vendredi 30 octobre 2015

Décroissance ou Barbarie


Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. Kenneth Boulding 

Dans notre précédent billet intitulé Le Syndrome de Copenhague nous évoquions la formidable hypocrisie qui préside à l’organisation de la conférence internationale sur le climat (COP 21) qui aura lieu à Paris en Décembre : on cherche à limiter le changement climatique sans remettre en question le modèle de pensée ainsi que le mode de vie et l’organisation socio-économique qui en sont à l’origine ! 

Partisan de cet oxymore qu’est le développement durable, les organisateurs de cette farce planétaire sponsorisée par les multinationales « amies du climat » marchent sur la tête : ils vident l'écologie de son caractère subversif en la considérant comme une nouvelle source de croissance alors même que la course folle à la croissance est incontestablement à l’origine du pillage des ressources de la planète. Résultat : en 23 ans de négociations, les émissions de CO2 ont augmenté de 63%. Il faut être fou (ou économiste) pour vouloir aboutir à un résultat différent en faisant toujours la même chose !...

Une telle entreprise d’enfumage est contestée par un nombre de plus en plus important d’individus et de groupes qui, face à un danger vital, veulent changer le système avant que le climat ne change de manière irréversible les conditions de vie sur la planète. Changer le système cela signifie à la fois convertir un mode de pensée technocratique en vision intégrale (à la fois systémique et dynamique) et transformer une société de marché, obsédée par la croissance, en une société "d'abondance frugale" fondée sur la convivialité.

Il n'y a pas de développement durable 

Pour promouvoir ce changement en résistant à la manipulation des consciences, le journal La Décroissance organise le 14 Novembre à Venissieux, dans la banlieue de Lyon, un Contre-sommet mondial sur la décroissance avec la présence de nombreux intervenants comme Serge Latouche, Anselm Jappe, Dany Robert-Dufour, Aurélien Bernier, Agnès Sinaï, Cédric Biagini, François Jarrige, Denis Bayon, Yannis Youloundas etc... Que du beau monde !...

Journaliste à la Décroissance et directeur de la maison d'édition Le pas de côté, Pierre Thiesset évoque ce contre-sommet dans un entretien à Limite, "revue d'écologie intégrale" qui vient de paraître et dont nous reparlerons : " Lors de ce contre-sommet, les intervenants rappelleront donc le clivage fondamental qui oppose les partisans de la décroissance aux partisans de la croissance verte. Les premiers revendiquent la sortie du capitalisme; les seconds, qui seront partout lors de la COP21 considèrent le réchauffement climatique comme une opportunité pour relancer l'économie, déverser de nouvelles technologies, ouvrir de nouveaux marché, accélérer un développement industriel qu'ils croient éternels... Plus l'ONU parle de développement durable, plus l'atmosphère est saturée de carbone, plus notre milieu se détruit. Il est temps d'ouvrir les yeux : il n'y a pas de développement durable. Il n'y a pas de croissance verte. 

Tous ceux qui veulent faire croire que l'expansion pourra se poursuivre indéfiniment et que le mode de vie des plus riches n'aura pas à être  négocié, par la grâce des énergies renouvelables, sont des bonimenteurs : même l'armée française reconnaît que d'ici vingt ans, les métaux nécessaires à cette économie soi-disant "verte" viendront à manquer. Game Over... Mais il ne faut pas se bercer d'illusion. La "société" n'a pas l'intention de démanteler le système industriel total, dans lequel nous sommes tous enfermés. Aucune force politique actuelle, aucun mouvement social d'ampleur ne portent une critique aussi radicale que la décroissance. Qui propose de s'attaquer à la dynamique du capital, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien ? Les partis préfèrent quémander du pouvoir d'achat.

La décroissance est largement minoritaire, comme l'ont toujours été les penseurs hérétiques qui ont blasphémé contre la religion du Progrès (par exemple Jacques Ellul, Ivan Illich, Bernard Charbonneau, Günther Anders, Lewis Munford, etc.). Nous nous efforçons de maintenir les braises de cette écologie politique non inféodée, de diffuser des idées qui se situent dans la filiation des grands précurseurs. Ne serait-ce que pour notre dignité d'homme qui refusent d'assister passivement au spectacle de l'effondrement et de se taire devant les menées du capitalisme vert. Voilà pourquoi nous organisons un contre-sommet."

Un Choix Crucial

Plus précisément concernées par l'évolution des conditions de vie dans les temps à venir, les nouvelles générations ne sont pas dupes. Dans un sondage d'Odoxa pour les Presses Universitaires de France (PUF), rendu public le 29 Septembre, près de trois jeunes sur quatre de 15 à 30 ans ne croient pas au succès de la COP21 quand un sur trois estime qu'il faut "changer totalement notre mode de vie et prôner la décroissance" comme vient de le faire, à sa manière pontificale, le pape François dans sa nouvel encyclique Laudato Si'. En Juillet/Août, La Décroissance proposait un numéro spécial (ci-contre) consacré à ce Contre-sommet avec les contributions de nombreux auteurs étrangers qui permettaient de faire un très intéressant tour du monde de la décroissance où la remise en cause de l’éco-capitalisme allait de pair avec la promotion d’une "austérité révolutionnaire".

Dans ce numéro le philosophe Jean-Claude Michéa, écrivait dans un article intitulé Décroissance ou Barbarie : "Ce sont bien deux conceptions irréconciliables du « changement » (ou du « progrès ») qui s’affrontent à présent dont l’une coïncide - depuis bientôt un demi-siècle – avec la marche en avant suicidaire du capitalisme, et l’autre avec le projet d’un monde égalitaire et convivial dont l’idéal de liberté s’enracine dans le sens des limites et la décence commune. Le choix crucial, en somme, entre décroissance ou barbarie".

Dans ce même numéro Serge Latouche, professeur émérite d'économie à l'université d'Orsay, écrivait quant à lui un article intitulé : « Pourquoi la décroissance implique de sortir de l’économie ? » où il expliquait que ce choix crucial entre décroissance et barbarie nécessitait de décoloniser notre imaginaire de l’emprise économique. C’est cet article que nous vous proposons ci-dessous en vous incitant très fortement à lire ce numéro (Juillet/Août 20105) en le commandant sur le site du journal. Et pendant que vous y êtes, abonnez-vous à La Décroissance pour cheminer chaque mois sur les voies de ce que Latouche nomme une "abondance frugale" tout en déconstruisant - dans la joie de vivre - l'économisme dominant.


Pourquoi la décroissance implique de sortir de l’économie ?
Serge Latouche

La décroissance est un projet révolutionnaire, en ce sens qu’elle propose une rupture radicale avec le système en place, à savoir la société de croissance. Il s’agit une fois sortis de l’illimitation de l’économie productiviste, de construire une société d’abondance frugale ou, pour le dire comme Tim Jackson (1), de prospérité sans croissance. La première forme de rupture impliquée par le projet décroissantiste consiste à décoloniser notre imaginaire, autrement dit à sortir de la religion de la croissance et à renoncer au culte de l’économie

Évidemment, s’attaquer au dogme de la croissance économique constitue une atteinte au pouvoir des « nouveaux maîtres du monde » et, en ce sens, le projet touche les fondements de la société moderne et a des implications politiques. Toutefois, cela n’en fait pas, à strictement parler, un projet politique, en ce sens que d’une part, l’organisation de la politie, ou entité politique, qui mettrait en œuvre une politique de décroissance reste indéterminée tant dans sa forme que dans son organisation et dans son fonctionnement, et d’autre part, parce que ce projet n’intègre pas une stratégie de la « prise de pouvoir » 

En outre, la société de non-croissance n’étant pas une alternative, mais une matrice d’alternatives, elle est fondamentalement plurielle, puisqu’elle rouvre l’espace à la diversité culturelle. D'où une préférence pour un pluriversalisme plutôt que pour un universalisme toujours suspect d'occidentalocentrisme. La marche vers la société d’abondance frugale est donc envisageable à priori avec les organisations politiques les plus diverses. En revanche, elle n’est pas compatible avec l’imaginaire économique. 

Il n’y a pas de croissance alternative 

L’analyse de ce que certains ont appelé "l’école" de l’Après-développement d’où sont sortis les "partisans" de la décroissance ou "objecteurs de croissance", se distingue des analyses et des positions des autres critiques de l’économie mondialisée contemporaines (mouvement altermondialiste, mouvement anti-utilitariste ou économie solidaire) et des propositions de changement individuel comme le mouvement de la simplicité volontaire, en ce qu’elle ne situe pas le cœur du problème dans le néo ou l’ultra-libéralisme ou dans ce que Karl Polanyi appelait l’économie formelle, c’est-à-dire l’univers du marché, mais dans une logique de croissance perçue comme l’essence de l’économicité. 

En cela, le projet est radical. Il ne s’agit pas de substituer une « bonne économie » à une « mauvaise », une bonne croissance ou un bon développement à de mauvais, en les repeignant en vert, en social ou équitable, avec une dose plus ou moins forte de régulation étatique ou d’hybridation par la logique du don ou de la solidarité. Faire de la décroissance un autre paradigme de développement ou une variante de développement durable, comme le font certains commentateurs et sympathisants, en France ou à l’étranger constitue un contresens théorique. 

Le projet de la décroissance en effet, n’est ni celui d’une autre croissance, ni celui d’un autre développement (soutenable, social, vert, rouge, etc.), mais bien la construction d’une autre société. Autrement dit, ce n’est pas d’emblée non plus un projet économique, fût-ce d’une autre économie, mais un projet sociétal qui implique bien de sortir de l’économie comme réalité et comme discours impérialistes. Il s’agit donc de rompre avec les pratiques économiques concrètes, mais surtout de sortir l’économie de nos têtes, autrement dit de déséconomiser les esprits. L’impérialisme de l’économicité se manifeste dans le pan-économisme dominant ou le processus d’économisation totale du monde que relève d’une autre façon la mathématisation et quantification du social. 

Cette formule « sortir de l’économie » est généralement incomprise et pour beaucoup insupportable, car nos contemporains ont du mal à prendre conscience que l’économie est une religion. Quand nous disons que, pour parler de façon rigoureuse, nous devrions parler d’a-croissance comme on parle d’a-théisme c’est très exactement de cela qu’il s’agit. Devenir des athées de la croissance et de l’économie. 

Un logiciel toxique 

La croissance et le développement étant d’abord des croyances (comme le progrès et l’ensemble des catégories fondatrices de l’économie) avant d’être des pratiques destructrices de notre écosystème, la réalisation d’une société soutenable d' "abondance frugale" ou de "prospérité sans croissance" implique bien de décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur

Cette nécessité de renoncer à un logiciel toxique concerne l’ensemble des pays de la planète, même si, concrètement, cela se traduit de façon différente pour les pays du Nord et ceux du Sud et si, le paradigme économique étant une invention occidentale, il convient de commencer la cure de désintoxication dans le Nord, sans oublier l’immensité de sa dette écologique à l’égard du reste du monde. 

Bien-sûr, comme toute société humaine, une société de décroissance devra organiser la production de sa vie, c’est-à-dire utiliser raisonnablement les ressources de son environnement et les consommer à travers de biens matériels et des services, mais un peu comme ces sociétés d’abondance de l’âge de pierre décrites par Marshall Shalins qui ne sont jamais entrées dans l’économique. "Dans les sociétés traditionnelles, écrit-il, structuralement, l'économie n'existe pas". Et l’anthropologue Louis Dumont ajoute : " Il n'y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure jusqu'au moment où nous construisons un tel objet" (Homo aequalis). 

L’organisation de la vie matérielle et spirituelle – la séparation entre les deux n’étant sans doute plus pertinente – ne se fera pas dans le corset de fer de la rareté, des besoins, du calcul économique et de l’homo œconomicus. Ces bases imaginaires de l’institution de l’économie doivent être remises en question. Comme l’avait bien vu Jean Baudrillard en son temps, « une des contradictions de la croissance est qu’elle produit en même temps des biens et des besoins, mais qu’elle ne les produit pas au même rythme » Il en résulte ce qu’il appelait "une paupérisation psychologique", un état d’insatisfaction généralisé, qui « définit la société de croissance comme le contraire d’une société d’abondance » L’abondance est mise en scène à travers le spectacle de l’extraordinaire gâchis de la société de consommation, mais la réalité vécue est celle de la frustration. 

Quand l’abondance crée la pénurie 

Les situationnistes allèrent jusqu’à remettre en question, et à juste titre, le bien-fondé des concepts de richesse et de pauvreté, de développement et de sous-développement. Contre les sociétés qui parlaient de « société d’abondance », ils rappelaient que « l’abondance, comme avenir humain, ne saurait être abondance d’objets mais abondance de situations (de la vie, de dimensions de la vie) » et que le bonheur ne naît pas de la possession des biens, mais qu’il « dépend d’une réalité globale qui n’implique pas moins que des personnages en situation : des personnes vivantes et le moment qui est leur éclairage et leur sens (leur marge de possible) ».

La soi-disant société d’abondance est surtout une société de pénurie et de rareté des choses essentielles : l’air pur, l’eau saine, les espaces verts, le logement, mais aussi le temps et bien sûr la convivialité… La frugalité retrouvée permet de reconstruire une authentique société d’abondance sur la base de ce qu’Ivan Illitch appelait la "subsistance moderne". C’est-à-dire « le mode de vie dans une économie post-industrielle au sein de laquelle les gens ont réussi à réduire leur dépendance à l’égard du marché, et y sont parvenus en protégeant – par des moyens politiques – une infrastructure dans laquelle techniques et outils servent, au premier chef, à créer des valeurs d’usage non quantifiées et non quantifiables par les fabricants professionnels de besoins. » 


En d’autres termes, il s’agit de réenchâsser le domaine de l’économique dans le social par une aufhebung (abolition/dépassement), conséquence de la mutation anthropologique nécessaire. De là s’impose l’idée qu’une société sans croissance qui soit soutenable, équitable et prospère ne peut être que frugale. La frugalité ou la sobriété retrouvée permet la prospérité pour tous grâce à l’auto-suffisance locale, l’autonomie politique décentralisée, renforcée par un protectionnisme social, écologique et culturel. 

La décolonisation de l’imaginaire économique impliquera d’autres ruptures bien concrètes. Il s’agira de fixer les règles qui encadrent et limitent le déchaînement et l’avidité des agents économiques (recherche du profit, du toujours plus) : protectionnisme écologique et social, législation du travail, limitation de la dimension des entreprises, etc. Et en premier lieu, mettre fin à la guerre économique par une déclaration de paix. L’objection de croissance est aussi une objection à l’embrigadement dans la guerre de tous contre tous par la compétition à tout prix, un refus de cette barbarie hobbesienne de l’homo homini lupus (véritable injure à la sociabilité du loup…) 

Vers une société d’abondance frugale

Depuis August Bebel, on sait bien que le libre-échange et la concurrence "libre et non faussée" ne sont que "le renard libre dans le libre poulailler", soit le protectionnisme féroce des prédateurs. La mondialisation est ce jeu de massacre (mors tua vita mia) à l’échelle planétaire. Ainsi nous sommes aujourd’hui les poules des renards chinois comme les chinois sont les poules de nos renards. 

Un pas supplémentaire serait la "démarchandisation" de ces trois marchandises fictives que sont le travail, la terre et la monnaie. On sait que Karl Polanyi voyait dans la transformation forcée en marchandises de ces trois piliers de la vie sociale, le moment fondateur du marché autorégulateur. Leur retrait du marché mondialisé marquerait le point de départ d’une réincorporation/réencastrement de l’économique dans le social. En même temps qu’une lutte contre l’esprit du capitalisme, il conviendra donc de favoriser les entreprises mixtes où l’esprit du don et la recherche de la justice tempèrent l’âpreté du marché. 

Bien sûr, à partir de l’état présent pour atteindre l' "abondance frugale", la transition implique des régulations et des hybridations et, de ce fait, les propositions concrètes des altermondialistes, des tenants de l’économie solidaire peuvent recevoir, jusqu’à un certain point, l’appui des partisans de la décroissance. Le réalisme politique (l’éthique de la responsabilité) suppose des compromis pour l’action et si la conception de l’utopie concrète de la construction d’une société de décroissance est révolutionnaire, le programme de transition pour y arriver est nécessairement réformiste

Beaucoup de propositions « alternatives » qui ne se revendiquent pas explicitement de la décroissance peuvent donc fort heureusement y trouver pleinement leur place à condition de ne pas renoncer à la rigueur théorique (l’éthique de la conviction de Max Weber) qui exclut les compromissions de la pensée. 

(1) Tim Jackson, Prospérité sans croissance, De boeck/etopia, Bruxelles, 2010. 

Ressources 

Journal La Décroissance N°121 Quand la décroissance implique de sortir de l'économie. Serge Latouche

Contre-sommet mondial sur le climat 

Entretien avec Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et directeur de la maison d'édition Le pas de côté au sujet du contre-sommet : "Ne pas se taire contre les menées du capitalisme vert" Limite. Revue d'écologie intégrale.

La Décroissance permet de s'affranchir de l'impérialisme économique Entretien avec Serge Latouche. Reporterre

Pour en finir avec l’économie Serge Latouche et Anselme Jappe

France-Culture  La Décroissance 7/11/15 et 15/11/15
  
Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère  Ouvrage collectif d'auteurs internationaux

La croissance verte est une mystification absolue  Entretien avec Philippe Bihouix in Reporterre

Nous préparons la plus grande action de désobéissance pour le climat. Reporterre. Sur les mobilisations organisées par la Coalition Climat 21.

Dans le Journal Intégral : Sortir de l'économie (1) et (2)

Voir les cinq billets du Journal Intégral sous le libellé Sortir de l’économie

Aucun commentaire:

Publier un commentaire