lundi 29 mars 2010

Ken Wilber, Philosophe du Tout (2)



Ce billet est la suite du précédent Ken Wilber, Philosophe du Tout (1)


Ken Wilber, Philosophe du Tout par Carter Phipps

Seconde Partie

A 57 ans, Ken Wilber est plus prolifique et productif que jamais. Une édition de ses œuvres complètes, livres et essais, vient d’être publiée, mettant ainsi en évidence l’important travail produit en trois décades par cet homme de sagesse et de synthèse. Il vient de terminer le deuxième volume d’une Kosmos Trilogy où sont présentées et clarifiées les idées-clés de sa philosophie. Intitulé Sex, Ecology, Sprituality le premier volume de cette trilogie a été publié en 1995. Intitulé provisoirement Karma Kosmic and Creativity, le second volume devait être publié en 2007. Le titre provisoire du troisième volume, partiellement écrit, est God, Sex and Gender.

Entre ces traités de fond, Wilber a écrit d’autres textes et ouvrages sur des domaines spécifiques comme Integral Psychology (2000), sur les questions de la culture contemporaine comme Boomeritis (2002) et The Many Faces of Terrorism ainsi que le populaire Une brève histoire de tout (1996), traduit en Français aux éditions de Mortagne, qui tient lieu de version abrégée, plus accessible, de sa trilogie.

S’inspirant de la tradition athénienne, Wilber a aussi créé sa propre académie, Integral Institute, un groupe de réflexion de haut niveau et un institut de formation diffusant et appliquant la théorie intégrale à divers domaines de connaissances. La pensée de Wilber a toujours été trop ample et hors catégorie pour être facilement acceptée par l'environnement à la fois plus conservateur et plus spécialisé du monde académique traditionnel. Aussi a t’il, à ses débuts, présenté directement ses idées au grand public et aux lecteurs cultivés.

Mais tout grand succès populaire est accompagné de grandes opportunités. Le succès de Wilber est à l’origine de sa notoriété et de la consécration d’une oeuvre dont l’auteur a pu être qualifié d’« Einstein de la conscience ». Ceci lui a permis de dépasser son statut de philosophe indépendant en établissant des relations avec des individus intégrés dans les sphères institutionnelles du gouvernement, des affaires et de l’enseignement supérieur.

La dynamique de ce réseau s’est exprimé d’une manière spectaculaire avec la création de Integral University lancée récemment sur Internet sous la forme d’une « communauté éducative » (devenue depuis Integral Life). Avec le soutien de l’Institut Intégral et sous la direction vigilante de Wilber, Integral Life s’est donné pour but de devenir une université à la fois originale et agréée officiellement. Dans son réseau global, elle rassemble des érudits, des théoriciens, des pratiquants, des soutiens, des correspondants qui travaillent dans une collaboration rigoureuse afin de poursuivre le développement et l’expansion de la théorie intégrale dans une vingtaine de disciplines différentes.

Au beau milieu de toute cette activité, le modèle intégral poursuit son propre développement. En fait, un des aspects les plus marquants de cette approche est sa capacité à évoluer au cours des ans, au fur et à mesure où elle incorpore à sa matrice théorique, dans un rythme soutenu, des théories, des idées et des connaissances hétérogènes. La théorie intégrale n’est pas un nouveau champ, autonome, de connaissance. Appliquée à quelque domaine de connaissance que ce soit, la théorie intégrale vaut pour sa capacité à inclure dans un vaste contexte synthétique des vérités partielles en agissant comme une sorte de « passoire épistémologique et ontologique », filtrant ainsi toute hypothèse dépassée sur la nature de la réalité.
Ce faisant, elle réorganise radicalement les propositions faites dans un domaine spécifique à la lumière d’une vision du monde plus compréhensive et inclusive. Progressivement, de l’écologie à l’anthropologie, en passant par l’art, la politique, l’économie, la loi, la science, la psychologie et la spiritualité, elle fait tout son possible pour embrasser les principaux aspects de la connaissance humaine dans une « étreinte » intégrale.


Tous Quadrants, Tous Niveaux...

Introduite en 1995 dans Sex, Ecology, Spirituality une des principales intuitions de Wilber, celles des Quatre Quadrants, illustre de manière exemplaire son modèle d’intégration. Wilber a élaboré sa théorie des Quatre Quadrants à partir des perspectives réelles qui sont celle à travers lesquelles nous percevons le monde autour de nous - JE : la première personne, TU : la seconde et IL : la troisième. Ces quadrants proposent un point de vue à partir duquel on peut pratiquement tout examiner. Ce modèle ne provient pas d’une illumination soudaine ou d’une inspiration divine. Il doit plus à la détermination de l’auteur qu’à la grâce. Décidé à comprendre comment les différents systèmes de connaissance fonctionnent ensemble, Wilber a passé des années à essayer de saisir la relation existant entre les diverses disciplines et champs d’étude. Mais il lui semblait que chaque école de pensée avait sa propre façon d’organiser la réalité, sa propre façon de classer les connaissances et de les hiérarchiser.

Dans sa quête d’un modèle global, Wilber s’est battu pour trouver une organisation cohérente dans laquelle ces systèmes très divergents puissent s’intégrer : « À un moment donné, j'avais plus de deux cent systèmes hiérarchiques inscrits sur des blocs dispersés un peu partout sur le sol pour essayer de comprendre comment les faire cadrer ensemble. . . Il y avait là des hiérarchies linguistiques, des hiérarchies contextuelles, des hiérarchies spirituelles. Il y avait des stades de développement dans le domaine de la phonétique, des systèmes stellaires, des visions culturelles du monde, des systèmes auto-reproductifs, des modes technologiques, des structures économiques, des évolutions phylogénétiques, et des réalisations dans le domaine de la surconscience... Et tous refusaient de s’accorder les uns avec les autres... Vers la fin de cette période de trois ans, tout a commencé à s’éclaircir. Il m’est rapidement devenu évident que les diverses hiérarchies s’inscrivaient dans quatre classifications majeures (que j’ai appelées les quatre quadrants) ; que certaines hiérarchies se référaient à l’individu, d’autres au collectif ; que certaines se rapportaient à des réalités externes, et d’autres à des réalités internes, mais que toutes s’accordaient parfaitement les unes aux autres. »

Le reste appartient à l’histoire ! Le modèle des Quatre Quadrants est peut-être l’idée la plus célèbre de Wilber. Et non sans raisons. Il suggère que presque tout peut être observé à partir de ces quatre perspectives fondamentales : la perspective intérieure et extérieure de l'individu d’une part et de l’autre la perspective intérieure et extérieure du collectif. Vous voulez savoir pourquoi la science et la religion ont des difficultés à trouver des points communs ? Pourquoi le marxisme a échoué ? Pourquoi les recherches en neuro-science concernant Dieu sont malencontreuses ? Pourquoi le tournant linguistique de la philosophie du vingtième siècle a été si important ? Tout est là, dans ces quatre quadrants, à la fois si simples et si profonds. On peut imaginer un futur où ce modèle de réalité fera partie de l’instruction offerte aux étudiants tout comme en fait partie aujourd’hui le tableau de classification périodique des éléments.

Et les Quatre Quadrants ne sont qu’un début. Un autre concept-clé qui a fait la notoriété de Wilber au cours de ces dernières années, c’est la reconnaissance d’un consensus entre des courants de pensée très divers au sujet du développement humain. Ce consensus conduit à penser que le développement individuel et, jusqu’à un certain point, culturel, passe par des niveaux spécifiques ou stades de conscience. On connaît les stades de la pensée cognitive chez le psychologue Jean Piaget, les stades du développement moral chez Lawrence Kohlgerg et chez Carol Gilligan, une pionnière des études sur les femmes, les stades du développement culturel chez le philosophe Jean Gebser et ceux du développement spirituel chez Sri Aurobindo, les stades de la Spirale Dynamique, représentés par diverses couleurs, issus du travail de Clare Graves auquel ont collaboré notamment Don Beck et Christopher Cowan. Et l’on pourrait rajouter d’autres domaines !

Pris dans leur ensemble, ces structures offrent à l'esprit intégral un puissant message. Elles suggèrent que la conscience humaine se développe d’une manière très spécifique en suivant des étapes très spécifiques. Et l’on peut observer ces stades, ou niveaux de conscience, non seulement au niveau du développement psychologique de l'individu, depuis la petite enfance jusqu’à l’âge adulte, mais aussi dans le développement de la culture humaine, sur des millénaires.

On peut même observer l’activité de ces différents niveaux de développement aujourd'hui dans le monde, pour le meilleur et pour le pire, dans le prétendu conflit de civilisations aussi bien que dans les aléas de la politique internationale. Wilber a été l’un des premiers à souligner les remarquables similitudes entre ces divers systèmes de développement en commençant à préciser leur interrelations et à appliquer ce type de modèle dans divers domaines de la connaissance.

Le modèle des « stades de conscience » de Wilber indique, dissimulé dans les méandres de l’histoire humaine, un processus global de développement qui est la trajectoire subtile de son évolution. Là encore, il présente une cartographie à la fois simple et puissante qui ne réduit ni ne dénie la complexité de la nature humaine mais plutôt en clarifie aussi bien les structures que les dynamiques fondamentales. Bien entendu, l’efficacité d’un modèle réside dans le fait qu’il donne du sens à notre propre expérience du monde. Et c’est là que la philosophie intégrale de Wilber est lumineuse.

Une fois que l’on commence à voir la réalité à travers la perspective des Quatre Quadrants et la vie humaine comme un processus de développement continu, progressant en spirale vers des sommets d’évolution toujours plus élevés à travers divers stades spécifiques et identifiés, d’une complexité et d’une conscience toujours plus grandes - chaque nouveau niveau transcendant et incluant les niveaux précédents - on peut se demander comment on n’a jamais pu concevoir la vie autrement !...

Ces deux concepts - quadrants et niveaux évolutifs - sont justes les briques à partir desquelles Wilber a minutieusement développé son modèle intégral selon un approche qualifié « Tous Quadrants, Tous Niveaux » (AQUAL)*. Ils représentent la structure fondamentale de sa « théorie du tout » et le fondement d’une philosophie qu’il nomme aujourd’hui son « système d’exploitation intégral ». Avec les nouvelles contributions au modèle intégral articulées dans Integral Spirituality, ces concepts représentent le cinquième stade majeur du développement de son œuvre.

*AQUAL (pour All Quadrants, All Levels) est un terme de Wilber qui signifiait à l’origine « tous quadrants, tous niveaux ». Mais depuis il a été étendu à une perspective plus complète comprenant : tous quadrants, tous niveaux, toutes lignes (de développement), tous états (de conscience), et tous types (de conscience). )

Emerson a écrit : « Dans l’œuvre de chaque génie nous reconnaissons nos propres pensées : celles que nous avons rejetées. Elles reviennent ainsi à nous avec une étrangère majesté ». L’œuvre de Wilber ne fait pas exception. Ce qui caractérise sa théorie, d’une manière assez unique, c’est qu’elle explique le monde d'une manière qui semble à la fois totalement nouvelle et familière. Son analyse paraît si claire et si évidente, après ses explications. Il transforme en conceptions vos perceptions personnelles les plus profondes. C’est la fonction des grandes théories que de révéler « ce que vous savez déjà mais que vous ne savez pas que le vous savez » comme le dit le critique des médias Thomas de Zengotita. Et maintenant, en retournant dans le domaine qui a été à l’origine de son combat philosophique pour défendre le beau, le bon et le vrai, il a focalisé son puissant objectif intégral sur le vaste et ancien paysage de la religion et de la spiritualité.
(A suivre... )

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