mardi 17 juin 2014

Si tu rencontres Rimbaud, tue-le !


Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille d'hommes. Arthur Rimbaud


Tuer le Bouddha

Une des plus étranges injonctions du bouddhisme zen est : « Si tu rencontres le Bouddha, tue le ! ». Pourquoi donc cette exhortation des héritiers d’une sagesse millénaire à tuer le Bouddha, son fondateur ? Les freudiens y verraient l’expression orientale de cette scène primitive qu’est le meurtre du père. Une fois de plus, leur réduction de la métaphysique à la psychologie, de la psychologie à l’inconscient et de l’inconscient à la mémoire phylogénétique d’une scène primitive, les conduiraient à une impasse. 

Une formulation plus explicite de cette maxime nous permet de mieux en saisir la signification : « Si tu rencontres le Bouddha vivant, alors tue le, car le Bouddha ne se trouve qu’à l’intérieur de toi-même ». Pour le bouddhisme zen comme pour toute forme authentique de spiritualité, l’expérience intérieure est centrale. "Tuer le Bouddha" c’est traverser le monde abstrait des représentations, croyances et préjugés pour se ressourcer à la perception de l’instant présent. 

Quand elle ne procède pas, comme l'icône, d'une intention épiphanique, la représentation du sacré est le plus souvent une profanation qui nous éloigne du foyer intense et lumineux de l’expérience intérieure. "Tuer le Bouddha" c’est se libérer de la lettre mortifère pour retrouver le jaillissement créateur de l’esprit. C’est découvrir la puissance créatrice de la présence d’esprit en déconstruisant la représentation qui l’occultait. C’est reconnaître que la séparation est une illusion en reconnectant la conscience à sa nature véritable qui n’est pas mentale mais non-duelle.

Je est un Autre

Aujourd’hui dans la France contemporaine, ce n’est pas Bouddha qu’il faut tuer mais Arthur Rimbaud dont la culture officielle a fait un éveillé moderne. Car si on vénère Rimbaud le Voyant, figure embaumée dans les cimetières nécrophiles de la scolarité, c’est pour mieux ignorer tous ceux qui vivent aujourd’hui de leur vision comme la lumière vit de sa flamme. 

L’inspiration crée d’abord des marginaux car c’est dans les marges qu’une civilisation inqualifiable doit être corrigée. Ces marginaux centraux montrent la voix qui résonne en écho sur le fil du temps.

" Arthur Rimbaud jaillit en 1871 d'un monde à l'agonie qui ignore son agonie et se mystifie, car il s'obstine à parer son crépuscule des teintes de l'aube de l'âge d'or. Le progrès matériel déjà agit comme brouillard et comme auxiliaire du monstrueux bélier qui va, quarante ans plus tard, entreprendre la destruction des tours orgueilleuses de la civilisation d'occident.  " René Char

Si on se prosterne autant devant le tombeau de Rimbaud, c’est pour mieux tuer en soi l’Irréductible dont le fantôme hante ceux qui en sont réduits à n’être qu’eux-mêmes. Vite une statue afin de mieux faire taire une voix aussi salutaire !... C’est ce que pensent secrètement ceux qui honorent l’insurrection des consciences pour mieux l’étouffer. 

« Je est un Autre » disait-il. « Cet Autre c’est nous-même » lui répondent-il en s’appropriant le mystère pour mieux conjurer l’ennui d’une vie disqualifiée. Ils ne peuvent supporter le rire éclatant du Poète qui fait apparaître leur vie de cadavre et de caveau pour ce qu’elle est : l’errance hallucinée d’une conscience, abstraite du jeu créateur de l’esprit. Derrière leur autonomie illusoire : le fantasme d’une toute puissance infantile.

La Poésie n’est affaire ni de chaisières culturelles, ni de fonctionnaires déguisés en universitaires, ni de commerçants travestis en éditeurs. C’est l’affaire d’une rencontre fondamentale entre un homme et son âme. Une manière vivante et vécue de participer à l’expérience spirituelle qui fonde toute vérité humaine. Une façon de ne se référer à rien d’autre qu’à l’intuition profonde liant organiquement l’être humain à son milieu d’évolution, ce milieu à tout l’univers et l’univers visible à l’Unité indivisible qui le fonde.

Un conformisme abject

Si tu rencontres Rimbaud, tue-le !... C’est le cri sans frontière de tous ceux qui, engagés dans la voix de leur vérité intime, ne peuvent supporter cette forme de servitude volontaire qui consiste à se plier devant l’illusion.

Tue-le car ils en ont fait l’idole d’une transgression aussi conformiste que confortable, le symbole de la subversion subventionné, une figure académique de la marginalité. Et ce, alors même que la révolte existentielle du poète s’érigeait contre ceux-là mêmes qui aujourd’hui le sanctifient : les gens de pouvoir, les installés, les positivistes, les assis, les médiocres, les endormis, les établis… tous ceux qui sont plus à l’écoute de leurs ambitions et de leurs intérêts que des Voix et des Visions intérieures susceptibles de les transcender. 

Effrayés par tout rayonnement spirituel, ces vampires sucent le sens des créateurs en réduisant leur puissance visionnaire et subversive à un conformisme abject. Une conspiration des asphyxiés contre toute forme de souffle créateur.

Ils donnent envie de vomir pour régurgiter le poison qui leur sert de bonne conscience. Mais ce monde manque de foie. Il ne saurait produire les torrents de bile nécessaires pour noyer cette engeance de mort-vivants qui ont condamné la postérité du poète à n’être plus que l’ombre du chant solaire qui l’inspirait. 

Antonin Artaud
Le rôle des professeurs n'a-t'il pas été de tout temps d'étouffer sous le poids de leur abstraction le cri vital et organique des prophètes ? N'est-ce pas Antonin Artaud ? : "Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie."

Cette impuissance à posséder la vie noie toutes traces de transcendance sous les eaux glacées du calcul égoïste. N'est-ce pas Jacques Ellul ? : « Si le christianisme est admis et honoré dans le monde, c’est qu’il n’est plus le christianisme. » Ils ont tué le Christ une seconde fois sous le poids d’une institution au service du pouvoir et d’un dogme au service de l’institution. Comme le Christ chassait les marchands du temple, le Poète chasse les idoles pour révérer les icônes. Les idoles enferment l’infini de l’esprit dans la prison des formes alors que l’icône épiphanise la forme pour dévoiler la force spirituelle où elle s’origine.

Devenir Voyant


Si tu rencontres Rimbaud, tue-le !... Le Voyant est devenu l’image publicitaire d’une condition inhumaine et brûler cette image, c’est rendre sa liberté posthume à une puissance visionnaire qui ne peut se vendre ni s’acheter. C'est suivre de manière radicale la fameuse injonction des Surréalistes : " Vous qui ne voyez pas, pensez à ceux qui voient ".

Si tu rencontres Rimbaud, tue-le !... Et fuis loin de tous ceux qui trahissent la vie de l’esprit pour la lettre morte alors même que la Poésie doit incarner, au cœur de nos existences, l'intense mémoire de notre immensité. En cheminant sur les voies aventureuses de l’inouï et celles, inventives, de l’inédit, l’intuition guide cette vie intégrale que le poète incarne dans un souffle inspiré. Si tu as l’occasion de croiser un de ces visionnaires, évite donc de le tuer. Suis-le discrètement, à distance, sans l’importuner avec des questions inutiles. Son pas sera ta réponse.

Comment le reconnaître ? Par sa mauvaise réputation. Comme le dit Gide : " Dans un monde où chacun triche, c'est l'homme vrai qui fait figure de charlatan". Et René Char d'enfoncer le clou : "Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égard ni patience." Les asphyxiés confondent les charlatans dans lesquels ils reconnaissent leur propre vice et les enchanteurs qui suivent les chemins inexplorés de l’évidence, là où se rassemblent ceux qui ressemblent à l’élan infini qui les anime. Dans le monde inversé où nous vivons, celui qui gagne perd l'essentiel alors que celui qui perd gagne : exerçant sa force à résister, il transforme son intention créatrice en intensité existentielle.

Être voyant c’est regarder le monde avec les yeux de l’innocence et de l’insolence qui sont ceux de l’esprit créateur. Parce qu’il participe à la dynamique créatrice de la vie-esprit, le créateur subvertit les conformismes pour inventer de nouvelles formes à travers laquelle se reconnait la conscience collective en évolution.

" Les fous, les marginaux, les rebelles, les anticonformistes, les dissidents... Tous ceux qui voient les choses différemment, qui ne respectent pas les règles. Vous pouvez les admirer ou les désapprouver, les glorifier ou les dénigrer. Mais vous ne pouvez pas les ignorer. Car ils changent les choses. Ils inventent, ils imaginent, ils explorent. Ils créent, ils inspirent. Ils font avancer l'humanité. Là où certains ne voit que folie, nous voyons du génie. Car seuls ceux qui sont assez fous pour penser qu'ils peuvent changer le monde y parviennent." Jack Kerouak. Sur la route


4 commentaires:

  1. Je voulais juste vous dire que j'apprécie vraiment vos articles...
    (même si je ne laisse que rarement des commentaires)
    et celui-là en particulier...
    Je trouve votre site remarquable !

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    1. Merci chère Licorne pour cette appréciation qui me va droit au cœur. Vous êtes bien placée pour le savoir : écrire un blog c’est lancer à la mer une bouteille destinée à ceux dont l’âme peut résonner avec le message qu’elle contient. Alchimie mystérieuse qui rassemble ceux qui se ressemblent. D’autant plus heureux de trouver cet écho que j’apprécie beaucoup la vibration poétique émanant de votre blog - Fabulo - que j’ai mis dans mes favoris et que je conseille aux lecteurs du Journal Intégral.

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  2. Equilibre

    Personne n’est fou,
    On est tous en déséquilibre.
    Partagés entre plusieurs mondes,
    A l’ouvrage entre les mailles de nos fibres.
    On frise avec les abysses du connu
    Et du contentement.
    Reconnaissance et Joie
    Propulsent à la surface du vivant,
    Au-delà des falaises de l’inconnu.
    Vertiges d’Icare sans orgueil.
    Argonautes embrassés par l’appel.

    L’appel des autres mondes,
    Qui rendent fou le non-initié,
    Qui trompent les âmes en manque d’acuité.
    Car le mental est pauvre en ces contrées.
    Seul le cœur est capable de dompter
    Les démons des colères ;
    Troisième œil en chacun,
    A peine voilé par l’évidence
    De nos mystères.

    Les lunettes de la raison
    Répandent leurs points morts,
    Leurs limites, leurs souffrances.
    Elles s’obstinent à empêcher
    La lumière de pénétrer.
    Brisons les intermédiaires
    Grossiers ou réducteurs.
    Il n’est qu’à fermer les yeux sensibles
    Pour ouvrir le regard de l’indicible.

    Parcourir les fresques de l’univers,
    Témoignages de l’éternel éphémère…
    Spirales de lumière,
    De souplesse en nos sphères.
    Retrouver le centre des silences,
    Là où les mondes coopèrent,
    Se rencontrent, s’enrichissent,
    Tissent la fable génésique.

    Toujours inachevée dans ses commencements.
    Toujours élancée par delà ce que l’on comprend,
    Réveillant nos cœurs d’amnésiques
    Aux beautés de l’existence,
    A la lumière de nos espérances.

    Si on investit trop d’énergie dans le visible,
    On se laisse noyer par l’invisible.
    Si l’on dispense son énergie aux quatre vents,
    Notre âme souffle les démons, les parasites,
    Brûle les interférences subtiles,
    Qui s’attachent à nos traces,
    A nos faiblesses, à nos transes,
    A l’arrogance pressée des rapaces,
    A la routine qui nous enlace
    D’un velours douteux.

    Doutons un peu, suffisamment,
    Pour que tremble le moment,
    Que craquent les continents
    De nos conditionnements.
    Tectonique de la Vie
    Où sans prévenir crachent
    Les volcans de l’amour et de l’imprévu.
    Ils se jouent des apparences stables
    De ce que l’on a vu ici ou là,
    Sans conscience…

    Doutons un peu…
    Sur le pouvoir de nos pensées,
    Les choix de nos destinées.
    L’observateur observé
    Doit s’affranchir des conflits internes.
    Témoin au service
    Du témoignage de son entièreté.
    Créer l’histoire que l’on se raconte,
    Vivre l’histoire que l’on crée,
    Raconter l’histoire que l’on vit.

    A la croisée des mondes,
    Savoir que l’on n’est pas fou,
    Mais en équilibre avec le Tout.

    ML (2014)

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  3. Beau Souffle... Belle Vision... Merci Marko... Au rendez-vous de l'inutile et de l'invisible, le poète se tient debout, entièrement disponible à l'émergence du vivant c'est à dire de l'inédit...

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