jeudi 12 janvier 2017

2017 : Transition ou Régression ?


Ce n'est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. Coluche 


Depuis longtemps, Patrick Viveret est un de ces intellectuels progressistes qui, de l’atermondialisme au convivialisme, de la sobriété heureuse aux nouveaux indicateurs de richesses, de l'engagement pour une citoyenneté planétaire aux "Dialogues en humanité", a su tracer des voies novatrices en se faisant le porte-voix des évolutions sociales, politiques et culturelles. Dans sa lettre de vœux pour 2017 à tous les Convivialistes, il propose une analyse de la situation actuelle : face aux logiques mortifères qui se sont manifestées en 2016 (montée des populismes, terrorisme islamiste, élection de Trump aux USA), il devient urgent de se mobiliser autour d’un projet de Transition vers une "société du bien vivre" : 

« Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs.» 

Le texte de Patrick Viveret que nous vous proposons ci-dessous analyse les relations, tensions et alliances entre ces trois grandes familles de population que sont les traditionalistes, les modernistes et les "créatifs culturels". Une telle analyse offre une perspective globale qui donne du sens aux grands mouvements de la société comme aux signaux faibles de sa transformation. Traduite dans la perspective intégrale qui est la nôtre, la grande Transition évoquée par l'auteur peut-être identifiée au passage à la seconde phase de la Spirale Dynamique telle que nous en avons rendu compte dans de précédents billets. Il reste donc au mouvement convivialiste à développer la vision intégrale qui lui permettrait d'opérer effectivement ce véritable saut qualitatif vers la "société du bien vivre" qu'il réclame de ses vœux. 

Une Transition Culturelle

Au-delà de sa valeur réflexive, ce texte de Patrick Viveret a une valeur sociologique évidente. Il permet de mieux saisir l’évolution d’une intelligentsia progressiste, obligée de s’interroger face à une situation planétaire et historique qui remet profondément en question ses idéaux de progrès économiques, sociaux et démocratiques. Enracinée dans l’économisme du mème Orange, profondément imprégnée du pluralisme du mème Vert, cette intelligentsia est en train d’émerger progressivement vers le mème Jaune fondée sur l’idée d’interdépendance et de complexité. C’est d’ailleurs pourquoi Le Manifeste Convivialiste était sous-titré : déclaration d’interdépendance. 

Modèle Développemental de la Spirale Dynamique

Mais ce passage vers la seconde phase de la spirale dynamique doit affronter ces obstacles que sont le "mauvais mème Vert", la pensée fragmentaire, le conformisme intellectuel, l'économicisme dominant, les habitus académiques, et tout simplement... le manque d’inspiration. Au dépassement du progressisme Orange et du relativisme Vert effectué par le convivialisme, il manque encore la profondeur spirituelle, la radicalité et l’intuition visionnaires qui lui permettrait de faire le saut créatif jusqu’à une vision vraiment intégrale à même de guider et d’accompagner la grande transition culturelle sans laquelle toute transition socio-économique est un leurre. Le convivialisme fait le constat de la fin d'un monde sans offrir la perspective évolutionnaire permettant d’imaginer celui qui est en train d’émerger. S’ils évoquent une décolonisation de l’imaginaire, les convivialistes privilégient encore les formes de pensée - analytiques, objectivantes et disciplinaires - à l’œuvre dans les institutions académiques.

A travers le travail collectif mené au sein du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), certains penseurs convivialistes ont développé une réflexion critique sur l'épistémologie devenue dominante en sciences sociales - l'individualisme méthodologique - comme ils ont élaboré une "anthropologie du don" inspirée par les travaux de Marcel Mauss. Mais il manque encore au convivialisme le paradigme global et visionnaire qui corresponderait à son projet de grande Transition politique et socio-économique. Or la crise systémique que nous affrontons réclame l’émergence d’un autre mode de pensée. Selon Einstein : « La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. » 

Convivialistes, encore un effort !

La pensée d'Edgar Morin a beaucoup inspiré la réflexion de Patrick Viveret. Dans un entretien au journal La Tribune publié en Février 2016 et intitulé Le temps est venu de changer de civilisation, Edgar Morin évoque « la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités… Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation… Et d'ailleurs, c'est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d'intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences

On aimerait que les convivialistes entendent cet appel à la révolution des consciences, qui résonne avec celui des Colibris de Pierre Rabhi, pour proposer un véritable changement de paradigme prenant en compte, de manière intégrale, tous les aspects – intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs – du développement humain. Une transition socio-économique ne peut advenir sans une transition culturelle qui traduit l'esprit du temps à travers un nouveau paradigme. Il s'agit aujourd'hui de s'émanciper d'une vision abstraite et séparée qui fut celle celle de la modernité pour retrouver le chemin d'une participation intime et intuitive de la subjectivité à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui forme une totalité dynamique.

L'erreur profonde de tous les réformismes, passés et à venir, n'est pas seulement de croire qu'un changement de société peut advenir sans l'émergence d'une nouvelle forme de pensée et de sensibilité, il est aussi d'imaginer que cette émergence créatrice puisse s'effectuer au sein d'un système totalement sclérosé. 


Seule une radicalité qui apparaît toujours marginale, illégitime et scandaleuse aux tenants du système est à même de transformer celui-ci.  Si le convivialisme ne veut pas être autre chose que le nouveau visage d'un réformisme qui change tout pour que rien ne change, il doit développer cette vitalité créatrice et insurrectionnelle qui bouscule les évidences et les déconstruit sans se laisser intimider par ce mélange de bonne conscience, de mauvaise foi et de certitudes établies qui régit les habitudes de pensée et les postures institutionnelles. On connait le célèbre apostrophe de Sade dans La philosophie dans le boudoir : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains. » On a envie d’ajouter aujourd’hui : « Convivialistes, encore un effort si vous voulez être évolutionnaires. »

Être un évolutionnaire aujourd'hui, c'est être un acteur engagé dans une révolution des consciences fondée sur la réflexion et la méditation, l'intériorité et la spiritualité. Un tel engagement implique donc un dépassement du mental, de l'égo et de ses stratégies d'appropriation narcissique pour inventer et vivre de nouveaux liens sociaux au sein de communautés concrètes et conviviales. Ces communautés post-capitalistes devront sortir de manière conscience et volontaire de l'économie - qui réduit l'intensité de la vie à une survie indexée sur l'échange - afin d'opérer la conjonction, évoquée dans le texte de Patrick Viveret, entre une érotique qui mobilise les forces de vie et une éthique qui canalise celles-ci au service du développement humain.

Si être convivialiste c'est effectuer le saut qualitatif qui conduit des sociétés de l'avoir à celles du "bien-vivre", être évolutionnaire c'est participer au saut évolutif qui conduit des sociétés du "bien-vivre" aux communautés de l'être. Un tel processus évolutif nécessite d'accompagner les formes émergentes de pensée, de sensibilité et d'organisation correspondant à un nouveau stade du développement humain. Contrairement à une doxa matérialiste, devenue celle de notre temps, ce n'est pas l'infrastructure des forces productives qui détermine la superstructure idéologique et culturelle.

La société est une totalité évolutive à la fois intersubjective et culturelle, socio-économique et technologique. Loin d'être réductible à une transition socio-économique, le saut qualitatif vers la "société du bien-vivre" nécessite une mutation anthropologique, culturelle et spirituelle qui devrait être au cœur de l'approche convivialiste. Pour le dire d'une autre façon : s'il veut proposer une voie véritablement évolutive pour le vingt et unième siècle, le convivialisme sera intégral ou ne sera pas.

Lettre de vœux de Patrick Viveret à tous les convivialistes. 

Notre rencontre du Théâtre de la Tempête à Vincennes en juin dernier avait pour thème : "Convivialisme now ou Apocalypse tomorrow". Je le crois très actuel en sachant qu'il caractérise une exigence préventive pour éviter des risques majeurs pour notre famille humaine. Mais il pourrait aussi avoir une valeur de résilience si nous devions surmonter un certain nombre de catastrophes et de régressions si les logiques dominantes d'aveuglement se perpétuent. Nous sommes en effet entrés dans un conflit mondial d'un nouveau type puisque l'objet de ce conflit est d'éviter la guerre et, à terme, sinon la destruction de l'humanité en tout cas une grande Régression à laquelle il nous faut au contraire opposer la perspective d'une grande Transition, celle la même à laquelle veut contribuer le convivialisme. 


Je crois en effet qu'il n'est pas excessif de dire qu'une part importante du destin de l'humanité va se jouer dans ce siècle. Regardons lucidement la situation : avant l'élection de Trump il y avait déjà un état d'urgence social et écologique avec la fracture sociale mondiale des inégalités (les 63 personnes les plus riches disposant de l'équivalent du revenu de la moitié de l'humanité) et la fracture écologique gravissime : dérèglement climatique, sixième extinction des espèces, grandes pollutions faisant chaque année des centaines de milliers de morts. Il aurait fallu donner un coup de barre très net dans le sens de la justice sociale et de la responsabilité écologique, bref aller franchement dans le sens d'une grande Transition. 

L'élection de Trump et le renforcement des "démocratures", pour reprendre l'expression de Pierre Hassner, qui nourrissent les inégalités sociales et l'irresponsabilité écologique participent au contraire de la grande Régression et rendent le risque plus grave encore d'une humanité confrontée à un cycle mortifère. Cycle qui peut même s'avérer fatal quand on pense que des psychopathes peuvent disposer d'armes de destruction massives à commencer par le nucléaire. Il faut donc qu'impérativement se constitue une grande alliance pour la Vie face aux logiques mortifères qui peuvent nous conduire à l'abîme pour reprendre le titre d'un livre récent de notre ami Edgar Morin. 

Une grande alliance des forces de Vie

C'est cette alliance que nous avons cherché à construire au cours de l'année écoulée tant à l'échelle mondiale dans la suite des mouvements qui se sont rassemblés lors de la Cop 21 (Cf. la proposition d'un processus constituant mondial faite par "Le Serment de Paris"), qu'au niveau européen et français. Pour ce qui concerne notre pays la convergence renforcée des mouvements et réseaux citoyens initiée par "Pouvoir citoyen en marche", plate-forme fondée par la rencontre du Pacte civique, du collectif Roosevelt, des convivialistes, du labo de l'économie sociale et solidaire, des Dialogues en humanité et de bien d'autres mouvements a permis d'aboutir à un socle commun de propositions sur quatre niveaux : celui de la Vision avec le texte proposé par Edgar Morin "Changeons de voie, Changeons de Vie", celui des valeurs, celui des récits permettant ces itinéraires de convergence et celui dit des "mesures basculantes" pour reprendre une expression de notre ami Alain Caillé qui a beaucoup œuvré à ce texte en voie de finalisation. 

Outre ce contenu il faut aussi construire une stratégie pour cette alliance et en repérer les forces principales afin de mieux distinguer son cœur et ses ailes. Le cœur c'est, me semble-t-il, l'ensemble des acteurs qui se reconnaissent dans le Projet d'une grande Transition vers une société du bien vivre. Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. 

La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs. 

Ils sont les seuls à pouvoir proposer un dépassement dynamique du conflit entre les deux autres grandes familles socio-culturelles évoquées dans l'enquête de Ray et Anderson, celle des modernistes et des traditionalistes. Les premiers sont aveugles sur " les dégâts du progrès" pour reprendre le titre d'un livre célèbre de la Cfdt des années 70, les seconds sont irrésistiblement attirés par les fondamentalismes identitaires qu'ils soient religieux ou nationaux. 

Ces "créatifs" peuvent proposer de garder le meilleur de la modernité, la liberté, mais sans le pire, la chosification, et de retrouver le meilleur de la tradition, la reliance (à la nature, à autrui, aux questions du sens) mais sans le pire, la dépendance et la tentation intégriste. On retrouve, on le voit, nombre de caractéristiques fondamentales de ce que nous plaçons au cœur non seulement des valeurs mais aussi des comportements convivialistes. 

Construire une convergence

Mais, s'ils constituent le cœur potentiel de cette alliance, les créatifs culturels doivent d'abord se donner les moyens de se constituer en force (en force créatrice bien sûr et non dominatrice conformément à leurs gènes) et de dépasser le stade d'une créativité très riche mais trop souvent fragmentée et invisible pour construire une grande convergence à partir de ces émergences... tout en inventant un modèle de convergence inspiré du Vivant et ne reproduisant pas les convergences artificielles et en surplomb que sont les figures de l'avant garde ou de la fédération. 

Il est essentiel qu'ils soient le cœur de l'alliance car s'ils continuent comme aujourd'hui à constituer les ailes tantôt du clan moderniste tantôt du camp traditionaliste, ils n'arriveront pas à peser suffisamment sur les enjeux macros (économiques, sociaux, culturels etc.) là où sont solidement installées les forces mortifères. Par exemple il faut pouvoir tenir sur le double front de l'alternative au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire car sinon la lutte contre le second sans mettre en cause le premier conduit à traiter un symptôme sans traiter ses causes

Mais ensuite ceux-ci se doivent de nouer des alliances compte tenu de l'ampleur du risque. Alliances pour former une coalition avec la partie des modernistes partisans de l'économie de marché et du progrès technologique mais conscients de la nécessité d'une lutte contre les inégalités sociales, de l'insoutenabilité de la démesure spéculative et d'une capacité de discernement sur les risques des évolutions technologiques. Mais alliance aussi avec les cultures et les sociétés de tradition qui refusent le basculement dans le fondamentalisme identitaire. 

Ainsi cette alliance des forces de vie peut-elle constituer une alliance préventive, mais aussi résiliente si l'approche préventive n'a pu être conduite à temps et jusqu'au bout. A la stratégie du REV proposée lors des États généraux de l'économie sociale et solidaire alliant le R de la résistance (créatrice), le E de l'expérimentation (anticipatrice) et le V de la Vision (transformatrice) nous pouvons proposer de REVER en ajoutant le E de l'évaluation démocratique et le R de la Résilience refondatrice. L'évaluation dans cette perspective doit être entendue dans son sens fort de délibération sur ce qui fait valeur et valeur dans son sens radical de force de vie.

Alors peuvent se conjuguer pleinement l'impératif érotique de Nietzsche sur la mobilisation des forces de vie et l'impératif éthique de Kant sur l'exigence que la recherche de la force de vie de chacun ne s'opère pas au détriment d'autrui. Éthique et Érotique ne sont-ils pas ainsi deux composantes majeures d'une perspective et d'une pratique convivialiste ? C'est en tout cas une proposition que je fais pour l'année qui vient à mes amis convivialistes ... Bonne année 2017 où il nous faudra plus que jamais allier "pessimisme de l'intelligence et optimisme de la volonté". 

Ressources




Le Serment de Paris 

Le temps est venu de changer de civilisation. Entretien avec Edgar Morin dans Le Tribune

Convivialisme Now ou Apocalypse Tomorow  Une série de sept vidéos sur le thème du convivialisme, enregistrée samedi 25 Juin 2016 au Théâtre de la Tempête. You Tube

Reconstruction de la société. Analyses convivialistes Une vingtaine d’auteurs convivialistes explorent les chemins de construction d’une société conviviale guidée par la poursuite inlassable du bien commun. 


mardi 27 décembre 2016

Incitations (5) Les Droits de l'Ame


Il faudrait avoir des dons de prophète pour être en mesure de faire la distinction entre marche, dérive et chute. Peter Sloterdijk 


Dans notre avant-dernier billet, nous proposions des extraits de la twittérature d’Edgar Morin qui partage ses réflexions sous la forme de ces gazouillis que sont les "tweets". Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série des "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments, des éléments de réflexions qui font écho aux idées développées de manière plus analytique dans Le Journal Intégral. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invite donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action.

L'urgence impérative aujourd'hui, dans nos sociétés complexes, consiste à développer nos facultés intuitives et visionnaires pour opérer la distinction entre marche, dérive et chute. C'est une question de survie. Le clivage n'est donc plus entre la gauche et la droite, entre les progressistes et les conservateurs, mais entre les visionnaires et les désenchantés.

Deviens ton propre prophète en confiant à ton intuition le soin de te guider par-delà la masse des conformismes et des préjugés.

Tout peut être écrit dans une société où plus personne ne lit (ou si peu). D'ailleurs "Tout est écrit" comme dit le proverbe, mais qui sait encore interpréter les signes du temps dans un monde réduit à un espace quantifiable, soumis aux lois abstraites de la mesure et de la comptabilité ?

Notre tradition rationaliste associe l’intelligence à la désillusion et la désillusion au pessimisme comme elle associe la joie à la naïveté et la naïveté à la bêtise. Le grand auteur français se doit d’être neurasthénique, voire suicidaire, pathologies transmuées en "qualités" par les chiens de garde de la culture dominante qui font - et défont - les réputations. La profondeur d'une œuvre est évaluée en fonction des névroses du créateur ! Tout ceci explique sans doute cette ambiance à la fois mortifère, arrogante et compassée qui fait des français la population la plus pessimiste au monde comme le confirment toutes les études internationales. Et pourtant peu d’observateurs opèrent cette corrélation évidente entre idéologie rationaliste, pouvoir technocratique et angoisse collective, au cœur de l’exception française. 

Dans nos sociétés capitalistes, le crédit a remplacé la croyance qui avait elle-même remplacé la Connaissance. 

Le monde contemporain est une insulte à cette part d’humanité qu’il n’a pas encore réussi à étouffer. 

Dans nos sociétés de l’information règne une forme d’"algoligarchie" née des relations incestueuses entre algocratie (pouvoir culturel des algorithmes) et oligarchie (pouvoir économique du capital). 

Nietzsche parle du désir de reconnaissance comme d'un désir d’esclave quêtant l'approbation d'une autorité extérieure. Dans nos sociétés capitalistes qui font du travail un fétiche, l’esclave désire être reconnu comme tel : un laborieux, si affairé qu’il en a perdu jusqu’au goût de l’Otium, ce loisir studieux auquel se consacraient les aristocrates dans l’antiquité. Selon Nietzsche, toujours : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée est un esclave. »


Il n'est qu'une aristocratie - celle de l'esprit - polarisée entre service et transmission. Se mettre au service de ce qui nous précède et nous inspire c'est devenir responsables vis à vis de ce qui nous suit et que nous inspirons. Telle est la chaîne initiatique et chevaleresque qui fonde l'aristocratie de l'esprit, la seule qui vaille parce qu'elle est fondée sur une vision sacrale de l'être humain.

Dans L’éducation sentimentale, lors de la veillée funèbre autour du cadavre du banquier Dambreuse, Flaubert décrit celui-ci "chérissant le pouvoir d’un tel amour qu’il aurait payé pour se vendre". Une telle description colle parfaitement à l’homme contemporain : prêt à payer – et cher – pour se vendre. La marchandisation généralisée réduit l'être humain à une valeur d'échange monétaire qui l'oblige à se vendre pour exister. 

Tel un ogre, le Capital gère ses affaires comme il digère les individus à travers la mécanique infernale de l’intérêt et du profit où chacun est transformé en comptable pointilleux et cynique de ses intérêts égoïstes. 

Le Capital obéit aux règles de l'égo, ce Je d'enfant d'autant plus mégalo qu’il est effrayé par son impuissance et par la mort. Transcender l’égo, c’est participer au Grand Jeu fondateur des communautés post-capitalistes.

Trump est un signe des temps qui n'aurait pas du se prénommer Donald mais Picsou. Parce qu'il incarne de manière caricaturale, jusqu'à la nausée, l'esprit du capitalisme, il en annonce aussi prophétiquement la fin programmée. Comme l'écrit Michel Onfray : " Trump est le nom du capitalisme nu. En ce sens les médias, les élites, les sondeurs, les penseurs comme il faut le haïssent parce qu'il montre la vérité du capitalisme cynique pour lequel l'argent est le fin mot de l'histoire. Ceux qui haïssent Trump lui reprochent de montrer ce qu'est le capitalisme sans fard et de leur gâcher le travail pendant qu'eux avant masqués."

La victoire obscène de Donald Trump met à nu cette société du spectacle qui transforme chacun en voyeur de sa propre vie. Le triomphe de ce que le situationniste Guy Debord nommait la "séparation", pourrait annoncer l'émergence d'une nouvelle forme d'humanité, réunifiée à un niveau supérieur car "Là ou croît le péril, croît aussi ce qui sauve" (Holderlin).

Traditionnellement, dans les communautés organiques, l’activité humaine tissait sa valeur d’usage et sa valeur existentielle sur la trame des relations communautaires et symboliques qui lui donnait tout son sens c’est-à-dire le sens d'une totalité à laquelle elle participait de par sa force et sa créativité. Le capitalisme a transformé l’activité humaine en un "travail abstrait" réduit à une valeur d’échange pour en faire une marchandise comme les autres. La société capitaliste est ainsi devenue la seule forme historique où les rapports sociaux sont médiatisés par le "travail".

Parce qu'une vision évolutionnaire a pour objet le développement humain, elle a aussi pour projet l'avènement de communautés post-capitalistes fondée sur le dépassement des catégories de l'économie et l'abolition du "travail abstrait". Le scandale n'est donc pas le chômage mais le travail. L'urgence n'est donc pas de travailler plus mais de ne plus travailler pour redonner à l'activité humaine sa plénitude existentielle et sa richesse symbolique dans le cadre de communautés concrètes à la fois diverses et solidaires.

La citoyenneté universelle doit d'enraciner dans les profondeurs sensibles et spirituelles, charnelles et mémorielles, d'une communauté concrète. Sans quoi elle reste le fantasme abstrait d'un individu solitaire et désaffilié, prêt à être sacrifié sur l'autel du Marché.

La société capitaliste fut celle des travailleurs, les communautés post-capitalistes, dans leur pluralité, seront celles des créateurs. Tout nouveau projet politique doit être mesuré à cette aune radicale d'une refondation du lien social, sans quoi il n'est rien d'autre qu'un réformisme de plus, visant à tout changer pour que rien ne change.


L'homme aliéné de la modernité se reconnaît au fait qu’il se croit libre alors même qu'il vit sous l'emprise d’une époque paradoxale produisant à la chaîne ces oxymores vivants que sont des individus grégaires. 

La barbarie a deux visages : le fanatisme identitaire et le fondamentalisme marchand. Une partie de l’humanité est enchaînée par la tradition et l’autre déchaînée par le progrès. Ces deux parties se combattent l’une l’autre sans s’apercevoir qu’elles sont les deux faces d’une même pièce dont nous sommes les figurants angoissés et aliénés.

A quand l’organisation systématique de programmes de "démarchandisation" - comme il existe des programmes de "déradicalisation" - pour nous libérer du fétichisme de la marchandise et de son emprise mortifère ? 

Réenchanter le monde c’est accueillir et intensifier cette présence d’esprit dont la puissance créatrice décolonise l’imaginaire et démarchandise les relations. 

C’est dans les marges que l’on corrige les erreurs d’une époque. Prendre conscience c'est prendre ses distances avec une société suicidaire, absorbée par une transe économique qui détruit les liens unissant l'homme à son milieu - naturel, social et symbolique. 

On reconnaît un fou au déni de la maladie mentale dont il est atteint. Il en est de même pour les sociétés humaines qui, prenant leur délire collectif pour la réalité, considère comme pathologique ou criminel le refus de participer à celui-ci. François Roustang, ce grand thérapeute qui vient de mourir, disait : "Quand on constate qu'on est fou, on commence à guérir". On ne guérira jamais de l'économisme sans reconnaître d'abord que c'est une folie et sans décrypter les symptômes de son délire dans les évidences qu'il assène comme dans la pseudo-objectivité dont il se pare. Ce n'est pas parce qu'un malade se prend pour Napoléon qu'on est obligé de le suivre en se prenant soi-même pour un grognard.

La spiritualité est une chose trop précieuse pour être confisquée par les religions.

Parce qu'elle est cette expérience directe qui transcende le fétichisme des dogmes, des rituels et des clergés, la spiritualité est profondément irréligieuse même si elle considère la religion comme une forme socio-culturelle correspondant à une étape du développement psycho-spirituel.

Il faut être aveugle pour confondre l'illumination spirituelle et l'obscurantisme religieux qui instrumentalise celle-ci en réduisant la force transcendante de l'esprit à la lettre d'un dogme exclusif.

La véritable spiritualité ne fait pas l’économie de l’intelligence. Elle transfigure celle-ci en conscience éveillée. 

A la fois non-duelle et paradoxale, inclusive et intégrative, la plus haute des spiritualités considère que tout est son contraire. 

C’est honorer la vie que de prendre ses intuitions au sérieux en s'engageant pour elles.


La pensée du milieu émerge des milles liens qui nous unissent à lui. 

La raison ne peut ni tout comprendre, ni tout expliquer. Impliquée en Tout, l'intuition sensible participe au dévoilement de celui-ci de manière poétique et hermétique.

La gestion ou la vision, telle est aujourd’hui la question. L’expert est une autorité en la matière, le visionnaire, un auteur inspiré. 

Ce qu’on demande à un créateur, ce n’est pas tant une œuvre qu’une vision. La première doit être l'expression formelle de la seconde. Aujourd'hui, la scène culturelle est colonisée par des œuvres sans vision, telles des ombres qui ne renvoient à aucun rayonnement solaire. Conséquence : une foule de pseudo-artistes auto-proclamés et si peu de créateurs authentiques incarnant leur vision dans une œuvre vibrante qui ouvre sur un univers singulier.

Pour faire obstacle à la puissance insurrectionnelle de l'âme, les institutions culturelles ont cherché à la neutraliser en érigeant la rébellion en nouveau conformisme. C'est ainsi que, par le jeu dialectique de l'évolution, le conservatisme et la classicisme sont devenus aujourd'hui, de manière paradoxale, les vecteurs subversifs d'un nouvel anticonformisme. D'où l'émergence d'un néo-traditionalisme qui, dans tous les domaines culturels et cultuels, exprime une quête de fondations pour rependre pied dans le monde fluide et dissolvant des sociétés complexes en mutation constante. Comme l'écrit Alexandre Devecchio : "Les anciens sont devenus modernes et les modernes deviennent anciens". Pour ne pas le réduire à sa dimension régressive, ce néo-traditionalisme doit être conçu comme une étape dans l'émergence d'une Cosmodernité synthétisant l'intuition holiste de la tradition et la dynamique évolutionnaire de la modernité.

Les réseaux sociaux : un café du commerce, sans comptoir, sans café et, trop souvent, sans intérêt. Dans ce décor numérique se joue le théâtre mimétique d'une insignifiance où l'impuissance théorique se transforme couramment en fantasmes paranoïaques et délires complotistes. Mais dans cet océan d'insignifiance émergent de nouvelles significations sur des ilots discrets où se retrouvent ceux qui pulsent de la même vibration pour inventer ensemble le nouveau monde autour d'un imaginaire partagé. Cette conspiration est la seule qui vaille : une inspiration commune animée par l'esprit du temps.

Hier le monde était divisé entre celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. Aujourd’hui il l’est entre celui qui boit l’apéro et celui qui aime l’opéra !...

Certaines personnes gagnent à être inconnues.

Le con est au conformiste ce que le professionnel est à l’amateur. Si le con se reconnaît au fait qu’il ose tout, on reconnaît le conformiste au fait qu’il n’ose rien de peur de heurter les habitudes acquises de l'opinion sur rue.

Le conformisme de la règle s'insurge toujours contre l'exception quand celle-ci annonce l'émergence d'une règle nouvelle, plus complexe et inclusive. Assumer la solitude créatrice de l'exception c'est toujours affronter  le conformisme grégaire de la règle. L'inspiration créatrice effraie et rend agressif tous ceux qu'elle met face à leur impuissance, leurs limites et leurs illusions. Pour résister à l'emprise du conformisme, à l'ostracisme et à la violence générés par celui-ci, la pensée visionnaire nécessite autant, sinon plus de volonté que d'inspiration. Toujours inconfortable, la création doit dépasser la zone de confort qui conduit inéluctablement sur la pente fatale et inertielle du conformisme.


Le poète est cet artisan du verbe dont la matière première est l’esprit. Une singularité qui en fait le gardien éveillé de l’universel : le présent du poète c’est le futur du monde. 

Enfant de l'enthousiasme et de l'inspiration, le poète devient porte-parole de l’inouï et de l'inédit en libérant le langage de cette obscénité qui consiste à vouloir éradiquer le mystère en le définissant.

Sur les ailes de l’inspiration, la présence d'esprit vient se poser dans le nid de la poésie en nous offrant une pause vivifiante dans le rythme mécanique imposé à notre esprit par une société désenchantée. 

Science de l’immobile et de l’inutile, la méditation devient révolutionnaire dès lors qu'elle nous libère d’un monde utilitaire fondé sur le fétichisme de l’abstraction. 

Les technocrates ne sont rien d’autres que les tenanciers d’une raison close qui exploitent la logique à des fins marchandes : des maquereaux cyniques qui se prennent pour de savants marquis.

La science devient fétiche dès lors qu’elle relève d’une croyance aveugle en une abstraction mentale réduisant la complexité créatrice des organismes vivants, sensibles et conscients aux déterminismes de ses lois mécaniques.

Méditer ce n’est pas faire attention, c’est être attentif à cette présence vivante et vibrante qui fait de nous des êtres sensibles et conscients. 

Paradoxe du méditant : l’attention nous libère des tensions en les accueillant. 

Méditer c’est, dans un souffle inspiré, participer à une présence d'esprit qui ne se laisse pas absorber par ses manifestations formelles.

L'Esprit génère les formes comme le capital ses intérêts.

Utile comme une limite dans le monde formel des apparences, l’identité est une habitude inutile au-delà, dans le monde subtil des transparences.

L'art de vivre consiste à répondre présent à l’appel intérieur. Une présence immédiate qui dévoile l’unité harmonique entre le plaisir du corps, le bonheur de l’âme et la joie de l’esprit. 

Promouvoir les droits de l’âme, c’est inventer de nouvelles formes politiques à partir d'une inspiration métaphysique. Tel est le chantier entrepris aujourd'hui par tous ceux qui ne se contentent pas d'observer l'évolution du monde mais qui cherchent à la vivre et à l'incarner.

Pascal Quignard écrit : "On ne peut être à la fois gardien de prison et un homme évadé". Ce qui revient à dire que l’on ne peut pas vivre hors du système tant que le système vit en nous. Une leçon à méditer pour tous ces pseudo-révolutionnaires qui confondent prise de pouvoir et prise de conscience pour éviter toutes les remises en question personnelles impliquées par cette dernière.


Paradoxe du développement humain : c’est en gardant le sens des limites que l’on peut transcender ses limitations. Comme l'écrivait Antonio Gramsci : " Il faut avoir une parfaite conscience de ses limites, surtout si on veut les élargir".

Toute démesure implique une régression. C’est pourquoi dans la mythologie grecque, la démesure – l’Hubris – est toujours punie par Némésis, déesse de la juste colère qui remet violemment l’individu à l’intérieur des limites qu’il a franchies. 

Schopenhauer considérait l’homme comme un animal métaphysique. La Vie est Une : tuer un animal c’est opérer un suicide métaphysique en détruisant notre instinct vital. 

Le débat qui oppose progressisme et conservatisme reste très superficiel. Il n’est pas d’évolution sans conservation c'est à dire sans mémoire. Conserver c’est retenir. Avant de les transcender de manière créatrice, tout saut évolutif retient et récapitule les étapes qui l'ont précédé. Chaque vie humaine ne peut se comprendre que dans la perspective d’une mémoire qu’elle honore et d’une tradition dont elle hérite pour la transformer au rythme juste de l’évolution universelle.

Toute véritable émancipation naît de la participation de la conscience individuelle et collective à la dynamique créatrice et intégrative de l’évolution. 

Comme un fleuve est plus que la somme de ses affluents, une vie humaine est plus que la somme des influences ancestrales qui contraignent son courant entre les rives de leurs déterminismes.

Plus l'individu évolue, plus sa conscience se développe et plus la vérité se dévoile. Évolution, développement et dévoilement sont trois expressions d'une même dynamique intégrative propre à la vie/esprit. 

La sagesse est ce point d’équilibre où l’intuition guide la raison sur la voie du milieu en opérant une synthèse supérieure entre des pôles à la fois opposés et complémentaires. 

Alors que la logique est exclusive, l'intuition est intégrative.

A tous les stades de sa manifestation, la vie est - fondamentalement - présence d’esprit. 

Rendre grâce au mystère qui nous habite autant que nous l’habitons. 

Quand on refoule la puissance créatrice de l’imaginaire, elle revient sous la forme dévastatrice de l'idéologie, ce fétichisme des idées auquel tant de vies ont été sacrifiées. 

Penser c’est proposer des réponses inédites à des questions inouïes. 

Résistant à l’entropie de la corruption, l’intégrité est cette cohérence interne d’où émerge toute création. 

La vérité archétypale du mythe subvertit toujours le mythe d’une vérité abstraite.

Le sens est à l'esprit ce que la sang est au corps : un flux vital. Une société insensée est exsangue jusqu à l'agonie.

Si on n'a pas développé une sensibilité intemporelle, le temps passe à travers nous comme une pluie acide qui mouille jusqu’à l’os.

S’élancer vers l’autre par amour et l’enlacer par désir au risque de s’en lasser par habitude.

Civilisation en péril cherche dans l'urgence des professeurs de l'être
capables de nous libérer des illusions morbides de l'avoir et du paraître.

Ressources


Abécédaire de la méditation (1) et (2) - Devoir de Vacance

Critique de la Valeur  Site dédiée à la théorie critique du capitalisme et à la "sortie de l'économie".

Les billets du Journal Intégral inscrit sous le libellé Sortir de l'économie

jeudi 8 décembre 2016

Libération Animale


La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d'obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie. Matthieu Ricard 


Dans notre dernier billet, nous évoquions la twitterature d’Edgar Morin qui partage tout au long de l’année, sous formes de tweets, ses réflexions inspirées par une pensée de la complexité. Nous y faisions le lien avec les billets précédents qui traitaient de la Spirale Dynamique, en montrant comment le passage à la Seconde phase de la Spirale Dynamique correspond à l’émergence d’une pensée complexe - fondée sur la relation, le mouvement et la globalité - dont Edgar Morin est un représentant emblématique. A cette pensée complexe pour laquelle "tout est lié" correspond l'émergence d'une sensibilité empathique qui participe intimement et intuitivement à l’interdépendance et l’unité du vivant à travers tous les règnes.

Fondé sur l'antispécisme qui rejette toute forme de discrimination fondée sur l'espèce, le mouvement de libération animale participe de cette sensibilité émergente dont Edgar Morin se fait le porte-parole en écrivant le 24 Septembre deux tweets qui ont fait réagir les réseaux sociaux en suscitant un débat virulent : « L'humanité est nazie pour le monde animal. » « Animaux pour abattoirs, animaux pour laboratoires subissent des Auschwitz permanents. » La première de ces phrases est une citation d'Isaac Bashevis Singer (1904-1991), écrivain yiddish, lauréat du prix Nobel de littérature en 1978. En la reprenant à son compte, Edgar Morin dénonce la souffrance infligée à ces êtres vivants et sensibles que sont les animaux : chaque heure dans le monde 7 millions d'animaux terrestres et 115 millions d'animaux marins sont tués pour notre usage !... Ceux qui s'interrogent sur la pertinence d'une telle citation peuvent se reporter au livre de Robert Patterson "Un éternel Treblinka" (voir liens dans la rubrique Ressources).

Un profond mouvement de la conscience collective - particulièrement chez les jeunes générations - n’accepte plus l’évidence de la souffrance, de l'exploitation et de la maltraitance animales comme hier on n’a plus accepté celle de l’esclavage et de la torture, du racisme, du sexisme et de l'homophobie. Ce mouvement s’est exprimé le 22 Novembre à travers un manifeste signé par 26 organisations non gouvernementales (ONG) de protection animale réunies pour la première fois au sein d’un collectif baptisé Animal Politique. Ce manifeste formule 30 propositions visant à inscrire la condition animale dans le prochain débat électoral.

Ne mangeant plus de viande depuis plus de 40 ans, le drôle d’animal qui écrit ces lignes se sent donc concerné par la parution d’un tel manifeste qui est le signe évident de cette transformation des mentalités promue par Edgar Morin dans notre billet précédent. Pour mieux saisir le sens de cette évolution, nous proposerons un article paru dans Le Monde où Audrey Garric évoque le manifeste Animal Politique, suivi d'un article de Matthieu Ricard, paru dans Le Point  à l’occasion de ce manifeste, où le moine bouddhiste, docteur en génétique, pose un regard à la fois humaniste et spirituel sur la souffrance animale : « La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d'obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie... Près de 20 % des étudiants américains sont végans... Un changement de société et de culture est en cours, même s'il prend du temps. » 

Célébrer la vie 

Dans un billet intitulé Matthieu Ricard, L’entraînement de l’esprit, nous évoquions notamment son ouvrage Plaidoyer pour les animaux, où l’auteur nous invite à étendre notre bienveillance à l’ensemble des êtres sensibles, dans l’intérêt des animaux mais aussi des hommes. Une telle vision jette un regard lucide et cru sur la période de Noël qui se réduit trop souvent aujourd’hui à une fête commerciale et gastronomique fondée sur le massacre de sept milliards d'animaux !

C'est ainsi que dans le billet intitulé Noël Évolutionnaire, daté du 23 Décembre 2014, nous analysions le paradoxe selon lequel les fêtes de Noël qui célébraient les forces créatrices de la vie et de la nature, révèlent aujourd’hui toute la morbidité d’un délire marchand fondé sur la souffrance animale. Cette folie consumériste nous a fait totalement perdre le sens cosmique et symbolique des fêtes qui, depuis des temps immémoriaux et bien avant le christianisme, célèbrent le solstice d'hiver. En effet, à travers la victoire de la lumière sur les ténèbres, le solstice d’hiver était traditionnellement l’occasion de célébrer la puissance créatrice de la vie/esprit sur les forces inertielles et destructrices de l'entropie. En suivant les diverses étapes qui furent celles des fêtes païennes, des célébrations chrétiennes et des rituels marchands, nous sommes progressivement passés du cosmique au cosmétique et de l'astronomie à une gastronomie qui, trop souvent, détruit la vie au lieu de la célébrer. Nous sommes passés de la célébration de la foi à celle du foie gras ! 

En réaction à une telle dérive et pour sensibiliser les parisiens à la cause animale, Matthieu Ricard a collaboré avec la pâtisserie Hugo et Victor pour créer une bûche entièrement vegan :  " Ce qui m'a tenté, c'est l'idée de la fête, de la célébration. Le fait que tout le monde, sans exception, puisse se réjouir et parfaitement se nourrir sans que cela soit au prix de la souffrance et de la mort des animaux, me paraissait une belle façon de célébrer Noël."  Une partie des bénéfices tirés de cette opération sera reversée à Karuna-Shechen, l'association de Matthieu Ricard qui offre des prestations de santé et des service éducatifs et sociaux aux populations défavorisées en Inde, au Népal et au Tibet.

Les deux textes que nous vous proposons ci-dessous sont donc l’occasion de réfléchir à la façon dont nous pouvons célébrer la vie durant la période des fêtes en évitant de participer à l’exploitation et à la souffrance animales. C’est aussi l’occasion aussi de réfléchir sur la façon dont cette évolution des sensibilités, fondée sur un profond respect du vivant, correspond et participe à l’émergence d’une nouvelle vision du monde. Une réflexion que nous aurons l’occasion de développer dans un prochain billet. 

26 ONG lancent un manifeste pour inscrire la condition animale dans le débat politique. Audrey Garric

En France, chaque année, plusieurs milliards d’animaux sont utilisés pour leur chair, leur peau, leur pelage, leur plumage, mais aussi pour l’expérimentation scientifique, le divertissement ou pour tenir compagnie. Pourtant, malgré « l’enjeu sociétal majeur que représente leur sort et la manière dont ils sont traités », « l’engagement des politiques pour améliorer leur situation reste très insuffisant et en décalage avec les attentes de la majorité des Français ». Dressant ce double constat, 26 organisations non gouvernementales (ONG) de protection animale (CIWF, la Fondation Brigitte Bardot, la Fondation 30 millions d’amis, L214, Peta, la SPA, Sea Shepherd, etc.) se sont réunies pour la première fois au sein d’un collectif, baptisé Animal Politique.

Mardi 22 novembre, après six mois de travail, elles ont publié un manifeste du même nom, qui formule 30 propositions visant à inscrire la condition animale dans le débat politique des prochaines échéances électorales. Le document « est destiné aux candidats à l’élection présidentielle et aux élections législatives afin qu’ils prennent publiquement position sur son contenu », écrivent les associations. Les mesures sont classées en six catégories, selon l’usage qui est fait des bêtes – les animaux d’élevage, d’expérimentation, de divertissement et de spectacle, de compagnie, de la faune sauvage – ainsi que leur place dans la société


En ce qui concerne l’élevage, principal mode d’exploitation des animaux – un milliard d’animaux terrestres sont abattus chaque année en France à des fins alimentaires – les associations appellent à « favoriser le plein air » et à « interdire les cages ainsi que les conditions d’élevage incompatibles avec leurs besoins » physiologiques et comportementaux. Elles demandent également la fin des « pratiques d’élevage douloureuses (castration à vif, écornage, gavage) », et donc de la production de foie gras. Les associations souhaitent, en outre, « limiter la durée des transports d’animaux vivants », entre l’élevage et l’abattage, et « mettre un terme à leur exportation hors de l’Union européenne » – chaque année, des dizaines de milliers d’entre eux parcourent des milliers de kilomètres jusqu’à la Turquie souvent sans nourriture ni eau. 

Enfin, sur l’épineux sujet des abattoirs, visés par des enquêtes après les vidéos-chocs de L214 dénonçant des cas de maltraitance, les ONG demandent de « rendre systématique l’étourdissement avant toute mise à mort ». Cette pratique (par électronarcose, par tige perforante ou par gazage), obligatoire en France depuis 1964, fait l’objet d’une dérogation dans le cas de l’abattage rituel. Mais actuellement, ni le culte juif ni le culte musulman ne souhaitent revenir dessus. Elle n’est par ailleurs pas toujours respectée dans l’abattage conventionnel, les images filmées en caméra cachée montrent en effet de très nombreux cas d’animaux saignés en pleine conscience. Dans les autres domaines, les propositions sont tout aussi audacieuses : abolir les corridas et les combats de coqs, interdire la présence d’animaux sauvages et domestiques dans les cirques, reconnaître à l’animal sauvage le statut juridique d’être vivant doué de sensibilité – seul l’animal domestique en jouit actuellement –, réformer la chasse ou encore prohiber la cession d’animaux par les particuliers « sur les sites marchands et les réseaux sociaux » et les euthanasies « non justifiées médicalement ». 

Côté institutionnel, les ONG souhaitent la création d’une autorité administrative indépendante pour favoriser les méthodes de remplacement des animaux dans les protocoles d’expérimentation animale, ainsi que l’institution d’un « organe autonome dédié aux animaux, indépendant du ministère de l’agriculture », à l’image du ministère du bien-être animal en Belgique. Le 18 octobre, une vingtaine de personnalités scientifiques et juridiques – parmi lesquelles la philosophe Élisabeth de Fontenay, le psychiatre et éthologue Boris Cyrulnik, le moine bouddhiste et biologiste Matthieu Ricard – demandaient eux aussi la création d’un secrétariat d’État chargé de la condition animale

"Remettre en question les habitudes et les normes"

Un mouvement pour la cause des animaux est à l’œuvre dans l’Hexagone, porté par nombre d’intellectuels, de scientifiques, d’associations et de citoyens. Les livres et les colloques se multiplient sur le sujet, les cas de maltraitance animale sont vertement critiqués sur les réseaux sociaux, un diplôme universitaire en droit animalier a vu le jour et un parti animaliste a même été créé, le 14 novembre, rejoignant ainsi la quinzaine de partis qui se consacrent à la cause animale dans le monde. 

"Si la prise de conscience est massive, il manque des actions politiques et juridiques concrètes pour la traduire dans les faits", note Lucille Peget, coordinatrice du projet Animal Politique. De fait, en Europe, d’autres pays ont davantage politisé la question du bien-être animal. Elle est par exemple intégrée dans les Constitutions allemande ou autrichienne et le Parti pour les animaux néerlandais, créé en 2002, est représenté au Parlement européen depuis 2014. 

Reste que l’opinion publique est ambiguë sur ces questions. Chez la majorité des Français, chérir les animaux et ne pas leur vouloir de mal n’implique pas forcément de cesser de s’en nourrir, un phénomène théorisé sous le nom de « paradoxe de la viande », qui s’explique par le mécanisme psychologique de la dissonance cognitive. « L’intelligence de l’humain repose sur ses capacités à déconstruire et à remettre en question ses habitudes, ses traditions et ses normes, à évoluer, explique Lucille Peget. Mais on ne peut pas tout changer d’un coup : il serait irréaliste de demander à interdire totalement l’élevage ou l’abattage. » 

« C’est le prochain pas de civilisation, après l’abolition de l’esclavage, de la torture et la reconnaissance des droits des hommes et des femmes, juge Matthieu Ricard, présent lors du lancement du manifeste. Il n’y a aucun argument moral qui ne tienne pour infliger des souffrances non nécessaires et des tortures incessantes à des êtres vivants sensibles. » Et l’auteur de Plaidoyer pour les animaux, végétarien depuis quarante-cinq ans, de poursuivre : « Le nombre de chasseurs a diminué de moitié en vingt ans dans notre pays, plus de 70 % des Français veulent abolir la corrida et les jeunes sont de plus en plus nombreux à être végétariens. Un changement de culture et de société est en cours, même s’il prend du temps. » 

La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment. Matthieu Ricard

Matthieu Ricard à la conférence de présentation d'Animal Politique

Nous sommes tout, ils ne sont rien. La valeur de la vie humaine est, à juste titre, infinie. La valeur de la vie animale est-elle pour autant nulle ? Chaque heure dans le monde nous tuons 120 millions d'animaux terrestres et marins. Cela fait beaucoup : en une seule semaine, davantage d'animaux tués que toutes les victimes humaines de toutes les guerres ! Nous avons fait d'immenses progrès de civilisation. Nous n'acceptons plus ce qui a pourtant longtemps semblé normal : l'esclavage ou la torture. Nous avons adopté la Déclaration universelle des droits de l'homme. Nous continuons d'améliorer le statut des femmes et des enfants. Nous réduisons la pauvreté dans le monde. 

Mais quand nous en venons aux animaux, le massacre en masse reste la règle. Les 8 millions d'espèces qui peuplent encore notre planète sont nos concitoyens. Ils aspirent à vivre, à éviter la souffrance. Nous aimons les chiens, mais mangeons les porcs et nous nous vêtissons des vaches. Il y a là une incohérence fondamentale. La valeur des vies innocentes est non négociable. Il n'y a aucun excès de sentimentalisme à être choqué par les horreurs révélées par les vidéos tournées dans les abattoirs. Certains affirment que la production de viande est un mal nécessaire. Aujourd'hui, n'étant plus nécessaire, c'est un mal tout court. De fait, tout le monde y perd : la production industrielle de viande est la deuxième cause d'émission de gaz à effet de serre (15 %), après les habitations et avant les transports. Elle entretient la pauvreté dans le monde : 750 millions de tonnes de céréales, qui pourraient nourrir localement un milliard de personnes, sont expédiées d'Amérique latine et d'Afrique vers les pays du Nord, pour nourrir nos animaux destinés à devenir de la viande. Cerise sur le gâteau, plusieurs centaines d'études épidémiologiques montrent que la consommation régulière de viande est nocive pour la santé (source OMS 2015). 

Il m'est arrivé de demander à une assemblée : « Êtes-vous en faveur de la justice et de la morale ? » Tout le monde a levé la main. J'ai demandé ensuite : « Est-il juste et moral d'infliger des souffrances non nécessaires à des êtres sensibles ? » Personne n'a levé la main. En vérité, aucun argument moral ne permet de justifier nos comportements à l'égard des animaux.  Récemment, un dimanche matin un groupe de chasseurs fusil à l'épaule s'était rassemblé sur la place de l'église d'un petit village du sud de la France. Un enfant, fils d'amis, s'arrêta devant eux et leur demanda ingénument : « Vous allez tuer ? » Il n'eut droit qu'à un silence gêné, des sourires de connivence et des regards en coin. Tuer par plaisir, c'est préférer la mort à la vie. Est-ce là ce que l'humanité peut offrir de mieux ? Vingt millions de Français se promènent dans les bois. Il ne reste plus que 1,2 million de chasseurs. Pourtant, ce sont ces derniers qui font la loi. Sont-ils, comme ils l'affirment, les meilleurs protecteurs de l'équilibre biologique ? En 1974, l'interdiction de la chasse dans le canton de Genève fut approuvée par référendum par 72 % de la population. Malgré les cris d'alarme des chasseurs, tout s'est bien passé : la faune du canton a retrouvé sa richesse et sa diversité – fort appréciées par les promeneurs – et son équilibre naturel. Les sangliers et cervidés n'ont pas envahi les forêts et les champs cultivés.

Une Bonne Nouvelle

En incluant tous les êtres sensibles dans le cercle de la bienveillance, nous n'aimons pas moins les humains, nous les aimons mieux, car notre bienveillance est plus vaste. L'association humanitaire que j'ai cofondée, Karuna-Shechen, aide chaque année 300 000 personnes en Inde, au Népal et au Tibet dans le domaine de la santé, de l'éducation et des services sociaux. Le fait de m'occuper aussi des souffrances infligées aux animaux ne diminue en rien ma détermination à soulager les souffrances humaines. Bien au contraire. Et ne pas se soucier des animaux n'améliorerait en rien le sort terrible des victimes d'Alep en Syrie ou du Darfour.

La bonne nouvelle est que le végétarisme et le véganisme sont en plein essor parmi les jeunes. J'ai récemment déjeuné à la cantine de la grande université de Princeton : les 50 premiers mètres du self-service étaient surmontés de panneaux « Végan ». Près de 20 % des étudiants américains sont végans. Cette transition vers une alimentation non-violente est possible et économiquement viable. Considérez votre envie d'un steak saignant : elle aboutit à la production industrielle de viande.

À l'inverse, une pensée de compassion pour les animaux conduit à un monde meilleur et à une économie qui emploie tout autant de personnes, occupées à produire des aliments sans souffrance animale et préférables pour la santé humaine. Nous sommes à court d'excuses. La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment. La façon dont nous traitons ceux qui sont, comme nous, des êtres sensibles porte dans le monde un message d'obscurité et de mort ou un message de lumière et de vie. 

Ressources 

Animal Politique  Le Manifeste. Trente propositions pour mettre la condition animale au cœur des enjeux politiques.


La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment  Matthieu Ricard. Le Point

Animal Politique  La conférence de presse de présentation Vidéo You Tube

Une bûche signée Matthieu Ricard  Le Figaro -  Karuna-Shechen Association de Matthieu Ricard dédiée aux projets humanitaires dans les régions himalayennes.

A propos du tweet d'Edgar Morin : "L'Humanité est nazie pour le monde animal" lire : Un éternel Treblinka Résumé sur le Site Végétik. et  Eternal Treblinka  Anne Renon. Cahiers antispécistes

Éternel Treblinka de Charles Patterson, présentation de l'éditeur sur Amazon

Charles Patterson : l'abattage, un laboratoire de la barbarie Recension du livre de Charles Patterson : Un éternel Treblinka par Élisabeth de Fontenay dans Le Monde.

Les Cahiers antispécistes Une revue fondée en 1991 pour remettre en cause le spécisme et pour explorer les implications scientifiques, culturelles et politiques d'un tel projet.

La libération animale :  et après ? Conférence en vidéo avec Peter Singer, Matthieu Ricard et Aymerik Caron.  Organisée par L214 et les Cahiers Antispécistes

Plaidoyer pour les animaux  Matthieu Ricard

La littérature et la condition animale. Répliques, une émission d'Alain Fikielkraut. France Culture 

mercredi 23 novembre 2016

La Twittérature d'Edgar Morin


Le temps est venu de changer de civilisation. Edgar Morin 

Edgar Morin

Dans nos précédents billets, nous évoquions le modèle développemental de la Spirale Dynamique fondé sur les notions d’évolution et de complexité. Étymologiquement, la notion de complexité renvoie à ce qui est « ce qui est tissé ensemble (cum-plexus) ». Penser la complexité c’est dépasser le processus de domination abstraite - fragmentant et compartimentant le réel - afin d’envisager toutes situations en terme de relations, de dynamique et de globalité. Penser de manière complexe c’est rétablir de la vie et du mouvement, de l'interaction et l'interconnexion, de l'émergence et de l'innovation créatrice là où les séparations abstraites tendent à réduire la profondeur et la diversité multidimensionnelle du réel à un champ unidimensionnel de déterminations causales et mécanistes.

Âgé de 94 ans, Edgar Morin est connu, en France et dans le monde, comme un des grands penseurs de la complexité. Une majeure partie de son œuvre, dont nous avons rendu compte à plusieurs reprises dans Le Journal Intégral, tend à préciser et à développer ce nouveau paradigme, notamment dans les six tomes de La Méthode. Sur son compte Twitter, Edgar Morin exprime cette pensée en réagissant à l’actualité dans le format des 140 caractères maximum proposé par ce site de micro-blogging. Le succès de cet outil numérique est tel qu'il est à l’origine d’une nouvelle forme littéraire : la Twittérature définie comme l’ensemble des textes littéraires publiés dans Twitter sous forme de "gazouillis" (tweets). 

Dans un long entretien au journal La Tribune publié en Février 2016 et intitulé Le temps est venu de changer de civilisation, Edgar Morin évoque « la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités… Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation… Et d'ailleurs, c'est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d'intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences.»

Tout au long de l’année 2016, face à la montée d’une barbarie aux deux visages, celui du fanatisme religieux et du fondamentalisme marchand, Edgar Morin va évoquer dans ses tweets ce changement de civilisation qui passe par une véritable transformation des mentalités vers une pensée systémique et intégrative au cœur de la complexité. Ceux qui ont lu les billets précédents reconnaîtront parfaitement dans cette transformation le passage à la Seconde Phase de la Spirale Dynamique.

Barbarie versus Complexité


Edgar Morin a inauguré l’année 2016 par un tweet où il citait une phrase du philosophe Michel Henry qui pouvait déconcerter dans son contenu comme dans sa forme : « La nouvelle barbarie est de connaître de façon géométrico-mathématique un univers réduit à des phénomènes matériels objectifs. » Ce tweet a été à l’origine du second billet du Journal Intégral en 2016, intitulé Penser la Barbarie. L’occasion pour nous d’évoquer l’œuvre de Michel Henry et en particulier son ouvrage La Barbarie, paru en 1987, dans lequel il analyse l'hégémonie mortifère d’une techno-science qui déshumanise le monde en faisant abstraction de la vie, de ses propriétés sensibles et affectives. Pour Michel Henry, les conséquences de cette barbarie sont effrayantes : « En aucun temps, en aucun lieu, l’aliénation de l’être humain n’a été aussi complète, si être aliéné c’est être devenu étranger à soi-même. » 

Dans son entretien à la Tribune, Edgar Morin évoque deux types de barbarie qui coexistent et parfois se combattent : « Le premier est cette barbarie de masse aujourd'hui de Daech, hier du nazisme, du stalinisme ou du maoïsme. Cette barbarie, récurrente dans l'histoire, renaît à chaque conflit, et chaque conflit la fait renaître… Ce qui distingue la première des quatre autres qui l'ont précédée dans l'histoire, c'est simplement la racine du fanatisme religieux. Le second type de barbarie, de plus en plus hégémonique dans la civilisation contemporaine, est celui du calcul et du chiffre. Non seulement tout est calcul et chiffre (profit, bénéfices, PIB, croissance, chômage, sondages...), non seulement même les volets humains de la société sont calcul et chiffre, mais désormais tout ce qui est économie est circonscrit au calcul et au chiffre… Cette vision unilatérale et réductrice favorise la tyrannie du profit, de la spéculation internationale, de la concurrence sauvage. 


La connaissance est aveugle quand elle est réduite à sa seule dimension quantitative et quand l'économie comme l'entreprise sont envisagées dans une appréhension compartimentée. Or les cloisonnements imperméables les uns aux autres se sont imposés. La logique dominante étant utilitariste et court-termiste, on ne se ressource plus dans l'exploration de domaines, d'activités, de spécialités, de manières de penser autres que les siens, parce qu'a priori ils ne servent pas directement et immédiatement l'accomplissement de nos tâches alors qu'ils pourraient l'enrichir… On croit que la seule connaissance "valable" est celle de sa discipline, on pense que la notion de complexité, synonyme d'interactions et de rétroactions, n'est que bavardage. Faut-il s'étonner alors de la situation humaine et civilisationnelle de la planète ? Refuser les lucidités de la complexité, c'est s'exposer à la cécité face à la réalité

Le seul véritable antidote à la tentation barbare, qu'elle soit individuelle et collective, a pour nom humanisme. Ce principe fondamental doit être enraciné en soi, chevillé au fond de soi, car grâce à lui on reconnaît la qualité humaine chez autrui quel qu'il soit, on reconnaît tout autre comme être humain. Sans cette reconnaissance d'autrui chère à Hegel, sans ce sens de l'autre que Montaigne a si bien exprimé en affirmant "voir en tout homme un compatriote", nous sommes tous de potentiels barbares... Partout, des formations convivialistes assainissant et "réhumanisant" les rapports humains, irriguent le territoire, revivifient responsabilités individuelles et démocratie collective. Réforme personnelle et réforme sociétale - c'est-à-dire politique, sociale, économique - s'entendent de concert, elles doivent être menées de front et se nourrissent réciproquement. Les signaux sont faibles et disséminés, mais ils existent, et c'est sur eux que l'espoir doit être fondé. » 

Une pensée intégrative et systémique

Cette transformation des mentalités évoquée par Edgar Morin évoque, pour qui en est informé, le passage à la Seconde Phase de la Spirale Dynamique que nous venons d’aborder dans un précédent billet. Dans "Le monde change… et nous ?" Jacques Ferber et Véronique Guérin définissent ainsi le mème Jaune de la Spirale Dynamique comme le domaine d’une pensée intégrative-systémique dont Edgar Morin est un des porte-paroles : « Le stade Jaune, adaptatif-intégrateur, constitue le premier niveau du second cycle. Il invite à sortir de l’opposition pour mettre en relation les différents apports des courants. Sur le plan cognitif, ce stade introduit la pensée des cycles et des processus, là où le premier niveau portait essentiellement sur une pensée causale. C’est la pensée systémique qui est en œuvre, au sens où l’entendent les théoriciens de la complexité… 

Le modèle développemental de la Spirale Dynamique

Le monde, dans sa complexité, requiert une prise en compte adaptée que les premiers niveaux de la spirale ne peuvent lui fournir. C’est le domaine de la pensée intégrative-systémique. Cette intégration, E. Morin l’appelle « pensée dialogique » : elle articule les aspects logiques et objectifs de l’Orange avec la pensée pluraliste et subjectiviste du niveau Vert et relie des domaines auparavant distincts, voire opposés : science et spiritualité, technologie et écologie, vécu individuel et savoir universitaire, morale et expression corporelle, etc… Sur le plan de la pensée, ce passage au niveau intégrateur constitue une forme de Renaissance, comme ont pu l’incarner en leur temps G. Bruno, L. de Vinci ou Pic de la Mirandole, c’est-à-dire des artistes et des penseurs développant une pensée à la fois scientifique et spirituelle. » 

Nous vous proposons ci-dessous une sélection des "gazouillis" dans lesquels Edgar Morin commente l’actualité et partage ses réflexions sous forme d’aphorismes et de formules synthétiques qui permettent d’appréhender sa vision du monde d’une manière plus directe et immédiate que dans ses livres ou ses livres. 

Edgar Morin. Twittérature 2016 


L'humanité est comme un kamikaze qui court vers sa perte avec une ceinture d'explosifs. 

Le trou noir par lequel notre civilisation pourrait s'effondrer est l'absence de pensée. 

Ils ont admirablement analysé l'accessoire, ils sont assez lucides sur tout ce qui est secondaire, ils sont aveugles sur le principal. 

Jusqu'où iront les révoltes aveugles contre les élites aveugles ?

La carence de la pensée qui compartimente les savoirs sans pouvoir affronter les problèmes globaux et fondamentaux, stérilise la politique. 

Il y a une forte croissance, c'est vrai, mais seulement du crétinisme. 

La régression progresse...


Nous avons déconstruit l’être humain, Il faut à présent déconstruire la déconstruction et retrouver l’être humain dans sa complexité. 

Comment concerter progrès technologique et progrès humain tant que les dynamiques de l'un et de l'autre sont de plus en plus dissociées? 
 
Notre logique ne fonctionne que pour des bouts de réalité que nous avons découpés et compartimentés. 

Le oui ou non est bon pour la décision et l'action. Le oui et non est pour la connaissance et la pensée.

La spécialisation doit-elle se payer par une parcellisation absurde où la connaissance se disloque en mille savoirs clos? 

Ma raison m’enseigne que la raison ne peut tout comprendre : ma raison me conduit à ses limites, c’est à dire aux bords du mystère. 

Comprenons enfin que nous sommes confrontés à l'incompréhensible.

Deux ennemis de la pensée: la disjonction qui sépare l'inséparé; la réduction qui croit connaitre un tout complexe à partir d'un élément. 


L'important n'est pas le tout, ni les parties, c'est les relations entre le tout et les parties. 

La connaissance ne peut être complète, mais elle peut être complexe. 

La rationalisation de la vie humaine est une des formes contemporaines de la folie.

Dès qu'un sujet humain est vu à travers des chiffres, il devient objet. 

La sociologie est un art qui se voudrait science.

L'ennemi intérieur de la rationalité est la rationalisation dont la cohérence logique manque de base dans la réalité. 

La mètrise conduit à la maitrise (Michel Serres), ce à quoi il faut ajouter qu'elle conduit aussi à la méprise et au mépris du non mesurable. 

Plus je sais plus je m'étonne... 

Les sciences, en cherchant à tout élucider, nous ont montré que nous vivions au sein d'un mystère gigantesque. 

L’allumette qu’on allume dans le noir ne fait pas qu’éclairer un petit espace, cet éclairage révèle l’énorme obscurité qui nous entoure. 

Ce qui m'étonne c'est qu'on s'étonne si peu de notre cerveau, de notre vie, de notre univers.

La philosophie nait de l'étonnement mais ne doit pas supprimer l'étonnement.

Tout est étonnant, à commencer par l'étonnement. 

N'est-ce pas étonnant que les esprits humains aient secrété des Dieux qui les asservissent? 


Les idéologies d’émancipation ont été souvent d’excellents instruments d’oppression. 

Nous pouvons parfois libérer autrui de ce ou ceux qui l'oppriment, mais nous ne pouvons le libérer de lui-même. 

Les aspirations sont là, la révolte est là, mais la pensée pas encore (Nuits Debout).

Les Nuits Debout pourraient être enceintes d'un jour nouveau. 

C'est dans les périodes de désespérance que surgissent les espérances les plus folles. 

Les fainéants de l'esprit et les drogués du conformisme ne voient dans Nuit Debout que fainéants et drogués. 

La plupart des esprits sont pré-coperniciens, se situent au centre du monde et le soleil tourne autour d'eux. 

La mondialisation, loin de créer l'humanisme planétaire, favorise le cosmopolitisme du business et les retours aux particularismes clos. 

L'humanisme régénéré comporte la conscience que chacun n'est qu’une infime parcelle d’un gigantesque continuum qui a pour nom humanité. 

Chacun oublie sans cesse qu'il n'est qu'un moment fugitif et fragile dans l'incroyable aventure de l'humanité. 

L'évolution : « une création continue d'imprévisible nouveauté » (Bergson) C'est notre espoir pour l'avenir de l'humanité. 

Le métanthrope ou cosmopithèque est-il désormais l’avenir de l’homme ? 

A travers quelques-uns l'humanité se tient éveillée. 

C'est en ressuscitant nos ascendants en nous-mêmes que nous vivons nos propres vies. 


En période de crise, les humains révèlent soit le meilleur, soit le pire d'eux-mêmes. 

Certains qu'on perçoit orgueilleux, hautains, méprisants sont en fait de grands timides. Un des ravages de l'incompréhension humaine.

Quand nous pensons à ce que l'argent a fait pour nous, pensons à ce que l'argent a fait de nous. 

Les esprits vils attribuent des pensées viles à autrui. 

Ce que j'ai fait de bien m'a fait beaucoup de tort.

La haine, en supprimant toute humanité à celui qui est haï, enlève toute humanité à celui qui hait.

Aujourd’hui bien des possibles sont impossibles, demain bien des impossibles deviendront possibles.

Le vrai réalisme n'est pas la soumission à ce qui est, il tient compte du changeant et du possible. 

Ressources



La pensée complexe Wikipédia 

Dialogique  Réseau Intelligence de la Complexité

Twittérature  Institut de Twittérature comparée

" Le monde change... et nous ? " de Jacques Ferber et Véronique Guérin (1) et (2