mardi 2 juillet 2019

L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2)


L’esclavage humain a atteint son point culminant à notre époque sous forme de travail librement salarié. George Bernard Shaw 


Dans notre série de billets intitulée L’Esprit de Vacance, nous interrogeons le véritable culte que nos sociétés modernes vouent au travail. Un culte qui apparaîtrait incompréhensible et aberrant à des cultures traditionnelles non soumises à un paradigme économique réduisant à des quantifications abstraites et à des échanges marchands toutes les relations qualitatives que l’être humain entretient avec son milieu social et naturel. Pour résister au processus d’effondrement qui aspire nos sociétés dans le vortex d’une spirale infernale, il est donc urgent de dépasser ce paradigme mortifère en déconstruisant le culte du travail sur lequel il est fondé. Ce dépassement nécessite un saut évolutif de l'économie vers l'écosophie, cette sagesse commune qui réconcilie l'homme et son milieu de vie. 

Au fil de ces billets sur l'Esprit de Vacance, notre interrogation a pris diverses formes : historique, éthique, existentielle, philosophique, culturelle, psychologique, spirituelle. Cette esquisse d’une critique intégrale du travail nous permet d'envisager le capitalisme non pas comme un simple système économique mais comme une véritable "vision du monde" et un "fait social global" qui étend son emprise à travers toutes les dimensions - subjectives, culturelles et sociales - de la vie humaine. C'est dans cette perspective que nous nous sommes intéressés à la théorie développée par le courant de la critique de la valeur qui, à partir d’une relecture du "Marx ésotérique", le théoricien du fétichisme de la marchandise, considère le travail comme catégorie centrale du capital et sa substance même.

Publié en Septembre 2007, le dernier billet de cette série s’intitulait Ne Travaillez Jamais, reprenant ainsi le célèbre slogan que le situationniste Guy Debord, auteur de La société du spectacle, écrivit à la craie sur un mur de la rue de Seine en 1953. "Ne travaillez Jamais", tel est aussi le titre du livre d’Alastair Hemmens que viennent de faire paraître les Éditions Crise et Critique, avec un sous-titre qui résume son contenu : La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque cette tradition profondément française de la critique du travail dont les principaux acteurs sont Fourier et Lafargue, Breton et Debord, entourés et accompagnés, avant et après eux, par de nombreux autres groupes et personnalités. 

Nous proposerons ci-dessous une présentation de cet ouvrage et son sommaire, un commentaire d’Anselme Jappe à son propos, ainsi que de courts extraits de l'introduction intitulée Théorie Marxienne et Critique du Travail où l’auteur évoque l’esprit dans lequel il a conçu son livre : celui d'une critique radicale et catégorielle du travail qui analyse son rôle central dans le système capitaliste et son caractère destructeur du milieu - social et naturel - dans lequel peut s'épanouir et se développer l'être humain.

Ne travaillez jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord.

Qu'est-ce que le travail ? Pourquoi travaillons-nous ? Depuis des temps immémoriaux, les réponses à ces questions, au sein de la gauche comme de la droite, ont été que le travail est à la fois une nécessité naturelle et, l'exploitation en moins, un bien social. On peut critiquer la manière dont il est géré, comment il est indemnisé et qui en profite le plus, mais jamais le travail lui-même, jamais le travail en tant que tel. 

Dans ce livre, Hemmens cherche à remettre en cause ces idées reçues. En s’appuyant sur le courant de la critique de la valeur issu de la théorie critique marxienne, l'auteur démontre que le capitalisme et sa crise finale ne peuvent être correctement compris que sous l’angle du caractère historiquement spécifique et socialement destructeur du travail. 

C'est dans ce contexte qu'il se livre à une analyse critique détaillée de la riche histoire des penseurs français qui, au cours des deux derniers siècles, ont contesté frontalement la forme travail : du socialiste utopique Charles Fourier (1772-1837), qui a appelé à l'abolition de la séparation entre le travail et le jeu, au gendre rétif de Marx, Paul Lafargue (1842-1911), qui a appelé au droit à la paresse (1880) ; du père du surréalisme, André Breton (1896-1966), qui réclame une "guerre contre le travail", à bien sûr, Guy Debord (1931-1994), auteur du fameux graffiti "Ne travaillez jamais". Ce livre sera un point de référence crucial pour les débats contemporains sur le travail et ses origines

Ouvrage traduit de l’anglais par Bernard Ferry, Nicolas Gilissen, Françoise Gollain, Richard Hersemeule, William Loveluck, Jeremy Verraes.

A propos. Anselm Jappe 

Anselm Jappe est un des auteurs essentiels de la critique de la valeur dont l'ouvrage intitulé Guy Debord a été jugé par le situationniste comme le meilleur jamais écrit à son sujet. A. Jappe a publié récemment un livre remarquable et remarqué, intitulé La société autophage. Capitalisme démesure et auto-destruction auquel nous avons consacré deux billets l'année dernière.  Il écrit ceci à propos de l'ouvrage d'Alastair Hemmens : « De nos jours, l'adoration du ‘‘travail’’ semble presque aussi obligatoire que l'adoration de Dieu l'était dans les temps passés. D'autre part, il est également vrai qu'aujourd'hui, la " société du travail " est à court d'emplois et que ce qu'elle peut encore offrir est difficilement tolérable. Dans un tel contexte, la critique du travail est plus importante que jamais. L'excellent livre de Hemmens fournit un compte rendu très instructif et détaillé de la partie française de l'histoire de cette critique, de Fourier aux Situationnistes, et au-delà. 

Plus important encore, Hemmens ne se limite pas à une simple description de cet aspect peu connu de l'histoire intellectuelle moderne. Il fournit plutôt une analyse novatrice et approfondie des auteurs en question et souligne souvent les limites de leurs critiques respectives. Il le fait sur la base de la ‘‘critique de la valeur’’, une nouvelle lecture des catégories de base de Marx (y compris le travail). Le compte rendu exceptionnel de Hemmens sur cette nouvelle école de pensée fait en soi de ce livre une contribution importante aux débats contemporains sur le déclin du travail. Ne travaillez jamais ! Lisez plutôt ce livre

Le texte ci-dessus d'Anselm Jappe peut être complété par un extrait de sa préface :  « C'est donc un premier grand mérite du livre d'Alastair Hemmens que de tracer l'histoire de la critique du travail - de la critique argumentés et formulée en termes théoriques parce que le refus pratique du travail est encore une autre histoire. L'étude de l'auteur se limite à la France, ce qui d'ailleurs se justifie par le fait que la France a contribué à cette critique plus que tout autre pays, même si cela ne vaut pas autant pour la pratique. Les auteurs que Hemmens examine sont bien connus et parfois même, dans certains milieux, objet d'une véritable vénération. 

Ce qui frappe dans ce livre est la grande érudition, perceptible aussi dans la vaste bibliographie : l'auteur a pris soin de lire tout le corpus, ou presque d'auteurs comme Fourier, et non seulement les textes canoniques - condition essentielles pour dire quelques chose de nouveau. Il ne s'agit pas d'un pamphlet de plus contre le travail, mais d'une étude très fouillée et détaillée - qui est en même temps,, il faut le souligner, agréable à lire et toujours clair dans son argumentation

Sommaire 

Préface d'Anselm Jappe
Introduction. Théorie marxienne et critique du travail ( à lire dans son intégralité sur le site Critique de la valeur)
Chapitre 1. Charles Fourier, le socialisme utopique et le « travail attrayant » 
Chapitre 2. Paul Lafargue, les débuts du marxisme en France et le droit à la paresse.
Chapitre 3. André Breton, l’avant-garde artistique et la guerre au travail du surréalisme.
Chapitre 4. La critique du travail chez Guy Debord et les situationnistes.
Chapitre 5. Le nouvel esprit du capitalisme et la critique du travail en France après Mai 68.
Conclusion. Nouvelles de nulle part ou un ère de repos.

Théorie Marxienne et Critique du Travail


Le site Critique de la Valeur propose dans son intégralité le texte d'introduction de cet ouvrage intitulé Théorie Marxienne et Critique du Travail.  A lire... et à relire, surtout durant le temps des vacances, cette période de liberté conditionnelle où l'on peut s'évader quelques jours du rythme mortifère propre au travail aliéné. Auteur, chercheur et traducteur vivant à Cardiff, au pays de Galles, Alastair Hemmens évoque dans cette introduction passionnante  la perspective à partir de laquelle il a conçu son livre :

« Le principal argument philosophique de ce livre, et le mode d’analyse qu’il reprend, est qu’il n’y a en réalité que deux manières possibles de comprendre et d’aborder la critique du travail. La première développe effectivement une analyse critique empirique, historique, éthique et morale, partant du principe que le travail en tant que tel n’est pas problématique, mais peut le devenir dans certaines conditions. La seconde fonde son analyse des expressions phénoménologiques du travail au sein du capitalisme dans une critique de la catégorie elle-même. » 

Une critique "catégorielle" ne se contente pas d'une approche empirique qui aboutit  à des formes de réflexion fragmentées et superficielles. Elle s'inscrit dans la critique de l'économie politique inaugurée par Marx pour analyser le capitalisme comme un système global, structuré par ces catégories fondatrices que sont le travail, la valeur, l'argent et la marchandise. Nous proposons dans la rubrique Ressources de nombreux liens qui permettent de mieux comprendre cette critique radicale inspirée du "Marx ésotérique" (théoricien du fétichisme de la marchandise), par delà et parfois contre les interprétations du "Marx exotérique" (théoricien de la lutte des classes) véhiculées par le marxisme traditionnel.

La critique catégorielle ne remet pas en question l'activité productive de l'être humain mais la forme - spécifique, aliénante et socialement destructrice - du "travail abstrait" qu'elle revêt dans le capitalisme. L'effort soutenu que réclame l'immersion dans cette théorie "ésotérique" est largement récompensé par la compréhension des grandes catégories qui fondent le capitalisme en un système les agençant ensemble pour donner naissance à une forme de fétichisme dévastateur et régressif. 

Une critique "catégorielle" du travail


Si, dans cette introduction passionnante, Hemmens évoque longuement cette critique "catégorielle" du travail c’est qu’elle fournit une perspective théorique et radicale à partir de laquelle peuvent s'analyser les critiques passées du travail, en pointant du doigt leurs limites comme en célébrant  les avancées dont elles témoignent:

« Ce long exposé de la critique catégorielle du travail, telle que l’a développée la critique de la valeur, pourrait sembler déplacé dans un livre apparemment consacré à l’analyse critique d’un aspect de l’histoire intellectuelle française. Cependant, la perspective que j’ai exposée ici est fondamentale pour mon approche analytique et, du fait qu’elle est peu connue, j’ai jugé nécessaire de clarifier pour les lecteurs une perspective avec laquelle ils pourraient ne pas être familiers. En bref, la théorie critique du travail que je viens de décrire fournit une nouvelle perspective critique à partir de laquelle on peut analyser les critiques passées du travail. 

Les conceptions marxistes traditionnelles, anarchistes et libérales du travail pourraient, au mieux, ne voir dans ces formes historiques de discours anti-travail qu’une histoire de résistance populaire permanente à l’exploitation capitaliste de la classe ouvrière. Il est vrai que nombre de critiques examinées dans ce livre adoptent elles-mêmes quelque chose de cette perspective. Cependant, ce qui rend ces auteurs spécifiques – et la tradition anti-travail française en général – si intéressants, est précisément le fait que leurs travaux contiennent, à un degré plus ou moins grand, des éléments d’une critique "catégorielle" du travail. 

Nous pouvons donc nous appuyer sur la critique de la valeur pour dégager et expliquer les complexités et les ambiguïtés de ces discours, leur contexte historique et social, leurs forces et leurs faiblesses. La distinction fondamentale établie par Kurz et d’autres entre une critique du travail purement phénoménologique, et donc "affirmative", et une critique catégorielle négative est absolument essentielle à l’argumentation présentée dans ce livre. »

Loin d'être péjorative et dévalorisante, la négativité dont il est question ici est à comprendre, dans le cadre de l'approche dialectique développée par Hegel, comme l'expression dynamique du devenir qui, via le travail du négatif, remet en question des affirmations positives et les critique pour les dépasser à travers le mouvement thèse/antithèse/synthèse.

Une tradition ignorée 

Si la tradition française de la critique du travail a longtemps été ignorée ou dévalorisée c'est parce que sa vision radicale remettait totalement en question les représentations et l’ordre social dominants :

« La critique du travail a toujours été traitée comme un sujet marginal dans les débats de la pensée française. Bien que de nombreuses études aient été menées sur la résistance populaire au travail sur le lieu de travail même, l’analyse de l’histoire intellectuelle du discours anti-travail en France est au mieux fragmentaire et ne constitue que très rarement un centre d’intérêt critique. C’est une situation regrettable, car la tradition française est particulièrement riche dans le domaine de la critique du travail qui remonte au moins au début du XIXe siècle et qui a galvanisé certains de ses plus importants penseurs et mouvements culturels… 

Néanmoins, si on considère aujourd’hui à juste titre que nombre de ces personnalités ont largement contribué au développement de la pensée française, les aspects anti-travail de leurs projets intellectuels respectifs, ainsi que les idées clés qui ont nourri cette tradition dissidente dans son ensemble, n’ont pas fait l’objet de nombreuses analyses théoriques sérieuses. Il ne serait pas trop caricatural d’affirmer que, tout comme les travailleurs qui refusent d’obéir aux rythmes implacables de l’usine ont souvent été vilipendés et marginalisés, de même les penseurs français radicaux qui ont soutenu que le travail pouvait être suspect n’ont rencontré généralement qu’ignorance et rejet de cet aspect de leurs écrits, saisis comme naïvement utopiques voire réactionnaires… 

Le fait que les critiques du travail en théorie et en pratique rencontrent encore aujourd’hui beaucoup de résistance n’est pas surprenant. Le consensus politique, depuis au moins le XIXe siècle, est que le travail est à la fois une nécessité naturelle et, excepté l’exploitation du moins, un bien social. Nombreux sont ceux qui considèrent le travail comme la pierre angulaire de toute société humaine et la caractéristique même qui définit l’être humain. L’identification de l’humanité à l’homo faber, ou l’« homme qui fabrique », un être qui se construit consciemment et construit le monde qui l’entoure au cours du processus de production, est à la base de presque toutes les formes de pensée sociale moderne...»

La crise du travail


Mais le consensus autour du travail s'est progressivement effrité suite à ce que l'on a nommé la "crise du travail". Dans le chapitre concernant la critique du travail en France après 68, Alastair Hemmens évoque le contexte qui a donné naissance à cette remise en question : « Nous sommes, depuis les crises économiques successives à partir du milieu des années 70, confrontés au sous-emploi et au chômage généralisés, à la précarité, à l'inégalité croissante des richesses et à une attaque permanente contre les acquis sociaux et les droits des travailleurs au nom de la compétitivité. La promesse de la technologie (de nous libérer du travail), à laquelle certains s'attachent encore, ne paraît aujourd'hui que sous la forme d'une population "superflue" toujours croissante parce qu'elle ne trouve plus sa place au sein du procès de production."

Le nuage de mots ci-dessus décrit les conséquences funestes de cette situation en évoquant les divers troubles et pathologies vécues par les travailleurs condamnés à survivre dans un univers économique de plus en plus compétitif qui laisse moins en moins de place à l'humanité. A la détérioration généralisée des conditions de travail s'ajoute une évolution qualitative des mentalités chez les jeunes générations, plus hédonistes, qui remettent en question  à travers la valeur travail, l'idéologie ascétique et la modernité abstraite dont celle-ci est l'expression. Michel Maffesoli, sociologue de la postmodernité, analyse ainsi cette évolution culturelle :

« Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité"… 

Ce que je pointe quand je parle de la fin de la valeur travail, c’est le changement de rythme sociétal : la vie quotidienne n’est plus toute entière tournée vers la production, les activités domestiques ne sont plus ressenties comme de la pure reproduction de la force de travail, les identités individuelles ne sont plus déterminées par le statut professionnel. Et ce qui met en mouvement les jeunes générations, ce n’est plus tant la carrière, ni même la paye, que l’ambiance de l’entreprise, le copinage dans et hors temps de travail, la possibilité de participer à une aventure collective, bref la créativité commune. C’est cela la fin de la valeur travail et aussi de la valeur assistance. C’est de réciprocité qu’il s’agit, d’implication commune. » 

Une inspiration française


A partir d’une toute autre perspective, Alastair Hemmens opère le même constat : « Certains signes indiquent toutefois que le consensus social qui entoure le travail depuis plusieurs siècles est en décomposition. Bien qu’il y ait toujours eu des foyers de résistance et d’opposition au travail, car heureusement le capitalisme ne peut jamais se développer uniformément partout et à tout moment, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, même dans les pays capitalistes les plus développés, semble être quelque chose de beaucoup plus généralisé, à mesure qu’une forme de désespoir s’installe. 

Le tollé suscité en France par la "Loi travail", qui a vu un gouvernement socialiste chercher à renverser certaines des maigres protections accordées aux travailleurs, a conduit à d’énormes protestations avec des manifestants qui défilaient dans les rues en tenant des pancartes indiquant "Le travail tue" et, dans une référence à Debord, "Ne travaillez jamais". On peut également penser au succès habituel en France de livres, tels que Bonjour Paresse : De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise (2004) de Corinne Maier, qui suggère des moyens de résister à la discipline d’entreprise dans le monde du travail moderne ; ou de documentaires tels que Attention Danger Travail (2003) de Pierre Carles qui suit le mouvement des "demandeurs d’emploi" français affirmant fièrement, d’une manière véritablement courageuse dans le contexte de la "société du travail", qu’ils veulent simplement être livrés à eux-mêmes et profiter de leur vie en vivant du chômage sans avoir à chercher du travail qui n’existe pas ou qui, dans les conditions imposées, ne vaut guère la peine d’être accompli. 

En effet, où que le regard se porte, on trouve de plus en plus de propositions émanant de toutes les couches de la société, même des écoles de management, pour traiter du "problème du travail" : des appels bien intentionnés en faveur d’un revenu de base, pour la "décroissance", pour un "salaire au travail ménager", ainsi que des arguments en faveur d’un meilleur équilibre travail-vie, d’une économie verte et du même refrain chanté depuis le début de la révolution industrielle : l’espérance que la technologie nous libérera enfin de la "nécessité naturelle" du travail à travers l’automatisation. 

Ne serait-ce qu’en Grande-Bretagne et en Amérique, ces dernières années ont vu une pléthore de titres prétendant offrir la possibilité d’une attitude plus critique à l’égard du travail. Nombre de ces études, à l’instar des mouvements sociaux qui se déroulent en France aujourd’hui, font référence à des figures historiques issues de la critique française du travail, bien que parfois très superficiellement, à la fois pour trouver une source d’inspiration intellectuelle dans le passé pour traiter des problèmes du présent, et pour se situer au sein d’une histoire récurrente de résistance populaire à l’exploitation capitaliste. Il n’est pas du tout surprenant que des auteurs britanniques et américains se tournent vers la France, car ils partagent l’histoire commune consistant à projeter sur les Français soit la qualité de la paresse, soit celle d’accorder une plus grande valeur culturelle à la vie en dehors du travail, selon le point de vue de chacun...»

Lire le texte de cette introduction ici dans son intégralité, avec toutes les notes afférentes, sur le site Critique de la Valeur.

Ressources

Ne travaillez jamais. Alastair Hemmens. Présentation sur le site Critique de la valeur.

Sur les origines et l'histoire du slogan Ne Travaillez Jamais. Wikipédia

Manifeste contre le travail. Groupe Krisis. En intégralité sous forme de brochure imprimable sur le Site Critique de la valeur.

Textes contre le travail  Une mine inépuisable de textes de qualité sélectionnés et proposés par le site Critique de la valeur.

Critique du travail Une vidéo de Guillaume Deloison illustrant un texte de Benoît Bohi-Bunel intitulé La critique radicale du travail... A voir... et à revoir. (28')

Pour les Zad, contre l’État de droit, contre le travail  Serge Quadruppani. Site Lundi Matin

Dans Le Journal Intégral 

Critique de la Valeur - Le Fétichisme de la marchandiseUne régression anthropologique : deux billets consacrés au livre d'Anselm Jappe, La société autophage. Capitalisme, démesure et auto-destruction - Le fétichisme de l'abstraction -

Devoir de Vacance  Présentation des six premiers billets de la série L’Esprit de Vacance. 

L’Esprit de Vacance (7) Contre le Travail (8) Travail Fétiche (9) Ne Travaillez Jamais 

On trouvera de nombreux liens intéressants sur la critique du travail dans la rubrique Ressources des différents billets de la série l’Esprit de Vacance. 

Lire les textes sélectionnés dans les libellés Critique de la Valeur. L’Esprit de Vacance. Sortir de l'Economie.

jeudi 6 juin 2019

De quoi le Populisme est-il le Non ?


Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes. Paul Valéry 


Un spectre hante les élites de nos sociétés en crise : le spectre d'un populisme qui n'est rien d'autre qu'une puissance populaire et destituante, dynamisée par l'idéal communautaire, qui remet en question les tenants d'un pouvoir technocratique fondé sur l'individualisme et l'économisme. A l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes comme à celle des élections européennes qui viennent d’avoir lieu, le concept de populisme a saturé l’espace publique, chacun projetant sur ce signifiant un sens correspondant à sa position dans cet espace. Une position définie par l’abscisse de ses intérêts et l’ordonnée de ses représentations. 

La prolifération de ce concept et sa polysémie nous disent quelques choses de l’évolution des mentalités. Mais quoi ? De quoi le populisme est-il le nom ? Pour répondre à cette question, nous nous référons, comme nous l'avons déjà fait, aux analyses de Michel Maffesoli qui, depuis plusieurs décennies, décrypte avec beaucoup d’acuité et d’intuition les mutations de la conscience collective. A contre-courant de la doxa dominante et du conformisme académique, son œuvre rend compte de l’esprit du temps et de son évolution. Par-delà les sempiternelles analyses convenues (sociologiques, politiques et économiques), son approche qualitative s'intéresse à l'imaginaire, aux valeurs et à la dynamique culturelle qui animent cette révolte populaire qualifiée de populisme par les dominants pour mieux la disqualifier.

Après avoir rapidement présenté le travail de Michel Maffesoli, nous proposerons un de ces derniers articles où il évoque l’abime existant entre des élites, fossilisées dans les références d'une modernité technocratique en déliquescence, et la vitalité créatrice d'une puissance populaire animée par les valeurs émergentes de la postmodernité. C'est ainsi qu'il analyse "le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs". Ce changement de paradigme est celui qui évolue d'une pensée abstraite et mécanique propre à la modernité à cette sagesse vivante et organique que serait une "écosophie".

Nous aimerions que ce texte soit l’occasion pour les lecteurs de s'intéresser plus avant à une pensée à la fois érudite et inspirée qui permet de mieux saisir la dynamique évolutionnaire de nos sociétés. Pour explorer cette pensée, nous proposons dans la rubrique Ressources un certain nombre de liens qui permettent de s'y sensibiliser en lisant notamment quelques textes récents où Michel Maffesoli décrypte l'actualité avec bonheur et profondeur.

L’Idéal Communautaire 

Michel Maffesoli, penseur de la postmodernité

Dans un article publié récemment dans Marianne et intitulé Maffesoli et tribus jaunes, Brice Perrier résume la démarche du sociologue, professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France, à l’occasion de la réédition de son célèbre ouvrage "Le Temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes " :

« Michel Maffesoli est le théoricien de la Postmodernité, cette époque qui aurait succédé à trois siècles d'une Modernité cartésienne fondée sur le rationalisme, l'individualisme et la croyance dans le progrès. En penseur du postmoderne, il observe que depuis les années 1950 la raison cède le pas face à l'émotion, mais aussi que les promesses de lendemains qui chantent ne satisfont plus un désir de profiter de l'instant présent. La population le vivant au quotidien, les institutions, bâties sur les valeurs modernes, n'apparaissent plus adapté à ses besoins. D'où ce déphasage entre le pouvoir et la puissance que Maffesoli voit se manifester par une sécession entre le peuple et les élites encore instituées. »

Issue d'une méthode à la fois phénoménologique et participative qui concilie intuition et rationalité au sein d'une "raison sensible" dont il a fait l'éloge dans un de ces ouvrages, cette sociologie de l'imaginaire et du quotidien permet d'être en phase avec l'émergence qualitative d'un phénomène social, irréductible à ses aspects objectifs et quantifiables. "La sociologie de Michel Maffesoli est descriptive et non pas prescriptive et en ce sens il ne développe ni attitude critique, ni discours politique. Il constate les invariants qui structurent l'imaginaire contemporain." (Site de M. Maffesoli). 

Cette approche descriptive et qualitative a souvent été mal comprise et mal reçue par une sociologie académique, encore imprégnée d'un esprit scientiste et positiviste, qui transpose à la conscience et au social les méthodes d'objectivation et de quantification des sciences dures, en laissant échapper l'essentiel c'est à dire ce que l'esprit humain a d'irréductible. L'approche originale de Maffesoli lui fait écrire dans le texte que nous vous proposons ci-dessous: « En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble… la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. »

Le Nous postmoderne

A l'origine d'une insurrection des consciences contre le fétichisme de l'abstraction, ce réaménagement spirituel passe, pour le meilleur et pour le pire, par la résurgence de l'idéal communautaire. Cet idéal peut s'exprimer aussi bien par l'émergence de mouvements populaires comme celui des Gilets Jaunes que par une pensée des Communs telle qu'elle s'expérimente dans les Zad, aussi bien par la reviviscence du sentiment d’appartenance à une collectivité (locale et/ou nationale) que par la sauvegarde écologique d'un milieu naturel où "le lieu fait lien".  

A partir de cette perspective nouvelle, une question se pose : de quoi le populisme est-il le Non ?  Il est le Non à la spirale infernale d’une civilisation inhumaine fondée sur le fétichisme de l’abstraction et de la marchandise. Non à la fragmentation des connaissances et l’atomisation des consciences. Non à une technolâtrie animée par des fantasmes infantiles d’omniscience et d’omnipotence. Non à la réduction de la vie à la survie économique.

Si l'énergie insurrectionnelle et destituante de ce Non possède une charge explosive, celle-ci peut aussi  être canalisée par un "Nous" qui intègre et transcende les individualités dans des formes de sensibilité et d'intelligence collectives. Ce "Nous" postmoderne n'est pas une simple régression au stade archaïque et pré-moderne d'une fusion communautaire : il est dépassement de l'individualisme, qui enferme dans les frontières étroites et égoïstes du "Je", pour participer à des dynamiques intersubjectives à l'origine de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est d'ailleurs par peur de ce Nous collectif, écrit Maffesoli, que les élites brandissent le spectre du populisme.

Spirale

Les lecteurs fidèles du Journal Intégral auront remarqué les similitudes existant entre les observations empiriques de Michel Maffesoli sur l'émergence de la post-modernité et celles effectuées dans une perspective évolutionnaire à partir des modèles développementaux. A l'encontre du progressisme moderne, la pensée de Michel Maffesoli se veut progressive. Une progressivité qui n'est pas "la simple projection vers un futur parfait à atteindre, mais une déambulation, jamais achevée qui, s'enracinant profond, se vit au présent... C'est un processus, une démarche initiatique, vers la sagesse". Parce qu'elle nous rappelle que "l'avenir est un présent offert par le passé" cette pensée progressive permet de déconstruire de manière radicale le mythe progressiste de l'individu désaffilié et auto-construit, réduit à n'être plus qu'un agent économique, aux comportements mesurables, cherchant à maximiser ses intérêts de manière rationnelle.

Spirale Dynamique
Pour illustrer cette démarche progressive qui est celle d'un enracinement dynamique, Michel Maffesoli utilise la métaphore de la spirale : "Je propose l'image de la spirale :  la reprise du même motif, mais à un degré différent. Elle permet de comprendre la manière dont les générations s'inspirent de ce qui a déjà été fait, pour le reprendre - c'est le côté enracinement - mais en jouant avec ses codes, ses héritages et les détourner tout en les améliorant." Ce mouvement spiralé de l'évolution qui est à la fois  enracinement et émergence, conservation et progrès, est au cœur d'une approche intégrale dont le mot d'ordre est "intégrer et transcender" à chaque stade de développement.

Bien connu des lecteurs du Journal Intégral, ce mouvement spiralé de l'évolution s'incarne à travers ce modèle développemental qu'est la Spirale Dynamique, auquel nous avons consacré de nombreux textes. En reprenant cette référence à la Spirale Dynamique, nous pourrions dire (de manière caricaturale) que la postmodernité évoquée par Michel Maffesoli décrit le passage du Mème Orange (individualiste, rationaliste, progressiste) au Mème Vert (communautaire, pluraliste, relativiste) quand la pensée évolutionnaire est plutôt inspirée par les Mèmes suivants (Jaune et Turquoise). Nous avons évoqué ici cette approche comparative.

Écosophie

La même mutation des mentalités, observée par les uns et les autres à partir d'approches théoriques différentes, nous conduit à oser un peu de prospective. Le "Nous" en grec c'est l'esprit, soit le vecteur de transformation qui permet de passer d'un Non (à la spirale infernale du techno-capitalisme) à un Oui (à la spirale évolutive de la vie/esprit). C'est à travers le "Nous" que le Non (réactif) se transforme en Oui (créatif). C'est le dépassement de l'individualisme dans l'expérience collective d'un "Nous" postmoderne qui permet en effet d’aborder un nouveau cycle du développement humain.

Ce nouveau cycle est celui d'une véritable "sagesse participative" - l'écosophie - où la subjectivité individuelle est partie prenante et apprenante de son milieu naturel, social et culturel. L'écosophie est cette sagesse post-moderne où l'individu singulier participe de manière sensible à son milieu multidimensionnel pour intégrer progressivement les éléments nécessaires à son développement à travers des stades évolutifs de plus en plus complexes. Dans deux billets consacrés au livre de Michel Maffesoli intitulé Écosophie, nous avons développé ce thème : Écosophie, une sagesse commune et Civilisation, Décadence, Écosophie.

De manière encore confuse et lointaine, une résonance collective avec ce nouvel esprit du temps s'est exprimée récemment, du mouvement des Gilets Jaunes aux diverses Zad, de la grève des jeunes pour le climat à une généralisation de la prise de conscience écologique. Il faudra préciser cette voie écosophique, l'affirmer et la diffuser, pour résister à une spirale infernale qui conduit de manière inéluctable à un effondrement civilisationnel.

Vous avez dit populisme? Michel Maffesoli 


N’est-ce point le mépris vis-à-vis du peuple, spécificité d’une élite en déshérence, qui conduit à ce que celle-ci nomme abusivement "populisme" ? L’entre-soi, particulièrement repérable dans ce que Joseph de Maistre nommait la  "canaille mondaine" – de nos jours on pourrait dire la "canaille médiatique" –, cet entre-soi est la négation même de l’idée de représentation sur laquelle, ne l’oublions pas, s’est fondé l’idéal démocratique moderne. En effet, chose frappante, lorsque par faiblesse on cède aux divertissements médiatiques, ça bavarde d’une manière continue dans ces étranges lucarnes de plus en plus désertées. Ça jacasse dans ces bulletins paroissiaux dont l’essentiel des abonnés se recrute chez les retraités. Ça gazouille même dans les tweets, à usage interne, que les décideurs de tous poils s’envoient mutuellement. 

L’automimétisme caractérise le débat, national ou pas, que propose le pouvoir – automimétisme que l’on retrouve dans les ébats indécents, quasiment pornographiques, dans lesquels ce pouvoir se donne en spectacle. Pour utiliser un terme de Platon, on est en pleine théâtrocratie, marque des périodes de décadence. Moment où l’authentique démocratie, la puissance du peuple, est en faillite. Automimétisme de l’entre-soi ou auto-représentation, voilà ce qui constitue la négation ou la dénégation du processus de représentation. On ne représente plus rien, sinon à courte vue, soi-même. Cette Caste on ne peut plus isolée, en ses diverses modulations – politique, journalistique, intellectuelle –, reste fidèle à son idéal "avant-gardiste", qui consiste, verticalité oblige, à penser et à agir pour un prétendu bien du peuple. 

Une telle verticalité orgueilleuse s’enracine dans un fantasme toujours et à nouveau actuel : « Le peuple ignore ce qu’il veut, seul le Prince le sait » (Hegel). Le "Prince" peut revêtir bien des formes, de nos jours celle d’une intelligentsia qui, d’une manière prétentieuse, entend construire le bien commun en fonction d’une raison abstraite et quelque peu totalitaire, raison morbide on ne peut plus étrangère à la vie courante. 

Ceux qui ont le pouvoir de dire vitupèrent à loisir les violences ponctuant les soulèvements populaires. Mais la vraie "violence totalitaire" n’est-elle pas celle de cette bureaucratie céleste qui, d’une manière abstruse, édicte mesures économiques, consignes sociales et autres incantations de la même eau en une série de "discours appris" n’étant plus en prise avec le réel propre à la socialité quotidienne ? N’est-ce pas une telle attitude qui fait dire aux protagonistes des ronds-points que ceux qui détiennent le pouvoir sont instruits, mais non intelligents ? 

Le lieu fait lien


Ceux-là même qui vitupèrent et parlent, quelle arrogance !, de la "vermine paradant chaque samedi", ceux-là peuvent-ils comprendre la musique profonde à l’œuvre dans la sagesse populaire ? Certainement pas. Ce sont, tout simplement, des pleureuses pressentant, confusément, qu’un monde s’achève. Ce sont des notables dans l’incapacité de comprendre la fin du monde qui est le leur. Et pourtant cette Caste s’éteint inexorablement. Au mépris vis-à-vis du peuple correspond logiquement le mépris du peuple n’ayant plus rien à faire avec une élite qu’il ne reconnaît plus comme son maître d’école. Peut-être est-ce pour cela que cette élite, par ressentiment, utilise, ad nauseam, le mot de « populisme » pour stigmatiser une énergie dont elle ne comprend pas les ressorts cachés. 

Le bienfait des soulèvements, des insurrections, des révoltes, c’est de rappeler, avec force, qu’à certains moments "l’hubris", l’orgueil d’antique mémoire des sachants, ne fait plus recette. Par-là se manifeste l’important de ce qui n’est pas apparent. Il y a, là aussi, une théâtralisation de l’indicible et de l’invisible. Le "roi clandestin" de l’époque retrouve alors une force et une vigueur que l’on ne peut plus nier. L’effervescence sociétale, bruyamment (manifestations) ou en silence (abstention) est une manière de dire qu’il est lassant d’entendre des étourdis-instruits ayant le monopole légitime de la parole officielle, pousser des cris d’orfraie au moindre mot, à la moindre attitude qui dépasse leur savoir appris.

Manière de rappeler, pour reprendre encore une formule de Joseph de Maistre, « les hommes qui ont le droit de parler en France ne sont point la Nation ». Qu’est-ce que la Nation ? En son sens étymologique, Natio, c’est ce qui fait que l’on nait (nascere) ensemble, que l’on partage une âme commune, que l’on existe en fonction et grâce à un principe spirituel. Toutes choses échappant aux Jacobins dogmatiques, qui, en fonction d’une conception abstraite du peuple, ne comprennent en rien ce qu’est un peuple réel, un peuple vivant, un peuple concret. C’est-à-dire un peuple privilégiant le lieu étant le sien. 

Le lieu fait lien. C’est bien ce localisme qui est un cœur battant, animant en profondeur les vrais débats, ceux faisant l’objet de rassemblements, ponctuant les manifestations ou les regroupements sur les ronds-points. Ceux-ci sont semblables à ces trous noirs dont nous parlent les astrophysiciens. Ils condensent, récupèrent, gardent une énergie diffuse dans l’univers. C’est bien cela qui est en jeu dans ces rassemblements propres au printemps des peuples. Au-delà de cette obsession spécifique de la politique moderne, le projet lointain fondé sur une philosophie de l’Histoire assurée d’elle-même, ces rassemblements mettent l’accent sur le lieu que l’on partage, sur les us et coutumes qui nous sont communs. 

L’émotion et la solidarité


C’est cela le localisme, une spatialisation du temps en espace. Ou encore, en laissant filer la métaphore scientifique, une "einsteinisation" du temps. Être-ensemble pour être-ensemble sans finalité ni emploi. D’où l’importance des affects, des émotions partagées, des vibrations communes. En bref, l’émotionnel. Pour reprendre une figure mythologique, "l’Ombre de Dionysos" s’étend à nouveau sur nos sociétés. Chez les Grecs, l’orgie (orgè) désignait le partage des passions, proche de ce que l’on nomme de nos jours, sans trop savoir ce que l’on met derrière ce mot : l’émotionnel.

Émotionnel, ne se verbalisant pas aisément, mais rappelant une irréfragable énergie, d’essence un peu mystique et exprimant que la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. Que celle-ci d’ailleurs se situe à la droite, à la gauche, ou au centre de l’échiquier politique dominant. 

L’émotionnel et la solidarité de base sont là pour rappeler que le génie des peuples est avant tout spirituel. C’est cela que, paradoxalement, soulignent les révoltes en cours. Et ce un peu partout de par le monde. Ces révoltes actualisent ce qui est substantiel. Ce qui est caché au plus profond des consciences. Qu’il s’agisse de la conscience collective (Durkheim) ou de l’inconscient collectif (Jung). Voilà bien ce que l’individualisme ou le progressisme natif des élites ne veut pas voir. C’est par peur du Nous collectif qu’elles brandissent le spectre du populisme. 

L’organique contre le mécanique

La force de l'imaginaire. Contre les bien pensants
Paul Valéry le rappelait : « Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes ». C’est bien sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger la Caste agonisante des notables établis : incapacité de repérer l’invisible à l’œuvre dans le corps social, incapacité à apprécier l’instinct naturel qui meut, sur la longue durée, la puissance populaire. 

On est, dès lors, dans la métapolitique. Une métapolitique faisant fond comme je l’ai indiqué sur les affects partagés, sur les instincts premiers, sur une puissance au-delà ou en-deçà du pouvoir et qui parfois refait surface. Et ce d’une manière irrésistible. Comme une impulsion quelque peu erratique, ce qui n’est pas sans inquiéter ceux qui parmi les observateurs sociaux restent obnubilés par les Lumières (XVIIIe siècle) ou par les théories de l’émancipation, d’obédience socialisante ou marxisante propres au XIXe siècle et largement répandues d’une manière plus ou moins consciente chez tous les "instruits" des pouvoirs et des savoirs établis. 

En son temps, contre la violence totalitaire des bureaucraties politiques (1), j’avais montré, en inversant les expressions de Durkheim, que la solidarité mécanique était la caractéristique de la modernité et que la solidarité organique était le propre des sociétés primitives. C’est celle-ci qui renaît de nos jours dans les multiples insurrections populaires. Solidarités organiques qui, au-delà de l’individualisme, privilégient le « Nous » de l’organisme collectif. Celui de la tribu, celui de l’idéal communautaire en gestation. Organicité traditionnelle, ne pouvant qu’offusquer le rationalisme du progressisme benêt dont se targuent toutes les élites contemporaines.

Oui, contre ce progressisme dominant, on voit renaître les "instincts ancestraux" tendant à privilégier la progressivité de la tradition. La philosophie progressive, c’est l’enracinement dynamique. La tradition, ce sont les racines d’hier toujours porteuses de vitalité. L’authentique intelligence "progressive", spécificité de la sagesse populaire, c’est cela même comprenant que l’avenir est un présent offert par le passé

C’est cette conjonction propre à la triade temporelle (passé, présent, avenir) que, pour reprendre les termes de Platon, ces "montreurs de marionnettes" que sont les élites obnubilées par la théâtrocratie sont incapables de comprendre. La vanité creuse de leur savoir technocratique fait que les mots qu’ils emploient, les faux débats et les vrais spectacles dont ils sont les acteurs attitrés sont devenus de simples mécanismes langagiers, voire des incantations qui dissèquent et règlementent, mais qui n’apparaissent au plus grand nombre que comme de futiles divertissements. 

Les révoltes des peuples tentent de sortir de la grisaille des mots vides de sens, de ces coquilles vides et inintelligibles. En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble. Et ce à partir d’une souveraineté populaire n’entendant plus être dépossédée de ses droits. Les révoltes des peuples rappellent que ne vaut que ce qui est raciné dans une tradition qui, sur la longue durée, sert de nappe phréatique à toute vie en société. Ces révoltes actualisent l’instinct ancestral de la puissance instituante, qui, de temps en temps, se rappelle au bon souvenir du pouvoir institué

Du bien-être individuel au plus-être collectif


Voilà ce qui, en son sens fort, constitue le génie du peuple, génie n’étant, ne l’oublions pas, que l’expression du gens, de la gente, c’est-à-dire de ce qui assure l’éthos de toute vie collective. Cet être-ensemble que l’individualisme moderne avait cru dépassé ressurgit de nos jours avec une force inégalée. Mais voilà, à l’encontre de l’a-priorisme des sachants, a-priorisme dogmatique qui est le fourrier de tous les totalitarismes, ce génie s’exprime maladroitement, parfois même d’une manière incohérente ou se laissant dominer par les passions violentes. L’effervescence fort souvent bégaie. Et, comme le rappelle Ernest Renan : « Ce sont les bégaiements des gens du peuple qui sont devenus la deuxième bible du genre humain ». 

Remarque judicieuse, soulignant qu’à l’encontre du rationalisme morbide, à l’encontre de l’esprit appris des instruits, le bon sens prend toujours sa source dans l’intuition. Celle-ci est une vision de l’intérieur. L’intuition est une connaissance immédiate, n’ayant que faire des médias. C’est-à-dire n’ayant que faire de la médiation propre aux interprétations des divers observateurs ou commentateurs sociaux. C’est cette vision de l’intérieur qui permet de reconnaître ce qui est vrai, ce qui est bon dans ce qui est, et, du coup, n’accordant plus créance au moralisme reposant sur la rigide logique du devoir-être.

C’est ainsi que le bon sens intuitif saisit le réel à partir de l’expérience, à partir du corps social, qui, dès lors, n’est plus une simple métaphore, mais une incontournable évidence. Ce que Descartes nommait l’"intuition évidente" comprend ainsi, inéluctablement, ce qui est évident. Dès lors ce n’est plus le simple bien-être individualiste d’obédience économiciste qui prévaut, mais bien un plus être collectif. Et ce changement de polarité, que l’intelligentsia ne peut pas, ne veut pas voir, est conforté par la connaissance collective actualisant la "noosphère" analysée par Teilhard de Chardin, celle des réseaux sociaux, des blogs et autres Tweeters. Toutes choses confortant un "Netactivisme" dont on n’a pas fini de mesurer les effets. 

Voilà le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs. On comprendra que les zombies au pouvoir, véritables morts-vivants, ne peuvent en rien apprécier la vitalité quasi-enfantine à l’œuvre dans tous ces rassemblements. Car cette vitalité est celle du « puer aeternus » que les pisse-froids nomment avec dégoût "jeunisme". Mais ce vitalisme juvénile (2), où prédomine l’aspect festif, ludique, voire onirique, est certainement la marque la plus évidente de la postmodernité naissante. 

(1) Michel Maffesoli, La Violence totalitaire (1979), réédité in Après la Modernité, CNRS Éditions, 2008, p.539. 

(2) La jeunesse n’étant bien sûr pas un problème d’âge, mais de ressenti, ce que traduit bien le mythe fédérateur de la postmodernité qu’est le Puer aeternus 

Ressources 

Le texte ci-dessus de Michel Maffesoli est paru sur le site L’Inactuelle sous le titre: L’entre-soi médiatico-politique et sur le site du Point sous le titre Vous avez dit "populisme" ?

Maffesoli et tribus jaunes  Brice Perrier. Site Marianne 

Site officiel de Michel Maffesoli 


Articles récent de Michel Maffesoli :

La pensée maçonnique et la postmodernité Site le Courrier des Stratèges 
Net-Activisme : du mythe traditionnel à la cyberculture postmoderne  Site cairn.info
La chape de plomb médiatique  Entretien sur le site Krisis
Les trous noirs du social  Site le Courrier des Stratèges 
Le printemps rêvé des peuples Site L’Inactuelle 
Le cœur et la rage Site L’inactuelle
Renouer avec l’humilité fondamentale des gouvernants Site le Courrier des Stratèges
Vers une affirmation des différences  Entretien sur le site L'Inactuelle
Vidéos  A voir sur You Tube un certain nombre d'entretiens donné par M. Maffesoli au cours de ces derniers mois, notamment sur la signification du mouvement des Gilets Jaunes.

Dans le Journal Intégral


Sur la pensée de Michel Maffesoli : Une insurrection des consciences - Écosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophieEntre l’ancien et le nouveau monde (3) : un homme de retard

Lire les billets sélectionnés dans les libellés Spirale Dynamique - Insurrection des Consciences

jeudi 16 mai 2019

Transpersonnel versus Transhumanisme


Connais-toi lui-même. Notstephan


Dans notre précédent billet intitulé Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle nous évoquions la tension tragique vécue par l’humanité entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Dans le carrefour évolutif où elles se trouvent, nos sociétés modernes sont face à un choix : inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive vers une transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'un transhumanisme techno-capitaliste. 

Si les approches transcendantes et transhumanistes cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine, la première le fait à partir des dimensions intérieures et supérieures à travers le développement de l’esprit humain, quand la seconde cherche à le faire à partir des dimensions extérieures et inférieures, en chosifiant l’individu à travers la prolifération des artefacts technologiques. 

Face aux fantasmes infantiles d'omnipotence (technologique) et d'omniscience (numérique) véhiculés par le transhumanisme, toutes les grandes traditions spirituelles reconnaissent et rappellent les limites du mental humain en ouvrant les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles,bien  au-delà de cette conscience ordinaire et séparée à laquelle l'égo tend à nous identifier. Qu’ils proviennent d’une percée intuitive, d'une inspiration créatrice ou d’une illumination spirituelle, ces états supérieurs de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. 

Nous vous proposons ci-dessous un texte dans lequel Ken Wilber évoque la verticalité transcendante et évolutive de cette dynamique transpersonnelle qui permet de résister au nivellement horizontal et régressif  du transhumanime techno-capitaliste. Ce texte de Ken Wilber est tiré de son livre Une brève histoire de tout, adaptation synthétique et simplifiée de son œuvre majeure Sex, Ecology, Spirituality, The spirit of evolution dont Mikael Murphy - co-fondateur de l’Esalen Institute - a écrit qu’il était « l’un des quatre grands livres de ce siècle, avec La vie divine d’Aurobindo, Être et Temps de Heidegger, et Procès et réalité de Whitehead ». Une nouvelle édition revue et augmentée d'Une brève histoire de tout vient de paraître aux Éditions de Mortagne à l'occasion du vingtième anniversaire de cet ouvrage déjà vendu à 200.000 exemplaires.

Le Témoin par Ken Wilber

Ken Wilber : Vous êtes consciente de vous-même en ce moment, n’est-ce pas ? 

Q : Je pense que oui 

Ken Wilber : Alors si je dis « qui êtes-vous ? », vous allez commencer à vous décrire – vous êtes une mère (ou un père), une épouse (ou un mari), une amie; vous êtes avocate, commis, enseignante ou gérante. Il y a des choses que vous aimez et d'autres que vous n'aimez pas. Vous préférez tel type d'alimentation, vous avez tendance à avoir tels désirs et telles impulsions, etc. Vous feriez la liste des "choses que vous savez au sujet de vous-même". Toutes ces choses que vous savez au sujet de vous-même sont des objets dans votre conscience. Ce sont des images, des idées, des concepts, des désirs ou des sentiments qui défilent devant votre conscience.

Tous ces objets dans votre conscience ne sont précisément pas le Soi observateur. Toutes ces choses que vous savez au sujet de vous-même ne sont précisément pas le véritable Soi. Elles ne sont pas le Regard; elles sont simplement des choses qui peuvent être vues. Et tous ces objets que vous décrivez lorsque vous vous "décrivez vous-même" ne sont en réalité pas du tout votre véritable Soi ! Ce ne sont que d'autres objets, qu'ils soient internes ou externes. Ils ne sont pas le vrai Regard qui se pose sur ces objets. Ils ne sont pas le véritable Soi. Alors lorsque vous vous décrivez vous-même en faisant la liste de tous ces objets, vous donnez en définitive une liste "d'erreurs sur la personne", une liste de mensonges, une liste de ce que, précisément, vous n'êtes pas. 

Alors qui est ce Regard-là ? Qui est ou quel est ce Soi observateur ? Ramana Maharshi l'appelait le Témoin, le Je-Je, parce qu'il est conscient du je individuel ou moi, mais ne peut pas lui-même être vu. Alors qu'est ce Je-Je, ce Témoin causal, ce pur Soi observateur ? Ce Soi profondément intérieur est témoin du monde extérieur, et il est également témoin de toutes vos pensées intérieures. Ce Regard est témoin de l'ego, est témoin du corps et est témoin du monde naturel. Tout cela défile "devant" ce Regard. Mais ce Regard ne peut pas lui-même être vu. Si vous voyez quelque chose, c'est seulement encore davantage d'objets. Ces objets sont précisément ce que n'est pas ce Regard, ce que n'est pas le Témoin. 

Alors vous poursuivez votre examen : "Qui suis-je ?", "Qui est ou quel est ce Regard qui voit et qui ne peut pas lui-même être vu ?" Vous "reculez" simplement plus loin dans votre conscience et vous vous dés-identifiez de tous et chacun des objets que vous voyez ou pouvez voir. Le Soi, le Regard ou le Témoin n'est pas une pensée en particulier – je peux voir cette pensée comme un objet. Le Regard n'est pas une sensation particulière – j'en suis conscient en tant qu'objet. Le Soi observateur n'est pas le corps, n'est pas l'esprit, n'est pas l'ego – je peux voir toutes ces choses comme des objets. Qu'est-ce qui regarde tous ces objets ? Qu'est-ce qui, en vous, en ce moment, regarde tous ces objets – regarde la nature et ses paysages, regarde le corps et ses sensations, regarde le mental et ses pensées ? Qu'est-ce qui regarde tout ça ? 

Essayez de vous ressentir vous-même maintenant – ayez vraiment l'impression d'être vous-même – et remarquez, ce moi est juste un autre objet dans la conscience. Ce n'est même pas un véritable sujet, même pas un véritable soi, ce n'est qu'un autre objet dans la conscience. Ce petit moi et ses pensées défilent devant vous exactement comme des nuages flottent et traversent le ciel. Et quel est le véritable vous qui est témoin de tout cela ? Qui observe votre petit moi objectif ? Qui est ou quel est cela ? 

Une Pure Vacuité


À mesure que vous remontez dans cette pure Subjectivité, ce pur Regard, vous ne le verrez plus comme un objet – vous ne pouvez pas le voir en tant qu'objet, parce que ce n'est pas un objet ! Ce n'est rien que vous puissiez voir. À la place, tandis que vous reposez calmement dans cette conscience qui observe – regardant le mental, le corps et la nature flotter devant vous –, vous pourriez commencer à remarquer que ce que vous ressentez en réalité est simplement une impression de liberté, une impression de libération, une impression de n'être liée à aucun des objets dont vous êtes le calme témoin. Vous ne voyez rien, vous reposez simplement dans cette vaste liberté. 

Devant vous, les nuages défilent, vos pensées défilent, vos sensations corporelles défilent, et vous n'êtes rien de cela. Vous êtes une immensité de liberté à travers laquelle tous ces objets vont et viennent. Vous êtes une ouverture, une éclaircie, une Vacuité, une vaste spaciosité, dans laquelle tous ces objets vont et viennent. Les nuages vont et viennent, les sensations vont et viennent, les pensées vont et viennent – et vous n'êtes rien de cela; vous êtes ce vaste sentiment de liberté, cette vaste Vacuité, cette vaste ouverture, à travers laquelle la manifestation s'élève, reste un moment, et repart. 

Alors vous commencez à remarquer simplement que ce "Regard" en vous qui est témoin de tous ces objets n'est lui-même qu'une vaste Vacuité. Il n'est pas une chose, pas un objet, rien que vous puissiez voir ou dont vous puissiez vous emparer. Il est plutôt le sentiment d'une vaste Liberté, parce qu'il n'est pas en soi une chose qui entre dans le monde objectif du temps, des objets, du stress et des contraintes. Ce pur Témoin est une pure Vacuité dans laquelle tous ces sujets et objets individuels s'élèvent, restent un moment et passent. 

Alors ce pur Témoin n'est rien que l'on puisse voir ! Tenter de voir le Témoin ou de le connaître en tant qu'objet – ce n'est encore qu'accaparer, chercher et rester accroché dans le temps. Le Témoin n'est pas là-bas dehors, dans le flot; il est cette immensité de Liberté dans laquelle le flot s'élève. Vous ne pouvez pas le saisir et dire « Ha ! Ha ! Je le vois ! ». Il est plutôt le Regard et absolument rien qui puisse être vu. 

Tandis que vous reposez dans cette Observation, tout ce que vous ressentez n'est qu'une vaste Vacuité, une vaste Liberté, une Immensité – une ouverture ou une éclaircie transparente dans laquelle tous ces petits sujets et tous ces petits objets s'élèvent. Ces sujets et ces objets peuvent certainement être vus, mais leur Témoin ne peut être vu. Leur Témoin est une absolue libération par rapport à eux, une absolue Liberté qui n'est pas prisonnière de leurs agitations, de leurs désirs, de leurs peurs, de leurs espoirs. 

Identification et Attachement


Naturellement, nous avons tendance à nous identifier à ces petits sujets et à ces petits objets individuels – et c'est précisément là qu'est le problème ! Nous identifions le Regard à ces malheureuses petites choses qui peuvent être vues. C'est le début de l'attachement et de la non liberté. Nous sommes en réalité cette immensité de Liberté, mais nous nous identifions à des objets et à des sujets non libres et limités, qui tous peuvent être vus, qui tous souffrent, et dont aucun n'est ce que nous sommes. 

Patanjali a donné une description classique de l'attachement : « l'identification du Regard aux instruments de la vue » – avec les petits sujets et les petits objets, plutôt qu'avec l'ouverture, l'éclaircie ou la Vacuité dans laquelle ils s'élèvent tous. 

Lorsque nous reposons dans ce pur Témoin, nous ne voyons pas ce Témoin en tant qu'objet. Tout ce que vous pouvez voir n'est pas lui. Il est plutôt l'absence complète de tout sujet et de tout objet, il est la libération de tout cela. Reposant dans le pur Témoin, il y a cette absence en toile de fond, cette Vacuité, et cela est « vécu » non pas comme un objet, mais comme une immensité de Liberté et de Libération des contractions de l'identification à ces misérables petits sujets et petits objets qui entrent dans le flot du temps et sont pulvérisés dans cet atroce torrent. 

Lorsque vous reposez dans le pur Regard, dans le pur Témoin, vous êtes invisible. Vous ne pouvez pas être vu. Aucune partie de vous ne peut être vue, parce que vous n'êtes pas un objet. Votre corps peut être vu, votre mental peut être vu, la nature peut être vue, mais vous n'êtes aucun de ces objets. Vous êtes la pure source de la conscience, mais rien de ce qui s'élève dans cette conscience. Alors vous subsistez en tant que conscience. 

Les choses s'élèvent dans la conscience, elles restent un moment et quittent, elles vont et viennent. Elles s'élèvent dans l'espace, elles se déplacent dans le temps. Mais le pur Témoin ne fait pas de va-et-vient. Il ne s'élève pas dans l'espace, il ne se déplace pas dans le temps. Il est tel qu'il est; il est à jamais présent et immuable. Il n'est pas un objet là-bas dehors, alors il n'entre jamais dans le flot du temps, de l'espace, de la naissance, de la mort. 

Toutes ces choses sont des expériences, des objets – toutes, elles vont et toutes, elles viennent. Mais vous ne faites pas de va-et-vient; vous n'entrez pas dans ce flot; comme vous avez conscience de tout cela, vous n'êtes pas piégé dans tout cela. Le Témoin a conscience de l'espace, conscience du temps – et il est par conséquent lui-même libre de l'espace, libre du temps. Il est sans temps et sans espace – la Vacuité la plus pure à travers laquelle défilent le temps et l'espace. 

Le Non Né


Et ce pur Regard est antérieur à la vie et à la mort, antérieur au temps et à l'agitation, antérieur à l'espace et au mouvement, antérieur à la manifestation – et même antérieur au Big Bang lui-même. Cela ne signifie pas que le pur Soi existait à une époque antérieure au Big Bang, mais qu'il existe antérieurement au temps, point. Il n'est simplement jamais entré dans ce flot. Il a conscience du temps et par conséquent il est libre du temps – il est absolument sans temps. Étant donné qu'il est sans temps, il est donc éternel – ce qui ne signifie pas qu'il a un temps infini, mais qu'il est complètement libre du temps. 

Il n'est jamais né et ne mourra jamais. Il n'est jamais entré dans ce flot temporel. Cette vaste Liberté est le grand Non Né dont Bouddha disait : « Il y a un Non Né, non causé, non créé, non formé. S'il n'y avait pas ce Non Né, non causé, non créé, non formé, il n'y aurait aucune libération du né, du causé, du créé. » Reposer dans cette immensité de Liberté, c'est reposer dans ce grand Non-Né, cette vaste Vacuité. 

Et parce qu'il est Non-Né, il est Non-Mortel. Il n'a pas été créé avec votre corps, il ne périra pas lorsque votre corps périra. Non pas parce qu'il continue de vivre après la mort de votre corps, mais plutôt parce qu'il n'est jamais entré dans le flot du temps pour commencer. Il ne continue pas de vivre après votre corps, il vit antérieurement à votre corps, toujours. Il ne continue pas dans le temps à jamais, il est simplement antérieur au flot du temps lui-même. Espace, temps, objets – toutes ces choses défilent, simplement. Mais vous êtes le Témoin, le pur Regard qui est lui-même pure Vacuité, pure Liberté, pure Ouverture, la grande Vacuité à travers laquelle défile toute la parade, sans jamais vous toucher, sans jamais vous blesser, sans jamais vous consoler. 

Et parce qu'il y a cette vaste Vacuité, ce grand Non-Né, vous pouvez effectivement obtenir la libération du né et du créé, de la souffrance de l'espace, du temps et des objets, du mécanisme de terreur inhérent à ces fragments, de la vallée des larmes appelée le Samsara.

Ressources 


Tous les billets recensés sous le libellé Ken Wilber - Théorie Intégrale