vendredi 28 novembre 2014

Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution Silencieuse


Je crois que la méditation est aujourd’hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps. Fabrice Midal 


Le succès rencontré par la méditation en Occident s’apparente à une révolution silencieuse. A travers cette pratique, l’Occident redécouvre dans la ferveur le continent de l’esprit avec lequel il avait pris ses distances via une abstraction intellectuelle réduisant la vie de la conscience à une mécanique utilitaire. Étouffant sous l’emprise d’une raison instrumentale et d’une idéologie utilitariste qui leur a fait perdre tous leurs repères éthiques et métaphysiques, les occidentaux cherchent à retrouver en eux les ressources spirituelles susceptibles de donner un sens à leur vie c’est-à-dire à la fois une orientation et une signification. 

Dans un monde traversé par un flux d’information continu, la méditation apparaît comme un retour aux sources de l’esprit. Elle n’est ni un moyen, ni une fin mais trace un chemin d’évolution qui, en relativisant et en dépassant la pensée abstraite, permet de développer une conscience plus large, plus unifiée et plus intégrée. Ce faisant, elle peut devenir un levier politique capable de subvertir la pensée technocratique en ouvrant l'intelligence collective à une nouvelle vision du monde et à des manières de vivre ensemble différentes de l'économisme dominant.

Dans un entretien au magazine Inexploré, Fabrice Midal évoque le potentiel révolutionnaire de la méditation : « Mon engagement dans la méditation, je le pense comme un engagement politique. Je crois que la méditation est aujourd’hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps. Parce qu’il s’agit en méditant de cesser l’attitude de vouloir tout contrôler et tout dominer. C’est le problème majeur de notre monde ! » Dans ce billet nous évoquons donc cette révolution silencieuse en terminant l’abécédaire de la méditation commencé dans le précédent billet. 

Réel 


La réalité c’est ce qui reste quand on a oublié le Réel dont nous faisons l’expérience à travers la méditation. Un Réel non-duel à la fois complexe et irréductible, holiste et multidimensionnel, évolutif et en émergence continue.

Paradoxe : ce que les psychologues occidentaux nomment "état de veille" apparaît comme un profond sommeil par rapport à cet état d'illumination appelé "Éveil" par les orientaux.

La réalité n’est rien d’autre qu’une abstraction du Réel dont on a amputé la part essentielle de mystère, de profondeur et d’humanité. 

Qui dira la peine d’une âme sensible dans un monde sans qualité où l’agitation passe pour une vertu et la méditation pour une fuite hors de la réalité ? En faisant l'expérience du Réel, la méditation transcende la réalité et la remet à sa place qui est celle d'une manifestation à la fois transitoire et évolutive.

La méditation est cette respiration intérieure absolument indispensable pour tous ceux qui ne supportent pas l’ambiance de pollution intellectuelle, morale et spirituelle d’une civilisation asphyxiée par le nihilisme dominant. 

A travers la technologie, nous cherchons à vivre une réalité augmentée sans comprendre que la réalité elle-même n’est qu’un Réel diminué. 

Simplicité 

La méditation apparaît comme le paradigme d’une spiritualité qui, par sa radicale simplicité, ouvre un chemin de gratitude et de gratuité menant à la grâce. 

La méditation est un rendez-vous avec la simplicité au cœur même de la complexité, bien loin de cette simplification abstraite opérée par la pensée. 

C’est parce qu’elle est art de la simplicité que la méditation est aussi science de l’intensité.

Attention ! Rien de plus difficile que de parvenir à la simplicité comme il n’y a rien de plus de facile que de se perdre dans les complications mentales. 

C’est une imposture que de vouloir réduire la méditation à une posture corporelle sans comprendre que celle-ci n’est que l’expression physique d’une posture métaphysique. 


Spectacle 

Mettre en présence, tel est le but de la méditation quand celui du mental est de mettre en scène ce spectacle qu’est la représentation. 

Le mental génère une hypnose abstraite dont la méditation peut nous libérer en traversant le voile de séparation qui occulte l’Unité. Appelé Maya par les indiens, ce voile est à l’origine de ce que les situationnistes nomment le « spectacle ». Selon Guy Debord : « La séparation est l’alpha et l’oméga du spectacle ». Depuis des millénaires, les éveillés expliquent quant à eux que le mental est l’alpha et l’oméga de la séparation. 

Le spectacle – c’est-à-dire la séparation – n’est rien d’autre qu’une conscience aliénée par la représentation abstraite du mental. Transcender celui-ci, c’est comprendre pourquoi et comment la séparation – c’est-à-dire le spectacle – réduit le lien social à un abstraction économique.

Méditer - seul ou ensemble - c’est créer les conditions d’une communauté vivante et organique qui dépasse l'économisme dominant en retrouvant les valeurs de de la réciprocité – don et contre-don – comme celles de la gratuité : l'abandon, la gratitude et la grâce.

En créant des oasis d’intériorité dans ce désert d’insignifiance qu’est le chaos contemporain, le partage de l’expérience méditative invente une politique de l’esprit fondée sur la résistance à l'inhumanité.

Transfigurant la puissance de la vie en une présence d’esprit, la méditation libère la conscience de cette machine infernale que devient le mental quand il réduit la force créatrice de la vie/esprit à la mécanique aliénante de l’abstraction. 

Subversion


La méditation ne sert à rien. Elle met simplement la conscience au service du Tout dont elle est partie pensante et agissante. 

Tout est là : dans le rendez-vous du lâcher prise.

La présence d'esprit est dissidence en un monde où tout est fait pour la diluer et l'oublier dans l'enfer programmé de l'abstraction. Comme l'amour, l'art et la poésie, la méditation s'élève contre l'emprise de l'abstraction avec la force insurrectionnelle de la sensibilité concrète et de l'intuition créatrice.

Le verbe retourner, avec son double sens de retour et de conversion, rend bien compte du double mouvement qui anime la méditation : à la verticalité d’un retour aux sources de l’esprit correspond la translation horizontale de l’extérieur vers l’intérieur. Durant ce retournement, les forces créatrices et spirituelles de l’individuation s’élèvent contre les formes à la fois abstraites et narcissiques de l’individualisme. 

Le lâcher prise permet de ne plus supporter un monde insupportable en le laissant tomber pour en inventer un autre aux couleurs éclatantes de l'intensité.

Le geste insurrectionnel du méditant subvertit ce que Régis Debray nomme la "subversion utilitariste" à savoir l’hégémonie de la raison instrumentale au cœur de la modernité tardive. Dans ce contexte, la méditation est ce retournement dialectique qui vise à s’abstraire de l’abstraction pour retrouver l’intensité vécue et à subvertir la "subversion utilitariste" pour se mettre au service de ce que Bergson nomme l’évolution créatrice. 

Totalité 

La méditation c'est la perception de toute chose en relation avec la totalité. Vimala Thakar

Méditer c’est arrêter de tout vouloir expliquer pour s’impliquer intimement dans la totalité. 

Penser c’est réduire. Créer c’est accomplir. Méditer c’est intégrer. 

Méditer c’est faire l’expérience du Réel c’est-à-dire de la Totalité. La plénitude est le sentiment d’accomplissement d’une sensibilité qui participe avec intensité à la totalité dont elle procède. 

Il faut commencer par être ici et maintenant pour participer à une Totalité qui est partout et toujours. 

Méditer c’est, l’air de rien, être prêt à Tout. 

Développer le sens de la plénitude c’est faire le plein d’essentiel dans le désert existentiel de nos sociétés désenchantées.

Méditer c’est être Tout en Un comme on est Un en Tout et pour Tout. 

Transcendance 

La méditation est cette absorption dans la présence qui permet de démystifier l’hypnose abstraite générée par le mental. 

Parce qu’elle permet à l'intuition de transcender le mental pour l’inspirer, la méditation est la métaphore du saut créatif que doit effectuer l’humanité.

La séparation abstraite crée par le mental permet d’objectiver le monde. Au cours de la méditation, le mental devient lui-même objet d’attention d’un esprit transcendant. C’est ainsi que la méditation relativise le mental et le démystifie en objectivant de manière vivante et créatrice son processus abstrait d’objectivation.


Méditer c’est suivre le flux de l’attention jusqu’à la source de l’intention cosmique dont elle procède et qui la constitue.

La méditation est une médiation entre la verticale de l’intention transcendante propre à l’être et l’horizontale de l’attention immanente propre au devenir. 

Méditer c’est littéralement disparaître. Se libérer du champ des apparences pour entrer dans celui d’une transparence qui les transcende et les englobe à la fois. 

Méditer c’est apprivoiser la mort pour vivre avec plus d’intensité. En traversant les apparences, on apprend ainsi à disparaître tout au long de sa vie. 

Unité 

À l'origine, un symbole, du grec sun-bolein, est une pièce coupée en deux que se partagent deux êtres qui vont se séparer pour longtemps. Ils pourront plus tard se reconnaître en rapprochant les deux parties séparées et en reconstituant ainsi la pièce d’origine. Méditer c’est devenir un symbole qui, en unissant dans un seul souffle la présence d’esprit et la puissance de la vie, reconstitue l’unité originelle entre la terre et le ciel. 

Penser c’est distinguer. Méditer c’est transcender les distinctions mentales pour s’accorder à l’unité qui les sous-tend. C’est ainsi que la raison suzeraine se met au service de l'intuition souveraine.

L’expérience méditative nous plonge au cœur de la non dualité sur la voie du Milieu où les contraires se révèlent être des complémentaires. 

La froideur abstraite du mental éteint tout feu intérieur qui viendrait à l’embraser. L'Esprit est un tout qui embrasse le mental et le dépasse dans la perspective d’une non-dualité. 

En transcendant le mental, la méditation relativise les limites conceptuelles que l’abstraction impose à la conscience et ouvre à celle-ci le chemin intuitif de l’analogie où le Même incarne poétiquement l’Unité. 

Vie

Alors que le mental prend la vie au sérieux, méditer c'est prendre la vie à la légère en observant avec lucidité les gouffres de l'égo où elle se perd.

La méditation est ce lâcher prise qui nous donne rendez-vous avec la joie de vivre et l'intensité de vibrer.

La méditation est cet enracinement dans le silence qui puise dans les profondeurs de la vie la force de s’élever vers l’infini. 

Méditer ce n’est pas se concentrer sur son nombril mais se décentrer de son égo pour se mettre au service de la vie c’est-à-dire de l’évolution. 

Le retour aux sources de la vie nécessite d’arrêter la course vers ce qui la détruit : tel est le contexte aujourd’hui de la pratique méditative.

Méditer c’est célébrer, à travers l’inspiration et l’expiration, l’unité irréductible de l’esprit et de la vie. 


Vision 

Méditer c’est approfondir sa vision. Militer c’est incarner celle-ci à travers sa vocation. Méditer c’est Militer. Militer c’est Méditer. 

Ce n’est pas notre action qui transforme le monde, c’est la vision qui l'inspire, l'anime et la guide. Plus je médite et plus j’ai envie de militer. Plus je milite et plus j’ai envie de méditer. 


La méditation n’est ni une action, ni une abstraction mais la présence inspirée qui anime tout acte et toute pensée. 

L’expérience méditative devient un engagement politique quand elle conduit à percevoir dans l’aliénation sociale une forme de l’aliénation culturelle et dans celle-ci une impuissance à inventer des formes novatrices qui expriment la dynamique créatrice de la vie/esprit. 

Ressources

Dans la rubrique Ressources située à la fin du billet précédent - Abécédaire de la méditation (1) - nous avons proposé nombre de références destinées à ceux qui cherchent à mieux comprendre ce qu'est la méditation ou à approfondir leur pratique.

Démystifier la méditation avec Fabrice Midal. Magazine Inexploré de l’INREES - Institut de Recherche sur les Expériences Extraordinairs

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