jeudi 23 février 2017

Coming Out Spirituel


L'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Abdennour Bidar 


Dans notre dernier billet intitulé Une Vision Intégrale du Végétarisme, nous évoquions une évolution des sensibilités et des mentalités dont l’essor du végétarisme et du véganisme est une manifestation significative et assez spectaculaire. Porté à la fois par une intuition holiste, une pensée complexe et une sensibilité organique, ce courant évolutionnaire se reconnaît dans un humanisme "cosmoderne" étendu - au-delà des espèces vivantes et des êtres sentients - à l'ensemble de l'univers, visible et invisible. Cette nouvelle vision du monde est le vecteur d’une spiritualité vécue, vivante et personnelle, irréductible aux formes dogmatiques et ethnocentrées de la religion. 

Abdennour Bidar est un des représentants les plus connus de cette spiritualité conçue comme la "culture de tout ce qui nous fait grandir en humanité". Dans le Journal Intégral, nous avons évoqué à plusieurs reprises sa démarche et ses travaux, notamment dans un billet intitulé État d’Urgence Spirituel. Nous avions mis en exergue de ce texte la citation suivante d’Abdennour Bidar : « Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité. » 

Les aspirations d’ordre spirituel semblant être le « tabou » de notre société, Abdennour Bidar a publié avec 23 co-auteurs un texte intitulé "Coming out spirituel" dans les Huffington Post France, Maghreb et Québec. Ce texte qui vise à promouvoir le droit inaliénable de tout être humain à la spiritualité tend à redonner une visibilité à la dimension spirituelle en l'inscrivant dans le débat public, en particulier en cette année présidentielle où l’offre existante ne paraît absolument pas à la mesure des attentes et enjeux de civilisation. 

Le Journal Intégral désirait se faire l’écho de ce message à travers lequel s'exprime tout un courant évolutif qui participe à une mutation fondamentale des mentalités comme à une transformation profonde de la société. Si vous partagez ce constat et ces convictions, n’hésitez pas à liker/partager/commenter/signer/diffuser ce texte. Vous trouverez tous les liens pour ce faire dans la rubrique Ressources. Votre soutien est précieux ! 

Les Droits de l’Âme

Dans le précédent billet, j'inscrivais la reconnaissance de la souffrance animale dans le contexte de l'élargissement des droits de l'homme vers les "droits du vivant" : " Au dix-huit et dix-neuvième siècle, a eu lieu le saut évolutif d'un monde féodal centré sur le droit divin à un monde moderne centré sur les droits de l'homme. Le vingtième siècle fut marqué par le passage de cet universalisme abstrait à l'affirmation concrète des droits singuliers revendiqués par les femmes et les minorités opprimées. A notre tour de vivre aujourd'hui un saut évolutif pour passer des droits humains à un nouveau cycle de la spirale évolutive fondé sur les "droits du vivant"... en attendant la reconnaissance des "droits de l'âme" dans le cycle suivant."

A l'élargissement des droits de l'homme vers les "droits du vivant" correspond aussi leur approfondissement par la reconnaissance des "droits de l'âme". Il me semble qu'Abdennour Bidar parle de ceux-ci quand il évoque dans ce texte "un droit spirituel inaliénable de tout être humain": "Notre lutte pour ce nouveau droit s'inscrit dans le prolongement de tous les grands combats historiques pour les droits sociaux et politiques. Ce droit spirituel est le couronnement à venir des droits de l'homme, le seul à pouvoir relancer partout dans le monde la dynamique de leur réalisation." 

Les auteurs du texte ci-dessous font partie de ces visionnaires qui ont toujours accompagné l'émergence d'un nouveau paradigme sur la spirale de l'évolution. Pour ceux qui ne se reconnaissent pas dans une offre politique totalement obsolète qui ne tient absolument pas compte de la nécessité de ce saut évolutif, ce texte et les initiatives qu'il pourra inspirer font naître un espoir et sont l'occasion de participer à cette dynamique créatrice, chacun dans la mesure de ses moyens.

Coming out spirituel. Abdennour Bidar et Cie 

Pour une nouvelle société à venir 

Nuit Debout

« Ami, entends-tu le frisson de nos âmes qui s’éveillent ? » 

Tel pourrait être le chant, ou pour commencer le murmure, de toutes celles et ceux qui, comme moi, en ont assez d’errer dans des vies privées de sens profond. Des vies où l’accumulation d’argent, de biens, de divertissements et de technologies, ne rend pas heureux ceux qui en jouissent, et se fait au prix de trop d’inégalités et de conflits à toutes les échelles. 

Des vies dépourvues de liberté réelle parce qu’encore trop asservies par le travail et trop consumées à consommer. Des vies que ni la politique ni les religions, quand elles se muent en idéologies, n’arrivent plus à relier les unes aux autres au-delà des frontières de classe sociale ou de croyance. Des vies trop inconsistantes à cause de tout cela, et dont je sens bien qu’elles ne sont pas à la hauteur de ce qui fait ma grandeur et ma dignité d’être humain. 

Mais comment donner un sens profond à mon existence, à nos existences ? En faisant droit à notre dimension spirituelle. Selon la vision la plus simple, libre et universelle du spirituel comme culture de tout ce qui nous fait grandir en humanité

Cultiver le lien à soi : s’épanouir et s’accomplir à partir du dedans, se trouver en se dépassant, exprimer sa singularité et ses aspirations propres au lieu de rester prisonnier du système. 

Cultiver le lien à l’autre : remplacer la petitesse du « chacun pour soi » par une fraternité et une coopération où nous nous entraidons tous à créer nos vies. 

Cultiver le lien à la nature : apprendre ou réapprendre à contempler la beauté du monde et à vivre en harmonie avec l’ensemble du vivant. 

Je veux que soit reconnue mon aspiration à vivre selon ce triple lien, qui libère mes forces intérieures et qui seul peut m’ouvrir aux plus vastes horizons de conscience et de vie. 

Je veux, avec tous ceux qui en sentent l’urgente nécessité, proclamer cette vie bien reliée comme droit spirituel inaliénable de tout être humain. 


Notre lutte pour ce nouveau droit s’inscrit dans le prolongement de tous les grands combats historiques pour les droits sociaux et politiques. Ce droit spirituel est le couronnement à venir des Droits de l’Homme, le seul à pouvoir relancer partout dans le monde la dynamique de leur réalisation.

Je suis, nous sommes convaincus que seule sa proclamation peut nous offrir le grand projet de civilisation dont l’absence laisse aujourd’hui s’étendre un terrible désert de sens où prolifèrent les désenchantements, les tentations de retour en arrière et les radicalités.

Nous sommes déjà nombreuses et nombreux à nous engager dans cette lutte. De plus en plus nombreux à vouloir être les relieurs, tisseurs, tisserands du monde qui vient. De quoi avons-nous besoin maintenant ? De connecter tous nos engagements pour qu’ils s’inspirent les uns les autres ! De prendre conscience de notre nombre et confiance en notre force !

Car nous sommes déjà beaucoup plus forts que l’ordre en place

Et nous le serons plus encore demain, à condition d’être capables de donner à cet objectif de la vie bien reliée autant d’expressions concrètes – partout où nous sommes - dans nos modes de vie, l’éducation de nos enfants, l’organisation du travail, la justice sociale, l’écologie, la gouvernance de la France, de l’Europe et du monde ! 

Voilà le grand défi, inséparablement spirituel et politique, qui nous est proposé à travers toutes les crises de notre temps ! Nous nous y engageons avec courage, détermination et espérance - et nous allons réussir. 

Ce texte est co-signé par : Kévin André, Abdennour Bidar, Adam Bidar, Amin Bidar, Diane Binder, Marine Bonté, Benjamin Charbit, Eva Collet, Stanislas Coppin, Eric De Kermel, Shani Diluka, Amel Haydock, Virginie Larousse, Isabelle Lonvis-Rome, Gabriel Le Magadure, Agathe Maire, Sophie Marinopoulos, Luc Mory, Caroline Olezac, Anne-Sophie Plard, Sonia Pollissard, Pierre Servan-Schreiber, Henri Trubert, Eric Vinson, Inès Weber. 

Ressources

Lire Coming out spirituel sur Huffington Post 

Signer la pétition sur Change.fr

Diffuser ce texte sur les réseaux sociaux  : https://www.facebook.com/pg/comingoutspirituel/

Site personnnel d'Abdennour Bidar, méditant engagé. On y trouve toute l'actualité de cet auteur et les références de nombreux articles où celui-ci développe sa pensée, notamment "La mécanique folle de l'individualisme " in L'Obs du 4/02/17

Dans Le Journal Intégral : État d’urgence spirituel Sur la démarche et les travaux d’Abdennour Bidar

Où disperserons-nous les cendres du vieux monde ? 

jeudi 2 février 2017

Une Vision Intégrale du Végétarisme


Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis. Georges Bernard Shaw 


Dans un précédent billet intitulé Libération animale, nous évoquions le vaste mouvement de prise de conscience de la souffrance et de l'exploitation animales qui émerge depuis plusieurs décennies dans le monde, notamment chez les jeunes générations, et qui s’exprime aujourd’hui en France à travers le manifeste Animal Politique signé par 26 organisations non gouvernementales. Nous y citions Matthieu Ricard, moine bouddhiste et docteur en génétique, qui se réjouissait de voir le végétarisme et le véganisme en plein essor puisque près de 20 % des étudiants américains sont végans alors que, selon un sondage récent*, 18% des français âgés de 35 à 49 ans envisagent de devenir végétarien. 

Cet essor spectaculaire du végétarisme est un signe, parmi de nombreux autres, d’une évolution des consciences et des sensibilités faisant dire à Matthieu Ricard : "Je crois que sur le plan moral, scientifique et autres, nous allons tout doucement vers un changement de culture. Vers un humanisme éclairé, non pas centré sur l'homme mais étendu à toutes les espèces vivantes. Je cite souvent à la fin de mes conférences la phrase de Bernard Shaw que j'aime beaucoup: «Les animaux sont mes amis et je ne mange pas mes amis!» " (1) Notre but ici n’est pas de présenter le végétarisme ni d’argumenter en sa faveur - de nombreux sites très bien faits proposent cela - mais de réfléchir sur l'évolution culturelle et le saut qualitatif dont l'adoption de ce régime alimentaire est l'expression en Occident.

Ce développement du végétarisme exprime à la fois l’adhésion des jeunes générations aux valeurs, à la sensibilité et à l’esprit qu’il véhicule comme il renvoie aux impasses sanitaires, écologique et éthiques d’un régime carné fondé sur la marchandisation du vivant et le déni de la sensibilité animale. Dans ce billet nous proposerons une première approche "intégrale" du végétarisme en considérant ce phénomène dans une perspective à la fois évolutionnaire et systémique. Évolutionnaire car l’essor du végétarisme en Occident doit être perçu comme un saut qualitatif vers cet "humanisme éclairé étendu à toutes les espèces vivantes" qui correspond à la seconde phase de la dynamique spirale évoquée dans de précédents billets. Systémique car cet essor du végétarisme ne doit pas être considéré de manière isolée mais comme un élément d'une vision du monde et d'un style de vie correspondant à ce saut évolutif.

Méthodologie 

Tout d’abord, une question d'ordre méthodologique et sémantique. Pour simplifier notre propos, nous regrouperons sous le terme unique de végétarisme, diverses pratiques comme le végétalisme, le pescétarisme ou le véganisme. Le végétarisme est une pratique alimentaire qui exclut la consommation de chair animale mais inclut certains produits issus du règne animal comme les produits laitiers, les œufs, le miel etc… Le pescétarisme, ou pesco-végétarisme, désigne le régime alimentaire d'une personne qui s'abstient de consommer de la chair animale à l'exception de celle issue des poissons et des fruits de mer. 

Le végétalisme ne consomme pas d'aliments provenant du règne animal. Le véganisme (végan) est un mode de vie fondé sur le refus de l'exploitation et de la cruauté envers les animaux. Au-delà de l'adoption d'un régime alimentaire végétalien, le véganisme condamne la consommation ou l'achat de tout produit issu d'animaux ou testé sur eux : cuir, fourrure, laine, cire d'abeille, cosmétiques, loisirs, etc. Dans ce billet nous évoquerons donc le végétarisme comme un mouvement d’ensemble qui regroupe ces diverses familles dont le point commun est, sous la bannière de l’anti-spécisme, le respect de toutes les formes de vie et le refus de la souffrance, de l'exploitation et de la maltraitance animales. 

Les Droits du Vivant

Le modèle développemental de la Spirale Dynamique

Ce serait une erreur de réduire le végétarisme à un simple régime alimentaire en le résumant à un choix personnel, une hygiène de vie ou à un effet de mode. L’essor du végétarisme correspond à un phénomène bien plus profond, un véritable signe des temps correspondant à ce changement de culture évoqué par Matthieu Ricard et dont nous essaierons ici de comprendre la dynamique.

Le paradigme de la modernité – correspondant au mème Orange de la Spirale Dynamique – fut l’occasion de promouvoir l’universalité des droits de l’homme en refusant les formes obscurantistes et ethnocentrées de la religion et en luttant contre l’esclavage pour affirmer l’égalité de tous les citoyens devant la loi. Il faudra du temps, l’évolution des mœurs et des mentalités pour que les droits formels deviennent effectifs au cours des deux siècles suivants. Portée par l’idée de pluralisme et de relativisme, le mème Vert a permis, notamment dans les années soixante au vingtième siècle, de concrétiser les droit des femmes à disposer de leurs corps, à développer leur autonomie personnelle et professionnelle. Le mème Vert a permis aux minorités ethniques, sexuelles et culturelles d’affirmer leur droit et leur identité suite à leurs luttes d’émancipation. Aujourd’hui, le paradigme émergent – correspondant au mème Jaune de la Spirale Dynamique – est l’occasion d’approfondir et d’amplifier l’universalisme des droits de l’homme en y englobant toutes les formes de vie douées de sensibilité.

Au dix-huit et dix-neuvième siècle a eu lieu le saut évolutif d'un monde féodal centré sur un  "droit divin" traditionnel à un monde moderne centré sur les droits de l’homme. Le vingtième siècle fut marqué par le passage de cet universalisme abstrait à l’affirmation concrète des droits singuliers revendiqués par les femmes et les minorités opprimées. A notre tour de vivre aujourd’hui un nouveau saut qualitatif pour passer des droits humains à un nouveau cycle de la spirale évolutive fondée sur les "droits du vivant" ... en attendant la reconnaissance des "droits de l’âme" dans le cycle suivant du mème turquoise. Patience !...

Le passage à la seconde phase de la spirale dynamique correspond à une pensée de la complexité (cum-plexus : tissé ensemble) selon laquelle "tout est lié". Cette nouvelle vision du monde considère chaque phénomène, non pas en l’isolant de manière abstraite, mais à travers les relations qu’il entretient avec les autres phénomènes au sein d’un même ensemble dynamique. A cette pensée complexe correspond une sensibilité empathique et organique qui participe intimement et intuitivement à l’unité et à l’interdépendance du vivant à travers toutes ses manifestations. Pensée complexe et sensibilité organique sont complémentaires : elles correspondent aux nouveaux paramètres culturels des sociétés de l’information où les individus interconnectés participent à des communautés - numériques et réelles - devenues de véritables organismes vivants en mutation constante. 

Un Éternel Treblinka 

C’est en se faisant l’écho de cette sensibilité émergente qu’Edgar Morin, un des pères de la pensée complexe, écrivait le 24 Septembre les deux tweets suivants : "L'humanité est nazie pour le monde animal." " Animaux pour abattoirs, animaux pour laboratoires subissent des Auschwitz permanents." La première de ces phrases est une citation d'Isaac Bashevis Singer (1904-1991) reprise par Charles Patterson dans son ouvrage Un éternel Treblinka. Dans ce livre iconoclaste - que certains considéreront même comme scandaleux -, mais courageux et novateur, cet historien américain s'intéresse au douloureux rapport entre l'homme et l'animal depuis la création du monde. Il soutient la thèse selon laquelle l'oppression des animaux sert de modèle à toute forme d'oppression et la "bestialisation" de l'opprimé obligée sur le chemin de son anéantissement.

Après avoir décrit l'adoption du travail à la chaîne dans les abattoirs de Chicago, il note que Henry Ford s'en inspira pour la fabrication de ses automobiles. Ce dernier, antisémite virulent et gros contributeur au parti nazi dans les années 30, fut même remercié par Hitler dans Mein Kampf. Quelques années plus tard, on devait retrouver cette organisation du "travail" dans les camps d'extermination nazis, où des méthodes étrangement similaires furent mises en œuvre pour tétaniser les victimes, leur faire perdre leurs repères et découper en tâches simples et répétitives le meurtre de masse de façon à banaliser le geste des assassins. Un tel rapprochement est lui-même tabou, étant entendu une fois pour toutes que la Shoah est unique. 

Pourtant, l'auteur yiddish et prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer (qui a écrit, dans une nouvelle dont le titre de ce livre est tiré, "pour ces créatures, tous les humains sont des nazis") fut le premier à oser la comparaison entre le sort réservé aux animaux d'élevage et celui que les hommes ont fait subir à leurs semblables pendant la Shoah. S'inspirant de son combat, Patterson dénonce la façon dont l'homme s'est imposé comme "l'espèce des seigneurs", s'arrogeant le droit d'exterminer ou de réduire à l'esclavage les autres espèces, et conclut son essai par un hommage aux défenseurs de la cause animale, dont Isaac Bashevis Singer lui-même. 

Une sensibilité organique 


Dans la recension de cet ouvrage paru dans Le Monde, la philosophe Élisabeth de Fontenay explique que beaucoup d’auteur juifs d'après 1945, et non des moindres, ont osé la comparaison entre les méthodes de la Shoah et celles de l’élevage industriel : « Adorno et Horkheimer, Derrida, Canetti, Grossman, Gary, entre autres, ont été obsédés par la douleur animale et par sa proximité avec la souffrance des persécutions par les nazis. » Rien d’étonnant à ce qu’Edgar Morin – de son vrai nom Edgar Nahoum – d’origine juive sépharade, s’inscrive dans cette filiation, d’autant plus que sa réflexion éthique est sous-tendue par une réflexion épistémologique sur les impasses et le dépassement nécessaire du paradigme technocratique propre à l'ère industrielle. En imposant sa méthode analytique c’est-à-dire en réduisant la nature et l’univers à des mécanismes inertes, ce paradigme a désenchanté le monde en le vidant de la vie qui l'anime et en coupant la relation intime nous unissant à lui. 

Cité par Edgar Morin dans un de ces premiers tweets de 2016, le philosophe Michel Henry a bien montré comment le déni de la vie et de la sensibilité inhérent à l’approche techno-scientiste est à l’origine d'un processus de déshumanisation - La barbarie - auquel nous avons consacré une série de quatre billets. De plus en plus d’individus, notamment parmi les jeunes générations, s’insurgent contre ce fétichisme de l’abstraction qui transforme un milieu vivant en environnement à dominer et à exploiter. Ils renouent avec une sensibilité organique, cette faculté qu’a la psyché de participer intimement et intuitivement à un milieu d’évolution perçu et vécu comme un organisme global et vivant. Ce type de sensibilité fut au cœur de l’organicisme traditionnel qui envisageait, des milliers d'années durant, la nature et l’univers comme des entités vivantes où l’être humain, en tant que microscosme est le reflet analogique du marcocosme. Une telle sensibilité organique perçoit et reconnaît donc tous les formes de vie comme autant d’éléments interdépendants d’un organisme global en évolution. 

Empathie, compassion, bienveillance sont des notions de plus en plus utilisées pour rendre compte de cette sensibilité organique qui est notamment à l’origine de l’antispécisme, ce mouvement qui rejette toute forme de discrimination fondée sur l’espèce. Une telle discrimination fait de l’espèce en soi un critère justifiant un comportement portant préjudice aux droits fondamentaux d'un être vivant (exploitation, violence, oppression ou meurtre). La sensibilité organique reconnaît au contraire un continuum de sensibilité qui unit toutes les organismes vivants. L’antispécisme a d’ailleurs réhabilité le terme de sentience (du latin sentiens, "ressentant") pour désigner la capacité d'éprouver des choses subjectivement, d'avoir des expériences vécues. Les philosophes du dix-hutième siècle utilisaient ce concept pour distinguer la capacité de penser (la raison) de la capacité de ressentir (sentience). La sentience est partie prenante de la conscience, tout comme la raison ou l’intuition. De nos jours, tous les auteurs antispécistes ont repris l'idée que c'est la sentience, et non l'appartenance à l'espèce humaine, qui fonde le statut moral d'un être.

Une nouvelle vision du monde 

Si le néo-organicisme en train d’émerger est différent de l’organicisme traditionnel, pré-moderne, c’est parce qu’il intègre et dépasse la méthode d’objectivation scientifique en refusant le réductionnisme dominant aussi bien que la fragmentation disciplinaire. " La conception systémique considère le monde comme un vaste « système dynamique irréductible » constitué d’un « réseau complexe de systèmes, de sous-systèmes et de super-systèmes emboîtés et interdépendants » qui nous est inséparable." (2)

Portée à la fois par une intuition holiste, une pensée complexe et une sensibilité organique, cette nouvelle vision du monde est celle d’un humanisme "cosmoderne" étendu - au-delà de toutes les espèces vivantes et les êtres sentients - à l'ensemble de l'univers, visible et invisible.

L’émergence de phénomènes comme l’écologie, l'écosophie, l’écopyschologie, les "sorcières néo-païennes", l’agriculture biologique, la permaculture, l’antispécisme, le végétarisme, le féminisme, la psychogénéalogie, les psychothérapies intégratives, le care, le convivialisme, les communautés intentionnelles, l'habitat groupé, la simplicité volontaire, la décroissance, la "sortie de l'économie", les médecines holistiques, la pratique de la méditation et de la "pleine conscience", celle des approches énergétiques et psycho-corporelles venues d’Orient sont autant de vecteurs et de manifestations de ce nouveau courant évolutif initié par la contre-culture des années soixante et incarné aujourd’hui par divers mouvements d’avant-garde : des Créatifs Culturels aux Convivialistes et aux Communautariens, des Transitionneurs aux Indignés et à Nuit Debout, des Colibris aux Évolutionnaires. Nombre de ces phénomènes et de ces mouvements ont été évoqués  et analysés dans Le Journal Intégral comme autant d'éléments interdépendants d'une même dynamique évolutive.

Dans un perspective systémique et holistique propre au nouveau paradigme de la complexité, chacun de ces phénomènes renvoient à tous les autres et cette interdépendance a de nombreux effets concrets souvent incompréhensible pour ceux qui voient l'émergence du monde nouveau avec des lunettes périmées. C'est ainsi que certains commentateurs se sont étonnés du rôle important joués par les activistes végans dans Nuit Debout comme dans des mouvements sociaux ou dans les luttes écologistes contre les grands projets inutiles symbolisés par le projet d’aéroport Notre Dame des Landes. Sans doute n’ont-ils pas compris que la violence faite aux animaux participe de la même mentalité que l’exploitation économique des humains ou le saccage écologique des ressources naturelles.

La Vie est Une. Sa célébration et son respect forment un continuum qui peut se manifester par un regard de bienveillance posé en pleine conscience sur soi et sur les autres, par un régime alimentaire évitant la souffrance des animaux non humains, par un engagement contre la destruction des écosystèmes vivants, l’injustice sociale et la marchandisation généralisée des rapports humains. Contrairement à ce que voudrait nous faire croire les tenants d'une pensée dominante et dominatrice, la sensibilité n’annihile pas l'intelligence, bien au contraire, elle la nourrit, la vivifie et l'approfondit en percevant l'interdépendance entre des phénomènes séparés par le mental et sa logique de distinction.  

Une évolution culturelle 

Tableau de Giuseppe Arcimboldo
Dans un billet intitulé Une insurrection spirituelle, j’analysais, en tant qu’exemple d’évolution culturelle, la façon dont la méditation fut d’abord ignorée, puis moquée et combattue avant d’être acceptée comme une évidence mais à une condition : qu’elle se plie aux lois du marché. Car si l'idéologie dominante reconnaît la méditation c'est le plus souvent pour l'interpréter à travers son système de référence comme une forme d'hygiène mentale qui tend à la dénaturer en gommant sa puissance subversive de conversion existentielle et de libération spirituelle. On connaît la célèbre formule de Schopenhauer sur l’évolution culturelle : "Toute vérité franchit trois étapes. D'abord, elle est ridiculisée. Ensuite, elle subit une opposition. Puis elle est considérée comme ayant toujours été une évidence." 

Ce qui est vrai pour la méditation, l’est aussi pour le végétarisme. Qu’on permette au pesco-végétarien que je suis depuis plus de 40 ans de se souvenir des moqueries lourdingues - toujours les mêmes - essuyées par ceux qui refusaient de participer aux rituels carnivores dans un pays fier d’un patrimoine culinaire où la chair animale tenait une place essentielle. Après les railleries vis-à-vis d’une pratique jugée fantaisiste et folklorique, vint une période d’opposition où l’on fustigeait le danger sanitaire que représentait un régime végétarien jugé carencé. De doctes savants, répétant mécaniquement des préjugés obsolètes et se faisant parfois les porte-paroles de lobbies industriels, cherchèrent à faire peur en affirmant que le végétarisme était à proscrire parce qu’il ne fournissait pas les éléments nutritifs essentiels à la santé. Autre refrain entonné dans cette stratégie de diabolisation : avec son aura d'étrangeté, le végétarisme serait un mouvement sectaire ou serait utilisé par ceux-ci comme une arme secrète pour affaiblir leurs adeptes et les conditionner. 

Depuis, il faut bien le dire, l'opinion a profondément évoluée et commence même à s'inverser. On sait qu’une information sur le régime végétarien, largement disponible sur le web, permet un équilibre nutritionnel qui évite toute carence en protégeant la santé des pratiques nocives générées par un élevage industriel à l’origine de nombreux scandales sanitaires. "Bien conçue, une alimentation végétarienne, y compris végétalienne, est saine, adaptée au plan nutritionnel et peut procurer des avantages dans la prévention et le traitement de certaines maladies." C'est en ces termes que la plus grande organisation de spécialistes de la nutrition et de la diététique, l'Academy of Nutrition and Dietetics, forte de 100.000 membres, principalement aux États-Unis, a pris position sur l'alimentation végétarienne dans le numéro de décembre 2016 de sa revue (3). Au Royaume-Uni, une assurance-vie propose même 25 % de rabais pour les végétariens et les végétaliens alors que, selon Mathieu Ricard, plusieurs centaines d'études épidémiologiques montrent que la consommation régulière de viande est nocive pour la santé (source OMS 2015) (4).

A ces problèmes sanitaires s’ajoute un problème écologique majeur puisque la production industrielle de viande est la deuxième cause d'émission de gaz à effet de serre (15 %), après les habitations et avant les transports. Le statut symbolique et imaginaire de l'alimentation carnée a changé. Hier symbole de force, de richesse et d'abondance, elle est en train de devenir aujourd'hui symptôme d'inconscience... et de cruauté. Dans certains milieux - encore minoritaires - chez les jeunes générations, ce n'est plus aux végétariens de se justifier mais aux carnivores (honteux) de confesser leur pratique sur le mode de la culpabilité et de l'addiction comme le feraient des fumeurs invétérés. Quel renversement de valeurs en un demi-siècle !...

Récupération

Petit à petit, l’évolution des mentalités et des sensibilités, les témoignages sur la maltraitance animale, la prise de conscience écologique, les scandales sanitaires de ce que la sociologue Jocelyne Porcher nomme les productions animales, ont transformé notre rapport à l’alimentation carnée. Et une pratique comme le végétarisme, d’abord moquée puis combattue, est devenue peu à peu une tendance récupérée par les médias pour en faire un style de vie valorisé et incarné par des people servant de modèles à leurs contemporains/consommateurs. Car ce que cherche ce "végétarisme médiatique" c'est surtout à transformer ce courant évolutif en niche markéting et source de profit, dénaturant au passage les valeurs profondes et subversives véhiculées par le végétarisme. 

Ce qui est vrai pour la méditation l’est aussi pour le végétarisme ou l'agriculture bio : le système marchand cherchera toujours à récupérer les idées et les pratiques qui tendent à le subvertir. Comme il réduit la méditation à une hygiène mentale permettant une meilleure efficacité dans la compétition économique, il tend aussi à réduire le végétarisme à une forme d’hygiène corporelle favorisant le bien-être donc la consommation et la performance d’Homo œconomicus. 

Face à ce mécanisme de récupération, il est bon d’affirmer que les valeurs sensibles, éthiques et spirituelles véhiculées par le végétarisme vont à l’encontre d’un système techno-économique qui voudrait réduire la vie à une marchandise tout en imposant l’économie comme modèle exclusif des relations humaines. Si après avoir été moqué, puis combattu, le végétarisme commence à devenir une évidence pour les nouvelles générations, c’est qu’il participe d'une nouvelle vision du monde qui redonne à la vie et à la sensibilité une place prééminente que le paradigme technocratique leur avait dénié.

Dans un entretien récent dont nous avons rendu compte ici, Edgar Morin affirmait : "Le temps est venu de changer de civilisation". Coordinatrice du projet Animal Politique, Lucille Peget évoque ce changement en ces termes : "L’intelligence de l’humain repose sur ses capacités à déconstruire et à remettre en question ses habitudes, ses traditions et ses normes, à évoluer." L’engagement d’Edgar Morin pour la cause animale renvoie à cette dynamique évolutive dont il est un des porte-paroles éminents et dans laquelle se reconnaissent les jeunes générations. Un changement de civilisation qui passe par l’évolution des sensibilités et des mentalités dont l’essor du végétarisme et du véganisme est une manifestation significative et assez spectaculaire. 



2) Systémique  in Revue Troisième Millénaire

3) Alternative Végétarienne N°26. Hiver 2016/2017

4) La souffrance d'un animal est plus importante que le goût d'un aliment. Matthieu Ricard in Le Point

Ressources

Dans la rubrique Ressources de notre avant-dernier billet intitulé Libération Animale, nous avons proposé un certain nombre de références concernant la libération animale et notamment des liens au sujet du livre de Charles Patterson : Un éternel Treblinka.

Charles Patterson : l'abattage, un laboratoire de la barbarie  Article d’Elisabeth de Fontenay dans Le Monde.

Transcription écrite de l'émission de France Culture "Logiques de l'abattoir" consacrée au livre de Charles Patterson. Site L 214

Manifeste Animal Politique  Conférence de Presse. You Tube

Faut-il politiser la cause animale ? Émission Répliques de France Culture avec Corine Peluchon, auteur du "Manifeste Animaliste". 


jeudi 12 janvier 2017

2017 : Transition ou Régression ?


Ce n'est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. Coluche 


Depuis longtemps, Patrick Viveret est un de ces intellectuels progressistes qui, de l’atermondialisme au convivialisme, de la sobriété heureuse aux nouveaux indicateurs de richesses, de l'engagement pour une citoyenneté planétaire aux "Dialogues en humanité", a su tracer des voies novatrices en se faisant le porte-voix des évolutions sociales, politiques et culturelles. Dans sa lettre de vœux pour 2017 à tous les Convivialistes, il propose une analyse de la situation actuelle : face aux logiques mortifères qui se sont manifestées en 2016 (montée des populismes, terrorisme islamiste, élection de Trump aux USA), il devient urgent de se mobiliser autour d’un projet de Transition vers une "société du bien vivre" : 

« Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs.» 

Le texte de Patrick Viveret que nous vous proposons ci-dessous analyse les relations, tensions et alliances entre ces trois grandes familles de population que sont les traditionalistes, les modernistes et les "créatifs culturels". Une telle analyse offre une perspective globale qui donne du sens aux grands mouvements de la société comme aux signaux faibles de sa transformation. Traduite dans la perspective intégrale qui est la nôtre, la grande Transition évoquée par l'auteur peut-être identifiée au passage à la seconde phase de la Spirale Dynamique telle que nous en avons rendu compte dans de précédents billets. Il reste donc au mouvement convivialiste à développer la vision intégrale qui lui permettrait d'opérer effectivement ce véritable saut qualitatif vers la "société du bien vivre" qu'il réclame de ses vœux. 

Une Transition Culturelle

Au-delà de sa valeur réflexive, ce texte de Patrick Viveret a une valeur sociologique évidente. Il permet de mieux saisir l’évolution d’une intelligentsia progressiste, obligée de s’interroger face à une situation planétaire et historique qui remet profondément en question ses idéaux de progrès économiques, sociaux et démocratiques. Enracinée dans l’économisme du mème Orange, profondément imprégnée du pluralisme du mème Vert, cette intelligentsia est en train d’émerger progressivement vers le mème Jaune fondée sur l’idée d’interdépendance et de complexité. C’est d’ailleurs pourquoi Le Manifeste Convivialiste était sous-titré : déclaration d’interdépendance. 

Modèle Développemental de la Spirale Dynamique

Mais ce passage vers la seconde phase de la spirale dynamique doit affronter ces obstacles que sont le "mauvais mème Vert", la pensée fragmentaire, le conformisme intellectuel, l'économicisme dominant, les habitus académiques, et tout simplement... le manque d’inspiration. Au dépassement du progressisme Orange et du relativisme Vert effectué par le convivialisme, il manque encore la profondeur spirituelle, la radicalité et l’intuition visionnaires qui lui permettrait de faire le saut créatif jusqu’à une vision vraiment intégrale à même de guider et d’accompagner la grande transition culturelle sans laquelle toute transition socio-économique est un leurre. Le convivialisme fait le constat de la fin d'un monde sans offrir la perspective évolutionnaire permettant d’imaginer celui qui est en train d’émerger. S’ils évoquent une décolonisation de l’imaginaire, les convivialistes privilégient encore les formes de pensée - analytiques, objectivantes et disciplinaires - à l’œuvre dans les institutions académiques.

A travers le travail collectif mené au sein du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), certains penseurs convivialistes ont développé une réflexion critique sur l'épistémologie devenue dominante en sciences sociales - l'individualisme méthodologique - comme ils ont élaboré une "anthropologie du don" inspirée par les travaux de Marcel Mauss. Mais il manque encore au convivialisme le paradigme global et visionnaire qui corresponderait à son projet de grande Transition politique et socio-économique. Or la crise systémique que nous affrontons réclame l’émergence d’un autre mode de pensée. Selon Einstein : « La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. » 

Convivialistes, encore un effort !

La pensée d'Edgar Morin a beaucoup inspiré la réflexion de Patrick Viveret. Dans un entretien au journal La Tribune publié en Février 2016 et intitulé Le temps est venu de changer de civilisation, Edgar Morin évoque « la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités… Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation… Et d'ailleurs, c'est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d'intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences

On aimerait que les convivialistes entendent cet appel à la révolution des consciences, qui résonne avec celui des Colibris de Pierre Rabhi, pour proposer un véritable changement de paradigme prenant en compte, de manière intégrale, tous les aspects – intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs – du développement humain. Une transition socio-économique ne peut advenir sans une transition culturelle qui traduit l'esprit du temps à travers un nouveau paradigme. Il s'agit aujourd'hui de s'émanciper d'une vision abstraite et séparée qui fut celle celle de la modernité pour retrouver le chemin d'une participation intime et intuitive de la subjectivité à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui forme une totalité dynamique.

L'erreur profonde de tous les réformismes, passés et à venir, n'est pas seulement de croire qu'un changement de société peut advenir sans l'émergence d'une nouvelle forme de pensée et de sensibilité, il est aussi d'imaginer que cette émergence créatrice puisse s'effectuer au sein d'un système totalement sclérosé. 


Seule une radicalité qui apparaît toujours marginale, illégitime et scandaleuse aux tenants du système est à même de transformer celui-ci.  Si le convivialisme ne veut pas être autre chose que le nouveau visage d'un réformisme qui change tout pour que rien ne change, il doit développer cette vitalité créatrice et insurrectionnelle qui bouscule les évidences et les déconstruit sans se laisser intimider par ce mélange de bonne conscience, de mauvaise foi et de certitudes établies qui régit les habitudes de pensée et les postures institutionnelles. On connait le célèbre apostrophe de Sade dans La philosophie dans le boudoir : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains. » On a envie d’ajouter aujourd’hui : « Convivialistes, encore un effort si vous voulez être évolutionnaires. »

Être un évolutionnaire aujourd'hui, c'est être un acteur engagé dans une révolution des consciences fondée sur la réflexion et la méditation, l'intériorité et la spiritualité. Un tel engagement implique donc un dépassement du mental, de l'égo et de ses stratégies d'appropriation narcissique pour inventer et vivre de nouveaux liens sociaux au sein de communautés concrètes et conviviales. Ces communautés post-capitalistes devront sortir de manière conscience et volontaire de l'économie - qui réduit l'intensité de la vie à une survie indexée sur l'échange - afin d'opérer la conjonction, évoquée dans le texte de Patrick Viveret, entre une érotique qui mobilise les forces de vie et une éthique qui canalise celles-ci au service du développement humain.

Si être convivialiste c'est effectuer le saut qualitatif qui conduit des sociétés de l'avoir à celles du "bien-vivre", être évolutionnaire c'est participer au saut évolutif qui conduit des sociétés du "bien-vivre" aux communautés de l'être. Un tel processus évolutif nécessite d'accompagner les formes émergentes de pensée, de sensibilité et d'organisation correspondant à un nouveau stade du développement humain. Contrairement à une doxa matérialiste, devenue celle de notre temps, ce n'est pas l'infrastructure des forces productives qui détermine la superstructure idéologique et culturelle.

La société est une totalité évolutive à la fois intersubjective et culturelle, socio-économique et technologique. Loin d'être réductible à une transition socio-économique, le saut qualitatif vers la "société du bien-vivre" nécessite une mutation anthropologique, culturelle et spirituelle qui devrait être au cœur de l'approche convivialiste. Pour le dire d'une autre façon : s'il veut proposer une voie véritablement évolutive pour le vingt et unième siècle, le convivialisme sera intégral ou ne sera pas.

Lettre de vœux de Patrick Viveret à tous les convivialistes. 

Notre rencontre du Théâtre de la Tempête à Vincennes en juin dernier avait pour thème : "Convivialisme now ou Apocalypse tomorrow". Je le crois très actuel en sachant qu'il caractérise une exigence préventive pour éviter des risques majeurs pour notre famille humaine. Mais il pourrait aussi avoir une valeur de résilience si nous devions surmonter un certain nombre de catastrophes et de régressions si les logiques dominantes d'aveuglement se perpétuent. Nous sommes en effet entrés dans un conflit mondial d'un nouveau type puisque l'objet de ce conflit est d'éviter la guerre et, à terme, sinon la destruction de l'humanité en tout cas une grande Régression à laquelle il nous faut au contraire opposer la perspective d'une grande Transition, celle la même à laquelle veut contribuer le convivialisme. 


Je crois en effet qu'il n'est pas excessif de dire qu'une part importante du destin de l'humanité va se jouer dans ce siècle. Regardons lucidement la situation : avant l'élection de Trump il y avait déjà un état d'urgence social et écologique avec la fracture sociale mondiale des inégalités (les 63 personnes les plus riches disposant de l'équivalent du revenu de la moitié de l'humanité) et la fracture écologique gravissime : dérèglement climatique, sixième extinction des espèces, grandes pollutions faisant chaque année des centaines de milliers de morts. Il aurait fallu donner un coup de barre très net dans le sens de la justice sociale et de la responsabilité écologique, bref aller franchement dans le sens d'une grande Transition. 

L'élection de Trump et le renforcement des "démocratures", pour reprendre l'expression de Pierre Hassner, qui nourrissent les inégalités sociales et l'irresponsabilité écologique participent au contraire de la grande Régression et rendent le risque plus grave encore d'une humanité confrontée à un cycle mortifère. Cycle qui peut même s'avérer fatal quand on pense que des psychopathes peuvent disposer d'armes de destruction massives à commencer par le nucléaire. Il faut donc qu'impérativement se constitue une grande alliance pour la Vie face aux logiques mortifères qui peuvent nous conduire à l'abîme pour reprendre le titre d'un livre récent de notre ami Edgar Morin. 

Une grande alliance des forces de Vie

C'est cette alliance que nous avons cherché à construire au cours de l'année écoulée tant à l'échelle mondiale dans la suite des mouvements qui se sont rassemblés lors de la Cop 21 (Cf. la proposition d'un processus constituant mondial faite par "Le Serment de Paris"), qu'au niveau européen et français. Pour ce qui concerne notre pays la convergence renforcée des mouvements et réseaux citoyens initiée par "Pouvoir citoyen en marche", plate-forme fondée par la rencontre du Pacte civique, du collectif Roosevelt, des convivialistes, du labo de l'économie sociale et solidaire, des Dialogues en humanité et de bien d'autres mouvements a permis d'aboutir à un socle commun de propositions sur quatre niveaux : celui de la Vision avec le texte proposé par Edgar Morin "Changeons de voie, Changeons de Vie", celui des valeurs, celui des récits permettant ces itinéraires de convergence et celui dit des "mesures basculantes" pour reprendre une expression de notre ami Alain Caillé qui a beaucoup œuvré à ce texte en voie de finalisation. 

Outre ce contenu il faut aussi construire une stratégie pour cette alliance et en repérer les forces principales afin de mieux distinguer son cœur et ses ailes. Le cœur c'est, me semble-t-il, l'ensemble des acteurs qui se reconnaissent dans le Projet d'une grande Transition vers une société du bien vivre. Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. 

La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs. 

Ils sont les seuls à pouvoir proposer un dépassement dynamique du conflit entre les deux autres grandes familles socio-culturelles évoquées dans l'enquête de Ray et Anderson, celle des modernistes et des traditionalistes. Les premiers sont aveugles sur " les dégâts du progrès" pour reprendre le titre d'un livre célèbre de la Cfdt des années 70, les seconds sont irrésistiblement attirés par les fondamentalismes identitaires qu'ils soient religieux ou nationaux. 

Ces "créatifs" peuvent proposer de garder le meilleur de la modernité, la liberté, mais sans le pire, la chosification, et de retrouver le meilleur de la tradition, la reliance (à la nature, à autrui, aux questions du sens) mais sans le pire, la dépendance et la tentation intégriste. On retrouve, on le voit, nombre de caractéristiques fondamentales de ce que nous plaçons au cœur non seulement des valeurs mais aussi des comportements convivialistes. 

Construire une convergence

Mais, s'ils constituent le cœur potentiel de cette alliance, les créatifs culturels doivent d'abord se donner les moyens de se constituer en force (en force créatrice bien sûr et non dominatrice conformément à leurs gènes) et de dépasser le stade d'une créativité très riche mais trop souvent fragmentée et invisible pour construire une grande convergence à partir de ces émergences... tout en inventant un modèle de convergence inspiré du Vivant et ne reproduisant pas les convergences artificielles et en surplomb que sont les figures de l'avant garde ou de la fédération. 

Il est essentiel qu'ils soient le cœur de l'alliance car s'ils continuent comme aujourd'hui à constituer les ailes tantôt du clan moderniste tantôt du camp traditionaliste, ils n'arriveront pas à peser suffisamment sur les enjeux macros (économiques, sociaux, culturels etc.) là où sont solidement installées les forces mortifères. Par exemple il faut pouvoir tenir sur le double front de l'alternative au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire car sinon la lutte contre le second sans mettre en cause le premier conduit à traiter un symptôme sans traiter ses causes

Mais ensuite ceux-ci se doivent de nouer des alliances compte tenu de l'ampleur du risque. Alliances pour former une coalition avec la partie des modernistes partisans de l'économie de marché et du progrès technologique mais conscients de la nécessité d'une lutte contre les inégalités sociales, de l'insoutenabilité de la démesure spéculative et d'une capacité de discernement sur les risques des évolutions technologiques. Mais alliance aussi avec les cultures et les sociétés de tradition qui refusent le basculement dans le fondamentalisme identitaire. 

Ainsi cette alliance des forces de vie peut-elle constituer une alliance préventive, mais aussi résiliente si l'approche préventive n'a pu être conduite à temps et jusqu'au bout. A la stratégie du REV proposée lors des États généraux de l'économie sociale et solidaire alliant le R de la résistance (créatrice), le E de l'expérimentation (anticipatrice) et le V de la Vision (transformatrice) nous pouvons proposer de REVER en ajoutant le E de l'évaluation démocratique et le R de la Résilience refondatrice. L'évaluation dans cette perspective doit être entendue dans son sens fort de délibération sur ce qui fait valeur et valeur dans son sens radical de force de vie.

Alors peuvent se conjuguer pleinement l'impératif érotique de Nietzsche sur la mobilisation des forces de vie et l'impératif éthique de Kant sur l'exigence que la recherche de la force de vie de chacun ne s'opère pas au détriment d'autrui. Éthique et Érotique ne sont-ils pas ainsi deux composantes majeures d'une perspective et d'une pratique convivialiste ? C'est en tout cas une proposition que je fais pour l'année qui vient à mes amis convivialistes ... Bonne année 2017 où il nous faudra plus que jamais allier "pessimisme de l'intelligence et optimisme de la volonté". 

Ressources




Le Serment de Paris 

Le temps est venu de changer de civilisation. Entretien avec Edgar Morin dans Le Tribune

Convivialisme Now ou Apocalypse Tomorow  Une série de sept vidéos sur le thème du convivialisme, enregistrée samedi 25 Juin 2016 au Théâtre de la Tempête. You Tube

Reconstruction de la société. Analyses convivialistes Une vingtaine d’auteurs convivialistes explorent les chemins de construction d’une société conviviale guidée par la poursuite inlassable du bien commun. 


mardi 27 décembre 2016

Incitations (5) Les Droits de l'Ame


Il faudrait avoir des dons de prophète pour être en mesure de faire la distinction entre marche, dérive et chute. Peter Sloterdijk 


Dans notre avant-dernier billet, nous proposions des extraits de la twittérature d’Edgar Morin qui partage ses réflexions sous la forme de ces gazouillis que sont les "tweets". Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série des "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments, des éléments de réflexions qui font écho aux idées développées de manière plus analytique dans Le Journal Intégral. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action.

L'urgence impérative aujourd'hui, dans nos sociétés complexes, consiste à développer nos facultés intuitives et visionnaires pour opérer la distinction entre marche, dérive et chute. C'est une question de survie. Le clivage n'est donc plus entre la gauche et la droite, entre les progressistes et les conservateurs, mais entre les visionnaires et les désenchantés.

Deviens ton propre prophète en confiant à ton intuition le soin de te guider par-delà la masse des conformismes et des préjugés.

Tout peut être écrit dans une société où plus personne ne lit (ou si peu). D'ailleurs "Tout est écrit" comme dit le proverbe, mais qui sait encore interpréter les signes du temps dans un monde réduit à un espace quantifiable, soumis aux lois abstraites de la mesure et de la comptabilité ?

Notre tradition rationaliste associe l’intelligence à la désillusion et la désillusion au pessimisme comme elle associe la joie à la naïveté et la naïveté à la bêtise. Le grand auteur français se doit d’être neurasthénique, voire suicidaire, pathologies transmuées en "qualités" par les chiens de garde de la culture dominante qui font - et défont - les réputations. La profondeur d'une œuvre est évaluée en fonction des névroses du créateur ! Tout ceci explique sans doute cette ambiance à la fois mortifère, arrogante et compassée qui fait des français la population la plus pessimiste au monde comme le confirment toutes les études internationales. Et pourtant peu d’observateurs opèrent cette corrélation évidente entre idéologie rationaliste, pouvoir technocratique et angoisse collective, au cœur de l’exception française. 

Dans nos sociétés capitalistes, le crédit a remplacé la croyance qui avait elle-même remplacé la Connaissance. 

Le monde contemporain est une insulte à cette part d’humanité qu’il n’a pas encore réussi à étouffer. 

Dans nos sociétés de l’information règne une forme d’"algoligarchie" née des relations incestueuses entre algocratie (pouvoir culturel des algorithmes) et oligarchie (pouvoir économique du capital). 

Nietzsche parle du désir de reconnaissance comme d'un désir d’esclave quêtant l'approbation d'une autorité extérieure. Dans nos sociétés capitalistes qui font du travail un fétiche, l’esclave désire être reconnu comme tel : un laborieux, si affairé qu’il en a perdu jusqu’au goût de l’Otium, ce loisir studieux auquel se consacraient les aristocrates dans l’antiquité. Selon Nietzsche, toujours : « Celui qui ne dispose pas des deux tiers de sa journée est un esclave. »


Il n'est qu'une aristocratie - celle de l'esprit - polarisée entre service et transmission. Se mettre au service de ce qui nous précède et nous inspire c'est devenir responsables vis à vis de ce qui nous suit et que nous inspirons. Telle est la chaîne initiatique et chevaleresque qui fonde l'aristocratie de l'esprit, la seule qui vaille parce qu'elle est fondée sur une vision sacrale de l'être humain.

Dans L’éducation sentimentale, lors de la veillée funèbre autour du cadavre du banquier Dambreuse, Flaubert décrit celui-ci "chérissant le pouvoir d’un tel amour qu’il aurait payé pour se vendre". Une telle description colle parfaitement à l’homme contemporain : prêt à payer – et cher – pour se vendre. La marchandisation généralisée réduit l'être humain à une valeur d'échange monétaire qui l'oblige à se vendre pour exister. 

Tel un ogre, le Capital gère ses affaires comme il digère les individus à travers la mécanique infernale de l’intérêt et du profit où chacun est transformé en comptable pointilleux et cynique de ses intérêts égoïstes. 

Le Capital obéit aux règles de l'égo, ce Je d'enfant d'autant plus mégalo qu’il est effrayé par son impuissance et par la mort. Transcender l’égo, c’est participer au Grand Jeu fondateur des communautés post-capitalistes.

Trump est un signe des temps qui n'aurait pas du se prénommer Donald mais Picsou. Parce qu'il incarne de manière caricaturale, jusqu'à la nausée, l'esprit du capitalisme, il en annonce aussi prophétiquement la fin programmée. Comme l'écrit Michel Onfray : " Trump est le nom du capitalisme nu. En ce sens les médias, les élites, les sondeurs, les penseurs comme il faut le haïssent parce qu'il montre la vérité du capitalisme cynique pour lequel l'argent est le fin mot de l'histoire. Ceux qui haïssent Trump lui reprochent de montrer ce qu'est le capitalisme sans fard et de leur gâcher le travail pendant qu'eux avancent masqués."

La victoire obscène de Donald Trump met à nu cette société du spectacle qui transforme chacun en voyeur de sa propre vie. Le triomphe de ce que le situationniste Guy Debord nommait la "séparation", pourrait annoncer l'émergence d'une nouvelle forme d'humanité, réunifiée à un niveau supérieur car "Là ou croît le péril, croît aussi ce qui sauve" (Holderlin).

Traditionnellement, dans les communautés organiques, l’activité humaine tissait sa valeur d’usage et sa valeur existentielle sur la trame des relations communautaires et symboliques qui lui donnait tout son sens c’est-à-dire le sens d'une totalité à laquelle elle participait de par sa force et sa créativité. Le capitalisme a transformé l’activité humaine en un "travail abstrait" réduit à une valeur d’échange pour en faire une marchandise comme les autres. La société capitaliste est ainsi devenue la seule forme historique où les rapports sociaux sont médiatisés par le "travail".

Parce qu'une vision évolutionnaire a pour objet le développement humain, elle a aussi pour projet l'avènement de communautés post-capitalistes fondée sur le dépassement des catégories de l'économie et l'abolition du "travail abstrait". Le scandale n'est donc pas le chômage mais le travail. L'urgence n'est donc pas de travailler plus mais de ne plus travailler pour redonner à l'activité humaine sa plénitude existentielle et sa richesse symbolique dans le cadre de communautés concrètes à la fois diverses et solidaires.

La citoyenneté universelle doit s'enraciner dans les profondeurs sensibles et spirituelles, charnelles et mémorielles, d'une communauté concrète. Sans quoi elle reste le fantasme abstrait d'un individu solitaire et désaffilié, prêt à être sacrifié sur l'autel du Marché.

La société capitaliste fut celle des travailleurs, les communautés post-capitalistes, dans leur pluralité, seront celles des créateurs. Tout nouveau projet politique doit être mesuré à cette aune radicale d'une refondation du lien social, sans quoi il n'est rien d'autre qu'un réformisme de plus, visant à tout changer pour que rien ne change.


L'homme aliéné de la modernité se reconnaît au fait qu’il se croit libre alors même qu'il vit sous l'emprise d’une époque paradoxale produisant à la chaîne ces oxymores vivants que sont des individus grégaires. 

La barbarie a deux visages : le fanatisme identitaire et le fondamentalisme marchand. Une partie de l’humanité est enchaînée par la tradition et l’autre déchaînée par le progrès. Ces deux parties se combattent l’une l’autre sans s’apercevoir qu’elles sont les deux faces d’une même pièce dont nous sommes les figurants angoissés et aliénés.

A quand l’organisation systématique de programmes de "démarchandisation" - comme il existe des programmes de "déradicalisation" - pour nous libérer du fétichisme de la marchandise et de son emprise mortifère ? 

Réenchanter le monde c’est accueillir et intensifier cette présence d’esprit dont la puissance créatrice décolonise l’imaginaire et démarchandise les relations. 

C’est dans les marges que l’on corrige les erreurs d’une époque. Prendre conscience c'est prendre ses distances avec une société suicidaire, absorbée par une transe économique qui détruit les liens unissant l'homme à son milieu - naturel, social et symbolique. 

On reconnaît un fou au déni de la maladie mentale dont il est atteint. Il en est de même pour les sociétés humaines qui, prenant leur délire collectif pour la réalité, considère comme pathologique ou criminel le refus de participer à celui-ci. François Roustang, ce grand thérapeute qui vient de mourir, disait : "Quand on constate qu'on est fou, on commence à guérir". On ne guérira jamais de l'économisme sans reconnaître d'abord que c'est une folie et sans décrypter les symptômes de son délire dans les évidences qu'il assène comme dans la pseudo-objectivité dont il se pare. Ce n'est pas parce qu'un malade se prend pour Napoléon qu'on est obligé de le suivre en se prenant soi-même pour un grognard.

La spiritualité est une chose trop précieuse pour être confisquée par les religions.

Parce qu'elle est cette expérience directe qui transcende le fétichisme des dogmes, des rituels et des clergés, la spiritualité est profondément irréligieuse même si elle considère la religion comme une forme socio-culturelle correspondant à une étape du développement psycho-spirituel.

Il faut être aveugle pour confondre l'illumination spirituelle et l'obscurantisme religieux qui instrumentalise celle-ci en réduisant la force transcendante de l'esprit à la lettre d'un dogme exclusif.

La véritable spiritualité ne fait pas l’économie de l’intelligence. Elle transfigure celle-ci en conscience éveillée. 

A la fois non-duelle et paradoxale, inclusive et intégrative, la plus haute des spiritualités considère que tout est son contraire. 

C’est honorer la vie que de prendre ses intuitions au sérieux en s'engageant pour elles.


La pensée du milieu émerge des milles liens qui nous unissent à lui. 

La raison ne peut ni tout comprendre, ni tout expliquer. Impliquée en Tout, l'intuition sensible participe au dévoilement de celui-ci de manière poétique et hermétique.

La gestion ou la vision, telle est aujourd’hui la question. L’expert est une autorité en la matière, le visionnaire, un auteur inspiré. 

Ce qu’on demande à un créateur, ce n’est pas tant une œuvre qu’une vision. La première doit être l'expression formelle de la seconde. Aujourd'hui, la scène culturelle est colonisée par des œuvres sans vision, telles des ombres qui ne renvoient à aucun rayonnement solaire. Conséquence : une foule de pseudo-artistes auto-proclamés et si peu de créateurs authentiques incarnant leur vision dans une œuvre vibrante qui ouvre sur un univers singulier.

Pour faire obstacle à la puissance insurrectionnelle de l'âme, les institutions culturelles ont cherché à la neutraliser en érigeant la rébellion en nouveau conformisme. C'est ainsi que, par le jeu dialectique de l'évolution, le conservatisme et le classicisme sont devenus aujourd'hui, de manière paradoxale, les vecteurs subversifs d'un nouvel anticonformisme. D'où l'émergence d'un néo-traditionalisme qui, dans tous les domaines culturels et cultuels, exprime une quête de fondations pour rependre pied dans le monde fluide et dissolvant des sociétés complexes en mutation constante. Comme l'écrit Alexandre Devecchio : "Les anciens sont devenus modernes et les modernes deviennent anciens". Pour ne pas le réduire à sa dimension régressive, ce néo-traditionalisme doit être conçu comme une étape dans l'émergence d'une Cosmodernité synthétisant l'intuition holiste de la tradition et la dynamique évolutionnaire de la modernité.

Les réseaux sociaux : un café du commerce, sans comptoir, sans café et, trop souvent, sans intérêt. Dans ce décor numérique se joue le théâtre mimétique d'une insignifiance où l'impuissance théorique se transforme couramment en fantasmes paranoïaques et délires complotistes. Mais dans cet océan d'insignifiance émergent de nouvelles significations sur des ilots discrets où se retrouvent ceux qui pulsent de la même vibration pour inventer ensemble le nouveau monde autour d'un imaginaire partagé. Cette conspiration est la seule qui vaille : une inspiration commune animée par l'esprit du temps.

Hier le monde était divisé entre celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas. Aujourd’hui il l’est entre celui qui boit l’apéro et celui qui aime l’opéra !...

Certaines personnes gagnent à être inconnues.

Le con est au conformiste ce que le professionnel est à l’amateur. Si le con se reconnaît au fait qu’il ose tout, on reconnaît le conformiste au fait qu’il n’ose rien de peur de heurter les habitudes acquises de l'opinion sur rue.

Le conformisme de la règle s'insurge toujours contre l'exception quand celle-ci annonce l'émergence d'une règle nouvelle, plus complexe et inclusive. Assumer la solitude créatrice de l'exception c'est toujours affronter  le conformisme grégaire de la règle. L'inspiration créatrice effraie et rend agressif tous ceux qu'elle met face à leur impuissance, leurs limites et leurs illusions. Pour résister à l'emprise du conformisme, à l'ostracisme et à la violence générés par celui-ci, la pensée visionnaire nécessite autant, sinon plus de volonté que d'inspiration. Toujours inconfortable, la création doit dépasser la zone de confort qui conduit inéluctablement sur la pente fatale et inertielle du conformisme.


Le poète est cet artisan du verbe dont la matière première est l’esprit. Une singularité qui en fait le gardien éveillé de l’universel : le présent du poète c’est le futur du monde. 

Enfant de l'enthousiasme et de l'inspiration, le poète devient porte-parole de l’inouï et de l'inédit en libérant le langage de cette obscénité qui consiste à vouloir éradiquer le mystère en le définissant.

Sur les ailes de l’inspiration, la présence d'esprit vient se poser dans le nid de la poésie en nous offrant une pause vivifiante dans le rythme mécanique imposé à notre esprit par une société désenchantée. 

Science de l’immobile et de l’inutile, la méditation devient révolutionnaire dès lors qu'elle nous libère d’un monde utilitaire fondé sur le fétichisme de l’abstraction. 

Les technocrates ne sont rien d’autres que les tenanciers d’une raison close qui exploitent la logique à des fins marchandes : des maquereaux cyniques qui se prennent pour de savants marquis.

La science devient fétiche dès lors qu’elle relève d’une croyance aveugle en une abstraction mentale réduisant la complexité créatrice des organismes vivants, sensibles et conscients aux déterminismes de ses lois mécaniques.

Méditer ce n’est pas faire attention, c’est être attentif à cette présence vivante et vibrante qui fait de nous des êtres sensibles et conscients. 

Paradoxe du méditant : l’attention nous libère des tensions en les accueillant. 

Méditer c’est, dans un souffle inspiré, participer à une présence d'esprit qui ne se laisse pas absorber par ses manifestations formelles.

L'Esprit génère les formes comme le capital ses intérêts.

Utile comme une limite dans le monde formel des apparences, l’identité est une habitude inutile au-delà, dans le monde subtil des transparences.

L'art de vivre consiste à répondre présent à l’appel intérieur. Une présence immédiate qui dévoile l’unité harmonique entre le plaisir du corps, le bonheur de l’âme et la joie de l’esprit. 

Promouvoir les droits de l’âme, c’est inventer de nouvelles formes politiques à partir d'une inspiration métaphysique. Tel est le chantier entrepris aujourd'hui par tous ceux qui ne se contentent pas d'observer l'évolution du monde mais qui cherchent à la vivre et à l'incarner.

Pascal Quignard écrit : "On ne peut être à la fois gardien de prison et un homme évadé". Ce qui revient à dire que l’on ne peut pas vivre hors du système tant que le système vit en nous. Une leçon à méditer pour tous ces pseudo-révolutionnaires qui confondent prise de pouvoir et prise de conscience pour éviter toutes les remises en question personnelles impliquées par cette dernière.


Paradoxe du développement humain : c’est en gardant le sens des limites que l’on peut transcender ses limitations. Comme l'écrivait Antonio Gramsci : " Il faut avoir une parfaite conscience de ses limites, surtout si on veut les élargir".

Toute démesure implique une régression. C’est pourquoi dans la mythologie grecque, la démesure – l’Hubris – est toujours punie par Némésis, déesse de la juste colère qui remet violemment l’individu à l’intérieur des limites qu’il a franchies. 

Schopenhauer considérait l’homme comme un animal métaphysique. La Vie est Une : tuer un animal c’est opérer un suicide métaphysique en détruisant notre instinct vital. 

Le débat qui oppose progressisme et conservatisme reste très superficiel. Il n’est pas d’évolution sans conservation c'est à dire sans mémoire. Conserver c’est retenir. Avant de les transcender de manière créatrice, tout saut évolutif retient et récapitule les étapes qui l'ont précédé. Chaque vie humaine ne peut se comprendre que dans la perspective d’une mémoire qu’elle honore et d’une tradition dont elle hérite pour la transformer au rythme juste de l’évolution universelle.

Toute véritable émancipation naît de la participation de la conscience individuelle et collective à la dynamique créatrice et intégrative de l’évolution. 

Comme un fleuve est plus que la somme de ses affluents, une vie humaine est plus que la somme des influences ancestrales qui contraignent son courant entre les rives de leurs déterminismes.

Plus l'individu évolue, plus sa conscience se développe et plus la vérité se dévoile. Évolution, développement et dévoilement sont trois expressions d'une même dynamique intégrative propre à la vie/esprit. 

La sagesse est ce point d’équilibre où l’intuition guide la raison sur la voie du milieu en opérant une synthèse supérieure entre des pôles à la fois opposés et complémentaires. 

Alors que la logique est exclusive, l'intuition est intégrative.

A tous les stades de sa manifestation, la vie est - fondamentalement - présence d’esprit. 

Rendre grâce au mystère qui nous habite autant que nous l’habitons. 

Quand on refoule la puissance créatrice de l’imaginaire, elle revient sous la forme dévastatrice de l'idéologie, ce fétichisme des idées auquel tant de vies ont été sacrifiées. 

Penser c’est proposer des réponses inédites à des questions inouïes. 

Résistant à l’entropie de la corruption, l’intégrité est cette cohérence interne d’où émerge toute création. 

La vérité archétypale du mythe subvertit toujours le mythe d’une vérité abstraite.

Le sens est à l'esprit ce que le sang est au corps : un flux vital. Une société insensée est exsangue jusqu à l'agonie.

Si on n'a pas développé une sensibilité intemporelle, le temps passe à travers nous comme une pluie acide qui mouille jusqu’à l’os.

S’élancer vers l’autre par amour et l’enlacer par désir au risque de s’en lasser par habitude.

Civilisation en péril cherche dans l'urgence des professeurs de l'être
capables de nous libérer des illusions morbides de l'avoir et du paraître.

Ressources


Abécédaire de la méditation (1) et (2) - Devoir de Vacance

Critique de la Valeur  Site dédiée à la théorie critique du capitalisme et à la "sortie de l'économie".

Les billets du Journal Intégral inscrit sous le libellé Sortir de l'économie