jeudi 21 septembre 2017

Incitations (8) Le Déni ou le Défi


Obéissez à vos porcs qui existent. Je me soumets à mes Dieux qui n'existent pas. René Char

Photo Gert van den Bosch

Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui mobilise sa conscience et fertilise son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Face à toute épreuve, il existe deux stratégies : le déni ou le défi. 

La crise systémique que nous vivons nous oblige à choisir de toute urgence entre la marchandisation ou le réenchantement, c’est-à-dire entre la soumission aux mécanismes de la quantité ou l’insurrection qualitative de la vie/esprit. Choisir entre les porcs qui existent et les Dieux qui n'existent pas, en référence à la belle formule de René Char.

La marchandisation est l'expression d'une déchéance spirituelle fondée sur la réification du vivant. Le réenchantement est la voix intérieure qui nous libère de cette déchéance.

Le déni c'est le refus de voir et de réagir à la dévastation du monde opérée par le fondamentalisme techno-marchand. Le défi consiste à se libérer du fétichisme de l'abstraction pour développer une relation immédiate et poétique à son milieu - naturel, social et spirituel. Le déni est économique quand le défi est écosophique.

Telle est la dynamique de l'évolution culturelle : déconstruire les stéréotypes d'une époque pour accompagner les archétypes qui se manifestent à travers la suivante.

Dans un monde où règne l’hégémonie de l’utilitarisme, le mot d’ordre évolutionnaire consiste à devenir inutile c’est-à-dire inutilisable par le Système. Devenir inutile c’est être inappréciable, inappropriable et irremplaçable en développant une singularité créatrice irréductible à toute valeur marchande et utilitaire.

"En Marche", tel est l’hymne des marchands qui défile d’un même pas, au rythme du marché, en chantant ce refrain tous en chœur : « En Marche. En Marche. La liberté guide nos pas sur la voie sacrée du pouvoir d’achat. Pour que les affaires marchent, amis, marchons sans peur sur les concurrents. En Marche. En Marche. Qu’un sang impur abreuve nos actions. La richesse vient à qui travaille, le jour, la nuit, Dimanche et fêtes, pour la grandeur du Capital ».

Quelle déchéance de l'âme et de l'esprit peut-elle conduire l'homme contemporain à s'identifier totalement à son rôle économique de producteur/consommateur au point d'en oublier l'essentiel, c'est à dire sa vie intérieure ? L'essentiel, sans cesse menacé par l'insignifiant, selon René Char, c'est la qualité intérieure sans cesse menacée par ce qu'un autre René (Guénon) nommait "le règne de la quantité". Celui qui n'est pas hanté par cette question est d'ores et déjà un mort-vivant ayant intériorisé la logique mécanique et inhumaine de l'abstraction dont l'économie n'est qu'une manifestation morbide.

Dégradation moderne de la conscience :  de la spiritualité à la sagesse, de la sagesse à la philosophie, de la philosophie au journalisme, du journalisme à la communication, de la communication au markéting et du markéting au mercantilisme !... Quand la spiritualité nous libère de ces illusions que sont les évidences, le mercantilisme nous aliène aux besoins qu'il ne cesse de créer.

Misère de l’individu castré de son intériorité : de l’autonomie abstraite à l’atomisation sociale jusqu’à l’automatisation dans la grande machine techno-économique.


Dans sa profonde immaturité, l’homme moderne a conçu un droit du travail sans sa contrepartie équivalente qui serait un devoir d’oisiveté. Ce lent, long et indispensable apprentissage de l’inutilité, cette "sainte paresse" évoquée par Erik Sablé, au cœur de nombreuses sagesses traditionnelles, éviterait la dévastation du monde. Comme le dit Raoul Vaneigem : « On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. »

Pour accéder à la sagesse, cet apprenti sage qu’est le philosophe doit dépasser cet apprentissage de la pensée qu’est la philosophie.

A notre époque, que de professeurs de philosophie... et si peu de sages ! Les professeurs de philosophie enseignent les chaînes causales qui réduisent la conscience à la pensée et la pensée à une logique abstraite et désincarnée. Les sages sont des professeurs de l'être qui brisent ces chaînes : ils enseignent l'art de transcender la pensée pour incarner l'esprit en nous libérant d'un système entièrement conçu pour nous avoir.

La philosophie se lit, la sagesse se vit et le sage se rit de la sagesse comme de la philosophie.

Si le sage est la mémoire externe de ce disque dur qu’est l’Esprit, la sagesse se situe bien au-delà du mental et de ses programmations instrumentales.

Philosophe médiatique : quel oxymore !.. La pudeur de la sagesse répugne au spectacle comme à la publicité : elle ne dévoile ses secrets que dans l’intimité de l’âme et dans la profondeur des relations initiatiques indexées sur celle-ci. 

Comme il existe des "universités populaires" destinées à transmettre le savoir exotérique au plus grand nombre, il existe des "communautés initiatiques" destinées à transmettre une connaissance ésotérique au petit nombre de ceux qui peuvent l’intégrer.

Quand la quantité s'impose par le nombre, de façon spectaculaire, la qualité reste discrète, voire secrète, assemblant de manière magnétique ceux qui se ressemblent autour d'un noyau spirituel et rayonnant. L'intensité qualitative du petit nombre s'étend ainsi discrètement, par cercles successifs, jusqu'à présider aux destinées du grand nombre : le rythme créateur de la qualité inspire et anime la quantité qui le suit par mimétisme, de manière plus ou moins consciente. Tel est le rôle des avant-gardes inspirées sur le chemin de l'évolution.

Dès lors qu’elle n’est pas au service d’une dimension supérieure, la volonté se transforme en servitude volontaire dans le projet prédateur de l’ego. 

Quand le sage montre la lune, l’imbécile se met le doigt dans le cul en prenant ce geste pour une technique de développement personnel !... Un développement personnel qui est bien souvent, hélas, celui de l'égo, conscience de séparation neutralisant et sabotant tout développement spirituel permettant de la transcender.


L’ascèse est à la fois exercice et exorcisme. Exercices du corps, de l'âme et de l’esprit permettant d’exorciser tout ce qui les pervertit.

Si tu veux être comptable, sois-le du temps que tu consacres à l’insignifiance et au divertissement, à la distraction et à la diversion comme à la dispersion. 

La réflexion est cette ascèse intellectuelle qui décentre le regard que nous portons sur les évidences. La méditation est cette ascèse spirituelle qui décentre notre attention de la pensée vers la présence où elle s'origine. 

Parce qu'ils ne veulent pas en payer le prix, jugé exorbitant pour leur égo, le principal usage que nombre de contemporains font de la liberté, c’est de renoncer à celle-ci en échange d'une servitude volontaire qui les apaise tout en les détruisant.

La science dégénère en dogme dès lors qu’elle institue sa méthode d’objectivation en vérité absolue. Hier l’ignorance se parait des habits liturgiques de la religion, aujourd’hui elle se travestit dans les blouses immaculées de la science. 

L’ignorance et l’arrogance sont les deux visages complémentaires de ce Janus qu’est la bêtise : plus on est ignorant et plus on est arrogant. Selon Maurizio Ferraris, auteur de L'imbécilité est une chose sérieuse : " Le monde est plein de couillons dont la majorité s'estime originaux, géniaux, créatifs". Une hygiène de l'esprit consisterait à appliquer cette observation  à soi-même pour mettre à distance la mégalomanie, cette face noire de l'inspiration.

Paradoxe : l'ignorant se prend pour un savant quand le savant se sait profondément ignorant. Comme le disait Friedrich Schlegel : " Qui augmente sa connaissance, augmente son ignorance".

Née de cette paresse intellectuelle qu'est la crédulité, la croyance fait l'économie de l'expérience vécue, au cœur de la véritable connaissance. Aujourd'hui, la croyance est technocratique : l'expertise prend la place de l’expérience.

La connaissance est cette fleur spirituelle qui se développe sur l'humus de l'humilité en participant de manière immédiate à la vie de son milieu. C'est cet humus qui fonde l'humain et c'est l'arrogance qui le détruit.

La vérité a besoin de l’erreur comme d’une matrice où elle peut naître et se développer avant de s’en émanciper. 

Rien de plus religieux que ce "philosophe" auto-proclamé qui prêche à longueur de temps et sur toutes les ondes un dogme matérialiste qui relève en fait d'une croyance aveugle en l’abstraction intellectuelle. "En réduisant la nature à une représentation construite par un individu conscient, le rationalisme tend à asservir la vie, à l'abstractiser, à la déconnecter du sensible. Paradoxe, le matérialisme devient pure idéologie." Michel Maffesoli

L’arrogance intellectuelle est cet art abstrait de l’autoportrait qui ne voit dans l’autre comme dans la nature qu’un reflet narcissique de soi-même.

L’intelligence est parfois si bête, si crédule, si arrogante !... " Tout se ravale et s'effrite dans une torsion de l'intellect sur lui-même, dans une stupeur rageuse". Emil Cioran

G.Manzoni

La sagesse est une méthode intégrale qui relève à la fois de l'expérience intérieure, de la réflexion et de l'observation, ces trois yeux de la connaissance décrits par Saint Bonaventure : l’œil de chair, l’œil de raison et l’œil de contemplation. Pour le sage, il ne s'agit donc pas de croire mais de croître en développant à la fois ses facultés sensorielles, intellectuelles et spirituelles.

Silence, solitude et immobilité sont nécessaires à la lecture et à l’écriture comme à la méditation et à la contemplation. Un homme qui consacrerait sa vie à une telle ascèse serait considéré comme un fou dans ce monde inversé où, selon Guy Debord, "le vrai est un moment du faux" comme le fou est le vrai nom du sage. 

Tout un chacun se situe entre le Un de l’Esprit et le Tout à travers lequel il se manifeste. Ce Tout est le milieu - naturel et cosmique, humain et spirituel - dans lequel chacun évolue.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la plénitude ne consiste pas à planer mais à être profondément enraciné dans l’Unité, en reconnaissant celle-ci derrière la multiplicité infinie de ses manifestations. 

Prendre conscience que Tout est Un comme Un est Tout c’est faire l’expérience non-duelle de la Continuité, c’est-à-dire du continuum de l’Unité à travers toutes ses expressions, subtiles et formelles, visibles et invisibles.

L’Esprit de vacance est cette ouverture de conscience qui, en libérant la présence d’esprit, nous apprend à ne rien faire du tout pour que Tout advienne à travers nous.

"Le Vrai est le Tout" disait Hegel. Sans cette conscience du Tout, nous sommes condamnés à errer dans cet univers fragmenté et insignifiant de la vie privée, c'est à dire privée de la relation à une totalité permettant à la vie humaine de se développer en intégrant des éléments issus des divers milieux - naturel et cosmique, social et spirituel - où elle évolue. Cette vie privée réduit ainsi la plénitude d'une vie multidimensionnelle à une simple survie techno-économique.

C'est parce qu'elle a fait l'économie du Tout que la mentalité moderne transforme tout en économie.

Dépasser le stade de l'abstraction économique, c'est faire l'expérience vécue d'une sagesse concrète - l'écosophie - qui permet d'évoluer en immersion dans ce milieu multidimensionnel qu'est la Totalité.

La vie c’est, littéralement, le commun des mortels. Entre la vie et l’esprit, il n’y a pas une différence de nature mais de degré (de complexité).

Avançant dans sa voix à travers la forêt du langage, le poète est l’avocat de la vie et son porte-parole face à tout ce qui la menace, la contrarie et la détruit. C’est pourquoi, selon René Char, "le poète est la partie de l’homme réfractaire aux projets calculés". 

Ne demande pas à l’Esprit ce qu’il peut faire pour toi. Demande-lui ce qu’il peut faire à travers toi


La conscience aliénée se reconnaît à sa peur du mystère, ce pont fragile entre la pensée et ce qui la transcende. 

Appel à la profondeur et au dépassement de la pensée, le mystère est une des formes poétiques à travers laquelle se manifeste la transcendance. 

En donnant de l’espace au temps et du temps à l’intemporel, le méditant fait l’expérience immédiate et libératrice du mystère, cette matrice du sacré.

Figure de l’homme cosmoderne, le poète est cet agent du mystère qui participe intérieurement à la secrète complexité d’une vie tissée de mille et un liens, d’interactions, de correspondances et d'analogies entre l’homme et la Totalité. 

Si les mots du poète donnent le vertige c’est que, situés au bord de l’indicible, ils sont les porte-paroles du mystère. 

Ne pas confondre ambition et orgueil. Matrice où se développe l’intention créatrice, l’ambition est dépassement de l’égo. L’orgueil est l'œil de cet ogre qu'est l'égo. Vampirisant l’énergie de l’ambition à des fins de reconnaissance narcissique, l'égo transforme l’intention créatrice en intérêt prédateur.

La pensée est un outil permettant l'adaptation de l'homme à son milieu. Cette origine instrumentale explique pourquoi le mental réduit toute forme, vivante ou inerte, à une fonction utilitaire. D'où la nécessité de transcender la pensée pour retourner à la présence vivante dont elle procède.

Méditer c’est dépasser le mental et sa vision instrumentale pour accéder à cette présence non duelle qui perçoit le monde comme une épiphanie de l’Esprit.

L’intuition permet de faire l’expérience de la totalité quand le mental sépare celle-ci en diverses parties reliées causalement, c'est à dire mécaniquement, dans une visée instrumentale.

La science est une méthode qui réduit l'univers physique aux lois mécaniques de la raison instrumentale quand la sagesse inscrit chaque phénomène dans une totalité non-duelle qui associe symboliquement les univers physiques et métaphysiques.

G. Manzoni

Parce qu’elle ne se laisse jamais enchaîner par les liens logiques d’un raisonnement mécanique, l’intuition est à même de démystifier les dogmes abstraits d’une rationalité close sur elle-même. C’est pourquoi l'intuition effraie les tenants de l’abstraction  qui la juge "irrationnelle" alors même qu’elle est "transrationnelle".

L’intuition est unique quand les explications sont multiples. Expliquer c’est déployer la singularité d’une intuition dans toutes les dimensions de l’espace mental.

Notre époque nomme réalité la résignation au conformisme majoritaire en qualifiant de rêve ou d’utopie toute intensité qui lui résiste. 

Ne sentez-vous pas dans l'air ce climat d'insurrection qui commence à saturer l'atmosphère ? Quelle étincelle fera le contact explosif entre le feu de la vie et la foudre de l'esprit ?

Ne laissons pas aux fanatiques l'usage exclusif de cette énergie insurrectionnelle. Mobilisons la force créatrice de l'esprit pour canaliser la puissance explosive de ce feu vital et pour la transmuer en lumière rayonnante, puis en verbe inspirant.

Progressisme et réaction dont deux expressions complémentaires d’une même confusion des consciences qui mène au statu-chaos. Le slogan des progressistes : "Que tout change pour que rien ne change". Celui des réactionnaires : "Vivement demain que tout soit comme hier".

A l’heure d’une nécessaire écosophie, rien n’apparaît plus réactionnaire que l’idée mécanique et linéaire du progrès, et rien de plus actuel que l’idée organique et spiralée d’évolution, avec ses trois temps : conservation du passé, subversion du présent, conversion à l'à-venir.

Devenir ce que l'on est : telle est la maxime du progrès qui soumet l'immanence du devenir à la permanence de l'être. Être ce que l'on devient : telle est la maxime de l'évolution qui perçoit, de manière non-duelle, l'immanence du devenir comme une manifestation de l'être. Dans le monde formel, il n'est de permanence que le changement. Comprenne qui pourra la grande mutation à venir qui transforme les rapports de l'être et du devenir.

Ce n’est pas nous qui pensons l’époque mais l’époque qui pense à travers nous. Observer cette pensée à partir d'une présence attentive et inspirée, c'est voyager dans le temps : enjamber notre époque et la dépasser. La présence du méditant est un aimant qui convoque l'à-venir et qui l'énergétise. 

Penser c’est penser contre soi-même, ses préjugés et ses conformismes, mais aussi contre les stéréotypes de l’époque, cette mégère acariâtre et narcissique en quête de mâles dociles, géniteurs et enthousiastes à l'idée de lui faire des enfants à son image.

Ressources 

Les billets de la série Incitations à lire à partir du libellé Incitations : Incitations (1) Le Souffle de l’Inspiration (2) Tout est son contraire (3) Éros et Ego (4) Les Droits de l’Âme (5) Décadence et Métamorphose (6) Servitude et libération (7)

René Char. Une poétique intégrale (1) René Char. Une poétique intégrale (2) René Char. Une poétique intégrale (3)

L'Esprit de vacance (7) Contre le Travail (8) Travail Fétiche (9) Ne travaillez jamais

Éloge de la sainte paresse  Erik Sablé éd. Almora

Comics retournés  Gabriella Manzoni

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