vendredi 13 novembre 2020

Sagesse du Confinement


On mesure l'intelligence d'un individu à la quantité d'incertitudes qu'il est capable de supporter. Emmanuel Kant 

Notre compréhension de la situation actuelle, marquée notamment par les crises sanitaires, sécuritaires et climatiques, est oblitérée par une vision disciplinaire et fragmentaire qui nous empêche trop souvent d’en saisir, de manière globale, son sens profond et essentiel. Nous avons tenté de développer cette vision globale dans nos différents billets depuis le printemps. Dans le dernier de ces billets nous évoquions le principe de sagesse qui doit être au cœur de la mutation actuelle : « Contentez-vous ! ». Se contenter c’est savoir se contenir grâce à une maîtrise des limites qui conduit au contentement

Toutes les grandes traditions spirituelles ont effectué le même constat et l’ont enseigné à travers les siècles : quand, sur le plan individuel ou collectif, on devient incapable de maîtriser ses propres limites par un acte de conscience et de volonté, des limitations s’imposent de l’extérieur et font irruption, parfois de manière violente, pour freiner et stopper une extériorisation dissolvante et dangereuse pour notre intégrité physique, morale et spirituelle. Ce processus de limitation s’exerce aussi bien pour l’individu que pour sa communauté, aussi bien pour l’espèce humaine que pour toutes les autres formes de vie. 

Tel est le rôle fondamental d’un confinement sanitaire qui s’impose aujourd’hui à des sociétés qui transgressent les lois naturelles de la vie en imposant à leur milieu d’évolution une domination technologique éhontée et une exploitation économique profondément destructrice des ressources naturelles dont les zoonoses et les épidémies sont les conséquences mortifères. Comme la prison est le devenir des délinquants et des criminels qui ne respectent pas les lois de la société, le confinement est le devenir de ceux qui, ne respectant pas les lois de la vie, se heurtent aux limites imposées par celles-ci. Pour le dire d’une manière beaucoup plus triviale : de nos jours, le confinement est un remède à la connerie humaine. 

Et ce remède peut s’avérer comme la meilleure ou la pire des choses selon la façon dont on le vit. La pire quand il est vécu comme un emprisonnement qui nous confronte, de manière angoissée, à un vide existentiel que nous cherchons à éviter normalement à travers toutes sortes de divertissements et de diversions (dont le travail et la consommation) qui agissent comme autant d’addictions dont la privation nous déprime profondément. La meilleure des choses quand le confinement crée les conditions d’une conversion existentielle qui permet un retour aux sources de la vie et de l’esprit. A l'origine d'un éveil de la conscience une telle conversion fut au cœur des initiations et des sagesses millénaires. Nous consacrerons ce billet à cette sagesse du confinement née d'une grande initiation collective dans une société matérialiste qui a oublié le sens même de l'initiation.

L'ère des pandémies

Pour comprendre la crise sanitaire que nous traversons, on peut se noyer comme le font les spécialistes sous une masse d’informations et de statistiques plus ou moins contradictoires, on peut analyser de manière fragmentaire tel ou tel aspect de la situation mais, pour en saisir la signification profonde, il faut prendre de la hauteur en développant une vision globale qui permet d’aller à l’essentiel. On ne comprend rien à cette crise sanitaire sans la situer dans le contexte qui est le sien : celui d’une crise de civilisation en voie d’effondrement. Cette crise sanitaire est la conséquence d’un développement technologique et économique dont nous avons totalement perdu la maîtrise. Et, selon un récent rapport de l’Onu intitulé Échapper à l'ère des pandémies, le pire reste à venir. 

" Les conclusions du récent rapport de l’ONU sur les liens entre dégradation de la biodiversité et pandémies sont préoccupantes : elles montrent que les futures pandémies seront plus nombreuses, se propageront plus rapidement, impacteront davantage l'économie mondiale et feront plus de morts que la pandémie de Covid-19. Avec 45 millions de malades à travers le monde et 1,18 million de morts, la pandémie de Covid-19 ravage la santé et l’économie mondiales. Jusqu’à récemment jugé comme exceptionnel, un tel phénomène pourrait bien devenir récurrent, prévient l’IPBES - la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques de l’ONU - dans son rapport publié le 29 octobre. 

« Sans stratégie préventive, les pandémies vont émerger plus souvent, se propager plus rapidement, tuer plus de gens et affecter l'économie mondiale avec des impacts dévastateurs sans précédent. Il n'y a pas de mystère sur les causes de la pandémie de Covid-19, ou d'aucune autre pandémie moderne », analyse Peter Daszak, qui a dirigé ce rapport. « Les mêmes activités moteurs du changement climatique et de la destruction de la biodiversité stimulent les risques de pandémie en raison de leurs impacts sur notre environnement », explique-t-il. " (Pandémies : le pire reste à venir

Une initiation collective

Mais quelle est donc cette force insensée qui nous pousse sans cesse dans cette course suicidaire où nous perdons pied ? Pour Pascal : « Les hommes ont un instinct secret qui les porte à chercher le divertissement et l’occupation au dehors, qui vient de leur ressentiment de leurs misères continuelles. » Philosophe et enseignant de méditation, Fabrice Midal interprète ainsi cette pensée de Pascal : « Une soif nous pousse, comme malgré nous, dans une course en avant, nous empêchant de vivre notre expérience et de nous relier à la réalité. Elle rend impossible une spontanéité et une présence véritables. Je suis, mû par elle, toujours en train de fuir quelque chose au lieu de me rendre quelque part. Cette soif n’est jamais comblée car paradoxalement elle ne désigne rien de réel : rien ne peut donc réussir à la satisfaire. Elle s’intensifie même à mesure que je l’ignore. Voilà pourquoi un regard direct, sans jugement, sur ce qui est, est salutaire. » (Quel bouddhisme pour l’Occident ?) 

Cette pensée de Pascal doit être complétée par un autre, fameuse, répétée à l'envie durant le printemps dernier : « Tout le malheur des hommes vient de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Demeurer en repos dans une chambre, n’est-ce pas là une opportunité offerte par un confinement qui permet à chacun de s’arrêter quelques temps pour prendre conscience de la course suicidaire de notre civilisation. C’est ainsi que le confinement peut-être perçu et vécu comme une forme d’initiation collective, une période de retraite et d’introspection propice à la contemplation et à la création, à l’étude et à la méditation, loin des tumultes et des illusions spectaculaires générées sans cesse par le monde marchand (à sa perte) !

Anna Guégan pour la revue Troisième Millénaire

Dans un article intitulé Méditation : la grande évasion à l’heure du confinement, Le Monde évoque la façon dont la crise sanitaire a été l’occasion pour de nombreuses personnes de découvrir ou de pratiquer la méditation en participant à de multiples sessions proposées sur Internet. 4,8 millions de personnes sont inscrites sur l'application Le Petit Bambou dédié à la méditation. « Le nombre de nouveaux inscrits a décuplé depuis le début du confinement et celui des séances quotidiennes suivies a triplé selon son fondateur Benjamin Blasco : " Cela démontre une soif de résilience mais aussi un besoin de communion" ». Cet article évoque également l’allocution télévisée du 5 Avril dans laquelle la reine Elizabeth II elle-même se fait l’écho de cette démarche collective : « Un grand nombre de personnes, quelle que soit leur confession, se rendent compte qu’il y a là une occasion de ralentir, de réfléchir, dans la prière ou la méditation ».

Une telle « retraite » permet de se recentrer pour renouer avec une dimension plus profonde et plus essentielle de soi-même que nos sociétés du spectacle font tout pour occulter dans la mesure où, selon la célèbre formule de Bernanos, la civilisation moderne est un « complot universel contre toute espèce de vie intérieure ». De manière humoristique, l'écrivain Renaud Camus évoque la façon dont la crise sanitaire libère certains individus du carcan des habitudes imposé par les codes sociaux dominants : « Merci Saint-Covid qui nous avez libéré du bisou, de la poignée de mains, des mariages, des festivals de l’été, des réunions de famille, du tourisme de masse, de l’hyperconsommation, de la croissance économique. » 

Loin d’être une démarche égoïste, approfondir cette relation à soi-même, c’est poser sur les autres et sur le monde un regard épuré qui remet chaque chose à sa juste place et ordonne chaque place dans un vaste espace régi par un ordre intérieur. Cette vision globale et inspirée permet d’agir dans le champ social avec un esprit de sagesse fait de bienveillance et de courage. C’est ainsi que le confinement printanier a été pour certains une pause salvatrice permettant de prendre du recul en élaborant, de manière individuelle et collective, des projets pour le "monde d'après", en expérimentant d’autres manières de vivre et d’autres modes de pensée. D'où l'impression véhiculée par Coline Sereau et relayée par les réseaux sociaux : "Le monde qui marchait sur la tête est en train de remettre ses idées à l'endroit." (L'art de la Conversion)

Individuholisme

A l’occasion de cette crise sanitaire, l’individu moderne, bercé par l’illusion marchande de son autonomie et de son indépendance, découvre dans un mélange d’effroi et de soulagement qu’il est aussi – et surtout – partie intégrante d’une communauté (familiale, amicale, nationale, humaine et naturelle) auprès de laquelle il peut trouver refuge quand il doit faire face à un danger vital. L’odeur de la mort l’incite à rejoindre ces communautés en faisant le saut existentiel qui consiste à passer du Je au Nous et du Nous à l’Un. Lui qui se croyait seul, découvre qu'il fait partie d'un Tout multidimensionnel qui le dépasse et le transcende.

Sous la pression du danger, nos vies individuelles se synchronisent à la vie d’un immense organisme collectif rythmé par une pulsation biologique entre expansion et concentration : confinement, déconfinement, reconfinement. C’est ainsi que l’individualisme abstrait et hors sol de la modernité se métamorphose en une forme nouvelle : celle d’un "individuholisme" où l’individu concret est relié organiquement à son milieu social, naturel et spirituel. 

Le terme de holisme (du grec holos qui signifie entier) renvoie à la primauté du tout sur les parties qui le constituent. Alors que la modernité est fondée sur une rationalité abstraite et analytique qui fragmente le monde pour l’observer et le mesurer, la pensée holistique est globale et complexe : elle conçoit chaque phénomène comme une totalité indivisible, informant chacune de ses parties, reliées par un réseau d'interdépendances. Alors que le réductionnisme moderne est à l’origine d’un individualisme qui crée l'illusion d'une monade solitaire, séparée abstraitement de son milieu de vie, l’individuholisme considère la singularité individuelle comme le résultat d'une intégration des expériences et des informations issues d'un milieu multidimensionnel qui est à la fois naturel et social, culturel et spirituel. 

Le holisme conçoit l’être humain comme une totalité indivisible – physique, psychique et spirituelle – qui est elle-même intégrée à un Kosmos conçu comme une totalité multidimensionnelle en évolution. Dans cette perspective individuholiste, l’homme est ce que la philosophie intégrale définit comme un Holon : à la fois un tout irréductible et une partie d’un tout qui le transcende. L'émergence de l'individuholisme correspond à la mutation de l'Homo Sapiens en Holo Sapiens évoquée par Jean-François Noubel. Nous recommandons les Live évolutionnaires réalisés durant le confinement printanier - et plus tard - par ce penseur visionnaire qui explore la prochaine conscience et l'intelligence collective tout en expliquant, d'une manière simple et synthétique, les cartographies du développement humain permettant, entre autre, de mieux comprendre l'émergence de l'individuholisme.

2020, année de l’éveil spirituel ?  

Dans un article paru en Septembre dans Marie-Claire et intitulé 2020, année de l’éveil spirituel ? Géraldine Dormoy-Tungate évoque les transformations psycho-spirituelles qui se sont déroulées dans le contexte du confinement printanier et qui sont autant d’expressions de cet individuholisme en train d’émerger :

« Chez certain(e)s, le confinement a mis en lumière un authentique besoin de spiritualité. Simple effet de mode ou marque d'un changement profond dans notre société ? Témoins, sociologue et philosophe partagent leur analyse… "Je suis croyante mais je ne sais pas en quoi", estime Chloé, 31 ans. Cette jeune photographe parisienne a vécu le confinement comme "un accélérateur d'éveil". Privée de client(e)s, elle a été contrainte de lâcher-prise. "Je m'intéresse à la spiritualité depuis plus de quinze ans, mais d'habitude, le boulot et les sorties entravent mes pratiques. Pendant deux mois, j'ai pu lire, méditer, faire du yoga. Je me suis même formée en ligne pour pratiquer des soins énergétiques." 

Chloé n'est pas la seule à s'être récemment tournée vers son monde intérieur. Si la crise du Covid-19 est encore trop récente pour que l'on mesure l'ampleur d'un éveil collectif des consciences, Éric Vinson, chercheur et spécialiste du fait religieux et de la laïcité, a noté des signes : « En nous privant des divertissements extérieurs, le confinement a suscité une disponibilité qui incite à l'introspection. Même le chef de l'État, dans ses discours, a combiné un ton martial avec une invitation à se recentrer sur l'essentiel, sans ignorer la dimension religieuse. Le "Jour du Seigneur" a battu des records d'audience. Pour beaucoup, le ramadan s'est révélé moins convivial mais plus intériorisé. » 

Sur Internet, réseaux sociaux et outils tels que Zoom ont facilité l'accès aux guides spirituels. Pour José Le Roy, professeurs de philosophie et écrivain très actif en ligne, le changement était flagrant : " J'ai vu beaucoup plus de gens se connecter. Il y avait à la fois plus de propositions et plus de participants."  Lili  Barbery-Coulon, professeur de kundalini yoga, a même vu sa communauté exploser quand, mi-mars elle s'est mise à animer chaque soir une méditation en ligne sur Instagram.

Elle non plus ne s'étonne pas de cet enthousiasme : « On a vécu un grand moment de sidération collective. On a appris qu'on ne contrôlait rien d'autre que l'instant présent : une énorme leçon spirituelle. » Elle définit la spiritualité comme « tout ce qui nous relie à quelque chose qui nous dépasse ». José Le Roy y voit « une recherche de sens pas forcément tournée vers la religion ». Pour Éric Vinson, il s'agit de « la relation avec la réalité ultime qu'on l'appelle Esprit, Esprit saint ou dimension divine ». Enora, yogi depuis deux ans, se figure « une connexion entre le corps, le mental et l'âme »… 

Cette soif de spiritualité se vit dans un contexte de tensions politiques – rejet des institutions, montée des extrémismes – et sociales – mouvement Black Lives Matter. Un climat insurrectionnel qui n'est pas sans rappeler celui de la fin des années 60. Assiste-t-on au retour des hippies ? « La fin des années 60 correspond au moment où l'Occident s'est tourné vers l'Orient, concède José Le Roy. Ce fut le début de notre intérêt pour la méditation, la philosophie orientale avec la visite de maîtres hindous et bouddhistes. » Mais la comparaison s'arrête là. « Le contexte n'est pas le même. Il y a aujourd'hui moins de naïveté et plus d'action, poursuit-il. On est à la fois méditant et militant. » 

Le rejet de la société de consommation est passé par là : marginal il y a cinquante ans, il prend de l'ampleur. « Les gens ont l'impression d'être au bout d'un système. Ils se rendent compte qu'ils ne sont pas plus heureux avec leurs possessions, d'où leur élan spirituel. »… Quoi qu'il arrive, le changement climatique est devant nous. Le danger qu'il représente est plus grand que la crise que nous venons de vivre. Nous allons avoir besoin d'être sacrément connectés à nous-mêmes pour bien vivre demain. » 

Un Cauchemar Climatisé

Déconfinement... Tout le  monde descend !

Il ne faut cependant pas trop se bercer d’illusions. Si cette émergence de l’individuholisme est qualitativement fondamentale, elle est encore quantitativement minoritaire. Suite au déconfinement, beaucoup ont abandonné - tels des chiens dans la forêt - leurs bonnes résolutions, leurs idéaux et leurs projets pour le "monde d'après". Nombre de ces visions d'avenir, inspirées par la peur et la proximité de la mort, se sont évanouies dans un lâche soulagement comme les promesses de sobriété d'un alcoolique devant le zinc. 

Ils ont été nombreux à retourner à leurs addictions sans s'être réveillés du cauchemar climatisé où se déroulent leurs vies de drogués à l'économie et à ses catégories : production et consommation, technique et croissance, travail et divertissement. Le confinement a été vécu par beaucoup comme l’épreuve d’un emprisonnement dont ils attendaient d’être libérés pour se diffuser à nouveau dans la galaxie de pulsions et sensations qui tournent en une spirale dispersive et régressive autour de leur vide existentiel. 

C'est ainsi qu'à l’heure du déconfinement, pour relâcher la pression, les jeunes, se croyant immortels, ont fait la fête en oubliant les gestes barrières et les adultes ont repris de manière quasi-hypnotique le chemin balisé par leurs habitudes. La sagesse c’est comme la culture et la confiture : moins on en a et plus on s’étale dans l’horizontalité d’une vie dépourvu de sens c’est-à-dire de signification et d’orientation. Le virus nous sommait collectivement de faire le choix entre L’économie ou la Vie. C’est l'économie qui a choisi beaucoup d’entre nous, rassurés de faire tourner en boucle, tels des Hamsters, la roue de leur aliénation.

Dans le contexte d’un effondrement global dont la crise sanitaire n’est qu’une des manifestations, chacun est tiraillé entre ces deux pôles que sont l’entropie individualiste d’une part et, de l’autre, l’évolution vers l’individuholisme. D’une part le laisser aller dans la dispersion et la dissolution, la diversion et le divertissement. D’autre part, un effort de centralisation, de concentration et de conversion intérieure pour remettre à l’endroit ce que l’emprise dissolvante du matérialisme a inversé. 

Paranoïa ou Métanoïa?

Diversion ou conversion ? Homo Sapiens ou Holo Sapiens ? Tel est en fait le choix que nous devons faire de manière individuelle et collective. Un choix correspondant aux deux voies qui s’offrent à nous actuellement : la dynamique régressive d’une spirale infernale qui engendre des situations de plus en plus chaotiques ou la dynamique créatrice d’une spirale évolutive vers un nouveau stade de développement. C'est dans cette perspective que pandémie et confinement participent d'une initiation à la fois individuelle et collective: cette crise sanitaire éprouve notre conscience et de cette épreuve nous pouvons sortir grandis ou soumis au désordre ambiant. 

La soumission aux forces chaotiques conduit à un ensauvagement généralisé ainsi qu'à l'explosion des maladies mentales et des consultations en service psychiatriques mais elle se manifeste aussi par une infodémie : une vague d'informations fausses ou délirantes véhiculées par un courant complotiste qui submerge des franges de plus en plus importantes de la population. Ce complotisme a pour origine une impuissance à appréhender la complexité du monde ainsi qu'une profonde angoisse face à l'effondrement en cours et à la nécessité vitale de se transformer pour y faire face. C'est ainsi que, privés de leurs repères et de leurs références habituelles, nombre d'individus préfèrent se réfugier dans un imaginaire à la fois victimaire et paranoïaque, en construisant des récits plus ou moins délirants où sont désignés des boucs-émissaires chargés d'expier l'angoisse collective. 

A l'encontre de cette paranoïa ambiante et mortifère, la dynamique évolutionnaire est porteuse de ce que la tradition nomme une métanoïa, c'est à dire une métamorphose à la fois cognitive et spirituelle qui, à travers un mouvement de conversion et de retournement, ouvre l'homme à plus grand que lui-même et sa conscience à ce qui la transcende. L'Holo Sapiens naît de cette  métanoïa en se libérant de la paranoïa ambiante propre à la monade solitaire et compétitive véhiculée par un paradigme en voie d'effondrement.

Les Tisserands

Selon plusieurs voix inspirées, l’épreuve du confinement aurait pour but de faciliter une mutation de conscience, synchrone avec l’effondrement du paradigme dominant. Dans un article intitulé Avant le coronavirus, nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas, écrit durant le confinement printanier, Abdennour Bidar nous proposait de réfléchir au nouveau paradigme de civilisation qui accompagne l’émergence de l’individuholisme incarné par l'Holo Sapiens.

« Quel sera ce nouveau paradigme ? Quelle peut être son idée de base, simple, dont le sens, l'intérêt, seront immédiatement compréhensible par tous? Qui que nous soyons, où que nous vivions sur la planète, une même évidence et une même souffrance nous sautent aux yeux: nous avons rompu nos liens nourriciers, notre lien de proximité et de respect à la Mère Nature, notre lien de solidarité et de compassion aux autres à force de trop d’individualisme, et jusqu’à notre lien à nous-mêmes dans des vies absurdes ou superficielles. 

Voilà le dénominateur commun de toutes nos crises: la souffrance ou rupture de nos liens essentiels, notamment ce triple lien vital qui nous fait respirer, ouvrir grands nos poumons et notre cœur, grandir en humanité: le lien à soi, le lien à l’autre, le lien à la nature. Avec ce triple lien viennent naturellement pour nous le sens et la joie de la vie. Ni plus ni moins. Car le sens de la vie, n’en déplaise aux relativistes et aux nihilistes, est d’être en accord avec soi, de vivre en fraternité avec autrui et en harmonie avec la nature. Telle est la formule de la grande santé humaine. Voilà donc un nouveau paradigme possible: la vie bien reliée. Et voilà du même coup un objectif majeur pour les luttes de demain qui commencent aujourd’hui: réparer ensemble le tissu déchiré du monde…

À chacun de trouver sa façon, de mettre ou remettre sa vie dans l’alignement de son moi profond; de faire quelque chose pour le bien commun; de retrouver un contact vivant et régulier avec la terre, l’eau, les arbres, les animaux, le ciel. Et pendant ce temps du confinement qui nous est imposé, c’est peut-être la première question avec laquelle nous avons rendez-vous: quels sont les liens que je peux réparer? Là tout de suite, avec ceux en compagnie de qui je vis le confinement. Ce lien de sollicitude, de bienveillance, de partage, d’amour que j’avais un peu oublié ou négligé. Et demain, dehors, dans mon métier ou mon engagement bénévole, dans mon quartier ou sur mes réseaux, ce lien d’engagement et de combat qui va redonner à nos vies une belle et grande direction. Comment donc vais-je pouvoir rejoindre, dès aujourd’hui, l’armée des ombres, cette grande armée des Tisserandes et Tisserands qui ont entrepris de changer de vie pour changer la vie? Et qui œuvrent souterrainement au monde d’après? »

Le Frein d’Urgence 

Nous sommes d'autant plus d'accord avec Abdennour Bidar, que, depuis des années, Le Journal Intégral rend compte d’une évolution systémique qui concerne à la fois la conscience (Je, le lien à soi)), la culture (Tu, le lien à l’autre) et la société (Il, le lien au milieu social et naturel). Réparer ensemble le tissus déchiré du monde, c’est aussi développer une vision intégrale capable de penser le monde dans sa complexité en participant de manière intime à la dynamique évolutive d'une mutation intégrale. Une dynamique qui s’exprime simultanément dans le champ de la subjectivité personnelle, de l’intersubjectivité culturelle et de l’objectivité des structures socio-économiques qui déterminent le rapport à notre milieu de vie. 

Amis Tisserands, à la fois méditant et militant, le confinement pourrait être la matrice silencieuse d’une révolution des consciences qui se liguent pour tirer sur le frein d’urgence afin d’arrêter la course suicidaire de nos sociétés. Selon Walter Benjamin : « Marx a dit que les révolutions sont la locomotive de l'histoire mondiale. Peut-être que les choses se présentent autrement. Il se peut que les révolutions soient l'acte par lequel l'humanité qui voyage dans le train tire les freins d'urgence » Et si la sagesse du confinement était révolutionnaire dans la mesure où elle active les freins d’urgence d'une civilisation lancée à toute vitesse dans une course suicidaire ? 

Ressources 

Échapper à l'ère des pandémies Rapport de l'IPBES

Avant le coronavirus, nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas. Abdennour Bidar - Huffington Post

Les Tisserands Réparer ensemble le tissus déchiré du monde. Abdennour Bidar

Le blog d'Abdennour Bidar 

2020, année de l’éveil spirituel ?  Géraldine Dormoy-Tungate. Marie-Claire. 

Éveil et Philosophie Le blog de José Le Roy

Méditation : la grande évasion à l’heure du confinement Le Monde

Prendre soin de son mental en période d'incertitude  Un e-book gratuit de 17 pages proposé par l'application Petit Bambou

Le Grand Livre de la pleine présence. Attentive, ouverte et bienveillante. Denys Rinpoche -  Chaîne You Tube de la Buddha University qui propose, entre autres, de nombreux enseignements de Denys Rinpoché.

Confinés, déconfinés. Et maintenant ? Revue Troisième Millénaire 

Blog de Anna Guégan, dessinatrice pour la revue Troisième Millénaire.

Les billets sur la crise sanitaire dans Le Journal IntégralL'Economie ou la Vie - L'Art de la Conversion - Autodestruction ou développement intégral - Les Deux Couronnes - Vacance et/ou Vacuité - Incitations (11) Contentez-vous ! - Sur la Méditation : Abécédaire de la méditation (1) et Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse - Sur la Métanoïa : La Métanoïa -

Programme de méditation de Pleine Conscience et enseignements d'éveil durant le confinement ( Un choix subjectif à compléter suivant les informations et les expériences) :

Bouddha University - Shambhala Paris - Fabrice Midal - Altruistic Open Mindfulness (un entraînement online à la pleine conscience en français, à suivre selon son propre rythme) -

Vidéos à voir durant le confinement : 

Comment rester serein quand tout s'effondre 6 conférences de Fabrice Midal sur la chaîne You Tube de l’École de Méditation dont il est le fondateur. Les réflexions profondes  d'un philosophe sur la crise systémique que nous traversons, inspirées par la pratique et l'enseignement de la méditation.

Les Live évolutionnaires de Jean-François Noubel. Une série d'entretiens de une heure réalisées durant le confinement par un penseur visionnaire sur divers thèmes concernant l'évolution de la conscience, de la culture et de la société. A voir plus particulièrement les Live évolutionnaires de 9 à 12 sur les cartes de la conscience qui sont de très bonnes introductions, claires et synthétiques, à la théorie intégrale développée par Ken Wilber : L'Emergence - En route vers le Transrationnel - De l'Ego au Kosmos - La Spirale Dynamique.

Dans l'esprit des Live Évolutionnaires. Dans le blog de JF Noubel, une présentation de l'esprit qui préside à la série des Lives évolutionnaires hebdomadaires.

mardi 22 septembre 2020

Incitations (11) Contentez-Vous !


La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui peut mobiliser sa conscience et fertiliser son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Il y a dix ans le petit livre de Stéphane Hessel intitulé "Indignez-vous" est devenu un phénomène d’édition puisqu’en un an cet opuscule a été traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d'exemplaires. Pour Stéphane Hessel, l’engagement et l’indignation représentent les ferments de l’ "esprit de résistance" face aux politiques néo-libérales qui creusent les inégalités et détruisent le lien social. Dix ans après, le monde a changé. Il doit faire face aux risques d’effondrement qui se manifestent à travers de nombreuses crises dont la crise sanitaire actuelle, expression d'une folie productiviste qui conduit à la destruction des écosystèmes naturels. 
 
Parce-que l’indignation est très insuffisante si elle n'est pas sous-tendue par une vision novatrice et parce que la résignation est inacceptable à une époque où la survie de notre espèce est menacée, l'engagement - toujours nécessaire - prend une forme nouvelle qui pourrait s'exprimer à travers un nouveau mot d’ordre : " Contentez-vous ! ". Ce mot d'ordre salutaire est le vecteur d'une éthique de la plénitude dans un monde en voie d'effondrement.
 
Contentez-vous !
 
Se contenter c’est savoir se contenir 
grâce à une maîtrise des limites 
qui conduit au contentement.  

Ce nouveau mot d’ordre exprime bien le lien organique entre conscience, maîtrise et plénitude : 
1 - La conscience perçue comme processus de contention et de concentration de l’énergie intérieure (se contenir) 
2 - La maîtrise des limites qui permettent ce processus de contention (se contenter
3 - La sensation de plénitude qui résulte de cette maîtrise à travers le contentement (être content). 

Pour être content de vivre, 
il faut savoir à la fois 
se contenir et se contenter. 

La conscience structure les données issues des perceptions et des sensations, des émotions et des représentations. Parce qu'elle est porteuse de sens, une telle structure permet de  contenir et de concentrer la force vitale d’extériorisation, de prédation et d’expansion infinie propre à l'instinct, aux désirs et à l’avidité de l’égo.

Cette contention et cette concentration opérées par la conscience permettent de centraliser l’énergie vitale et de la canaliser vers une dimension supérieure en transmuant progressivement la puissance de vie en présence d’esprit à travers l'ouverture du cœur et l'éveil intérieur.
 
 
Paradoxe : 
c'est seulement en maîtrisant ses limites 
que l'on peut dépasser ses limitations. 
 
La maîtrise des limites permet l'émergence et la perdurance d'une intégrité qui devient la référence à partir de laquelle on peut transcender conditionnements et préjugés.

Comment être content de vivre dans un monde en décomposition comme le nôtre si on n'exerce pas cette force de contention et de concentration qui permet de garder son intégrité face aux forces d’extériorisation qui ne cessent de projeter l’individu hors de lui-même ?

Dans un monde en voie d’effondrement, ces forces d’extériorisation sont celles de l’atomisation sociale et du totalitarisme marchand à l’origine d’un individualisme narcissique qui transgresse à son profit toutes formes de limites. A quoi il faut ajouter une pensée en miettes, incapable de vision globale, qui conduit à la perte du sens et de tous les repères symboliques. 

Face à ces forces d’extériorisation, la contention et la concentration de la conscience peuvent s'expérimenter à travers la méditation dans le champ de la conscience (subjectivité), par les médiations symboliques dans le champ de la culture (intersubjectivité) et via une intelligence collective dans le champ de l'organisation socio-économique (structures objectives). 

Si on est incapable de se donner à soi-même ses propres limites en maîtrisant son champ d’extériorisation par un acte de conscience, alors des limitations s’imposent de l’extérieur et font irruption, parfois de manière violente, pour freiner et stopper cette extériorisation délirante. 

Quand on ne sait plus 
ni se contenir ni se contenter, 
le confinement s'impose comme le seul horizon.

Comme la prison est le devenir des délinquants et des criminels qui ne respectent pas les lois de la société, le confinement est le devenir de tous ceux qui transgressent les lois naturelles de la vie en se heurtant aux limites imposées par celles-ci.
 
Il est évident que le confinement sanitaire n'est qu'une des multiples expressions d'une limitation qui s'impose par la force et dans la souffrance à tous ceux qui n'ont pas exercé la maîtrise de leurs limites. 
 
 
Plus on entre en soi, plus la conscience s’approfondit 
et plus s’amplifie un sentiment d’unité et d’harmonie. 

Rien de plus régressif que le développement personnel s’il n’est pas une étape sur une voie spirituelle. 

La spiritualité pourrait être universellement définie comme dépassement de l’égoïsme. Elle ne peut intégrer le développement personnel que si elle le dépasse dans une forme d’évolution transpersonnelle qui mène à un éveil impersonnel. 

C’est bien parce qu’elle nous échappe toujours que la vérité nous libère. 

La pornographie (qui montre) est à l’érotisme (qui voile), 
ce que la science (qui démontre) est la poésie (qui dévoile). 

Dans Eros, il y a oser. 
 
Le poète est celui qui ose sortir des habitudes mentales pour retrouver le souffle organique et originel de l’inspiration, seul à même de dévoiler la réalité pour faire apparaître le Réel dont elle est la manifestation. C’est ainsi que la réalité se réenchante en se révélant comme épiphanie du Réel (irréductible à nos perceptions) que l'on nomme, selon les traditions, Mystère, Vacuité, Ouverture ou Esprit. 

La matière est l’ombre portée d’un mystère 
qui est la matrice de tous les possibles. 

Il est des vies prisonnières des évidences et d’autres qui se conjuguent intuitivement au mystère qui les anime. Messagère de ce mystère, la parole hermétique du poète subvertit toute explication intellectuelle au profit d’une implication sensible et d’une intuition synthétique. 

Pour qu'il soit inspirant, un aphorisme doit être le vecteur d’une polysémie qui interroge le lecteur. En se posant la question « Qu’est-ce que l’auteur a bien voulu dire ? » le lecteur passif se transforme alors en herméneute et en interprète actif, participant ainsi, à travers le filtre de sa subjectivité, à l’inspiration créatrice de l’auteur. 

Pas de poésie sans vision 
et pas de vision sans contemplation. 
 
Voyant, Méditant et Poète, 
tels sont les trois attributs de l’homme reconnecté. 

Le méditant ne fait rien d’autre que suivre un entraînement spirituel au même titre que l’athlète suit de manière rigoureuse un entraînement physique. Là où l’athlète cherche la performance, le méditant, en ne cherchant rien, s'ouvre à la totalité. Il fait l’expérience d’une présence d’esprit vécue à travers une perception immédiate quand l’intellectuel crée des représentations mentales fondées sur des médiations conceptuelles. 

L’image 
est un langage symbolique 
de l’intuition 
comme le concept 
est celui
- logique et abstrait -
des médiations intellectuelles.

Alors que nous vivons, depuis cinquante ans, un changement de paradigme, le nouveau paradigme qui s’impose aujourd’hui est celui - dynamique - d'un changement qui remet en mouvement une pensée figée dans les rigueurs, les rigidités et les frigidités de l’abstraction. 
 
Au cœur de ce changement : la reconnaissance d'un processus de développement - à la fois humain, naturel et cosmique - animé par la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

Parce qu’elle permet l’émergence d’une plus grande complexité, cette dynamique évolutionnaire apparait comme la matrice d’un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement, porteur d'une vision novatrice dont notre époque en crise a tant besoin. 


Tout développement est un dévoilement. 
 
La dynamique du développement humain
est à l'origine d'un sauf évolutif
vers une plus grande complexité
qui remet  en question 
nos anciennes façons 
de vivre et de penser.
 
Loin d'être 
une certitude, 
ce saut évolutif 
est une possibilité.
 
Nous ne pourrons vivre ce saut évolutif que si une partie de l'humanité s'y engage en transcendant le paradigme abstrait de la séparation qui fût au cœur de la modernité pour accéder au paradigme concret de l'intégration qui fonde la Cosmodernité à partir d'une approche globale, à la fois dynamique et organique.
 
Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : - il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens se tournent et le peuple et la gloire : ainsi "va le monde". Nietzsche
 
Si tout développement est un dévoilement c'est que l'accès à un nouveau stade évolutif - fondé sur une plus grande complexité - dévoile les dynamiques (séparatrices) qui l'entravaient et les logiques (abstraites) qui lui résistaient.
 
C’est dans ce mouvement de développement/dévoilement qu’apparaît de nos jours une critique intégrale capable de mettre à jour les diverses formes de fétichisme, propres à notre époque, qui font système et qui doivent être dépassés. : fétichisme de l’égo au niveau psycho-spirituel, fétichisme de l’abstraction dans le champ de la culture et fétichisme de la marchandise dans le champ social. 

Le capitalisme sauvage, quel pléonasme !... La sauvagerie est au cœur même du capitalisme dans la mesure où celui-ci est fondé sur la destruction de la vie et de la sensibilité concrètes par l'hégémonie de cette abstraction qu’est la valeur marchande. 
 
Rien d'étonnant donc que la sauvagerie capitaliste 
conduise à l'ensauvagement des relations humaines.
 
Né de la rencontre entre un narcissisme prédateur sur le plan individuel et un processus de déliaison et d'atomisation sociales sur le plan collectif, cet ensauvagement a pour conséquence un climat de violence et de paranoïa profondément anxiogène.

Si le capitalisme apparaît de manière superficielle comme une forme d’économie, il est avant toute chose une économie des rapports sociaux fondée sur la médiation totalitaire de l’échange marchand. Cette médiation de la marchandise au cœur des rapports sociaux aliène et détruit aussi bien les relations naturelles et immédiates de don/contre-don que les médiations symboliques régissant toute vie communautaire. 

Comme la bêtise crasse aime à se parer des habits du bon sens, la sauvagerie se donne toujours des airs apostoliques de mission humanitaire. C’est ainsi que le capitalisme prend le masque féminin de l’économie pour ravager les milieux humains et naturels. Ne soyons pas dupes et osons soulever les jupes de l’économie pour découvrir les attributs virilistes, patriarcaux et dominateurs, d’un capitalisme dont la sauvagerie peut-être résumée dans les termes suivants : "L’infâme est l’avenir de l’homme."

Un système de domination se reconnaît aux diverses formes de persécution, de censure et d’ostracisme qu’il fait subir à ses opposants. Si cette violence répressive empêche les opposants de s’exprimer, elle s'accompagne d'une violence symbolique, bien plus perverse, qui conduit les dominés à réagir et à penser dans les catégories du système dont ils sont les victimes. 

C’est ainsi que nombre de mouvements dits "anti-capitalistes" ne se rendent pas compte qu’en contestant ce système à travers le langage dominant de l’économie, ils renforcent en fait l’emprise dont ils cherchent à se libérer. 
 

Quand chaque individu est soumis 
à un emploi du temps, 
le temps lui-même devient 
un employé de l’économie. 
 
Prenez donc votre temps 
avant qu’il ne vous prenne 
pour un simple rouage 
d’une machine inhumaine.

Prendre son temps 
c'est l'arracher à l'abstraction 
d'une mesure quantitative
pour en faire 
une offrande de qualité
 à la présence d'esprit
dont il provient.
 
Prendre son temps
c'est s'immerger dans
 le flux sensible
d'une durée concrète
dont la source est 
une présence à la fois
poétique et spirituelle.

Le temps est devenu un champ de bataille politique où la rentabilité abstraite de l’économie tend à anéantir l’expérience sensible de la durée vécue au sein d’une communauté concrète à travers une mémoire et une culture partagée. 

Libérer le temps de l’emprise économique pour retrouver la profondeur poétique et spirituelle de l'instant présent, telle est la lutte que chacun doit mener quotidiennement, dans chacune de ses actions et de ses pensées, sous peine d’être enrôlés de manière inconsciente dans l’armée des ombres au service du fétiche marchand. 

D’une crise sanitaire qui a pris la forme d’un confinement planétaire, nous devons tirer une synthèse en forme de leçon : si nous ne maîtrisons pas notre puissance d’extériorisation par un sens des limites, celles-ci nous seront imposées dans la contrainte et la souffrance par la régulation des lois immémoriales de la vie/esprit. 
 
Dans le champ social, la décroissance pourrait être un premier pas dans la quête de limites salutaires. Initiée à partir d'une critique intégrale, la "sortie de l'économie" serait un second pas qui devrait être accompagné d'un troisième pas : l'entrée dans l'écosophie. Cette sagesse concrète naît de la participation sensible et intuitive à un milieu multidimensionnel, à la fois humain, naturel et spirituel.

Retrouver aujourd'hui le sens des limites
c’est se libérer de l’alliance perverse 
entre l’égomanie sur le plan personnel 
et l’économie sur le plan collectif.
 
Autre leçon paradoxale à tirer de l’expérience d'un confinement planétaire : ce qui est bon pour l’homme est généralement mauvais pour l’économie. Par exemple le silence, l’introspection, la contemplation, la sobriété, la modération, la patience, la mesure, la gratuité, la générosité, la bienveillance, la solidarité, la fantaisie, le temps libre, la poésie. 
 
Plus que jamais, 
la pandémie
nous conduit à opérer 
un choix crucial :
L'Economie ou la Vie ?
 
Ressources
 
Dans le Journal Intégral
 
 
Lire les billets sélectionnés sous les libellés Incitations et Sortir de l'économie
 
A l'occasion des dix ans du Journal Intégral, nous avons consacré en début d'année cinq billets qui détaille le sommaire des billets diffusés dans le Journal Intégral. Sommaire (1) 2010... et suivants. 
 
 
 

mercredi 5 août 2020

L'Esprit de Vacance (12) Vacance et/ou Vacuité


La vacuité est forme et la forme est vacuité. Sûtra du Cœur


La série de billets consacrée à L'Esprit de Vacance propose une critique radicale et intégrale du travail. Par travail nous entendons non pas l'activité humaine en général, mais la forme qu'elle prend sous le capitalisme qui la réduit à n'être plus que l'agent de la valeur marchande : un "travail abstrait" analysé par une critique sociale radicale à laquelle nous avons consacré plusieurs billets de cette série. L'analyse de ce "travail abstrait", uniquement destiné à produit de la valeur d'échange, montre la place centrale que celui-occupe dans le développement d'un système capitaliste fondé sur son exploitation. D'autre part, à partir d'une approche intégrale, nous avons analysé l'emprise du travail dans les divers champs de la conscience, de la culture et de la société. 

Une telle approche radicale et intégrale vise à "dénaturaliser" des catégories comme l'économie ou le travail, considérées aujourd'hui comme naturelles et transhistoriques, alors qu'elles ne sont en fait que le résultat d'une construction sociale et culturelle très récente sur l'échelle du temps historique.  La critique du travail est d'autant plus salutaire que le capitalisme (en fait l'économie) accompagne un processus de décivilisation qui se manifeste clairement aujourd'hui à travers un effondrement écologique et un ensauvagement social. 

A l'encontre d'un tel processus, l'émergence de nouvelles formes de vie se fera non seulement par la "sortie de l'économie" mais aussi par celle de "l'égomanie" qui en est sa correspondance subjective. Une "égomanie" qui s'exprime notamment par l'activisme pathologique de l'égo pour qui la valeur marchande représente un miroir narcissique. En reflétant  les fantasmes de tout puissance de l'égo, la valeur marchande mesure l' emprise prédatrice de celui-ci sur son milieu d'évolution. C'est dans le dépassement de cette "égomanie" que la sagesse orientale devient une ressource spirituelle fondamentale sans laquelle il est impossible de sortir de l'économie. 

Dans ce billet, nous mettrons cette forme de superstition moderne qu'est le culte du travail en perspective avec une sagesse millénaire ayant développée une toute autre dimension, sacrée, de l'esprit et de l'activité humaine. C'est ainsi que nous évoquerons l'expérience profonde de la Vacuité et du Non Agir, évoquée et transmise par les plus hautes traditions spirituelles, notamment à travers les enseignements du Bouddha. 

C'est dans cette réalité fondatrice de la Vacuité et du Non Agir que l'Esprit de Vacance puise sa force libératrice de subversion sociale, culturelle et spirituelle. En dénaturalisant le travail, l'Esprit de Vacance permet d'imaginer et d'expérimenter de nouvelles formes de vie où l'activité humaine - dépassant l'ego et son double narcissique (la valeur marchande) - s'intègre harmonieusement à son milieu humain et naturel.

Ensauvagement


 "68% des français se sentent en insécurité."
 
Bénie soit la crise sanitaire qui, en cette période de vacances, empêche l’Homo œconomicus de voyager en Orient pour y saccager les paysages et pour y ravager les cultures à travers une nouvelle forme, touristique, de colonialisme

Confiné dans des limites plus ou moins familières, il ne pourra satisfaire son addiction à l’agitation à travers des voyages dont le seul but est de remplir son vide intérieur d’une quantité de sensations, d’émotions et d’images standardisées, fabriquées et formatées par les marchands d’exotisme. 

Effectivement, un profond vide existentiel projette sans cesse l’Homo œconomicus hors de lui-même dans la quête avide d’une plénitude qu’il trouverait en lui s’il faisait un réel effort de maîtrise et d'intériorisation. Or on sait bien depuis Bernanos que la civilisation moderne est une "conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure". 

Si un confinement drastique commence à nous être est imposé de l’extérieur c’est parce-que, grisé par l’ivresse d’une science sans conscience, nous avons perdu tout sens des limites en détruisant un milieu d’évolution à la fois naturel, social et culturel. Comme l'écrit Jérôme Baschet dans un article passionnant : " L'actuelle pandémie est un fait social total, où la réalité biologique du virus est indissociable des conditions sociétales et systémique de son existence et de sa diffusion." 

La destruction progressive des milieux humains et naturels est à l'origine d'un effondrement global auquel l'humanité assiste, impuissante. Quand cet effondrement commence à se produire, le seul voyage qui attend Homo œconomicus est celui qui le mène au bout de la nuit à travers un ensauvagement monstrueux dont nous pouvons suivre la progression inexorable dans l’actualité. Nous éviterons de déployer le cortège déprimant des statistiques en résumant cette ambiance mortifère à deux chiffres exemplaires : 1) Un fait de "violence gratuite" est commis tous les 44 secondes en France ! 2) Plus de 120 agressions à l'arme blanche ont lieu chaque jour dans ce pays.

Cet ensauvagement correspond à un effondrement des relations sociales évoqué en ces termes par l'avocat Thibaud de Montbrial : " Dans la rue, un regard de travers ou une parole peuvent déclencher le pire. La violence n'est plus seulement un moyen illicite de résolution des conflits mais un type de relation à l'autre, signe de l'inimitié grandissante entre différentes catégories de population."

Selon un sondage de l'institut Odoxa qui vient d'être publié, le sentiment d’insécurité des français n’a jamais été aussi élevé : 68% de ceux-ci se sentent en insécurité, niveau record depuis quatre ans, en hausse de 10 points en 6 mois !.... De la même façon, selon une récente étude de l'étude Jean-Jaurès publiée en Février, 65% des français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle : " La civilisation telle que nous le connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir".

Décivilisation

 
"Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite 
ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie."

Le phénomène de l'ensauvagement peut-être abordé de multiples façons : sous la forme de faits divers, dans une perspective politique ou dans une analyse propre au champ des sciences sociales. Notre perspective sera civilisationnelle dans la mesure où nous considérons cet ensauvagement comme l'expression d'une crise de civilisation qui associe un effondrement écologique très documenté à un effondrement moral et spirituel dont la conséquence est un effondrement social qui se manifeste à travers ce processus d'ensauvagement.

Ce que cette perspective civilisationnel met en lumière c'est la distance abyssale qui existe entre une prise de conscience collective de la société civile et l'absence de solutions réelles mises en œuvre par les classes dirigeantes pour faire face à une véritable crise de civilisation. 

Car ces classes dirigeantes n'ont ni la conscience, ni la vision, ni le désir de remédier véritablement à la situation actuelle puisque celle-ci est la conséquence de leur vision du monde, à la fois économique et technocratique, dont l'abstraction est fondée sur le déni de la vie sensible. Toute remise en question en profondeur du système comporterait le risque de voir disparaître les conditions économiques, les fonctions symboliques et les représentations idéologiques qui fondent leur domination.

Leur déni s'exprime par une propagande qui tend à nier ou, quand cela n'est plus possible vu le désastre écologique en cours, à minimiser l'intensité et la profondeur d'une crise systémique en réduisant celle-ci à une crise sectorielle qui nécessite des solutions fragmentaires et technocratiques. Dans de telles conditions, cette crise systémique ne peut que s'accroître en activant la dégénérescence en cours.

Car il faut sortir de l'approche spécialisée et superficielle de la technocratie dominante pour saisir en profondeur et de manière globale les enjeux fondamentaux d'un processus de décivilisation dont l'effondrement écologique et l'ensauvagement social sont des symptômes spectaculaires. Ce processus de décivilisation à l’œuvre est celui où le "premier degré", instinctif et pulsionnel, prend son autonomie par rapport à un "second degré", réflexif et rationnel, qui lui-même tend à nier et à diaboliser les expressions d’un "troisième degré", contemplatif et spirituel.

Un tel processus de décivilisation inverse la dynamique qui fut au cœur de toutes les civilisations. On connaît la citation de ce penseur des civilisations que fut André Malraux : " La nature d'une civilisation c'est ce qui s'agrège autour d'une religion". Il n'est qu'à voir les blocs civilisationnels analysés pas Samuel Huntington dans Le choc des civilisations pour voir combien l'analyse de Malraux se révèle éclairante. 

Ce que révèle cette analyse c'est qu'aucune civilisation ne peut perdurer sans une forme de transcendance qui, en donnant sens à la vie humaine, codifie les relations sociales à travers des représentations culturelles et des valeurs morales partagées. La dynamique civilisatrice s'organise selon les lois d'une tripartition fonctionnelle évoquée par G. Dumézil entre le sacerdoce, le stratège et le producteur : la spiritualité transcendante du "troisième degré" inspire le "second degré" dont la vision stratégique et rationnelle canalise et dirige, organise et structure l'énergie vitale et pulsionnelle du "premier degré"

Et Malraux de dérouler sa pensée : "Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera". L'ensauvagement auquel nous assistons correspond en fait à la décomposition d'une civilisation qui, faute d'avoir trouver sa valeur fondamentale, est tombée sous l'emprise de la valeur marchande. Soyons réalistes : les hypermarchés sont nos temples et les voitures sont nos tombeaux mécaniques.

La compréhension du processus de décivilisation et l'ensauvagement qui en découle, nécessite de dépasser les passions politiques comme les explications réductrices et fragmentaires des sciences sociales qui tendent à occulter l'essentiel, à savoir une dimension métaphysique évoquée en ces termes par ce poète visionnaire que fut  Antonin Artaud  :

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

A partir des intuitions du poète, osons une définition : l'ensauvagement est, sous forme de violence, le retour de la vie refoulée par l'emprise de l'abstraction sur nos existences modernes. Une approche parfaitement irréductible aux analyses et aux données des sciences sociales et à leurs méthodologies abstraites.

Sagesse et Sauvagerie


"Ecologie extérieure sans écologie intérieure est une illusion"

Dans une spirale infernale qui associe effondrement écologique et ensauvagement social, nos sociétés se transforment ainsi en une jungle sans foi ni loi autre que celle du plus fort et du profit. Chacun peut devenir à tout moment la proie isolée de cette spirale infernale aux multiples visages et tentacules. Il existe une seule façon de se libérer de ce vortex mortifère : participer à la dynamique de la spirale évolutive pour accéder à un stade de développement supérieur où se révèlent l’harmonie et l’interdépendance entre les mondes intérieurs et extérieurs. 

Selon Denys Rinpoché : « écologie extérieure sans écologie intérieure est une illusion… Intérieur et extérieur sont interdépendants. Sans un changement intérieur de mentalité et de relation, vouloir un changement extérieur est illusoire. Nous projetons nos comportements dans le monde et aussi longtemps que notre fonctionnement interne est fondé sur l'égoïsme, l'avidité et ses passions, nous ne ferons que reproduire, dans notre environnement externe, les mêmes schémas vampiriques, captatifs et destructeurs, les mêmes schémas de violence, et d'agression. L'action sur le monde, sur l'environnement, et l'action sur soi, en son for intérieur sont inséparables. Développer l'harmonie intérieure, ce que l'on nomme quelquefois le chemin spirituel ou mieux, l'approche de la vie sacrée. » Écologie et vie sacrée 

A cette interdépendance entre les mondes intérieurs et extérieurs correspond aussi celle entre les mondes supérieurs et inférieurs. Le mouvement de l'évolution est simultanément créateur et destructeur : à chaque vague évolutive, le dévoilement d'un ordre supérieur - à la complexité plus grande - s'accompagne toujours de la trans-formation à la fois intégratrice et destructrice de l'ordre ancien. Intégratrice parce qu'une partie de l'ordre ancien peut être redimensionnée dans un champ de plus grande complexité. Destructrice parce qu'une autre partie, non intégrable dans le stade suivant, est déstructurée dans une sorte de chaos à partir duquel pourront s'élaborer de nouvelles formes. Ce processus de conservation-destruction est défini par le célèbre concept de l'Aufhebung chez Hegel.

C'est ainsi que la dynamique de l'évolution met l'humanité en tension entre émergence et effondrement: émergence d'un champ supérieur de conscience/énergie et effondrement dans un champ de désorganisation violente. C'est donc à chacun d'entre nous de faire le choix personnel entre la dimension créatrice d'une spirale évolutive et la dimension destructrice d'une spirale infernale ou, pour le dire plus simplement, entre sagesse et sauvagerie, invention et inversion.

La sagesse c'est une sauvagerie domptée et rédemptée, transmuée et transformée pas un long processus d'éducation intellectuelle et d'initiation psycho-spirituelle. Celui qui n'est pas assez inspiré pour se laisser guider par le mouvement évolutif en cours a toutes les chances de se faire aspirer par le mouvement  inverse et destructeur qui est son anti-pôle complémentaire.

Cette tension entre force destructrice et élan créateur a été mis en lumière par la célèbre formule d'Holderlin,  « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». C’est ainsi que là où croît l’effondrement croît aussi, pour certains, la prise de conscience de la finitude humaine, de la limitation des ressources naturelles et d’une nécessaire sobriété qui leur correspond. C’est ainsi que là où croît l’ensauvagement croît aussi, pour certains, une sagesse qui libère de l’impulsivité et du goût pervers pour la destruction en suivant un chemin de compassion et d’empathie envers tous les hommes, les êtres vivants et au-delà.

Vacuité 


"La contemplation directe de la vérité absolue 
transcende tout concept intellectuel, 
toute dualité entre sujet et objet."
 
C'est ainsi que là où croît le processus de décivilisation, croît aussi, pour certains, les prémices d'une nouvelle civilisation. C'est ce que l'on peut observer en période estivale à travers deux manières de voyager. La première consiste à se projeter dans l'espace-temps avec le risque de s'y perdre en étant emporté hors de soi dans une quête addictive qui consiste à aller toujours plus loin pour mieux se fuir soi-même. 

Par contre, ceux qui participent à la spirale évolutive effectue un voyage intérieur à travers un retour aux sources de l'essentiel. Ces voyageurs immobiles profiteront donc du temps des vacances et des bienheureuses limites imposées à notre agitation névrotique par la crise sanitaire  pour effectuer un voyage initiatique vers cet Orient intérieur qui libère des limites de l'égo et des illusions du mental.

Un tel voyage prend l'aspect d'une méditation qui nous rapproche progressivement de cette expérience de la Vacuité où la non-dualité se révèle dans la Présence d’Esprit. Habitué à vivre sous l’emprise des formes et de l’égo, du mental et de la dualité, la conscience occidentale a beaucoup de mal à percevoir ce que peut être la Vacuité. 

La vacuité n'est ni le néant ni un espace vide distinct des phénomènes ou extérieur à eux. C'est la nature même des phénomènes. Et c'est pour cela qu'un texte fondamental du bouddhisme, le Soûtra du Cœur, dit : "La vacuité est forme et la forme est vacuité". D'un point de vue absolu, le monde n'a pas d'existence réelle ou concrète. Donc, l'aspect relatif, c'est le monde phénoménal, et l'aspect absolu, c'est la vacuité.… Les phénomènes surgissent d'un processus d'interdépendance de causes et de conditions, mais rien n'existe en soi ni par soi. La contemplation directe de la vérité absolue transcende tout concept intellectuel, toute dualité entre sujet et objet. Le Moine et le Philosophe, Matthieu Ricard, Jean-François Revel

La vacuité est le vide d’illusions, l’interdépendance ou le double non-soi, c’est-à-dire, l’absence de soi autonome, indépendant, dans la personne, le sujet, et dans les objets, toutes les expériences. Les sois, entités du sujet ou des objets, sont des illusions émergeant dans l’interaction des douze facteurs interdépendants. La vacuité se dit aussi comme l’absence de nature propre de tout phénomène, sujet ou objet. C’est encore le vide de dualité qui est plénitude de la réalité éveillée, l’ainsité. Glossaire Rimay

Non Agir



"Le "Non Agir" c'est tout le contraire de ne rien faire,
c'est arrêter de s'agiter pour ne faire que l'essentiel."

Nous avons bien conscience que de telles formulations peuvent apparaître complexes et ésotériques pour des esprits non préparés. Elles font référence à des pratiques méditatives et à un corpus de connaissances très élaborées, transmis de maîtres à disciples depuis des centaines, voire plus de deux milles ans pour les plus anciennes lignées. L'expérience de la Vacuité est irréductible à une définition et à une compréhension intellectuelles comme nous y inviterait l'abstraction de la culture occidentale. De par sa nature même, elle échappe à toute forme de saisie conceptuelle fondée sur la représentation et la dualité. Les lecteurs qui voudraient s'imprégner de cette réalité fondamentale peuvent se référer aux quelques liens proposés dans la rubrique Ressources.

C'est dans l'expérience intérieure, à travers un voyage immobile, que se dévoile la Vacuité. Le voyageur immobile n'a pas besoin de se projeter dans l'espace-temps pour se dépayser ou pour se fuir. Il n'a pas besoin d'aller chercher à l'extérieur de lui l'infini qui l'habite et l'altérité qui le transcende. S'il est connecté à une présence d'esprit à la fois vivante et créatrice, il attirera à lui-de manière magnétique les éléments de complémentarité dont il aura besoin pour aller plus loin dans sa quête. Le voyage viendra alors à lui, sous la forme de situations ou de personnes qui apporteront avec eux des expériences et des informations dont il pourra effectuer la synthèse à partir du champ d'intériorité qui est le sien.

Profitons donc de ces temps de confinement et des limitations bienvenues qu'il opère pour découvrir les vertus de ce que le Taoïsme nomme le "Non Agir" qui est dans le domaine du comportement ce que la Vacuité est dans celui de l'esprit. "Non Agir" c'est tout le contraire de ne rien faire, c'est arrêter de s'agiter pour ne faire que l'essentiel. "Non Agir" c'est dépasser l'activisme illusoire de l'égo, fondé sur l'esprit de séparation, pour devenir un canal transparent à travers lequel peut opérer la puissance créatrice d'un Kosmos en évolution. Irréductible à l'univers physique, ce Kosmos correspond à l'ensemble des dimensions visibles et invisibles qui participent d'une même unité fondamentale.

Cette perspective sacrée du "Non Agir" et de la Vacuité anime l'Esprit de Vacance et lui donne une profondeur métaphysique qui permet une critique radicale de l'égomanie sans laquelle aucune "sortie de l'économie" n'est pensable ni possible. L'activisme forcenée de l'égo s'explique par le fait que ses actions, sanctionnées par les critères abstraits de la valeur marchande, représentent le miroir valorisant de son narcissisme infantile. Or, comme nous l'avons analysé dans un précédent billet intitulé Auto-destruction ou développement intégral, l'égomanie comme mode de subjectivation et l'économie comme médiation sociale sont les deux faces, intérieures et extérieures, d'un même système qui doit aujourd'hui être dépassé.

On ne pourra "sortir de l'économie" sans se libérer de l'égomanie et on ne pourrait se libérer de celle-ci sans développer en soi l'Esprit de Vacance. Celui-ci permet de dépasser l'égo et son activisme pathologique pour cheminer sur la voie d'une sagesse qui mène progressivement, pour ceux qui s'y engagent, à l'expérience non-duelle de la Vacuité.

Ressources 

Le vingt et unième siècle commence maintenant  Jérôme Baschet. La voie du jaguar

Le Manifeste contre le travail  Groupe Krisis - Éditions Crise et Critique - Le 28/08/20, réédition augmentée d'un classique de la critique du travail. A ne manquer sous aucune prétexte ! 

Crise, Champagne et bain de sang  par le collectif Jaggernaut - site Critique de la Valeur

Le Moine et le Philosophe  Jean-François Revel, Matthieu Ricard, 1997. Nil Éditions

Écologie et Vie sacrée  Entretien avec Denys Rinpoché. 

Śūnyatā désigne dans le bouddhisme la « vacuité ultime des réalités intrinsèques ». Wikipédia 

Vacuité dans le Glossaire Rimay. Buddha Wiki 

Buddha Wiki  Une source d'information pour l'étude et la transmission du Dharma. 

Rimay Communauté Shanga Rimay International 

Site You Tube de la Buddha University La Buddha University offre à toute personne motivée la possibilité d’étudier et de pratiquer les enseignements multi millénaires du Bouddha dans une expression contemporaine. 

Dans Le Journal Intégral

Devoir de Vacance : un résumé des six premiers billets de la série l'Esprit de Vacance. L'esprit de vacance (7) : Contre le travail -  (8) Travail fétiche - (9) Ne travaillez jamais. 1 - (10) Ne travaillez jamais. 2 - (11) Ne travaillez jamais. 3