jeudi 14 mai 2015

La Conscience : Un Système Complexe en Evolution


Il n'existe rien de constant si ce n'est le changement. Bouddha

Le Professeur Allan Combs au Troisième Forum International de l’Évolution de la Conscience

Dans nos derniers billets consacrés aux modèles développementaux en général et à la Spirale Dynamique en particulier, nous évoquions le changement de paradigme dont ces modèles sont porteurs. Un changement qui correspond à l'entrée de nos sociétés dans une ère nouvelle : celle de l'information. Fondée sur la relation, le nouveau paradigme de la complexité propose une vision globale et dynamique, là où la modernité, fondée sur la séparation abstraite, poursuivait une démarche analytique, objective, réductionniste, au cœur d'une pensée technocratique à l'origine de la crise globale que nous connaissons.

Ce changement de paradigme transforme notre compréhension de la vie et de la conscience désormais conçues par la science de pointe comme des systèmes dynamiques en évolution constante et en complexité croissante. Cette nouvelle approche de la vie et de la conscience a été expliquée  par le psychologue Allan Combs, professeur émérite à l’Université de Caroline du Nord, lors de la troisième édition du Forum international de l'évolution de la conscience qui s’est tenue à Paris le 18 Octobre dernier avec pour thème : « Comprendre pour évoluer : la science de l’évolution de la conscience ». 

Le domaine de recherche d’Allan Combs est celui de la neuropsychologie, des études sur la conscience et de la théorie des systèmes. Fort de ce background, il analyse dans la vidéo ci-dessous le mouvement de complexification continue qui, de la matière à la vie, conduit à l’émergence de la conscience et à son évolution. Percevoir la continuité évolutive entre les mondes de la matière, de la vie et l'esprit, c’est comprendre comment une dynamique issue du fond des âges et du cosmos se manifeste aujourd’hui chez l’être humain à travers divers stades de développement, et ce dans tous les domaines : psychiques et spirituels, sociaux et culturels, organisationnels et technologiques. 

Au cours des cinquante dernières années, les sciences humaines ont identifiées et cartographiées ces stades évolutifs dans divers champs de la vie individuelle et collective. Cette cartographie fait apparaître la conscience comme un système dynamique auto-suffisant, émergeant, se maintenant et évoluant en interaction avec son milieu. Plutôt un flux évolutif au sein d'un milieu complexe qu'une entité fixe dans un environnement objectivé. Cette approche systémique permet de mieux comprendre pourquoi l'évolution de conscience passe aujourd'hui par un nouveau stade, celui d'une vision globale qui redonne à l’intuition et à la spiritualité une place centrale qui leur avait été déniée par la modernité abstraite. 

Une approche systémique de la conscience

Intervenants du Troisième Forum de l’Évolution de la Conscience

Co-rédacteur en chef du « Journal of Conscious Evolution » et rédacteur en chef adjoint de « Dynamical Psychology », Allan Combs est l’auteur de nombreux articles et de plusieurs livres dont « Conscious Explained Better », « The Radiance of Being » et « Living the integral life » préfacé par Ken Wilber. Il est aussi le co-créateur avec Ken Wilber de la matrice Wilber-Combs, bien connue des intégralistes.

A l’instar de son ami Ervin Laszlo dont nous avons évoqué les travaux à plusieurs reprises, notamment ici, l’originalité de ses recherches réside dans une approche systémique de la conscience. A contrario d’une démarche analytique classique, l’approche systémique perçoit le phénomène qu’elle observe et étudie comme un système dynamique de relations qui maintient sa cohérence grâce à un processus d’auto-création (autpoièse), cette propriété de se produire lui-même et de se développer en interaction avec son environnement.

Il ne s’agit pas pour nous de présenter cette approche systémique de manière détaillée mais de donner quelques éléments d’informations qui permettent de replacer les propos parfois lapidaires d’Alan Combs dans le contexte du paradigme émergent. D’autres billets dont nous donnons les références dans la rubrique Ressources permettent d’explorer plus avant les concepts de système ou de complexité qui sont centraux dans l’émergence d’un nouveau paradigme. 

Dans La Déclaration d’Unité, Ervin Laszlo décrit ainsi le modèle systémique de la conscience humaine : « Je fais partie du monde. Le monde n’est pas en dehors de moi, et je ne suis pas en dehors du monde. Le monde est en moi et je suis en lui... Je fais partie de la nature et la nature fait partie de moi. Je suis ce que je suis dans ma communication et communion avec l’ensemble du vivant. Je suis un tout irréductible et cohérent avec le réseau de la vie sur la planète… Je suis plus qu’un organisme fait de peau et d’os ; mon corps, mes cellules et organes sont la manifestation de ce qui est réellement moi : un système dynamique auto-suffisant, auto-évoluant, émergeant, se maintenant et évoluant en interaction avec tout ce qui existe autour de moi. »

En 1970, le biophysicien Harold Morowitz écrivait : "Toute chose vivante est une structure dissipative, c'est à dire qu'elle ne dure pas en soi-même, mais seulement  en tant que résultat du flux continuel de l'énergie dans le système." C'est ainsi que les individus apparaissent selon lui comme "des perturbations locales dans ce flux d'énergie universel." La physique de pointe retrouve de fait le point de vue de toutes les grandes traditions spirituelles selon lesquelles les formes vivantes sont l'expression ponctuelle et phénoménale d'une énergie universelle. Ce flux d'énergie permet aux systèmes vivants de se développer au cours du temps à partir des interactions avec leurs milieux évolutifs qui déterminent des formes de plus en plus complexes.

Le paradigme de la complexité

En réaction au réductionnisme analytique qui fut au cœur de la modernité scientifique, l’approche systémique s’inscrit dans un nouveau paradigme relationnel, celui de la complexité, qu’Edgar Morin a fait connaître en France. La notion de complexité est à prendre ici dans son étymologie « cum-plectere » qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un entrelacement (plexus). Le paradigme de la complexité envisage effectivement tout phénomène comme un tissu d’interrelations dont l’auto-création est assortie de propriétés émergentes qui se manifestent à travers des formes évolutives de plus en plus complexes et intégrées.

Au cœur de la complexité, la dynamique évolutive est à l'origine d'une interdépendance qui régit les relations entre tous les éléments d’un même système. Pour Joël de Rosnay : « La complexité est la grande révolution scientifique de notre temps… Désormais, les chercheurs, quelle que soit leur discipline, évoluent d’une vision analytique et séquentielle vers une vision systémique et intégrative. » 

Dans un texte intitulé Histoires de la complexité, Marc Halévy explique la montée en complexité au cœur de l’évolution : « L'histoire de la Nature n'est que l'histoire de la complexification, de la montée en complexité. Cette histoire passe toujours par les mêmes étapes. A un niveau de complexité donné, les entités qui le peuplent, se rencontrent au gré de leur quête d'individuation et d'intégration. Des complémentarités et des antagonismes apparaissent. Des interactions se développent. Elles deviennent parfois récurrentes et stables sous forme d'interrelations. Ces interrelations se combinent en architectures plus ou moins durables qui intègrent, en un sur-système de niveau supérieur, les entités initiales. Ces sur-systèmes, parce qu'ils s'organisent à partir d'interrelations nouvelles, font émerger des propriétés radicalement nouvelles qui leur permettent d'inventer de nouveaux modes d'interactions. Et ainsi de suite, ad libitum … » 

Les Trois « Big Bangs » 


Dans la vidéo ci-dessous, Combs évoque donc l’évolution de la conscience dans son double aspect, temporel et structurel, comme la conséquence d’un mouvement évolutif de plusieurs milliards d’années qui correspond à une augmentation progressive du niveau de complexité à travers les stades de la matière et de la vie. 

En évoquant Le Grand Récit de l’Évolution, Alain Gauthier parle des trois "Big Bangs" à l'origine de la matière, de la vie et de la conscience : « Cette histoire de 13,7 milliards d’années est ponctuée par trois « Big Bangs » ou sauts qualitatifs qui sont reconnus mais largement inexpliqués par la Science. Le premier Big Bang a donné naissance à l’univers visible, à notre système solaire et aux éléments minéraux et chimiques dont nous sommes composés. Le deuxième correspond à l’apparition de la vie sur la planète, allant des organisations monocellulaires aux plantes et aux animaux dont l’évolution est inscrite en nous, notamment dans celle du fœtus et de nos systèmes vitaux. Le troisième marque l’émergence de la conscience humaine douée de capacité de réflexion, qui s’est traduite successivement par différentes cultures et structures sociales – chacune reflétant une perspective ou vision du monde différente sur la nature humaine et la vie en société. 

 Ces différentes perspectives – égocentriques, ethnocentriques, géocentriques, cosmocentriques – sont présentes ou potentielles en chacun d’entre nous, bien que l’une d’entre elle tende à prédominer à un stade de notre vie, selon notre niveau de maturité. Elles correspondent à ce qu’Albert Einstein a appelé des « cercles croissants de compassion » : moi, le groupe qui m’est familier, l’espèce humaine, tous les habitants du monde et l’ensemble de l’univers. » La Nouvelle Avant-garde. Vers un changement de culture

Les modèles développementaux en général et la Spirale Dynamique évoqués dans nos précédents billets sont des cartographies qui rendent compte des diverss stades du développement humain (cognitif, émotionnel, moral, spirituel etc...), de l'évolution culturelle (vision du monde, système de valeur) et de l'organisation sociale (politique, économique et technologique).  Une vision intégrale permet de mieux comprendre comment les champs du développement humain, de l'évolution culturelle et de l'organisation sociale évoluent de manière systémique à travers des stades d'intégration et de complexité croissante. Chaque saut évolutif d'un stade au suivant détermine un changement de paradigme qui ouvre sur une nouvelle "vision du monde".

Une cosmologie de l’émergence 

Ce grand récit généalogique montre que les termes d’évolution et de complexification sont quasi-synonymes, évoquant le même mouvement soit en termes diachroniques de temporalité, soit en termes synchroniques de structure. La complexification des systèmes s’effectuant effectivement dans une temporalité évolutive. 

En écrivant le grand récit de l’évolution, les chercheurs d’avant-garde, sur toute la planète, évoquent, selon les mots de Souleymane Bachir Diagne « une cosmologie de l’émergence » en considérant le cosmos comme un organisme vivant et créatif, émergeant de façon continue à travers un processus de complexification dont la conscience humaine est une manifestation très récente. 

Cette cosmologie de l’émergence marque la fin d’un dualisme cartésien fondé sur la séparation abstraite entre la matière et l’esprit. Elle signe le retour à l’unité organique et harmonique du cosmos et de l’anthropos, au cœur de toutes les grandes traditions. Dans le nouveau paradigme de la complexité, l’être humain est perçu comme un « évolutionnaire » c’est-à-dire un vecteur conscient et créatif de la dynamique évolutive qui anime à la fois les systèmes cosmiques et physiques, biologiques et anthropologiques. 

Deux oiseaux sur la même branche

La matrice Wilber-Combs

Cette conception de la conscience comme flux dynamique rejoint les intuitions des sagesses non duelles de l’orient qui envisageaient les deux visages, éternels et évolutionnaires, de la conscience. D’un côté, la conscience se présente comme une lumière immobile, immuable et éternelle mais de l'autre, elle est pure action et évolue sans cesse dans le monde. Ce paradoxe est célébré depuis les premiers textes sacrés. Les Vedas (écritures hindous) disaient déjà : « Deux oiseaux sur la même branche ; l’un qui goûte les fruits sucrés et l’autre qui observe ». 

Le silence apparaît comme une interface entre les deux visages de la conscience. D’où le rôle central que lui confère Alan Combs : « « Dans ce cosmos créatif dans lequel nous vivons, des évolutions fondamentales émanent du silence ». Ouverture sur le silence, la méditation permet l’émergence créatrice de processus inconscients, accélère la croissance psychologique, stimule l’inspiration, développe l’intuition et permet de s’éveiller à ce qu’Andrew Cohen nomme « l’impulse évolutionnaire ». 

Au cœur de la méditation, un lâcher prise permet de se libérer des formes habituelles et des identités fixes pour poser un regard neuf et créatif sur soi comme sur le monde. Tous les grands penseurs de l’évolution, de Bergson à Teilhard de Chardin, de Hegel à Sri Aurobindo, envisagent celle-ci comme un mouvement vers l’avant qui ouvre sur la nouveauté et l’inédit. 

Cette ouverture de la conscience permet, en transcendant les limites de l’ego, de développer son empathie et de se mettre au service des autres en donnant à la notion d’interdépendance une incarnation concrète et une traduction humanitaire, sociale ou politique. Tous les êtres humains étant interdépendants, l’évolution ou la souffrance de l’un agit sur tous les autres. Une interdépendance qui englobe tous les êtres sensibles, y compris les animaux, comme l'a dit Matthieu Ricard lors de cette même journée. 

Métanoïa 

Si nous avons pris le temps de résumer les propos d’Allan Combs et le contexte intellectuel auxquels ils se réfèrent, c’est que, dans cet entretien, l’abstraction de certains concepts, les embarras de la traduction et la tendance de l’orateur à la digression ne permettent pas toujours de suivre le fil du discours avec facilité. Il n’empêche. Cette vidéo montre l’énorme décalage pouvant exister entre les chercheurs de pointe aux États-Unis dans le domaine de la conscience et une recherche hexagonale trop souvent prise en otage par des conceptions réductionnistes et matérialistes totalement dépassées. 

Limités par cette conception abstraite, nous subissons ce terrorisme intellectuel tant que nous ne comprenons pas la dynamique évolutive à l’œuvre dans la généalogie et le développement de la conscience. En nous inscrivant dans cette généalogie évolutive, le paradigme de la complexité permet de se projeter vers de nouveaux stades de développement. Seul un tel saut évolutif et qualitatif est à même de résoudre une crise systémique qui déstabilise les équilibres fondamentaux de l'espèce humaine.

Le processus de complexification propre au cosmos et à la vie se nomme créativité pour la conscience humaine. L'être humain devient évolutionnaire dès lors que, se sachant héritier de ce processus, il y participe intimement en développant une singularité créatrice. Sur son chemin, il devra affronter les tenants d'une conception abstraite de la nature humaine, qualifiée de « paranoïaque » par Michel Mafessoli. En effet, cette abstraction fige le flux de la conscience pour en faire un instrument de domination de l'égo qui s'approprie son milieu d'évolution en le transformant en ressources à exploiter selon son intérêt, ses pulsions et ses fantasmes de toute-puissance.

L'évolutionnaire se libère de cette paranoïa dominatrice par une métanoïa, ce processus de conversion au cours duquel la conscience se reconnecte au flux évolutif de son développement. Le paradigme de la complexité met ainsi à jour la perspective d'une intégration noétique, évoquée par Teilhard de Chardin, qui est à la fois le futur de la conscience et l'expression de sa transcendance.

Allan Combs. Les deux visages de la conscience



Ressources 

Allan Combs. Site personnel

Vidéo. Adventures in the Wilber/Combs Matrix  Allan Combs 


Aucun commentaire:

Publier un commentaire