vendredi 24 septembre 2010

Evolutions (10) – Idées-forces pour le XXI ème siècle

Dans notre série de textes concernant l’évolution sous toutes ses formes – biologiques, culturelles, sociales, spirituelles – nous avons consacré les deux derniers billets à l’ouvrage de Jacques Ferber et Véronique Guérin : Le monde change... et nous ? Clés et enjeux du développement relationnel.

Dans cet ouvrage les auteurs traitent de la façon dont la dynamique de l’évolution se manifeste, au niveau collectif et individuel, à travers divers stades ordonnés hiérarchiquement selon une complexité et une intégration croissante. La société, à chaque période historique, et l’individu, à chaque âge de la vie, s’adaptent à leurs conditions d’existence en évoluant à travers ces divers stades. A chaque niveau de la spirale évolutive correspond une vision du monde et un système de valeurs qui déterminent un type de relations spécifique.

La réflexion des auteurs participe d’une anthropologie évolutionniste selon laquelle l’être humain s’inscrit dans une dynamique évolutive qui concerne les formes biologiques et psychiques, sociales et culturelles, cognitives et spirituelles.


Idées-forces pour le XXI ème siècle

Dans un articles intitulé Passer de l’opposition à l’apposition ou comment intégrer ce qui semble contradictoire Ferber et Guérin décrivent le contexte épistémologique et culturel qui préside à l’émergence de cette anthropologie évolutionniste.

Avant d'être posté sur le blog Visions Intégrales de Jacques Ferber, cet article est paru initialement dans un livre collectif intitulé « Idées-forces pour le XXI ème siècle » sous la direction d’Armen Tarpinian. Dans ce livre, des auteurs comme Edgar Morin, René Passet, Joël de Rosnay, Patrick Viveret, Robert Misrahi ou Basarab Nicolescu exposent à travers leurs articles ce qui leur semble être des idées directrices pour le XXI ème siècle.

La présentation de cet ouvrage rend compte du contexte culturel qui est celui de la société de l’information où nous vivons : « Sur les chemins complexes et incertains de l'humanisation, il nous faut dépasser la double illusion de vouloir changer le monde sans se changer soi-même, ou de vouloir se changer soi-même sans changer le monde, et apprendre à relier connaissance de soi et connaissance du monde, formation personnelle et transformation sociale, écologie humaine et écologie terrestre. Ou, pour le dire autrement, intégrer cette démarche transdisciplinaire dans l'éducation comme dans l'action politique, afin de leur donner leurs vraies dimensions humanisantes ».

La complexité des problèmes qui se posent à nous, en ce début du XXI ème siècle, est telle que ces problèmes ne peuvent être résolus dans le même niveau de pensée que celui où ils ont été générés. Selon Ferber et Guérin, une révolution des mentalités s’avère indispensable : « Pour appréhender cette complexité, il devient nécessaire de penser en terme d’apposition et non plus d’opposition, de relier et d’articuler ce qui, a priori, apparaît comme contradictoire... Concrètement, cela revient à mettre en relation ce que l’on oppose traditionnellement... L’attention est mise sur la relation entre les entités plus que sur les entités elles-mêmes. »

Afin de mieux appréhender ce nouveau contexte culturel, nous proposons donc ci-dessous cet article de Ferber et Guérin dont le grand mérite est de présenter simplement des idées fondamentales. Sans reprendre tel quel les modèles de Wilber et sa terminologie, ce texte sensibilise le lecteur au processus d’apposition et d’intégration qui est au cœur de la théorie intégrale.


Passer de l’opposition à l’apposition ou comment intégrer ce qui semble contradictoire. Jacques Ferber et Véronique Guérin.

On peut observer aujourd’hui à quel point nous vivons dans un village global : les prises de décision de Pékin et Washington ont un impact direct sur nos vies. On ne peut plus faire comme si on vivait tranquillement chez soi. Pour mieux comprendre ce qui est en jeu, nous avons besoin d’élargir notre regard pour appréhender le monde de façon plus globale.
Mais on se trouve alors confronté à une grande complexité car tout interagit avec tout : par exemple, la hausse des matières premières procède d’une demande accrue due au développement économique de certains pays émergents comme la Chine ou l’Inde, mais aussi de la spéculation financière mondiale. Cette hausse a un impact direct sur les capacités à s’alimenter des pays du tiers monde : l’africain moyen, qui vit au jour le jour, dans une économie très locale, voit tout de même les prix du riz s’envoler et a de plus en plus de mal à s’alimenter. Le monde est ainsi devenu une entité presque organique dont la complexité résulte de la multiplication des interactions directes et indirectes.

Parallèlement, nous disposons de plus en plus de ressources cognitives et conceptuelles pour aborder cette complexité : l’ensemble des connaissances de toutes les civilisations devient plus accessible et tout un chacun peut, en particulier, grâce à Internet, disposer plus aisément de cette totalité du savoir. Il est cependant parfois difficile de s’en rendre compte car les domaines de compétences sont encore très morcelés : les physiciens ne s’occupent que de matière et d’énergie, les psychologues de processus psychiques, les biologistes pensent en termes d’ADN, les économistes voient tout en termes de coûts et de prix et les pratiquants spirituels se focalisent sur l’élévation de l’âme. Chacun voit midi à sa porte et élabore des solutions locales et ponctuelles qui résolvent certains problèmes du domaine sans prendre en compte leur impact de façon plus large.

Pour appréhender cette complexité, il devient nécessaire de penser en terme d’apposition et non plus d’opposition, de relier et d’articuler ce qui, a priori, apparaît comme contradictoire. C’est la méthode dialectique de Hegel appliquée non plus seulement à l’histoire ou à la philosophie, mais à tous les domaines de la vie. C’est penser de manière « intégrale » comme le préconise Ken Wilber.

Concrètement, cela revient à mettre en relation ce que l’on oppose traditionnellement. Il ne s’agit pas d’amalgamer ces entités dans un tout indifférencié, mais, bien au contraire, de les intégrer dans une structure plus cohérente qui révèle tout à la fois leur complémentarité et l’unité qui résulte de leur union. L’attention est mise sur la relation entre les entités plus que sur les entités elles-mêmes. Cette approche, qui se situe dans la droite ligne de l’approche systémique et de la pensée complexe telle qu’elle a été développée en France par E. Morin, s’applique particulièrement à déboucher sur une pratique, une manière de vivre.

Pour préciser cette perspective, nous allons décrire plus en détails ce passage de l’opposition à l’apposition pour les trois axes qui nous semblent essentiels : l’esprit et le corps, l’objectivité et la subjectivité, l’individu et la société.


Réunir l’esprit et le corps

La différence entre esprit et corps ne cesse de hanter les philosophes et les théologiens depuis l’Antiquité. Aujourd’hui, nous vivons encore souvent dans une vision cartésienne qui dissocie le corps de l’esprit comme s’il s’agissait de deux mondes indépendants, comme si l’esprit était juste « un fantôme dans une machine », qui agirait et vivrait indépendamment du corps.

Cette perspective est celle de la médecine allopathique qui s’applique à soigner le corps indépendamment de l’esprit, mais également celle de la psychanalyse qui tend à sous-estimer l’impact du corps sur le psychisme et les pensées. Intégrer le corps et l’esprit c’est considérer que les processus corporels, les sensations, les émotions, et les pensées s’articulent dans des dynamiques complexes, plus ou moins fluides et sources éventuelles de conflits psychiques.

Longtemps, on a considéré que ces conflits pouvaient être gérés par un esprit assez fort pour dompter les pulsions et réfréner les émotions, puis on a cherché à les résoudre par le seul fait de les exprimer. Mais on s’aperçoit aujourd’hui, comme l’explique le médiatique David Servan-Schreiber, qu’il est plus efficace pour évoluer d’utiliser des méthodes qui passent par le corps et influent directement sur le cerveau émotionnel plutôt que de compter sur le langage et la raison.

Les approches qui articulent corps et esprit sont en pleine expansion : massages, marches et relaxation, art-thérapie, arts martiaux… Les connaissances issues des traditions spirituelles orientales, au travers notamment des différentes formes de méditation et du yoga, commencent à inspirer des programmes de soin pour traiter la dépression par exemple. Et la science regarde en effet avec intérêt ces pratiques, comme le montrent le développement récent de la neuro-psycho-immunologie et l’étude de l’effet placebo, afin de nous amener à mieux comprendre les influences réciproques du corps et de l’esprit.

(A suivre...)

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