jeudi 22 juin 2017

Civilisation, Décadence, Ecosophie.


Le problème qui se pose aujourd'hui n’est pas plus politique que social : il est cela sans doute, mais il est aussi beaucoup plus que cela. C'est un problème de civilisation. G. Bernanos

Une image "écosophique" par Elena Ray
En France, nous voici donc à la fin d'une très longue séquence électorale de plus d'un an qui aboutit simultanément à l'effondrement des partis traditionnels suite à une vague de "dégagisme", et à une recomposition de la vie politique exprimant en partie et en retard l'évolution des mentalités et des idéologies. Si l’on veut comprendre cette évolution, mieux vaut être à l’écoute des synchronicités qui signalent les mouvements de fond à l’œuvre dans la conscience collective : en quelques semaines, trois intellectuels français viennent de publier trois livres sur la nature des civilisations, de leurs décadences et de leurs métamorphoses. Décadence de Michel Onfray, Civilisation de Régis Debray et Ecosophie de Michel Maffesoli : trois titres qui, chacun en un seul mot, résume la vision du monde et de l’histoire propre à chacun de ces auteurs. 

Vision tragique chez Michel Onfray qui relate la genèse et la grandeur, le déclin et la dissolution de la civilisation judéo-chrétienne ; vision fataliste chez Régis Debray observant d’un œil ironique cette "joyeuse apocalypse" qu’est le transfert d’hégémonie de l’Europe en déclin à l’Empire américain ; vision phénoménologique et descriptive chez Michel Maffesoli, témoin inspiré des mutations socio-culturelles qui décrit avec minutie l’émergence d’une nouvelle vision du monde fondée sur une sagesse commune – l’Ecosophie – en même temps que s’achève dans une lente agonie le cycle abstrait et rationaliste d'une "vieille  modernité" âgée de cinq siècles. 

La parution simultanée de ces trois ouvrages est, en soi, un signe des temps à méditer et à décrypter. Les écrivains sont des sismographes dont la sensibilité enregistre le mouvement des plaques tectoniques de l’esprit qui fondent et défont les civilisations humaines. Comme l’écrivait Georges Bernanos : « Le problème qui se pose aujourd'hui n’est pas plus politique que social : il est cela sans doute, mais il est aussi beaucoup plus que cela. C'est un problème de civilisation. » Prisonnière de l'économisme dominant et de réflexes technocratiques d'un autre âge, la classe politique s'avère incapable de penser les enjeux  de civilisation au cœur de la crise systémique que nous devons affronter. 

Penser en terme de  civilisation c'est regarder la diversité des phénomènes sociaux et culturels à partir d'une perspective globale, elle-même inscrite dans la longue durée de l'histoire et de l'évolution humaines. Inspirés par des modèles développementaux nés de nombreuses recherches en sciences humaines, nous nous inscrivons pour notre part dans une vision évolutionnaire de l’histoire. Ces modèles développementaux décrivent un mouvement évolutif qui régit aussi bien les individus que ces organismes vivants que sont les sociétés humaines. Ces modèles nous permettent d’envisager l’histoire, à la manière d’Hegel, comme le déploiement de l’Esprit dans le temps. D’où la remarque de H.F Amiel à laquelle nous souscrivons : « Au fond, il n'y a qu'un seul objet d'études : les formes et les métamorphoses de l'esprit. Tous les autres objets reviennent à celui-là; toutes les autres études ramènent à cette étude. » 

Décadence

Si chacun de ces trois auteurs ressent et perçoit un changement d’époque, ils interprètent celui-ci à travers le filtre de leur tempérament et de leur psyché comme de leur filiation intellectuelle et culturelle. Ce filtre détermine leur vision de l’histoire et la façon dont ils imaginent le nouveau cycle en train d’advenir. 

Dans "Décadence", paru fin février, Michel Onfray écrit l’épopée de la "civilisation judéo-chrétienne" qui a forgé l’Occident pendant deux mille ans. L’auteur présente ainsi son ouvrage : « Chacun connaît les pyramides égyptiennes, les temples grecs, le forum romain et convient que des traces de civilisation mortes prouvent… que les civilisations meurent – donc qu’elles sont mortelles ! Notre civilisation judéo-chrétienne vieille de deux mille ans n’échappe pas à cette loi. Du concept de Jésus, annoncé dans l’Ancien Testament et progressivement nourri d’images par des siècles d’art chrétien à Ben Laden qui déclare la guerre à mort à notre Occident épuisé, c’est la fresque épique de notre civilisation que je propose ici. » 

Voilà comment Marie Lemonnier rend compte de ce livre dans l’Obs : « Chacun sait que nos civilisations sont mortelles, disait déjà Valéry en 1919, et c'est bien la mort de l'Occident que ce livre crépusculaire et torrentiel entend annoncer: le judéo-christianisme est "en phase terminale". "L'Europe est à prendre, sinon à vendre", conclut Michel Onfray, après avoir fait le récit d'une civilisation "née d'une fiction", celle de Jésus, et décrit la Shoah comme le "terrible couronnement" de presque deux mille ans d'antisémitisme chrétien ! 

Pour avoir longtemps régné en maître, l'Occident d'Onfray, vu sous l'angle de ses exactions et inquisitions religieuses, s'avère en effet peu glorieux. Quels sont dès lors les candidats à la succession, qui précipiteraient le cadavre dans la tombe? Onfray en conçoit deux possibles: d'abord l'islam, que le philosophe essentialise conquérant, cruel, et voit «en pleine santé» ("nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur") quand on pourrait, au contraire, en décrire la déliquescence; ensuite le trans-humanisme, propre à fabriquer la civilisation d'après les civilisations. » (Onfray décrète la "mort de l'Occident")

Civilisation

Dans "Civilisation. Comment nous sommes devenus américains", paru début Mai, Régis Debray tente de répondre à ces questions : « C’est quoi, une civilisation? Comment ça naît, comment ça meurt? L’effacement de la nôtre nous aide à répondre à ces questions vieilles comme le monde. De la CIA au rap, de House of Cards à Baron noir, des primaries à nos primaires, c’est cette imprégnation de notre culture nationale par la civilisation américaine que Régis Debray dévoile avec une gaieté frondeuse, en reliant les menus faits de notre quotidien à l’histoire longue de l’humanité. Illustrée par l’exemple de la Grèce antique face à l’Empire romain, l’invariable grammaire des transferts d’hégémonie éclaire notre présent d’une façon insolite et pénétrante. Une prise de recul qui, tout en abordant de plein fouet l’actualité, surprendra également pro- et anti-américains. » 

Dans un article de Libération intitulé Debray ou le déclin de l’empire européen, Laurent Joffrin évoque ainsi cet ouvrage : « Régis Debray, chroniqueur ironique du monde d’hier, adepte du pessimisme souriant, annonce notre décadence sans s’en émouvoir outre mesure, pariant qu’une civilisation nouvelle, venue de l’ouest, remplacera la nôtre et que l’humanité, somme toute, ne s’en portera pas plus mal. » 

Dans un article du Temps, Alain Campiotti évoque les lectures qui ont nourries la réflexion de Debray : « Paul Valéry, par exemple, constatant il y a près d’un siècle que l’Europe aspirait «à être gouvernée par une commission américaine». Ou Simone Weill, prévoyant en 1943 que l’humanité allait perdre son passé par l’américanisation de l’Europe puis du globe. Si Debray se replonge avec mélancolie dans ces écrits anciens, c’est qu’à ses yeux le désastre a eu lieu. Il y avait une civilisation, dit-il, définie par le temps, l’écrit, le drame de vivre, l’intérieur, l’être et la transmission. Elle s’est affaissée devant une autre, dominée par l’espace, l’image, le bonheur obligatoire, l’extérieur, l’avoir et la communication. Et c’est un grand malheur parce que nous y avons perdu «le sens de la durée et le goût des perspectives» … Mais il faut s’y faire, dit l’ancien guérilléro. Les civilisations durent grosso modo cinq siècles, et l’américaine n’en est qu’à son deuxième. » (Debray et les débrayeurs

Ecosophie 

Dans son dernier ouvrage intitulé "Ecosophie", paru en Janvier, Michel Maffesoli évoque, quant à lui, le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". Si on en a moins parlé de ce livre que des deux précédents, c’est que son auteur est moins médiatique et s’il est moins médiatique c’est que sa pensée, plus exigeante et nuancée, n’est réductible ni aux conformismes de pensée, ni aux slogans, ni aux polémiques qui font le « buzz » et le « clash » dont s’alimentent médias et réseaux sociaux. 

Ce livre est ainsi présenté par son éditeur : « Il est une nature des choses et on a eu la prétention de la changer. La dévastation du monde, naturel et social, en est la conséquence la plus évidente. Le refus des constructions sociales "contre-nature", abstraites et rationalistes, commence à se faire jour. D’où le besoin de fonder l’être-ensemble sur un sens (une sensibilité) commun, sur une accommodation collective à la nature des choses. C’est l’enjeu de ce livre que de repérer les courants qui silencieusement animent la nature en question. Ce que l’on nomme ici sensibilité écosophique. » 

Ceux qui s’intéressent, comme nous, à une telle réflexion inspirée peuvent se référer au précédent billet dans lequel l’auteur explicite sa pensée et sa conception de l’histoire qui rejoint, en partie, celle développée à partir d’une vision intégrale. Au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, Maffesoli oppose « une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent et, partant, dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 


Sombrer avec élégance

Le tempérament et le trajet intellectuel de chacun de ces auteurs va déterminer sa propre vision de l’histoire comme cette vision va elle-même déterminer sa perception du futur : décadence résultant d'une inéluctable entropie pour le premier, métabolisme produit par les échanges entre civilisations pour le second ou métamorphose qualitative pour le troisième. Ni optimiste, ni pessimiste, la vision de Michel Onfray, enracinée dans la pensée grecque, est tragique. Selon lui, "le tragique est celui qui ne craint pas de regarder le réel tel qu'il est et d'en soutenir la vue sans le secours des béquilles religieuses ou politiques qui permettent d'en nier l'existence". A partir de cette perspective les civilisations disparaissent et meurent en obéissant aux lois de l’entropie qui concernent aussi bien les êtres et les les choses que les sociétés.

« Qui, à ce jour, donnerait sa vie pour les gadgets du consumérisme devenus objets du culte de la religion du capital ? Personne. On ne donne pas sa vie pour un iPhone. L'islam est fort, lui, d'une armée planétaire faite d'innombrables croyants prêts à mourir pour leur religion, pour Dieu et son Prophète. Nous avons le nihilisme, ils ont la ferveur ; nous sommes épuisés, ils expérimentent la grande santé ; nous vivons englués dans l'instant pur, incapables d'autre chose que de nous y consumer doucement, ils tutoient l'éternité que leur donne, du moins le croient-ils, la mort offerte pour leur cause ; nous avons le passé pour nous ; ils ont l'avenir pour eux, car, pour eux, tout commence ; pour nous, tout finit. Chaque chose a son temps. Le judéo-christianisme a régné pendant presque deux millénaires. Une durée honorable pour une civilisation. La civilisation qui la remplacera sera elle aussi remplacée. Question de temps. Le bateau coule ; il nous reste à sombrer avec élégance. » 

Là où la vision de Michel Onfray se veut tragique, celle - fataliste - de Régis Debray observe le transfert d’hégémonie de l’Europe en déclin à l’Empire américain. Un transfert qui passe par la transmission et la dissémination des valeurs européennes au moment où, selon Max Weber, l'ère chrétienne prend fin avec l'abandon de l'économie du salut au profit du salut par l’économie. Debray écrit : « Le métabolisme est le propre d’une civilisation vivante : elle se transforme au fur et à mesure de ce qu’elle absorbe et stimule chez les autres. Qui la naturalise l’empaille, alors qu’elle se nourrit d’emprunts et d’échanges… Pourquoi les « décadences » sont-elles aimables et indispensables ? Parce que ces moments ne sont pas seulement les plus exquis mais les plus féconds. Parvenue au meilleur de sa fermentation, une civilisation peut alors en inséminer d’autres, auxquelles elle lèguera tout ou partie de ses caractères originaux. Décadence c’est transmission donc rebond, donc survie. Habit de deuil déconseillé. » 

Vitalisme versus Sinistrose

Alors que la vision d’Onfray participe au "Choc des civilisations" décrit notamment par Samuel Huntington, celle de Debray met en avant l'échange entre celles-ci et leurs interactions. Il n’empêche, au-delà de leurs différences, Onfray et Debray s’inscrivent dans une même tradition française - intellectuelle, matérialiste et profondément désenchantée - qui n’est plus à même de rendre compte d’un monde en évolution continue dont la complexité croissante nécessite de mobiliser d’autres modes de perception et de compréhension, plus agiles, plus fluides, plus intuitifs… et moins datés. On ne peut pas voir l'émergence d'un nouveau monde avec les lunettes de l'ancien car celles-ci, ayant fait, littéralement, leur temps sont impuissantes à imaginer le suivant. 


Ces deux auteurs ne font preuve ni d’une grande imagination, ni d’une profonde vision en reconduisant dans le futur les modèles du passé : la pré-modernité d’une religion hégémonique pour Onfray et la modernité d’un techno-capitalisme triomphant chez Debray. L’un et l’autre confondent trop souvent la décadence de notre société avec leur impuissance à imaginer ses métamorphoses alors même que l’approche phénoménologique de Maffesoli lui permet de participer, de l’intérieur, au saut qualitatif né de l’émergence d’un nouveau paradigme. Le réenchantement du monde dont il est le témoin se manifeste à travers une écosophie post-moderne, cette sagesse commune qui, à travers un nouveau rapport entre matière et esprit, intègre archaïsme et modernité en mêlant tribalisme, religiosité et technologie.

C’est ainsi que le processus de décadence apparaît à Maffesoli comme « une forme de transition d’un monde à l’autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines… Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. » 

La sinistrose contre laquelle s’érige Maffesoli est celle d’une idéologie décliniste, bien française, qui tend à justifier toutes les formes de résignation et d'impuissance en dévalorisant de manière systématique les expressions novatrices et transformatrices de cette "palingénésie" qui ressemble beaucoup à la dynamique de l'élan vital au cœur de l'évolution créatrice évoquée par Bergson. En effet, nous souffle le déclinisme dominant, si le monde est foutu à quoi bon agir et réagir ? Sombrons donc avec élégance dans la posture esthétique du dandy, comme le firent certains passagers du Titanic dansant nonchalamment au son de l'orchestre alors que le paquebot coulait.

Une telle attitude, profondément régressive, ne tient pas compte des éléments de régénération et de création qui accompagnent toute décadence. Comme l'écrit Pascal Bacqué dans La Règle du Jeu : "C'est qu'on nous donne à écouter ceux qui n'ont rien à nous faire entendre. Ceux qui racontent le monde, ce sont Hegel ou Dante. Ceux qu'il faut écouter ce sont les créateurs. Parce que le monde n'est monde que s'il s'invente. Le monde crève de leur absence. Qu'on installe à leur place Onfray et Debray, et leur rabâchage doxographique : le monde n'est plus que le bégaiement de lui-même. " (La fondation de Régis Seldon)

L'humeur décliniste ressemble fort à celle des vieillards plus ou moins séniles qui regrettent le bon vieux temps. C'est ainsi que, sans en percevoir la vitalité créatrice, ceux-ci critiquent l'insolence de la jeunesse vis à vis des conformismes, des académismes et des préjugés hérités. C'est ainsi que, sans en percevoir l'intuition radicale, ils ironisent sur les idées nouvelles, toujours étranges à leurs yeux. "Après moi le déluge, maugréent-ils dans leur barbe, c'était mieux avant. Quelle décadence ! " C’est ainsi que certains prophètes de malheur confondent l’épuisement de leur énergie vitale et créatrice avec une fin du monde proclamée haut et fort sur le tombeau de leur jeunesse rebelle. 

Décadence et Métamorphose

Forme symptomatique du nihilisme contemporain, le déclinisme passe totalement à côté de la dialectique évolutive unissant, de manière organique, effondrement et refondation, décadence et émergence, décomposition et recomposition. Selon Satprem : " Nous avons parfois l'impression, dans l'histoire, que les périodes d'épreuve et de destruction précèdent la naissance d'un monde nouveau, mais c'est peut-être une erreur, peut-être est-ce parce que la semence nouvelle est déjà née que les forces de subversion (ou de déblayage) vont s'acharner." Ce pourrait bien être une belle définition de la vague "dégagiste" et "destituante" qui n'en a pas fini de submerger les représentants comme les institutions du "vieux monde".

Dans un récent billet écrit en Mars, intitulé Décadence et Métamorphose, nous réagissions à ce déclinisme ambiant en précisant notre vision évolutionnaire de l’histoire. En fait, pour un regard évolutionnaire, décadence et renaissance sont deux expressions à la fois complémentaires et contradictoires d'une même dynamique créatrice qui se manifeste à travers le mouvement imperceptible et continu de la vie et de ses métamorphoses. Mais aveuglés par les apparences et fascinés par les formes, nous avons perdu l'intuition du mouvement créateur qui les a produit et nous vivons, comme le dit si justement le poète Paul Eluard, dans "l'oubli de nos métamorphoses". 

Nous défendons, pour notre part, une autre philosophie de l’histoire qui, loin du relativisme ambiant, considère celle-ci non pas comme une suite hétéroclite de formes sociales hasardeuses mais comme un continuum évolutif entre ces divers types de sociétés humaines que l’on nomme civilisations. La décomposition d’une civilisation annonce et préfigure des recompositions qui se manifestent au cours de l'histoire à travers l’émergence de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est parce que la décadence d'une civilisation est aussi messagère de ces métamorphoses que la présentation du Journal Intégral est ainsi rédigée : " Chroniques de la fin d'un monde, avec ses diverses crises, le Journal Intégral observe l'avènement d'un nouvel "Esprit du temps" qui inspire penseurs, créateurs et communautés en faisant émerger des formes innovantes de réflexion et de sensibilité". 

Une dynamique évolutionnaire 

La Spirale Dynamique : un modèle développemental
Ce qui manque à Onfray comme à Debray, c’est la compréhension de cette "palingénésie", élan vital qui se manifeste à travers l'évolution créatrice. Une évolution documentée par les nombreux modèles développementaux proposés par les chercheurs en sciences humaines.

Ces modèles définissent les principaux stades de développement régissant aussi bien les individus que les sociétés humaines. A partir de ces modèles développementaux, certains chercheurs ont pu observer comment la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit se manifeste au cours de l’histoire à travers diverses formes de civilisation.

Les civilisations archaïques naissent d’une fusion - magique - entre une subjectivité et sa communauté d’appartenance, comme entre cette communauté et son milieu (naturel et invisible) perçu comme une totalité indivisible à la fois cosmique, statique et close sur elle-même. 

Les civilisations traditionnelles ont remplacé cette fusion archaïque par une domination hiérarchique qui institue la soumission de la subjectivité au groupe et du groupe à une transcendance.

En réaction à cette domination hiérarchique, la civilisation moderne est fondée sur l’émergence de l’individu, l’usage de la rationalité abstraite et la croyance au progrès.

Contre le fétichisme de l’abstraction propre à la modernité finissante, la civilisation cosmoderne - celle qui advient - est fondée sur la participation créatrice de l’individu à une totalité complexe et évolutive. 

Cette cartographie des modèles développementaux nous conduit à penser que le futur de l’Occident ne ressemblera ni à l’hégémonie d’une religion pré-moderne (style Onfray), ni à celle d’une modernité techno-économique (style Debray), mais plutôt à cette forme d’écosophie post-moderne annoncée par Maffesoli : sagesse commune qui naît de la participation de chacun à une totalité organique en développement.

Cette écosophie post-moderne est la matrice à partir de laquelle pourra émerger la civilisation "cosmoderne" annoncée par les penseurs visionnaires de l'évolution humaine. Mais ceci est une autre histoire !... Celle d'une évolution créatrice de la vie/esprit dont nous essayons de faire  la chronique contemporaine au fil des évènements et des phénomènes qui sont autant de signes des temps à travers lesquels elle se manifeste. 

Ressources 

Décadence de Michel Onfray - Civilisation de Régis Debray - Ecosophie de Michel Maffesoli 

Entretien avec Michel Onfray dans Le Point au sujet du livre Décadence. Site Michel Onfray

Extraits de Décadence  Site Michel Onfray

Onfray décrète la "mort de l'occident"  Marie Lemonnier Site de L'Obs

Monsieur Onfray au pays des Mythes  Réponses sur Jésus et le Christianisme. Jean-Marie Salamito éd. Saltvator.  Entretien avec Jean-Marie Salamito  Radio Sputnik sur You Tube.

Michel Onfray, le raisonneur du vide de Matthieu Baumier Site Causeur. Un article au sujet de Michel Onfray, la raison du vide de Rémy Lélian.

Debray et les débrayeurs  Alain Campiotti Site Le Temps

Debray ou le déclin de l'empire européen  Laurent Joffrin Site de Libération

La fondation de Régis Seldon Pascal Bacqué. La Règle du Jeu

jeudi 1 juin 2017

Ecosophie (1) Une Sagesse Commune


La fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Michel Maffesoli

Photo de Christoffer Relander

Les changements politiques vécus en France ces derniers temps sont l’expression visible d’une évolution lente et invisible des mentalités. Et on ne comprend pas grand-chose à ces changements si l’on ne sait ni percevoir ni interpréter cette évolution. A plusieurs reprises nous avons évoqué dans le Journal Intégral les travaux du sociologue Michel Maffesoli, un des interprètes les plus inspirés de cette mutation culturelle. A l'occasion de la parution de son dernier livre, Ecosophie, Michel Maffesoli a accordé un entretien à FigaroVox dans lequel il évoque le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". 

Sa perception aiguisée et sa profonde culture permettent à M.Maffesoli de donner du sens à ce qui ressemble à un chaos apparent. Et ses observations rejoignent en partie celles développées à partir d’une vision intégrale. Ce qu’il oppose au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, « c'est une philosophie "progressive" du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 

Ami d’Edgar Morin comme de Pierre Rabhi, Nicolas Hulot exprime cette dimension écosophique quand il écrit : "Penser écologique c’est penser intégral". Même si sa position est très minoritaire au sein d’un gouvernement dirigé par un nucléocrate, sa nomination au rang de ministre d’État apparaît comme un signe des temps comme l’a été l'émergence de La France Insoumise dans laquelle se sont reconnues les jeunes générations animées par une sensibilité à la fois écologique et humaniste. La réflexion de Michel Maffesoli permet de mieux comprendre cette vague qualifiée de "dégagiste" qui vise à dépasser le paradigme abstrait et technocratique de la modernité, véhiculé aussi bien par la gauche socialiste que par la droite libérale. 

Cette vague "dégagiste" renvoie à ce que le philosophe Giorgio Agamben nomme une "puissance destituante". Une destitution du modèle dominant qui passe par la déconstruction du fétichisme de l'abstraction et de la religion de l'économie pour permettre l'émergence de cette "sagesse commune" qui est l'étymologie même de l'écosophie. Le nouvel esprit du temps est celui d'une lente et profonde conversion d'une vision économique, fondée sur l'intérêt individuel, en une vision écosophique inspirée par une sagesse commune. Comprendre ce nouvel esprit du temps, c'est détenir une clé d'interprétation qui permet de percevoir et de décrypter le sens de nombreux phénomènes sociaux et culturels comme autant d'éléments d'une même mutation.

Du Mème Orange au Mème Vert 

Si nous faisons régulièrement référence aux analyses de Michel Maffesoli c'est qu'elle permettent de déconstruire avec rigueur et profondeur l’esprit, l’épistémologie et les institutions de la "modernité". Une telle déconstruction permet en effet de mieux se libérer de l’emprise exercée par l’ancien modèle pour observer l’émergence du nouveau paradigme ainsi que les résistances rencontrées par celle-ci de la part d’une mentalité technocratique encore dominante dans les institutions. Cependant, la pensée de Maffesoli reste encore imprégnée d’une idéologie relativiste qui fut celle de sa génération. Il met au service de ce relativisme un corpus et une culture académique qui interdisent de penser le saut évolutif et qualitatif conduisant du pluralisme post-moderne vers cette « cosmodernité », intégrale et évolutionnaire, inspirant notre propre réflexion. 

S’il a bien analysé ce que le modèle de la Spirale Dynamique nomme le passage du Mème Orange – individualiste, réductionniste et rationaliste - au Mème Vert - communautaire, relativiste et pluraliste -, le passage de ce Mème Vert au Mème Jaune - intégratif, systémique et holistique - échappe encore en partie au radar du sociologue. Il n’empêche que M.Maffesoli est le représentant, au cœur même de l’institution, d’une régénération intellectuelle, épistémique et méthodologique, qui fait d’autant plus scandale qu’elle remet en question le paradigme dominant d’une pensée institutionnelle encore fortement identifiée au Mème Orange. 

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Entretien avec Michel Maffesoli 

FIGAROVOX.- Votre dernier livre s'intitule Ecosophie. Que signifie ce concept? En quoi se distingue-t-il de l'écologie? 

Michel MAFFESOLI.- Je parle d'Ecosophie (notion empruntée à Raimon Panikkar, philosophe hispano-hindou, 1918 - 2010) pour me différencier de l'écologie et surtout, puisqu'en France, à la différence d'autres pays européens elle n'est quasiment plus que ça, de l'écologie politique. L'écosophie est un nouveau paradigme écologique, un nouvel équilibre entre la matière et l'esprit.

L'écologie et l'écosophie traitent du rapport à la Nature. Mais leur conception de cette nature est différente. L'écologie parle du respect de la nature, de la préservation de la planète et des diverses espèces végétales et animales. Dans l'écosophie, l'homme n'est pas séparé de la nature, il en est un élément. Je parlerais dans un cas de respect de la nature et dans l'autre de communion avec la nature. Nous participons, nous appartenons à une commune nature. Pour prendre un exemple, l'écosophie considère que nous sommes, nous les hommes, une espèce animale. C'est en niant cette animalité que l'on peut aboutir à la bestialité ; et le XXème siècle n'est pas avare d'exemples en ce sens! 

Dans cette réflexion écosophique qui traite de notre rapport à la nature, au progrès technique, au Réel considéré dans toute son entièreté, rêve et imaginaire compris, aux sens, au monde et pour finir à ce que j'appelle au «sacral», je ne m'intéresse jamais au politique au sens habituel du terme. L'écologie a été raptée par les enjeux politiciens, par les projets et programmes visant à «améliorer» le monde au mépris d'un ordre des choses. Je considère qu'il est une «nature des choses» (de natura rerum) et que la prétention à la changer a conduit à cette dévastation du monde naturel et social que nous constatons. 

Pour le dire encore en d'autres mot, l'écologie reste dans la droite ligne du productivisme de la modernité alors que l'écosophie réhabilite une réflexion plus traditionnelle, plus enracinée, plus en phase avec la postmodernité naissante. En bref, la sensibilité écosophique est une sorte de métapolitique ; d'autant plus indispensable quand on voit comment dans les innombrables débats politiques le rien le dispute au néant! D'où la nécessité de mettre en perspective et de prendre de la hauteur. 

Qu'est-ce que les «écolos» ont loupé selon vous? 

Force est de constater qu'à ses débuts, l'écologie a eu le mérite de réhabiliter une nature bien oubliée dans l'idéologie du progrès. Mais elle est restée prisonnière, au moins dans les mouvements d'écologie politique, d'une conception «progressiste» du monde. C'est-à-dire d'une idéologie visant à transformer le monde, à se projeter dans un monde meilleur. Or cette volonté de transformation, cette projection dans des lendemains qui chantent est la négation d'une conception écosophique du monde. L'écosophie, c'est la sagesse de la maisonnée, la sagesse commune. «Oikos» en grec c'est la maisonnée, c'est-à-dire le lieu d'une grande famille élargie, d'un «domaine», une communauté. C'est donc le lieu qui fait lien en quelque sorte. 

Les écologistes se sont situés dans une optique moderne dans laquelle les individus se lient sur un projet commun, un programme politique et non pas là où ils sont pour affronter ensemble le monde tel qu'il est. En ce sens, les écologistes n'ont pas pris le tournant de la postmodernité, ils constituent, quoiqu'ils fassent, un parti politique comme les autres, très éloigné des préoccupations quotidiennes et spirituelles de l'opinion. Ils n'ont pas compris que c'est la «forme parti» qui est désuète. Dans leurs vaines querelles, ils participent à cette «théatrocratie» dont parle Platon, devenue politique spectacle ou selon l'expression de mon regretté ami Jean Baudrillard, pur «simulacre», n'intéressant plus personne! 

Le retour à la nature que vous décrivez sonne-t-il le glas du progrès? Est-ce la fin de notre civilisation? 

Je ne parle pas, me semble-t-il de «retour à la nature», je parle plutôt du resurgissement d'une sensibilité écosophique, c'est-à-dire d'une perception de la nature comme notre bien commun: les hommes, les espèces animales, les espèces végétales, minérales etc. mais même les objets participent du même monde, d'une même nature des choses. Je ne prône donc pas un «retour en arrière», ni même une décroissance. Je constate simplement que l'idéologie du progrès, ce progressisme dans lequel nous avons baigné depuis l'époque des Lumières, a certes produit de belles choses, des avancées scientifiques, médicales, un rallongement de la durée de vie, mais a également abouti aux catastrophes naturelles et humaines que l'on sait: le siècle dernier n'a pas été avare de destructions des hommes et du monde dans lequel ils vivent. 

La Spirale Dynamique, un modèle évolutionnaire.
Dès lors, ce que j'oppose à ce «progressisme», c'est une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré et le futur non pas projeté comme objectif à venir, mais en quelque sorte également intégré dans l'intensité du présent. Ce que j'ai appelé «l'instant éternel». Ou pour le dire autrement, en reprenant cette phrase de Léon Bloy: «Le prophète est celui qui se souvient de l'avenir». 

Je reprends souvent la distinction faite par la philosophie allemande entre culture et civilisation. La culture c'est l'instituant, la civilisation c'est l'institué. Il n'y a pas une ligne droite de l'histoire, progrès infini, nous conduisant de la barbarie à la civilisation. Non, l'histoire avance comme je l'ai dit, en spirale. Les époques (en Grec, «époque» signifie parenthèse) se succèdent. On ne peut pas parler de barbarie à propos des civilisations grecque, romaine, chinoise, indienne, amérindienne, chrétienne etc. Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. 

À certaines époques, le grand anthropologue, mon maître Gilbert Durand, l'a bien montré, ce qui domine est Prométhée, l'idéologie progressiste, l'esprit conquérant, l'imaginaire diurne, le glaive. À d'autres époques, c'est l'idéologie progressive qui s'impose, l'imaginaire nocturne, l'attachement à la terre Mère, la coupe plutôt que le glaive, c'est plutôt Dionysos la figure tutélaire. On ne peut donc à la rigueur parler que de "fin d'une civilisation" et non pas de fin de La civilisation. 

Reprenons donc ce que je disais sur la culture et la civilisation. Quand une époque se termine (la fin de l'Empire romain par exemple), une autre culture naît. Le christianisme succède au paganisme, l'organisation holistique de la féodalité succède à l'Empire ; à l'apogée de cette culture, on va parler de civilisation chrétienne, l'art gothique en liaison intime avec la scolastique médiévale (cf. Erwin Panofsky et son utilisation de la notion d'habitus de Saint Thomas d'Aquin). Puis toute civilisation étant mortelle, les valeurs communes qui ont été promues se saturent (comme une solution saline se sature et se solidifie) et une nouvelle culture surgit: c'est la Renaissance qui aboutira, via la philosophie des Lumières au triomphe du progressisme au 19ème siècle. 

Nous vivons, depuis les années 1950, un renouvellement de cet ordre ; un changement d'époque, un changement de paradigme. C'est ce que j'ai appelé avec d'autres, la postmodernité qui succède à la modernité. Notons bien: il ne s'agit pas ici de ce que je voudrais qui soit, je ne suis pas critique de la civilisation moderne, je constate, de manière tout à fait neutre, qu'un certain nombre des valeurs de la modernité, l'individualisme, le contrat social et dans une certaine mesure la démocratie représentative sont saturées. Elles n'agrègent plus les hommes entre eux, elles ne rassemblent plus. Elles ne fondent plus le vivre ensemble. 

Nicolas Hulot. Osons !
On peut le regretter, rien ne sert de le dénier. Je dis simplement, que la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Et je suis attentif au nouveau paradigme qui surgit, petit à petit. C'est le paradigme écosophique. Pour l'heure c'est une culture, il s'affirme peu à peu, il agrège d'abord en secret, puis discrètement, puis il deviendra de plus en plus prégnant. Les divers mouvements qui agitent les jeunes générations, par exemple mouvements végétarien, Végan, localiste, mais aussi les échanges de savoir, les économies solidaires participent de ce bouillon culturel. Ce n'est ni mieux ni pire qu'avant, c'est autre chose, mais c'est ainsi. C'est pourquoi je ne parle jamais de la fin d'une civilisation, mais d'un changement d'époque. 

Je précise que parler de postmodernité ne signifie en rien être "antimoderne". C'est reconnaître que, par un processus de saturation, une manière d'être-ensemble, tout en cessant, voit émerger une autre forme du bien commun. Celui que l'école de Palo Alto nomme "proxémie", liant étroitement l'environnement naturel et l'environnement social. Pour le dire sous forme d'un oxymore, c'est d'un "enracinement dynamique" qu'il s'agit. 

Vous y voyez un enchantement du monde tandis que Michel Onfray y voit une forme de décadence. 

J'ai parlé souvent dans mes livres du "réenchantement du monde": en 1979 dans La conquête du présent, dans Le temps des tribus (1988), et dans Le réenchantement du monde (2007). Cette expression de "réenchantement" (j'insiste sur le ‘ré') fait écho, bien sûr, à l'analyse du sociologue allemand Max Weber qui parlait du rationalisme et de la technique comme "désenchantement du monde". Il faudrait d'ailleurs plutôt traduire l'expression allemande (Entzaüberung der Welt) par "démagification" et donc mon réenchantement par "remagification". 

Là encore, je me démarque nettement de ceux qui confondent pensée et jugement. Je constate qu'il y a un retour du sentiment religieux, une religiosité ambiante, un intérêt des jeunes générations pour diverses pratiques corporelles et spirituelles qui donnent un sens (signification) au présent, sans forcément se projeter dans un sens (but, projet) dans l'avenir. Est-ce une forme de décadence? Sûrement. Mais la décadence est une forme de transition d'un monde à un autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines. Je ne porte donc pas un regard nostalgique sur ce monde qui change, même si personnellement, nourri comme tous ceux de ma génération par la modernité, je peux adhérer ou non aux pratiques et valeurs postmodernes. 

Michel Maffesoli
Parler de «réenchantement du monde» n'est pas faire surgir tout à coup un monde à la Disney, dans lequel le bonheur est l'objectif commun. Non, ce serait plutôt constater l'extraordinaire essor des contes et légendes et autres personnages magiques dans notre monde actuel. Non pas des Blanche Neige ou Cendrillon passées à la Javel de l'Amérique moderne, mais des épopées mêlant cruauté et générosité, épisodes sombres et résurrections. Une redécouverte d'un monde en clair-obscur plutôt que le rêve aseptisé d'une société parfaite, égalitaire et transparente. Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. 

Selon vous, le retour à la nature s'accompagnerait du retour de Dieu. N'est-ce pas paradoxal? 

Vous avez raison, c'est paradoxal. Mais en se souvenant de ce que dit Goethe, chaque culture en son moment naissant (ou renaissant) est paradoxale. Pour une certaine conception des religions monothéistes, ce monde-ci est mauvais. Il convient donc d'atteindre La Cité de Dieu (Saint Augustin) ou un Paradis terrestre lointain. (cf. Karl Marx). Pour reprendre une expression augustinienne: "mundus est immundus". Ainsi la nature humaine, la Nature tout court est finie, mauvaise, menaçante. Le corps s'oppose à l'esprit ou à l'âme. Il est mortel, l'âme est immortelle. 

En revanche, il y a eu, tout au long de l'histoire du monde, des formes de spiritualité qui trouvaient dans les éléments naturels une expression du divin: le cycle des saisons, le cycle de l'eau, les diverses espèces vivantes, voilà autant de formes d'un «divin social» (Durkheim) ou plutôt sociétal. Ce «divin sociétal», c'est-à-dire l'expression du rapport entre Cosmos et micro-cosmos, ce que Gilbert Durand et Henri Corbin nomment mésocosme, voilà où je vois le retour de la déité, ce que je nomme «sacral».  De la même façon que l'imaginaire diurne et l'imaginaire nocturne se succèdent et s'expriment tour à tour en majeur et en mineur dans les époques, il y a un constant va-et-vient entre monothéisme (recherche du Dieu unique, de la verticalité, de la séparation entre l'âme et le corps ou entre l'esprit et la matière) et polythéisme. 

Ce polythéisme n'a jamais complètement disparu: de nombreuses pratiques du catholicisme populaire en témoignaient et on le retrouve dans la ferveur religieuse, fût-elle chrétienne aussi, en Amérique latine, en Asie, en Afrique. Mais maintenant, il resurgit et on peut noter que même les religions chrétiennes sont de plus en plus empreintes de croyances polythéistes connexes. Même les évangélistes protestants n'ont pas réussi à éradiquer les cultes de transe au Brésil! Pour reprendre l'expression de Maritain que je viens de citer, le "sacral", voilà qui redonne force et vigueur à la thématique de l'incarnation que la catholicisme populaire a su maintenir vivante: le culte des saints locaux, très lié à un territoire donné en témoigne! 

Vous liez biodiversité et multiculturalisme sociétal. Quel est le rapport entre respect de la nature et communautarisme? 

J'ai écrit, en collaboration avec Hélène Strohl un précédent livre (qui va ressortir très bientôt en poche, aux éditions du Cerf) intitulé La France étroite. Face à l'intégrisme laïc, l'idéal communautaire. Ce n'est qu'en France dès qu'on évoque le thème des solidarités communautaires, ces solidarités de proximité, fondées sur le partage de valeurs, d'un territoire, d'une histoire, d'un goût, d'une passion, d'une croyance, qu'on avance le spectre du "communautarisme". Comme si dans ce pays n'avaient jamais existé ni paroisses, ni villages, ni partis, ni associations, ni corporations, confréries, communautés religieuses etc. Comme si le grand rouleau compresseur d'une laïcité comprise comme l'absence de tout lien de proximité, de tout réseau, de toute entraide, de tout partage spirituel, n'avait laissé subsister comme idéal de solidarité que l'affiliation à la sécurité sociale! 

La sécurité sociale c'est une belle construction, permettant à tous d'être soignés dans des conditions à peu près égales, à toute vieille personne de ne pas mourir de faim et à beaucoup d'enfants de ne pas souffrir de la misère. Il n'empêche, la vie quotidienne exige que chacun puisse appartenir à une ou plutôt plusieurs communautés: celle de son travail, celle réunissant les anciens élèves de telle ou telle école, des communautés religieuses, culturelles, sportives. Des communautés de voisinage ou bien des communautés réunissant, via le Net, des personnes qui partagent un goût ou une passion. C'est dans ces communautés que s'exprime le vivre ensemble au jour le jour, c'est cela la solidarité de proximité. 

Il se trouve que du fait des évolutions technologiques, des transports, des échanges par Internet, des conditions de vie actuelles, ces communautés ne sont plus immuables et leurs appartenances pérennes. Chacun, de nos jours, appartient ou voudrait appartenir à plusieurs communautés. Ce que j'ai appelé le tribalisme. Alors bien sûr, cette "tribalisation" du monde, c'est pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur: toutes ces initiatives traduisant la générosité, la solidarité, la passion, les échanges. Le pire, le sectarisme, le dogmatisme, l'enfermement et le repli identitaire, voire la guerre. 

Mais contrairement à nombre de commentateurs, je pense que le seul moyen de lutter contre la guerre entre communautés, c'est de favoriser leur éclosion multiple, c'est de permettre que les vérités soient mises en relation, que personne ne puisse prétendre détenir La Vérité Unique. On le voit bien, si l'on étudie le parcours des jeunes radicalisés: ils souffrent la plupart du temps non pas d'un ancrage communautaire, voire communautariste, mais d'une absence d'enracinement qui les rend proies de n'importe quelle attraction intégriste et fanatique. 

Si la République Une et Indivisible a donné de fort belles choses, on doit reconnaître que rien n'est écrit dans le marbre et que la «Res publica», la chose publique, peut être tout aussi bien l'ajustement, a posteriori, des diverses communautés. C'est ce qui est en train, dans la crainte et le tremblement, de s'opérer de nos jours… 

Ne passez-vous pas totalement à côté de la dimension politique et totalitaire de l'idéologie islamique?

 …Vous avez raison de parler d'idéologie totalitaire, je dirais que c'est le cas de toute idéologie monothéiste: le 20ème siècle n'a pas été avare en cruautés barbares à grande échelle, si l'on pense aux divers totalitarismes, nazi et communistes. Les livres de Thierry Wolton (Histoire globale du communisme, tome I, Les bourreaux, tomeII, les victimes, éditions Grasset, 2016) le montrent bien. L'idéologie nazie, l'idéologie communiste, l'idéologie islamiste peuvent servir de base à ces tentatives totalitaires, elles sont construites sur le même fondement de croyance en un paradis céleste ou terrestre (la société aryenne, la société communiste, le Paradis céleste islamique) et peuvent se développer de manière barbare dès lors qu'elles ne sont pas contrebalancées par d'autres croyances.

Le relativisme n'est pas la négation de toute vérité, c'est la mise en relation d'une vérité avec les autres vérités. C'est pourquoi, il me semble que l'inscription communautaire de l'époque actuelle, postmoderne, peut permettre mieux qu'un nationalisme raidi, de combattre la tentation totalitaire. Les appartenances multiples, la mise en relation des croyances et modes de vie, la possibilité de sincérités successives, voilà autant de soupapes à la menace que fait peser une idéologie totalitaire et monovoque. Biodiversité et idéodiversité, pluralisme des valeurs, polythéisme, voilà autant d'antidotes à la menace totalitaire. C'est cela le retour du naturalisme qui est le cœur battant de l'époque postmoderne! 

Ressources

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde Figarovox. 17/03/2017. Entretien de Michel Maffesoli avec Alexandre Devecchio. 

Écosophie de Michel Maffesoli  Éditions du Cerf


La post-modernité marque la fin de la république une et indivisible. Entretien avec Michel Maffesoli. Site Philitt

Raimon Pannikar  Wikipédia /   Raimon Pannikar - Présentation in L'encyclopédie de l'Agora

Raimon Pannikar et Arne Naess en dialogue J.C Vlaverde  Site Raimon-Pannikar.com

Pourquoi Macron est (vraiment) un mutant ou l'approche intégrale appliquée au leadership politique Philippe Joannis Site Linked in

Vers une théorie de la puissance destituante  Giorgio Agamben Site Lundi Matin

Pour un processus destituant  Eric Hazan et Julien Coupat Site Libération

Dans Le Journal Intégral

Entre l’Ancien et le Nouveau Monde (3) Un homme de Retard  Sur l’homme post-moderne et la pensée de Michel Maffesoli 



jeudi 11 mai 2017

La Force et le Nombre


Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. Georges Bernanos 


Dans mon dernier billet intitulé Servitude et Libération où je proposais, entre autres, deux citations de Georges Bernanos, j’écrivais ceci : « Ces polémistes catholiques du siècle dernier - Bernanos, Péguy, Blois - témoignent, à travers un style éruptif, de l’effondrement des valeurs traditionnelles subverties par l’univers marchand. Leur indignation est proportionnelle au sens de la dignité, de la verticalité et de la grandeur qui les animent. Les petites âmes ont des colères d’étincelle qui leur ressemblent. Les grandes âmes ont des colères de feu qui embrasent et éclairent le monde. » Cette colère, aussi incendiaire que lumineuse, s’exprime avec talent dans La France contre les robots, un essai de Bernanos publié en 1947 qui propose une violente critique de la société industrielle fondée sur la technolâtrie c’est à dire l’idolâtrie de la technique. 

Bernanos y met en garde contre la civilisation des machines qui a pour conséquence d’abolir la liberté en niant l’âme et l’intériorité : « Le progrès n’est plus dans l’homme, il est dans la technique, dans le perfectionnement des méthodes capables de permettre une utilisation chaque jour plus efficace du matériel humain. » Dans une préface à cet ouvrage, Jacques Julliard écrit que Bernanos n’est pas le dernier samouraï du monde préindustriel mais l’un des premiers prophètes d’une société post-industrielle et d’une "écologie spirituelle". Une société post-industrielle fondée sur l’intégration d'une rationalité abstraite et universaliste, issue la modernité, et des valeurs - qualitatives et spirituelles - promues par la tradition. La réflexion de Bernanos passionnera tous ceux qui déconstruisent l'emprise de l'idéologie technolibérale en associant critique sociale, culturelle et spirituelle.

Après la présentation de La France contre les Robots par l’éditeur Le Castor Astral, nous proposerons des extraits d’un article inspiré où Matthieu Giroux analyse cet ouvrage comme une apologie de la vie intérieure. Ensuite nous proposerons quelques extraits de La France contre les Robots où Bernanos décrit, de manière assez visionnaire, ce qui ressemble à l’actualité internationale en général et en particulier à une actualité française illustrée par les élections présidentielles. Cette actualité est celle d’une tension entre deux pôles à la fois contraires et complémentaires que Bernanos nomme, de manière archétypique, la Force et le Nombre. 

La France contre les Robots

Un demi-siècle après sa parution, ce pamphlet reste d’une incroyable actualité. Cette apologie de la Liberté est un défi jeté aux idolâtries du profit et de la force. Georges Bernanos, dans une violente critique de la société industrielle, s’adresse à la "France Immortelle" face à la "France périssable", celle des combinaisons politiques et des partis. L’auteur y estime que le progrès technique forcené limite la liberté humaine. 

Bernanos conteste l’idée selon laquelle la libre entreprise conduirait automatiquement au bonheur de l’humanité. En effet, selon lui, « il y aura toujours plus à gagner à satisfaire les vices de l’homme que ses besoins »… Bernanos prédit également une révolte des élans généreux de la jeunesse contre une société trop matérialiste où ceux-ci ne peuvent s’exprimer, et cela plus de vingt ans avant la contestation de la société de consommation, qui sera l’un des aspects de Mai 1968. 

Ici, on sent en permanence le courage, la loyauté, la rectitude du jugement qui ont permis à Bernanos de se tenir toujours au niveau de l’histoire de son temps et de faire toujours les bons choix : contre le clergé assassin de la guerre d’Espagne, contre les dictatures, contre la collaboration, pour la résistance, pour la rectitude du cœur et du jugement. Cette polémique engagée contre la "société des machines" est un cri, un appel très moderne et même futuriste à la construction d’une société où il serait possible de mener une vie digne de l’être humain. Présentation de La France contre les Robots par l’éditeur Le Castor Astral.

Une apologie de la vie intérieure 

Sur le site Philitt, Matthieu Giroux analyse ce livre comme une apologie de la vie intérieure : « Dans La France contre les robots, Bernanos accuse la civilisation moderne d’être "une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure". Si l’ouvrage s’attaque tout particulièrement au règne de la technique engendré par l’âge industriel, c’est bien la mentalité moderne dans son ensemble qui doit être interrogée, car la civilisation des machines n’a été rendue possible que par un long processus philosophique, anthropologique et économique. Mais précisons d’emblée : l’antimodernisme de Bernanos a ceci d’original qu’il est une apologie de la liberté. 

Dans le cadre de cette critique, l’ancien camelot du roi se positionne donc plus comme un disciple de Charles Péguy que de Joseph de Maistre. En effet, Bernanos parle de la Révolution française comme d’une "aventure merveilleuse", d’un "grand mouvement d’espérance", d’une "illumination prophétique". À ses yeux, 1789 n’a été rendu possible que par l’homme du XVIIIe "tout hérissé de libertés"… La critique de la modernité que formule Bernanos dans La France contre les robots s’articule autour du problème de la liberté, entendue comme condition de possibilité de l’âme et de son synonyme, la vie intérieure… 


Selon lui, c’est d’abord la philosophie libérale anglo-saxonne dans le sillage de Bernard Mandeville (La Fable des abeilles, 1714) et d’Adam Smith (La Richesse des nations, 1776) qui a développé une nouvelle anthropologie basée sur l’égoïsme et l’intérêt encourageant le matérialisme, le progressisme et le primat de la quantité sur la qualité. Cette conception de l’homme, qui fait des individus les simples rouages d’une logique politico-économique immanente, consacre la technique en même temps qu’elle dévalorise la spiritualité… 

Le monde que décrit l’auteur de Sous le soleil de Satan est celui de l’efficacité, de la performance, de la rentabilité. Dans une telle société, l’individu ne trouve sa place que dans la mesure où il est capable de produire quelque chose. L’homme réduit à l’utile n’est plus à proprement parler un homme, il n’est plus que l’exécutant remplaçable d’une tâche quelconque, un opérateur froid qui a depuis longtemps renoncé à l’usage de son libre arbitre. Voilà précisément l’homme idéal promu par la civilisation des machines...

A l'homme productif, modèle de la société technicienne, Bernanos oppose le modèle antique de l'homme contemplatif. L'homme contemplatif est celui qui ne se soumet pas à l'impératif de la production. Il lui préfère l'impératif proprement humain de la liberté. L'homme contemplatif est précisément celui qui ne "rougit" pas d'avoir une âme, qui s'en soucie et qui estime que la vie intérieure - parce qu'elle est partie liée avec l'Esprit - vaut infiniment plus que celle que tente de lui substituer la civilisation des machines... »


La Force et le Nombre. Georges Bernanos
Extraits de La France contre les Robots. 


Nous n’assistons pas à la fin naturelle d’une grande civilisation humaine mais à la naissance d’une civilisation inhumaine qui ne saurait s’établir que grâce à une vaste, à une immense, à une universelle stérilisation des hautes valeurs de la vie...

L’homme n’a de contact avec son âme que par la vie intérieure, et dans la Civilisation des machines la vie intérieure prend peu à peu un caractère anormal. Pour des millions d'imbéciles, elle n'est qu'un synonyme vulgaire de la vie subconsciente, et le subconscient doit rester sous le contrôle du psychiatre.

Dans la civilisation des machines, tout contemplatif est un embusqué. La seule espèce de vie intérieure que le Technicien pourrait permettre serait tout juste celle nécessaire à une modeste introspection, contrôlée par le Médecin, afin de développer l'optimisme, grâce à l'élimination, jusqu'aux racines, de tous les désirs irréalisables en ce monde.

Dans la lutte plus ou moins sournoise contre la vie intérieure, la Civilisation des machines ne s’inspire, directement du moins, d’aucun plan idéologique, elle défend son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action. La liberté d’action ne lui inspire aucune crainte, c’est la liberté de penser qu’elle redoute… 

L’État technique n’aura demain qu’un seul ennemi : "l’homme qui ne fait pas comme tout le monde" - ou encore : "l’homme qui a du temps à perdre" – ou plus simplement si vous voulez : "l’homme qui croit à autre chose qu’à la Technique"… 

La plus redoutable machine est la machine à bourrer les crânes, à liquéfier les cerveaux. Obéissance et irresponsabilité, voilà les deux mots magiques qui ouvriront demain le paradis de la Civilisation des Machines… 

La seule machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la machine à dégoûter l’homme des machines, c’est-à-dire d’une vie tout entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit… 

Ceux qui m'ont déjà fait l'honneur de me lire savent que je n'ai pas l'habitude de désigner sous le nom d'imbéciles les ignorants ou les simples. Bien au contraire. L'expérience m'a depuis longtemps démontré que l'imbécile n'est jamais simple, et très rarement ignorant. L'intellectuel devrait donc nous être, par définition, suspect ? Certainement. Je dis l'intellectuel, l'homme qui se donne lui-même ce titre, en raison des connaissances et des diplômes qu'il possède. Je ne parle évidemment pas du savant, de l'artiste ou de l'écrivain dont la vocation est de créer - pour lesquels l'intelligence n'est pas une profession, mais une vocation. Oui, dussé-je, une fois de plus, perdre en un instant tout le bénéfice de mon habituelle modération, j’irai jusqu’au bout de ma pensée. L'intellectuel est si souvent un imbécile que nous devrions toujours le tenir pour tel, jusqu'à ce qu'il nous ait prouvé le contraire


Ayant ainsi défini l’imbécile, j’ajoute que je n’ai nullement la prétention de le détourner de la civilisation des machines, parce que cette civilisation le favorise d’une manière incroyable aux yeux de cette espèce d’hommes qu’il appelle haineusement les "originaux", les "inconformistes". La Civilisation des Machines est la civilisation des techniciens, et dans l’ordre de la Technique un imbécile peut parvenir aux plus hauts grades sans cesser d’être imbécile, à cela près qu’il est plus ou moins décoré. 

La Civilisation des Machines est la civilisation de la quantité opposée à celle de la qualité. Les imbéciles y dominent donc par le nombre, ils y sont le nombre. J’ai déjà dit, je dirai encore, je le répéterai aussi longtemps que le bourreau n’aura pas noué sous mon menton la cravate de chanvre : un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble. 

La Force fait tôt ou tard surgir des révoltés, elle engendre l’esprit de Révolte, elle fait des héros et des Martyrs. La tyrannie abjecte du Nombre est une infection lente qui n’a jamais provoqué de fièvre

Le Nombre crée une société à son image, une société d’êtres non pas égaux, mais pareils, seulement reconnaissables à leurs empreintes digitales. Il est fou de confier au Nombre la garde de la Liberté. Il est fou d’opposer le Nombre à l’argent, car l’argent a toujours raison du Nombre, puisqu’il est plus facile et moins coûteux d’acheter en gros qu’au détail. Or, l’électeur s’achète en gros, les politiciens n’ayant d’autre raison d’être que de toucher une commission sur l’affaire. Avec une Radio, deux ou trois cinémas, et quelques journaux, le premier venu peut ramasser, en un petit nombre de semaines, cent mille partisans, bien encadrés par quelques techniciens, experts en cette sorte d’industrie. Que pourraient bien rêver de mieux, je vous le demande, les imbéciles des Trusts? 

Mais, je vous le demande aussi, quel régime est plus favorable à l’établissement de la dictature ? Car les Puissances de l’Argent savent utiliser à merveille le suffrage universel, mais cet instrument ressemble aux autres, il s’use à force de servir. En exploitant le suffrage universel, elles le dégradent. L’opposition entre le suffrage universel corrompu et les masses finit par prendre le caractère d’une crise aiguë.

Pour se délivrer de l’Argent — ou du moins pour se donner l’illusion de cette délivrance — les masses se choisissent un chef, Marius ou Hitler. Encore ose-t-on à peine écrire ce mot de chef. Le dictateur n’est pas un chef. C’est une émanation, une création des masses. C’est la Masse incarnée, la Masse à son plus haut degré de malfaisance, à son plus haut pouvoir de destruction. 

Ainsi, le monde ira-t-il, en un rythme toujours accéléré, de la démocratie à la dictature, de la dictature à la démocratie, jusqu’au jour… 


Ressources 

La France contre les Robots  Ed. Le Castor Astral 

La France contre les Robots. Chapitre 7 d’où est tiré l’extrait sur la Force et le Nombre. Site Chroniques Désabusées.

La France contre les Robots : une apologie de la vie intérieure  Matthieu Giroux. Site Philitt.

Une recension par Didier Smal de La France contre les Robots édité par Le Castor Astral. Site La cause littéraire. 

Citations choisies de Georges Bernanos   Site Dernière Gerbe

Emmanuel Macron, un putsh du CAC 40  Aude Lancelin. Site Le feu à la plaine

Macron, le spasme du système Frédérique Lordon. La pompe à phynance in Les Blogs du Monde Diplomatique.

Dans Le Journal IntégralServitude et Libération

jeudi 30 mars 2017

Incitations (7) Servitude et Libération


Ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop. Tiqqun 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui mobilise sa conscience et fertilise son imaginaire. 

Nous aborderons dans ce billet les thèmes de la servitude en général et de l’économie en particulier comme extension du domaine de la servitude à travers le travail aliéné. Cette approche participe d'une "vision intégrale" qui associe libération spirituelle, mutation culturelle et transformation sociale. C'est dans cet esprit que nous proposerons quelques citations d’auteurs qui ont été des pionniers sur cette voie novatrice.

Les lecteurs nouveaux ou intermittents pourront approfondir ces réflexions susceptibles de heurter la doxa et les préjugés dominants - notamment en ce qui concerne l'économie et travail - en se référant aux liens proposés ci-dessous dans la rubrique Ressources. L'exploration de ces liens permet de comprendre le contexte dans lesquelles se développe un mouvement évolutionnaire, porteur d'une nouvelle "vision du monde", qui intègre de manière dynamique les dimensions de la conscience (subjectivité), de la culture (intersubjectivité) et de la société ( structures objectives de l'organisation collective). 


La pratique de ce que les bouddhistes nomment la "pleine conscience" est en plein essor. Sans doute pour compenser la pratique de la "pleine inconscience" promue par la société du spectacle qui tend à remplir le vide existentiel par une consommation compulsive. 

La bêtise est l’art de transformer ses habitudes en certitudes. 

La bêtise est toujours sûre et certaine. C’est d’ailleurs à cela qu’on la reconnaît. Pensée close sur elle-même, fermée à l’altérité, la bêtise se protège du doute par le barbelé des certitudes. Et ce, alors même qu’une pensée véritable, animée par un élan créateur, se décentre des certitudes et se libère des évidences pour découvrir et inventer de nouveaux chemins. 

Parce que, selon Nietzsche, la philosophie sert à nuire la bêtise, cette dernière ridiculisera toujours les efforts de réflexion qui libèrent de l’ignorance et dévalorisera les élans spirituels qui transcendent les pulsions primaires.

La bêtise n'est pas une erreur, ni un tissu d'erreurs. On connaît des pensées imbéciles, des discours imbéciles qui sont faits tout entiers de vérités; mais ces vérités sont basses, sont celles d'une âme basse, lourde et de plomb. La bêtise et, plus profondément, ce dont elle est le symptôme: une manière basse de penser. Gilles Deleuze 

La plus belle réussite des dominants est sans doute d’avoir fait croire aux exploités à cette bêtise qu’est la dignité du travail. Sincèrement, quelle dignité y a t’-il à se vendre ? « L’esclavage c’est la dignité » tel est le slogan orwellien diffusé par la propagande officielle. Un slogan très proche de celui que l’on trouvait sur le portail d’Auschwitz : "Arbeit macht frei"  c’est-à-dire "Le travail rend libre ". Non, désolé, le travail ne rend pas libre. Il détruit l’intensité, la profondeur et la qualité de la vie concrète en la réduisant à une survie économique indexée sur l’échange marchand. 

S'il existe une manifestation de la bêtise contemporaine, c'est bien cette confusion entre l'activité humaine qui, de tout temps, permet de subvenir aux différents besoins humains - des plus matériels aux plus spirituels - et le travail aliéné, ce mécanisme fondamental de la grande machine capitaliste qui produit du quantitatif, l'argent, avec du qualitatif : la vie humaine.

Dans les sociétés capitalistes qui l'ont inventé, le travail ne vise pas à l’usage personnel et collectif. Il transforme la force vitale, qualitative et créatrice de l'être humain en une marchandise comme les autres qui s’achète et se vend sur le "marché du travail" comme il existait autrefois un marché aux esclaves. 

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire. Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange; elle a substitué aux nombreuses libertés, si chèrement conquises, l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale. Karl Marx.

Si le capitalisme valorise le travail sur le plan éthique, c’est bien parce que son exploitation est au cœur de l’accumulation du capital. Cette valorisation éthique du travail n’est qu’une transposition dans le domaine culturel d'une valorisation économique qui provient de son exploitation. Remettre en cause et en question cette "éthique de l'aliénation" c’est déconstruire la façon dont l'individu intériorise les contraintes et l'imaginaire du capitalisme.

Marx n'était pas marxiste si on conçoit le marxisme, selon la célèbre formule de Michel Henry, comme "la somme de tous les contre-sens qui ont été faits sur Marx". Loin de célébrer l'idolâtrie du travail, Marx écrivait ceci à propos des travailleurs : 

« Sur leur bannière, il leur faut effacer cette devise conservatrice :" Un salaire équitable pour une journée de travail équitable", et inscrire le mot d’ordre révolutionnaire : "Abolition du salariat !" » Karl Marx


Dans son fameux livre Le droit à la paresse, Paul Lafargue, gendre de Marx, analyse ainsi cette "étrange folie" qui s'empare de la classe ouvrière quand la servitude volontaire se transforme en passion moribonde pour le travail : " Une étrange folie possède la classe ouvrière des nations où règne la civilisation capitaliste... Cette folie c'est l'amour du travail, la passion moribonde du travail poussée jusqu'à l'épuisement des forces vitale de l'individu et de sa progéniture ".

Pour mieux comprendre cette folie évoquée par Lafargue, sans doute faut-il lire Le discours de la servitude volontaire écrit par Étienne de La Boétie au seizième siècle : "Il est vrai de dire qu'au commencement c'est bien malgré soi et par force que l'on sert; mais ensuite on s'y fait et ceux qui viennent après, n'ayant jamais connu la liberté, ne sachant même pas ce que c'est, servent sans regard et font volontairement ce que leurs pères n'avaient fait que par contrainte."

Ceux qui n'ont jamais connu la liberté ignorent la profondeur de leur servitude. Qu'ils soient ou non salariés, la plupart des esclaves ont des rêves d'esclaves. Leur quête n'est pas celle d'une liberté qu'ils méconnaissent et qui leur fait peur. Ce qu'ils désirent c'est seulement des chaînes moins lourdes à porter. Malheur à celui qui viendra leur parler de libération !...

Dans le langage orwellien de la domination, l'étrange expression "gagner sa vie" signifie en fait, pour la plupart de nos contemporains, perdre son temps. Plutôt que de gagner une vie qui nous est donnée, il faut la développer en vivant intensément dans un milieu d'évolution à la fois naturel, social et culturel.

Travailler c'est intérioriser la logique du capital : collaborer avec un occupant qui vampirise notre énergie en se nourrissant du temps perdu à "gagner sa vie". Cette vampirisation de la vie par le profit est véhiculée par un  imaginaire de "mort-vivant" dont la principale ambition est de "créer sa boîte" c'est à dire, en fin de compte, son cercueil.

Si l'économie colonise notre imaginaire par le travail c'est pour mieux étendre le domaine de la servitude à tous les aspects de la vie. S’émanciper de cette emprise, c’est déconstruire la notion de travail en établissant sa généalogie qui est celle du capitalisme comme "fait social total" c’est à dire à la fois comme mode de subjectivation, représentation du monde et dés-organisation sociale. 

Un état totalitaire vraiment efficient serait celui dans lequel le tout-puissant comité exécutif des chefs politiques et de leur armée de directeurs aurait la haute main sur une population d’esclaves qu’il serait inutile de contraindre, parce qu’ils auraient l’amour de leur servitude. La leur faire aimer — telle est la tâche assignée dans les États totalitaires d’aujourd’hui aux ministères de la Propagande, aux rédacteurs en chefs des journaux et aux maîtres d’école. Huxley. Le Meilleur des mondes 

C'est bien parce que les frontières mentales doivent être surveillées par des chiens de garde que 80 % des médias français appartiennent à neuf milliardaires ! Qu'il est à la fois délectable et détestable le spectacle de ces journalistes qui associent en eux l'hypocrisie du courtisan, l'arrogance du faux-savant à la posture transgressive du dissident. "Encore un siècle de journalisme, écrivait Nietzsche, et tous les mots pueront". Nous y sommes et l'air du temps est bien pollué mentalement !...

Plus l’échange marchand étend son empire à toutes les dimensions de la vie et plus la société du spectacle approfondit son emprise. Véhiculé par la publicité et les médias, la colonisation des consciences par l’imaginaire marchand est un crime contre l’esprit de l’humanité.

Internet a transformé le monde en une immense salle de rédaction où chacun se fait le chroniqueur appliqué, précis et méticuleux de sa propre aliénation.

Aujourd’hui, le buzz est devenue partie prenante du business. En obéissant aux lois de la valorisation qui sont celles du marché, les médias de masse sont à l’origine de ce cercle vicieux qui transforme l’audience en notoriété, la notoriété en image, l’image en valeur marchande et la valeur marchande en audience.

Le plus grand succès de notre civilisation moderne est d'avoir su mettre au service de ses dirigeants une incomparable puissance d'illusion. Gianfranco Censor


Le texte, dans sa frugalité essentielle, peut devenir un îlot de résistance à l’océan de bêtise audio-visuelle qui noie l’imaginaire sous un flot d’insignifiance. La décroissance doit être aussi celle de la bêtise !... Trois mots posés sur du papier suffisent à créer un univers pourvu qu'ils soient les vecteurs d'une intuition créatrice. 

La prostitution est le soleil noir de l’imaginaire marchand qui réduit la saveur qualitative de la vie à une valeur d’échange quantitative. Le capital est ce maquereau qui fait de chacun d’entre nous des putains condamnées à se vendre sur le grand marché de la valorisation monétaire. Et comme le disait Flaubert à propos d'un banquier, beaucoup sont prêts à payer - et cher - pour se vendre.

Le principe selon lequel "tout se vaut" avait certes toujours été l'antienne morbide du nihilisme, avant de devenir l'hymne mondial de l'économie… L'interprétation marchande du monde, qui n'a d'autre contenu que l'affirmation de la substituabilité quantitative de toutes choses, c'est-à-dire la négation de toute différence qualitative et de toute détermination réelle, se révèle comme la négation du monde. Tiqqun 

Comme toute forme de servitude volontaire, le travail protège d'une peur fondamentale. Cette peur n'est rien d'autre que celle de la vie dans toute son intensité : corporelle, émotionnelle, créatrice et spirituelle Faire l'expérience de cette intensité c’est se libérer des passions tristes évoquées par Spinoza, à l’origine de la servitude volontaire.

La Boétie, Spinoza, Nietzsche, Marx, Lafargue, Gramsci, Huxley, Orwell, Bernanos, Debord, Deleuze : autant de penseurs et d'écrivains visionnaires qui auront analysé, chacun à leur manière, la servitude volontaire comme une magie grise transformant la peur de vivre en habitude, l'habitude en aliénation et l'aliénation en addiction.

Chers amis socialiste, il s’agit moins de légaliser cette drogue douce qu’est le cannabis que de se désintoxiquer de cette drogue dure qu’est le travail, en partageant au sein de communautés conviviales l'expérience d'une intensité vitale et créatrice. Si elle permet de libérer du temps pour vivre une telle expérience qualitative - et dans ce cas seulement - l'instauration d'un revenu universel participe de cette désintoxication progressive.

La critique radicale du travail doit s’inscrire dans la perspective intégrale d’un saut évolutif qui concerne à la fois la conscience, la culture et la société. Un tel saut qualitatif  permet de passer d’une société capitaliste composée de monades solitaires en compétition à des communautés conviviales où l’individu participe à la dynamique créatrice d’une intelligence collective en évolution.

Toute spiritualité authentique tend à libérer l'esprit humain de ses identifications et de ses conditionnements limitatifs comme de ses prétentions mentales à l'omniscience. C'est dans cette perspective libératrice qu'elle peut opérer une critique radicale du travail comme mécanisme de déshumanisation.

Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair à une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé. Groupe Krisis 


L'expérience spirituelle est celle d'une intensité vitale, créatrice et transcendante qui libère la présence d'esprit de la peur et des passions tristes à l'origine d'une servitude volontaire justifiant le travail c'est à dire l'aliénation et l'exploitation humaine.

Le principe même de la servitude volontaire c'est l'asservissement de l'esprit par l'égo, comme l'égo lui-même est asservie par ses peurs comme par ses fantasmes de toute puissance infantile. La spiritualité c'est la maîtrise, la transmutation et le dépassement de l'égo, au service d'une dimension transcendante. Parce-qu’il nous fait grandir en humanité, l’esprit de service, au cœur de toute spiritualité, nous libère du goût morbide et inhumain pour la servitude. 

Le chemin de l'éveil remonte toujours à sa source qu'est l'émerveillement. Celui de la servitude descend toujours : du manque jusqu'à la souffrance. Se libérer de la servitude c'est transformer ce manque en désir et retrouver dans ce désir la part d'émerveillement qui le transmue et le transcende.

Économisme et technolâtrie sont deux manifestations jumelles du même fétichisme de l’abstraction. Il a fallu quelques siècles pour instaurer l’économie en discours dominant. En cette fin du cycle de la modernité, il faudra quelques décennies pour lui faire perdre son hégémonie au profit d’une approche qualitative et évolutionnaire de l’être humain. 

De même que c'est son échec qui a, par le passé, jeté les bases de l'extension à l'infini du monde de l'économie, de même l'accomplissement contemporain de cette extension universelle porte l'annonce de son effondrement prochain. Tiqqun 

La liberté est indivisible et intégrative. Celui qui chemine sur la voie d’une libération spirituelle ne peut accepter passivement cette aliénation socio-économique qui réduit la plénitude de la vie à l’indignité d’une survie livrée aux lois prédatrices du marché. 

La spiritualité est ce souffle inspiré qui arrache la politique à la diversité des intérêts particuliers pour se hisser jusqu’à la vision globale de l’intérêt général. Quand la politique retrouve sa vocation originelle qui est de construire une vision collective, l’engagement politique devient spirituel et l’engagement spirituel devient politique.

On ne comprend rien à la modernité capitaliste si on ne perçoit pas qu'elle correspond à une triple subordination :  subordination de la qualité à la quantité sur le plan existentiel; de l'intuition créatrice à la raison abstraite sur le plan cognitif; de la vie concrète - immergée dans un milieu - à l'abstraction d'une survie économique, sur le plan collectif. 

Conséquence d'une métanoïa individuelle et collective, le renversement de ces liens de subordination permettra l'avènement de communautés post-capitalistes. Cette métanoïa est conversion de la conscience personnelle à une inspiration créatrice et conversion de la conscience collective à une vision commune dans laquelle elle reconnaît la dynamique de son évolution.  

Ce sont les forces spirituelles qui en finiront avec la tyrannie de l’Argent parce qu’elles en délivreront les consciences, elles redresseront les consciences en face de ces maîtres comme en face de tous les autres. Alors sera vraiment constitué le front de la liberté. Georges Bernanos 


Ces polémistes catholiques du siècle dernier - Bernanos, Péguy, Blois - témoignent, à travers un style éruptif, de l’effondrement des valeurs traditionnelles subverties par l’univers marchand. Leur indignation est proportionnelle au sens de la dignité, de la verticalité et de la grandeur qui les animent. Les petites âmes ont des colères d’étincelle qui leur ressemblent. Les grandes âmes ont des colères de feu qui embrasent et éclairent le monde.

Il ne suffit pas d’aimer ce qui élève et transcende. Encore faut-il haïr d’une même intensité ce qui abaisse et avilit. Selon Zola : "La haine est sainte. Elle est l'indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise."

La colère résulte de la compression d'une vitalité créatrice qui se libère de manière explosive et destructrice si elle n'est pas canalisée avec précision par une intention et un idéal supérieurs. Canaliser cette vitalité créatrice c'est en faire une puissance insurrectionnelle qui met en mouvement l’énergie spirituelle prise en otage par l'inertie.

Une spiritualité évoluée ne nie pas la colère comme elle ne s'identifie pas avec elle. En la canalisant et en la transmuant, elle utilise cette puissance énergétique comme un levier de transformation très efficace. Chevaucher le tigre dit la tradition tantrique. 

Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebbel que "vivre veut dire être partisan". On ne peut être seulement homme, étranger à la cité. Qui vit vraiment ne peut pas ne pas être citoyen, et partisan. L'indifférence est aboulie, parasitisme, lâcheté; elle n'est pas vie. C'est pourquoi je hais les indifférents. L'indifférence est le poids mort de l'histoire. C'est le boulet que doit traîner le novateur, c'est la matière inerte en laquelle il n'est pas rare que se noient les plus beaux enthousiasmes, c'est le marais qui entoure la vieille ville et qui la défend mieux que les remparts les plus épais, mieux que les poitrines de ses guerriers, en engloutissant les assaillants dans ses sables mouvants, en les décimant et en les décourageant, et en les faisant parfois renoncer à leur entreprise héroïque. L'indifférence agit vigoureusement dans l'histoire. Elle agit passivement, mais elle agit. Elle se fait fatalité; elle est ce quelque chose que l'on n'attendait point; ce quelque chose qui bouleverse les programmes, renverse les plans les mieux établis; la matière brute qui se rebelle devant l'intelligence et l'étrangle...  Mais, si je hais les indifférents, c'est aussi parce que leurs éternels pleurnicheries d'éternels innocents me sont insupportables. Je demande compte à chacun d'eux sur la façon dont il a accompli la tâche que la vie lui a assignée et lui assigne quotidiennement, sur ce qu'il a fait et, surtout, ce qu'il n'a pas fait... Je vis, je suis partisan. C'est pourquoi je hais qui n'est pas partisan, je hais les indifférents. Antonio Gramsci.

Ressources

Pour approfondir les réflexions et développer les intuitions proposées dans ce billet. 

Les billets de la série Incitations : Incitations (1) Le Souffle de l’Inspiration (2) Tout est son contraire (3) Éros et Ego (4) Les Droits de l’Âme (5) Décadence et Métamorphose (6) (voir le libellé Incitations)

Devoir de Vacance : un résumé des sept billets de la série du Journal Intégral intitulée L’Esprit de Vacance concernant notamment la critique du travail et la sortie de l’économie avec les liens correspondant : L’esprit de Vacance (1) L’Otium du peuple (2) Changer d’ère (3) L’Art de ne rien faire (4) Se libérer de l’horreur économique (5) La cigale et la fourmi 2.0 (6). Dans la rubrique Ressources de ce billet, on trouvera de nombreux liens sur ces thèmes.

Éthique de l’existence post-capitaliste   Trois Billets sur l'ouvrage de Christian Arnsperger

Les billets du Journal Intégral dans le libellé Sortir de l'économie

Critique de la Valeur-dissociation Site dédiée à la théorie critique du capitalisme et à la "sortie de l'économie". 

Textes contre le Travail  Site Critique de la Valeur-dissociation

Critique de la valeur  Une série de vidéos sur You tube

Libérons-nous du travail En partant du printemps 2016. Le manifeste du Comité Érotique Révolutionnaire. Éditions Divergences (Avril 2017) 

Manifeste contre le Travail  Groupe Krisis 

Tiqqun sur Wikipédia - L’insurrection qui vient - Qu’est-ce que la métaphysique critique ?

La Métanoïa in Le Journal Intégral 

Je hais les indifférents  Antonio Gramsci

Qui est Antonio Gramsci ?  Émission de France Culture