jeudi 6 septembre 2018

Qu'est ce que le Capitalocène ?


Il est plus facile d'imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. Slavoj Žižek 


En cette période de rentrée, nous partageons les souvenirs d’un été caniculaire qui, avec les températures suffocantes, la sécheresse, les feux de forêt, la prolifération des algues toxiques et les inondations, nous a fait éprouver dans notre chair et au quotidien les conséquences d’un changement climatique trop souvent réduit à une kyrielle de chiffres abstraits. C’est à ce moment précis que Nicolas Hulot, ministre et icône de la transition écologique, annonce sa démission en réaction à la politique d’un gouvernement hypnotisé par le court terme et paralysé par le poids de lobbies. Cette démission apparaît comme un signal d'alerte face à l'inertie collective des consciences et des comportements. Et ce, alors même que des indicateurs de plus en plus nombreux montrent que "La grande accélération" de la crise écologique prend la forme d'un effondrement qui pourrait remettre en question notre civilisation et même jusqu'à la survie de l’espèce. 

Théoricien de l’Hypothèse Gaïa, James Lovelock prédisait en 2006 qu’avant la fin du siècle 80 % de la population de la planète aura disparu ! Il écrivait : «Notre avenir est semblable à celui des passagers d’un petit bateau qui naviguerait tranquillement vers les chutes du Niagara, sans savoir que les moteurs sont sur le point de tomber en panne.» Voici qu'une étude parue cet été va dans ce sens en évoquant la possibilité d’une "bascule climatique" : un point de non-retour à partir duquel toute la dynamique climatique de notre planète pourrait s’emballer et devenir irréversible.

Développé par différents auteurs, le concept de "Capitalocène" permet de mieux comprendre les origines et les conséquences de cet effondrement écologique, et d’imaginer, à partir de cette prise de conscience, des stratégies pour le freiner. La profondeur des transformations environnementales opérées par le capitalisme feraient entrer la terre dans une nouvelle ère géologique – le Capitalocène – qui fait suite à l’Holocène, une période couvrant les dix derniers millénaires. Le dérèglement climatique, dû aux pollutions émises par l’extraction et la consommation d’énergies fossiles, n’est pas séparable de l’émergence du Capitalisme. 

Mais bien au-delà d’un mode de production, le capitalisme c'est une vision du monde c'est à dire à la fois un rapport social, un mode de subjectivation et de pensée, un imaginaire qui se décline à travers des représentations culturelles ainsi qu'une certaine idée de l'être humain réduit à son rôle économique de producteur/consommateur animé par la maximisation de ses intérêts égoïstes. Cette vision du monde exprime l'hégémonie de la valeur marchande et de l’abstraction économique sur la vie concrète, les communautés humaines et le milieu naturel. Ce billet vise à préciser ce qu’est le Capitalocène en situant le contexte écologique, politique et culturel dans lequel ce concept a pu émerger. Il est le premier d’une série où nous chercherons à comprendre comment peut s'effectuer un sursaut radical et salutaire rendu nécessaire par l'urgence d'une situation qui pourrait devenir irréversible. 

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité


Si la démission de Nicolas Hulot a un mérite c'est bien de remettre la crise écologique au centre de nos préoccupations. C'est ainsi, par exemple que, suite à cette démission, 200 personnalités viennent de lancer un appel dans Le Monde intitulé Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité. On peut y lire notamment ceci : « Il est trop tard pour que rien ne se soit passé : l'effondrement est en cours. La sixième extinction massive se déroule à une vitesse sans précédent. Mais il n'est pas trop tard pour éviter le pire. Nous considérons donc que toute action politique qui ne ferait pas de la lutte contre ce cataclysme sa priorité concrète, annoncée et assumée, ne serait plus crédible... De très nombreux autres combats sont légitimes. Mais si celui-ci est perdu, aucun ne pourra plus être mené»

Pour comprendre ce défi, il est nécessaire de faire l'état des lieux en établissant un certain nombre de faits constitutifs d'un véritable effondrement écologique. Dans un article intitulé Réchauffement climatique, le global warning, Christian Husson évoque les cris d’alarme poussés ces derniers mois par les experts et le risque d'une "bascule climatique" irréversible : « Jamais, au cours des quinze mois de vaine tentative de mutation écologique de l’appareil d’État français par Nicolas Hulot, autant de rapports alarmistes n’ont décrété avec une telle virulence l’état d’urgence climatique et environnementale de la planète. Une accumulation de signaux d’alarme appelant à un sursaut radical qui, sans aucun doute, a pesé lourd dans la décision de l’ex-ministre de la Transition écologique et solidaire, frustré de "s'accommoder de petits pas alors que la situation mérite qu’on change d’échelle".»

Dernière en date, une étude publiée le 6 août par la revue Proceedings of the National Academy of Sciences met en garde sur «une réaction en chaîne incontrôlable», un «basculement irréversible». Et prédit «des endroits inhabitables sur la Terre». Elle prévient : «Les décisions des dix à vingt prochaines années vont déterminer la trajectoire du monde pour les 10 000 années suivantes…» Intitulée "Trajectoires du système Terre dans l’anthropocène", elle a inspiré Hulot mardi lorsqu’il a évoqué à deux reprises la Terre "étuve". 

Collapsologie délirante, quarante-six ans après le rapport Meadows sur les Limites à la croissance rédigé par des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology pour le Club de Rome ? Non, simples projections de climatologues dont les modèles montrent que le climat change plus, et plus vite que prévu. Moins d’une semaine plus tôt, 500 scientifiques de 65 pays s’inquiétaient ainsi de la hausse rapide du niveau des océans - 7,7 centimètres entre 1993 et 2017 -, de l’acidification des eaux qui détruit à certains endroits jusqu’à 95 % des coraux au large de l’Australie et de la multiplication des cyclones tropicaux… 

On ne pourra pas dire que ce n’est pas la faute de l’humain-prédateur. Une enquête parue en juillet chiffre à seulement 0,001 % la probabilité que l’homme ne soit pas responsable, au moins en partie, du changement climatique. Le Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) l’évaluait jusqu’alors à 5 %. En juin, il a d’ailleurs transmis aux états ses conclusions d’un rapport spécial qui doit être dévoilé en octobre, mais dont une version préliminaire a fuité. Alors que l’accord de Paris sur le climat de 2015 vise à contenir le réchauffement mondial sous les 2°C, voire 1,5°C, par rapport à l’ère préindustrielle d’ici à 2100, ce seuil pourrait être dépassé dès 2040. La raison : au rythme actuel des émissions de gaz à effet de serre, la température augmente d’environ 0,17°C par décennie. 

Et l’inversion de la courbe du CO2 ne se profile toujours pas. Elle a atteint un record en 2017. Sa croissance a même été multipliée par quatre depuis le début des années 60. Pire : «Les engagements de réduction pris jusqu’à présent par les États signataires conduiraient à un monde à + 3°C, déplorait en mai la responsable climat de l’ONU, Patricia Espinosa. Le laps de temps qui nous est imparti pour s’attaquer au changement climatique arrive bientôt à échéance.» 

La Sixième Extinction 


Hulot le sait bien, lui qui a pourtant dû se battre pour interdire le glyphosate dans trois ans au lieu de cinq ou avaler la fin des subventions pour les vélos électriques… Comme il sait bien qu’un dépassement de 1,5°C aurait des conséquences irréversibles sur la survie des espèces et des écosystèmes, sur l’accès à l’eau ou aux terres arables, comme sur les migrations climatiques déjà évaluées à 250 millions de personnes d’ici à 2050. Ajoutée à la démographie galopante (la planète a gonflé de 2 milliards d’habitants depuis 1992), la pression sur les ressources naturelles est en effet sans précédent. 

Un rapide coup de loupe sur les six derniers mois. En mars, le CNRS s’inquiète du "déclin massif" des insectes en France et de la disparition des oiseaux à "une vitesse vertigineuse" en raison de l’intensification des pratiques agricoles. Neuf mois plus tôt, une enquête rappelait que la disparition d’espèces a été multipliée par 100 depuis 1900. Avril : le Pakistan enregistre un record mondial de température mensuelle de 50,2°C. Mai : la concentration moyenne de CO2 atteint 410 parties par million, 46 % de plus qu’en 1880. Juin : le Centre commun de recherche de l’UE assure que la désertification frappe 7 % du continent, que trois quarts des terres de la planète seraient dégradées et que 90 % pourraient le devenir d’ici à 2050. Juillet : la Suède, la Californie et même l’Arctique subissent des incendies records ; la canicule embrase l’Europe ; la Colombie a perdu un cinquième de ses glaciers en sept ans. 

Août : le jour du dépassement, qui marque le moment de l’année où la Terre a consommé plus de ressources naturelles que la planète ne lui permet, tombe le 1er du mois ; le Kerala en Inde connaît une mousson sans précédent, au moins 445 morts, 1 million de déplacés… En novembre, plus de 15 000 scientifiques prévenaient, vingt-cinq ans après un appel de 1 700 chercheurs: «Non seulement l’humanité a échoué à accomplir des progrès suffisants pour résoudre ces défis environnementaux annoncés, mais il est très inquiétant de constater que la plupart d’entre eux se sont considérablement aggravés.» Et d’ajouter : «Nous avons déclenché un phénomène d’extinction de masse, le sixième en 540 millions d’années environ, au terme duquel de nombreuses formes de vie pourraient disparaître totalement, ou en tout cas se trouver au bord de l’extinction d’ici à la fin du siècle.»… 

Une nouvelle ère géologique


Cette avalanche de chiffres a de quoi nous subjuguer en nous laissant un goût amer dans la bouche, une boule à l’estomac et une armée de questions dans la tête. Qu’avons-nous fait pour en arriver là ? Mais surtout que faire face à une situation qui commence à se révéler ingérable comme l’est une maladie devenue incurable ? Comme pour toutes maladies, il ne faut pas se tromper de diagnostic afin d'envisager la bonne stratégie thérapeutique. Parce qu’on ne peut pas se contenter de soigner les symptômes, il faut comprendre le déséquilibre global dont ils sont la manifestation. Il semble que le concept de Capitalocène soit un bon outil de diagnostic pour comprendre ce déséquilibre. Dans un article synthétique intitulé Anthropocène ou Capitalocène? Quelques pistes de réflexion, Frédéric Legault évoque les débats concernant la définition de cette nouvelle ère géologique:

« L’activité humaine aurait atteint un tel degré de développement qu’elle aurait fait entrer la Terre dans une nouvelle ère géologique. L’Anthropocène désignerait cette nouvelle époque à l’intérieur de laquelle nous aurions pénétré. Le fait n’est pas anodin : l’entrée dans l’Anthropocène, vraisemblablement attribuable à "l’ensemble de l’activité humaine", marquerait simultanément la fin de l’Holocène, période entamée après la dernière glaciation couvrant les dix derniers millénaires. Alors que la date de transition officielle est encore source de débats, la cause semble davantage consensuelle : une des espèces qui habite la Terre, Homo sapiens, a modifié son environnement à un point où il ne lui serait prochainement plus possible d’y vivre

Mais que désigne exactement la notion d’Anthropocène? Qu’en comprendre? Et surtout, pourquoi lui préférer le concept de Capitalocène, comme le suggère notamment Andreas Malm? Popularisé en 2000 par le lauréat du Prix Nobel de chimie Paul Crutzen, le terme Anthropocène désigne essentiellement deux choses : 1- que la Terre est en train de sortir de son époque géologique actuelle pour entrer dans une nouvelle époque, et 2 - que cette transition géologique est attribuable à l’activité humaine. Plus précisément, le concept a été forgé dans le but de désigner les transformations environnementales inédites enclenchées par l’activité humaine : réchauffement climatique, niveau de pollution sans précédent, déforestation, érosion de la biodiversité, fonte des glaces, surpêches, acidification des océans, sixième grande extinction, etc. 

En effet, ces tendances constituent des preuves suffisantes pour affirmer que l’activité humaine a atteint un degré de développement si élevé qu’elle menace jusqu’à la pérennité du système terrestre (incluant sa propre survie), selon le rapport dirigé par Will Steffen, chercheur à l'Université nationale australienne pour le Climate Change Institute. Dans ce rapport, le chercheur affirme entre autres que « les principales forces qui déterminent l'Anthropocène [...], si elles continuent de s'exercer sans contrôle au cours du XXIe siècle, pourraient bien menacer la viabilité de la civilisation contemporaine et peut-être même l'existence future d'Homo sapiens ». 

De plus, les processus à la base de cette transition seraient récemment passés à la vitesse supérieure. Baptisée "La grande accélération", une deuxième phase d’intensification se serait enclenchée dans la deuxième moitié du XXe siècle. « En un peu plus de deux générations, l'humanité est devenue une force géologique à l'échelle de la planète », rapporte Steffen cette fois dans un article tiré de la prestigieuse revue Science. Cependant, en attribuant la transition géologique à l’activité humaine sans toutefois la problématiser, les tenant-e-s de l’hypothèse de l’Anthropocène passent à côté d’un élément essentiel à la compréhension des causes de la transition. C’est du moins ce que soutiennent les tenant-e-s du concept de Capitalocène. 

Un concept alternatif : le Capitalocène 


Face à l’émergence du concept d’Anthropocène, une perspective critique a récemment émergé. Appuyant son raisonnement sur la dynamique interne du capitalisme davantage que sur celle d’un "mauvais" Anthropos, Andreas Malm, doctorant en écologie humaine à l’Université de Lund en Suède, propose le concept alternatif de Capitalocène. Désignant sensiblement la même réalité phénoménologique que l’Anthropocène, le Capitalocène est un concept qui prend comme point de départ l'idée que le capitalisme est le principal responsable des déséquilibres environnementaux actuels. 

Dans son ouvrage Fossil Capital : The Rise of Steam Power and the Roots of Global Warming, Malm suggère entre autres que ce ne serait pas l’activité humaine en soi qui menace de détruire notre planète, mais bien l’activité humaine telle que mise en forme par le mode de production capitaliste. Nous ne serions donc pas à "l’âge de l’homme" comme le sous-tend le concept d’Anthropocène, mais bien à "l’âge du capital", selon la lecture de Malm, qui reprend l’expression de l’historien Éric Hobsbawm. Certes, ce sont des causes anthropiques qui ont entraîné l’avènement de l’Anthropocène, là n’est pas la question, mais certaines nuances s’imposent concernant la nomination du coupable. 

Il va sans dire que l’histoire de l’interaction entre l’humain et son environnement remonte aussi loin que l’histoire humaine. Depuis le début de l’hominisation, l’humain a eu à transformer, aménager, mettre en forme la nature de diverses manières pour produire ses moyens de subsistance et pour répondre à ses besoins élémentaires (p.e. se nourrir, se vêtir et se loger). Comme notre nourriture, par exemple, ne se retrouve pas à l’état brut dans la nature, il est nécessaire de la modifier pour arriver à se nourrir (cueillette, pêche, préparation, cuisson, etc.), au même titre que nos vêtements et nos lieux d’habitation. 

Ce serait davantage la mise en forme de cette activité dans le contexte sociohistorique à l’intérieur duquel elle se déploie qui serait la source de cette transition géologique. Cette mise en forme historique a été conceptualisée par Marx comme le mode de production, expression qui désigne une manière, une façon de produire historiquement nos moyens d’existence et de répondre à nos besoins (eux aussi spécifiques au contexte sociohistorique). Au cours de l’histoire occidentale, plusieurs modes de production se sont succédé (tribal, communal, féodal) avant que le capitalisme ne se taille une place comme mode de production dominant, et ce, au terme d’une histoire "inscrite dans les annales de l’humanité en caractère de sang et de feu"

À l’intérieur des structures sociales, politiques et économiques mises en place par le capital, l’activité humaine a été dépossédée de sa finalité initiale, nous disait déjà Marx il y a plus de 150 ans. Cette finalité, qui était à l’origine de subvenir à ses besoins et de produire ses moyens d’existence, s’est vue limitée et mise au service de la valorisation du capital de quelques-un-e-s. « Telle est bien la grande rupture opérée par le capitalisme : pour la première fois dans l’histoire, voilà donc un mode de production qui met au principe de son fonctionnement le fait de déconnecter la production des besoins humains, et qui produit d’autant mieux, d’autant plus et d’autant plus efficacement qu’il échoue à satisfaire les besoins les plus élémentaires du plus grand nombre », nous dit Frank Fischback dans son dernier ouvrage. 

Ce serait entre autres ce caractère illimité de l’accumulation du capital, qui se déploie sur une planète par définition limitée, qui serait à la source des dérèglements environnementaux et de notre sortie de l’Holocène. Attribuer la crise environnementale actuelle à une certaine conception de la nature humaine reviendrait en ce sens à naturaliser, « déshistoriciser » et dépolitiser un mode de production spécifique à un contexte sociohistorique. Comme l’écrivait si clairement Malm : « Blaming all of humanity for climate change lets capitalism off the hook» (imputer le changement climatique à l'humanité entière revient à dédouaner le capitalisme). À l’acceptation de cette idée (lente et laborieuse dans le mouvement écologiste actuel), il devient tortueux d’aborder les causes de la transition géologique sans faire de politique... » 

Effondrement écologique et Dynamique du capital

Un des principaux intérêt du concept de Capitalocène est bien de mettre en exergue la relation organique qui existe entre écosystèmes naturels, organisation sociale et système techno-économique. Ce qui permet de se libérer d'une approche purement environnementale, scientifique et technocratique de l'écologie pour développer une vision intégrale qui prend en compte touts les dimensions de notre relation au milieu naturel : économique et sociale, politique et technique, culturelle et spirituelle.

Dans un billet de blog, nous n'avons pas la folle prétention d'analyser de manière approfondie les interactions entre dynamique capitaliste et effondrement écologique. On ne peut que proposer des pistes qui doivent être suivies et approfondies par chacun à travers une démarche personnelle qui suppose un effort de sensibilisation et réflexion reposant aussi bien sur la vision de documentaires et de vidéos informatives que sur la lecture d'articles d'actualité comme de textes théoriques. 

C'est pour susciter cette réflexion que avons évoqué dans nos quatre derniers billets le courant de la "critique de la valeur" qui, en déconstruisant les grandes catégories du capitalisme – l’argent, la valeur, le travail, la marchandise – analyse comment le "fétichisme de la marchandise" est responsable d’une régression anthropologique dans le milieu humain comme il l’est de l’effondrement écologique dans le milieu naturel. L’exploitation illimitée des ressources naturelles comme l’aliénation déshumanisante des individus sont consubstantielles à la dynamique de l’accumulation de valeur qui est au cœur du capitalisme. Les lecteurs qui voudraient approfondir leurs réflexions sur le rapport entre capitalisme et écologie peuvent se référer aux 15 articles sélectionnés par le site "Critique de la valeur-dissociation" sous le libellé Effondrement écologique et dynamique du capital.

Critique radicale et Vision intégrale

Auteur de Le Capitalisme expliqué à ma petite fille (en espérant qu'elle en verra la fin), le sociologue suisse Jean Ziegler, ancien rapporteur spécial de l'Onu pour le droit à l'alimentation, s'exprime ainsi : « Dans son interview à France-Inter, Nicolas Hulot a prononcé une phrase-clé : " C'est un problème de démocratie : qui a le pouvoir? " Qui, en effet, a le pouvoir dans nos démocraties ? La réponse est claire : la capital financier globalisé... Les oligarchies financières détiennent le pouvoir, pas le ministre de l'écologie... Les oligarchies ont une seule stratégie : la maximalisation du profit dans le temps le plus court et souvent à n'importe quel prix humain.... 

On peut ne peut pas humaniser, améliorer, réformer un tel système. Il faut l'abattre. Aucun des systèmes d'oppression précédent comme l'esclavage, le colonialisme, la féodalité, n'a pu être réformé. L'oppression ne se réforme pas... Che Guevara écrit : "Les murs les plus puissants tombent par leur fissure." Et des fissures apparaissent ! Nous ne pouvons pas anticiper le monde nouveau à construire. C'est la liberté libérée dans l'homme qui le créera.» (Libération)

Curieusement, dans son livre intitulé Osons, paru en 2015, un certain Nicolas Hulot tenait un discours à la même tonalité radicale. Il écrivait ainsi : « La violence capitaliste a colonisé toutes les cercles du pouvoir » soulignant « la mystification qui fait croire que le changement et la solidarité sont possibles». C'est dans ce même ouvrage qu'il écrivait : "Penser écologique, c'est penser intégral". Ces deux citations annoncent précisément la Synthèse évolutionnaire dont nous dessinons les prémices dans Le Journal Intégral : face à la perspective d'effondrement, il ne peut y avoir de "sursaut radical" sans la conjonction d'une critique social radicale, capable de nous libérer de l'emprise capitaliste, et d'une vision intégrale capable d'imaginer le saut  évolutif vers un nouveau stade du développement humain qui se manifesterait à travers une nouvelle forme - globale et systémique - de conscience/culture/société.

Ressources 

Réchauffement climatique, le global warning. Christian Losson - Libération 28/8/18

Le plus grand défi de l'histoire de l'humanité. L'appel de 200 personnalités pour sauver la planète. Le Monde 3/09/18

"Les oligarchies financières détiennent le pouvoir, pas le ministre de l'écologie". Entretien avec Jean Ziegler. Libération 01/09/18 

Sur le Capitalocène 

Anthropocène ou Capitalocène ? Quelques pistes de réflexion Frédéric Legault - Revue L'Esprit Libre

L'anthropocène et ses lectures politiques  Christophe Bonneuil. Institut Momentum. 8p. fichier pdf

L'anthropocène contre l'histoire. Le réchauffement climatique à l'ère du capital. Andreas Malm - Ed. La Fabrique

Le Capitalocène  Aux racines historiques du réchauffement climatique. Armel Campagne. Editions Divergences

L’écologie peut-elle se passer d’une critique du capitalisme ?  Entretien avec Armel Campagne pour "Le Capitalocène" (éd. Divergences). Site Groseille

Anthropocène ou Capitalocène ? Intervention d’Armel Campagne et de Christophe Bonneuil à l'Ecole des hautes études en sciences sociales. Vidéo You Tube (1h26')

Le Capitalocène - Interventions d'Armel Campagne et d'Anselm Jappe au Lieu-Dit. Vidéo You Tube (1h16)

Capitatocène ou Technocène (1) Intervention de Christophe Bonneuil. Chaîne You Tube Fondation de l'économie politique (29')

Effondrement écologique et dynamique du capital


Dans le Journal Intégral 


Lire les billets sélectionnés dans les libellés Critique de la valeur, Sortir de l’économie, Écosophie et Écologie Intégrale.

jeudi 9 août 2018

Une Régression Anthropologique (2)


Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. Antonin Artaud


Dans la perspective d'une Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale, nous avons proposé, dans le billet précédent, la première partie d’un entretien donné par Anselm Jappe, auteur de La société autophage, à Romaric Godin pour le site Médiapart. Nous proposons dans ce billet la suite et la fin de cet entretien où Anselm Jappe précise ses idées concernant la dictature de l’économie sur la société et les contradictions qui déterminent la crise finale du capitalisme. Si ce billet est à lire, si possible, dans la continuité du précédent, il l’est aussi dans la continuité des deux billets antérieurs : Le fétichisme de la marchandise et Critique de la valeur

Ces billets évoquent le mouvement de la "critique de la valeur" qui analyse le mécanisme à travers lequel la valeur marchande s'abstrait de tout contenu concret et impose cette abstraction économique aux rapports sociaux comme à toutes les dimensions de la vie. Forme de base de la société capitaliste, la valeur représente pour Anselm Jappe un "fait social total" qui concerne aussi bien les rapports sociaux que les représentations collectives et les modes de subjectivation. En élargissant la critique de la valeur à la sphère du psychisme, Anselm Jappe analyse la manière dont le fétichisme de la marchandise contraint les subjectivités à une régression qui prend la forme d'un narcissisme généralisé. 

Le capitalisme contemporain apparaît dès lors comme le vecteur d'une véritable régression anthropologique dont la dynamique destructrice et auto-destructrice libère la pulsion de mort et  les fantasmes de toute puissance infantile. Ce qui conduit aussi bien à des conduites suicidaires qu’à des tueries de masse, aussi bien à l’éradication des écosystèmes et de la biodiversité qu’à celle des liens sociaux et symboliques qui fondent les communautés humaines. 

En analysant comment divers phénomènes, apparemment disparates, sont l'expression d'une même dynamique régressive, la réflexion d'Anselm Jappe a le mérite de proposer une vision synthétique qui doit être prise en compte par tous ceux qui se sentent concernés par le développement humain. Une approche intégrale authentique (c’est-à-dire émancipée de certains préjugés libéraux qui renvoient aux stéréotypes de l’imaginaire américain) ne peut penser le développement de la conscience et de la culture sans prendre en compte la réalité et la profondeur de cette dynamique régressive liée à un capitalisme crépusculaire.

Un "fait social total"


Dans La société autophage, Anselm Jappe « se propose de penser ensemble les concepts de "narcissisme" et de "fétichisme de la marchandise" et d’indiquer leur développement parallèle. Ou, plus précisément de montrer qu’il s’agit des deux faces de la même force sociale… 

Il convient de parler de parallélisme ou d’isomorphisme entre structure narcissique du sujet de la valeur et structure de la valeur – qui, en tant que telle est une "forme sociale totale" et non un facteur simplement "économique". Si la forme-valeur est la "forme de base" ou la "cellule germinale" de toute la société capitaliste, comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marx, mais aussi un "fait social total", comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marcel Mauss, cela signifie aussi que la valeur, en tant que forme de synthèse sociale, possède deux côtés, un côté objectif et un côté subjectif…

La logique de la valeur produit une indifférence structurelle envers les contenus de la production et le monde en général…. Du point de vue de la valeur, le monde et ses qualités n’existent pas… Le narcissique reproduit cette logique dans son rapport au monde. La seule réalité est son moi, un moi qui n’a (presque) pas des qualités propres parce qu’il ne s’est pas enrichi à travers des rapports objectaux, des rapports à l’autre. En même temps, ce moi tente de s’étendre au monde entier, de l’englober, et de réduire ce monde à une simple représentation de lui-même, une représentation dont les figures sont inessentielles, passagères et interchangeables. » 

Une dynamique régressive

Ces réflexions d’Anselm Jappe sur le paradigme "fétichiste-narcissique" permettent de mieux comprendre la façon dont l’abstraction économique, fondée sur le déni de la vie sensible et concrète, provoque chez les individus une forme d'indifférence au monde, aux autres comme à soi-même. Cette indifférence est le résultat d'une régression psychique qui tend à libérer les fantasmes de toute puissance infantile et les pulsions destructrices les plus archaïques, avec pour conséquence de nombreux passages à l'acte à travers la multiplication des tueries de masses et des meurtres tout aussi "gratuits" qu'incompréhensibles.


Auteur d'un livre intitulé Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste, Renaud Garcia écrit dans sa recension du livre d'Anselm Jappe : "Ce qui a réellement changé, ce n'est pas le réservoir fantasmatique de violence et de toute puissance au cœur du sujet, c'est la levée des divers gardes-fous qui freinaient le passage à l'acte, hérités d'époques antérieures et progressivement éliminés par une vie tout entière soumise aux impératifs de concurrence, de rendement et de croissance sans limite."

Dans cette perspective, l’avertissement prophétique d’Antonin Artaud prend toute sa signification : « Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

En quelques mots, Antonin Artaud en dit plus sur la violence terroriste de jeunes fanatisés que les torrents d’analyses et de commentaires qui noient médias et réseaux sociaux. L’intuition visionnaire d’Antonin Artaud décrit bien, au moment où le capitalisme prend son plein essor, le mécanisme d’abstraction par lequel l’économie, en nous dépossédant de la vie, de son intensité, de son intériorité comme de ses affects, libère une pulsion de mort et une violence archaïque dont les manifestations restent autant d’énigmes pour nos consciences soi-disant civilisées.

Éros et Thanatos


Par deux voies différentes, intuitive et rationnelle, le poète et le penseur constatent ainsi l’emprise progressive de la pulsion de mort sur nos sociétés.  Dans une perspective traditionnelle, la pulsion de mort de Thanatos peut être neutralisée, maîtrisée et transformée par Éros, la puissance créatrice de la vie/esprit qui est son pôle opposé. Présente sous forme de mythes dans de nombreuses cultures, cette tension contradictoire entre Éros et Thanatos est traduite aujourd'hui dans les termes de ce mythe moderne qu'est la science dans le rapport entre Entropie et Néguentropie.

Dans une perspective intégrale, la dynamique créatrice d’Éros se manifeste à travers l’histoire de l’évolution - de la matière à la vie et de la vie à la conscience - pour se poursuivre à travers les principales étapes du développement humain mises en lumière tant par les sciences humaines que par les connaissances traditionnelles. Si Éros est cette dynamique créatrice de la spirale évolutionnaire, Thanatos représente la dynamique régressive d'une spirale infernale qui prend aujourd'hui la forme hégémonique d'une logique abstraite fondée sur le déni du vivant et du sensible. Logique proprement infernale en ce sens qu'elle inverse tous les rapports entre vie concrète et représentation abstraite, intuition et raison, art et technique, communauté culturelle et société économique, individuation créatrice et individualisme prédateur, privilégiant ceux-ci au détriment de ceux-là dans un processus d'inversion dévastateur, littéralement "infernal".

C’est la dynamique évolutionnaire qui assure la cohérence entre les divers éléments d’une même totalité et qui permet à celle-ci de se développer à travers des stades de complexité croissante de plus en plus intégrés. La connaissance et la participation à cette dynamique évolutionnaire est au cœur de d'une approche intégrale qui émerge et se diffuse au moment  même où la spirale infernale d'une dynamique régressive menace notre civilisation d’effondrement. Car c’est la participation intime et créatrice à cette dynamique évolutionnaire qui permet de retrouver la poésie évoquée par Artaud : un état d’esprit qui révèle intuitivement l’unité organique entre la conscience et son milieu d’évolution.

Dans une perspective intégrale où conscience, culture et société représentent trois éléments interdépendants d’un même système en évolution, le saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain doit donc passer par une transformation sociale radicale qui implique le dépassement du capitalisme à travers de nouvelles formes de socialisation et de représentation, de sensibilité et de conscience. Ce sont ces nouvelles formes (post-capitalistes, écosophiques ou cosmodernes, chacun choisira sa terminologie) que les tenants d’une approche intégrale cherchent à observer, à reconnaître et à identifier à travers une cartographie de plus en plus précise et détaillée du développement humain.  Au-delà de cette approche théorique ce sont ces nouvelles formes qu'ils cherchent à créer et à expérimenter dans le milieu où s'effectue leur évolution singulière. 

La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme (suite et fin) 

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. On pourra lire la première partie de cet entretien dans le précédent billet du Journal Intégral : Une régression anthropologique (1).


R.G : Comme vous l’avez évoqué, le "parti du désordre" est devenu celui du capitalisme, notamment par la glorification de la flexibilité et du changement permanent. Ce que l’on appelle communément les "réformes", qui ont commencé par la sphère économique, notamment le marché du travail, tentent aujourd’hui de s’élargir au reste de la société. Sont-elles dès lors un symptôme de cette volonté de rendre le sujet plus narcissique ? 

A.J : Oui, ce qui est demandé aujourd’hui avant tout, c’est la flexibilité. Il faut être prêt à changer de travail, de partenaires, de sexe même. Tout ce qui est fixe est considéré comme mauvais. Cela ne signifie pas que tout le monde est aussi flexible, mais c’est une pression sociale constante. 

Vous soulignez combien cette pression du capitalisme actuel aggrave la crise narcissique du sujet, provoquant des désastres psychiques allant jusqu’aux meurtres de masse. Comment s’exerce cette pression ? 

L’abstraction dominante a besoin de quelque chose de substantiel sur lequel se greffer pour devenir réelle. Au début du processus capitaliste, cette forme d’organisation ne concernait que certains secteurs de la société et certains pays. Balzac décrit dans Les Illusions perdues un monde parisien devenu narcissique par l’irruption du capitalisme. Mais ces valeurs, devenues dominantes aujourd’hui, étaient alors marginales. Les suivre était aussi le fruit d’un choix, d’une décision mûrie. Il était possible de demeurer à la marge et de les rejeter.

Ces valeurs d’autonomie, de flexibilité, d’esprit d’initiative, qui étaient jadis nécessaires pour devenir ministres, sont désormais nécessaires pour obtenir n’importe quel emploi. C’est un des aspects les plus méprisables de la société moderne. Le choix n’est plus possible. Or cette exigence pèse sur les individus. D'autant qu'on leur fait croire que le cours de leur vie ne dépend que d'eux, qu'ils sont les artisans de leur propre destin. Or l'individu contemporain n'a réellement de contrôle sur rien. C'est une source supplémentaire de culpabilité. Désormais on n'a plus l'excuse d'être une femme, un provincial, un prolétaire. Si l'on ne réussit pas, c'est notre propre faute. Les individus deviennent alors surchargés d'attente souvent irréalistes envers eux-mêmes. Et ceci crée des souffrances réelles.

Dans les sociétés plus traditionnelles et jusque dans la société fordiste, l’individu pouvait se révolter contre un ordre extérieur exploiteur. L’ouvrier pouvait croiser les bras pour défier le contremaître, le domestique pouvait voler son employeur… Aujourd’hui, on ne peut plus se révolter envers un ordre extérieur, mais seulement envers soi-même, envers sa propre jouissance. Et on finit désormais par se haïr soi-même. Le surmoi intérieur est plus punitif que le surmoi extérieur. Il ne nous aura donc pas été très utile de se débarrasser du complexe d’Œdipe, car nous sommes désormais livrés à un surmoi encore plus implacable et difficile à nommer et à combattre. 

Dans cette lutte avec soi-même, la technologie n’est pas, selon vous, et c’est encore une différence importante avec les marxistes traditionnels, un moyen de libération. 

Le narcissisme a partie liée avec la technologie. C’est le vecteur de l’illusion de la toute-puissance. Elle aide l’individu à demeurer dans une forme constante d’adolescence qui est, du reste, une notion relativement moderne. Comme le résumait parfaitement Yves Saint-Laurent, notre époque est la première où les mères veulent ressembler à leurs filles et non l’inverse. Pour la première fois dans l’Histoire, grandir n’est pas perçu comme un avantage. On assiste à un refus de l’âge et donc de la maturation. La flexibilité abolit la maturation de la personnalité. 

À la fin de votre livre, vous proposez l’abolition du capitalisme comme seule issue. Mais comment réaliser cette abolition alors même que le sujet narcissique apparaît comme le principal gardien de cet ordre capitaliste destructeur ? 

Comme je l’ai précisé, la question est moins celle d’un individu pleinement narcissique que celle d’un "taux" global de narcissisme qui peut changer. Il est possible de le reconnaître et le combattre, en s’observant soi-même avec une certaine distance. La société est pleine de tentatives de récupérer des formes d’entraide. Beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à vivre comme les requins de la finance présentés par les films américains. Toute forme de conscience n’a pas disparu. 

La logique abstraite se heurte toujours au vivant et au sensible. Cette lutte se retrouve précisément dans les souffrances de l’individu. Cette image développée par les libéraux, d’un individu heureux parce qu’il ne fait que maximiser son profit personnel, ce qui ne correspond évidemment à rien. La dictature économique est tellement contraire à nos besoins et nos envies que nous sommes en conflit permanent avec elle. 


Les personnes ne suivent pas une logique unique dans les différents aspects de leur vie. On peut avoir une carrière personnelle et s’inquiéter en même temps de la construction d’une déchetterie près de chez soi, on peut aussi subir des fractures dans sa vie, prendre conscience de certains faits… On constate par exemple une conscience croissante envers les pesticides. Je ne suis donc pas forcément pessimiste.

En revanche, vous n’attendez rien des formes de lutte mises en place par le marxisme traditionnel. 

Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une ligne de combat avec un groupe social sur lequel miser pour sortir du capitalisme, comme on pouvait le croire jadis, notamment concernant le prolétariat. Les migrants arrivant en Europe rêvent souvent de devenir des bourgeois européens. Votre place dans la société ne détermine pas votre réaction à la société actuelle, selon moi, parce que les catastrophes écologiques qui sont la conséquence de l’essence du capitalisme touchent tout le monde. 

Le marxisme traditionnel focalise son attention sur la distribution de l’argent et de la valeur, sans en remettre en question l’existence de ces données. Historiquement, cette critique s’est concentrée sur la sphère financière. C’est ce que reprennent aujourd’hui les populistes. Évidemment, je trouve le monde financier peu sympathique, mais la financiarisation de l’économie n’est qu’une conséquence de la crise du capitalisme, pas sa cause. Il est illusoire de penser qu’il existe une clique de requins de la finance qui collaborent avec les politiques et que l’éliminer réglerait tous les problèmes. 

En revanche, il existe une dictature de l’économie sur la société, et c’est pour moi le concept central. Cette dictature n’est pas toujours aisée à identifier. C’est parfois assez aisé, lorsque l’on veut construire une mine d’or sur un site protégé, par exemple, ou dans le cas du projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Mais c’est parfois plus difficile, comme lorsque l’on invente des gadgets inutiles pour occuper l’esprit des enfants. 

Mon point de vue est d’avoir une méfiance systématique face à l’économie. Par exemple, il existe actuellement une polémique autour du compteur Linky, certains mettent en garde contre des risques potentiels, mais contestés. J’aurais tendance, pour ma part, à penser que si une compagnie veut les installer, c’est forcément pour de mauvaises raisons. Il n’y a pas de présomption d’innocence pour ceux qui gèrent le processus économique et technique. Et s’il arrivait que de bonnes décisions soient prises, comme par exemple l’interdiction d’un pesticide, ce sera toujours à leur corps défendant et souvent trop tard.

Dans ce cadre, doit-on à nouveau se poser la question, comme jadis Rosa Luxemburg : réforme ou révolution? 


La question me semble dépassée. Aujourd’hui, une révolution sous la forme d’une "prise du palais d’Hiver" semble impossible et le réformisme a toujours renforcé le pouvoir existant. Les vraies réformes, aujourd’hui, seraient en fait déjà une révolution. Car le système capitaliste est incapable de se réformer. Si l’on regarde les engagements pris sur le climat ou la biodiversité des années 1990, déjà insuffisants, ils n’ont pas été respectés. Et c’est la même chose dans le domaine économique : après la crise de 2008, on a pris des mesures cosmétiques contre les excès de la finance, et on les a encore réduits. 

Dans une logique de concurrence, tous les acteurs se méfient les uns des autres. Si l’on parvenait à se mettre d’accord entre acteurs du capitalisme, on ne serait déjà plus dans du capitalisme. Ce qui définit le capitalisme, c’est précisément la concurrence entre acteurs anonymes que rien ne relie entre eux. Ce qui est donc le plus raisonnable, c’est bien d’abolir le capitalisme. 

Pour vous, le capitalisme court, de toute façon, à sa perte… 

Le marxisme traditionnel a pensé que, si l’insatisfaction matérielle du prolétariat ne conduisait pas ce dernier à renverser le capitalisme, ce dernier perdurerait. Ce que j’avance, c’est le contraire : cette contradiction que le capitalisme porte initialement en son sein, cet épuisement de la source de la valeur avec le remplacement du travail par la technologie au cours des dernières années, a pris une telle ampleur que le capitalisme ne survit que par des béquilles comme la financiarisation. Le système est face à ses limites internes, à laquelle s’ajoutent des limites externes comme la crise écologique. Il scie la branche sur laquelle il est assis. 

Le capitalisme se saborde lui-même. Il n’a résolu aucun de ses problèmes fondamentaux. Le capitalisme est en train de s’épuiser et cela pousse à la création d’alternatives. Car une société fondée sur la valeur est une société invivable sur le plan humain. Il existe mille champs de bataille contre cette logique économique de la valorisation toujours plus envahissante et qui touche maintenant des domaines comme le service aux personnes âgées ou aux enfants. Progressivement, il faudra soustraire toujours plus de terrain au marché et à l’État. Je pense que l’on n’arrivera à rien cependant par la politique, par des lois ou par des parlements. 

Ressources

La seul option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Entretien d'Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart

Dans la rubrique Ressources de nos trois derniers billets consacrés à la critique de la valeur, nous avons proposé nombre de liens utiles à ceux qui aimerait mieux connaître les idées et les analyses proposées par ce courant de pensée.

Capitalisme et autophagie : face à l'abîme. Recension du livre d'Anselm Jappe par Renaud Garcia sur le site de la revue CQFD

Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste.  Livre de Renaud Garcia. Ed. L'échappée

Dans Le Journal Intégral :

Le Fétichisme de la marchandise - La Critique de la valeur - Une régression anthropologique (1)

Pour mieux comprendre la démarche d’un Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale : Vers une Synthèse évolutionnaire

Voir les textes sélectionnés dans les libellés : Critique de la Valeur - Sortir de l'économie - Synthèse évolutionnaire 

jeudi 26 juillet 2018

Une Régression Anthropologique (1)


La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Anselm Jappe 

Dans la poursuite de notre réflexion concernant une Synthèse évolutionnaire associant vision intégrale et critique radicale, nous avons consacré à la “critique de la valeur” nos deux derniers billets intitulés Le Fétichisme de la Marchandise et Critique de la Valeur. Mieux vaut les avoir lu pour situer le contexte culturel et intellectuel dans lequel s’inscrit la réflexion d’Anselm Jappe dans son nouvel ouvrage La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction. 

Dans l’espace francophone, Anselm Jappe est le principal représentant de la critique de la valeur, ce mouvement de pensée qui, dans la continuité de la critique de l’économie politique opérée par Marx, déconstruit les principales catégories du capitalisme. Suite à cette déconstruction, il apparaît que dans le système capitaliste toute vie sensible et toute relation sociale sont subordonnées aux diktats d'une valorisation abstraite transformant la qualité de la vie, sensible et concrète, en une quantité monétaire dans la perspective de cette survie qui est la vie réduite à l'économie. 

Dans La société autophage, Anselm Jappe élargit la critique de la valeur à la sphère des structures psychiques en analysant la subjectivité produite par le fétichisme de la marchandise. C’est ainsi qu’il analyse le paradigme "fétichiste-narcissique" fondé sur la relation organique qui se noue entre fétichisme marchand et subjectivité narcissique. Une relation ainsi décrite par Romaric Godin : « L’indifférence et la cruauté du capitalisme, obsédé par la valeur quantitative plutôt que par le monde réel, se retrouvent en miroir dans l’indifférence et la cruauté du narcissique pour autrui. In fine, l’individu, soumis à cette pulsion de mort du capitalisme, finit par entrer dans un processus de ressentiment et d’autodestruction. »

Fétichisme et narcissisme apparaissent dès lors comme les deux faces, à la fois complémentaires et interdépendantes, d'une valeur marchande dont l’hégémonie détermine à la fois une régression anthropologique et une crise de civilisation. Analyser le paradigme “fétichiste-narcissique” c’est mettre à jour une dynamique destructrice et auto-destructrice qui concerne aussi bien les individus que la société. Anselm Jappe illustre cette pulsion de mort du capitalisme avec le mythe grec d'Érysichthon, ce roi qui s'auto-dévora car rien ne pouvait assouvir sa faim. 

La compréhension de cette dynamique régressive nous paraît fondamentale, pour lui résister, la maîtriser et la transformer en participant à une dynamique évolutionnaire dont l'étude et la connaissance sont au coeur d'une approche intégrale. C'est pourquoi nous proposons, à travers deux billets estivaux, le texte d’un entretien donné par Anselm Jappe à Romaric Godin pour Médiapart où l’auteur évoque les principaux thèmes développés dans son ouvrage. La suite et fin de cet entretien sera diffusé d'ici une quinzaine de jours dans Le Journal Intégral. 

Un Sujet Capital


Penser la subjectivité capitaliste c’est renoncer à l'idée, forgée par la Raison moderne, que le " sujet " est un individu libre et autonome. Fruit de l'intériorisation des contraintes créées par le capitalisme, le "sujet" de la société marchande est devenu aujourd'hui un enfant perdu né de l’union entre le fétichisme de la marchandise et le désenchantement narcissique. Pour analyser le type de subjectivité produite par le capitalisme, Anselm Jappe se réfère notamment aux diverses interprétations du narcissisme véhiculées tant par la tradition psychanalytique que par les auteurs freudo-marxistes comme Erich Fromm, Herbert Marcuse ou Christopher Lash. 

Le sujet fétichiste-narcissique ne tolère plus aucune frustration et conçoit le monde comme un moyen sans fin voué à l'illimitation et la démesure. Cette perte de sens et cette négation des limites débouchent sur ce qu'Anselm Jappe appelle la " pulsion de mort du capitalisme " : un déchaînement de violences extrêmes, de tueries de masse et de meurtres " gratuits " qui précipite le monde vers sa chute. Dans ce contexte, les tenants de l'émancipation sociale doivent dépasser la simple indignation contre les tares du présent – qui est souvent le masque d'une nostalgie pour des stades antérieurs du capitalisme – et prendre acte d'une véritable " mutation anthropologique " ayant tous les aspects d'une dynamique régressive.

L’abstraction de la valeur (au cœur du fétichisme marchand) et l’absence au monde (au cœur du narcissisme) représentent les deux modalités, objectives et subjectives, d’une même régression anthropologique qui hante nos sociétés et conduit à une véritable crise de civilisation. L’analyse de cette dynamique régressive aboutit à une conclusion radicale qui est en fait la seule raisonnable dans le contexte actuel : l'abolition du capitalisme et son dépassement n'est ni un programme maximaliste, ni une utopie mais une absolue nécessité qui apparaît dès lors comme la seule forme de "réalisme". Ce qui est totalement irrationnel c’est de penser que ce processus de décivilisation peut continuer sans détruire progressivement tous les liens qui unissent l’être humain à son milieu naturel, social et culturel jusqu'à l'effondrement final !...

La perspective de cet effondrement devient si crédible qu'une nouvelle science vient de naître pour l'étudier : la collapsologie. Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont les auteurs d'un ouvrage salué unanimement pas la critique : "Comment tout peut s'effondrer". Pour eux, la collapsologie est "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les modes cognitifs que sont la raison et l'intuition et sur des travaux scientifiques reconnus." Selon ces deux auteurs : " Aujourd'hui l'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L'effondrement est l'horizon de notre génération, c'est le début de son avenir. Qu'y aura-t'il après ? Tout cela reste à penser, à imaginer, et à vivre..."


Pulsion de mort et dynamique évolutionnaire

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société représentent, à chaque stade du développement humain, trois éléments interdépendants et complémentaires d’un même système en évolution. Dans un telle perspective, on ne peut penser le développement de la conscience (subjectivité) et de la culture (intersubjectivité) sans imaginer la transformation des structures objectives qui sont celles de l'organisation sociale (politique, économie, technologie).

Élevés dans le contexte d'une culture libérale qui réduit la société à des rapports interindividuels et la politique à l'économie, les intégralistes américains conçoivent l'économie de marché comme une forme naturelle et transhistorique des interactions humaines alors même qu'elle n'est qu'une forme historique - spécifique au capitalisme - définie par ces catégories fondamentales que sont la valeur, la marchandise, le travail et l'argent. Une critique radicale permet de déconstruire ces catégories pour se libérer de l'économisme dominant et envisager des modes de socialisation qui ne soient pas médiatisées par celles-ci.

Les intégralistes américains doivent donc remettre en question l'imaginaire capitaliste qui sous-tend leur réflexion de manière implicite. Cette remise en question passe, entre autre, par une critique sociale qui met à jour le paradigme "fétichiste-narcissique" propre au capitalisme contemporain ainsi que la régression anthropologique qui en est la conséquence. La nécessité d'une transformation radicale de la société devient une évidence dès lors que la pulsion de mort véhiculée par le capitalisme apparaît comme un obstacle fondamental au développement humain et à l'expression de la dynamique évolutionnaire au cœur de ce développement.

Le passage de l'humanité à un nouveau stade de son évolution, dans le champ de la conscience comme dans celui de la culture, doit être synchrone avec cette transformation radicale de la société qui implique l'abolition du capitalisme et son dépassement. Si les tenants de la critique de la valeur ne proposent pas de perspectives théoriques ou concrètes quant à ce dépassement, certains tenants d'une vision intégrale observent celui-ci dans l'émergence et le développement de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et de socialisation. Ces formes novatrices seraient la manifestation d'une dynamique évolutionnaire permettant un véritable saut évolutif de l'économie à l'écosophie. Contrairement à l'abstraction économique qui nie la sensibilité et la vie concrète, l'écosophie est cette sagesse relationnelle fondée sur l'intégration de la vie/esprit à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui lui permet de se développer.

Nous espérons que cet entretien avec Anselm Jappe vous donnera l'envie de vous plonger dans la lecture de La Société Autophage pour nourrir votre réflexion et participer au débat d'idées passionnant ouvert par la perspective radicale de l'auteur. 

"La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme"

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. 


Le livre que vous publiez ces jours-ci, La Société autophage, explore en détail le devenir du sujet dans la société capitaliste. Le concevez-vous comme la poursuite des Aventures de la marchandise, qui exposait au public français la théorie critique de la valeur ? 

C’est d'abord une continuation, mais plus personnelle. L’ouvrage Les Aventures de la marchandise s’appuyait principalement sur les grands théoriciens de la critique de la valeur, notamment ceux qui écrivaient dans la revue allemande Krisis. Depuis, une partie de ces derniers, notamment Robert Kurz, ont fait évoluer cette théorie vers une théorie de la critique du sujet qui inclut une critique des Lumières. J’ai développé parallèlement mes propres idées, en m’intéressant également à l’apport de la psychanalyse. En cela, j’ai été particulièrement marqué par la lecture de Christopher Lasch et de ses ouvrages La Culture du narcissisme et Le Moi assiégé, mais j’ai également repris les ouvrages de Herbert Marcuse et Erich Fromm

À cela se sont ajoutées plusieurs autres lectures importantes pour la genèse de ce livre, celle du sociologue Luc Boltanski ou encore de Dany-Robert Dufour, avec qui je ne suis globalement pas d’accord, mais dont la lecture m’a paru suffisamment stimulante pour me donner l’envie de lui répondre. C’est ce parcours, qui a duré dix ans, qui m’a permis de construire La Société autophage. 

La théorie critique de la valeur souligne l’abstraction que le capitalisme par nature impose au monde. Est-ce là le point de départ de votre démonstration ? 

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que la théorie critique de la valeur n’est pas une théorie purement économique. Elle s’inscrit dans la continuité de la pensée de Karl Marx, qui entreprend une critique de l’économie politique et non pas l'élaboration d’une théorie économique particulière. Marchandise, travail abstrait, valeur et argent ne sont pas, chez Marx, des catégories purement économiques, mais des catégories sociales qui forment toutes les façons d’agir et de penser dans la société. Ce n’est pas toujours explicite chez Marx, mais c’est ce que l’on peut tirer de ses écrits. C’est pourquoi je fais de la valeur un "fait social total", au sens où l’entend Marcel Mauss. 

Ces catégories sont, comme le dirait Emmanuel Kant, des formes a priori, des formes vides de sens qui sont comme des moules où tout doit rentrer. Ainsi, dans la société capitaliste, tout prend la forme d’une pure quantité d’argent et, au-delà même, d’une pure quantité en général. Cela va donc bien au-delà du seul fait économique. Ces catégories ne sont cependant pas des faits anthropologiques qui existeraient partout et toujours. Ce sont des formes qui progressivement s’imposent aux autres domaines de la vie, notamment aux relations sociales. On le voit avec l’émergence du "moi quantifié" dans le cadre de la mesure, par exemple, des prestations sportives. La quantification monétaire est une des formes les plus visibles de la société capitaliste, mais ce n’est pas la seule. 

La première partie de votre livre décrit l’histoire du sujet confronté à cette abstraction imposée par le capitalisme.

Oui, mais il est important de bien saisir la nature de cette abstraction. L’abstraction en tant que telle est un phénomène mental qui est évidemment une aide pour saisir le réel. On ne peut pas toujours parler d’un arbre particulier et l’on a donc recours à un concept général d’arbre. Mais il s’agit, ici, d’autre chose. Il s’agit d’une abstraction, la valeur, qui peut prendre n’importe quelle forme réelle par la quantification. Toute réalité peut être ramenée à une quantité de valeur. Elle devient alors une "abstraction réelle", concept qui n’est pas explicitement présent chez Marx, mais qui a été développé au XXe siècle. Et cela a des impacts très concrets. Un jouet ou une bombe ne deviennent ainsi plus que des quantités de la valeur abstraite et la décision de stopper ou de poursuivre leur production dépend de la quantité de survaleur, de plus-value, que ces objets contiennent. 

Nous ne sommes donc plus ici dans la vision marxiste classique d’une dialectique entre base et superstructure, où l’économie s’imposerait et où le reste s’adapterait à elle. Ici, il s’agit d’une forme générale abstraite, la valeur, qui s’exprime à tous les niveaux. J’aime ainsi à citer le linguiste allemand Eske Bockelmann qui souligne qu’au XVIIe siècle la musique est passée d’une mesure qualitative à une mesure quantitative. Et cette abstraction s’exprime, au même moment, dans la nouvelle physique de Galilée ou dans la nouvelle épistémologie de Descartes

C’est ici que prend forme l’un des éléments clés de votre pensée, la notion de fétichisme. Fondée par l'homme, la valeur dicte sa loi à l'homme. Un concept qui, selon vous, permet de saisir la nature du capitalisme au-delà des critiques habituelles.

Dans le concept marxien de fétichisme, qui découle de ce que l’on vient de dire, ce qui porte la valeur n’a aucune importance. Un jouet ou une bombe ne sont que des formes passagères d’une autre forme de réalité invisible, la quantité de travail abstrait, c’est-à-dire la valeur. Une fois cela compris, on peut aller au-delà de la simple vision moralisatrice de la société capitaliste. Le producteur de bombes produit des bombes non parce qu’il est insensible moralement, mais parce qu’il est soumis à cette logique fétichiste. L’immoralité peut s’y ajouter, mais ce n’est pas le moteur. Et, du reste, dans la société capitaliste, ce fétichisme touche aussi les ouvriers. Ceux qui fabriquent les bombes ne veulent pas perdre leur emploi. Tous participent à cette réalité, parce que tous sont soumis au fétichisme de la marchandise et de la valeur. 

Il ne faut cependant pas se limiter à une vision trop systémique de la réalité. Il existe aussi un niveau de réalité fait d’idéologies et de mentalités, où les acteurs veulent tirer des avantages réels de la situation et qui est nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme. Les individus ne sont pas des marionnettes. Pour s’imposer, le capitalisme doit en passer par des systèmes de motivation et de gratification. C’est la carotte agitée devant l’âne. Seulement, ces motivations sont secondaires, elles peuvent toujours être remplacées par d’autres. Ce qui est essentiel pour le système, c’est l’existence d’une structure psychique spécifique. Et c’est ici que se joue la question du narcissisme du sujet. 

Narcissisme et valeur 


L’école freudo-marxiste avait tenté d’identifier et de combattre cette structure psychique, mais vous affirmez que leurs analyses ne sont plus pertinentes aujourd’hui. 

La première génération de marxistes, celle de la IIe Internationale (1889-1914), développait un paradigme économiciste. Toutes les personnes étaient censées agir selon leurs seuls intérêts économiques. Mais cette vision n’est pas parvenue à expliquer pourquoi des millions d’ouvriers se sont fait massacrer avec enthousiasme durant la Première Guerre mondiale, ni pourquoi ils se sont ensuite tournés vers les mouvements fascistes et autoritaires. 

C’est alors que des marxistes comme Wilhelm Reich ou Erich Fromm ont mis en avant l’importance de structures psychiques à l’intérieur du capitalisme en utilisant la théorie de Freud, jusqu’ici rejetée par la gauche comme "bourgeoise". Ce freudo-marxisme a expliqué comment les structures autoritaires pouvaient se reproduire par le complexe d’Œdipe. Chez Freud, ce complexe est perçu comme une garantie de civilisation, mais les freudo-marxistes en ont fait un facteur de domination des structures familiales. Dans les années 1950 et 1960, des penseurs comme Herbert Marcuse ont encore développé cette idée que la libération ne passait pas seulement par la politique, mais aussi par la libération des contraintes familiales et sexuelles. Cette pensée a eu beaucoup de succès et a conduit à des changements de mœurs durables. 

La question que je me pose dans mon livre est de savoir si ce changement a, au bout du compte, représenté un progrès. Sans partager les visions d’auteurs comme Lasch ou Dufour, qui peuvent entraîner des conséquences réactionnaires, on doit prendre leur diagnostic critique au sérieux. Car si d’un côté, cette évolution vers la liberté individuelle est évidemment positive, le diable, sorti par la porte, est rentré par la fenêtre. Il faut constater que l’individu issu de cette évolution est fondamentalement encore plus faible, justement à cause de la faiblesse de son surmoi. Il est la proie des pulsions de la consommation de marchandises. Et de fait, on a assisté à un renversement majeur. Le "parti du désordre", jadis celui des révolutionnaires, est devenu celui du système capitaliste. 

Ce sujet "idéal" pour la marchandise correspond à une nouvelle phase de l’histoire capitaliste, celle de l’émergence du néolibéralisme. Pourtant, dans ce livre comme dans les précédents, vous mettez en garde contre une critique du capitalisme qui serait réduite à sa seule forme néolibérale. 

La forme néolibérale représente effectivement la forme la plus récente et l’une de plus hideuses du capitalisme. Mais elle ne constitue pas quelque chose de fondamentalement différent de la phase précédente, celle des Trente Glorieuses et du capitalisme des monopoles. Pourtant, aujourd’hui, dans la sphère politique, les critiques du capitalisme le plus répandues ne sont que des critiques du capitalisme néolibéral et lorsqu’on leur demande ce qu’ils entendent par une société non capitaliste, ils avancent souvent une vision idéalisée des Trente Glorieuses. Pour ma part, je ne suis pas nostalgique de cette société qui a généralisé la chaîne de montage, une des pires abjections de l’histoire humaine, et où la marchandisation de la nature faisait l’objet d’un large consensus. Je ne crois pas qu’il faille idéaliser le fait que le droit à l’esclavage était un peu mieux réparti qu’aujourd’hui, comme le fait par exemple un Bourdieu. 

Et vous soulignez d’ailleurs que cette critique réduite du néolibéralisme peut conduire à une nostalgie d’une certaine forme d’autoritarisme. 

Je suis très sceptique quant à l’idée développée par Dany-Robert Dufour selon laquelle le néolibéralisme serait une "rupture civilisationnelle". Il me paraît difficile d’opposer comme le font lui et ses disciples un sujet fondamentalement faible actuel à un sujet supposé fort qui aurait existé jusque dans les années 1970. Certains pourraient avoir une nostalgie de ce supposé sujet fort, paternaliste. Pour moi, le sujet néolibéral est bien davantage une nouvelle étape d’un processus d’affaiblissement qui a commencé bien auparavant. On ne peut pas jouer les misères d’hier contre les misères d’aujourd’hui. La "rupture civilisationnelle" se situe bien avant le néolibéralisme. 

Une indifférence au monde

Extrait du Clip de PNL : A l'Ammoniaque

Dans ce cas, cependant, pourquoi le sujet néolibéral, comme vous le montrez, est-il sujet au narcissisme alors que le sujet de "l’ancienne forme de capitalisme" était plutôt soumis à une névrose classique, comme l’avaient identifié les freudo-marxistes ? N’y a-t-il pas eu là une forme de "rupture" ? 

Ce que j’essaie de montrer, c’est que le capitalisme naît effectivement entre la fin du Moyen Âge et le XVIIe siècle. Et il naît avec cette tendance narcissique qui fait partie de sa structure de base, parce qu’il y a dans la valeur une forme de reniement du monde. C’est pourquoi on peut déjà remarquer dans le cogito de Descartes cette forte tendance narcissique. Mais je pense que le capitalisme était alors présent en tant que puissance au sens aristotélicien et qu’il a coexisté avec des formes sociales plus anciennes contre lesquelles il a longtemps lutté, comme le féodalisme ou le paternalisme. Cela a pris des siècles pour vaincre les scories des autres époques et, pour reprendre un terme hégélien, coïncider avec son propre concept.  

Avec les crises des années 1970, le capitalisme a donc atteint cette forme plus proche de son concept. Et ce concept est précisément celui d’une indifférence au monde, particulièrement dangereuse pour l’humanité et la planète. 

Marx souligne que la valeur est le produit du travail abstrait. Pour lui, toute activité productive dans le capitalisme a, en effet, deux faces. La première, c’est qu’elle produit quelque chose de concret qui vient satisfaire des besoins. La seconde, c’est que toute activité nécessite une dépense d’énergie qui peut se mesurer en temps. C’est là la source de la valeur et, en ceci, toute activité se vaut, il n’y a pas de différence qualitative, mais uniquement des différences de quantité de temps dépensé, donc de travail abstrait. 

Or le capitaliste ne s’intéresse qu’à la survaleur, autrement dit à la valeur supérieure à celle investie au début. Il ne s’intéresse donc qu’à la quantité de valeur créée par chaque activité. Et face à la valeur, il existe une égalisation du monde. Toute chose se vaut et n’est que la portion plus ou moins grande de la même substance. Tous les objets et les services n’ont à justifier leur existence, non pas par la satisfaction d’un besoin ou d’un désir humain, mais par la quantité suffisante de survaleur qu’ils représentent. 

Avant même la lutte des classes, l’injustice ou les inégalités, on trouve ce que j’appelle - pour reprendre le mot de Joseph Conrad -  "le cœur des ténèbres" du capitalisme : cette indifférence totale pour le contenu et pour ce qui est le propre de l’être humain. C’est une différence fondamentale avec les sociétés précapitalistes qui, quelles qu’aient été leurs aspects déplaisants, n’avaient pas ce dynamisme aveugle qui consiste en une accumulation sans finalité de quelque chose qui n’a pas de contenu propre. 

Cet aveuglement est précisément celui du sujet narcissique, qui est le sujet propre du capitalisme. 

Selon la lecture de Freud que fait Christopher Lasch, le narcissisme se forme durant la petite enfance, avant le complexe d’Œdipe. L’enfant veut alors éviter la séparation avec le monde extérieur et ne veut pas reconnaître que l’on dépend toujours de quelque chose de plus fort que nous. Il compense son impuissance réelle par une toute-puissance imaginaire et magique qui passe par un désir de fusion avec le monde extérieur. Le narcissisme tel qu’on l’entend communément n’est donc qu’une forme du narcissisme freudien. Mais en réalité, tout le monde a une composante narcissique et ce que j’expose, c’est que la forme actuelle de capitalisme conduit moins à une extension du nombre de narcissistes qu’à une forte augmentation du « taux de narcissisme » dans la population entière. 

Le narcissique n’a pas intériorisé l’existence du monde extérieur, il passe à côté, il ne le connaît pas. Il ne connaît que son moi, comme pure fonction d’existence, et c’est pourquoi j’ai considéré que le cogito de Descartes était déjà si extraordinairement similaire au narcissisme. Le monde extérieur n’est donc qu’une extension de son propre moi, qu’il peut manipuler à son gré et disposer selon ses propres fantaisies.

Le narcissique ne peut établir de vrais rapports d’amitié ou d’amour parce que, pour lui, tous les autres sont interchangeables. Et c’est ici que l’on rejoint la notion de valeur chez Marx. Car de même que pour la valeur, tous les objets et les personnes sont interchangeables et ne sont que des incarnations temporaires d’une « substance » unique, quoique imaginaire, le monde réel n’est pour le narcissique qu’une vague hypothèse où rien n’a d’autonomie propre.

Le narcissique peut s’adapter à toutes les circonstances, à tous les emplois, à toutes les personnes… On comprend que l’individu fordiste des années d’après-guerre, avec ses valeurs, sa morale, son épargne, était devenu dysfonctionnel avec l’élargissement de la sphère marchande.

...A suivre dans le prochain billet du Journal Intégral

Ressources 

"La seule option raisonnable est l’abolition du capitalisme" Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart 

La société autophage  Capitalisme, démesure et autodestruction. Anselme Jappe éd. La Découverte

Les Aventures de la marchandise  Anselm Jappe  éd. La Découverte

Dans la rubrique Ressources de nos deux derniers billets nous avons proposé de nombreux liens concernant aussi bien les travaux d'Anselm Jappe que ceux de la Critique de la valeur. Les lecteurs qui désirent développer leur connaissance de ce courant d’idées peuvent s’y référer : Le fétichisme de la valeur et Critique de la valeur

Bibliographie et netographie francophones sur la critique de la valeur  Site Critique de la valeur.

Le capitalisme narcissique d’Anselm Jappe  France Culture Émission la Grande Table 33'

Dans Le Journal Intégral

Ecosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophie - Vers une Synthèse évolutionnaire - Effondrement et Refondation : une série de sept billets

A lire plus particulièrement les textes sélectionnés dans les libellés Critique de la Valeur et Sortir de l'économie.

Vidéos You Tube avec Anselm Jappe

Entretien d’Anselm Jappe avec Judith Bernard au sujet de La Société autophage provenant de la chaîne Hors-Série (1h06) 

Autodestruction et démesure du capitalisme Un entretien avec Anselm Jappe au sujet de La Société Autophage sur la chaîne Xerfi Canal (8'49") 

Anselm Jappe, Une analyse pertinente de la crise (2013). Chaîne de Serge Tostain (1h05) 

Qu’est-ce que le capitalisme selon Marx ? Une conférence d’Anselm Jappe. Chaîne du Groupe vaudois de philosophie. (1h12)

Philosophie et libération  (2012) Conférence d'Anselm Jappe. Chaîne Penser l'émancipation