est cet aspect symbolique qui est le cœur battant de ces régulières révoltes des peuples, dont le phénomène des gilets jaunes est l’expression contemporaine. Cet aspect est la ressource indomptable de la force morale. » Michel Maffesoli

Une nouvelle vision du monde

On ne répond à une crise de civilisation ni par une aumône, ni par des bricolages politiques, ni par des solutions technocratiques, mais par une vision du monde inspirée qui ouvre sur un nouvel horizon de sens.  

Dans nos sociétés de l'information en mutation constante et en complexité croissante, seule une vision globale et dynamique est à même de créer la forme complexe et évolutive correspondant à la force vitale et créatrice de l'énergie insurrectionnelle.

Contre le réductionnisme technocratique, une approche intégrative considère chaque phénomène dans son contexte relationnel, comme un élément d'un ensemble dont il ne peut être séparé. Chacune de ces totalités est elle-même perçue comme l'expression d'une dynamique évolutive au sein d'un développement historique rythmé par des cycles d'émergence et de croissance, de maturité et de dégénérescence.

Tel est le sens de l'insurrection culturelle véhiculée par les avant-gardes créatrices et cognitives : affirmer la vision intégrale d'une spirale évolutive pour ne pas se laisser emporter par le courant réductionniste d'une spirale infernale qui conduit à une régression anthropologique comme à un effondrement écologique.

Bien souvent, dominants et dominés sont objectivement complices dans leur déni d'une énergie insurrectionnelle qui pourrait subvertir les constructions idéologiques à la base du système institutionnel. De tous temps les dominés défendent passionnément le système qui les aliènent jusqu'à jour où ils deviennent capables de le déconstruire en le dénaturalisant :  ce qui semblait être hier une évidence aussi naturelle que l'air que l'on respire apparaît alors comme une construction culturelle et historique dont peut entrevoir la généalogie et le dépassement. Cette déconstruction est synchrone avec la prise de conscience de la violence symbolique dont les dominés étaient jusque-là les victimes consentantes.

Aujourd'hui, la violence symbolique est incarnée par le visage du technocrate qui ne sait rien du Tout qui fonde les communautés humaines. Mais c'est du temps et de l'énergie perdus que de se focaliser sur les incarnations d'un système désincarné, d'autant plus irresponsables qu'elles sont les clones interchangeables d'une abstraction inhumaine, les produits conformes d'un imaginaire aliénant dont chacun d'entre nous est le complice plus ou moins conscient.

Nous nous faisons complices du système qui nous aliène dès lors que nous n'avons pas éveillé notre conscience, décolonisé notre imaginaire, exercé notre pensée critique, libéré notre psyché et délivré nos comportements de l'emprise qu'il exerce sur nous. A l'instant où l'esclave décide qu'il ne sera plus esclave, ses chaînes tombent (Gandhi). Une telle entreprise demande une énergie, une concentration et une persévérance telles que beaucoup y renoncent en se faisant les collaborateurs dévoués et les promoteurs enthousiastes de leur propre aliénation.

La toute-puissance infantile propre au narcissisme contemporain est à l'origine de cette pensée magique qui consiste à croire que l'on peut changer la société sans de changer soi-même !...  Cette pensée magique est à l'origine de tous les totalitarismes qui veulent imposer aux individus une organisation sociale qui ne correspond pas à leur état d'esprit.

Ce que nous enseigne nombre de traditions spirituelles c'est que la première des insurrections à mener s'effectue contre l'emprise de cette conscience séparatrice qu'est l'égo. Ce mouvement de libération intérieure inspire et nourrit de sa force visionnaire toutes les autres formes de lutte et de libération. Pour se révolter contre cette influence que la société exerce naturellement sur lui, l'homme doit au moins en partie se révolter contre lui-même. M. Bakounine


Transformations individuelles (subjectivité), culturelles (intersubjectivité) et sociales (structures objectives) doivent s'effectuer de manière synchrone pour permettre le saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain. Une telle démarche, à la fois systémique et dynamique, est au cœur d'une vision intégrale et d'une synthèse évolutionnaire, qui nous libèrent de l'emprise abstraite du système techno-marchand.

Quand on ne veut plus se contenter des miettes, il faut avoir le courage d'imaginer collectivement les plans d’une boulangerie. Vous ne changerez jamais les choses en vous battant contre la réalité existante. Pour changer quelque chose, construisez un nouveau modèle qui rendra l'ancien obsolète (R. Buckminster Fuller).

Le problème est que beaucoup de ceux qui sont animés par le feu sacré d'une énergie insurrectionnelle n'ont pas développé la vision et le modèle qui permettraient de canaliser et d'exprimer cette énergie radicale à travers une forme novatrice. Ils cherchent à se libérer de leur aliénation en utilisant les modèles qui sont à l'origine de celle-ci. C'est ainsi qu'ils cheminent sur un cercle vicieux les conduisant à une impasse.

La démarche réductionniste et la posture de l'expertise sont au cœur d'une violence technocratique véhiculée par un clergé progressiste dont le rationalisme obtus et le positivisme honteux sont fondés sur le déni du sensible, du symbolique et de la transcendance, identifiés par ces clercs comme des vecteurs de l’obscurantisme religieux alors même qu'ils sont ceux d'une vitalité créatrice animée par un élan spirituel. C'est ainsi que le progressisme apparaît de nos jours comme une idéologie d'autant plus aliénante qu'elle se réclame de l'émancipation pour mieux enfermer les individus dans une vision très réductrice d'eux-mêmes et du monde.

Quand l’insurrection des consciences remet en question le progressisme technocratique, la tentation est immense d'un grand retour en arrière. Il faut résister à ce fantasme nostalgique qui passe par la fascination romantique pour des visions du monde réactionnaires, conservatrices ou autoritaires. Résister à la pulsion rétrograde tout en refusant les impasses du progressisme technocratique, tel est le défi paradoxal des temps qui viennent.

Un défi que l'on relève en participant de manière créative à la dynamique évolutive de la vie/esprit. C'est dans ce contexte évolutif qu'émerge une  vision non-duelle qui synthétise conservation et progrès dans une perspective évolutionnaire et qui associe sensibilité concrète et raison abstraite dans une vision intégrale. (Lire à ce sujet L’évolution créatrice et Vers une synthèse évolutionnaire

Ressources 

Les raisons de la colère  Raoul Vaneigem -  Site La Voie du Jaguar 

Le convivialisme, un programme pour les "Gilets Jaunes" ?  Le club des convivialistes - Site L’Obs 


La couleur jaune d’un gilet a rendu visibles les invisibles  Edgar Morin - Site Médiapart

La souffrance de la réification et le mouvement des gilets jaunes  Benoît Bohy-Bunel Site Critique de la valeur. Un texte important inspiré par la critique de la valeur.

La gauche, les "gilets jaunes" et la crise de la forme sujet Clément Homs Site Critique de la Valeur

Le Fil d’Ariane  Blog de La Licorne. 

Dans Le Journal Intégral : Le fétichisme de l’abstractionLe fétichisme de la marchandise - L’évolution créatriceVers une synthèse évolutionnaire - Introductions à la Vision Intégrale - Le Déni ou le DéfiUne insurrection spirituelleL’insurrection poétiqueDe quoi la Zad est-elle le nom ? - La Troisième Révolution - Les trois billets de la série Experts et Visionnaires -

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