mardi 1 juin 2021

Incitations (12) Effondrements

 
A chaque effondrement des preuves, le poète répond par une salve d'avenir. René Char

Dynamiques évolutives et régressives *

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

Si,  à travers de nombreux billets, nous avons observé et analysé divers aspects de la crise finale qui affecte notre civilisation, c'est parce que nous considérons que cet effondrement est la condition nécessaire à l'émergence créatrice de nouvelles forme de vie et de sensibilité, de pensée et d'organisation. Toute apocalypse étant, selon l'étymologie grecque, un dévoilement et une révélation. C'est dans cette perspective que nous évoquerons ici certaines manifestations de cet effondrement comme la connerie ambiante, la corruption des esprits, les expressions du fanatisme et le règne de la quantité.

Nous avons conscience qu'une telle radicalité peut choquer les âmes sensibles biberonnées à l'angélisme et à la bonne conscience propres à ces "spiritualités de consolation" qui se développent dans les sociétés de consommation. Qu'elles s'abstiennent donc de lire ce billet si elles préfèrent les étalages des surfaces commerciales à l'aventure radicale des profondeurs. Parce qu'ils peuvent faire tourner la tête, les alcools forts sont interdits aux esprits conformistes. Par contre, ceux qui osent affronter la bonne conscience - cet autre nom de la paresse morale et intellectuelle - pourront trouver dans ces réflexions une perspective pour mieux comprendre le sens de certains phénomènes actuels.

De l'Effondrement

Saut évolutif ou Effondrement ? *

Un an après la guerre de 14-18, Paul Valéry a écrit un texte intitulé La Crise de l'esprit qui commence par cette fameuse phrase : "Nous autres, civilisations, nous savons maintenant que nous sommes mortelles." Aujourd'hui, cent ans après, fidèles à cet héritage, les esprits les plus lucides actualise cette idée en déclarant ceci : " Si nous avons appris de Paul Valéry que les civilisations sont mortelles, nous savons aujourd'hui que notre civilisation occidentale est mourante. "

Un certains nombre d'auteurs, parmi les plus éveillés, font le même diagnostic en observant les nombreux symptômes d'une crise finale qui apparaissent comme autant de signes d'une longue agonie concernant tous les champs - intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs - à travers lesquels se manifeste une civilisation.

La destruction des écosystèmes n'est que l'aspect le plus spectaculaire d'un effondrement global qui correspond au grand remplacement de l’être par l’avoir, de l’avoir par le paraître et du paraître par la disparition. 

Quand le paraître tend vers sa disparition, la société du spectacle devient la société du spectral, hantée par une peur du vide qui s'exprime à travers une forme d'ensauvagement généralisé.

Ce n’est jamais l’être qui disparaît mais le paraître à travers lequel il se manifeste, remplacé à plus ou moins long terme par l'apparition d'une nouvelle forme de vie/esprit.

Le fond de l’être effraie ceux qui sont prisonniers du paraître. 

Celui qui dévoile l'au-delà de l'apparence passe toujours pour un individu dangereux auprès de ses représentants. 

Le rôle des chiens de garde est de crier au loup pour effrayer les moutons en leur faisant oublier le berger qui les mène tranquillement à l’abattoir. 

Si la règle déteste l’exception c’est que celle-ci transporte en elle une charge subversive susceptible de la détruire, de la transformer ou de la faire évoluer.

Pour affronter l’effondrement, il faut une âme de guerrier inspiré par un idéal chevaleresque. Or, pour être un chevalier, il faut avoir le sens de la grandeur, de l’honneur et de la dignité dont notre époque manque si cruellement.

L'ensauvagement c'est la forme que prend l'effondrement dans le champ social quand on prive l'être humain de sens et d'idéal. Dès lors qu'on ne lui transmet ni les principes ni les valeurs nécessaires à son développement, la violence devient son seul langage. 

Quand on castre l'individu de sa puissance créatrice, il ne lui reste plus que la quête du pouvoir, cette transcendance pour les nuls. 

Le benêt qui, pour préserver sa tranquillité d'esprit, refuse de prendre en compte l'effondrement en cours est incapable de percevoir et d'imaginer le saut évolutif qui lui est synchrone. Le déni de l'effondrement est à la juste mesure de notre lâcheté et de notre inconscience.

« Précisons que l'ignorance dans le bouddhisme est un choix actif, "volontaire", pour rester aveugle et demeurer dans une situation confortable certes, mais fausse et confuse. » Fabrice Midal

Être bienveillant ne signifie pas être un lâche, un imbécile ou un bisounours. Parce que le chevalier met sa force au service de son idéal, il faut parfois revêtir l’armure du guerrier pour combattre les divers visages de la malveillance.

* Ces schémas ne sont ni descriptifs ni explicatifs. Ils permettent simplement de visualiser, en les distinguant, les courants ascendants (évolutifs) et descendants (régressifs) qui parcourent l'être humain. Ces courants à la fois complémentaires et contradictoires interagissent dans un champ d'énergie polarisé entre une transcendance spirituelle et un ancrage matériel. 

De la Connerie

La spirale de l'effondrement en forme de cône gravitationnel*

En cartographiant, sous la forme d'une spirale évolutive, les principales étapes du développement humain, psychologues et sages ont défini, en creux, les contours d'une spirale régressive qui dessine les principales étapes d'un effondrement psycho-social.  Celui-ci se produit étapes après étapes comme le fait l'évolution... mais dans un sens inverse.

On ne comprend rien à l'effondrement en cours si on n'a pas conscience de la dynamique régressive dont elle est l'expression. Celle-ci prend la forme d'un cône gravitationnel qui descend en spirale dans les profondeurs archaïques et enténébrées de la conscience qui sont celles des premiers stades du développement humain. Avec un peu de second degré, on peut dire de ce cône gravitationnel qu'il est la matrice de la connerie. 

La connerie est une forme de conscience, prisonnière d'un vortex gravitationnel qui enferme ses perceptions et ses conceptions dans les limites étroites d'un égoïsme pulsionnel et conformiste quand ce ne sont pas dans celles d'une pensée archaïque et d'une superstition magique, pré-rationnelles et pré-individuelles. 

Seule la participation à la dynamique d'une spirale évolutive est à même de nous libérer de la connerie générée par le cône gravitationnel d'une spirale régressive. C'est alors que peut se développer un mode supérieur de conscience accordé aux dimensions subtiles, à la transcendance spirituelle et à la présence non-duelle. 

Dans notre société du spectacle fondée sur l’inversion des valeurs, il est tout à fait normal que les personnalités "consacrées" par les médias soient la plupart du temps de "sacrés cons". Comme exemple paradigmatique, cette phrase mémorable du publicitaire Jacques Séguela qui résumait l’anthropologie capitaliste en un slogan consumériste : « Si à 50 ans on n'a pas de Rolex, on a raté sa vie ». Un slogan qu’il faut là aussi inverser. Il faut avoir raté sa vie pour exhiber une montre de luxe en cherchant ainsi à compenser son vide intérieur par l’exhibition des signes extérieurs de richesse. 

La connerie est une religion comme les autres. S'il faut respecter les croyants en tant qu'être humains, on peut contester leurs croyances et même la combattre si on la juge régressive. De même, il faut respecter les cons parce qu’ils représentent une partie de nous-mêmes, tout en se défendant contre leur connerie dès lors qu’elle devient dangereuse pour les individus comme pour la collectivité.

A chaque époque ses superstitions. Les nôtres se nomment abstraction et raison. 

Alors que les superstitions anciennes visaient à enchanter le monde, les superstitions modernes parviennent à le désenchanter en réduisant la complexité vivante d’un Kosmos multidimensionnel à la platitude unidimensionnelle d’une entité abstraite régie par des lois mécaniques. 

Dès lors que notre connerie prend des allures technocratiques, elle peut détruire son milieu de vie en sciant méticuleusement la branche sur laquelle est assise.

De la Corruption

Un modèle de spirale évolutive : la Dynamique Spirale

La corruption est sans doute la notion qui rend compte le plus précisément d’une civilisation en voie d’effondrement. Il faut prendre la corruption dans son sens étymologique et littérale qui est celui d’une altération par décomposition (corrumpere : rompre avec). Nous sommes corrompus dès lors que nous avons rompus les divers liens – spirituels, éthiques, naturels, sociaux – qui fondent notre intégrité. 

L’esprit de service, propre à la vision traditionnelle, a été peu à peu remplacé par la servitude de l’esprit liée à la division moderne du savoir. Apte à saisir les dynamiques et les totalités, l’intuition holiste a été progressivement remplacée par l’hégémonie d’une raison instrumentale dont l’approche analytique rend aveugle aux totalités dans la mesure où elle réduit celles-ci à la somme de leurs composants. 

La corruption ruisselle de haut en bas : elle est spirituelle avant d'être cognitive, cognitive avant d’être morale, morale avant d'être politique et politique avant d'être économique. La corruption économique est le dernier maillon d'une chaîne dont l'origine est une perte d'intégrité due à cette corruption spirituelle qu'est l'oubli de l'être.

Incapables de percevoir les totalités et de penser leurs dynamiques, nous devenons les jouets d’un processus de corruption généralisé qui a pour conséquence la fragmentation des connaissances et l'atomisation des individus qui perdent le sens de l'intérêt général en s'affrontant dans une compétition mortifère fondée sur la loi du plus fort et du plus retors. 

Dans une époque profondément corrompue, tout ce qui ressemble à une reconnaissance publique ou officielle n’est rien d’autre que le baiser de Judas signalant le degré de compromission, de servilité et de soumission à l’esprit du temps. 

Les sociétés corrompues sont incapables de reconnaître l'intégrité d'un individu dans la mesure où il ne partage par leurs codes. L'homme intègre est dès lors considéré et traité soit comme un étranger soit comme un danger. 

"Dans un monde où chacun triche, c'est l'homme vrai qui fait figure de charlatan". André Gide

Une bonne dose de fantaisie enfantine est indispensable pour se libérer de l’emprise destructrice propre à l'hégémonie de la rationalité instrumentale. Mais des limites éthiques et cognitives doivent encadrer cette fantaisie enfantine afin qu’émancipée en partie de la rationalité abstraite, elle mobilise l’intuition créatrice sans dégénérer en fantasmes infantiles de toute puissance.

La démesure est un Janus aux deux visages. La démesure qui détruit est celle d’une toute puissance infantile imposant son emprise perverse. La démesure qui libère est celle d’une fantaisie enfantine aux qualités incommensurables. 

Dans une époque narcissique comme celle où nous vivons, la seule réflexion prise en compte est celle des miroirs médiatiques qui nous renvoient l’image fantasmée de notre toute-puissance. 

Du Fanatisme

Si l’ignorance fait le lit du fanatisme religieux c’est pour coucher avec la haine. 

La religion n'est bien trop souvent qu'une "assurance mort" qui vise à nous protéger des aléas de l'au-delà. 

Est-il vraiment indispensable de caricaturer des religions qui sont elles-mêmes, si souvent, des caricatures de spiritualité ? Au fil du temps, les religions caricaturent leur idéal avec bien plus de talent qu'un dessinateur inspiré.

En sacralisant le sacrilège, les laïcistes tombent dans le piège de l’idolâtrie et reproduisent, en négatif, les méfaits et les erreurs qu’ils reprochent aux religions. La caricaturolâtrie est la religion du sacrilège qui impose son relativisme comme une nouvelle forme de transcendance.

Le relativisme est ce sectarisme post-moderne qui considère tous les points de vue comme équivalents, excepté le point de vue relativiste qui les domine et les transcende tous. 

Cette culture du bâillon qu’est la Cancel culture est l’expression effrayante de ce relativisme post-moderne, devenu fanatique, qui fait de la déconstruction un but en soi alors même qu'elle devrait être une étape et un moyen dans une voie de libération. Déconstruire, oui, mais pour revenir aux choses mêmes comme le disaient les phénoménologues à l'origine de ce concept. Pas pour se perdre dans des impasses sectaires.

Et si la haine des fanatiques était le miroir effrayant où se reflète la haine de soi ressentie par une civilisation dépressive ? Ce n’est pas une question mais un constat. 

La haine de soi est le produit d'une civilisation qui, en éradiquant toute forme de transcendance, a réduit l'être humain au rôle d'agent économique hanté par la maximisation de ses intérêts égoïstes. 

Comment ne pas se haïr soi-même quand on a l'intuition profonde d'avoir trahi son idéal, perdu son âme et oublié tout forme de grandeur en échange d'un confort matériel ? Paradoxalement, l'égoïsme est l'autre nom de la haine de soi. 

Il faut vivre en amitié avec soi-même pour s'ouvrir à l'autre de manière naturelle.

La haine de soi appelle magnétiquement la haine de l'autre (dans les deux sens du terme). La haine de l'autre c'est à la fois le refus de l'altérité et la réaction qu'entraîne ce refus : la haine que ressent l'autre envers soi. 

Ils sont nombreux à nommer religion leur aveuglement et amour leur haine de soi.

Sur la voie du développement impersonnel, le théisme – sous ses expressions monothéistes ou polythéistes – est une forme transcendante de fétichisme qui doit être dépassée pour accéder à une présence non-duelle au cœur des grandes traditions spirituelles.

La présence non-duelle se manifeste par cette absence vertigineuse que l’on nomme Vacuité.

La mort de Dieu a pour conséquence soit la régression vers un vide existentiel, soit le saut évolutif vers une Vacuité essentielle, au-delà des formes idéales, subtiles et matérielles.

Du quantitatif

La perte de la qualité est synchrone avec le règne hégémonique de la quantité. Avant de coloniser les esprits, le capitalisme doit les faire capituler en détruisant les valeurs morales pour les remplacer par la valeur marchande.

Aux jours d’aujourd’hui, la pesanteur inertielle de la quantité est utilisée pour neutraliser et censurer toute forme d’émergence qualitative. Il s’agit pour cela de noyer le poisson de l’originalité créatrice dans le bocal du conformisme où la multitude surnage et se reproduit dans les eaux usés des réseaux sociaux. 

Cessons de nous gargariser avec cette banalité du mal dont parle Annah Arendt. Parlons plutôt du mal que la banalité inflige par son arrogance et son aveuglement à toutes les formes de création et d'innovation. 

Ceux qui ne sont pas animés par l’énergie créatrice projettent sur l’inédit les catégories et les perceptions d’un passé largement dépassé. 

On reconnaît une idéologie au fait que ses tenants la naturalise en la présentant comme une évidence transhistorique, issue du sens commun et propre à déconstruire la rhétorique des idéologues.

Bon ou mal, il faut accepter ce qui est pour faire advenir ce qui n’est pas encore. 

L’expérience salvatrice de l’échec est au cœur de l’évolution. 

Sans doute faut-il mieux échouer dans la réalisation de ses propres rêves que de réussir dans la réalisation des rêves d'autrui s'ils ne sont pas synchrones avec les nôtres.  

La morale commune nous enseigne qu’il faut absolument faire quelque chose de sa vie. Quelle erreur !... Les chemins de faire s’arrêtent toujours dans des voies de garages. C’est parce qu’elle est à la fois don et abandon qu’il ne faut rien faire de sa vie. Juste accueillir cette graine d’esprit comme une terre fertile accueille la plante qui croît en elle et s’en nourrit. C’est ainsi que la vie, en se développant, vous transformera à travers des stades de complexité croissante. C’est ainsi que le souffle imagine l’instrument qui saura le sublimer. 

Plus on connaît, moins on fait et plus on participe à la dynamique créatrice de la vie/esprit qui agit à travers nous en développant cette présence intérieur qui nous anime et qui nous guide. Ce qu'une certaine tradition orientale nomme le "Non Agir". 

Devenir un militant du Non Agir c'est participer intimement au saut évolutif en regardant l'effondrement comme l'expression d'un souffle fondateur. Sur un festin de ruines, construire un destin d'architecte.

Ressources

Dans Le Journal Intégral : accéder aux  11 billets de la série "Incitations", aux 18 billets autour de l'Effondrement et aux 20 billets autour de la spirale évolutive et du modèle de la Spirale Dynamique en cliquant sur ces thèmes dans la rubrique "Libellés".  

Une spirale dynamique aux couleurs de l'évolution Article de Patrice Van Erseel sur le modèle de la Spirale Dynamique 

La Spirale Dynamique  Une série de 4 billets sur le modèle de la Spirale Dynamique

Une régression anthropologique  Une réflexion profonde sur le paradigme "fétichiste/narcissique" analysé par Anselm Jappe dans son ouvrage La Société Autophage

Civilisation, décadence, écosophie Au fond, il n'y a qu'un seule objet d'étude : les formes et les métamorphoses de l'histoire. Amiel

Effondrement et Refondation  Une série de sept billets

René Char, une poétique intégrale (1) - René Char, une poétique intégrale (2)


vendredi 30 avril 2021

Méditer et Militer (2)

Nous faisons notre chemin comme le feu ses étincelles. René Char 

Elena Ray
 
Ce billet est la suite du précédent. 
 
« Nous avons institué en Occident une séparation préjudiciable entre l’inspiration du cœur et l’inspiration de la raison. Comme si la raison était autosuffisante et que l’inspiration du cœur ne valait rien ! Étant donné la gravité de la situation, nous avons besoin de toutes les puissances de notre être. 
 
On ne peut plus se mobiliser à moitié. On a besoin de notre cœur, de notre raison, on a besoin de savoir méditer, de savoir s’engager et d’œuvrer en permanence sur deux plans : le plan spirituel et le plan politique. Ce serait là une vraie sortie de la modernité, mais une sortie par le haut – et non plus une modernité hémiplégique ou unijambiste, ne marchant que sur la jambe de la raison et de l’action. 
 
Cette voie d’avenir n’a rien à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui paresseusement "postmodernité", alors qu’il ne s’agit que d’une continuation désenchantée de la modernité. Nous atteindrions une autre ère de l’histoire de notre espèce : ce moment où l’on est aussi rationnel et politique que les modernes, tout en ayant autant de cœur et de puissance spirituelle que les anciens ». Abdennour Bidar 
 
Elena Ray
 
Méditer et Militer
 c'est opérer la synthèse 
Orient/Occident
entre 
le cœur et la raison
la sagesse et l'énergie
l'inspiration et l'expression
la présence d'esprit
et la puissance d'action
le développement
de la conscience
et l'engagement 
social
 
Méditez
 
La Présence 
est la clé 
qui ouvre 
le portail 
somptueux 
des origines 
 
Être là 
Tout simplement 
 
Vivant 
Vibrant 
Vaillant 
Valeureux 
Éveillé
Bienveillant 
 
Incarné 
dans
 l’instant 
au rythme 
du souffle 
 
Plus 
d’identité 
 
Plus
de repères 
 
Plus 
de territoire 
 
Plus 
de sol 
sous
les
pieds 
 
De
 simples 
traces 
dans 
l’espace 
 
Habiter 
l’Ouvert 
comme 
une 
Terre 
d’élection 
 
Aucun 
but 
à atteindre 
 
Aucune 
libération 
à attendre 
 
L’espoir 
est 
l’autre 
visage 
souriant 
de la peur 

Rien 
à perdre
c'est déjà
être
victorieux
 
Rien 
à comprendre 
 
Rien 
à espérer 
 
Rien 
à expliquer 
 
Non-Agir
c'est s'impliquer
tout simplement
dans la
Non-Pensée 
 
Non penser
c'est se libérer
de la confusion
pour accueillir
l'Immédiat
 
N’être 
rien 
pour 
naître 
au Tout
 
Tout est là
C’est à cela 
qu’on le reconnaît
 
Tout est 
son contraire
C’est à cela 
qu’on le méconnait
 
 
 
Militez 
 
La 
Présence
est
source
d'éveil
comme
l'éveil 
est 
source
de
Vaillance
 
Le 
Méditant
est
Militant
de la 
non-dualité
 
Soyez 
invincible 
en devenant 
indivisible
par delà
la dualité
du visible
et de l'invisible, 
ces deux faces
d'une même
illusion 
formelle

Corps,
cœur
et esprit
synchronisés
 
Prenez 
conscience 
et rendez-là 
au cœur/esprit 
dont elle est 
l’épiphanie
 
N’attendez 
rien 
d'un 
monde
à l'agonie
 
N’ayez
aucun
compte
à lui rendre
 
Il vous le 
ferait payer 
au prix fort
de votre 
liberté
 
Méfiez-vous : 
les barreaux 
du langage 
vous 
enferment 
dans la cage 
des abstractions 
 
Derrière
ces barreaux
des singes
jouent
aux sages
en imitant 
leurs
paroles
et leur
comportements
 
Les 
concepts 
sont 
des
 putains 
qui donnent 
du plaisir
à ceux qui 
se paient 
de mots 
 
Que 
de livres 
inutiles,
écrits 
par des 
sourds 
pour être 
lus 
par des 
muets
 
Sachez-le : 
"le livre 
qui dit la vérité"
ne contient 
que des 
pages blanches 
 
Les gardiens 
du songe
montent
 la garde 
autour de 
la Présence 
parce qu’elle 
est subversion 
de tous les savoirs 
et de tous 
les pouvoirs. 
 
Démunis, 
ces garde-fous
s’appuient
sur des idées 
abstraites 
comme 
l’aveugle 
sur sa canne 
blanche 
conduisant
à l’abîme 
ceux qui 
le suivent
 
En ces temps 
désenchantés, 
l’imprécation 
est le seul chant
dont l’écho 
peut encore 
émouvoir 
les aveugles
et bouleverser
les sourds-muets
 
Posez 
les questions 
puis laissez-les 
sur la table

Le mental, 
ce vampire 
avide de sens, 
les volera
pour nourrir
votre égo
 
Embrassez
l’angoisse 
du vide
 
Traversez la
avec courage
 
Transformez la
en grâce
pour accéder 
à la plénitude 
de la Vacuité
 
Telle est 
la quête
du Vaillant
dans un 
monde 
en voie 
d'effondrement
 
Le Vaillant
parle
au somnolent
le langage
vivifiant
de l'éveil :
 
" Être
aujourd'hui
un guerrier
du cœur/esprit
c'est oser
le grand saut
dans le vide
du nihilisme
contemporain
pour s'ouvrir
à l’expérience 
ineffable 
de la Vacuité

Comprenne 
qui pourra 
pourvu 
qu’on prenne 
les mots 
pour ce qu’ils sont : 
messagers secrets 
d’une indicible 
vibration. 
 
"Ceux qui croient 
en la substantialité 
ne sont que 
des vaches ; 
ceux qui croient 
en la Vacuité 
sont pires. "
Saraha (IXe siècle)
 
La Vacuité 
n’est ni une thèse, 
ni une croyance, 
mais l’expérience même 
au cœur de l’expérience

Ressources 

Dans Le Journal Intégral : Méditez et Militez  Dans ce précédent billet, nous avons proposé différents liens qui peuvent être des sources d'inspiration sur la connexion entre méditation et action. 

Une Révolution spirituelle (Une réflexion autour du dernier ouvrage d'Abdennour Bidar, suivie d'un entretien avec lui)

Vers une Synthèse évolutionnaire (entre une critique sociale radicale et un développement intégral de la conscience) -  Un Projet Éditorial - Vacance et/ou Vacuité - Abécédaire de la Méditation (1) - Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse -

Buddha Wiki : une source d'information indispensable pour l'étude et la transmission du Dharma  

Vacuité dans le Buddha Wiki

La Voie du Chevalier de Fabrice Midal. Un ouvrage inspirant sur les relations entre spiritualité et engagement qui, à partir d'un point de vue européen, fait écho à l'ouvrage de son maître, Chogyam Trumpa : Shambhala, la voie sacrée du guerrier.


vendredi 16 avril 2021

Méditer et Militer

L'essentiel est sans cesse menacé par l'insignifiant. René Char

Anna Guegan pour la revue Troisième Millénaire

En mémoire d'Odette,
ma mère
née un 16 Avril.
 
« J’appelle deux grandes familles à se réunir : la famille spirituelle et la famille politique – autrement dit, celle des méditants et celle des militants. Je les appelle à s’inspirer mutuellement d’abord, pour s’élancer ensemble dans l’action. 
 
Je dis donc aux méditants qu’il ne suffit pas de rester assis sur son coussin de méditation, qu’il va aussi falloir aller dans le monde – ce qu’exprimait Martin Buber : « Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. » Le but du travail sur soi est de se mettre au service de la transformation du monde à partir de la plus puissante énergie qu’on aura su libérer en soi. 
 
Mais de manière complémentaire, je dis à ceux qui ont déjà cet habitus de se lancer dans l’action : « N’oubliez pas votre âme ! Essayez de creuser en vous jusqu’à trouver la source de votre élan vital. » Abdennour Bidar 
 
 

 
Méditer 
comme un sage 
pour re-connaître 
la présence d’esprit 
et combattre 
comme un guerrier 
au service de celle-ci 
avec les armes
de la non-violence
contre l'ignorance
et l'aliénation
 
L'ignorance
c'est une science
sans conscience
et  l'aliénation
une conscience
sans vision
 
L'une
et l'autre
ont pour 
conséquence
une société
du spectral
hantée par
l'effondrement

 Méditer et Militer
pour déconstruire
et se libérer
de l'emprise
de l'égomanie
dans le champ
de la conscience
 
L'égomanie
c'est l'illusion
 que je suis
quand j'oublie
qui je suis

Méditer et Militer
pour déconstruire
et se libérer
de l'emprise 
de l'abstraction
dans le champ
de la culture
 
L'abstraction
c'est l'empire
conceptuel
de la séparation
 
Méditer et Militer 
pour déconstruire
et se libérer
de l'emprise
de l'économie
sur l'écosystème
social et naturel

L'économie
c'est la réduction
de toutes les
valeurs 
qualitatives
à une quantité 
de valeur
mesurée par
cet équivalent
général 
abstrait
qu'est
l'argent.

Que faire
face à cette
spirale infernale ?
 
Être là 
Tout simplement 
 
Présence 
Nue 
Attentive 
Ouverte 
Rayonnante 
 
Tout simplement 
Être là 
 
Intègre 
Inspiré
Intrépide
Imprévisible 
Irréductible 
Irremplaçable 
Insaisissable 
 
Telles sont les qualités 
du Guerrier Spirituel 
pour lequel
Méditer c’est Militer 
Militer c’est Méditer 
 
Méditer
c’est cheminer 
sur la voie royale 
du Non Agir
 
Le Non Agir
c'est  l’action 
libérée de l’ego 
de sa volonté 
et de ses intentions 
 
Militer 
c’est déconstruire 
ce qui fait 
obstruction
à la Non Pensée
 
La Non Pensée
c'est  l’esprit 
libéré de la saisie 
et de l’agitation 
mentale 
 
S’abandonner 
à la Vacuité, 
cet autre nom 
de la plénitude
 
Voguer 
sur la vague 
de l’impermanence 
 
Chevaucher 
le tigre 
de la confusion 
 
Effleurer 
les lèvres 
de la compassion 
 
Aborder
aux rives 
sacrées 
du poème
 
Participer
au flux 
magnétique
de l’intuition 
 
Rentrer 
dans le vif 
du sujet 
pour faire
la paix
avec
soi-même
 
Explorer 
le silence 
comme 
un puits 
de science
 
Ouvrir 
la porte 
à l’Un 
Connu
 
Ne pas 
se contenter 
de connaître 
mais reconnaître 
le cœur/esprit 
comme
source 
de toute 
connaissance
 
Embrasser 
le mystère 
comme le fait 
le fils prodigue 
qui revient 
chez lui 
après un 
long voyage 
au pays 
illusoire 
de la séparation 
 
Partir
en quête
du Chevalier
en nous
qui se met
au service
de ce qui est
 
Faire l’amour 
à la peur 
pour enfanter 
le courage, 
cette puissance 
du cœur 

Prêcher 
dans le désert
en transformant
chaque grain 
de sable
en graines 
de sagesse
ineffable
 
Distinguer 
les domaines 
du relatif 
et de l’absolu
 
Le domaine 
du relatif
propre 
au militant : 
celui du devenir 
et de la dualité
 
Le domaine 
de l’absolu
propre 
au méditant : 
celui de l’instant 
et de la non-dualité. 
 
Reconnaître 
la dualité 
comme une 
manifestation 
de l’unité : 
telle est la voie 
de la non-dualité
 
Avec l'arme
de l'attention
déconstruire 
toutes les formes, 
toutes les perceptions 
et toutes les représentations 
qui font obstacle
au rendez-vous
 
Rendez vous 
Tout simplement 
à l’intensité 
de la Présence
 
Quand 
la représentation 
touche à sa fin
elle entre en extase
 
Le Méditant
et le Militant 
accèdent alors
à la synthèse
du Mutant, 
ce chevalier 
du temps
acteur et vecteur 
de la dynamique
évolutionnaire.
 
Ressources
 
Dans Le Journal Intégral : Révolution Spirituelle (une réflexion autour de la pensée d'Abdennour Bidar, suivie d'un entretien avec lui) - L'Art de la Conversion - Les Deux Couronnes - René Char. Une poétique intégrale(1) - René Char. Une poétique intégrale (2) - Vers une Synthèse évolutionnaire (entre une critique sociale radicale et un développement intégral de la conscience) -
 
Blog d’Anna Guegan, dessinatrice inspirée.
 
Revue Troisième Millénaire  Dernier numéro : Pour une médecine holistique
 
Deux sites pour explorer la voie du Guerrier Spirituel: Shambhala (enseignements de Chogyam Trungpa, auteur de Shambhala, la voie sacré du guerrier) - Buddha University (enseignements francophones autour de Denys Rinpoche) -

jeudi 4 mars 2021

Vers une Santé Intégrale

J'ai décidé d'être heureux parce que c'est bon pour la santé. Voltaire

Je ne sais pas si, comme moi, vous êtes saturés par le déluge d’informations, de polémiques et de théories en tous genres, souvent contradictoires (parfois fantasques ou carrément délirantes), diffusées par les réseaux sociaux et les médias depuis le début de la pandémie de Covid19. C’est ainsi que nous assistons, passifs et impuissants, à la guerre opposant les différents acteurs de la santé avec la mobilisation d'une armée d’anonymes, en soutien dans les tranchées numériques, qui se découvrent soudainement une vocation d’épidémiologiste, de virologue ou de vaccinologue ! Sans compter les émasquologues dont l'obsession consiste à retirer les masques en y mettant autant de passion que des ados soulevant  les jupes des filles.

Nous sommes ainsi pris en otage dans l'affrontement entre deux camps qui se renvoient, l'un l'autre, deux images caricaturales : d'un côté, l'image diabolique d'une techno-médecine totalement corrompue par des multinationales qui instrumentalisent la santé et la maladie pour en faire exclusivement des sources de profit, et de l'autre côté, l'image effrayante d'une médecine "naturelle" ou "holistique" aux mains des charlatans qui utilisent la pensée magique pour escroquer leurs victimes en souffrance !...  Devant ce "gloubi-boulga" aussi grotesque que régressif, vient un moment où l'on a envie de siffler la fin de cette guéguerre profondément infantile. 

Pour éviter l’infobésité, il faut prendre ses distances avec cette "infodémie" en se hissant vers une vision synthétique qui mettrait un peu d’ordre dans la confusion ambiante. C’est dans cette perspective que nous consacrerons ce billet à une approche intégrale de la santé, implantée dans de nombreux pays, dont l’ambition est de créer des liens entre les diverses approches de la santé et de la guérison. Cette vision intégrale vise à dépasser une approche disciplinaire, trop cloisonnée et trop spécialisée, pour développer une perspective globale capable de prendre en compte la santé dans toutes les dimensions – intérieures et extérieures, individuelles et collectives – où évolue chaque être humain. 

Un tel programme soulève bien des questions. Comment rassembler dans une vision synthétique la perspective de la médecine moderne hyper technique et celles des sagesses traditionnelles ? Comment assurer une continuité entre le monde extérieur objectivable du biologique et le monde intérieur et subjectif du psycho-spirituel ? Comment établir des ponts entre la médecine moderne, les médecines ancestrales, et les approches dites complémentaires ou alternatives ? Comment interconnecter l’individualité du patient au collectif du monde qui l’entoure ? 

Pour répondre à ces questions, Jean Luc Monsempès propose sur le site Coaching de santé, une série de quatre textes passionnants où il développe en profondeur les divers aspects d’une santé intégrale : Une approche intégrale de la santé – Santé intégrale et intégrative – Santé intégrale et évolution de la conscience – Santé intégrale et intentionnalité (voir Ressources). Nous vous proposerons ci-dessous deux extraits de ces textes dont un où l’auteur utilise le modèle des Quatre Quadrants de Ken Wilber, bien connu des lecteurs du blog, pour proposer une carte intégrale de la santé. 


 Coaching de Santé

Crée et animé par le docteur Jean-Luc Monsempèse le site Coaching de Santé a pour but de promouvoir le métier de coach de santé et de diffuser l’information la plus complète possible sur une vision globale, dynamique, systémique et responsabilisante de la santé individuelle et collective en valorisant le rôle du patient dans son processus de santé et de guérison. 

Docteur en médecine, Jean Luc Monsempès a exercé en France et surtout à l’étranger (Brésil, Sahara, Arabie Saoudite, Thaïlande) avec différentes organisations dont Médecins Sans Frontières. Il a également une longue expérience de l’entreprise en tant que directeur médical, marketing et opérationnelle d’une activité d’exportation dans l’industrie pharmaceutique. Sa troisième expérience professionnelle est celle de la formation continue, d’abord en tant que formateur, consultant et coach indépendant, puis en tant que dirigeant de l’Institut Repère pendant 16 ans.

Sa réflexion originale et synthétique sur la santé intégrale intéressera tous ceux qui sont fatigués d’assister à la guerre des égos et des récits opposant, de manière aussi violente qu'artificielle, les différents professionnels de la santé campés dans leur spécialité et leur paradigme comme sur un territoire à défendre contre les envahisseurs. Loin d’être un problème, la diversité des paradigmes, des théories et des pratiques est une richesse dès lors qu’une vision intégrale est capable de les mettre en relation à travers une approche globale et systémique qui prend en compte l’être humain tant dans sa totalité que dans sa diversité. 

Patrie de l'abstraction, de l'analyse et du cloisonnement disciplinaire, la France est, comme bien souvent en manière d'innovation, très en retard dans cette approche intégrale de la santé. Faites en l'expérience en tapant "Integral Health"  sur Google et vous verrez la multiplicité des sites anglophones qui y sont consacrés. Les polémiques d'arrière garde qui parcourent actuellement le champ médical montre que le temps est venu de rattraper ce retard et la réflexion passionnante du Dr Monsempès nous y invite.

Une approche intégrale de la santé. Jean Luc Monsempès 

Le terme anglais health provient du vieil anglais "hoelth" qui signifie intégrité, globalité et sécurité du corps, et qui a donné naissance au mot holistique. Le terme santé provient du latin "saluto" qui signifie préserver sain et sauf, et de "sano" qui signifie rendre sain, guérir, réparer, et ramener à la raison. La santé se rapporte donc à un "tout", une "intégralité" qui conserve ses qualités sans altérations, et qui concerne le corps et la raison. 

Le terme intégral se rapporte à ce qui est entier, à ce qui ne fait l'objet d'aucune restriction, d'aucune coupure, et ce qui réalise pleinement une qualité ou une caractéristique. Dans une définition d’une santé intégrale, c’est la santé qui se réalise pleinement. Ce qui implique que la santé n’est pas un état mais un processus avec des stades ou différents niveaux de santé, adaptés à des niveaux de conscience. Ce qui n’est pas restreint ou limité nécessite de l’espace et de l’ouverture. La santé intégrale se doit donc de proposer un cadre conceptuel et pratique en mesure de rassembler l’ensemble des connaissances et perspectives à propos de la santé. Ce qui ne fait l’objet d’aucune coupure nécessite des liens et une continuité plutôt que des divisions et des polarités. 

Les défis d’une approche intégrale de la santé

… Seule une approche véritablement holistique et évolutive de la santé est en mesure de répondre à ces défis. Mais le jeu en vaut la chandelle, car les gains potentiels sont d'une grande portée : il ne s’agit plus seulement de guérir les symptômes et de soulager la souffrance, mais de créer une prise de conscience favorable à un épanouissement du corps, du mental et de l'esprit, à une santé durablement en expansion, pour nous-mêmes et pour l'humanité. 

Ces buts peuvent paraître utopiques, et pourtant ils s’inscrivent dans le cadre de la définition de la santé par l'Organisation Mondiale de la Santé : « Un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d’infirmité » et représente « l’un des droits fondamentaux de tout être humain, quelles que soit sa race, sa religion, ses opinions politiques, sa condition économique ou sociale » Inscrite au préambule de la constitution de l'OMS en 1946, cette définition n'a pas été modifiée depuis. Elle implique la satisfaction des besoins fondamentaux de la personne, qu'ils soient physiques, affectifs, sanitaires, nutritionnels, sociaux ou culturels. 

En 2011, H. Hubber et coll. proposent dans le British Medical Journal une nouvelle définition de la santé à l’OMS « La santé est la capacité à s’adapter et à se prendre en charge face à des problèmes physiques, émotionnels et sociaux ». Cette nouvelle définition complète et transforme la précédente en y ajoutant deux distinctions majeures : on passe de la notion "d’état de santé" à celle de processus « "d’adaptation", et aussi des solutions extérieures du "droit à la santé" aux solutions intérieures : "se prendre en charge". La santé intégrale doit être capable d’inclure et mettre en pratique ces nouvelles perspectives de la santé. 

Une carte intégrale de la santé selon Ken Wilber - Jean Luc Monsempès 

 

… Comme le déclare Bateson, un réseau de communication relie le monde du dedans et le monde du dehors. Les problèmes ne viennent que des séparations et catégorisations que nous pouvons faire avec notre mental « La monstrueuse pathologie atomiste que l’on rencontre aux niveaux individuel, familial, national et international - la pathologie du mode de pensée erroné dans lequel nous vivons tous - ne pourra être corrigée, en fin de compte, que par l’extraordinaire découverte des relations qui font la beauté de la nature.» dit G. Bateson. Comment dépasser les divisions et catégorisations mentales sources de souffrance humaines pour réunir sur une même carte les différents domaines de vie qui contribuent à ce « tout » ? 

Pour Ken Wiber, philosophe moderne et l’auteur de la "théorie intégrale", toute connaissance humaine sur un sujet se déploie dans quatre catégories distinctes, qui sont complémentaires et non en compétition. À ces quatre catégories de la réalité correspondent des modes de connaissance et des critères différents de validité de la connaissance. La carte intégrale commence en reconnaissant simplement que l'expérience humaine s'exprime de quatre façons : le biologique, le psycho-spirituel, le culturel et le social. Ces quatre aspects de notre expérience sont illustrés à la figure 1. 

Le côté droit de la carte contient les deux aspects de la vie que nous appelons extérieurs : le biologique et le social. Sur le côté gauche se trouvent les deux aspects de la vie que nous appelons intérieurs : le psycho-spirituel et le culturel. Les deux quadrants supérieurs, le biologique et le psycho-spirituel, sont des domaines personnels de développement. Les deux quadrants inférieurs du culturel et du social, sont des domaines de vie que nous développons et partageons avec les autres. Cette approche holistique englobe donc nos expériences intérieures et extérieures et nos expériences individuelles et partagées. Chacun de ces domaines doit être pris en compte lorsqu’on veut aborder la souffrance et la maladie de manière globale, et que l’on cherche à atteindre une santé et une vie plus riche de sens. 

Appliquons maintenant le modèle de la carte intégrale de Ken Wilber au thème de la santé, de la maladie et de la guérison. Cette carte nous donne accès à la notion de totalité si attachée à la notion de santé. Quand le corps subit des modifications objectivables (ce que nous appelons "l’événement"), ces changements peuvent être observés et interprétés selon les différentes cartes du monde du modèle intégral de Ken Wilber. 

La carte de l’objectif, "du physique et du biologique".

Dans une perspective matérialiste, la médecine conventionnelle focalise son attention presque exclusivement sur le biologique et le physique, à partir de critères observables et mesurables. Cette forme de médecine croit essentiellement aux causes physiques et biologiques des symptômes des maladies physiques, mentales et émotionnelles et par conséquent ses interventions seront chimiques et physiques (Chirurgie, Médicaments, Thérapie génique, Dispositifs médicaux, Modifications comportementales). Une personne est guérie lorsque des mesures physiques (respiration, cardiovasculaire, force musculaire...etc.) ou biologiques (constantes sanguines, hormonales…etc.) rentrent dans des "normes" déterminées de façon consensuelle (voir la carte du culturel). Cette carte du monde est celle de la médecine scientifique moderne, dont les formidables exploits ont quelque peu mis dans l’ombre les autres aspects de la santé, de la maladie et de la guérison. 

La carte du subjectif, du "psycho-spirituel individuel".

Des approches nouvelles comme la psycho-neuro-immunologie et l’épigénétique ont clairement démontré le rôle essentiel des états internes de la personne et du stress comme causes et aussi comme ressources de guérison des maladies mentales et physiques. D’autres études ont montré l’impact positif des techniques de visualisation, d’affirmation, de gestion du stress, de méditation sur de nombreux paramètres de santé. Cette carte se rapporte au vécu subjectif et relatif de l’événement médical (capacités, croyances et valeurs, identité et spiritualité). 

Ce vécu est interprété à partir de critères subjectifs (évaluation de la douleur, impact social et économique, handicap potentiel par rapport à des projets de vie.) La mesure est relative et intentionnelle car le niveau de santé est évalué en fonction des circonstances dans laquelle se trouve la personne, et aussi en fonction de ses projets de vie. L'âge, le sexe, le niveau de scolarité, le revenu et les caractéristiques psychosociales sont des facteurs qui impactent les différences de perception de l'état de santé. 

Cette carte très personnelle de la réalité est sans cesse influencée, d’une part par ce à quoi nous donnons du sens (projets de vie, rêves, valeurs) pour notre vie future, et d’autre part par des événements du passé qui peuvent s’opposer à leur réalisation. L'une des principales composantes de nos cartes personnelles de la réalité est celle des empreintes, c’est-à-dire des mémoires qui se forment dès le plus jeune âge et qui peuvent servir de racine aux croyances limitantes et/ou facilitantes que nous pouvons élaborer en tant qu'enfants. 

Certaines croyances limitantes résultent d'expériences douloureuses voire traumatiques qui ont été oubliées. Ces croyances vont déterminer, consciemment ou inconsciemment la manière de percevoir notre état de santé et ses possibilités de changement. De part son fonctionnement systémique, le cerveau pourra tenter de corriger lui-même les souvenirs négatifs ou les croyances sous la forme d'une réponse immunologique. 

Les approches subjectives et individuelles de la santé existent depuis la nuit des temps. Elles ont particulièrement développées dans les sociétés qui sont restées éloignées de la technicité de la médecine moderne. Ces médecines dites "traditionnelles" visent à rétablir l’équilibre de vie de la personne, par l’intercession de nombreuses forces ou esprits propres à chaque culture. Dans les pays occidentaux, l’intérêt pour ces approches dites "psycho-spirituelles" se retrouve maintenant dans ce qu’on appelle les médecines alternatives et complémentaires. 

La carte culturelle des "inter-subjectivités".

Le domaine de la santé sous forme de quadrants. Site Développement Intégral

La conscience individuelle d’une personne malade est intimement liée aux valeurs, aux croyances et aux visions partagées par la communauté d’appartenance. Nous parlons alors d’une anthropologie de la maladie. La façon dont la communauté considère une maladie particulière peut profondément impacter la manière dont l’individu affronte cette maladie, et influencer le cours de sa maladie physique. Cette carte inclut l’ensemble des facteurs intersubjectifs cruciaux qui influencent toute relation humaine. La relation avec les professionnels de santé, la définition du normal et du pathologique, la manière d’annoncer un diagnostic ou un pronostic, les croyances des soignants sur les possibilités de guérison d’une maladie… tous ces facteurs peuvent impacter le cours de la maladie ; 

Les statistiques médicales sont des cartes qui gomment les individualités et édictent des vérités pour tous et toutes ; Certaines maladies (dépression, ménopause, parasites intestinaux, crise de foie…etc.) ont une réalité très culturelle qui fait qu’elle existe dans une communauté et pas dans une autre ; La manière de labéliser les pathologies (par ex. les tumeurs ou les addictions..) donne un sens positif ou négatif à l’événement ; 

L’attitude de soutien de l’environnement proche (famille et amis) et distant (rôle de la prière et des intentions de guérison) jouent un rôle démontré dans l’évolution de l’état de santé ; La culture médicale dominante vis à vis de certaines maladies (maladies dites incurables, mortelles, handicapantes, maladie professionnelles ou non…etc.), ou vis à-vis des approches dites alternatives ou complémentaires (shamanisme, naturopathie, magnétismes, homéopathie, bols tibétains…) peuvent exclure certaines personnes de soins utiles ; 

Un comportement peut être considéré comme pathologique dans une société donnée (par exemple, la transe dans la culture occidentale) et normal dans une autre (par exemple, les transes rituelles en Afrique ou au Brésil). Une maladie (Coronavirus), peut être interprétée en tant que menace ou opportunité de remettre en cause la culture dominante (maladie du libéralisme, de la mondialisation ou de l’écologie). Les croyances religieuses sur les causes (faute et péché) et conséquence (punition et enfer) de certaines maladies vont également colorer tout événement médical. 

Selon les cultures, l’intérêt porté à un organe ou différentes parties du corps peut être différent. La culture occidentale porte toute son attention au cœur qui est la source de vie. Dans le Japon traditionnel, le siège de la vie est l'abdomen (hara) et ce dernier condense les significations que nous attachons en occident à la fois au cerveau et au cœur. 

Les valeurs et croyances collectives vont forger une sorte de dogme qui va profondément impacter les représentations de l’individu et ses possibilités de guérison. Les croyances des autres peuvent parfois s’insinuer en nous, comme un virus de la pensée, et se développer en nous de façon à ce qu’elles deviennent les nôtres. Nous pouvons mourir par conformité à une vérité collective. S’il n’est pas aisé de se définir en dehors de normes culturelles, c’est parfois un élément clé du processus de guérison. Guérir implique bien souvent de se libérer du "bruit de fond" de la pensée des autres, et redéfinir de façon autonome la direction que nous souhaitons donner à notre vie. 

La carte sociale et de "l’économie de la santé".

Cette carte est celle des relations d’un individu avec un environnement externe (observable) susceptible de contribuer à sa santé et sa guérison. Ce sont les facteurs sociaux, économiques et matériels qui sont peu souvent considérés comme faisant partie de l’entité de la maladie, mais qui sont comme pour les autres quadrants, causatifs de la maladie et de l’efficacité des soins. 

 Ce quadrant inclut des facteurs tels que l’économie (la possibilité d’avoir un travail et un revenu, de se loger et de se nourrir) ; les systèmes de soin (présence et organisation des infrastructures médicales, nombre de professionnels de santé, aménagement des locaux) ; l’accès aux soins (prise en charge, assurances maladie) ; les systèmes sociaux (allocations chômage, familiales, de logement et médecine du travail…) ; l’environnement physique (pollutions diverses) et humain (l’engagement social de l’individu). Tous ces facteurs vont jouer un rôle important dans les causes des maladies mais aussi dans les solutions apportées à ces mêmes maladies. 

L’interdépendance des quatre cartes de la santé.

Évolution des niveaux de conscience dans les 4 domaines de la santé. Coaching de Santé
 

Ces quatre domaines de notre expérience sont liés et interdépendants. Ils s'influencent toujours les uns les autres. Une vie psycho-spirituelle peu développée entraîne à la fois une physiologie perturbée et des relations insatisfaites avec le monde extérieur. Des relations perturbées mènent à une vie mentale perturbée et à une physiologie perturbée, et ainsi de suite. La carte intégrale nous rappelle la présence de ces interactions et nous oblige à aborder les relations entre chaque aspect de notre expérience. 

La guérison intégrale est souvent décrite comme "holistique". Un élément clé de la philosophie de Ken Wilber est le Holon, une notion issue des travaux d’Arthur Koestler. Pour Wilber, toute entité, tout concept, partage une double nature : une totalité en lui-même et la partie d’un autre tout. Par exemple, une cellule est une totalité et également une partie d'un tissu, d’un organe et d’un organisme. Les holons individuels sont des membres d'un holon social et culturel. Toute chose, depuis les particules de matière en passant par l’énergie et jusqu’aux idées, peut être considérée sous cet angle. De ce point de vue, toute chose est un holon. Ainsi l’infiniment petit du fonctionnement subatomique de nos molécules est, par l’intermédiaire de holons enchâssés, en lien avec l’infiniment grand de notre vie collective et spirituelle. 

Voyons comment chacun de ces quadrants peut faire une différence sur le plan de la maladie et de la santé. Une pathologie cardiaque a une composante biologique avec par exemple un rétrécissement des artères coronaires, une alimentation trop riche et un niveau de forme physique insuffisant. Le problème cardiaque comporte également une composante psycho-spirituelle, par exemple un mélange de stress excessif, d'anxiété et de dépression, et une composante interpersonnelle avec des relations malsaines et un faible niveau d'engagement social. Enfin, le problème cardiaque a une composante sociale, avec le stress d’un travail dépourvu de sens, la sédentarité, le manque aux soins de santé préventifs. Une approche globale d’une pathologie cardiaque ou de toute autre pathologie, mérite la prise en compte de toutes ces cartes de la maladie. 

Dans des pathologies aiguës, les efforts actuels de guérison de la maladie et de rétablissement se limitent bien utilement aux interventions biomédicales (médicaments, chirurgie, thérapies diverses) situées dans le quadrant supérieur droit. La détresse mentale pourra également être réduite à des anomalies neurobiologiques, un désordre hormonal, et traitée avec des antidépresseurs ou des anxiolytiques. Par contre, une pathologie chronique présuppose l’existence d’une cause non biologique au déclenchement et au maintien du problème de santé. 

Dans ces situations, nous devons élargir notre conscience aux différents domaines de vie qui participent à notre santé et à notre bien-être. Cette vision globale n’est pas toujours aisée, car la science moderne a tendance à réduire la vie à son expression la plus extérieure et la plus petite, en ignorant ses autres aspects. Dans nos sociétés occidentales, nous ne sommes pas en mesure de guérir définitivement ou de prévenir les pandémies actuelles de souffrances mentales et de mal-être, et encore moins d'atteindre une santé et une vie radieuses. Pour y parvenir, il est nécessaire d'aborder tous les aspects de notre vie, c’est-à-dire chacun des quatre quadrants. Cela exige une approche holistique authentique, une approche intégrale. 

Ressources 

Sur le site Coaching de santé  : Une approche intégrale de la santéSanté intégrale et intégrativeSanté intégrale et évolution de la conscience Santé intégrale et intentionnalité -

Dans Le Journal Intégral :  Introductions à la Vision Intégrale – Vous y trouverez une sélection des billets du Journal Intégral consacrés à la présentation de la théorie intégrale et des travaux de Ken Wilber. Psychothérapie intégrative (2 billets) 

L'approche intégrale : introduction aux quadrants  Site Développement Intégral

Une vue d'ensemble de la Théorie Intégrale - Un modèle global pour le XXIème siècle. Sean Esbjor-Hargens Site de Kevin Solinsky