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jeudi 12 septembre 2019

Spectacle et Totalité


Nous ne voulons plus travailler au spectacle de la fin du monde mais à la fin du monde du spectacle. Guy Debord


Intitulés Ne travaillez jamais, nos deux derniers billet furent consacrés à la tradition française de la critique du travail qui, deux siècles durant, de Fourier à Lafargue et de Breton à Debord, a remis en question d'abord les conditions inhumaines de la production industrielle puis le "travail abstrait" uniquement destiné à la valorisation du capital en détruisant tous les milieux humains et naturels. Cette tradition critique a été le témoin d'un processus historique par lequel, selon le mot de Guy Debord : "L'économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l'économie". 

La société ainsi colonisée par l'économie est devenue ce que le situationniste nomme la "société du spectacle" où l'individu, sous l'emprise du fétichisme de la marchandise décrit par Marx, devient assujetti aux objets qu'il produit en assistant, impuissant, au spectacle de sa dépossession. Debord écrit dans La société du spectacle : « La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout "avoir" effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. » 

L’homme d’esprit incarne la voie de l’être et de l’âme, l’homme du pouvoir, celle de l’avoir et du paraître. A notre époque, comme de tout temps, on assiste à la lutte d’influence entre l’homme de pouvoir qui veut imposer son emprise et l’homme d’esprit au service d'une puissance créatrice que le pouvoir indiffère et qui s’en méfie. Mais ce qui fait de notre époque un carrefour évolutif particulier, c'est qu'aujourd'hui les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants du spectacle qui conduit de manière inéluctable de la séparation à l'effondrement. Face à cette spirale infernale, les hommes d'esprit deviennent les vecteurs d'une spirale évolutive et d'une vision globale qui permettent à l'individu de participer intimement à une totalité en évolution.

Séparation


Figure de la critique de la valeur évoquée dans les précédents billets, Anselm Jappe évoque l'héritage et l'actualité de la pensée du situationniste Guy Debord dans un article intitulé Plus que jamais en situation. Il précise ce que Debord entend par spectacle : " Le spectacle consiste dans la passivité de la majorité des gens qui se borne à consommer des images, au sens large, de la vie que le système économique les empêche de vivre réellement... Le spectacle est une "aliénation" au sens marxiste : une projection inconsciente des forces collectives humaines sur un facteur externe qui gouverne les hommes qui l'ont crée."

Le concept de spectacle reprend, en l'adaptant aux sociétés modernes, celui du fétichisme de la marchandise analysé par Marx qui consiste en un "renversement du rapport entre le sujet et l'objet". Ce renversement assujettit le travailleur à une production devenue souveraine dans cette "société de l'avoir" qui se transforme progressivement, à travers la domination totale de l'économie, en une "société du paraître" analysée par Guy Debord comme la société du spectacle. L'individu ainsi aliéné et atomisé est alors réduit au rôle de spectateur qui s'identifie aux images dont les marchandises ne sont plus que les supports matériels. Le spectacle devient alors "un rapport social fondé sur des images" alors que, pour Marx, le Capital est un rapport social qui "s'établit par l'intermédiaire des choses".

Fondé sur l'inversion entre l'être et le paraître, la fin et les moyens, le concret et l'abstrait, le sujet producteur et l'objet produit, la valeur d'usage et la valeur d'échange, le spectacle prend le contrôle de notre vie en la colonisant à travers le régime de la séparation qui coupe l'homme de sa production comme de lui-même, des autres comme de la nature. Selon Guy Debord : "La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle... L'origine du spectacle est la perte de l'unité du monde, et l'expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l'abstraction de tout travail particulier et l'abstraction de la production d'ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d'être concret est justement l'abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n'est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n'est qu'un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé."

Totalité

Anselm Jappe est l'auteur d'un livre de référence intitulé tout simplement Guy Debord au sujet duquel Alaster Hemmens, l'auteur de Ne Travaillez Jamais, écrit ceci : "L'ouvrage intellectuel le plus important consacré à Debord, qui est l'un des rares textes à proposer une véritable analyse de sa théorie critique et qui, en outre, fut grandement apprécié de l'auteur lui-même". Dans cet ouvrage Anselm Jappe explicite un extrait de la thèse 25 de La Société du Spectacle tel qu'il est ainsi formulé : "Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le mouvement de l'économie marchande], dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées."

Selon Jappe : " Ici Debord explique clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer, mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les "sociétés unitaires" ou "société du mythe" doivent se dissoudre en éléments autonomes et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition..."

Dans Une brève histoire de tout  Ken Wilber partage cette intuition quand il évoque ces grands étapes de l'histoire humaine qui sont celles de la fusion, de la différenciation, de la dissociation et de l'intégration des Trois Grands : le beau, le bien et le vrai  (les arts, la morale et la science - ou le moi, la culture et la nature - ou la subjectivité individuelle (Je), l'intersubjectivité culturelle (Nous) et l'objectivité (Cela)) Une trinité universelle que nous nommerons ici tout simplement conscience, culture et société.

On retrouve dans cette réflexion sur l'évolution culturelle la même idée que Debord concernant le développement de l'économie marchande : la tendance à la totalité doit opérer aujourd'hui une recomposition et une réunification à un niveau plus élevé des éléments qui - à partir des sociétés unifiées du mythe - se sont différenciés, dissociés et séparés pour se développer de manière autonome. En partant de ce diagnostic partagé, essayons d'interpréter ce qui serait aujourd'hui la mission historique des hommes d'esprit : se séparer du régime totalitaire de la séparation en développant une conscience de la totalité qui intègre les forces ayant du se séparer pour grandir.

Se séparer de la séparation

Les cultures traditionnelles, pré-modernes, sont issues d'une fusion organique dans une totalité statique qui s'exprime dans le langage de la magie, du mythe et de la religion. La modernité est ce régime de l'abstraction qui évolua de la différentiation analytique entre les éléments de cette totalité à leur dissociation puis à leur séparation dans un système techno-capitaliste qui régit toute la vie individuelle et collective sous la forme du "spectacle" évoquée par Debord. 

Aujourd'hui, il ne s'agit pas, pour l'homme d'esprit, de régresser vers la totalité organique et fusionnelle qui fut celle des traditions pré-modernes. En différenciant les éléments de la totalité, la modernité a permis leur développement. La perte d'une vision globale a conduit de la différenciation de ces éléments à leur dissociation progressive pour aboutir au régime spectaculaire de la séparation. Si les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants de la séparation, le temps est venu pour les hommes d'esprit d'intégrer dans une totalité les éléments différenciés et développés d'abord par la religion puis par la modernité abstraite.


Aujourd'hui nous abordons un carrefour évolutif qui nous place devant le choix suivant : continuer sur la voie régressive et entropique qui mène de la séparation à la disparition dans un processus d'effondrement ou effectuer un saut qualitatif vers un stade supérieur du développement humain. A ce nouveau stade correspond une autre vision du monde : celle d'une totalité qui intègre les éléments différenciés et développés au cours de l'histoire humaine à partir de la dimension fusionnelle des "sociétés unifiées". De nombreux phénomènes sociaux et culturels du monde contemporain restent énigmatiques sans la compréhension des dynamiques évolutives et régressives à l’œuvre dans le carrefour évolutif où nous trouvons.

" Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." Jaime Semprun. (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne).

L'absolue nécessité de nous séparer de la séparation nous oblige donc à penser en terme de complexité et de totalité en intégrant les différences, sans se laisser entraîner sur la voie réactionnaire d'une totalité statique, fusionnelle et indifférenciée, qui fut celle des traditions pré-modernes. Cette voie réactionnaire est celle des divers replis tribaux et sectaires, intégrismes et fondamentalismes, nationalismes xénophobes et communautarismes identitaires, qui expriment  à notre époque une quête de cohésion unitaire et de fusion organique face à l'emprise de la séparation inhérente à cet autre fondamentalisme qui est celui du Marché.

Face à l'emprise du spectacle comme à la tentation réactionnaire, il nous faut penser la totalité dans des termes nouveaux : ceux d'une "cosmodernité" qui intègre, dépasse et synthétise les approches participatives de la tradition et les approches abstraites de la modernité. Alors que  la tradition était fondée sur la participation fusionnelle à une totalité statique, la modernité était animée par l'idée progressiste d'une dynamique évolutive. Synthèse de ces deux grandes époques culturelles, l'approche cosmoderne des temps à venir sera celle d'une totalité en évolution : un Kosmos multidimensionnel qui, tel un grand organisme vivant, se développe à travers une série de stades à complexité croissante.

Les Trois Yeux de la Connaissance

 

On ne peut comprendre le monde d'aujourd'hui, encore moins celui de demain, avec les modes de pensée et les modèles du passé. Dans un monde de plus en plus intégré, il nous faut absolument retrouver ce sixième sens qu'est le sens de totalité. Il faut considérer cette totalité comme le milieu d'évolution à la fois naturel et cosmique, social et culturel, symbolique et spirituel, qui permet à l'individu de se développer au cours du temps en intégrant progressivement les éléments de ce milieu à travers un certain nombre de stades évolutifs. Se séparer de la totalité c'est non seulement se couper des ressources qui permettent le processus d'individuation mais aussi  de la dynamique qui anime cette totalité et de la synthèse qualitative qui lui donne son sens.

La nécessité d'un tel saut qualitatif explique l'émergence d'une profond mouvement de rénovation culturelle et spirituelle qui vise à rendre compte de la totalité et de sa dynamique à travers ces diverses formes de pensées novatrices que sont notamment les pensées intégrales, complexes, écosophiques, systémiques et transdisciplinaires, dont nous avons rendu compte régulièrement dans Le Journal Intégral. Ce n'est pas un hasard si ces approches novatrices, plus holistiques et complexes, apparaissent de manière synchrone à notre époque de mutation culturelle comme autant de tentatives de rendre compte d'un même élan de recomposition et d'intégration des différences dans une totalité vivante en mouvement.

Ce qui est commun à nombre de ces approches c'est le refus d'une démarche purement quantitative et empirique pour réintroduire une dimension qualitative : " Le "tout" n'est pas simplement la somme des éléments particuliers, mais il possède une qualité propre; les éléments particuliers ne sont pas ce qu'ils paraissent être au premier coup d’œil dans la vision empirique. Ils ne révèlent leur véritable nature que si on les comprend comme déterminés par le tout." Anselm Jappe.

L'approche empirique qui fait abstraction des relations systémiques et des interactions globales tend à réduire la complexité multidimensionnelle du réel à la réalité unidimensionnelle des phénomènes objectifs, observables et mesurables. Si on veut se libérer du régime abstrait de la séparation, il devient donc urgent de sortir de ce réductionnisme totalitaire pour participer de manière intime et intuitive au champ évolutif de la totalité. La science de demain, c'est à dire celle des pionniers d'aujourd'hui, intégrera explicitement la sensibilité et l'intuition holiste dans une démarche à la fois qualitative et quantitative qui ressemblera aussi peu à la science d'aujourd'hui que la physique actuelle ressemble à celle du XVIIIème siècle.

C'est ainsi que Geoffrey Chew, alors directeur du département de physique à l'Université de Berkeley a pu dire : "Les physiciens ont prouvé rationnellement que nos idées rationnelles sur le monde dans lequel nous vivons sont profondément déficientes. Notre lutte habituelle en physique avancée peut  ainsi n'être qu'un avant-goût d'une forme complètement neuve de l'intellect humain, effort qui non seulement sera extérieur à la physique mais ne pourra pas même être qualifié de scientifique."

Ces propos de Chew font écho à ceux de Schopenhauer : " Plus les progrès de la physique sont grands, plus vivement ils feront ressentir le besoin d'une métaphysique". La science du futur ne se limitera pas à des données mesurables et quantifiables. Elle enrichira l'attitude empirique, fondée sur l'observation des phénomènes, et l'attitude rationnelle, fondée sur la compréhension des lois, par une intuition holiste, celle des principes métaphysiques. En fait, cette nouvelle science utilise ce que Ken Wilber, après Saint Bonaventure, nomme les" Trois Yeux de la Connaissance" : sensation, raison et intuition. A la démarche empirique et rationnelle de la science actuelle, elle ajoute la démarche intuitive et phénoménologique de la conscience, en utilisant les facultés de perception subtile évoquées par toutes les cultures traditionnelles (voir Connaissance de la Totalité).

Post-Matérialisme

La critique radicale du siècle dernier, telle que les situationnistes ont pu l'incarner à un moment donné, était encore très imprégnée d'une approche matérialiste, conséquence d'une lutte pluri-séculaire contre l'hégémonie religieuse. Mais les temps ont changé : dans un capitalisme mondialisé, le fétichisme religieux a largement été remplacé par le fétichisme marchand qui détruit la vie à l'ère du Capitalocène. Le matérialisme qui correspondait à l'esprit de calcul et d'abstraction bourgeois a montré toutes ses limites. Il est remis en question aussi bien par l'évolution de la science que par celle de la culture, de la société et de la conscience. Nous avons vu ce qu'il en est dans le domaine de la culture avec l'émergence d'une pensée holiste et intégrative, et dans le domaine de la science avec la révolution épistémologique qui prend en compte les "Trois Yeux de la Connaissance".

Dans le domaine de la conscience on constate une forme de révolution silencieuse qui oriente les individus, saturés par l'abstraction dominante, vers la reconnaissance d'une sensibilité écologique comme vers la quête d'expériences intérieures et la pratique d'une méditation "laïque". Cette dynamique individuelle et collective vise à  dépasser l'abstraction des représentations mentales pour retrouver l'intensité existentielle d'une présence vivante, sensible et attentive. Ces pratiques méditatives peuvent amorcer ou accompagner un voyage intérieur vers la nature essentielle et spirituelle de l'être humain dont rendent compte, à leur façon, toutes les grandes cultures humaines. C'est dans ce contexte que la psychologie en général et la psychologie transpersonnelle en particulier étudient le spectre des états de conscience - spirituels, intuitifs et créatifs - irréductibles à la conscience de veille rationnelle.

Cette démarche méditative et initiatique apparaît d'autant plus indispensable que le développement exponentiel de la sphère numérique est à l'origine d'une économie de l'attention dont le but est de capter l'attention et de l'exploiter pour transformer le flux d'informations et de données en flux financiers. La maîtrise de l'attention, notamment pas les pratiques méditatives, permet d'éviter ce danger  que représente la dissolution régressive de la conscience dans l'océan du numérique (voir Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution Silencieuse).

Dans le domaine socio-économique, l'idéal communautaire et l'intérêt pour les Communs font leur retour en exprimant une saturation vis à vis de l'individualisme mortifère et de la compétition généralisée. Cette volonté de réaffirmer les valeurs du commun passe par la critique de la domination totale de l'économie sur la société et l'urgence de refonder le lien social sur d'autres bases que le travail.  C'est ainsi que, dans son Manifeste contre le travail, le groupe Krisis exprime la nécessité d'un saut qualitatif de la société qui passe par la rupture avec le "travail abstrait" et la construction de nouveaux liens sociaux à un niveau plus élevé :

" La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Ainsi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si pour les hommes, l'instauration du travail est allé de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé."

La critique du "travail abstrait" et du fétichisme de la marchandise est, dans le domaine socio-économique, complémentaire de la critique de la séparation et du fétichisme de l'abstraction dans le domaine culturel. Comme celles-ci sont complémentaires de la critique du réductionnisme dans le domaine de la science et de la critique de l'hégémonie du mental (et de l'égo) dans le domaine de la conscience. L'histoire en mouvement vise à la synergie et à la synthèse de ces critiques séparées dans une critique intégrale qui est l'expression d'une critique radicale à un "niveau historique plus élevé".

Un Cercle Vicieux

On ne se libère pas de la séparation avec le langage, les idées et les méthodes de la séparation. Pour être en mesure de maintenir sa fonction émancipatrice, la critique radicale devrait s'émanciper elle-même d'une idéologie matérialiste à la fois positiviste et réductionniste, économiste et technicienne : autant d'expressions d'une abstraction devenue hégémonique dont, paradoxalement, cette critique ne cesse de dénoncer et de combattre les effets destructeurs sur les milieux naturels et humains.

On ne pourra se sortir de ce cercle ô combien vicieux que par une remise en question de la continuité existant entre le matérialisme (à visée individualiste) inhérent à l'éthos bourgeois et à l'imaginaire capitaliste, et le matérialisme (à visée sociale) d'une pensée critique censée déconstruire ce système aliénant pour le dépasser. Le matérialisme est ainsi un champ polarisé entre deux points de vue - individuel et social -  à la fois contradictoires et complémentaires.

En s'inspirant de la pensée de Hegel qui est celle d'une évolution de l'esprit vers sa perfection à travers l'histoire, Marx substitua simplement la matière à l'esprit. Or, comme le remarquait la philosophe Simone Weil : "Par un paradoxe extraordinaire, il a conçu l'histoire à partir de cette rectification, comme s'il attribuait à la matière ce qui est l'essence même de l'esprit, une perpétuelle aspiration au mieux. Par là il s'accordait profondément avec le courant général de la pensée capitaliste :  transférer le principe du progrès de l'esprit aux choses, c'est donner une expression philosophique à ce "renversement du sujet et de l'objet" dans lequel Marx voyait le développement du capitalisme."

Du Cercle Vicieux à la Spirale Infernale

Cette analyse très pertinente de Simone Weil met le doigt là où ça fait mal c'est à dire sur la complicité inconsciente entre l'idéologie matérialiste qui fonde l'économie et la critique matérialiste censée la combattre et la dépasser. L'une et l'autre s'inscrivent en fait dans le même paradigme qui attribue - en dernière instance - à la production matérielle (infrastructure) le primat sur la culture, la spiritualité et le développement humain (superstructure). La réflexion de Simone Weil concerne surtout le "Marx exotérique", cet héritier bourgeois des Lumières, inspirateur du matérialisme historique et d'un mouvement ouvrier qui a œuvré au développement du capitalisme en participant à sa transformation. Mais ce "Marx exotérique" doit être distingué de la pensée plus complexe et plus subtile du "Marx ésotérique", analyste du fétichisme de la marchandise et critique du travail abstrait, inspirateur d'une critique de la valeur longuement évoquée dans notre dernier billet.

Le matérialisme est ce moment historique qui, en développant une pensée abstraite, rationnelle et analytique, a pu déconstruire la fusion organique des "sociétés unitaires" comme les positions dogmatiques issues des mythologies religieuses. Cette pensée matérialiste a pu opérer la critique de l'ancien régime de droit divin comme système de domination à la fois culturel et socio-économique. Mais, ce faisant, elle a fait l'amalgame entre religion (exotérique, dogmatique et cléricale) et spiritualité (ésotérique, expérientielle et personnelle), coupant ainsi l'individu moderne des ressources internes et créatrices sans lesquelles aucune libération authentique n'est possible ni pensable.

Si, dans un processus dialectique,  le matérialisme fut la négation des sociétés unifiées du mythe et celle du fétichisme religieux, le temps est venu d'une "négation de la négation", chère à Hegel comme à Marx. Cette négation "synthétique" de la négation "matérialiste" redonne à l'individu l'accès au potentiel libérateur de ses ressources intérieures et spirituelles après lui avoir permis de développer des modes de production et une puissance technologique qui risquent de détruire jusqu'à son milieu d'évolution. C'est bien parce que le matérialisme a réalisé sa  mission historique qu'il doit aujourd'hui être dépassé. Non pas en revenant à une forme de religiosité fusionnelle, dogmatique et pré-moderne, fondée sur le déni de l'expérience sensible, mais en s'inspirant d'une pensée et d'une expérience personnelle et collective de la non-dualité.

Non-dualité


Le primat  donné à la matière, donc aux forces productives et aux rapports de production, a pour conséquence de réduire à une révolution socio-économique le saut qualitatif d'une conversion intérieure évoquée par toutes les philosophies et les spiritualités comme un chemin de sagesse nécessitant un effort de volonté, de continuité et de maîtrise. Or sans ce processus initiatique de métanoïa individuelle et collective, aucune mutation de l'intersubjectivité culturelle ne permet la transformation profonde de l'organisation sociale. Il faut développer une vision intégrale pour saisir ces interactions systémiques entre conscience, culture et société.

Dans le contexte de la cosmodernité, cette vision intégrale actualise la voie de la non-dualité qui s'est déjà exprimée dans un certain nombre de courants spirituels et philosophiques considérant l'esprit et la matière comme deux expressions polarisées, à la fois contradictoires et complémentaires, d'une même totalité. Cette non-dualité ne renvoie pas à une indifférenciation fusionnelle pré-moderne mais au dépassement des différences, intégrées et polarisées dans une unité supérieure. La non-dualité a sa source dans l'unité primordiale entre l'esprit transcendant et l'immanence des formes à travers il se manifeste dans la dynamique de l'évolution historique.

Parce qu'elle prend en compte les facultés intuitives qui transcendent la rationalité, cette approche intégrale permet de sortir de la confusion pré-trans en opérant la distinction précise entre les stades pré-modernes du fétichisme religieux et les stades cosmodernes d'une participation créatrice de la conscience individuelle à la totalité en évolution. L'éveil à une conscience non-duelle annonce une ère post-fétichiste dans la mesure où l'individu participant de manière consciente à une totalité vivante n'a plus a projeter de manière inconsciente son idéal, son désir et son intériorité sur une forme extérieure - magique ou religieuse, marchande ou technique - qui va l'aliéner.

La Voie du Méditant-Militant

Nuit Debout

Chez les nouvelles générations, notamment chez les écologistes et les partisans de la décroissance comme, de manière plus particulière, chez les collapsologues qui étudient la dynamique de l'effondrement, on observe de nombreux signes de ce nouvel état d'esprit post-matérialiste. Les fétichismes de la marchandise de l'abstraction comme la technolâtrie qui en résulte, leur apparaissent comme l'expression d'un matérialisme fondé sur un déni de l'expérience intérieure, à l'origine de la destruction du vivant. Il est intéressant d'observer comment, devant les ravages du Capitalocène, un certain nombre d'individus engagés remettent en question l'héritage matérialiste et rationaliste d'une critique sociale qui épousait les idéaux ( et les préjugés) du progressisme de son temps.

Chez les générations plus anciennes, la critique radicale intègre une critique de l'idéologie progressiste et de son réductionnisme destructeur. C'est ainsi, par exemple, que l'autre grande figure situationniste qu'est Raoul Vaneigem chemine sur la voie d'un vitalisme immanent annonçant l’Ère des créateurs. C'est ainsi que les "post-situationnistes" de l'Encyclopédie des Nuisances, revue dans laquelle Debord écrivit quelques-uns de ces derniers textes, proposent notamment, à travers une critique anti-industrielle radicale, un retour aux valeurs de l'artisanat et de l'autonomie paysanne.  C'est ainsi que d'autres "post-situationnistes", ceux de la revue Tiqqun - dont certains deviendront les membres du Comité Invisible - annoncent le retour de la métaphysique : " Mais la métaphysique qui revient n'est pas celle que l'on avait chassée, car elle revient comme vérité et négation de ce qui avait vaincu l'ancienne, comme conquérante, comme métaphysique critique". (Qu'est-ce que la Métaphysique Critique ?)

Une des formes que prend cette "métaphysique critique" est sans doute la rencontre et la complémentarité qui s'effectuent actuellement entre les démarches du méditant et du militant. En cherchant à dépasser les limites du mental abstrait comme les illusions de l'ego, les unes se nourrissant des autres, la voie du méditant-militant développe des facultés d'attention, de compassion et d'empathie, qui, loin de constituer un frein à l'engagement et à la réflexion théorique, pourrait donner à la critique radicale un sens, une profondeur et une puissance créatrice qui la transforme en "critique intégrale". 

Nous avons bien conscience que la prise en compte du développement et de l'éveil de la conscience peut heurter les habitudes de pensées et les automatismes de comportement chez des militants progressistes et sincères qui, faisant l'amalgame entre religion et spiritualité, considèrent toute forme de transcendance comme le symbole même de l'aliénation. Or cette transcendance devient libératrice si on la  considère d'un point de vue évolutif comme l'expression d'états de conscience et de stades de développement plus intégrés. Il ne faut pas commettre cette erreur, si souvent faite, qui consiste à opérer la confusion entre les hiérarchies de domination et les holarchies de développement (voir Le Monde de Ken Wilber). Une réflexion plus approfondie sur ce sujet fondamental réclamerait des développements qui n'ont pas leur place ici.

Sans prendre en compte la dynamique évolutionnaire de la subjectivité personnelle comme de l'intersubjectivité culturelle, on ne peut penser l'évolution sociale que de manière abstraite et très incomplète. Sans ce saut qualitatif, la critique sociale est condamnée, comme elle le fait depuis tant d'années, à tourner en rond dans ses apories que sont une critique abstraite de l'abstraction et une critique séparée de la séparation qui visent à combattre tous les effets destructeurs dont elles chérissent passionnément les causes. Enfermée dans tel cercle vicieux, cette forme de pensée critique se révèle impuissante à nous libérer de la séparation par l'intégration des différences dans l'expérience d'une totalité intimement vécue.

Vers un critique intégrale


Dans ce nouveau contexte, il faut appliquer à Debord la stratégie de détournement adaptatif qui fut la sienne vis à vis de Marx. Selon Anselm Jappe : " Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx, elles aussi, devaient être soumis au détournement; elles devaient être détournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité".  A notre époque, au lieu d'être répétées de manière dogmatique comme un nouveau crédo, les idées situationnistes sur le spectacle et la séparation, plutôt que d'être détournées doivent être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité.

Ce retournement participe d'une révolution de la conscience, c'est à dire littéralement d'un retour aux sources d'une intuition holiste capable de guider et d'inspirer une rationalité qui a révélé son potentiel de nuisance en devenant à la fois autonome et hégémonique. Un tel retournement pourrait être à l'origine d'une critique intégrale née de la synthèse entre une critique radicale de la séparation et les nouvelles épistémologies holistiques. Ce retournement est aussi un retour aux sources d'une pensée dialectique élaborée par Hegel pour lequel "Le vrai est le tout". (Voir Vers une Synthèse Évolutionnaire)

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société sont les éléments interdépendants d'un même système en évolution à travers des stades de développement à complexité croissante. Pour comprendre et dépasser ce "fait social total" qu'est le capitalisme, il faut développer non seulement une approche systémique permettant de penser les interactions entre infrastructure (socio-économique), superstructure (culturelle) et intrastructure (mode de subjectivation) mais il faut aussi développer une approche dynamique permettant de comprendre le développement comme la régression de ce système d'interactions dans le temps. C'est pourquoi la critique intégrale est à la fois systémique et dynamique, c'est à dire globale et évolutionnaire.

Une hérésie créatrice


Le chantier est immense et nous n'en sommes qu'à ses prémisses car, pour rendre compte d'un monde de plus en plus complexe et  intégré, il nous faut sortir du réductionnisme et du dualisme cartésiens qui fondent la modernité. Pour devenir intégrale, la raison doit opérer une synthèse entre résonance, raisonnement et rationalité. C'est à dire entre l'implication de la résonance intuitive, l'explication du raisonnement abstrait et l'application de la rationalité instrumentale. La résonance intuitive s'exprime notamment dans l'art et la spiritualité, le raisonnement abstrait dans la philosophie et la science, la rationalité instrumentale dans la technique, l'industrie et l'économie.

Normalement, il existe une holarchie entre ces trois aspects de la raison : holiste et visionnaire, l'intuition doit inspirer un raisonnement abstrait qui dévoile les lois et invente les formes à mettre en œuvre par la rationalité instrumentale. Aujourd'hui, la pyramide est inversée : en niant la puissance visionnaire de l'intuition, la rationalité instrumentale met le raisonnement abstrait au service de sa vision utilitaire. En se coupant de la question du sens et de la sagesse, la science s'éloigne de la conscience dont elle procède et devient entièrement asservie à la technique comme la technique l'est à l'économie. Alors qu'elle était censée déconstruire les illusions de la pensée mythique, la raison est devenue le nouveau mythe au service d'une technique rendue totalitaire par l'hégémonie de la rationalité instrumentale. C'est ce qu'ont analysé avec talent Adorno et Horkheimer, dans ce grand livre qu'est La Dialectique de raison.

Le temps est venu de remettre les choses à l'endroit à travers le développement d'une raison intégrale qui associe les trois yeux de la connaissance. Un des vecteurs de développement d'une raison intégrale est la rencontre - en chacun de nous - entre le méditant et le militant, entre les dimensions créatrices et critiques, entre les démarches spirituelles, culturelles et sociales, entre les Quadrants Gauche et Droit du modèle AQAL de Ken Wilber. Nous avons bien conscience que, du côté d'une critique radicale comme de celui d'une pensée intégrale, une telle approche synthétique risque de heurter les gardiens du temple au nom du maintien de la tradition et de la pureté du dogme.

Mais n'est-ce pas le rôle de la pensée créatrice que d'être hérétique ? En refusant de répéter mécaniquement des orthodoxies devenues obsolètes, l'hérésie créatrice dépasse les distinctions opérées à une époque données pour aboutir à une nouvelle forme de pensée, plus synthétique, adaptée à un nouveau stade de développement. Dans le carrefour  évolutif où nous vivons, il nous faut imaginer et créer aujourd'hui les formes novatrices du monde à venir comme nous y invite Raoul Vaneigem : " Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L'une achève de se ruiner en stérilisant l'univers sous son ombre glacée, l'autre découvre aux premières lueurs d'une vie qui renaît l'homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d'une évolution où l'homme économique n'est plus désormais qu'une branche morte". (Nous qui désirons sans fin

Ressources 

La société du spectacle  Guy Debord. Site Wikipédia. Versions à télécharcher sur le site de l'Université du Québec.

Guy Debord par Anselm Jappe  Ed. Denoël A lire en priorité pour mieux comprendre les analyses de Guy Debord.

Plus que jamais en situation Article d'Anselm Jappe sur l'actualité de l’œuvre de Debord, paru dans Le Nouveau Magazine Littéraire (04/18). Blog Critique de la Valeur.

Une brève histoire de Tout  Ken Wilber. Ed. de Mortagne

Manifeste contre le travail  Groupe Krisis En intégralité sous forme de brochure imprimable en Pdf. Site Critique de la Valeur

Méditation et SpiritualitéMéditations et liens - Dans la série d'émissions Prendre le temps de méditer de Christophe André sur France Inter.

La Voie du méditant-militant  Vidéo de 25' de Michel Maxime Egger sur la chaîne You Tube Ecospiritualité - Ecopsychologie.

Le militantisme spirituel, une nouveauté ?  Emeline de Bouver Le Site Trilogie animé par Michel Maxime Egger contient de nombreux articles remarquables sur les rapports entre engagements spirituels et militants.

En marche vers l'intériorité citoyenne  Thomas d'Ansembourg. Site Trilogie

jeudi 9 août 2018

Une Régression Anthropologique (2)


Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. Antonin Artaud


Dans la perspective d'une Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale, nous avons proposé, dans le billet précédent, la première partie d’un entretien donné par Anselm Jappe, auteur de La société autophage, à Romaric Godin pour le site Médiapart. Nous proposons dans ce billet la suite et la fin de cet entretien où Anselm Jappe précise ses idées concernant la dictature de l’économie sur la société et les contradictions qui déterminent la crise finale du capitalisme. Si ce billet est à lire, si possible, dans la continuité du précédent, il l’est aussi dans la continuité des deux billets antérieurs : Le fétichisme de la marchandise et Critique de la valeur

Ces billets évoquent le mouvement de la "critique de la valeur" qui analyse le mécanisme à travers lequel la valeur marchande s'abstrait de tout contenu concret et impose cette abstraction économique aux rapports sociaux comme à toutes les dimensions de la vie. Forme de base de la société capitaliste, la valeur représente pour Anselm Jappe un "fait social total" qui concerne aussi bien les rapports sociaux que les représentations collectives et les modes de subjectivation. En élargissant la critique de la valeur à la sphère du psychisme, Anselm Jappe analyse la manière dont le fétichisme de la marchandise contraint les subjectivités à une régression qui prend la forme d'un narcissisme généralisé. 

Le capitalisme contemporain apparaît dès lors comme le vecteur d'une véritable régression anthropologique dont la dynamique destructrice et auto-destructrice libère la pulsion de mort et  les fantasmes de toute puissance infantile. Ce qui conduit aussi bien à des conduites suicidaires qu’à des tueries de masse, aussi bien à l’éradication des écosystèmes et de la biodiversité qu’à celle des liens sociaux et symboliques qui fondent les communautés humaines. 

En analysant comment divers phénomènes, apparemment disparates, sont l'expression d'une même dynamique régressive, la réflexion d'Anselm Jappe a le mérite de proposer une vision synthétique qui doit être prise en compte par tous ceux qui se sentent concernés par le développement humain. Une approche intégrale authentique (c’est-à-dire émancipée de certains préjugés libéraux qui renvoient aux stéréotypes de l’imaginaire américain) ne peut penser le développement de la conscience et de la culture sans prendre en compte la réalité et la profondeur de cette dynamique régressive liée à un capitalisme crépusculaire.

Un "fait social total"


Dans La société autophage, Anselm Jappe « se propose de penser ensemble les concepts de "narcissisme" et de "fétichisme de la marchandise" et d’indiquer leur développement parallèle. Ou, plus précisément de montrer qu’il s’agit des deux faces de la même force sociale… 

Il convient de parler de parallélisme ou d’isomorphisme entre structure narcissique du sujet de la valeur et structure de la valeur – qui, en tant que telle est une "forme sociale totale" et non un facteur simplement "économique". Si la forme-valeur est la "forme de base" ou la "cellule germinale" de toute la société capitaliste, comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marx, mais aussi un "fait social total", comme nous l’avons dit en reprenant la formule de Marcel Mauss, cela signifie aussi que la valeur, en tant que forme de synthèse sociale, possède deux côtés, un côté objectif et un côté subjectif…

La logique de la valeur produit une indifférence structurelle envers les contenus de la production et le monde en général…. Du point de vue de la valeur, le monde et ses qualités n’existent pas… Le narcissique reproduit cette logique dans son rapport au monde. La seule réalité est son moi, un moi qui n’a (presque) pas des qualités propres parce qu’il ne s’est pas enrichi à travers des rapports objectaux, des rapports à l’autre. En même temps, ce moi tente de s’étendre au monde entier, de l’englober, et de réduire ce monde à une simple représentation de lui-même, une représentation dont les figures sont inessentielles, passagères et interchangeables. » 

Une dynamique régressive

Ces réflexions d’Anselm Jappe sur le paradigme "fétichiste-narcissique" permettent de mieux comprendre la façon dont l’abstraction économique, fondée sur le déni de la vie sensible et concrète, provoque chez les individus une forme d'indifférence au monde, aux autres comme à soi-même. Cette indifférence est le résultat d'une régression psychique qui tend à libérer les fantasmes de toute puissance infantile et les pulsions destructrices les plus archaïques, avec pour conséquence de nombreux passages à l'acte à travers la multiplication des tueries de masses et des meurtres tout aussi "gratuits" qu'incompréhensibles.


Auteur d'un livre intitulé Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste, Renaud Garcia écrit dans sa recension du livre d'Anselm Jappe : "Ce qui a réellement changé, ce n'est pas le réservoir fantasmatique de violence et de toute puissance au cœur du sujet, c'est la levée des divers gardes-fous qui freinaient le passage à l'acte, hérités d'époques antérieures et progressivement éliminés par une vie tout entière soumise aux impératifs de concurrence, de rendement et de croissance sans limite."

Dans cette perspective, l’avertissement prophétique d’Antonin Artaud prend toute sa signification : « Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

En quelques mots, Antonin Artaud en dit plus sur la violence terroriste de jeunes fanatisés que les torrents d’analyses et de commentaires qui noient médias et réseaux sociaux. L’intuition visionnaire d’Antonin Artaud décrit bien, au moment où le capitalisme prend son plein essor, le mécanisme d’abstraction par lequel l’économie, en nous dépossédant de la vie, de son intensité, de son intériorité comme de ses affects, libère une pulsion de mort et une violence archaïque dont les manifestations restent autant d’énigmes pour nos consciences soi-disant civilisées.

Éros et Thanatos


Par deux voies différentes, intuitive et rationnelle, le poète et le penseur constatent ainsi l’emprise progressive de la pulsion de mort sur nos sociétés.  Dans une perspective traditionnelle, la pulsion de mort de Thanatos peut être neutralisée, maîtrisée et transformée par Éros, la puissance créatrice de la vie/esprit qui est son pôle opposé. Présente sous forme de mythes dans de nombreuses cultures, cette tension contradictoire entre Éros et Thanatos est traduite aujourd'hui dans les termes de ce mythe moderne qu'est la science dans le rapport entre Entropie et Néguentropie.

Dans une perspective intégrale, la dynamique créatrice d’Éros se manifeste à travers l’histoire de l’évolution - de la matière à la vie et de la vie à la conscience - pour se poursuivre à travers les principales étapes du développement humain mises en lumière tant par les sciences humaines que par les connaissances traditionnelles. Si Éros est cette dynamique créatrice de la spirale évolutionnaire, Thanatos représente la dynamique régressive d'une spirale infernale qui prend aujourd'hui la forme hégémonique d'une logique abstraite fondée sur le déni du vivant et du sensible. Logique proprement infernale en ce sens qu'elle inverse tous les rapports entre vie concrète et représentation abstraite, intuition et raison, art et technique, communauté culturelle et société économique, individuation créatrice et individualisme prédateur, privilégiant ceux-ci au détriment de ceux-là dans un processus d'inversion dévastateur, littéralement "infernal".

C’est la dynamique évolutionnaire qui assure la cohérence entre les divers éléments d’une même totalité et qui permet à celle-ci de se développer à travers des stades de complexité croissante de plus en plus intégrés. La connaissance et la participation à cette dynamique évolutionnaire est au cœur de d'une approche intégrale qui émerge et se diffuse au moment  même où la spirale infernale d'une dynamique régressive menace notre civilisation d’effondrement. Car c’est la participation intime et créatrice à cette dynamique évolutionnaire qui permet de retrouver la poésie évoquée par Artaud : un état d’esprit qui révèle intuitivement l’unité organique entre la conscience et son milieu d’évolution.

Dans une perspective intégrale où conscience, culture et société représentent trois éléments interdépendants d’un même système en évolution, le saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain doit donc passer par une transformation sociale radicale qui implique le dépassement du capitalisme à travers de nouvelles formes de socialisation et de représentation, de sensibilité et de conscience. Ce sont ces nouvelles formes (post-capitalistes, écosophiques ou cosmodernes, chacun choisira sa terminologie) que les tenants d’une approche intégrale cherchent à observer, à reconnaître et à identifier à travers une cartographie de plus en plus précise et détaillée du développement humain.  Au-delà de cette approche théorique ce sont ces nouvelles formes qu'ils cherchent à créer et à expérimenter dans le milieu où s'effectue leur évolution singulière. 

La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme (suite et fin) 

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. On pourra lire la première partie de cet entretien dans le précédent billet du Journal Intégral : Une régression anthropologique (1).


R.G : Comme vous l’avez évoqué, le "parti du désordre" est devenu celui du capitalisme, notamment par la glorification de la flexibilité et du changement permanent. Ce que l’on appelle communément les "réformes", qui ont commencé par la sphère économique, notamment le marché du travail, tentent aujourd’hui de s’élargir au reste de la société. Sont-elles dès lors un symptôme de cette volonté de rendre le sujet plus narcissique ? 

A.J : Oui, ce qui est demandé aujourd’hui avant tout, c’est la flexibilité. Il faut être prêt à changer de travail, de partenaires, de sexe même. Tout ce qui est fixe est considéré comme mauvais. Cela ne signifie pas que tout le monde est aussi flexible, mais c’est une pression sociale constante. 

Vous soulignez combien cette pression du capitalisme actuel aggrave la crise narcissique du sujet, provoquant des désastres psychiques allant jusqu’aux meurtres de masse. Comment s’exerce cette pression ? 

L’abstraction dominante a besoin de quelque chose de substantiel sur lequel se greffer pour devenir réelle. Au début du processus capitaliste, cette forme d’organisation ne concernait que certains secteurs de la société et certains pays. Balzac décrit dans Les Illusions perdues un monde parisien devenu narcissique par l’irruption du capitalisme. Mais ces valeurs, devenues dominantes aujourd’hui, étaient alors marginales. Les suivre était aussi le fruit d’un choix, d’une décision mûrie. Il était possible de demeurer à la marge et de les rejeter.

Ces valeurs d’autonomie, de flexibilité, d’esprit d’initiative, qui étaient jadis nécessaires pour devenir ministres, sont désormais nécessaires pour obtenir n’importe quel emploi. C’est un des aspects les plus méprisables de la société moderne. Le choix n’est plus possible. Or cette exigence pèse sur les individus. D'autant qu'on leur fait croire que le cours de leur vie ne dépend que d'eux, qu'ils sont les artisans de leur propre destin. Or l'individu contemporain n'a réellement de contrôle sur rien. C'est une source supplémentaire de culpabilité. Désormais on n'a plus l'excuse d'être une femme, un provincial, un prolétaire. Si l'on ne réussit pas, c'est notre propre faute. Les individus deviennent alors surchargés d'attente souvent irréalistes envers eux-mêmes. Et ceci crée des souffrances réelles.

Dans les sociétés plus traditionnelles et jusque dans la société fordiste, l’individu pouvait se révolter contre un ordre extérieur exploiteur. L’ouvrier pouvait croiser les bras pour défier le contremaître, le domestique pouvait voler son employeur… Aujourd’hui, on ne peut plus se révolter envers un ordre extérieur, mais seulement envers soi-même, envers sa propre jouissance. Et on finit désormais par se haïr soi-même. Le surmoi intérieur est plus punitif que le surmoi extérieur. Il ne nous aura donc pas été très utile de se débarrasser du complexe d’Œdipe, car nous sommes désormais livrés à un surmoi encore plus implacable et difficile à nommer et à combattre. 

Dans cette lutte avec soi-même, la technologie n’est pas, selon vous, et c’est encore une différence importante avec les marxistes traditionnels, un moyen de libération. 

Le narcissisme a partie liée avec la technologie. C’est le vecteur de l’illusion de la toute-puissance. Elle aide l’individu à demeurer dans une forme constante d’adolescence qui est, du reste, une notion relativement moderne. Comme le résumait parfaitement Yves Saint-Laurent, notre époque est la première où les mères veulent ressembler à leurs filles et non l’inverse. Pour la première fois dans l’Histoire, grandir n’est pas perçu comme un avantage. On assiste à un refus de l’âge et donc de la maturation. La flexibilité abolit la maturation de la personnalité. 

À la fin de votre livre, vous proposez l’abolition du capitalisme comme seule issue. Mais comment réaliser cette abolition alors même que le sujet narcissique apparaît comme le principal gardien de cet ordre capitaliste destructeur ? 

Comme je l’ai précisé, la question est moins celle d’un individu pleinement narcissique que celle d’un "taux" global de narcissisme qui peut changer. Il est possible de le reconnaître et le combattre, en s’observant soi-même avec une certaine distance. La société est pleine de tentatives de récupérer des formes d’entraide. Beaucoup de personnes ne sont pas prêtes à vivre comme les requins de la finance présentés par les films américains. Toute forme de conscience n’a pas disparu. 

La logique abstraite se heurte toujours au vivant et au sensible. Cette lutte se retrouve précisément dans les souffrances de l’individu. Cette image développée par les libéraux, d’un individu heureux parce qu’il ne fait que maximiser son profit personnel, ce qui ne correspond évidemment à rien. La dictature économique est tellement contraire à nos besoins et nos envies que nous sommes en conflit permanent avec elle. 


Les personnes ne suivent pas une logique unique dans les différents aspects de leur vie. On peut avoir une carrière personnelle et s’inquiéter en même temps de la construction d’une déchetterie près de chez soi, on peut aussi subir des fractures dans sa vie, prendre conscience de certains faits… On constate par exemple une conscience croissante envers les pesticides. Je ne suis donc pas forcément pessimiste.

En revanche, vous n’attendez rien des formes de lutte mises en place par le marxisme traditionnel. 

Je ne pense pas qu’il puisse y avoir une ligne de combat avec un groupe social sur lequel miser pour sortir du capitalisme, comme on pouvait le croire jadis, notamment concernant le prolétariat. Les migrants arrivant en Europe rêvent souvent de devenir des bourgeois européens. Votre place dans la société ne détermine pas votre réaction à la société actuelle, selon moi, parce que les catastrophes écologiques qui sont la conséquence de l’essence du capitalisme touchent tout le monde. 

Le marxisme traditionnel focalise son attention sur la distribution de l’argent et de la valeur, sans en remettre en question l’existence de ces données. Historiquement, cette critique s’est concentrée sur la sphère financière. C’est ce que reprennent aujourd’hui les populistes. Évidemment, je trouve le monde financier peu sympathique, mais la financiarisation de l’économie n’est qu’une conséquence de la crise du capitalisme, pas sa cause. Il est illusoire de penser qu’il existe une clique de requins de la finance qui collaborent avec les politiques et que l’éliminer réglerait tous les problèmes. 

En revanche, il existe une dictature de l’économie sur la société, et c’est pour moi le concept central. Cette dictature n’est pas toujours aisée à identifier. C’est parfois assez aisé, lorsque l’on veut construire une mine d’or sur un site protégé, par exemple, ou dans le cas du projet d’aéroport Notre-Dame-des-Landes. Mais c’est parfois plus difficile, comme lorsque l’on invente des gadgets inutiles pour occuper l’esprit des enfants. 

Mon point de vue est d’avoir une méfiance systématique face à l’économie. Par exemple, il existe actuellement une polémique autour du compteur Linky, certains mettent en garde contre des risques potentiels, mais contestés. J’aurais tendance, pour ma part, à penser que si une compagnie veut les installer, c’est forcément pour de mauvaises raisons. Il n’y a pas de présomption d’innocence pour ceux qui gèrent le processus économique et technique. Et s’il arrivait que de bonnes décisions soient prises, comme par exemple l’interdiction d’un pesticide, ce sera toujours à leur corps défendant et souvent trop tard.

Dans ce cadre, doit-on à nouveau se poser la question, comme jadis Rosa Luxemburg : réforme ou révolution? 


La question me semble dépassée. Aujourd’hui, une révolution sous la forme d’une "prise du palais d’Hiver" semble impossible et le réformisme a toujours renforcé le pouvoir existant. Les vraies réformes, aujourd’hui, seraient en fait déjà une révolution. Car le système capitaliste est incapable de se réformer. Si l’on regarde les engagements pris sur le climat ou la biodiversité des années 1990, déjà insuffisants, ils n’ont pas été respectés. Et c’est la même chose dans le domaine économique : après la crise de 2008, on a pris des mesures cosmétiques contre les excès de la finance, et on les a encore réduits. 

Dans une logique de concurrence, tous les acteurs se méfient les uns des autres. Si l’on parvenait à se mettre d’accord entre acteurs du capitalisme, on ne serait déjà plus dans du capitalisme. Ce qui définit le capitalisme, c’est précisément la concurrence entre acteurs anonymes que rien ne relie entre eux. Ce qui est donc le plus raisonnable, c’est bien d’abolir le capitalisme. 

Pour vous, le capitalisme court, de toute façon, à sa perte… 

Le marxisme traditionnel a pensé que, si l’insatisfaction matérielle du prolétariat ne conduisait pas ce dernier à renverser le capitalisme, ce dernier perdurerait. Ce que j’avance, c’est le contraire : cette contradiction que le capitalisme porte initialement en son sein, cet épuisement de la source de la valeur avec le remplacement du travail par la technologie au cours des dernières années, a pris une telle ampleur que le capitalisme ne survit que par des béquilles comme la financiarisation. Le système est face à ses limites internes, à laquelle s’ajoutent des limites externes comme la crise écologique. Il scie la branche sur laquelle il est assis. 

Le capitalisme se saborde lui-même. Il n’a résolu aucun de ses problèmes fondamentaux. Le capitalisme est en train de s’épuiser et cela pousse à la création d’alternatives. Car une société fondée sur la valeur est une société invivable sur le plan humain. Il existe mille champs de bataille contre cette logique économique de la valorisation toujours plus envahissante et qui touche maintenant des domaines comme le service aux personnes âgées ou aux enfants. Progressivement, il faudra soustraire toujours plus de terrain au marché et à l’État. Je pense que l’on n’arrivera à rien cependant par la politique, par des lois ou par des parlements. 

Ressources

La seul option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Entretien d'Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart

Dans la rubrique Ressources de nos trois derniers billets consacrés à la critique de la valeur, nous avons proposé nombre de liens utiles à ceux qui aimerait mieux connaître les idées et les analyses proposées par ce courant de pensée.

Capitalisme et autophagie : face à l'abîme. Recension du livre d'Anselm Jappe par Renaud Garcia sur le site de la revue CQFD

Le sens des limites. Contre l'abstraction capitaliste.  Livre de Renaud Garcia. Ed. L'échappée

Dans Le Journal Intégral :

Le Fétichisme de la marchandise - La Critique de la valeur - Une régression anthropologique (1)

Pour mieux comprendre la démarche d’un Synthèse évolutionnaire entre vision intégrale et critique radicale : Vers une Synthèse évolutionnaire

Voir les textes sélectionnés dans les libellés : Critique de la Valeur - Sortir de l'économie - Synthèse évolutionnaire 

jeudi 26 juillet 2018

Une Régression Anthropologique (1)


La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme. Anselm Jappe 

Dans la poursuite de notre réflexion concernant une Synthèse évolutionnaire associant vision intégrale et critique radicale, nous avons consacré à la “critique de la valeur” nos deux derniers billets intitulés Le Fétichisme de la Marchandise et Critique de la Valeur. Mieux vaut les avoir lu pour situer le contexte culturel et intellectuel dans lequel s’inscrit la réflexion d’Anselm Jappe dans son nouvel ouvrage La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction. 

Dans l’espace francophone, Anselm Jappe est le principal représentant de la critique de la valeur, ce mouvement de pensée qui, dans la continuité de la critique de l’économie politique opérée par Marx, déconstruit les principales catégories du capitalisme. Suite à cette déconstruction, il apparaît que dans le système capitaliste toute vie sensible et toute relation sociale sont subordonnées aux diktats d'une valorisation abstraite transformant la qualité de la vie, sensible et concrète, en une quantité monétaire dans la perspective de cette survie qui est la vie réduite à l'économie. 

Dans La société autophage, Anselm Jappe élargit la critique de la valeur à la sphère des structures psychiques en analysant la subjectivité produite par le fétichisme de la marchandise. C’est ainsi qu’il analyse le paradigme "fétichiste-narcissique" fondé sur la relation organique qui se noue entre fétichisme marchand et subjectivité narcissique. Une relation ainsi décrite par Romaric Godin : « L’indifférence et la cruauté du capitalisme, obsédé par la valeur quantitative plutôt que par le monde réel, se retrouvent en miroir dans l’indifférence et la cruauté du narcissique pour autrui. In fine, l’individu, soumis à cette pulsion de mort du capitalisme, finit par entrer dans un processus de ressentiment et d’autodestruction. »

Fétichisme et narcissisme apparaissent dès lors comme les deux faces, à la fois complémentaires et interdépendantes, d'une valeur marchande dont l’hégémonie détermine à la fois une régression anthropologique et une crise de civilisation. Analyser le paradigme “fétichiste-narcissique” c’est mettre à jour une dynamique destructrice et auto-destructrice qui concerne aussi bien les individus que la société. Anselm Jappe illustre cette pulsion de mort du capitalisme avec le mythe grec d'Érysichthon, ce roi qui s'auto-dévora car rien ne pouvait assouvir sa faim. 

La compréhension de cette dynamique régressive nous paraît fondamentale, pour lui résister, la maîtriser et la transformer en participant à une dynamique évolutionnaire dont l'étude et la connaissance sont au coeur d'une approche intégrale. C'est pourquoi nous proposons, à travers deux billets estivaux, le texte d’un entretien donné par Anselm Jappe à Romaric Godin pour Médiapart où l’auteur évoque les principaux thèmes développés dans son ouvrage. La suite et fin de cet entretien sera diffusé d'ici une quinzaine de jours dans Le Journal Intégral. 

Un Sujet Capital


Penser la subjectivité capitaliste c’est renoncer à l'idée, forgée par la Raison moderne, que le " sujet " est un individu libre et autonome. Fruit de l'intériorisation des contraintes créées par le capitalisme, le "sujet" de la société marchande est devenu aujourd'hui un enfant perdu né de l’union entre le fétichisme de la marchandise et le désenchantement narcissique. Pour analyser le type de subjectivité produite par le capitalisme, Anselm Jappe se réfère notamment aux diverses interprétations du narcissisme véhiculées tant par la tradition psychanalytique que par les auteurs freudo-marxistes comme Erich Fromm, Herbert Marcuse ou Christopher Lash. 

Le sujet fétichiste-narcissique ne tolère plus aucune frustration et conçoit le monde comme un moyen sans fin voué à l'illimitation et la démesure. Cette perte de sens et cette négation des limites débouchent sur ce qu'Anselm Jappe appelle la " pulsion de mort du capitalisme " : un déchaînement de violences extrêmes, de tueries de masse et de meurtres " gratuits " qui précipite le monde vers sa chute. Dans ce contexte, les tenants de l'émancipation sociale doivent dépasser la simple indignation contre les tares du présent – qui est souvent le masque d'une nostalgie pour des stades antérieurs du capitalisme – et prendre acte d'une véritable " mutation anthropologique " ayant tous les aspects d'une dynamique régressive.

L’abstraction de la valeur (au cœur du fétichisme marchand) et l’absence au monde (au cœur du narcissisme) représentent les deux modalités, objectives et subjectives, d’une même régression anthropologique qui hante nos sociétés et conduit à une véritable crise de civilisation. L’analyse de cette dynamique régressive aboutit à une conclusion radicale qui est en fait la seule raisonnable dans le contexte actuel : l'abolition du capitalisme et son dépassement n'est ni un programme maximaliste, ni une utopie mais une absolue nécessité qui apparaît dès lors comme la seule forme de "réalisme". Ce qui est totalement irrationnel c’est de penser que ce processus de décivilisation peut continuer sans détruire progressivement tous les liens qui unissent l’être humain à son milieu naturel, social et culturel jusqu'à l'effondrement final !...

La perspective de cet effondrement devient si crédible qu'une nouvelle science vient de naître pour l'étudier : la collapsologie. Pablo Servigne et Raphaël Stevens sont les auteurs d'un ouvrage salué unanimement pas la critique : "Comment tout peut s'effondrer". Pour eux, la collapsologie est "l'exercice transdisciplinaire d'étude de l'effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s'appuyant sur les modes cognitifs que sont la raison et l'intuition et sur des travaux scientifiques reconnus." Selon ces deux auteurs : " Aujourd'hui l'utopie a changé de camp : est utopiste celui qui croit que tout peut continuer comme avant. L'effondrement est l'horizon de notre génération, c'est le début de son avenir. Qu'y aura-t'il après ? Tout cela reste à penser, à imaginer, et à vivre..."


Pulsion de mort et dynamique évolutionnaire

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société représentent, à chaque stade du développement humain, trois éléments interdépendants et complémentaires d’un même système en évolution. Dans un telle perspective, on ne peut penser le développement de la conscience (subjectivité) et de la culture (intersubjectivité) sans imaginer la transformation des structures objectives qui sont celles de l'organisation sociale (politique, économie, technologie).

Élevés dans le contexte d'une culture libérale qui réduit la société à des rapports interindividuels et la politique à l'économie, les intégralistes américains conçoivent l'économie de marché comme une forme naturelle et transhistorique des interactions humaines alors même qu'elle n'est qu'une forme historique - spécifique au capitalisme - définie par ces catégories fondamentales que sont la valeur, la marchandise, le travail et l'argent. Une critique radicale permet de déconstruire ces catégories pour se libérer de l'économisme dominant et envisager des modes de socialisation qui ne soient pas médiatisées par celles-ci.

Les intégralistes américains doivent donc remettre en question l'imaginaire capitaliste qui sous-tend leur réflexion de manière implicite. Cette remise en question passe, entre autre, par une critique sociale qui met à jour le paradigme "fétichiste-narcissique" propre au capitalisme contemporain ainsi que la régression anthropologique qui en est la conséquence. La nécessité d'une transformation radicale de la société devient une évidence dès lors que la pulsion de mort véhiculée par le capitalisme apparaît comme un obstacle fondamental au développement humain et à l'expression de la dynamique évolutionnaire au cœur de ce développement.

Le passage de l'humanité à un nouveau stade de son évolution, dans le champ de la conscience comme dans celui de la culture, doit être synchrone avec cette transformation radicale de la société qui implique l'abolition du capitalisme et son dépassement. Si les tenants de la critique de la valeur ne proposent pas de perspectives théoriques ou concrètes quant à ce dépassement, certains tenants d'une vision intégrale observent celui-ci dans l'émergence et le développement de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et de socialisation. Ces formes novatrices seraient la manifestation d'une dynamique évolutionnaire permettant un véritable saut évolutif de l'économie à l'écosophie. Contrairement à l'abstraction économique qui nie la sensibilité et la vie concrète, l'écosophie est cette sagesse relationnelle fondée sur l'intégration de la vie/esprit à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui lui permet de se développer.

Nous espérons que cet entretien avec Anselm Jappe vous donnera l'envie de vous plonger dans la lecture de La Société Autophage pour nourrir votre réflexion et participer au débat d'idées passionnant ouvert par la perspective radicale de l'auteur. 

"La seule option raisonnable est l'abolition du capitalisme"

Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. 


Le livre que vous publiez ces jours-ci, La Société autophage, explore en détail le devenir du sujet dans la société capitaliste. Le concevez-vous comme la poursuite des Aventures de la marchandise, qui exposait au public français la théorie critique de la valeur ? 

C’est d'abord une continuation, mais plus personnelle. L’ouvrage Les Aventures de la marchandise s’appuyait principalement sur les grands théoriciens de la critique de la valeur, notamment ceux qui écrivaient dans la revue allemande Krisis. Depuis, une partie de ces derniers, notamment Robert Kurz, ont fait évoluer cette théorie vers une théorie de la critique du sujet qui inclut une critique des Lumières. J’ai développé parallèlement mes propres idées, en m’intéressant également à l’apport de la psychanalyse. En cela, j’ai été particulièrement marqué par la lecture de Christopher Lasch et de ses ouvrages La Culture du narcissisme et Le Moi assiégé, mais j’ai également repris les ouvrages de Herbert Marcuse et Erich Fromm

À cela se sont ajoutées plusieurs autres lectures importantes pour la genèse de ce livre, celle du sociologue Luc Boltanski ou encore de Dany-Robert Dufour, avec qui je ne suis globalement pas d’accord, mais dont la lecture m’a paru suffisamment stimulante pour me donner l’envie de lui répondre. C’est ce parcours, qui a duré dix ans, qui m’a permis de construire La Société autophage. 

La théorie critique de la valeur souligne l’abstraction que le capitalisme par nature impose au monde. Est-ce là le point de départ de votre démonstration ? 

Ce qu’il est important de comprendre, c’est que la théorie critique de la valeur n’est pas une théorie purement économique. Elle s’inscrit dans la continuité de la pensée de Karl Marx, qui entreprend une critique de l’économie politique et non pas l'élaboration d’une théorie économique particulière. Marchandise, travail abstrait, valeur et argent ne sont pas, chez Marx, des catégories purement économiques, mais des catégories sociales qui forment toutes les façons d’agir et de penser dans la société. Ce n’est pas toujours explicite chez Marx, mais c’est ce que l’on peut tirer de ses écrits. C’est pourquoi je fais de la valeur un "fait social total", au sens où l’entend Marcel Mauss. 

Ces catégories sont, comme le dirait Emmanuel Kant, des formes a priori, des formes vides de sens qui sont comme des moules où tout doit rentrer. Ainsi, dans la société capitaliste, tout prend la forme d’une pure quantité d’argent et, au-delà même, d’une pure quantité en général. Cela va donc bien au-delà du seul fait économique. Ces catégories ne sont cependant pas des faits anthropologiques qui existeraient partout et toujours. Ce sont des formes qui progressivement s’imposent aux autres domaines de la vie, notamment aux relations sociales. On le voit avec l’émergence du "moi quantifié" dans le cadre de la mesure, par exemple, des prestations sportives. La quantification monétaire est une des formes les plus visibles de la société capitaliste, mais ce n’est pas la seule. 

La première partie de votre livre décrit l’histoire du sujet confronté à cette abstraction imposée par le capitalisme.

Oui, mais il est important de bien saisir la nature de cette abstraction. L’abstraction en tant que telle est un phénomène mental qui est évidemment une aide pour saisir le réel. On ne peut pas toujours parler d’un arbre particulier et l’on a donc recours à un concept général d’arbre. Mais il s’agit, ici, d’autre chose. Il s’agit d’une abstraction, la valeur, qui peut prendre n’importe quelle forme réelle par la quantification. Toute réalité peut être ramenée à une quantité de valeur. Elle devient alors une "abstraction réelle", concept qui n’est pas explicitement présent chez Marx, mais qui a été développé au XXe siècle. Et cela a des impacts très concrets. Un jouet ou une bombe ne deviennent ainsi plus que des quantités de la valeur abstraite et la décision de stopper ou de poursuivre leur production dépend de la quantité de survaleur, de plus-value, que ces objets contiennent. 

Nous ne sommes donc plus ici dans la vision marxiste classique d’une dialectique entre base et superstructure, où l’économie s’imposerait et où le reste s’adapterait à elle. Ici, il s’agit d’une forme générale abstraite, la valeur, qui s’exprime à tous les niveaux. J’aime ainsi à citer le linguiste allemand Eske Bockelmann qui souligne qu’au XVIIe siècle la musique est passée d’une mesure qualitative à une mesure quantitative. Et cette abstraction s’exprime, au même moment, dans la nouvelle physique de Galilée ou dans la nouvelle épistémologie de Descartes

C’est ici que prend forme l’un des éléments clés de votre pensée, la notion de fétichisme. Fondée par l'homme, la valeur dicte sa loi à l'homme. Un concept qui, selon vous, permet de saisir la nature du capitalisme au-delà des critiques habituelles.

Dans le concept marxien de fétichisme, qui découle de ce que l’on vient de dire, ce qui porte la valeur n’a aucune importance. Un jouet ou une bombe ne sont que des formes passagères d’une autre forme de réalité invisible, la quantité de travail abstrait, c’est-à-dire la valeur. Une fois cela compris, on peut aller au-delà de la simple vision moralisatrice de la société capitaliste. Le producteur de bombes produit des bombes non parce qu’il est insensible moralement, mais parce qu’il est soumis à cette logique fétichiste. L’immoralité peut s’y ajouter, mais ce n’est pas le moteur. Et, du reste, dans la société capitaliste, ce fétichisme touche aussi les ouvriers. Ceux qui fabriquent les bombes ne veulent pas perdre leur emploi. Tous participent à cette réalité, parce que tous sont soumis au fétichisme de la marchandise et de la valeur. 

Il ne faut cependant pas se limiter à une vision trop systémique de la réalité. Il existe aussi un niveau de réalité fait d’idéologies et de mentalités, où les acteurs veulent tirer des avantages réels de la situation et qui est nécessaire au bon fonctionnement du capitalisme. Les individus ne sont pas des marionnettes. Pour s’imposer, le capitalisme doit en passer par des systèmes de motivation et de gratification. C’est la carotte agitée devant l’âne. Seulement, ces motivations sont secondaires, elles peuvent toujours être remplacées par d’autres. Ce qui est essentiel pour le système, c’est l’existence d’une structure psychique spécifique. Et c’est ici que se joue la question du narcissisme du sujet. 

Narcissisme et valeur 


L’école freudo-marxiste avait tenté d’identifier et de combattre cette structure psychique, mais vous affirmez que leurs analyses ne sont plus pertinentes aujourd’hui. 

La première génération de marxistes, celle de la IIe Internationale (1889-1914), développait un paradigme économiciste. Toutes les personnes étaient censées agir selon leurs seuls intérêts économiques. Mais cette vision n’est pas parvenue à expliquer pourquoi des millions d’ouvriers se sont fait massacrer avec enthousiasme durant la Première Guerre mondiale, ni pourquoi ils se sont ensuite tournés vers les mouvements fascistes et autoritaires. 

C’est alors que des marxistes comme Wilhelm Reich ou Erich Fromm ont mis en avant l’importance de structures psychiques à l’intérieur du capitalisme en utilisant la théorie de Freud, jusqu’ici rejetée par la gauche comme "bourgeoise". Ce freudo-marxisme a expliqué comment les structures autoritaires pouvaient se reproduire par le complexe d’Œdipe. Chez Freud, ce complexe est perçu comme une garantie de civilisation, mais les freudo-marxistes en ont fait un facteur de domination des structures familiales. Dans les années 1950 et 1960, des penseurs comme Herbert Marcuse ont encore développé cette idée que la libération ne passait pas seulement par la politique, mais aussi par la libération des contraintes familiales et sexuelles. Cette pensée a eu beaucoup de succès et a conduit à des changements de mœurs durables. 

La question que je me pose dans mon livre est de savoir si ce changement a, au bout du compte, représenté un progrès. Sans partager les visions d’auteurs comme Lasch ou Dufour, qui peuvent entraîner des conséquences réactionnaires, on doit prendre leur diagnostic critique au sérieux. Car si d’un côté, cette évolution vers la liberté individuelle est évidemment positive, le diable, sorti par la porte, est rentré par la fenêtre. Il faut constater que l’individu issu de cette évolution est fondamentalement encore plus faible, justement à cause de la faiblesse de son surmoi. Il est la proie des pulsions de la consommation de marchandises. Et de fait, on a assisté à un renversement majeur. Le "parti du désordre", jadis celui des révolutionnaires, est devenu celui du système capitaliste. 

Ce sujet "idéal" pour la marchandise correspond à une nouvelle phase de l’histoire capitaliste, celle de l’émergence du néolibéralisme. Pourtant, dans ce livre comme dans les précédents, vous mettez en garde contre une critique du capitalisme qui serait réduite à sa seule forme néolibérale. 

La forme néolibérale représente effectivement la forme la plus récente et l’une de plus hideuses du capitalisme. Mais elle ne constitue pas quelque chose de fondamentalement différent de la phase précédente, celle des Trente Glorieuses et du capitalisme des monopoles. Pourtant, aujourd’hui, dans la sphère politique, les critiques du capitalisme le plus répandues ne sont que des critiques du capitalisme néolibéral et lorsqu’on leur demande ce qu’ils entendent par une société non capitaliste, ils avancent souvent une vision idéalisée des Trente Glorieuses. Pour ma part, je ne suis pas nostalgique de cette société qui a généralisé la chaîne de montage, une des pires abjections de l’histoire humaine, et où la marchandisation de la nature faisait l’objet d’un large consensus. Je ne crois pas qu’il faille idéaliser le fait que le droit à l’esclavage était un peu mieux réparti qu’aujourd’hui, comme le fait par exemple un Bourdieu. 

Et vous soulignez d’ailleurs que cette critique réduite du néolibéralisme peut conduire à une nostalgie d’une certaine forme d’autoritarisme. 

Je suis très sceptique quant à l’idée développée par Dany-Robert Dufour selon laquelle le néolibéralisme serait une "rupture civilisationnelle". Il me paraît difficile d’opposer comme le font lui et ses disciples un sujet fondamentalement faible actuel à un sujet supposé fort qui aurait existé jusque dans les années 1970. Certains pourraient avoir une nostalgie de ce supposé sujet fort, paternaliste. Pour moi, le sujet néolibéral est bien davantage une nouvelle étape d’un processus d’affaiblissement qui a commencé bien auparavant. On ne peut pas jouer les misères d’hier contre les misères d’aujourd’hui. La "rupture civilisationnelle" se situe bien avant le néolibéralisme. 

Une indifférence au monde

Extrait du Clip de PNL : A l'Ammoniaque

Dans ce cas, cependant, pourquoi le sujet néolibéral, comme vous le montrez, est-il sujet au narcissisme alors que le sujet de "l’ancienne forme de capitalisme" était plutôt soumis à une névrose classique, comme l’avaient identifié les freudo-marxistes ? N’y a-t-il pas eu là une forme de "rupture" ? 

Ce que j’essaie de montrer, c’est que le capitalisme naît effectivement entre la fin du Moyen Âge et le XVIIe siècle. Et il naît avec cette tendance narcissique qui fait partie de sa structure de base, parce qu’il y a dans la valeur une forme de reniement du monde. C’est pourquoi on peut déjà remarquer dans le cogito de Descartes cette forte tendance narcissique. Mais je pense que le capitalisme était alors présent en tant que puissance au sens aristotélicien et qu’il a coexisté avec des formes sociales plus anciennes contre lesquelles il a longtemps lutté, comme le féodalisme ou le paternalisme. Cela a pris des siècles pour vaincre les scories des autres époques et, pour reprendre un terme hégélien, coïncider avec son propre concept.  

Avec les crises des années 1970, le capitalisme a donc atteint cette forme plus proche de son concept. Et ce concept est précisément celui d’une indifférence au monde, particulièrement dangereuse pour l’humanité et la planète. 

Marx souligne que la valeur est le produit du travail abstrait. Pour lui, toute activité productive dans le capitalisme a, en effet, deux faces. La première, c’est qu’elle produit quelque chose de concret qui vient satisfaire des besoins. La seconde, c’est que toute activité nécessite une dépense d’énergie qui peut se mesurer en temps. C’est là la source de la valeur et, en ceci, toute activité se vaut, il n’y a pas de différence qualitative, mais uniquement des différences de quantité de temps dépensé, donc de travail abstrait. 

Or le capitaliste ne s’intéresse qu’à la survaleur, autrement dit à la valeur supérieure à celle investie au début. Il ne s’intéresse donc qu’à la quantité de valeur créée par chaque activité. Et face à la valeur, il existe une égalisation du monde. Toute chose se vaut et n’est que la portion plus ou moins grande de la même substance. Tous les objets et les services n’ont à justifier leur existence, non pas par la satisfaction d’un besoin ou d’un désir humain, mais par la quantité suffisante de survaleur qu’ils représentent. 

Avant même la lutte des classes, l’injustice ou les inégalités, on trouve ce que j’appelle - pour reprendre le mot de Joseph Conrad -  "le cœur des ténèbres" du capitalisme : cette indifférence totale pour le contenu et pour ce qui est le propre de l’être humain. C’est une différence fondamentale avec les sociétés précapitalistes qui, quelles qu’aient été leurs aspects déplaisants, n’avaient pas ce dynamisme aveugle qui consiste en une accumulation sans finalité de quelque chose qui n’a pas de contenu propre. 

Cet aveuglement est précisément celui du sujet narcissique, qui est le sujet propre du capitalisme. 

Selon la lecture de Freud que fait Christopher Lasch, le narcissisme se forme durant la petite enfance, avant le complexe d’Œdipe. L’enfant veut alors éviter la séparation avec le monde extérieur et ne veut pas reconnaître que l’on dépend toujours de quelque chose de plus fort que nous. Il compense son impuissance réelle par une toute-puissance imaginaire et magique qui passe par un désir de fusion avec le monde extérieur. Le narcissisme tel qu’on l’entend communément n’est donc qu’une forme du narcissisme freudien. Mais en réalité, tout le monde a une composante narcissique et ce que j’expose, c’est que la forme actuelle de capitalisme conduit moins à une extension du nombre de narcissistes qu’à une forte augmentation du « taux de narcissisme » dans la population entière. 

Le narcissique n’a pas intériorisé l’existence du monde extérieur, il passe à côté, il ne le connaît pas. Il ne connaît que son moi, comme pure fonction d’existence, et c’est pourquoi j’ai considéré que le cogito de Descartes était déjà si extraordinairement similaire au narcissisme. Le monde extérieur n’est donc qu’une extension de son propre moi, qu’il peut manipuler à son gré et disposer selon ses propres fantaisies.

Le narcissique ne peut établir de vrais rapports d’amitié ou d’amour parce que, pour lui, tous les autres sont interchangeables. Et c’est ici que l’on rejoint la notion de valeur chez Marx. Car de même que pour la valeur, tous les objets et les personnes sont interchangeables et ne sont que des incarnations temporaires d’une « substance » unique, quoique imaginaire, le monde réel n’est pour le narcissique qu’une vague hypothèse où rien n’a d’autonomie propre.

Le narcissique peut s’adapter à toutes les circonstances, à tous les emplois, à toutes les personnes… On comprend que l’individu fordiste des années d’après-guerre, avec ses valeurs, sa morale, son épargne, était devenu dysfonctionnel avec l’élargissement de la sphère marchande.

...A suivre dans le prochain billet du Journal Intégral

Ressources 

"La seule option raisonnable est l’abolition du capitalisme" Entretien d’Anselm Jappe avec Romaric Godin. Site Médiapart 

La société autophage  Capitalisme, démesure et autodestruction. Anselme Jappe éd. La Découverte

Les Aventures de la marchandise  Anselm Jappe  éd. La Découverte

Dans la rubrique Ressources de nos deux derniers billets nous avons proposé de nombreux liens concernant aussi bien les travaux d'Anselm Jappe que ceux de la Critique de la valeur. Les lecteurs qui désirent développer leur connaissance de ce courant d’idées peuvent s’y référer : Le fétichisme de la valeur et Critique de la valeur

Bibliographie et netographie francophones sur la critique de la valeur  Site Critique de la valeur.

Le capitalisme narcissique d’Anselm Jappe  France Culture Émission la Grande Table 33'

Dans Le Journal Intégral

Ecosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophie - Vers une Synthèse évolutionnaire - Effondrement et Refondation : une série de sept billets

A lire plus particulièrement les textes sélectionnés dans les libellés Critique de la Valeur et Sortir de l'économie.

Vidéos You Tube avec Anselm Jappe

Entretien d’Anselm Jappe avec Judith Bernard au sujet de La Société autophage provenant de la chaîne Hors-Série (1h06) 

Autodestruction et démesure du capitalisme Un entretien avec Anselm Jappe au sujet de La Société Autophage sur la chaîne Xerfi Canal (8'49") 

Anselm Jappe, Une analyse pertinente de la crise (2013). Chaîne de Serge Tostain (1h05) 

Qu’est-ce que le capitalisme selon Marx ? Une conférence d’Anselm Jappe. Chaîne du Groupe vaudois de philosophie. (1h12)

Philosophie et libération  (2012) Conférence d'Anselm Jappe. Chaîne Penser l'émancipation