jeudi 4 juin 2020

Les Deux Couronnes


Le temps est venu d'appréhender l'ensemble des crises écologiques, climatiques, sociales, économiques et sanitaires comme une seule et même crise : une crise de l'excès. Nicolas Hulot


En mémoire de Daniel C.
cet amoureux des livres
qui vient de nous quitter
pour rejoindre la grande
Bibliothèque des Dieux.

Ce billet s'inscrit dans la continuité des trois précédents et forme avec eux un ensemble qui pourrait s'intituler modestement "La Tétralogie du Covid." Ce texte doit être interprété dans le contexte d'une réflexion menée depuis dix ans dans Le Journal Intégral. Le mieux serait de lire ces quatre billets dans cet ordre pour suivre la progression de notre réflexion concernant la "pandémie" actuelle : L'économie ou la vie - L’Art de la Conversion - Autodestruction ou développement intégral.

Comme un junkie
dans une crise d'angoisse
court chez son dealer 
après une tentative de sevrage.

Comme un poivrot
retourne au bistrot 
après une énième cure 
de désintox.

Après un confinement généralisé
nous retournons 
à nos anciennes addictions
sans s'être réveillés
de ce cauchemar climatisé 
où se déroulent nos vies de drogués
à l'économie et à ses catégories :
  production et consommation
technique  et croissance
travail et divertissement.

Le déconfinement fut marqué 
par les processions marchandes 
devant les magasins 
où des foules en liesse 
venaient adorer 
Sainte Zara
et Saint MacDo
en priant ensemble
 Saint Pour Cent de Remise. 

Effrayées par une liberté
qu'elles ont côtoyé de si près, 
les foules regagnent
les magasins, transports,
ateliers, bureaux, usines 
comme les poules, 
- effrayées par le renard -
regagnent leur poulailler.

Elles avaient le choix entre
L'Economie ou la Vie.
C'est l'économie
qui les a choisi.

Sans nous en apercevoir, 
nous vivons le temps 
du retour à l’anormal, 
où nous abandonnons
en toute bonne conscience, 
- tels des chiens dans la forêt -
les bonnes résolutions,
les idéaux et les projets
que nous avions envisagés
pour le "monde d'après".

Toutes ces visions d'avenir
inspirées par la peur
et la proximité
de la mort
voilà qu'elles
 s'évanouissent
dans un lâche soulagement
comme les promesses de sobriété
d'un alcoolique devant le zinc.

Comme l'avait prédit
Michel Houellebecq,
le "monde d'après"
est devenu pire
que le "monde d'avant".

Si nous n'osons pas
nous émanciper
 du système
qui nous aliène,
il se régénère,
alimenté par l'énergie
que nous avons mobilisé
pour tenter de nous en libérer
sans succès.

Comme les liens
se resserrent
sur le corps de celui
qui cherche
à s'en délivrer.

Comme on s'enfonce
dans les sables mouvants
en se débattant
pour s'en dégager.

Comme l'addiction revient,
toujours plus forte
après une période
de sevrage.

Il faut les voir
les toxicos de l'économie
confinés dans leurs certitudes,
fiers de leur servitude
portée comme un drapeau,
défilant  devant
le troupeau
de leurs habitudes.
 
C'est ainsi qu'ils reprennent
leur vie de somnambules 
pour regagner le terrier 
qui leur sert d’existence.

Totalement
dépendants
d'un système
qui les infantilise,
ils croient 
inventer le récit
de leur propre vie
alors qu'il ne font
que répéter le rôle
que ce système
leur a appris.

Quiconque possède encore 
une once de sensibilité 
non annexée
sur le cours de la marchandise, 
ne peut qu’être révulsé 
par le spectacle de ces hamsters
- à la fois anxieux et conformes -
qui ne cessent de faire tourner 
la roue de l’économie 
jusqu’à épuisement 
de leur force intérieure. 


Cette roue est au centre 
d’une mécanique
où tous les rouages 
de l'exploitation, 
de l'aliénation 
et du divertissement
s’engrènent
les uns dans les autres 
dans une précision d’horloger 
broyant au passage 
toute singularité, 
toute élan spirituel 
et toute trace d’humanité.

Marx définissait
la valeur marchande
comme un
 "sujet automate"
 parce qu'elle vide
toute expérience concrète
de sa substance vivante
en imposant
le fétichisme 
de la marchandise
à travers
cet équivalent général,
abstrait et universel
qu'est l'argent. 

"Nous n’y pouvons rien"
marmonne le chœur
laborieux des hamsters. 

"C'est ainsi que le monde
 tourne depuis toujours
et rien ne pourra le changer.
Il faut suivre le mouvement
sous peine d'être distancés."

De tout temps et en tous lieux,
la résignation chante et marche 
en cadences infernales 
l’éternel refrain du mouvement
pour ne pas avoir à changer.

L’inertie est abyssale, 
c’est d’ailleurs à cela 
qu’on la reconnaît. 
A cet appel du vide 
où se dissolvent 
toutes formes de conscience, 
d'exigence et d’intensité. 

Produire pour consommer 
et consommer pour produire. 

Travailler
pour acheter une voiture 
qui permet d’aller au travail.

On perd sa vie
à la gagner
avant de se divertir
à en perdre la tête.

Quand la vie
 n'a plus de sens
on vend la sienne
- ce qui l'en reste -
contre un salaire de misère.

Et malheur à celui qui
ne trouve pas preneur !

Condamné
à être absent
aux noces barbares
de la marchandise
et du spectacle.

Les hamsters
 croient avancer 
sur le droit chemin
du progrès 
alors même
qu’ils tournent en rond
dans un cercle vicieux.

Le premier
des cercles de l'enfer
 initie la spirale infernale 
d'une dynamique régressive 
qui conduit
de manière inéluctable 
à l’effondrement.

Effondrement
psychique et moral,
culturel et spirituel.

Effondrement
écologique et social,
économique et financier.

Même s’ils l’ignorent encore,
les hamsters
sont déjà morts,
tels des zombies
faisant semblant de vivre 
pour ne pas avoir à faire 
le deuil de leur humanité.


Le consumérisme 
porte bien son nom 
puisque consommer
sans autre but
que de faire tourner
 la roue de l'économie
 c'est consumer
toutes les ressources 
de notre milieu d’évolution
jusqu'à leur épuisement total.

Tout était déjà écrit
mais plus personne
ne savait lire.

Depuis longtemps
les mots avaient déserté
l'horizon du sens

Qui donc
a vu dans la pandémie 
un signe des temps 
destiné à nous alerter 
sur ce qui nous attend 
si nous attendons trop 
pour relever la tête 
en direction de l'essentiel ? 

Qui donc
a su véritablement 
saisir l’occasion 
offerte par le virus
couronné
pour prendre
une distance sociale
avec cet engrenage infernal
afin de ceindre la couronne
d'une souveraineté retrouvée ?


Qui donc
a su profiter 
de ce moment particulier
pour maîtriser cet
qui remet à l’endroit 
un monde marchand 
cul par-dessus tête ? 

Pour observer
sa propre existence 
d'un regard profond
et bienveillant.

Pour accueillir
en soi
une présence
irréductible. 

Pour se fondre
dans le silence
qui nappait
le cœur des villes
d'une innocence retrouvée.

Pour entretenir
avec sa vie 
une complicité
amoureuse.

Quelques-uns
 ont eu
la force et le courage
de s'extraire de la roue
où les hamsters
sont condamnés
à la course au profit.

 Ces destinées
singulières et inspirées
vont à contre-courant.

 Elles forgent
dans l'épreuve
la force de résister.
 
L'expérience
sensible et partagée
 du confinement
leur a permis
de comprendre
 la terrifiante absurdité
d'une vie asservie
à l'économie.

Dans la simplicité
d’une évidence retrouvée,
elles sont sorties
du cercle bestial 
où les vivants sont sacrifiés
sur l'autel
du fétichisme marchand.

Elles ont découvert un secret :
la véritable pandémie
c'est l'économie
et la "valeur" est
un virus mortel
dont l'abstraction détruit
ces organismes
vivants et fragiles
que sont
les communautés humaines
et leurs écosystèmes.

On reconnaît
ces sages
au bandeau
qu'ils portent sur la tête
comme une couronne,
symbole
d'une souveraineté
 inaliénable.

Dans la tradition indienne,
Sahasrara,
le "Chakra Couronne",
au-dessus du crâne
et au-delà de l'égo,
ouvre sur l'immensité.


Dans la Table d’émeraude
d'Hermès Trismégiste,
il est écrit :
"Ce qui est en bas 
est comme 
ce qui est en haut 
et ce qui est en haut 
est comme 
ce qui est en bas
pour l'accomplissement 
des merveilles 
d'une chose unique."

Ainsi
entrent en résonance
la couronne virale
(Corona Virus)
messagère
de l'infiniment petit
et la couronne vibrale
(Chakra Coronal)
qui ouvre sur
 l'infiniment grand.

Comprenne qui pourra
et pourra celui qui  a vécu
la crise sanitaire 
comme
une crise salutaire.

Et sa vie
ne sera plus
jamais la même
car il a appris à faire 
clairement la différence
entre aliénation et libération. 

Être aliéné 
c’est devenir étranger 
à soi-même.

Se libérer
c’est se considérer
soi-même 
comme un étranger 
pour aller à la rencontre 
de cet Autre
que l'on est
dans la présence
à la fois essentielle
et fondamentale
de la non-dualité.

(Chakra Coronal)

Ensemble, 
ces destinées singulières
 inventent un autre possible 
dans l'énergie conviviale 
d’un imaginaire connecté
à l'évolution créatrice.

Loin,
très loin
de cette compétition
mortifère
 où chacun
cherche à devenir 
l’employé du Moi
 au lieu de se mettre 
au service du Soi 
qui le transcende.

La pandémie virale
nous a appris 
à respecter
une distanciation physique. 

Pour endiguer
la pandémie vibrale
des illusions
toutes les formes de spiritualité
nous enseignent
le geste barrière le plus efficace  :
la distanciation métaphysique 
avec cette conscience de séparation 
que l'on nomme l’ego. 

Cet au-delà de l'égo 
est un lieu sacré
où se réinvente 
 l'art des limites.

C'est à partir de ce lieu
que se révèle
la continuité 
organique et systémique
entre l'économie et l'égomanie.

On ne peut sortir
du cercle infernal
 de l'économie
qu'en dépassant
 l'identification à l'égo
à travers
une expérience
spirituelle.

Seuls,
ceux qui ont entrepris
ce voyage initiatique
pourront transformer
les sociétés marchandes
en communautés vivantes
sous le sceau
d'une abondante sobriété.

Dans le prochain stade
 du développement humain
ces communautés
deviendront
des lieux communs
où seront célébrées
 les noces alchimiques
de la présence et du mystère.
.

Ressources 

Un certain nombre de concepts proposés dans ce texte comme la "valeur", la "sortie de l'économie", l'égomanie, le "fétichisme de la marchandise", la "spirale infernale" et d'autres font référence à un ensemble d'intuitions, d'analyses et de réflexions proposées dans Le Journal Intégral depuis dix ans.

Par exemple : Critique de la valeur - Le Fétichisme de la Marchandise - Sortir de l'économie - Vers une Synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

On peut se référer aux cinq sommaires où sont répertoriés tous les billets parus dans le Journal Intégral de 2000 à 2010 : Sommaire1 (2010)  et suivants.

Le couronnement de Charles Esenstien. Traduction de Marianne Souliez

mardi 12 mai 2020

Autodestruction ou Développement Intégral


Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. Walter Benjamin


Dans notre avant-dernier billet, daté du 7 Avril et intitulé L'économie ou la Vie, nous faisions le constat suivant : la pandémie actuelle rend visible cette alternative entre la vie et l’économie qui a nourri les réflexions d’une lignée de penseurs radicaux depuis plus de deux siècles et plus particulièrement depuis ces dernière décennies où le capitalisme, devenu hégémonique, a développé tout son potentiel destructeur des milieux naturels et humains. Comme le dit l’auteur du Monologue du Virus : « L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. » 

A cet état de fait, les individus les plus créatifs réagissent par un coup d’état d’esprit qui s’exprime à travers un mot d’ordre : sortir de l’économie. Cette insurrection des consciences vise à inventer des formes de relations sociales qui ne soient pas médiatisées par les catégories du capitalisme : la valeur, la marchandise, l’argent, le travail. Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, cette sortie de l’économie passe par un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain qui implique une transformation systémique de la conscience, de la culture et de la société. 

La sortie de l'économie ne pourra donc s'effectuer sans une évolution de la conscience à laquelle nous nous intéresserons dans ce billet à partir d'un texte de Gary Zemp, membre de "Politique Intégrale", un parti politique suisse et novateur déjà évoqué à plusieurs reprises dans ce blog. A l’alternative entre la vie et l’économie sur le plan social correspond une autre alternative sur le plan de la conscience et de la subjectivité, évoquée en ces termes dans cet article écrit en Juin 2019 et intitulé Auto-destruction ou développement intégral

« L’humanité se trouve devant un choix existentiel : ou elle persiste sur la voie de l’autodestruction tracée par le modernisme capitaliste ou elle se décide pour la voie intégrale, créative et constructive, une voie de développement personnel et social de la conscience. » Avant de proposer ce texte nous partagerons quelques analyses sur la crise sanitaire actuelle, symptomatique du processus d'autodestruction évoqué par l'auteur, et nous ferons une rapide présentation du "Parti Intégral" dont il est membre.

Un signe des temps


On oublie bien trop souvent que l'information, dans son sens étymologique (in-formare), consiste à donner forme à des données en les reliant entre elles afin de produire un sens qui soit intelligible. C'est cela l'intelligence (inter-legere) : lier ensemble des données qui semblent, en apparence, séparées et parfois même contradictoires. Rendre un évènement intelligible c'est donc l'intégrer dans une compréhension globale où réside son sens véritable. C'est ainsi qu'aujourd'hui, faire preuve d'intelligence c'est s'arracher à la fascination hypnotique et à la panique émotionnelle suscitées par la pandémie pour considérer celle-ci comme un signe des temps. 

Dans cette perspective, la crise sanitaire que nous traversons apparaît comme l'expression d'un déséquilibre global qui mène de manière inexorable notre civilisation malade sur la voie d'un effondrement évoquée par la collapsologie. Dans un article intitulé La peste et la colère, Charle Reeve écrit à propos de la pandémie: " Il serait probablement juste de dire que nous vivons une première secousse qui annonce d'autres à venir dans un processus d'effondrement général d'une société organisée à but de profit destructeur."

Délire d'un prophète de malheur ou intuition partagée ? Selon une récente étude de  l'institut Jean Jaurès sur la sensibilité des différents pays à l'effondrement, parue le 10 février dernier, 65% des français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle "la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir" (La France, patrie de la collapsologie).

Les "élites" - c'est ainsi que se nomment eux-mêmes les dominants - se gaussent d'un tel "catastrophisme", l'imputant au pessimisme traditionnel des français et à leur passions tristes, sans se rendre compte que la conscience collective perçoit de manière intuitive la fin d'un monde dont ces mêmes "élites" sont les garants. La crise sanitaire actuelle vient confirmer de manière dramatique cette intuition partagée. Publié le 6 Mai dans Le Monde et intitulée "Non à un retour à la normale", une tribune initiée par Aurélien Barrau et Juliette Binoche, signée par nombre d'artistes, de savants et d'intellectuels se fait l'écho de cette prise de conscience collective :

« La pandémie de Covid-19 est une tragédie. Cette crise, pourtant, a la vertu de nous inviter à faire face aux questions essentielles. Le bilan est simple : les "ajustements" ne suffisent plus, le problème est systémique. La catastrophe écologique en cours relève d'une "méta-crise" : l'extinction massive de la vie sur Terre ne fait plus aucun doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. A la différence d'une pandémie, aussi grave soit-elle, il s'agit d'un effondrement global dont les conséquences seront sans commune mesure. Nous appelons donc solennellement les dirigeants et les citoyens à s'extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte des objectifs, des valeurs et des économies... La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage. Elle n'aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes ? C'est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence."

Dans un récent article, le philosophe italien Giogio Agamben décrit précisément le processus de destruction, au cœur du techno-capitalisme, qui est à l'origine de cet effondrement : " Selon le grand scientifique hollandais Ludwig Bolk, l'espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des processus naturels d'adaptation au milieu, qui viennent à être remplacés par une croissance hypertrophiée des dispositifs technologiques pour adapter le milieu à l'humain. Quand ce processus dépasse une certaine limite, il atteint le point où il devient contre-productif et se transforme en destruction de l'espèce." (Nouvelles réflexions)

Économie et Egomanie

Une des origines de ce processus de destruction et d'auto-destruction serait l’égomanie selon Gary Zemp. Cette forme de manie délirante s'empare de l'égo quand celui-ci cherche à s'affirmer et à se pérenniser à travers une volonté de domination sur son milieu d'évolution, humain et naturel. Cette volonté de domination est progressivement instrumentalisée par une toute puissance infantile qui libère des pulsions archaïques d’emprise et de prédation. Qu’il soit humain ou naturel, l’autre est ainsi réduit à un moyen destiné à satisfaire ces fantasmes infantiles d'omnipotence et d'omniscience qui trouvent leurs traductions contemporaines dans le techno-capitalisme.

Cette tendance pathologique de l’égo est à la fois cause et effet d'une vision du monde propre à la modernité : l'économie. (P.S : L'économie est ce pseudonyme que se donne le capitalisme quand il cherche à passer inaperçu, en voyageant incognito, pour euphémiser sa violence fondamentale). Fondée sur la maximisation des intérêts égoïstes, l'économie, loin d'être un phénomène transhistorique, est une construction idéologique liée à l'époque moderne débutant vers la Renaissance et fondée sur la trinité : raison, individu, progrès. Ou pour le dire synthétiquement, tel Michel Maffesoli définissant la modernité comme " émergence d'un individualisme épistémologique et ce grâce à un rationalisme généralisé au profit d'un progressisme salvateur".

Comme expression de l'individualisme méthodologique, l'économie est une vision du monde corrélée au contexte historique et socio-culturel de la modernité. Car comme le dit le célèbre anthropologue Marshall Salins : " Dans les sociétés traditionnelles, structuralement, l'économie n'existe pas". Ce qui existe dans ces sociétés pré-modernes, c'est une activité productive totalement intégrée aux codes sociaux, culturels et symboliques qui régissent l'organisation de la vie collective.

En se délivrant de la tutelle des dieux et du sacré qu'ils incarnaient, la modernité érige une nouvelle forme de divinité à travers l'individu qui peut ainsi laisser libre cours à son égomanie. Inspirée par celle-ci, l'économie étend à la vie sociale l'empire abstrait de la séparation avec pour conséquence une compétition généralisées, une marchandisation fondée sur cet équivalent général qu'est l'argent et l'enrôlement de tous dans l'armée du Travail, devenu valeur cardinale de la réalisation individuelle. Formée par l'Individu, l'Argent et le Travail, la trinité capitaliste tend à éradiquer les valeurs humanistes et le sens du commun en provoquant la destruction inéluctable des milieux naturels et sociaux. L'égomanie comme mode de subjectivation et l'économie comme organisation sociale sont ainsi liés de manière organique et systémique. 

Ce rapport entre économie et égomanie est au cœur des deux billets intitulés Une régression anthropologique que nous avons consacré au livre d’Anselm Jappe : La société autophage. Capitalisme, démesure et auto-destruction. Dans cet ouvrage fondamental, l’auteur analyse le paradigme "fétichiste-narcissique" fondé sur la relation organique qui se noue entre fétichisme de la marchandise et subjectivité narcissique.

Cette relation ainsi décrite par Romaric Godin : « L’indifférence et la cruauté du capitalisme, obsédé par la valeur quantitative plutôt que par le monde réel, se retrouvent en miroir dans l’indifférence et la cruauté du narcissique pour autrui. In fine, l’individu, soumis à cette pulsion de mort du capitalisme, finit par entrer dans un processus de ressentiment et d’autodestruction »

Fétichisme de la marchandise et narcissisme apparaissent dès lors comme les deux faces - l'une extérieure (l'économie) et l'autre intérieure (l'égomanie) - d'une même valeur marchande qualifiée par Marx de "sujet automate". L’hégémonie de ce "sujet automate", qui régit toute la société, fait entrer l'humanité dans cette nouvelle ère géologique que d'aucuns ont nommé le Capitalocène. Marquée notamment par  une destruction des écosystèmes naturels et des cultures humaines, l'entrée dans cette nouvelle ère est à l'origine d'une crise de civilisation qui ressemble beaucoup à ce que Satprem nomme une crise évolutive.

Une conversion intérieure

Garants et gardiens du système techno-capitaliste, les "élites" auto-proclamées feront tout ce qui en leur pouvoir - médiatique, politique, financier, policier, juridique - pour continuer à imposer leur récit dominant du "business as usual" malgré un processus d'effondrement qui s'avère de plus en plus visible. Car il s'agit pour elles de maintenir le plus longtemps possible la survie d'un monde agonisant afin de protéger les institutions et le chaos qui assurent leur domination. Et parce que cette survie est impossible à long terme, elles feront tout pour conduire l'ensemble de la société dans leur démarche suicidaire !...

Mais la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Le seul moyen d'éviter cette spirale infernale, c'est de participer, d'une manière active et inspirée, à un spirale évolutionnaire qui pourrait mener à un nouveau stade du développement humain. L'identité substantielle entre économie et égomanie étant établie, "sortir de l’économie" c'est donc  dépasser le stade infantile de l’égomanie en opérant une forme de conversion intérieure qui permet de passer selon Gary Zemp de l’homme formaté par la modernité capitaliste à ce qu'il nomme l’homme intégral.

Nous évoquions dans notre dernier billet cet Art de la Conversion qui, en nous libérant de l’identification maniaque de la conscience à un égo prédateur, permet un retour aux sources vivifiantes de l"esprit et à des formes de communautés fondées sur une intelligence collective. Cette conversion est fondamentale car il ne peut y avoir de transformation sociale sans un saut évolutif au-delà de cette conscience de séparation qu'est l'égo.

Politique Intégrale


Réuni par un intérêt commun pour une vision intégrale, un groupe des citoyens suisses a créé en novembre 2007 une association intitulée "Politique Intégrale". Ces fondateurs avaient conscience que la politique actuelle, s’appuyant uniquement sur les dimensions matérielles et intellectuelles, ne pouvait plus répondre aux besoins de nos contemporains. En 2011, cette association s’est transformée en un parti politique qui propose un programme et des candidats à diverses élections.

La vision de "Politique Intégrale" est inspirée par la théorie du poète et philosophe allemand Jean Gebser selon laquelle la conscience humaine a traversé différentes étapes au cours de son évolution, chacune constituée d’une "structure" différente. C’est ainsi que Gebser a proposé une cartographie des divers stades évolutifs de la conscience - à la fois individuelle et collective - de la structure "archaïque" à la structure "intégrale" en passant par les structures "magique" "mythique" et "mentale". 

Ces structures ne s’annulent pas lorsque l’on passe de l’une à l’autre dans la mesure où celles qui préexistent sont intégrées au nouveau stade de développement. Le philosophe américain Ken Wilber a repris les travaux de Gebser en popularisant cette cartographie des stades de développement qui permet d'interpréter en partie la crise systémique que nous vivons comme une crise évolutive fondée sur le passage du stade mental au stade intégral. (Une politique intégrale pour un temps nouveau). 

"Politique intégrale" procède d’une démarche originale qui vise un renouvellement fondamental de la culture et de la société sur la base d'un nouvel état de conscience. Selon cette approche novatrice, à contre-courant du matérialisme et de l'économicisme dominant, ce renouvellement peut s’effectuer à travers l’émergence d’une nouvelle forme de conscience qui agit de l’intérieur vers l’extérieur.  Inspirés par cette conscience émergente, un nombre de personnes de plus en plus important va imaginer et construire les structures extérieures - celles des institutions socio-politiques et des infrastructures technologiques -  qui lui correspondent. L'émergence de ces nouvelles structures favorisa, à son tour, la transformation des consciences. (Politique Intégrale)

"Politique Intégrale" repose sur une vision de l'homme qui considère comme complémentaires les dimensions physiques, émotionnelles, rationnelles et intuitives-spirituelles. Ces quatre domaines correspondent à des besoins spécifiques que l'être humain doit satisfaire pour vivre en sérénité. L'approche intégrale revalorise les besoins émotionnels et spirituels, mais ne néglige nullement les besoins matériels et intellectuels. Elle tend à relativiser l'attachement aux besoins matériels en les remettant simplement à leur juste place. Nous avons consacré trois billets à évoquer l'émergence de cette nouvelle culture politique.

Post-Capitalisme 

Du confinement aux utopies concrètes.
Il existe des différences notables entre les analyses politiques développées par Le Journal Intégral  et celles véhiculées par "Politique Intégrale" . "Politique Intégrale s'engage en faveur d'une économie au service de la vie où la créativité, la liberté et la coopération garantissent la justice sociale et le respect des équilibres écologiques".

Là où "Politique Intégrale" vise  à cette évolution positive du modèle économique, le Journal Intégral prône une "sortie de l'économie" comme modèle social hégémonique et destructeur. Ses analyses sont inspirées par une critique sociale radicale qui déconstruit rigoureusement les grandes catégories du capitalisme pour permettre l’émergence de nouvelles formes socio-politiques correspondant au développement de la conscience et de la culture. 

Cependant, par-delà ces différences, dues notamment à celles des cultures françaises (catholique) et suisses (protestante), Le Journal Intégral et "Politique Intégrale" sont des vaisseaux qui naviguent sur les mêmes eaux en mettant à jour une évidence fondamentale trop souvent ignorée par la philosophie politique moderne : on ne peut changer les structures sociales sans prendre en compte une évolution conjointe de la conscience et de la culture.  

Dans une perspective intégrale, conscience (subjectivité), culture (intersubjectivité) et société (objectivité des structures socio-politiques sous-tendues par des infrastructures technologiques et productives) sont des éléments complémentaires d’un même système dynamique en évolution. Se focaliser sur les transformations sociales sans prendre en compte l’évolution des subjectivités individuelles et des intersubjectivités culturelles est une faute qui, outre le fait qu’elle est à l’origine des totalitarismes du XXème siècle, conduit à de profondes désillusions.

Toute critique radicale qui ne serait pas en même temps intégrale tend à reconduire les apories d’une pensée progressiste fondée sur une anthropologie réductionniste. En s'affirmant à raison contre l'hégémonie religieuse, ce progressisme s'est peu à peu enfermé dans une approche matérialiste qui tend à nier toute spiritualité en réduisant l’être humain à son rôle social et en déniant ses aspirations au développement supérieur de la conscience qui s'exprime à travers l'expérience vécue du sacré et de transcendance. C'est ainsi que ce progressisme affirme le primat des infrastructures économiques sur les superstructures culturelles et spirituelles alors même qu'à une époque historique donnée toutes ces entités sont complémentaires comme autant d'expressions d'un même système global en évolution.

Cette approche matérialiste se révèle impuissante à imaginer ce qui fut au  cœur des plus grandes civilisations : un développement de la conscience au-delà de l'identification à l'égo. Un tel déni fait obstacle à l’émergence d’un nouveau stade du développement humain et à la création de formes sociales libérées de l'égomanie/économie. Cercle ô combien vicieux de ce progressisme - aussi daté que désenchanté - qui ne cesse de se plaindre des effets dont il chérit aveuglément les causes (Vers une Synthèse Évolutionnaire).

Une spirale évolutive

Modèle de la Spirale Dynamique
Comme l'écrit le sociologue Michel Mafessoli : " La flèche du temps progressiste, vecteur de la société parfaite à venir, apparaît de plus en plus désuète. C'est, pour le dire en termes imagés, la spirale qui lui succède. Ce que des esprits éclairés ont appelé la philosophie progressive. Progressivité valorisant un présent fondé sur le passé et garant du futur."

L'approche intégrale, notamment avec le modèle de la Spirale Dynamique, participe de cette pensée progressive. Dans la perspective de cette spirale évolutionnaire, l'individu devient le vecteur créatif d'une dynamique évolutive qui est la manifestation temporelle et immanente d'une transcendance spirituelle (De l'égo au Moi Unique). C'est pourquoi, loin de se  contenter d'une évasion nirvanique dans les essences célestes, une "spiritualité évolutionnaire" implique l'engagement de l'individu dans une démarche de développement intégral qui concerne à la fois la conscience, la culture et la société.

Nous conseillons donc à ceux qui sont intéressés par cette spiritualité évolutionnaire d’aller sur le site de Politique Intégrale où sont disponibles un certain nombre de textes théoriques et d’informations sur les pratiques et les stratégies de ce réseau suisse, pionnier dans l’élaboration d'une nouvelle culture politique adaptée aux défis de l'effondrement en cours. Par ailleurs, dans la rubrique Ressources à la fin de ce billet, un certain nombre de liens font référence aux réflexions de divers auteurs sur ce que pourrait être une politique intégrale.

Parmi ces réflexions, nous vous proposons donc ci-dessous la traduction française de deux textes complémentaires de Gary Zemp : "Du compromis à l'accomplissement" et "Autodestruction ou développement intégral". Nous avons conscience que la traduction française, parfois littérale, de ces textes allemands, peut être à l’origine de formulations quelque peu hermétiques pour ceux qui ne possèdent pas les références adéquates. Raison de plus pour être à l’écoute de sa propre intuition afin de dépasser ces difficultés en entrant en résonance avec l’esprit du texte.

Du compromis à l’accomplissement – Les tâches de la politique intégrale. 
Gary Zemp 

Dans son livre "Bewusstheit" (Conscience), Jürg Theiler guide ses lecteurs vers la prise de conscience intuitive que l’humain ne peut vivre le sens de sa vie que s’il confie la direction de tous les processus vitaux, la direction de l’intellect, de tout le système d’information psychique que nous sommes, à notre âme. Il nomme l’âme aussi l’intelligence empathique. Elle équivaut au quatrième niveau de vie que Politique Intégrale appelle le niveau intuitif-spirituel dans ses Fondements de politique intégrale.

Ce niveau travaille en réception, c’est-à-dire en mode d’accueil. Pour reconnaître ses désirs et fonctions, nous devons nous tourner vers l’intérieur et nous abandonner à lui. Il travaille en douceur et modestement, nous touche et nous rend conscients. Il est au service de la vie. 


Les trois autres niveaux, que nous avons en commun avec les mammifères, fonctionnent tout-à-fait autrement. Ceux-là aussi sont des systèmes d’intelligence et de besoins. Ainsi, l’intelligence physique, nommée "instinct", impose si nécessaire ses désirs avec une violence brute, pour assouvir par exemple des besoins de survie. L’"intelligence affective" n’hésite pas à assouvir ses désirs émotionnels et sociaux par la ruse et la contrainte, avec la tromperie et la duperie, avec le mensonge et la trahison. L’"intelligence rationnelle" se met volontiers au service de l’intelligence instinctive et/ou affective et aide ainsi à la réalisation de leurs désirs avec ses propriétés de manipulation, fragmentation, contrôle et d’accroissement de l’efficacité. Elle accorde son aide avec une indifférence totale. 

Ces trois systèmes d’intelligence poursuivent leurs désirs activement. Ils veulent s’imposer, ils veulent gagner, ils veulent posséder. Ils veulent consommer, avoir du succès et être admirés. Ils peuvent relier leurs aptitudes entre eux. Mais ils peuvent aussi se concurrencer. Laissés à eux-mêmes, ils sont destructeurs. Si nous, humains, confions la direction de notre vie à ces systèmes de besoins avides et insatiables, nous nous détruisons nous-mêmes.

Nous ne pouvons atteindre le but de notre vie, le sens de notre vie – vivre en bonne santé, intégraux et accomplis, que si nous reconnaissons de manière sûre et sans aucun doute notre âme, notre "intelligence empathique", l’"intelligence du cœur" intuitive, par une écoute dirigée vers l’intérieur et en mettant quotidiennement à sa disposition toutes nos ressources lui permettant d’assumer la direction de notre esprit, c’est-à-dire tout le système spirituel que nous sommes, avec sa modestie, son humilité, son art de servir exclusivement la vie. 

Seule l’âme, grâce à ses désirs doux, patients, véritables, créatifs, est à même de transformer les besoins destructifs du niveau de vie "animal" en besoins constructifs. Ce qui vaut pour des personnes individuelles est aussi valable pour notre société. Elle est caractérisée par le surnombre de groupes humains n’ayant pas encore reconnu leur âme et avec cela leur psyché. Ils vivent les besoins de leurs niveaux affectifs et instinctifs avec une grande indifférence, ce qui mène immanquablement vers la destruction. 

Jean Gebser
Quel pourrait être, en partant de ce point de vue, le but d’un petit groupe d’humains, qui s’est rassemblé sous l’appellation "Politique Intégrale" ? Sa première et la plus noble des tâches, incontestée, est celle d’apporter la plus grande contribution possible pour que nous trouvions, comme toujours plus de personnes, notre individualité, c’est-à-dire notre indivision, entièreté, intégralité, pour que toujours plus de personnes reconnaissent que l’humain est un esprit, un système spirituel qui se manifeste dans un corps et non pas un corps qui accumule des biens matériels avec des désirs instinctifs et émotionnels, équipé d’une compréhension indifférente, calculatrice. La conscience de notre intégralité nous rend, en tant qu’êtres vivants, humains, capables d’accomplir notre vie. 

Comment pourrait alors se formuler notre deuxième mission, que nous pourrions remplir en tant que collectivité, association, petite communauté face à la grande société humaine dans les communes, cantons, sur le plan national, oui, même face à la société globale ? 

Jürg Theiler nous en donne à nouveau la réponse dans son œuvre inimitable “Bewusstheit” (Conscience) : faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour « diminuer la violence et la contrainte, l’ignorance et la dépendance, le pouvoir et la prétention, la tromperie et la déception, le mensonge et l’escroquerie, la manipulation et le contrôle et pour instaurer l’amour, la beauté, la vérité, la bonté, la douceur, la tendresse, la modestie, la patience, le dévouement, la conscience, la santé et l’accomplissement.» Cela signifie, en d’autres termes, rien d’autre que servir la société en tant qu’âme, dans l’amour et la sincérité, en assumant la souffrance de l’humanité. 

Je sais qu’il s’agit d’une grande exigence. Cependant je suis au clair avec moi-même, que nous n’avons pas d’autre choix. L’intégralité ne permet pas de compromis. Ou bien nous faisons confiance à notre âme et servons la société en tant qu’âme avec P.I, ou bien nous contribuons à notre destruction et à la destruction de la société. Le temps des compromis est terminé. Accomplissement ou bien destruction. C’est cela, le choix. 

L’humanité a le choix : Autodestruction ou développement intégral. 
Gary Zemp 

L’humanité, tout au moins la sphère culturelle occidentale, se trouve devant un choix existentiel : ou elle persiste sur la voie de l’autodestruction tracée par le modernisme capitaliste ou elle se décide pour la voie intégrale, créative et constructive, une voie de développement personnel et social de la conscience. 


L’image de l’individu vue par le modernisme capitaliste 

Dans l’image de l’individu telle que le voit le modernisme capitaliste, l’être humain cherche son accomplissement dans le fait de posséder et de s’enrichir au travers de biens matériels, notamment de l’argent, et d’un amoncellement de puissance et de reconnaissance égocentrique. En tant que corps intelligent et rempli d’esprit mais éphémère, il aspire à des expériences spirituelles comme preuves de son immortalité. Les religions abrahamiques font subodorer à l’Homme l‘existence d’une âme immortelle. 

Pour la réalisation de ses désirs et besoins, il dispose des trois intelligences fondamentales : la première étant l’instinct, responsable de la survie physique sûre ; la seconde l’intelligence affective et émotionnelle, dont les impulsions veillent à un comportement social promouvant l’individu ; la troisième étant l’intelligence de la raison, dont le potentiel de logique, d’évaluation et de jugement est à disposition également des deux premières intelligences de base. 

La prestation probablement la plus créative de la raison est l’invention d’un centre opérationnel spirituel, d’un « moi » se considérant comme le centre vital et prenant le plus grand soin de lui-même. C’est précisément dans cet égocentrisme que sied le noyau de l’autodestruction incurable, vers lequel l’humanité avance avec discernement, ouverture et lucidité. 

Dans le monde politique, cette égomanie s’exprime dans toute l’Europe à l’instar de l’augmentation du populisme nationaliste, variante moderne de la culture tribale supposée depuis longtemps dépassée. Il y a 75 ans, la première telle expérience vécue par les nationaux-socialistes allemands s’est muée en un désastre auparavant inimaginable avec des millions de morts. 

L’orientation sur soi inévitable sur le chemin du modernisme capitaliste peut être relativisée par le choix d’une piste de développement intégrale et menée sur une voie constructive. 

L’image de l’Homme intégral 

L’image de l’Homme intégral part du fait que l’Homme est l’esprit ou la conscience dans son être. Son physique et son psychisme sont des manifestations de cet esprit, qui vivent des expériences humaines, évoluent et grandissent, deviennent plus conscients. L’être humain a un corps. Il n’est pas son corps. Il a un instinct. Il n’est pas son instinct. Il a des sentiments. Il n’est pas ses sentiments. Il a des pensées. Il n’est pas ses pensées. 

Sens et plénitude de la vie se situent dans la progression de la conscience et dans la reconnaissance grandissante du contexte global, de l’essence, de l’esprit unique non-dualiste, sans début ni fin. Cette unicité a moult noms. Dans notre culture, nous parlons de Dieu. Le Christ l’appelait Père : « Mon père et moi ne formons qu’un. » 

De la vie moderne à la vie intégrale 

Cette conception de l’Homme est manifestement un renversement de l’image de l’Homme du modernisme capitaliste, ayant pour conséquence des changements profonds dans la vie d‘un Homme moderne muant en un Homme intégral. Pour vivre ce retournement, diverses méthodes ont été développées au cours des trois derniers millénaires. Mais ce n’est pas le sujet en l’occurrence. 

L’une des possibilités est la prise de conscience, la reconnaissance et l’activation de la quatrième intelligence – l’intelligence souvent spirituelle et intuitive, appelée également intelligence empathique par la psychologie herméneutique. La littérature spirituelle emploie les termes de vigilance, conscience-miroir ou conscience-témoin étant donné que cette intelligence perçoit et atteste tout ce qui apparaît comme étant objectif et non-évalué. 

L’Homme a conscience des impulsions qui en résultent pour le physique et le psychisme et pour la communauté humaine uniquement lorsqu’il se rapproche de cette intelligence spirituelle en posture ouverte et suppliante. Celle-ci travaille donc de manière réceptive, sur stimuli orientés sur la réception. En d’autres termes, elle se fait prier. (Cette caractéristique est mise à profit par Politique Intégrale lors de la fixation de positions politiques intégrales avec la méthode dite d’intégralisation. Les visions politiques ou les images intégrales du futur sont demandées par l’intelligence spirituelle.) Ken Wilber recommande « de reposer dans le témoignage ». (Le Témoin par Ken Wilber)

Cette conscience du témoignage est esprit et donc jamais objet. Elle ne peut pas être vue. Elle est toujours sujet. Elle est ce qui voit, entend, ressent, perçoit, par exemple ce qui est en train de lire ces lignes. Elle est ce qu’est substantiellement l’Homme. Elle a accès à l’inconscient et au subconscient. Ses impulsions sont toujours constructives et créatives, utiles et vraies. Elle est la source d’empathie et d‘amour. (L'exercice du Témoin)

Le passage de l’Homme moderne à l’Homme intégral est réussi lorsque l’appréhension des intelligences est reportée consciemment sur cette intelligence spirituelle. En d’autres termes, lorsque les événements de la vie sont considérés de manière objective et attestés avec vigilance et que les impulsions constructives qui y sont inhérentes sont prises en considération lors de l’aménagement de la vie. 

L’intellect évaluateur, orienté vers le « moi », jugeant sans limites reprend ses fonctions seulement après la perception objective des événements par l’intelligence spirituelle et intuitive. L’Homme intégral considère alors le petit "moi" comme objet et relativise son importance sans discuter sa fonction en tant que centre opérationnel. L’Homme intégral organise ainsi sa vie de façon moins égocentrique et plus empathique. Politiquement parlant, une société intégrale se développera dans laquelle les semblables agiront attentivement par solidarité, utilité et reconnaissance. 

Ressources 

Du compromis à l’accomplissement. Les tâches de la politique intégrale. Gary Zemp. Politique Intégrale. 5/12/18. Ce texte n’apparaît plus sur les archives du site Politique Intégrale.


Politique Intégrale  Le site officiel du parti suisse

Pour les anglophones : An integral réponse to Covid 19  Brad Reynolds. Integral World

Livres




Voir les textes sélectionnés dans les libellés : Société post-capitaliste - Critique de la valeur - Théorie intégrale - Synthèse évolutionnaire

jeudi 23 avril 2020

L'Art de la Conversion


Le monde qui marchait sur la tête est en train de remettre ses idées à l'endroit. Coline Serreau


Ce n'est pas
parce qu'il marche
cul par-dessus tête
 que ce monde est fou.

C'est parce qu'il est fou
qu'il marche
cul par-dessus tête.

Ce monde nous rend tous fous. 
Fous de solitude, d’avidité et d’angoisse. 
Fous d’égoïsme, d’orgueil et d’oubli.

Marcher cul par-dessus tête
dans le champ de la conscience
c'est positionner l'égo
au-dessus de l'intuition spirituelle
pour asservir celle-ci
au lieu de la servir.

Marcher cul par-dessus tête
dans le champ de la culture
c'est mettre la raison
abstraite et analytique
au-dessus d'une vision
globale et synthétique
en imposant ainsi
une  science
sans conscience

Marcher cul par-dessus tête
dans le champ social
c'est placer la valeur marchande
au-dessus des valeurs communes
en faisant de l'économie
une idéologie totalitaire
qui détruit les milieux
sociaux et naturels.

Conscience, culture et société
sont ainsi l'objet
 d'une inversion systémique
qui conduit de manière inéluctable
à l'effondrement.

A moins qu'un saut évolutif
ne produise une conversion systémique 
 -  nommée Métanoïa par les anciens -
qui consiste à remettre
tout simplement
l'envers à l'endroit.

Un art de la conversion
qui  nous libère
de la paranoïa ambiante
où chacun
- séparé de lui-même -
voit dans l'autre
son ennemi.

 Pierre Teilhard de Chardin
décrivait ainsi cette Métanoïa :
"Nous ne sommes pas des êtres humains 
en recherche d'une dimension spirituelle, 
nous sommes des êtres spirituels 
vivant l'expérience humaine."

Le confinement
pourrait être une occasion
d'initier cette conversion.

Une façon de prendre ses distances 
avec ce monde insensé
pour accueillir une présence 
qui ne lui est pas extérieure 
mais qui le contient. 

Regarder cette ronde de fous 
qui tourne sans cesse sur elle-même 
sans point fixe auquel se référer. 

Reprendre souffle 
à la rencontre
de la paix intérieure.

Cette Pénélope
toujours fidèle
tisse le fil des jours 
dans l’attente de celui 
qui est parti loin d’elle
en quête de son identité
et à l'aventure de ses limites.

Reprendre source 
dans la fraîcheur immaculée de l’instant,
 loin, très loin de ce monde de fous. 

Retrouver les vertus de l’accueil, 
de l’ouverture et de l’abandon 
Accueillir le silence. 
S’ouvrir au mystère. 
S’abandonner
à ce qui nous transcende. 

Déserter les plages bondées 
où les mots amorphes 
se font bronzer 
au soleil médiatique.

Choisir plutôt le désert
- fut-il celui, inhumain,
 du désert urbain -
pour y créer son oasis. 

Vivre enfin, vivre. 

Intégrer dans son milieu d’évolution, 
les éléments et les personnes 
dont on a besoin
pour se développer
de manière harmonieuse.

Vivre enfin, revivre 
au monde des sensations.

Retrouver les chemins d’un corps 
qui s’était progressivement
 métamorphosé en machine. 

Sentir ce bouquet de perceptions 
qui exhale un parfum de vie. 

N'être plus raisonnable 
mais résonner 
avec une vibration subtile
qui nous éveille 
de manière sensuelle et sensible
à l’intelligence du cœur. 

Pourquoi donc,
 de tout temps,
les hommes d'esprit
 ont-il chanté
 les vertus du confinement ?

Pourquoi ?

Pour renouer un à un
 les fils de la sagesse, 
cette évidence secrète 
qui attire les âmes sensibles 
et les esprits enthousiastes.

Tout le malheur des hommes
disait Pascal,
vient d'une seule chose,
qui est de ne pas savoir
demeurer en repos
dans une chambre.

Incarner cet esprit de vacance
et ne plus rien avoir à dire 
si ce n’est ce rien 
qui contient tout.

Devenir ce grain de sable 
qui contient l’univers.

Se reconnaître
dans le miroir
de cet autre
dont la magie 
contient l’humanité. 

Laissons cette ronde des fous 
s’écrouler vertigineusement 
puisque tel est son destin.

Mais restons centrés et solidaires 
comme les membres d’un corps vivant
afin que cette ronde ne nous emporte pas 
dans le tourbillon de sa folie collective.

Rappelons-le : 
c’est toujours le centre 
qui gagne le concours de circonstances.

Osons l’humanité. 
Reconnaissons cette essence commune.
Retrouvons ceux qui partagent 
le même rythme interne, 
la même intuition, 
le même chant, 
la même vibration. 

Demain n’est pas un autre jour. 
C’est aujourd’hui
qui se métamorphose,
enrichi par hier. 

Osons le Grand Saut. 
Celui dont on ne peut rien dire 
car il est réservé 
à ceux qui en ont fait
l’expérience et l’épreuve. 

Osons le ridicule. 
La folie ridiculise tout ce qui lui échappe. 
Elle se rit de tout ce qui la dépasse
et qu’elle ne peut comprendre. 
Elle nomme radicalité
tout ce qui excède sa vision superficielle.

Le ridicule est une arme
qui se retourne contre celui qui l'utilise
quand le Roi est nu
et qu'il ne peut plus rien faire d'autre
que montrer son cul
par-dessus tête.

Et si ce Coronavirus venait
dans l'épreuve
nous apporter la couronne
 d’une souveraineté renouvelée ?

Une telle hypothèse
fait hurler la folie ambiante.
C’est le signe que l’on est sur la voix. 

Faire honneur
à l’imprévisible et à l’inconnu. 

Avez-vous remarqué combien 
la folie des hommes
se donne toujours des airs sérieux ? 

Cette folie est toujours experte 
dans l’art de conduire
l’homme à sa perte. 

Quand la folie mime la science, 
la science devient folle, 
trahissant la conscience
dont elle procède. 

Une conscience qui, pourtant, 
nous met toujours en confiance 
dans la tendre harmonie du monde. 

Profitons de ce confinement 
pour interroger notre vie.

Qu’a-t-elle à nous dire 
dans le secret des sources ? 

C’est en prêtant attention à sa parole 
qu’on lui donne du crédit. 

Tenir parole c’est, 
malgré les obstacles, 
les épreuves et les vicissitudes, 
être enraciné dans la profondeur de l’être 
pour devenir le porte-voix
 d’un mémoire immémoriale.

Et si la distanciation sociale 
consistait tout simplement 
à prendre ses distances 
avec la folie ambiante, 
à résister à son emprise, 
à refuser ses mots d’ordre 
dont le seul but est d’augmenter 
encore et encore 
le désordre d'un monde agonisant.

Et s'il s'agissait tout simplement
de remettre la tête à l'endroit
et le cul à sa place.

Bien sûr,
tout ceci reste entre nous.  
Ne le répétez pas. 
Je n’ai rien dit.

La folie a horreur qu’on la dévoile, 
elle qui se drape toujours 
 dans la soie sauvage
des pulsions infantiles.

Fantasmes d'omniscience
 et d'omnipotence
sur le même radeau de la méduse.

L’expérience d’une proximité avec la mort 
nous rapproche de l’essentiel.

Et l’essentiel a toujours
le goût d’une vérité cachée
à ceux qui ne sont pas assez murs 
pour l’éprouver. 

Cette lente initiation
nous donne
 le goût du secret,
cette porte ouverte sur le sacré 
que la folie du monde avait fermé à clé. 

Mais chut !  
La folie nous observe
son regard est violent.
et sa violence sauvage.

Prenez l’air fou,
en devenant sérieux
comme un technocrate.

Aussi fous que les économistes,
ces prêtres de la région dominante
qui enseignent les vertus bienfaisantes
d'une croissance exponentielle
dans un monde fini.

Ressources

Confinement / Déconfinement. Jean Bousquet. Troisième Millénaire

Message Collectif en Temps de Crise. Dominique Schmidt. Troisième Millénaire

Dans Le Journal Intégral :

La belle Verte et le mème Vert. Sorti en 1996, La Belle Verte est un film visionnaire de Coline Serreau. Sur le mode de la fable et de la farce, La Belle Verte dénonce les impasses de notre modernité technocratique et annonce l’émergence de valeurs post-matérialistes auxquelles s’identifient les générations nouvelles.

La Métanoïa. Nous ne sommes pas des êtres humains en recherche d'une dimension spirituelle, nous sommes des êtres spirituels vivant l'expérience humaine. Pierre Teilhard de Chardin.

Bonne Crise. Les crises sont encore ce que l'on a trouvé de mieux à défaut de Maître pour rentrer dans l'autre dimension. Christiane Singer

Bonne Crise (2) Mourir pour renaître. La crise en tant qu'initiation sauvage du civilisé avec Denis Marquet

Bonne Crise (3) De la chenille au papillon La crise est cette chrysalide où la larve de l'égo peut se transformer en conscience inspirée.

Abécédaire de la méditation (1) - Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse.

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