jeudi 29 septembre 2022

Incitations (13) Sobriété

Moins c'est plus. Mies van der Rohe

En cette rentrée, par la voix d'un "prédisant" transformé en techno-pythie, le Système prend acte d'une évolution majeure des sociétés marchandes au seuil d’une grande bascule : « un bouleversement marqué par la fin de l'abondance, des évidences et de l'insouciance » . Rien que ça !... Incapable de comprendre ce processus d'effondrement, le Système à l'agonie fait donc l'apologie de la sobriété pour perdurer quelques temps encore. Une sobriété si longtemps honnie parce qu'elle était, pour la doxa économique, synonyme de décroissance et de dépression.

Comme l’écrit Vincent Cheynet, rédacteur en chef du journal La Décroissance : « Ce virage historique, loin d’être un ralliement à nos thèses, est bien la concrétisation des alertes visionnaires des grands précurseurs de la décroissance. » Alertes dont nous avons régulièrement rendu compte, notamment ici : Décroissance ou Barbarie. Une décroissance ainsi résumée par Alain Coulombel dans le même journal : « Oui, nous devons consommer moins, produire moins, travailler moins, voyager moins. Moins c’est-à-dire Plus. Plus de temps, de "vivre ensemble", d’attention au vivant. Vive la simplicité, le don, la lenteur, le soin ! Plutôt que la violence et la prédation, la convivialité et le sens de la mesure ! »

Nous réservons l’analyse de cette "conversion" inattendue de l'oligarchie à la sobriété pour d’autres espaces. Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui évoquent l’air du temps à travers quelques notations. Entre l’aphasie et le bavardage, l’aphorisme comme le fragment se lovent autour du silence pour susciter la méditation en échappant à cette manie conceptuelle de l’explication qui tend à diluer l’essentiel dans l’eau tiède de l’idéologie, fût-elle à prétention scientifique. 

Or, en cette période de réchauffement climatique, le temps des pensées tièdes est dépassé. Certaines formulations pourront paraître abruptes et lapidaires, voire incompréhensibles ou scandaleuses, à ceux qui, n’étant pas des lecteurs habituels, ignorent les analyses, les idées et les points de vue défendus dans Le Journal Intégral. Dans le billet lui-même et dans rubrique Ressources qui le clôt, nous proposons une série de liens permettant de mieux saisir le sens des propos tenus ici d’une manière synthétique et aphoristique. Propos qui pourraient paraître provocateurs à des esprit non avertis alors même que, face à l'abime, il est grand temps de se réveiller.

Sortir de l'économie

Si, selon Céline, « l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches », l’économie c’est la barbarie à l’usage des comptables : un monde abstrait, dépourvu de qualités sensibles et qui tend à les éradiquer toutes. Issu d’un imaginaire formé et informé par l’abstraction, l’économie est littéralement un récit de science-fiction qui n'a que faire de la vie concrète des individus et des sociétés comme des milieux naturels. D'où la spirale infernale qui mène, de manière inéluctable, à un effondrement global à la fois individuel et culturel, social et économique. (à lire : L'effondrement qui vient)

L'appel de l'oligarchie à la sobriété fait irrésistiblement penser aux mots prononcés sur l'échafaud par Jeanne Bécu, alias la comtesse du Berry, dernière maîtresse de Louis XV :  "Encore un instant, monsieur le bourreau". Un appel qui démontre, par l’absurde, l’état d’ébriété dans lequel se trouve notre société, ivre de travail et de consommation comme elle est soumise à cette addiction destructrice qu’est le productivisme. Nous avons consacré de nombreux billets à l’Esprit de Vacance qui  inspire l’expérience méditative et qui pourrait animer un processus de désintoxication amenant progressivement une société totalement bourrée sur la voie de la sobriété. Loin d'être, comme on nous le propose aujourd'hui, une rustine sur un pneu crevé, cette sobriété là serait un choix de vie fondée sur le contentement (lire : Contentez-vous !).

La sobriété (au sein du capitalisme d'effondrement) est à la décroissance ce que celle-ci est à une nécessaire "sortie de l'économie". Car loin d'être une fin en soi, la décroissance initie une démarche à la fois existentielle, intellectuelle et spirituelle qui conduit à se libérer de cette "vision du monde" qu'est l'économie. Comme le dit Guy Debord : "L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie." Sortir de l'économie c'est d'abord se libérer de la colonisation de nos esprits par les catégories du capitalisme inculquées dès l'enfance par le formatage idéologique, la propagande médiatique et la culture de masse. D'où l'absolue nécessité de déconstruire ces catégories à travers lesquelles nous percevons le monde, nous interprétons nos expériences et nous pensons notre existence (à lire : Sortir de l'économie).
 
Initiée depuis plus d'un siècle par la critique sociale, cette entreprise de déconstruction s'est renouvelée de manière exemplaire depuis vingt ans par la réflexion théorique autour de la Critique de la Valeur qui offre à notre époque un nouvel horizon d'émancipation individuelle et de transformation sociale. Mais déconstruire ne suffit pas, encore faut-il refonder, notamment grâce au legs des traditions spirituelles et des pratiques méditatives qui, en dévoilant les illusions de l'égo au cœur du système capitaliste, permettent d'imaginer et de vivre de nouvelles forme de socialité (à lire : Le Fétichisme de l'Ego).

En nous plaçant devant l’inimaginable, l’effondrement oblige à se ré-imaginer : c’est quand tout est fini que tout peut commencer à nouveau et à un autre niveau. Sortir de l'économie c'est cheminer sur la voie d'une écosophie où l'homme ré-accordé à l'essentiel participe pleinement à son milieu de vie. .  (à lire : Ecosophie, une sagesse commune)

La Dépossession

Pour une fois, soyons lucide sur ce que nous sommes devenus : les enfants sauvages de la dépossession et de l’effondrement. Dépossession et effondrement représentent l'avers et le revers d'une même médaille : la dépossession est, sur le plan individuel et culturel, la cause et la conséquence d'un effondrement d'un milieu à la fois social et naturel.

Arrêtons d’être lucides, devenons extra-lucides et osons le reconnaître : une société qui vit sous l’emprise totalitaire de l’argent transforme chacun d’entre nous en prostituées qui jouent en surface aux mijaurées désintéressées. J’entends vos cris d’or frais : mais non, mais non, mais non, je ne suis pas celle que vous croyez. Arrêtons de faire semblant et osons regarder dans nos miroirs, au fond des yeux, ce que nous sommes devenus. L’angoisse et la honte qu'on peut y lire sont signes de notre possession (à lire : Le Fétichisme de la Marchandise).

La dépossession est une perte des références culturelles et identitaires qui sous-tendent l'expérience subjective et qui constituent, par imprégnation et intégration, cette entité qu'est le moi. Dans le pire des cas, cette perte initie une spirale infernale qui conduit à un écroulement psycho-mental à l'origine d'une régression vers des états archaïques et pré-individuels dominés par la pulsion et la toute puissance infantile.  Dans le meilleur des cas, cet perte peut-être vécue comme une forme d'ascèse qui permet d'initier une spirale évolutive en transcendant ce que les traditions spirituelles considèrent comme l'entité illusoire de l'égo qui doit être dépassée pour accéder à la nature non duelle de l'esprit. (à lire : Initiation (12) Effondrements).

De nos jours, la spiritualité ne consiste pas à s’élever dans des cimes immatérielles pour fuir une situation catastrophique mais à vivre pleinement l’expérience de la dépossession comme une initiation au cœur de l’effondrement. Selon notre niveau de conscience, la dépossession peut être vécue comme une aliénation profondément destructrice ou comme une libération salvatrice. Si la dépossession est une horreur pour ceux qui s’identifient à leur égo, elle peut aussi être vécue comme un exorcisme spirituel qui libère les consciences possédées par l’égo. Elle apparaît dès lors comme une fin de moi difficile qui annonce l'émergence d'un "Nous" communautaire au-delà de l'égo (à lire : Méditer et Militer ).

Méditation ou Machination

Polarisé entre une spirale évolutive et une spirale infernale, l'homme contemporain doit choisir entre deux options : la Méditation (symbole d'une évolution spirituelle) ou la Machination (symbole d'une déshumanisation régressive). Au cœur des grandes traditions, la Méditation est une pratique spirituelle qui nous éveille, via la pleine présence, à la nature non duelle de l'esprit. La Machination c'est l'absence d'humanité qui se produit avec le grand remplacement de l’organique par la mécanique, de la présence vécue par la représentation abstraite, de la vie sensible par la survie économique, de l'usage collectif par l'échange marchand. C'est ainsi que la Machination remplace la vie concrète et symbolique des communautés enracinées dans un écosystème par l’abstraction techno-capitaliste des sociétés marchandes qui se développent hors sol. (à lire : Une Révolution Spirituelle)

Méditer c’est, littéralement, se rendre à cette évidence qu’est la vacuité en déposant les armes du mental qui visent à s'approprier le monde par la saisie cognitive. Ne jamais confondre compréhension et connaissance. Il faut dépasser la saisie conceptuelle de la compréhension pour renaître, via la connaissance, à une sagesse éveillée. (à lire : La Désaisie)

La méditation permet de s’abstraire de l’abstraction. De cette double négation émerge une nouvelle affirmation. L’abstraction est fondée sur la négation du monde sensible. Nier l’abstraction en se connectant au corps vivant, via la méditation, c’est accéder à la pleine présence qui libère de l’emprise du mental et de sa pensée instrumentale. (à lire : Abécédaire de la méditation (2) Une Révolution Silencieuse )

Convertir le cynisme et le scepticisme de l’époque en détachement spirituel, tel est le défi contemporain qui consiste à passer de la prise de conscience au lâcher prise existentiel.

Critique du Travail

Dans le contexte capitaliste, l’activité productive se dénature pour devenir travail : une mécanique plaquée sur du vivant qui transforme la mobilisation concrète de l’énergie humaine en une valeur abstraite et monétaire proprement inhumaine. Le capitalisme est fondée sur ce "travail abstrait" dont la fonction n'est pas de répondre à des besoins concrets mais d'être l'agent d'une accumulation de valeur incarnée dans la richesse monétaire. Ce n'est pas un hasard si, de la gauche à la droite, tous les tenants du système font l'apologie de ce "travail abstrait" qui est la cellule germinale du capitalisme et des sociétés marchandes qui lui sont affiliées. 

A travers le travail, une critique sociale radicale remet en cause l'instrumentalisation de l'activité productive par une abstraction monétaire et une spéculation financière si déconnectées des besoins concrets qu'elles deviennent incapables de les satisfaire. Déconstruire les catégories du capitalisme c'est comprendre le rôle fondamental du travail dans la création de valeur et dans la prédation destructrice dont celle-ci est responsable. Observé aux États-Unis comme en France, un phénomène comme la Grande Démission conteste de fait la "valeur travail" proclamée par l'idéologie dominante. Cette prise de conscience collective fait écho au fameux slogan écrit par Guy Debord en 1953 sur un mur de la rue de Seine : "Ne travaillez jamais" (à lire : Ne travaillez jamais).

Dans Le Droit à la paresse, Paul Lafargue nous avait prévenu : cette sagesse de l’inertie qu’est la paresse permet de résister à ce délire de toute-puissance qu’est l’activisme forcené et prédateur du techno-capitalisme. La fascination du pire épargne les innocents, c'est dire étymologiquement ceux qui ne veulent pas être les agents de la nocence, autrement dit de la nuisance. Ces innocents refusent d'être enrôlés dans l'armée du nombre pour participer à la folie productiviste qui détruit le milieu social et naturel. 

Aphorismes et Périls

Triomphe contemporain du faux, du mal et du laid, cette trinité apocalyptique des époques à l’agonie. 

Il faut avoir été l’esclave du langage et de la logique pour connaître vraiment le prix du silence et du paradoxe. 

L’industrie de l’hébétude fabrique en série des individus cyclothymiques, voire bipolaires, qui oscillent sans cesse entre désespoir et exaspération, entre anxiété et exaltation. 

Dans le même temps où Dieu est mort, la mort est devenue divine, adorée par tous sous la forme fétichiste de son avatar : l’Argent.

La première des dignités consiste à voir le monde tel qu’il est. La seconde à en témoigner. 

Évoluer c’est trahir ces habitudes qui conspirent à voix basse, en coulisses, en répétant de manière mimétique le langage insignifiant de la banalité.

Être mal compris, voilà l’honneur de tout visionnaire qui n'attend rien d'autre de son époque que l'ostracisme et l'injure, jamais la reconnaissance. Comment une société pourrait-elle se reconnaître dans le miroir critique et clairvoyant que lui tend celui-ci ? Demandez aux précurseurs de la décroissance.

L’écrivain devient maudit dès lors qu’il dit les mots que la société refuse d’entendre et d’écouter. Partout et de tous temps, pas un visionnaire qui ne soit ou n’ai été mis à l’index par la propagande officielle, académique et médiatique, à moins que l'anonymat, neutralisant sa voix, ne le protège de la curée. 

Si les petits auteurs ont une grande audience médiatique, les grands auteurs doivent parfois se contenter de petites audiences judiciaires parce que leurs inspirations bravent le conformisme dominant et ses chiens de garde. 

Ne faut-il pas que le génie soit à moitié fou pour que l’autre moitié soit visionnaire ? 

La solitude du créateur est la sœur jumelle de sa singularité. 

Oser le pas suivant sans se soucier de la trace. 

Le journaliste est l’archétype de l’homme spectaculaire : sa prétention démesurée est fonction de son conformisme abyssal.

On a récemment découvert que les intestins fonctionnent comme un "second cerveau". Rien d’étonnant, tout compte fait, si on observe que le cerveau de certains contemporains ressemble souvent à un intestin : fatigués de vivre et de penser, ils se contentent de digérer des informations prémâchées avant de se soulager dans ces sanitaires numériques que sont devenus les réseaux sociaux. 

Sagesse du "second cerveau" : celui à qui notre époque ne donne pas envie de vomir est condamné à un bonheur infâme. 

L'algorithme de la sagesse : plus on en sait et moins on en dit. L'algorithme des réseaux sociaux : moins on en sait et plus on en parle. Les réseaux sociaux sont colonisés par des bataillons d'incultes qui veulent à tout prix vous expliquer ce qu'ils n'ont pas compris sur des sujets dont ils ignorent à peu près tout.

D’une démarche à la fois lourde et désespérée, l’homme moderne traîne le boulet accablant d’une liberté dont il ne sait que faire. Une liberté dont il cherche à s’évader à tout prix par l’addiction, le fanatisme ou le suicide.

Jeu de l’oie : gaver ces amateurs de foie gras qui ont la cruauté gourmande. L'effondrement commence ici : dans le manque tragique d'empathie conduisant à torturer des êtres vivants et sentients qui ressentent aussi bien la douleur que le plaisir (lire : Une vision intégrale du végétarisme).

Notre époque, cette gamine dépressive aux cheveux bleus, née du mariage entre l’ennui et l’absurdité. Au cœur du désespoir, se trouve la clé pour le surmonter ou la serrure pour s’y enfermer. 

Les intégrismes sont des associations de défense du littéral face aux dangers de pollution intellectuelle que représentent pour eux toute interprétation et toute contextualisation des textes et des pratiques.

Le rire, cette extase libératrice dont la puissance subversive effraie tous les pouvoirs, telle une arme fatale qui débusque et déconstruit toutes les fétichismes. 

 
 
L'idéal démocratique
 
Il est des idées qui sont plus difficiles que d'autres à déconstruire, celles dont nous avons héritées d'une modernité qui, ayant fait son temps c'est à dire le nôtre, est incapable d'imaginer le suivant. Ainsi en est-il du choix majoritaire. Organiser une société selon la loi de la majorité : voilà une idée récente inspirée par ce que René Guénon nommait Le Règne de la Quantité. Une idée qui a a montré ses limites car, pour le meilleur ou pour le pire, l’histoire est toujours faite par des minorités que la majorité suit ou bien subit.
 
Parce qu’elle représente le plus petit dénominateur commun, la majorité réduit l’individu à ce qu’il est de plus commun, castrant ainsi l’élan novateur et l'esprit visionnaire des minorités créatrices qui ont toujours permis aux sociétés de se régénérer. Comme le dit Margaret Mead : " Ne doutez jamais qu'un petit nombre de gens réfléchis peuvent changer le monde, en fait c'est toujours ainsi que le monde a changé" ( à lire : Entre l'Ancien et le Nouveau Monde ).
 
Le choix politique n'est pas à faire entre majorité et minorité mais entre minorités créatrices et oligarchie dominatrices. Si l'oligarchie et ses relais, ultra-minoritaire, se satisfont du conformisme majoritaire et l'encourage, c'est parce qu'ils n'ont aucun intérêt à voir la société se transformer. Il savent que ce conformisme ira toujours dans le même sens : celui de l'inertie. Pendant ce temps-là, cette minorité dominante détient la vérité du pouvoir et l'exerce en fonction de ses intérêts, notamment grâce aux relais médiatiques dont elle a la propriété quasi-exclusive.

L'engagement politique est trop souvent cette loi du moindre effort qui consiste à se démettre de sa responsabilité personnelle pour la remettre aux mains d'une idéologie et/ou d'un parti. Fondée sur une pensée magique consistant à croire qu’on peut transformer les individus en changeant les structures sociales, la politique est l’opium des peuples désenchantés, la religion des individus séparés. Cette pensée magique tend à oublier que l’individu, en transformant ses relations – à lui-même, aux autres, à son milieu social et naturel – se met à inventer de nouvelles formes de vie et de sensibilité, de pensée et de socialisation qui se diffuseront progressivement, par cercles concentriques, à l'ensemble de la société (à lire : Le saut évolutif, un nouveau récit d'émancipation).

Il ne s'agit pas de nier l'importance de la réflexion collective autour de l'organisation sociale mais de refuser une approche idolâtre de la politique, celle de tous les idéologies sectaires qui compensent le vide de sens et d'absolu propre aux sociétés modernes. Droite et Gauche sont les deux pôles, contraires et complémentaires, d’un champ politique qui tend à réduire la spiritualité à la morale et celle-ci à une stratégie de transformation sociale. 

Est-ce un hasard si, dans les sociétés occidentales, la "démocratie" s’est généralisée au vingtième siècle ? Les techniques de propagande médiatique, de formatage idéologique et d’abrutissement de masse étaient alors assez développées pour corrompre et pervertir ce qu'il y avait de subversif dans l’idéal démocratique, à savoir l'état de droit et l'égalité des droits, l'auto-détermination des individus, la liberté d'expression et le pluralisme. En diabolisant et en neutralisant toutes les formes de pensées irréductibles à l’illusion économique, le Système a perverti cet idéal démocratique en le transformant en auxiliaire servile du Marché. 

La démocratie est devenu synonyme d'une société marchande dont le totalitarisme économique est résolument opposé aux valeurs émancipatrices inspirées pas l'idéal démocratique. Le retour aux sources de cet idéal ne pourra se faire qu'en se libérant du fétichisme économique qui l'a instrumentalisé, en dépassant le conformisme majoritaire et en cheminant sur la voie d'une écosophie où l'individu s'accorde de manière harmonique à son milieu naturel et social.

 La civilisation : ce mixte de civilité et de compassion qui peut se résumer à une formule de politesse : après vous.

Ressources

Dans Le Journal Intégral

Incitations (12) Effondrements  - Décroissance ou BarbarieLe fétichisme de l'égo - Critique de la Valeur - Une vision intégrale du végétarisme - Sortir de l'économie - Ne travaillez jamais - Méditer et Militer - Une révolution spirituelle - Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse - Entre l'Ancien et le Nouveau Monde - La Désaisie -  L'effondrement qui vient - Le Fétichisme de la Marchandise - Le saut évolutif : un nouveau récit d'émancipation

Devoir de Vacance  : présentation de six billets consacrés à L'esprit de vacance

Pour mieux comprendre l'état d'esprit qui anime Le Journal Intégral Introductions à la Vision Intégrale - Vers une Synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

Sommaires.  On trouvera ici le lien avec les sommaires, année après année, des textes proposés de 2010 à 2021 dans le Journal Intégral :  Sommaire 2021

Libellés. Ceux qui désirent mieux connaître les réflexions du Journal Intégral sur un thème particulier peuvent cliquer sur les différents libellés (tags) où sont sélectionnés une série de billet concernant ce thème. 

Autres Sites 

Critique de la valeur-dissociation. Repenser une théorie critique du capitalisme. Le site propose un ensemble de textes et de vidéos portant les courant de la Critique de la Valeur (werktkritik)

Journal La Décroissance 

mardi 29 mars 2022

Le Fétichisme de l'Ego (2) Guerre et Paix

L’égo c’est la guerre. Denys Rinpoché 

Notre précédent billet sur Le fétichisme de l’égo était le premier d’une série qui complète les textes consacrés aux fétichismes de l’abstraction et de la marchandise. Car dans la perspective qui est la nôtre – celle d’une critique intégrale – trois grandes influences, liées entre elles de manière systémique, font obstacle au saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain : le fétichisme de l’égo dans le champ de la conscience, le fétichisme de l’abstraction dans celui de la culture et le fétichisme de la marchandise dans le champ social. Dans la rubrique Ressources, les lecteurs occasionnels trouveront des liens pour mieux comprendre à la fois cette approche intégrale et les processus régressifs auxquels font référence la notion de fétichisme.

Dans ce dernier billet nous proposions notamment un texte de Matthieu Ricard sur L’illusion de l’ego où l’auteur évoquait les enseignements et les pratiques bouddhistes à l'origine d'une phénoménologie complexe et subtile qui décrit à la fois le fonctionnement de l’ego et le processus d'éveil permettant de se libérer de son emprise. Pour donner à cette approche traditionnelle une perspective et une application très contemporaines, nous proposerons ci-dessous un autre texte de Matthieu Ricard, paru dans son blog début Mars et intitulé Entraîner son esprit pour surmonter les préjugés. Le moine bouddhiste y évoque la façon dont l’égo se manifeste dans nos sociétés de l’information, notamment sous la forme de "bulles informationnelles", et la manière dont l’entraînement de l’esprit permet de se libérer des constructions mentales à l'origine des conflits passionnels. 

C'est ainsi que Matthieu Ricard écrit : « Enfermés dans nos bulles informationnelles, nous vivons dans un monde façonné de toute pièce par nos croyances, nos représentations, nos habitudes… Une grande partie des problèmes qui nous perturbent sont ainsi des constructions mentales que nous superposons sur la réalité et que nous pourrions déconstruire, afin de nous libérer de l’esclavage de nos propres pensées et de nos préjugés. Ainsi parvient-on à la liberté intérieure... En pratique, il s’agit de plonger au cœur de notre être, loin des agitations et angoisses habituelles, pour recouvrer cet équilibre pur, libre et serein : entre le moment où les pensées passées ont cessé et avant que les prochaines pensées ne surgissent, cette fraîcheur du moment présent, inaltéré par les mises en scène de nos biais, préjugés et fabrications intellectuelles. » 

Comprendre la dimension illusoire de l'égo et les conflits passionnels qui en résultent c'est, à une plus grande échelle, comprendre l'origine des guerres. C'est aussi percevoir que l'entraînement de l'esprit permet de devenir un vecteur de paix et de conscience en développant l'altruisme et la bienveillance. C'est pourquoi, dans la continuité du texte de Matthieu Ricard, nous nous poserons la question qui travaille chacun d'entre nous ces temps-ci : comment faire la paix en temps de guerre ?

Le fruit du hasard 

Le fruit du hasard a parfois le goût savoureux de la synchronicité. Voilà plusieurs mois que je voulais commencer une série sur le fétichisme de l’égo mais, pris par d’autres priorités (peut-être aussi, je le confesse, par dispersion et par paresse), je n’y arrivais pas, remettant sans cesse cette réflexion à plus tard dans un processus de procrastination quelque peu culpabilisant. Vint le moment favorable de l’inspiration où je suis enfin arrivé à poser sur le papier les quelques idées que je voulais articuler entre elles, de manière synthétique, à propos des obstacles à la réalisation d'un saut qualitatif dans le domaine de la conscience, de la culture et de la société.

Une fois écrit ce texte sur le fétichisme de l’égo, j’ai attendu quelques temps le moment propice pour le poster. Ce fut le 24 Février à 2h du matin, avec en illustration principale une silhouette couronnée, debout sur le G du mot EGO. A 6h du matin, Vladimir Poutine donnait l'ordre d'envahir l'Ukraine. Quelques jours plus tard, durant la célébration du Losar - le nouvel an tibétain - Denys Rinpoché de la Buddha University déclarait : « L’égo c’est la guerre ». Je laisse au lecteur le soin d’interpréter ce qui lui apparaîtra soit comme un hasard dénué de signification soit une synchronicité qui en est riche. 

Mais le fruit du hasard n’est jamais solitaire. Alors que, suite à cette invasion de l’Ukraine, je prenais des notes sur la nécessité d’un "réarmement éthique et spirituel" face aux horreurs de la guerre et à la hantise d’un cataclysme nucléaire instrumentalisée par les stratèges, une amie m’a envoyé le texte de Matthieu Ricard sur l'entraînement de l'esprit face aux préjugés. Ce texte est tout à fait complémentaire de celui sur l’illusion de l’égo puisqu'en analysant certaines  formes contemporaines de cette illusion, il évoque le rôle des projections mentales au cœur des conflits entre les individus et les nations.

Les deux visages de l'égo

Écartons tout d'abord un malentendu sur lequel nous aurons l'occasion de revenir dans un prochain billet :  la notion d'égo ne recouvre pas la même réalité pour les sagesses orientales traditionnelles et pour la pensée occidentale. Même s'il existe une multitude de définitions de l'égo en Occident, la plupart relèvent du champ de la psychologie. L'égo y est vu comme cette étape du développement psychique où la construction d'un noyau identitaire - Moi/Je - à partir duquel s'établissent des rapports interpersonnels et sociaux.

Pour la sagesse orientale, par contre, l'égo relève d'un processus cognitif fondé sur la dualité conceptuelle sujet/objet d'où naissent les passions, ces émotions conflictuelles qui sont les causes de la souffrance comme l'avidité, la colère, le désir compulsif, la jalousie, la haine etc... Dépasser cette dualité conceptuelle par un retour aux source non-duelles de la présence, c'est se libérer des voiles qui occultent la nature de l'esprit et pacifier les émotions conflictuelles qu'elles génèrent. 

Dans cette perspective traditionnelle, on pourrait dire du fétichisme de l'égo qu'il renvoie à une conscience vivant sous l'emprise de la dualité en prenant la carte pour le territoire, la représentation pour la présence. La carte ce sont les représentations conceptuelles issues du mental dualiste alors que le territoire est la nature non-duelle de l'esprit, omniprésent et omniscient. Cette nature non duelle de l'esprit vit au cœur de toute réalité  - visible et invisible - comme elle est présente à chaque stade du développement humain.

"L'égo cognitif" exploré par l'orient détermine "l'égo psychologique" défini par l'occident dans la mesure où ce dernier est une cristallisation psychique du processus cognitif propre au premier. Dans la perspective cognitive des traditions orientales, l'égo est une 'impression illusoire qui prend la forme d'une entité autonome, indépendante, stable, continue et pérenne dont il faut se libérer pour accéder à "l'éveil". Alors que dans l'approche occidentale cette entité illusoire est perçue comme le fondement psychologique d'une identité individuelle à partir de laquelle nous entrons en relation avec notre environnement. Toutes ces nuances méritent d'être développées et le seront dans des billets suivants si les dieux de la guerre nous le permettent.

Bulles et Cocons

Dans la perspective orientale, l'illusion de l'égo crée un cocon protecteur et chimérique qui nie l’impermanence fondamentale propre au monde des formes et qui ignore l’interdépendance liant tous les phénomènes et tous les vivants. Pour se perpétuer en sécurisant son existence, cette entité illusoire s’invente une vie en projetant sur le monde qui l'entoure ses représentations sous forme de croyances et de préjugés, d'idéologies et de stéréotypes. Pour nourrir une telle vie, l'égo vampirise la conscience en la détachant de la présence immédiate, vivifiante et inspiratrice, dont elle procède.

Là où le texte sur L’illusion de l’égo évoque les enseignements de la phénoménologie bouddhiste, l’article ci-dessous décrit la façon dont cette illusion se manifeste plus particulièrement aujourd’hui dans le contexte de nos sociétés de l’information. Cette réflexion originale pointe la proximité entre le fonctionnement de l’égo, décrit par la tradition bouddhiste, et les "bulles informationnelles", analysées par les chercheurs en sciences humaines, qui résulte de notre usage du monde numérique. 

Comme le cocon de l’égo filtre nos perceptions pour pérenniser son existence illusoire, chacun d’entre nous, prisonnier de ses préjugés et de ses croyances, tend à s’enfermer dans une bulle numérique qui filtre les informations auxquelles nous avons accès de sorte que nous soyons toujours confortés dans notre vision du monde très limitée ou plutôt dans celle imposée par notre égo pour entretenir son emprise. La "bulle informationnelle" décrite par les chercheurs en sciences humaine est, dans le monde numérique, la manifestation du cocon aveuglant tissé par l’égo. Double numérique de ce cocon, cette "bulle informationnelle' restreint fortement l'ouverture à de nouvelles perceptions, à d'autres informations et à des visions du monde différentes.

Entraîner son esprit pour surmonter les préjugés. Matthieu Ricard 

Le lien social est un besoin aussi fondamental que vital pour les humains comme le démontrent de nombreuses études pour ses apports bénéfiques tant sur la santé mentale que physique. Paradoxalement, à l’ère des réseaux sociaux (qui deviennent parfois "anti-sociaux") et d’une facilité de communication jamais connue jusqu’alors, le nombre de personnes isolées ne cesse d’augmenter, ce qui entraîne une plus grande méfiance et une aliénation accrue. La crise sanitaire et les changements sociétaux liés à l’individualisme ont généré en effet une diminution de la confiance et une augmentation des fractures et préjugés à l’égard de celles et ceux qui ne partagent pas nos opinions, croyances, et habitudes. 

Enfermés dans nos bulles informationnelles, nous vivons dans un monde façonné de toute pièce par nos croyances, nos représentations, nos habitudes… nous perpétuons des schémas discriminatoires et de hiérarchie de pouvoir fondés sur l’appartenance à un groupe lié à la race, à la religion, au genre, ou à la richesse qui ignore voire opprime les "différents", ceux qui en sont exclus et qui appartiennent à un autre groupe. 

L’usage de l’Internet crée également une illusion de la connaissance. On pense pouvoir tout savoir, tout de suite, sur n’importe quoi. Comme si quelques heures passées à surfer l’Internet, guidé par des algorithmes qui démultiplient vos biais cognitifs et magnifient vos préjugés, pouvaient remplacer 10-15 ans d’études dans une discipline particulière. De nos jours, nombre de gens n’aiment pas beaucoup la maîtrise et l’effort. Pourtant, l’acquisition des connaissances demande de longs et rigoureux efforts qui permettent de confirmer les hypothèses conformes à la réalité et d’infirmer celles qui ne résistent pas à la confrontation avec les faits vérifiables ou avec l’analyse logique. 

Projections mentales

Selon Aaron Beck, l’éminent psychologue et thérapeute qui est le père des Thérapies Cognitives, récemment décédé à l’âge de 100 ans, les "pensées automatiques", les hypothèses et préjugés profondément ancrés qui influencent nos états mentaux proviennent de distorsions mentales qui peuvent être remises en question et transformées. Le Dalaï-lama citait souvent ses rencontres avec Aaron Beck, notamment son affirmation que lorsque quelqu’un est très en colère les trois quarts (sinon plus !) de ses perceptions de l’autre sont distordus par ses projections mentales. C’est ce qu’un autre grand spécialiste des émotions, Paul Ekman, appelle la "période réfractaire" durant laquelle nous sommes incapables de percevoir la moindre qualité positive chez la personne envers qui nous sommes en colère. 

Une grande partie des problèmes qui nous perturbent sont ainsi des constructions mentales que nous superposons sur la réalité et que nous pourrions déconstruire, afin de nous libérer de l’esclavage de nos propres pensées et de nos préjugés. Ainsi parvient-on à la liberté intérieure. 

Dans un article, qu’il publia à la suite des discussions que j’eus avec lui, Beck souligne : « La réduction de l’absorption du soi et de l’égocentrisme intransigeant et de la propension des individus à accorder la plus haute priorité — parfois la priorité exclusive — à leurs propres objectifs et désirs au détriment des autres (ainsi que d’eux-mêmes) […] Leur attention est fixée sur leurs propres expériences internes, ils relient les événements non pertinents à eux-mêmes et se préoccupent exclusivement de satisfaire leurs propres besoins et désirs. Cependant, les individus normaux présentent souvent le même type d’égocentrisme, mais dans une moindre mesure et de manière plus subtile. Le bouddhisme et la Thérapie Cognitive tentent tous deux d’atténuer ces caractéristiques. » (1) 

Le psychologue et neuroscientifique anglais Andreas Kappes (2) a lui mis en évidence, au niveau du cerveau, une incapacité à utiliser les informations qui ne confirment pas les croyances existantes, ce qui empêche les sujets de modifier la certitude qu’ils ont dans leurs jugements et préjugés même si on leur présente des informations qui démentent clairement leurs croyances. En revanche, le cerveau enregistre et utilise les informations qui confirment ces croyances. La tendance à ne prêter attention qu’à ce qui confirme nos opinions rend ainsi l’acquisition de connaissances valides d’autant plus difficile. C’est ce que l’on appelle en psychologie le "biais de confirmation". 

Les humains ont donc tendance à écarter les informations qui sapent leurs choix et jugements passés. Ce biais a un impact significatif dans des domaines allant de la politique à la science et à l’éducation. Alors que de nos jours les fausses informations foisonnent au point d’éclipser les moyens de connaissance valides. 

Croyances et Préjugés

Cartographie des croyances complotistes

Une croyance consiste à croire ce pour quoi on n’a pas de preuve. Elle peut être justifiée ou ne pas l’être. Une croyance aveugle consiste à croire ce pour quoi il existe des preuves du contraire. Une connaissance valide consiste à adopter les hypothèses qui sont les plus conformes à l’ensemble des connaissances fiables acquises à ce jour. 

Adhérer à une croyance est beaucoup plus facile que d’arriver à une conclusion résultant d’une investigation impartiale des faits. La croyance et ses dérivés — préjugés, jugements à l’emporte-pièce, biais cognitifs, adhésion aux opinions du groupe auquel on appartient, des leaders que l’on suit, aux rumeurs, à un dogme, etc. — nécessitent peu d’effort. C’est donc un moyen aisé de se convaincre que l’on sait quelque chose et d’en être d’autant plus satisfait que l’on se pose ensuite en position de supériorité condescendante à l’égard de ceux qui s’efforcent laborieusement de distinguer le faux du vrai et d’arriver à des conclusions valides. 

Les croyances aveugles et les préjugés sont d’autant plus difficiles à dissiper que nombre d’études en psychologie ont montré que la confrontation avec les preuves de l’inexactitude de ces croyances, loin de les dissiper ne fait que les renforcer. Leon Festinger est le premier chercheur en sciences sociales à s’être intéressé aux prédictions millénaristes fondées sur l’intervention d’extra-terrestres aux États-Unis. Son livre de vulgarisation, L’Échec d’une prophétie (3), issu de ses recherches au cours desquelles des membres de son équipe de recherche ont infiltré un groupe de personnes qui prédisaient la fin du monde à une date précise. Festinger a mis en évidence l’arsenal de défenses multiples et ingénieuses que les gens utilisent pour protéger leurs convictions et s’arranger pour les maintenir intactes à travers les démentis les plus dévastateurs. 

Selon Festinger, «Non seulement l’individu ne sera pas ébranlé par l’échec des prédictions, mais il en sortira plus convaincu que jamais de la "vérité" de sa foi. Peut-être ira-t-il jusqu’à montrer une ardeur nouvelle et à convertir des profanes.» Dans le cas étudié, les adeptes ont attribué à leur foi et à leur connivence avec les extra-terrestres le fait d’avoir ainsi évité de justesse à l’humanité une apocalypse. 

L'entraînement de l'esprit

En tant qu’humains, nous avons tous des préjugés, mais aussi les capacités de nous en libérer par l’entraînement de notre esprit. Il ne s’agit pas d’en faire table rase, mais d’en comprendre les logiques, d’en avoir conscience et d’être en mesure de discerner entre ce que nous savons réellement et ce que nous croyons savoir. En pratique, il s’agit de plonger au cœur de notre être, loin des agitations et angoisses habituelles, pour recouvrer cet équilibre pur, libre et serein : entre le moment où les pensées passées ont cessé et avant que les prochaines pensées ne surgissent, cette fraîcheur du moment présent, inaltéré par les mises en scène de nos biais, préjugés et fabrications intellectuelles. 

Bref, pensons à la capacité d’émerveillement d’un enfant qui n’est pas sous l’influence de partis pris et de préjugés et n’impose pas ses projections mentales à la réalité. Osons voir le diagnostic en face : reconnaissons l’implication de nos affects, biais cognitifs et autres complexes qui conditionnent notre manière d’être au monde, d’agir et de réagir. Dès lors, en revenant aux perceptions immédiates, à ce qui se passe ici et maintenant, nous pouvons d’une part dépasser nos préjugés, mais aussi nous mettre à la place de l’autre, prise par ses propres projections mentales. 

Il est fondamental de réduire les préjugés entre groupes, mais aussi envers les animaux victimes du spécisme, c’est-à-dire du refus du respect de la vie, de la dignité et de leurs besoins. Selon les termes de Peter Singer, le spécisme est « un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et [qui va] à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces». 

De même à l’échelle des sociétés l’évolution et les changements d’attitudes se sont produits bien qu’ils parussent à première vue improbables ou irréalistes, comme l’abolition de l’esclavage à la fin du XVIIe siècle. Comment ce qui était considéré auparavant comme allant de soi devient-il inacceptable ? Au début, quelques individus prennent conscience qu’une situation particulière est moralement indéfendable. Ils acquièrent la conviction que le statu quo ne peut être maintenu sans sacrifier les valeurs éthiques qu’ils respectent. 

De prime abord isolés et ignorés, ces pionniers finissent par unir leurs efforts pour devenir des activistes qui révolutionnent les idées et bousculent les habitudes. Ils sont alors le plus souvent ridiculisés ou vilipendés. Peu à peu, cependant, d’autres personnes, initialement réticentes, se rendent compte qu’ils ont raison et sympathisent avec la cause qu’ils défendent. Lorsque le nombre de ces défenseurs atteint une masse critique, l’opinion publique bascule dans leur camp. Gandhi résumait ainsi cette évolution : « D’abord, ils vous ignorent, puis ils rient de vous, puis ils vous combattent, puis vous gagnez ». 

On comprend, à la lecture de ce qui précède, que les choix éthiques sont bien souvent complexes et parfois déchirants, en raison de la lutte dans notre esprit, mais que nous sommes en mesure d’y parvenir collectivement en cultivant une éthique de la vertu, de la bienveillance envers tous les êtres et en veillant à ce que nos décisions ne soient biaisées ni par notre détresse empathique ni par nos préjugés. (Fin du texte de Matthieu Ricard)

(1) J’ai eu l’occasion de rencontrer deux fois Aaron Beck à Philadelphie et à la suite de nos discussions, il publia un article soulignant les rapprochements entre l’approche des Thérapies Cognitives et du bouddhisme : Beck, A. T. (2005). Buddhism and cognitive therapy. Cogn. Ther. Today, 10, 1–4 

(2) Kappes, A., Harvey, A. H., Lohrenz, T., Montague, P. R., & Sharot, T. (2020). Confirmation bias in the utilization of others’ opinion strength. Nature Neuroscience, 23(1), 130–137. 

(3) Festinger, L., L’échec d’une prophétie. Presses Universitaires de France – PUF

Faire la paix en temps de guerre

L'égo nous éloigne des autres en plaquant sur notre empathie naturelle des projections mentales qui agissent comme autant de séparations. Dans le monde virtuel du numérique, les limites de nos "bulles informationnelles" se heurtent les unes aux autres, parfois brutalement, en provoquant des polémiques qui font écho aux chocs de nos cocons égotiques. C'est ainsi que les réseaux sociaux nourrissent et entretiennent un climat pulsionnel d'agressivité fondé sur des polémiques, souvent superficielles, qui sont le carburant des audiences et de la visibilité. Dans ce climat d'hystérie collective, des polémiques éclatent un jour pour disparaître le lendemain afin de laisser la place au prochain "clash" mobilisateur.

De fait, il existe une interdépendance entre constructions mentales et conflits passionnels. Si les premières ont pour conséquence les secondes, ces dernières nourrissent en retour de leur intensité croyances, préjugés et aveuglements idéologiques. Les réseaux dits sociaux sont un excellent laboratoire pour comprendre comment les étincelles de violence naissent du choc des égos enfermés dans leur bulles informationnelles. On peut aussi y observer comment les conflits se développent à partir de constructions mentales qui, à l'exemple des récits complotistes, n'entretiennent plus aucun rapport à la réalité. 

Le double sens du verbe conjurer, qui relève à la fois du complot et de l'exorcisme, rend bien compte de la dimension cathartique propre à la psyché paranoïde et à son imaginaire complotiste : il s'agit de se libérer de ses conflits et démons intérieurs en les projetant sur un autre fantasmé. On voit bien ces temps-ci que le même processus de victimisation/diabolisation est à l’œuvre dans les conflits entre nations. Passions et projections  des égos individuels s'amalgament et s'additionnent en déterminant l'ego collectif des groupes humains et des nations qui en viennent à s'affronter, soit sur un plan symbolique, soit sous forme de compétition économique ou de guerre meurtrière

L'observation de la paranoïa ambiante générée dans les réseaux dits sociaux permet de mieux comprendre à la fois la continuité et le changement d'échelle qui existe entre le choc des cocons égotiques, celui des bulles numériques et les conflits entre nations qui aboutissent à des guerres meurtrières.  Ces dernières apparaissent dès lors comme la manifestation visible et dramatique de ces passions conflictuelles qui animent chacun d'entre nous et des projections mentales qui cherchent à les exorciser.

Devenir artisan de paix

 

L’entraînement de l’esprit consiste à faire la paix avec soi-même en retrouvant la source vivifiante de cette présence qui précède et transcende toutes représentations. En dépassant le monde de la dualité qui est celui du mental, on pacifie et on transmue les conflits passionnels qui en sont la conséquence et qui viennent l'alimenter.

Dans son livre Pour faire la paix en temps de guerre, Pema Chodron, nonne bouddhiste américaine et disciple de Chogyam Trungpa, invite le lecteur à examiner les causes à l'origine de toute guerre et les moyens d'instaurer la paix. Elle puise dans sa longue expérience de femme et de bouddhiste pour montrer que les guerres à la maison, au bureau ou entre les nations, s'expliquent notamment par cette tendance à figer la réalité, à la chosifier, à répondre à la violence par la violence en s’identifiant à cette entité illusoire qu’est l’égo. Faire la paix, selon elle, c’est adoucir la partie de notre cœur devenue rigide. 

C’est aussi le constat de Matthieu Ricard : pour cultiver une éthique fondée sur l'altruisme et la bienveillance (envers tous les vivants), notre conscience doit pas être biaisée par nos préjugés et nos croyances. Il présente cette éthique de manière détaillée dans un ouvrage de 800 pages, publié en 2013 et intitulé Plaidoyer pour l'altruisme qui s'appuie sur 1.200 références scientifiques !.. Matthieu Ricard y soutient que l'altruisme est le seul concept qui permet de relever les défis de notre temps : « On n'imagine pas la force de la bienveillance, le pouvoir de transformation qu'une véritable attitude altruiste peut avoir sur nos vies individuelles et, partant, sur la société tout entière. »

La page Wikipédia de l'auteur évoque cet ouvrage en résumant ainsi sa pensée : «... l'altruisme véritable existe : dès leur plus jeune âge, les enfants ont une plus forte disposition à la coopération et l'altruisme que le contraire. De nombreux modèles montrent par ailleurs que la coopération confère un avantage évolutif aux groupes qui la pratiquent, que les individus peuvent cultiver l'altruisme et la compassion, et que le processus de l'évolution des cultures est plus rapide que celui des gènes. Ricard conclut que l'altruisme est donc un facteur déterminant de la qualité de notre existence, présente et à venir, et ne doit pas être relégué au rang de pensée utopiste et qu'il faut avoir la perspicacité de le reconnaître et l'audace de le dire.»

Il est possible de développer le sens de de l'altruisme par un entraînement de l'esprit grâce auquel on perçoit progressivement l'égo comme un entité illusoire qui agit comme une instance de séparation et de discorde. Les guerres apparaissent dès lors pour ce qu'elles sont : les manifestations spectaculaires des conflits qui animent chacun d'entre nous et qui peuvent être dépassés si nous nous éveillons à notre véritable nature, dissimulée sous les voiles de l'égo. C'est ainsi que l'on devient véritablement un artisan de paix et de conscience. Une nécessité urgente pour les temps qui viennent.

Ressources

Entraîner son esprit pour surmonter les préjugés. Matthieu Ricard. Site de Matthieu Ricard

Plaidoyer pour l'altruisme  Matthieu Ricard

Pour faire la paix en temps de guerre  Pema Chodron. Ed Pocket

Buddha University Transmission des Enseignements du Bouddha et de la pleine présence en langue française.

Dans Le Journal Intégral

Idéalement, ce billet devrait être lu après les deux précédents. Dans  Le saut évolutif : un nouveau récit d'émancipation. nous présentons le contexte à partir duquel nous allons développer la série sur le fétichisme de l'égo. Dans la rubrique Ressources de ce billet nous proposons un certain nombre de liens concernant le fétichisme de l'abstraction et celui de la marchandise.

Dans Le Fétichisme de l'égo (1) nous proposons le texte de Matthieu Ricard sur l'illusion de l'égo pour réfléchir ensuite, dans une perspective intégrale, à l'influence exercée par l'égo dans les relations systémiques entre conscience, culture et société.

Matthieu Ricard. L'entraînement de l'esprit  - Libération animaleLa Désaisie - Effondrements  -

Sur le complotisme : Une révolution spirituelle


 

jeudi 24 février 2022

Le Fétichisme de l'Ego (1)

L'égo est la racine de toute souffrance. Chogyam Trungpa

Avant de se plonger dans la lecture de ce billet et pour en profiter complètement, nous conseillons aux lecteurs qui ne l’auraient pas fait de lire le précédent intitulé Le saut évolutif : un nouveau récit d’émancipation. Ce texte présente le contexte à partir duquel nous développerons dans ce billet-ci et dans les prochains une réflexion autour du "fétichisme de l’égo". Ce contexte est celui d’un monde où il devient urgent de développer une approche intégrale permettant une réflexion à la fois globale et dynamique dans un monde intégré en transformation continue. 

Il s'agit de penser la synergie des courants évolutifs qui permettrait un saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain mais aussi celle des courants régressifs qui s’y opposent, tout en rendant compte de la polarisation existant entre les uns et les autres. Obstacles à la participation intime et intuitive à la dynamique d’une spirale évolutive, les dynamiques régressives d’une spirale involutive sont l’expression de processus archaïques et fétichistes dont nous avons évoqué l’origine et l’emprise dans notre dernier billet. 

Les trois grands fétiches qui font obstacle à une dynamique évolutive sont l'Egomanie, la Technolâtrie et la Marchandise. Soit le fétichisme de l’égo dans le champ de la conscience (Je, le lien à soi), le fétichisme de l’abstraction dans le champ de l’intersubjectivité culturelle (Tu, le lien à l’autre) et le fétichisme de la marchandise dans le champ social immergé dans un écosystème (Il, le lien au milieu de vie). Dans Le Journal Intégral, nous avons déjà évoqué à de nombreuses reprises les fétichismes de l'abstraction et de la marchandise. 

Dans ce billet et dans les prochains, nous évoquerons le "fétichisme de l’égo" en faisant notamment référence aux enseignements et aux pratiques bouddhistes ayant développées au cours des millénaire une phénoménologie à la fois complexe et subtile qui permet de comprendre et de se libérer des pièges tendus par cette illusion qu’est l’égo. Nous proposerons donc ci-dessous un texte de Matthieu Ricard intitulé L’illusion de l’ego qui pose les bases de ces enseignements traditionnels et à partir duquel, en un second temps, nous réfléchirons dans une perspective intégrale, aux influences mortifères exercées par l’égo dans les relations systémiques entre conscience, culture et société. 

L'illusion de l'ego. Matthieu Ricard 

Dès ma première rencontre avec des sages de la tradition du Bouddhisme tibétain, j’ai été frappé par le fait qu’ils manifestaient d’une part une grande force intérieure, une bienveillance sans faille et une sagesse à toute épreuve, et d’autre part une complète absence du sentiment de l’importance de soi. 

J’ai moi-même observé à quel point l’identification à un « moi » qui siégerait au cœur de mon être est une source de vulnérabilité constante, et que la liberté intérieure qui naît d’un amenuisement de cette identification est une source de plénitude et de confiance sans égale. Comprendre la nature de l’ego et son mode de fonctionnement est donc d’une importance vitale si l’on souhaite se libérer des causes intérieures du mal-être et de la souffrance. L’idée de se dégager de l’emprise de l’ego peut nous laisser perplexe, sans doute parce que nous touchons à ce que nous croyons être notre identité fondamentale. 

Nous imaginons qu’au plus profond de nous-mêmes siège une entité durable qui confère une identité et une continuité à notre personne. Cela nous semble si évident que nous ne jugeons pas nécessaire d’examiner plus attentivement cette intuition. Pourtant, dès que l’on analyse sérieusement la nature du « moi », l’on s’aperçoit qu’il est impossible d’identifier une entité distincte qui puisse y correspondre. En fin de compte, il s’avère que l’ego n’est qu’un concept que nous associons au continuum d’expériences qu’est notre conscience. 

Nous pourrions penser qu’en consacrant la majeure partie de notre temps à satisfaire et à renforcer cet ego, nous adoptons la meilleure stratégie pour atteindre le bonheur. Mais c’est faire ainsi un mauvais pari, car c’est tout le contraire qui se produit. L’ego ne peut procurer qu’une confiance factice, construite sur des attributs précaires – le pouvoir, le succès, la beauté et la force physiques, le brio intellectuel et l’opinion d’autrui – et sur tout ce qui constitue notre image. 

Une confiance en soi digne de ce nom est tout autre. C’est paradoxalement une qualité naturelle de l’absence d’ego. La confiance en soi qui ne repose pas sur l’ego est une liberté fondamentale qui n’est plus soumise aux contingences émotionnelles, une invulnérabilité face aux jugements d’autrui, une profonde acceptation intérieure des circonstances, quelles qu’elles soient. 

Cette liberté se traduit par un sentiment d’ouverture à tout ce qui se présente. Il ne s’agit pas d’une distante froideur ni d’un détachement sec, comme on l’imagine parfois lorsque l’on parle du détachement bouddhiste, mais d’un rayonnement altruiste qui s’étend à tous les êtres. 

Lorsque l’ego ne se repaît pas de ses triomphes, il se nourrit de ses échecs en s’érigeant en victime. Entretenu par ses constantes ruminations, sa souffrance lui confirme son existence autant que son euphorie. Qu’il se sente porté au pinacle, diminué, offensé, ou ignoré, l’ego se consolide en n’accordant d’attention qu’à lui-même. 

L’attachement à l’existence de l’ego considéré comme une entité unique et autonome est fondamentalement dysfonctionnel, car il est en porte-à-faux avec la réalité. Fondé sur une erreur, il est constamment menacé par la réalité, ce qui entretient en nous un profond sentiment d’insécurité. Conscient de sa vulnérabilité, l’ego tente par tous les moyens de se protéger et de se renforcer, éprouvant de l’aversion pour tout ce qui le menace et de l’attirance pour tout ce qui le sustente. De ces pulsions d’attraction et de répulsion naissent une foule d’émotions conflictuelles. 

En vérité, nous ne sommes pas cet ego, nous ne sommes pas cette colère, nous ne sommes pas ce désespoir. Notre niveau d’expérience le plus fondamental est celui de la conscience pure, cette qualité première de la conscience et qui est le fondement de toute expérience, de toute émotion, de tout raisonnement, de tout concept, et de toute construction mentale, l’ego y compris. 

Pour démasquer l’imposture du moi, il faut ainsi mener l’enquête jusqu’au bout. Quelqu’un qui soupçonne la présence d’un voleur dans sa maison doit inspecter chaque pièce, chaque recoin, chaque cachette possible, jusqu’à être sûr qu’il n’y a vraiment personne. Alors seulement peut-il avoir l’esprit en paix. 

Si l’ego constituait vraiment notre essence profonde, on comprendrait notre inquiétude à l’idée de s’en débarrasser. Mais s’il n’est qu’une illusion, s’en affranchir ne revient pas à extirper le cœur de notre être, mais simplement à ouvrir les yeux, à dissiper une erreur. L’erreur n’offre aucune résistance à la connaissance, comme l’obscurité n’offre aucune résistance à la lumière. Des millions d’années de ténèbres peuvent être dissipées instantanément lorsqu’une lumière est allumée. (Fin du texte de Matthieu Ricard) 

Une "vision intégrale" de l’égo 

Si les enseignements du bouddhisme sur l’égo, issues d’observations et de pratiques millénaires, jettent une lumière crue sur les jeux illusoires propres à la conscience humaine, ils rejoignent ceux de nombreuses autres traditions qui ont exprimé les mêmes vérités dans le contexte culturel, temporel et géographique, où chacune d’entre elles s’est développée. Nous partirons de l’état de fait décrit par Matthieu Ricard pour rendre compte, dans une perspective intégrale, de l’influence de l’égo dans les relations systémiques qu’entretiennent la conscience (intrastructure), la culture (superstructure) et la société (infrastructure). 

L’égo est animé par une volonté de maîtrise et de contrôle qui, en voulant renforcer un sentiment illusoire de sécurité, ne fait que fixer et réifier dans une attitude de saisie conceptuelle le flux impermanent et évolutionnaire de la vie/esprit. L’emprise mortifère de l’ego est non seulement un obstacle à une expérience libératrice dont témoignent sages et méditants depuis des millénaires, mais de nos jours elle induit dans le champ culturel une volonté de domination qui se manifeste par l’hégémonie de la rationalité instrumentale. Cette visée instrumentale a pour mission de rendre l'égo "comme maître et possesseur de la nature", selon la célèbre formulation de Descartes, pour s'assurer de son existence et de sa perdurance.

L’égo est bien donc à l’origine de ce "fétichisme de l’abstraction" qui se manifeste de nos jours dans le champ culturel à travers une technolâtrie et une idéologie transhumaniste visant à congédier une sensibilité humaine perçue comme une fragilité dont il faut s’abstraire par le calcul, l’objectivation, la pensée analytique et disciplinaire à l'origine de progrès technologiques spectaculaires. Cette hégémonie de l’abstraction se produit au détriment d’une raison sensible et concrète éclairée par la force motrice de l’intuition et de l’imaginaire. Comme l’écrivent Serge Quadruppani & Jérôme Floch dans Lundi Matin : « C’est justement la mise en mesure du monde, sa compartimentation proprement scientifique, son objectivation de chaque élément du monde qui a fini par faire de nous des choses, disposées à la gestion. » (Sur la catastrophe en cours et comment s'en sortir in Lundi Matin)

L’emprise de l’égo dans le champ de la conscience a pour conséquence celle de l’abstraction dans le champ de la culture et celle de l’économie dans le champ social. C’est par la suprématie de la valeur marchande que la vision économique, à la fois abstraite et quantitative, remplace les valeurs qualitatives – éthiques, esthétiques et transcendantes - qui furent au cœur des communautés traditionnelles. Egomanie, Technolâtrie, Marchandise : tels sont bien les trois fétiches qui ne sont en fait que trois avatars d’une même abstraction totalitaire destinée à donner à l’égo un sentiment illusoire de sécurité. 

On connaît la célèbre formule de Karl Marx : « La bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité traditionnelle, dans les eaux glacées du calcul égoïste. » En évoquant ainsi "les eaux glacées du calcul égoïste", l’intuition synthétique de Marx met à jour la triangulation existant entre l'égo, le calcul technocratique et le processus de réification qui en est la conséquence. En effet, la volonté de contrôle de l’égo a pour conséquence l’hégémonie de la raison instrumentale (identifiée au calcul) et de celle-ci découle naturellement un processus de chosification qui transforme l'eau en glace c'est à dire la fluidité de la vie en matière solide. C'est ainsi que l'être humain se métamorphose en créature soumise au fétichisme de la marchandise, identifiée à son rôle économique de producteur/consommateur et obsédée par la maximisation de ses intérêts égoïstes.

Sous l'emprise mentale de l'égo, la fluidité d'une relation organique avec le milieu humain et naturel dégénère en enfermant l'être humain dans la fameuse "cage d'acier" évoquée par sociologue Max Weber. Cette métaphore de la "cage d'acier" sert à illustrer un monde matérialiste et désenchanté fondé sur la domination de la rationalité abstraite dans le champ culturel et sur celle des rapports marchands dans le champ social. Ce monde glacé de la modernité a été identifié par René Guénon comme Le règne de la quantité c'est à dire le règne totalitaire de l'abstraction, au détriment de la vie, de la sensibilité et de l'esprit.

Ego et Méditation 

Les enseignements bouddhistes identifient l’emprise de la saisie conceptuelle propre à l’égo comme le principal obstacle au développement de la conscience et de la bienveillance nécessaires à l’harmonisation des relations tant interpersonnelles que sociales. Les observations phénoménologiques effectuées au cours des siècles sont à l’origine à la fois d’un corpus d’enseignements très riche et de diverses pratiques comme la médiation dont le but est une "désaisie" qui nous libère progressivement de l’emprise des représentations conceptuelles par un recours et un retour aux sources vivifiantes de la présence. 

Dans Quel Bouddhisme pour l’occident ?, un ouvrage important que je recommande, le philosophe et enseignant de méditation Fabrice Midal écrit ceci : « Le bouddha n’a pas vécu pour présenter un moyen d’aider chacun à être calme et à l’abri des soucis. Il s’est engagé dans le monde pour dénoncer ce qui entrave la possibilité pour les êtres humains de laisser fleurir leur propre humanité. En effet, très vite, il a dénoncé les castes et a permis aux femmes de pratiquer la méditation – autrement dit, il a mis à mal l’équilibre social et politique de l’Inde. 

Si le Bouddha vivait aujourd’hui, que dénoncerait-il ? La dictature de la rentabilité, c’est-à-dire la manière dont toute chose n’existe que dans l’ordre d’un calcul qui fait du fleuve une réserve d’énergie, d’une vache une réserve de calories, d’un être humain une ressource à gérer au mieux. La méditation nous libère de cette emprise dévastatrice qui explique pourquoi le taux de dépression dans les sociétés occidentales est devenu endémique… Ma conviction est que la pratique de la méditation reste encore aujourd’hui une chance unique pour l’Occident, la possibilité d’une véritable révolution en nous délivrant de cette dictature actuelle de la rentabilité et en restaurant le sens de la présence. » 

La dernière chance ?

 
Dans cette perspective, la méditation n’est plus réduite à une pratique de gestion du stress pour s’adapter à la guerre économique ou supporter l’effondrement en cours, tel que la présente un certain nombre de "marchands de sagesse". En nous permettant de cheminer sur une voie d’élucidation et de libération des voiles illusoires de l’égo, elle opère aussi une transformation à la fois culturelle et sociale comme le souligne Fabrice Midal dans un entretien au site Inexploré : 

« Mon engagement dans la méditation, je le pense comme un engagement politique. Je crois que la méditation est aujourd’hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps. Parce qu’il s’agit en méditant de cesser l’attitude de vouloir tout contrôler et tout dominer. C’est le problème majeur de notre monde ! Il ne faut pas croire que l’engagement spirituel qu’implique la méditation soit un désengagement du terrestre, au contraire… C’est une célébration du terrestre. La spiritualité est peut-être aujourd’hui seule à même de sauvegarder un rapport au terrestre. Et le rapport au terrestre dont je parle n’est pas un rapport de gestion du terrestre, c’est un rapport d’appréciation du terrestre ! » 

Comme nous l’écrivions dans Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse : « La méditation trace un chemin d’évolution qui, en relativisant et en dépassant la pensée abstraite, permet de développer une conscience plus large, plus unifiée et plus intégrée. Ce faisant, elle peut devenir un levier politique capable de subvertir l'hégémonie de la pensée technocratique en ouvrant l'intelligence collective à une nouvelle vision du monde et à des manières de vivre ensemble différentes de l'économisme dominant. » 

En développant une "vision intégrale" de l’égo, on perçoit l'influence profonde et systémique que celui-ci peut avoir dans les champs de la conscience, de la culture et de la société. Cette perspective intégrale réévalue le rôle - fondamental - des enseignements traditionnels sur l’égo et sur l’obstacle que représente son emprise non seulement pour le développement de la conscience mais aussi sur l'évolution de la culture et de la société. Un telle prise de conscience ouvre sur un autre imaginaire politique qui s'exprime à travers un nouveau récit d'émancipation.

C'est ainsi que les pratiques méditatives et contemplatives sont au cœur d’une stratégie de transformation globale élaborée au sein de certaines minorités créatrices et cognitives comme le sont, par exemple, les créatifs culturels, les "sorcières éco-féministes", les "méditants/militants" ou les écologistes qui, à travers la "collapsosophie" cherchent à penser l'effondrement des écosystèmes en s'ouvrant "aux questions éthiques, émotionnelles, imaginaires, spirituelles et métaphysiques". 

Tous ces mouvements contemporains ne sont pas le fruit du hasard : ils annoncent l'émergence de nouvelles formes collectives de pensée et de sensibilité qui transcendent l'égo en affirmant la nécessité d'une approche intuitive et spirituelle niée par la modernité. Comprendre comment fonctionne le "fétichisme de l'égo" est une étape fondamentale pour ceux qui désirent participer à la dynamique créatrice d'une spirale évolutive en s'arrachant au vortex d'une spirale infernale qui génère l'effondrement en cours. Cette réflexion sur l'égo et sur son emprise participe à l’émergence de ces formes culturelles et politiques novatrices qui préparent un saut évolutif en élaborant un nouveau récit d'émancipation.

Ressources 

L’illusion de l’égo Matthieu Ricard - Site officiel de Matthieu Ricard

Quel Bouddhisme pour l’Occident ?  Fabrice Midal - Éditions Points (Poche)

Démystifier la méditation  Entretien avec Fabrice Midal - Site Inexploré 

Sur la catastrophe en cours et comment s'en sortir ?  Serge Quadruppani & Jérôme Floch dans Lundi Matin 

Dans Le Journal Intégral : 

Le saut évolutif : un nouveau récit d’émancipation (dans la rubrique Ressources de ce billet nous proposons de nombreux liens concernant le Fétichisme de l'abstraction, le Fétichisme de la marchandise et les Méditants/Militants).

Abécédaire de la Méditation (1) - Abécédaire de la Méditation (2) Une révolution silencieuse

Sur les sorcières écoféministes : Femmes, magie et politique - Le retour des sorcières - Magie et Imaginaire