jeudi 8 novembre 2018

Incitations (9) L'Evolution Créatrice


Nous demandons à l’imprévisible de décevoir l’attendu. René Char 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. Nous y associerons quelques citations d’auteurs dont les propos font échos aux  nôtres et les illustrent. 

De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui peut mobiliser sa conscience et fertiliser son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Éros et Thanatos 

L'évolution est un combat : celui de la force créatrice et intégrative d’Éros contre la force entropique et destructrice de Thanatos. Chaque individu, comme chaque peuple, doit choisir : se développer en participant à la spirale évolutive d’Éros ou se décomposer jusqu'à la destruction en se laissant entraîner dans la spirale infernale de Thanatos.

Quand Éros maîtrise Thanatos, il utilise la puissance de ce dernier pour détruire les formes obsolètes, devenues inadaptées, en permettant ainsi l'émergence de la nouveauté. Quand Thanatos étouffe le souffle d' Éros, il broie les peuples comme les individus dans une spirale infernale qui sépare ce qui est uni et fragmente ce qui est cohérent.

A travers des stades bien identifiés par de nombreux modèles développementaux, la spirale évolutive dessine un mouvement de complexité croissante de la conscience et de la culture à travers l'histoire de l'espèce (phylogenèse) et des individus (ontogenèse). ( Une Spirale Dynamique aux couleurs de l'évolution).

La spirale infernale peut se manifester sous une forme de régression anthropologique quand l'être humain, coupé de son milieu - naturel, social ou culturel - n'est plus à même d'intégrer les informations et les expériences lui permettant de se développer. 

Au cœur de la spirale infernale contemporaine : le fétichisme de l'abstraction. Nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leurs logiques abstraites comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels, auxquels ils étaient soumis.

Alors que la modernité croyait en avoir fini avec la servitude générée par la superstition, voilà que le fétichisme prend de nouvelles formes qui sont celles d'une rationalité abstraite totalement déconnectée de la vie sensible et de son mouvement évolutif.

En nous identifiant à l'univers clos et fragmenté de nos représentations mentales, le fétichisme de l'abstraction nous castre de cette présence sensible et de cette vie concrète qui, l'une et l'autre, participent de manière intuitive et harmonique à leur milieu d'évolution. En nous coupant des ressources nécessaires à notre développement, cette déconnexion nous fait basculer dans une spirale régressive et destructrice.

Le fétichisme de l'abstraction est au cœur de la société du spectacle analysée par les situationnistes comme une hégémonie de la représentation et une emprise de la séparation fondée sur le déni d'une présence vivante et créatrice.

L'expression sociale de cette subversion de la vie concrète et sensible par la domination instrumentale de l'abstraction est ce "fétichisme de la marchandise" qui transforme une communauté vivante en société mortifère. Dans une forme de magie noire, cette société fétichiste utilise la loi d'une jungle archaïque où règne le plus fort, pour séparer et diviser en transformant le proche en concurrent, le concurrent en adversaire et l'adversaire en ennemi. Édictée par ce "sujet automate" qu'est la valeur, cette mécanique inhumaine broie chaque individu en le vidant de la substance même de sa vie au profit d'une logique d'accumulation financière totalement abstraite.

Ces temps-ci, on s'émeut à juste titre du nombre d'enfants nés sans bras dans certaines régions de France. Par comparaison, l'émotion se fait bien plus discrète devant le spectacle effarant et effrayant de tous ces jeunes, décérébrés par les industries du divertissement, du numérique et des médias. A travers la légitimation de l'avidité et de l’égoïsme, du conformisme et de la vulgarité, de la superficialité et du ressentiment, de l'impulsivité et de la violence, le but de ces machines à décérébrer est la fabrication en série de consciences robotisées et de subjectivités castrées de leur intériorité, aptes à obéir aveuglément aux injonctions mortifères du fondamentalisme marchand.

Ce processus de décérébration illustre de façon concrète la célèbre formule de Bernanos selon laquelle "on ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure." Dans cette perspective, la spirale infernale apparaît comme ce processus de vampirisation hypnotique qui transforme une communauté vivante et créatrice en société du spectacle et qui métamorphose peu à peu cette société du spectacle en une monstrueuse "société du spectral" formatant ces zombies numériques, qui errent dans nos villes les yeux rivés sur un écran, dont le seul rapport à la vie est cyniquement instrumental.  

Professeurs et Prophètes

Osons le dire au risque de se faire lapider par les militants progressiste du P.C (Politiquement Correct) : ce dont notre époque a le plus besoin ce n'est pas de professeurs mais de prophètes. Inspirés par l’Esprit du temps, ces porte-paroles pourraient mettre des mots sur les intuitions collectives en décrivant l'effondrement qui vient comme une spirale infernale dont seule pourrait nous libérer un véritable saut évolutif.

Le saut évolutif est la métamorphose qui se réalise au moment où un changement de degré dans la transformation provoque un changement de nature.

Les prophètes dont nous parlons n'ont rien à voir avec la religion et ses dogmes mais tout à voir avec une inspiration créatrice connectée harmoniquement à la Totalité dont ils sont les porte-paroles.

Notre époque se rit de ses prophètes, de leur inspiration comme de leur véhémence : elle a peur qu'ils déchirent le voile d'illusion par lequel l'ignorance maintient son emprise. Elle leur préfère la frilosité technocratique, mieux à même de glisser sur les eaux glacées du calcul égoïste.

Saint Augustin : "L'espérance a deux filles superbes : la colère et le courage. La colère pour que ce qui ne doit pas être ne soit pas, et le courage pour que ce qui doit être soit." Que la colère mobilise ton énergie de vie et que le courage la canalise pour te libérer d'une spirale infernale en retrouvant l'élan créateur d'une spirale évolutive qui t'appelle dans un souffle inspiré.

Si le prophète prêche dans le désert, c'est que l'esprit a déserté le cœur de ses contemporains.


Non seulement le recours aux modèles d'interprétation et d'explication du passé ne permet pas de comprendre le présent mais il rend incapable d’imaginer l’avenir. 

Tel est le rôle des gardiens du temple académique : rabâcher sans cesse des pensées dépassées pour formater des individus déphasés, inaptes à comprendre et à utiliser les ressources innovantes et libératrices générées par les minorités créatrices et cognitives qui ont toujours été les vecteurs de l'évolution. 

Honte de rappeler une banalité mais l'éducation moderne ne cherche plus à former des consciences mais à formater des subjectivités pour les adapter à l'abstraction délirante d'un monde déshumanisé. Ce que J.C Michéa nomme "L'enseignement de l'ignorance" consiste à éradiquer toute forme de sensibilité et d'esprit critique, d'intuition synthétique et de vision créatrice permettant aux jeunes de se libérer des influences régressives de la spirale infernale.

Libérer le prophète en soi c'est prendre la parole au mental pour la rendre à l’inspiration dont elle procède. C'est célébrer le bonheur d'être en vie et l'envie de partager ce bonheur à travers un art de vivre qui est une vision du monde incarnée dans un style vie.

Dans une civilisation en cours d’effondrement, la seule voie réaliste est dessinée par le récit d'une vision fondatrice, inspirée par la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

Toute évolution humaine relève du combat mené par une singularité créatrice contre l’armée du nombre qui défend le conformisme de son époque sous la bannière des évidences.

Si l’esprit désigne à la fois l’humour et la spiritualité, c’est qu’il permet dans les deux cas de relativiser notre expérience en questionnant ce que nous prenons pour des évidences.


L'écume, la vague et l'océan


Ne jamais mépriser l’évènement, cette avant-garde de l’histoire et son porte-parole

Évoluer c’est développer chaque jour une version actualisée de soi-même qui conduit à plus de conscience et de complexité. Plus de profondeur à l’intérieur - dans le monde de la subjectivité et de l’intersubjectivité - pour se véhiculer dans plus de complexité à l’extérieur, dans le monde objectif des structures sociales et du milieu naturel. 

Si la subjectivité et l'objectivité sont les deux pôles opposés d’une vision dualiste, elles sont aussi deux moments d’un même mouvement dialectique propre au trajet anthropologique. Un tel trajet évolutif conduit au dépassement synthétique de la dualité dans la vision non-duelle d’une totalité dynamique. Ne pas oublier que, selon Hegel, "Le Vrai est le Tout".

L'évolution est ce mouvement à travers lequel la Totalité prend conscience d'elle-même. Dans le champ humain, cette dynamique est celle d'un trajet anthropologique à travers lequel l'individu se développe en participant de manière créative à la Totalité dont il est partie prenante et apprenante.

A une époque où tout change tout le temps, il ne faut pas confondre évolution créatrice et mouvement chaotique. Un tel mouvement doit être maîtrisé pour canaliser sa puissance à travers une présence qui l'accorde harmoniquement à la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

La conscience éveillée ne confond jamais l’écume, la vague et l’océan. 

L’écume est à la vague ce que la vague est à l’océan. 

Des profondeurs de l’océan humain s’élève chaque génération comme une nouvelle vague sur laquelle perle l’écume des individualités.

Acteur central de l’aventure humaine, le temps transforme chaque époque en un décor où se déroulent nos vies de figurants. 

Vie et Biologie 

L’évolution est le nom commun d’une dynamique créatrice dont chaque vie individuelle est le nom propre.  

Ce n’est pas en cherchant à l’expliquer que les savants comprendront la vie, ce mystère irréductible à sa manifestation comme à son déploiement.

Étymologiquement, l'explication (du latin ex-plicare : déplier) est une opération mentale qui consiste à déplier ce qui est complexe (cum-plexus : tissé ensemble). Expliquer c'est déployer de manière abstraite dans l'espace mental ce qui est impliqué de manière concrète dans la complexité organique du vivant.

L'explication est cette forme de "désintégration intellectuelle" qui réduit l'intuition d'une présence sensible, intégrée à son milieu, à la mécanique d'une représentation conceptuelle qui vise à s'en abstraire pour mieux le dominer (... et l'exploiter). Toute explication a pour effet de réduire la temporalité évolutive à un espace analytique incapable de rendre compte du processus de complexification qui est au cœur de l'évolution.

Parce qu'elle est une dynamique d'intégration à une totalité organique, l'évolution est littéralement inexplicable. Vouloir expliquer la vie c'est toujours la réduire à ce qu'elle n'est pas. C'est vouloir atteindre un horizon qui fuit sans cesse, aspiré qu'il est par la verticalité d'un sens qui le dépasse. C'est observer les contours d'une ombre en restant aveugle au rayonnement lumineux qui en est la source. C'est puiser de l'eau avec un filet.

Messieurs les modernes, est-ce trop vous demander d'être sérieux deux minutes ? La vie est relation, intégration et participation à une totalité organique. Comment une approche réductrice, abstraite et explicative pourrait-elle en rendre compte ? N'entendez-vous pas le rire cosmique qui se moque de la prétention de votre mental à réduire l'irréductible mystère de la vie à une mécanique régie par le hasard et la nécessité ?

Si l'homme raisonnable respecte l'aura poétique du mystère c'est qu'ayant reconnu les limites abstraites de la raison, il est à même de les dépasser par l'intuition créatrice.

Si la vie, tout comme l’évolution, est inexplicable, elle n’est cependant pas incompréhensible. Pour les comprendre l’une et l’autre, il faut s’y impliquer en participant de l’intérieur à leur dynamique. Seule l’approche participative de la phénoménologie - celle de l’expérience vécue, de ses perceptions et de sa durée comme de ses affects - est à même de nous éclairer intimement sur cette mystérieuse évidence.

Une phénoménologie de la vie permet de résister à l'hégémonie de cette science sans conscience à l'origine de ce que le philosophe Michel Henry nomme La Barbarie. On pourrait dire, en paraphrasant la célèbre formule du philosophe sur le marxisme (Le marxisme c'est l'ensemble des contresens qui ont été fait sur Marx) que la biologie c'est l'ensemble des contresens qui ont été faits sur la vie.

Voilà donc ce que la science ne sait pas : notre vie. Michel Henry 

Quand l'abstraction s'empare de la vie, elle la détruit en réduisant le développement organique à un mécanisme bio-chimique et l'évolution à une "sélection naturelle". Cette forme de terrorisme intellectuel nous empêche de penser l'évolution comme une dynamique créatrice se manifestant par l'émergence de la nouveauté à travers ce processus continu de complexification qui est celui de la spirale évolutive.

Seule une pensée de la Totalité est à même de nous libérer du réductionnisme, cette pensée totalitaire qui voudrait identifier le tout à la somme de ses parties.

Le vivant est irréductible à la biologie. C'est  le propre de la modernité abstraite que de toujours réduire les organismes vivants à des mécanismes invivables. C’est ainsi que la biologie a réduit la dynamique intégrative et organique de la vie à un mécanisme de sélection naturelle qui traduit, dans le domaine de la biologie, la vision concurrentielle de l’idéologie libérale.

Dans Les êtres vivants ne sont pas des machines, Bertrand Louart écrit : « La manière dont la nature est représentée est étroitement liée à la manière dont l’homme et la société sont conçus, et réciproquement… Aujourd’hui plus que jamais, la conception de l’être vivant comme machine est indissolublement liée au fait que nous vivons dans une société capitaliste et industrielle : elle reflète ce que les instances qui dominent la société voudraient que le vivant soit, afin de pouvoir en faire ce que bon leur semble. » 

Paradoxe : la biologie moderne nous en dit bien peu sur la vie et beaucoup plus sur l'emprise de l'idéologie dominante. Selon Bertrand Louart, dans le paradigme de la civilisation industrielle « l’être vivant est conçu comme une sorte d’usine biochimique dirigée par un programme génétique écrit par la sélection naturelle au cours de l’évolution des espèces, où seuls les mieux adaptés à la lutte pour la vie ont pu survivre et se reproduire en nombre. » Une telle conception techno-capitaliste du vivant est si caricaturale qu'elle prêterait à rire si elle ne conduisait à sa domination, à son exploitation comme à sa destruction.

Nous ne voyons pas la vie telle qu'elle est mais telle que nous sommes. Ainsi, la biologie moderne conçoit la vie comme un miroir dans lequel se reflètent la rationalité instrumentale et l'imaginaire machinique propres à une modernité abstraite fondée sur l'objectivation, l'utilitarisme et la compétition.

Progressistes, encore un effort pour devenir évolutionnaires !... 


La mécanique du progrès est la caricature abstraite d'une évolution organique.

C'est le filtre abstrait de la modernité qui a réduit la dynamique évolutionnaire et organique de la vie/esprit à la mécanique du progrès. En déracinant l’évolution de son substrat généalogique et en oubliant le moment de la conservation, inhérent à celle-ci, les progressistes trahissent le mouvement concret de la spirale évolutive au profit de sa traduction abstraite, mécanique et linéaire qu’est le progrès.

Fondé sur une mémoire organique et généalogique, le mouvement concret de l'évolution est remplacé dans la conscience des progressistes par l'abstraction d'un progrès mécanique. 

Le progressiste oublie le passé. Le conservateur refuse l'avenir. Dans sa vision non-duelle, l'évolutionnaire considère passé, présent et futur comme trois états passagers d'une même dynamique évolutive à travers laquelle se manifeste l'Esprit transcendant.

La dynamique évolutionnaire n’est pas progressiste, elle est progressive en ce sens qu’elle équilibre le moment de la conservation et celui de l’émergence créatrice. Le temps de la conservation est celui de la mémoire du vivant. Sans cette mémoire, pas d'émergence créatrice.

La mécanique du progrès n'arrivera jamais à rendre compte du processus de conservation nécessaire pour intégrer la mémoire du vivant. L’évolution est à la fois progression vers plus de complexité ET conservation des acquis générés par cette progression dans les stades évolutifs antérieurs.

Dans la mesure où l'évolutionnaire est un progressiste conservateur, il devient un oxymore vivant. Il est à la fois un progressiste accordé à la dynamique créatrice de la vie/esprit et un conservateur qui garde en mémoire la filiation généalogique entre matière, vie et conscience mais aussi entre les principales étapes évolutives du développement humain qui mènent de l'hominisation à l'humanisation.

Le débat entre progressistes et conservateurs renvoie à une approche dualiste qui n'a aucun sens dans une perspective évolutionnaire. Progrès et conservation sont les deux yeux d'une même vision non-duelle : celle d'une synthèse évolutionnaire.

Le progressiste se vit comme un individu auto-engendré et auto-construit. Ses fantasmes infantiles de toute puissance ont rempli le vide laissé par une perte de mémoire et l'ignorance d'une tradition qui, selon le mot de Mahler, n'est pas la célébration des cendres mais la transmission de la flamme.

L'idéologie du progrès, le fétichisme de l'abstraction, les fantasmes de toute-puissance et le techno-capitalisme font système. Déconstruire l'un des éléments de ce système, c'est percevoir son interdépendance avec les autres. Tirer sur un de ces fils c'est mettre progressivement à jour la trame systémique de la spirale infernale.

La perspective évolutionnaire est la seule à proposer une critique radicale de l'idéologie progressiste tout en l'intégrant dans une vision qui la transcende. Ce faisant elle évite le pièges du conservatisme et les ornières de la réaction dans lesquels tombent généralement les critiques rétrogrades du progressisme. Uune telle perspective est illustrée par le titre d'un livre de Jean-Paul Besset - "Comment ne plus être progressiste sans devenir réactionnaire " - qui résume bien la problématique d'une époque confronté au spectre de l'effondrement.

Évolution versus Inertie


La dynamique créatrice de l’évolution se heurte toujours à la résistance de l’inertie. Celle-ci se manifeste par l’emprise de l’ego dans le champ de la conscience, par l’emprise des habitudes sur le plan des comportements, par l’emprise du conformisme sur le plan des mentalités et par l'emprise du pouvoir dans le champ de l'organisation sociale.

Ce n’est pas à la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit de s’adapter à l’être humain mais à celui-ci de vaincre les obstacles dressés par l’inertie, afin de participer au courant évolutif qui lui permet de se développer. Si l'évolution est un combat, ce combat est avant tout dirigé contre les parties de soi-même qui sont aux mains de l'inertie.

Au fil du temps, l’inertie transforme les habitudes en certitudes et les certitudes en évidences

C’est bien parce qu’elle est proprement inimaginable que la puissance de l’inertie résiste de toutes ses forces à celle de l’imagination créatrice.

Animé par la dynamique de l’évolution créatrice, l’évolutionnaire doit être à la fois un visionnaire qui ouvre de nouvelles perspectives vers plus de complexité et un guerrier qui combat, en les nommant, tous les visages de l’inertie : habitudes, certitudes et conformismes.

C'est parce qu'il est visionnaire que l'évolutionnaire est ce combattant qui ne se rend jamais à l’évidence car elle pourrait prendre son intuition en otage. 

L'erreur des progressistes est de confondre la résistance passive de l'inertie et la force active de conservation. C'est la dynamique de l'évolution créatrice qui transforme la puissance de l'inertie en force de conservation.

Parce que le conformisme prend toujours le masque de l’évidence, la créativité lui apparaît "étrangereuse" c’est dire à la fois étrange et dangereuse. Quand l’émergence de la nouveauté trouble l’ordre conformiste, les défenseurs de ce dernier trouvent toujours de bonnes raisons pour lui résister. Ils revêtent la panoplie du héros dans le combat immémorial que mènent les habitudes contre la dynamique créatrice de la vie/esprit : "Les vallées accusent leurs montagnes d’avoir de la hauteur et Mars appelle Avril un saboteur. "E.E Cummings 

Tout créateur authentique est souvent victime d'une triple peine : ostracisé parce qu'il est incompris, inquiété parce qu'il gêne le conformisme dominant et ciblé parce qu'il représente un parfait bouc-émissaire pour ces deux raisons."Pour ne pas subir l'incompréhension, l'offense ou l'outrage, ne dérangez pas les idées reçues et n'ayez pas raison trop tôt". Edgar Morin

Il existe une loi de l’évolution humaine selon laquelle, dans tous les domaines, la force de l’innovation se mesure au degré de mobilisation qui vise à lui nuire, voire à la détruire. L’inertie des consciences se transforme en violence dès qu’elle se sent menacée. Ce que Jonathan Swift traduit de la manière suivante : "Quand un vrai génie apparaît dans ce bas monde, on peut le reconnaître à ce signe que les imbéciles sont tous ligués contre lui."

Le crachat de la bêtise peut devenir la légion d’honneur du créateur. Être incompris des imbéciles, ignorés des ignorants et injuriés par les arrogants : autant de preuves que l'on chemine sur la voie innovante de la création. Une telle prise de conscience a inspiré cette observation paradoxale à Oscar Wilde  : "Je vis dans la terreur de ne pas être incompris".

Évolution et Création

Si la solitude interstellaire du visionnaire est proprement inimaginable, ce n’est pas parce qu’il est en avance sur son temps mais parce que ce temps est lui-même en retard sur l’esprit du temps dont les créateurs sont les porte-paroles. 

A chaque stade évolutif, une poignée de minorités créatrices et cognitives marchent en avant-garde au pas dynamique de l’évolution quand le gros de la troupe, soumis au poids de l’inertie, suit en traînant des pieds nostalgiques.

Le génie est un fou qui a réussi. La diminution des filtres cognitifs - de manière naturelle, artificielle ou initiatique - conduit soit au génie, soit à la folie, soit le plus souvent à un mixte des deux. La frontière entre folie et génie est ténue et poreuse : elle oscille selon les circonstances qui influent sur le champ d’énergie/conscience dans lequel vit le créateur. 

Il est dangereux pour la santé mentale d’avancer sur le chemin de crête de l’évolution. Un certain nombre n’en sont pas revenus quand tant d’autres ont été rattrapés par les ombres du passé qui les hantaient. Sous des formes pathétiques de mégalomanie, de mythomanie ou de paranoïa, ces ombres font halluciner celui qui chemine en lui faisant croire qu'il est arrivé.

Ne pas confondre ceux qui sont habités et ceux qui sont hantés. Les premiers sont visités par l’inspiration quand les seconds sont occupés par leurs obsessions.

Une graine de folie permet de récolter les fruits du génie. Cette ouverture à une forme de surconscience qu'est le génie est bien souvent une manière de compenser une faiblesse et de rééquilibrer un désordre psychique légués par un héritage transgénérationnel.

Mathématique de l’évolution : la solitude du créateur est toujours proportionnelle à l’originalité de sa vision. 

Les créateurs précèdent une société après laquelle courent les sociologues.

Une anthropologie évolutionnaire doit au moins intégrer une psychologie de la création, une histoire cosmologique et biologique de l'évolution, une cartographie du développement humain et de l'évolution culturelle, une sociologie des avant-gardes, une épistémologie de l'intuition et une spiritualité non-duelle. Voilà du travail pour les cent prochaines années !

La créativité est toujours minoritaire et le conformisme toujours majoritaire. Fondée sur le pouvoir majoritaire, la démocratie représente la victoire du conformisme sur la créativité. C’est la raison pour laquelle, à notre époque, les oligarchies se travestissent en démocratie pour cacher leur domination, maintenir leur emprise et résister à toute véritable évolution. 

L’horizontalité démocratique devrait toujours être compensée, équilibrée et centralisée par la verticalité d’un comité de sages et de créateurs aptes à penser de manière visionnaire et inspirée sur le long terme prospectif des civilisations plutôt qu’à travers le court terme démagogique du clientélisme électoral et partisan. La sagesse n'est ni élective ni quantitative : elle est sélective et qualitative. Une intelligence collective, inspirée par cette sagesse visionnaire, est à même de faire émerger cet imaginaire commun qui transformerait une société mortifère en communauté vivante.

Ressources

Les êtres vivants ne sont pas des machines. Bertrand Louart. Notes et Morceaux choisis N°13. Hiver 2018. Bulletin de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle. éd. La Lenteur

Et vous n'avez encore rien vu...  Critique de la technoscience, du scientisme ordinaire et du darwinisme effectuée par un collectif de scientifiques engagé dans la critique de la société capitaliste et industrielle.

Dans Le Journal Intégral :

La série des billets sélectionnés dans le libellé Incitations.

Sur la Spirale évolutive : voir les billets sélectionnés dans les libellés Spirale Dynamique et Théorie intégraleUne Spirale Dynamique aux couleurs de l'évolution -

Sur la Spirale infernale: Le fétichisme de la marchandise - Une régression anthropologique (2 billets) - Qu'est-ce que le Capitalocène? - L'effondrement qui vient - Critique de la Valeur

Une série de quatre billets intitulée Penser la Barbarie, consacrée à la phénoménologie de la vie développée par Michel Henry.

Sur la dynamique de l'évolution :  Les Visionnaires - Les Pionniers sont l'évolution - Le Grand Récit de l’ÉvolutionL'insurrection poétique  -  Vivre l'évolutionL'évolution de la conscience - La Mémoire de l'évolution - Les Enfants du Futur (2 billets) - Maximes pour temps de crise - L'ère des créateurs (4 billets) - Notre peur la plus profonde (Nelson Mandela) - Le Chemin de l'évolution  -

jeudi 18 octobre 2018

La Troisième Révolution


Aujourd'hui l'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. Pablo Servigne 


Dans nos deux derniers billets intitulés Qu'est ce que le Capitalocène? et L’effondrement qui vient, nous avons prolongé et approfondi une réflexion initiée dans une série de textes écrits en 2013, intitulée Effondrement et Refondation. Parce qu’elle refuse à la fois le déni, la peur et le conformisme de pensée, une telle réflexion prendre acte avec lucidité des multiples expressions – écologique, économique, sociale, culturelle, psychique, spirituelle – d’une même crise systémique qui pourrait conduire à l’effondrement de notre civilisation et au danger que celui-ci pourrait faire peser sur l’évolution de l’humanité. En les mettant en perspective, nous vous proposerons dans ce billet deux textes qui se répondent l’un l’autre et permettent de nourrir cette réflexion. 

Fred Vargas est à la fois une archéologue et un auteur dont les romans policiers caracolent régulièrement en tête des classements des ventes. En utilisant l'humour et le second degré comme armes de résistance au désespoir, elle nous annonce l’avènement d’une Troisième Révolution qui fait suite aux révolutions néolithiques et industrielles. Nouvelle séquence de l'évolution humaine, cette Troisième Révolution est aussi la conséquence de notre inconséquence : le désastre écologique nous oblige à sortir des ornières de nos habitudes pour modifier fondamentalement nos modes de vie et de pensée. Après les révolution néolithiques et industrielles, le temps est donc venu d'une révolution écosophique évoquée à plusieurs reprises dans le Journal Intégral.

Quelles sont les étapes du processus de transformation qui accompagne cette révolution écosophique ? Dans un texte écrit en 2012 et intitulé Gravir l’échelle de la conscience, le blogueur canadien Paul Chefurka tente de répondre à cette question en élaborant une échelle de prise de conscience qui comporte cinq étapes. Deux chemins s’offrent à celui qui atteint la cinquième étape. Le chemin extérieur consiste à s’engager dans des actions individuelles et collectives, souvent locales et concrètes. Le chemin intérieur conduit à une recherche de sens qui peut déboucher sur cette sagesse évolutionnaire résumée par le message Gandhi : "Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde". Les individus arrivés à ce cinquième stade développent une vision globale qui leur permet de comprendre et de vivre la complémentarité entre les chemins intérieurs et extérieurs.

La Troisième Révolution. Fred Vargas

Dans le contexte actuel décrit par cette science de l'effondrement qu'est la collapsologie, ce texte de Fred Vargas écrit en 2009 apparaît quelque peu prémonitoire alors même que le GIEC vient de publier le 8 Octobre un nouveau rapport de 400 pages sur les effets du réchauffement climatique dans lequel ces experts évoque la nécessité de "changements sans précédent dans tous les aspects de la société". Ce rapport conforte le cri d'alerte poussé le 10 Septembre par le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres, qui est tout sauf un écologiste radical : « Il nous reste deux ans pour mettre fin à l’augmentation de la quantité de gaz à effet de serre dans l’atmosphère. Au-delà il n’y aura pas de solution possible 

 
Nous y voilà, nous y sommes. 

Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts- fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance, nous avons chanté, dansé. Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le reste était à la peine. 

Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout du monde, nous avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés. 

On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. 

Franchement on s'est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre. 

Certes. Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution. Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a pas choisie. 

« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies. 

La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau. Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d'ailleurs peu portées sur la danse). 

Sauvez-moi ou crevez avec moi. Évidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et honteux. D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser encore avec la croissance. Peine perdue. 

Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais. 

Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est, – attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille – récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand même bien marrés). 

S'efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde. 

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d'échappatoire, allons-y. 

Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie – une autre des grandes spécialités de l'homme, sa plus aboutie peut-être. 

A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution. A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore. (fin du texte de Fred Vargas)

Une Révolution Écosophique


Initiée au Proche-Orient il y a environ 10.000 ans, la révolution néolithique correspond à la transformation progressive des tribus nomades de chasseurs-cueilleurs en communautés sédentaires pratiquant l'agriculture et l'élevage. La production d'un surplus alimentaire modifie totalement l'organisation et la culture des sociétés ainsi sédentarisées. Quant à la révolution industrielle, elle se caractérise par le passage d'une société à dominante agricole et artisanale vers une société à dominante commerciale et industrielle fondée sur l'hégémonie progressive de la raison instrumentale. Si elle est initiée à la Renaissance par l'émergence d'une civilisation bourgeoise en Italie, la révolution industrielle prend son essor au XIXème siècle, en Europe et principalement en Angleterre, notamment grâce au développement du chemin de fer.

Les bouleversements environnementaux opérés durant la révolution industrielle auraient fait entrer la terre dans une nouvelle ère géologique - le Capitalocène - qui fait suite à l'Holocène, période de dix millénaires commencée au néolithique. Le désastre écologique actuel et principalement le réchauffement climatique dû aux pollutions émises par l'extraction et la consommation d'énergies fossiles ne sont pas séparables du capitalisme dont le développement est synchrone à la révolution industrielle. A ces deux grandes révolutions - néolithiques et industrielles - correspondent chaque fois l'émergence d'une vision du monde qui modifie l'organisation socio-économique, les représentations culturelles, les modes de subjectivation comme les comportements.

Comme les deux révolutions précédentes, la révolution écosophique est à la fois la cause et l'effet d'un changement de paradigme. Selon Ervin Laszlo : "Le paradigme est le totalité des présupposés d'une théorie. C'est une image, une idée du monde. Nous en avons tous une dans la tête - même si nous n'en sommes pas conscients - que nous avons construit à partir de ces présupposés. Quand il y a trop d'anomalies, trop de choses incompréhensibles sur la base de cet ensemble de présupposés, alors on cesse d'ajouter explication sur explication, et on propose un autre système. C'est ce qu'a fait Copernic en disant que le soleil était au centre du système, et non la Terre. Le nouveau paradigme consiste à re-simplifier en se basant sur une conception plus profonde, plus capable de répondre à nos interrogations. C'est un autre type de monde." (Vers une nouvelle vision du monde)

A de nombreuses reprises, nous avons évoqué le changement de paradigme qui est au cœur de la troisième révolution : le passage d'une vision abstraite, à la fois réductionniste et mécaniste, (fondée sur l'hégémonie de la rationalité instrumentale) à la vision d'une complexité organique où tout est lié. La participation à cette complexité organique relève d'une raison sensible où la rationalité est au service d'une intuition holiste qui perçoit les ensembles et participe à leur dynamique. Ce saut paradigmatique a pour conséquence le passage d'une vision économique - fondée sur les mécanismes d'un marché où interagissent des monades individuelles mues par la maximisation de leur intérêts égoïstes - à une vision écosophique fondée sur la participation sensible de l'être humain à un milieu d'évolution à la fois naturel, social et culturel. L'être vivant et son milieu d'évolution sont interdépendants, au-delà de toute séparation abstraite : tel est le principe de complexité qui fonde cette sagesse du vivant qu'est l'écosophie.

Un renversement de perspective
 

Comme les deux premières, la troisième révolution opère donc un renversement total de perspective. Tous les précurseurs,  les lanceurs d'alerte et les écologistes que l'on traitait hier d'utopistes apparaissent aujourd'hui comme des individus dont le réalisme est enraciné dans l'expérience sensible de la vie concrète alors même que les technocrates qui se drapaient dans une posture réaliste, identifiée à l'abstraction de la technique et de l'économie, apparaissent tout d'un coup comme de dangereux idéologues et des apprentis sorciers d'autant plus déconnectés de la réalité qu'ils veulent résoudre cette crise systémique en utilisant les méthodes et les modes de pensée qui en sont à l'origine. Comme le dit Einstein : " La définition de la folie c'est de refaire toujours la même chose et d'attendre des résultats différents".

Emily Angelopoulos illustre ainsi le renversement de perspective opéré par la révolution écosophique : " L'utopie n'est plus du côté des écologistes réclamant la décroissance, des végans réclamant la fin de l'élevage, des zadistes refusant l'artificialisation des terres... mais du côté des dirigeants défendant le système économique actuel." Dans ce propos, l'utopie est bien-sûr considérée dans son acception négative de fantasme irréaliste et non dans son acception positive comme expression de l'imagination créatrice.

Un exemple parmi tant d'autres de ce renversement de perpective : une étude publiée le 10 Octobre dans la célèbre revue scientifique Nature démontre que les pays développés devront réduire de 90% leur consommation de viande pour préserver la planète et nourrir les quelques 10 milliards d'êtres humain attendus d'ici 2050. La production agroalimentaire, consommatrice d'eau, source de déforestation, est en effet un facteur majeur du réchauffement climatique. Et sans un recul net de la consommation de viande, son impact sur l'environnement devrait croître jusqu'à 90% d'ici la moitié du siècle selon ces chercheurs qui appellent aussi à réduire le gaspillage alimentaire et à mettre en place de meilleurs pratiques agricoles. Une tel renversement de perspective a de quoi faire sourire les végétariens qui, parfois depuis des décennies, ont du faire face aux railleries, aux interrogations, aux injonctions sanitaires, aux mises en demeure et à l'index, voire à l'ostracisme et à la diabolisation sectaire  vécus par tous ceux qui sont simplement juste un peu en avance sur leur temps. (Une vision intégrale du végétarisme - Libération animale)

Auteurs de "Comment tout peut s'effondrer", Pablo Servigne et Raphael Stevens évoquent le rôle fondamental de l'effondrement dans ce renversement total de perspective : " L'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L'effondrement est l'horizon de notre génération, c'est le début de son avenir. Qu'y aura-t-il après ?  Tout cela reste à penser, à imaginer et à vivre." Aux deux premières révolutions décrites par Fred Vargas, Mike Dertouzos, qui fut directeur du laboratoire d'informatique du M.I.T, en ajoute une troisième : la révolution de l'information vécue depuis quelques décennies. Ce qu'il nomme la  "Quatrième Révolution"  est décrite comme une conversion du regard : "Les trois premières révolutions socio-économiques ont été fondées sur des objets : la charrue pour l'agriculture, le moteur pour l'industrie, l'ordinateur pour l'information. Peut-être le temps est-il venu pour une quatrième révolution dirigée non plus vers des objets mais vers la compréhension de la plus précieuse ressource sur Terre : nous-mêmes.

La révolution qui vient doit donc être aussi - et surtout - une révolution intérieure issue d'une transformation profonde de notre regard sur le monde, sur les autres et sur nous-mêmes. Les grecs parlaient de "métanoïa" pour évoquer ce mouvement de conversion et de retournement par lequel l'homme s'ouvre, en lui, à plus grand que lui-même. Un tel processus est décrit par Paul Chefurka dans l'article ci-dessous intitulé Gravir l'échelle de la conscience où l'auteur évoque les principales étapes d'une prise de conscience individuelle face à l'effondrement. Ces étapes sont aussi celles d'un changement de paradigme qui transforme toutes les dimensions de l'existence et qui touche plus particulièrement les jeunes générations d'autant plus concernées par l'effondrement qui vient.  

Gravir l’échelle de la conscience – Paul Chefurka 


Lorsqu’il s’agit de notre compréhension de la crise mondiale actuelle, chacun de nous semble s’insérer quelque part le long d’un continuum de prise de conscience qui peut être grossièrement divisé en cinq étapes : 

1. En sommeil profond. À ce stade, il ne semble y avoir aucun problème fondamental, seulement quelques lacunes dans l’organisation humaine, le comportement et la moralité, lacunes qui peuvent être résolues à l’aide d’une attention appropriée portée à l’élaboration de règles. Les gens à ce stade ont tendance à vivre avec joie, avec des explosions occasionnelles d’irritation lors de périodes électorales ou de la publication trimestrielle des bénéfices des entreprises. 

2. Conscience d’un problème fondamental. Que ce soit le changement climatique, la surpopulation, le pic pétrolier, la pollution chimique, la surpêche océanique, la perte de biodiversité, le corporatisme, l’instabilité économique ou l’injustice sociopolitique, un problème semble retenir l’attention complètement. Les gens à ce stade ont tendance à devenir d’ardents militants pour leur cause choisie. Ils ont tendance à être très volubile quant à leur problème personnel, et aveugle à tous les autres. 

3. Conscience de nombreux problèmes. Alors que les gens absorbent des évidences de différents domaines, la conscience de la complexité commence à croître. À ce stade, une personne s’inquiète de la hiérarchisation des problèmes en termes de leur urgence et de leur force d’impact. Les gens à ce stade peuvent devenir réticents à reconnaître de nouveaux problèmes – par exemple, quelqu’un qui s’est engagé à lutter pour la justice sociale et contre le changement climatique peut ne pas reconnaître le problème de l’épuisement des ressources. Ils peuvent penser que le problème est déjà assez complexe, et que l’ajout de nouvelles préoccupations ne ferait que diluer l’effort à déployer pour résoudre le problème de « plus haute priorité ». 

4. Conscience des interconnexions entre les nombreux problèmes. La réalisation qu’une solution dans un domaine peut aggraver un problème dans une autre marque le début de la pensée systémique à grande échelle. Elle marque aussi la transition entre penser la situation en tant qu’un ensemble de problèmes à la pensée de celle-ci en tant que situation difficile. À cette étape, la possibilité qu’il pourrait ne pas y avoir de solution commence à pointer le bout de son nez. Les gens qui arrivent à ce stade ont tendance à se retirer dans des cercles restreints de personnes aux vues similaires pour échanger des idées et approfondir leur compréhension de ce qui se passe. Ces cercles sont nécessairement petits, à la fois parce que le dialogue personnel est essentiel à cette profondeur d’exploration, et parce qu’il n’y a tout simplement pas beaucoup de gens qui sont arrivés à ce niveau de compréhension. 

5. Conscience que la situation difficile englobe tous les aspects de la vie. Ceci inclut tout ce que nous faisons, comment nous le faisons, nos relations à autrui, ainsi que notre traitement du reste de la biosphère et de la planète physique. Avec cette réalisation, les vannes s’ouvrent, et aucun problème n’est exempté de l’examen ou de l’acceptation. Le concept même de "solution" est mis à nu et jeté de côté, il est un gaspillage d’efforts. 

Pour ceux et celles qui parviennent au stade 5, il y a un risque réel que la dépression s’installe. Après tout, nous avons appris tout au long de notre existence que notre espoir pour demain réside dans notre capacité à résoudre les problèmes d’aujourd’hui. Lorsqu’aucun effort d’intelligence humaine ne semble en mesure de résoudre notre situation, la possibilité d’un espoir peut disparaître comme la lumière d’une flamme de bougie, pour être remplacée par l’obscurité étouffante du désespoir. 

Deux chemins 


Comment les gens composent avec le désespoir est, bien sûr, profondément personnel, mais il me semble qu’il y a deux routes habituelles sur lesquelles les gens s’engagent pour se réconcilier avec la situation. Elles ne sont pas mutuellement exclusives, et la plupart d’entre nous ferons usage d’un certain mélange des deux. Je les identifie ici comme des tendances générales parce que les gens semblent être attirés davantage par l’une ou l’autre. Je les appelle le chemin extérieur et le chemin intérieur. 

Si l’on est enclin à choisir le chemin extérieur, les préoccupations concernant l’adaptation et la résilience locale passent au premier plan, comme en témoigne le Transition Network (Réseau de transition) et le Permaculture Movement (Mouvement de la permaculture). Pour ceux et celles qui sont sur la voie extérieure, le développement communautaire et les initiatives locales de développement durable auront un grand attrait. La politique des partis organisés semble moins attrayante aux personnes de ce stade, cependant. Peut-être que la politique est considérée comme une partie du problème, ou peut-être est-elle simplement considérée comme un gaspillage d’efforts lorsque l’action réelle a lieu au niveau local. Si l’on est peu enclin à choisir la voie extérieure, soit à cause de son tempérament ou des circonstances, le chemin intérieur offre son propre ensemble d’attraits. 

Choisir le chemin intérieur implique la reformulation de l’ensemble en termes de conscience, de conscience de soi et/ou d’une certaine forme de perception transcendante. Pour quelqu’un sur ce chemin, ceci est considéré comme une tentative de manifester le message de Gandhi : «Devenez le changement que vous voulez voir dans le monde» au niveau personnel le plus profond. Ce message est exprimé de façon similaire dans l’ancien adage hermétique : «Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas; ce qui est au-dessous est comme ce qui est au-dessus». Ou dans un langage clair : «Pour guérir le monde, commencez d’abord par vous guérir.» 

Cependant, le chemin intérieur n’implique pas un "retrait dans la religion". La plupart des gens que j’ai rencontrés et qui ont choisi une voie intérieure confèrent aussi peu d’utilité à la religion traditionnelle que leurs homologues sur la voie extérieure n’en confèrent à politique traditionnelle. La religion organisée est généralement considérée comme faisant partie du problème plutôt que comme une solution. Ceux et celles qui sont arrivés à ce point ne portent aucun intérêt à l’évitement ou au soulagement de la douloureuse vérité, ils souhaitent plutôt lui créer un contexte personnel cohérent. Une spiritualité personnelle d’une sorte ou d’une autre convient souvent pour cela, mais la religion organisée le fait rarement. 

Il est important de mentionner qu’il y a aussi la possibilité d’une difficulté personnelle grave à cette étape. Si quelqu’un ne peut pas choisir un chemin extérieur pour une raison quelconque et résiste aussi à l’idée de croissance intérieure ou de la spiritualité comme réponse à la crise d’une planète entière, alors il est vraiment dans une impasse. Il existe quelques autres portes qui mènent hors de ce profond désespoir. Si on reste coincé ici pour une longue période de temps, la vie peut commencer à sembler terriblement sombre, et la violence à l’égard du monde ou de soi peut commencer à sembler être une option raisonnable. S’il vous plaît, gardez un œil vigilant sur votre propre progrès et, si vous rencontrez quelqu’un d’autre qui peut être dans cet état, s’il vous plaît, offrez-lui une oreille attentive. 

D’après mes observations, chaque étape successive contient environ le dixième de la population de celle qui la précède. Ainsi, alors que peut-être 90% de l’humanité est à l’étape 1, moins d’une personne sur dix mille sera à l’étape 5 (et aucune d’entre elles n’est susceptible d’être un politicien). Le nombre de celles qui ont choisi la voie intérieure au stade 5 semble aussi être d’un ordre de grandeur plus petit que le nombre de celles qui sont sur la voie extérieure.

Pour ma part, j’ai choisi un chemin intérieur en réponse à ma prise de conscience de l’étape 5. Ce qui me convient bien, mais naviguer sur cet(te) imminent(e) (transition, changement, métamorphose – appelez ça comme vous voulez), requerra de nous tous – peu importe les chemins choisis – de coopérer dans la prise de décisions éclairées lors des moments difficiles.

Meilleurs vœux pour un voyage de longue durée, passionnant et enrichissant.

Ressources

Gravir l’échelle de la conscience Paul Chefurka Site Adrastia. Article original en anglais : Climbing the Ladder of Awareness Traduction libre (de tous droits d’auteur) par Paul Racicot.

Nous avons proposé de nombreux liens concernant la thématique de l’effondrement dans les rubriques Ressources des deux derniers billets : Qu'est ce que le Capitalocène? et L’effondrement qui vient

Un résumé synthétique du rapport du Giec  Météo France

Ce qu'il faut retenir du rapport du Giec sur la hausse globale des températures  Site Le Monde

Giec et Climat : la situation est très difficile mais pas désespérée  Émilie Massemin. Site Reporterre

Il est encore temps  De nombreux liens pour des actions concrètes, collectives et/ou personnelles.

Ervin Laszlow : vers  une nouvelle vision du monde  Site Inrees

Dans Le Journal Intégral : Effondrement et Refondation - De quoi la Zad est-elle le nom? - Une vision intégrale du végétarisme - Libération animaleÉcosophie : une sagesse commune - Civilisation, Décadence, Écosophie -La voie de l'intuition (2) La Métanoïa - La Déclaration d'Unité .