jeudi 18 février 2016

Penser la Barbarie (3) Théorie d'une Catastrophe


Étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait. Victor Hugo


Dans les deux précédents billets de cette série intitulée Penser la Barbarie, nous avons évoqué l’œuvre du philosophe Michel Henry qui, à partir d’une "phénoménologie de la vie", critique de manière radicale l’hégémonie de la technoscience comme processus d’abstraction totalitaire conduisant à la négation de la sensibilité et de la vie. Un tel processus concerne toutes les dimensions - intérieures et extérieures, individuelles et collectives - de l’homme contemporain. C’est ainsi que Michel Henry, poursuivant sa réflexion, propose une interprétation phénoménologique de l’économie qui débouche sur la Théorie d’une Catastrophe, sous-titre de son ouvrage intitulé Du communisme au capitalisme paru en 1990 juste après la chute du mur de Berlin. 

Le résumé de ce livre qui, dans un premier temps, devait s’intituler "La mort aux deux visages" commence ainsi : « L’effondrement des régimes dits socialistes ne fournit ici que le point de départ de l’analyse, aujourd’hui prophétique, des raisons métahistoriques de la crise qui est vouée à frapper durablement l’économie mondiale. Fort de sa grande étude sur Marx, Michel Henry dénonce la faillite de tout régime qui contrevient aux lois de la vie, c’est-à-dire de l’individu… L’introduction expose le thème de l’essai : l’origine identique, en dépit des différences politiques, de l’échec des régimes de l’Est dû à une organisation rationnelle de l’activité humaine qui a abaissé l’individu et de celui, imminent, du libéralisme fondé à des fins de profit sur la force de travail, car il a lui aussi remplacé progressivement l’individu par un système d’abstractions : valeur, capital, intérêt etc. Des deux côtés, ce sont des lois mortifères qui régissent le monde. » 

C’est dans la continuité de cette réflexion que s’inscrit la conférence intitulée Penser philosophiquement l’argent, prononcée en 1992 au Troisième Forum Le Monde/Le Mans. Avant de proposer le texte de cette conférence dans notre prochain billet, nous évoquerons la critique phénoménologique de l'économie que Michel Henry développe à partir du primat de la subjectivité individuelle. Nous mettrons en perspective cette pensée originale avec le profond renouveau d'une critique sociale qui déconstruit les principales formes de la société marchande que sont la valeur, le travail, l'argent ou le fétichisme de la marchandise pour envisager une "sortie de l'économie" c'est à dire la libération de l'emprise qu'exerce l'abstraction économique tant sur la subjectivité que les relations sociales.

Si l'œuvre de Michel Herny peut inspirer aujourd’hui une pensée intégrale c’est qu’elle associe avec beaucoup de profondeur les critiques culturelles, sociales et anthropologiques : critique culturelle à travers son analyse de la barbarie techno-scientiste, critique sociale à travers sa déconstruction de l'économisme dominant et critique anthropologique à travers sa restauration de la subjectivité et de la sensibilité comme fondements de l’individuation. La cohérence systémique de ces trois critiques permet de comprendre en profondeur et de manière globale les origines de la crise évolutive que nous vivons tout en envisageant le saut évolutif qui nous permettra de la dépasser. Dans un entretien récent, Jean-Claude Michéa évoque la "période de catastrophes" dans laquelle nous sommes et qui correspond, selon lui, à la phase finale du capitalisme. Un effondrement du vieux monde qui permet d'imaginer et d'inventer de nouvelles formes politiques fondées sur la "sortie de l'économie".

Impasse du capitalisme 

Si la pensée de Michel Henry est visionnaire c'est que, d’une part, sa "Théorie d’une catastrophe" a anticipé la crise globale du capitalisme et que, d’autre part, sa critique de l'économie politique rejoint celle d’autres auteurs, venus d’horizons géographiques et culturels différents, dans un courant de pensée qui apparaît à la fin des années 80 comme une forme radicale de critique sociale ouvrant sur ce nouvel horizon d’émancipation qu'est la "sortie de l'économie" à laquelle nous avons consacré plusieurs billets.

Dans Du communisme au capitalisme, Michel Henry analyse notamment la double dénaturation opérée par le système capitaliste et présentée ainsi dans le résumé de cet ouvrage : « La première vient d’une impossibilité principielle, la rémunération adéquate du produit du travail, car l’investissement subjectif dans une besogne donnée, sa pénibilité, varie selon les individus, c’est-à-dire que cette force de travail échappe à toute évaluation. Aporie analysée par Michel Henry dans Marx II. D’autre part, le troc d’antan a été remplacé par un équivalent objectif abstrait, l’argent, valeur d’échange à l’état pur, idéalité économique qui permet la dissimulation d’une inégalité : dans l’échange du capital investi dans la production pour rémunérer le travail, le capitalisme tire sa richesse de l’exploitation, non payée et inavouée d’un sur-travail, source réelle de la plus-value, tout le processus économique reposant sur le travail. 

La vie des individus ne sert qu’à produire de l’argent, elle est éliminée au profit du développement illimité de la productivité. Or produire de l’argent est démettre le procès réel de sa finalité vitale. De plus la subversion actuelle vient de la mutation structurale de la production sous l’effet de la technique. Le procès économique est enrayé, il y a pléthore de biens, sans argent pour les acheter. D’où chômage, paupérisation, énergie inemployée génératrice d’angoisse. Le capitalisme qui a perdu sa référence majeure à la vie entre dès lors dans une crise permanente. » 

Penser philosophiquement l’argent 

On sait que pour échapper à cette crise structurelle, le système n’a trouvé comme solution depuis plus de trente ans que l’accroissement exponentiel d’un "capital fictif" indexé sur les futurs profits envisagés, et alimenté par l’énorme développement des marchés financiers et de bulles spéculatives qui éclatent régulièrement. Totalement déconnecté de l'économie concrète, un tel processus de financiarisation devenu fou annonce la "phase finale du capitalisme" évoquée par Jean-Claude Michéa dans un entretien récent dont nous proposerons un extrait ci-dessous.

C’est dans le contexte de sa réflexion philosophique sur l’économie que Michel Henry explique l’origine et le rôle de l’argent dans la conférence intitulée Penser philosophiquement l’argent. L’analyse phénoménologique de l’argent permet de mesurer l’écart irréductible qui existe entre le travail vivant d’une subjectivité individuelle, créatrice d’une valeur d’usage, et la mesure du temps de travail qui va déterminer de manière abstraite la valeur d’échange au cœur de l’économie marchande. Cette valeur d’échange va s’autonomiser sous la forme de l’argent et le capitalisme ne visera plus à produire des marchandises mais de l’argent à travers la production et l’échange des marchandises. 

« Il faut donc vendre tout de suite, mais cet impératif se heurte à la contingence de la vente, c’est-à-dire à l’extériorité de l’argent par rapport à la marchandise, qui exprime elle-même l’extériorité de la valeur d’échange par rapport à la valeur d’usage, qui exprime elle-même l’extériorité du travail social par rapport au travail vivant, leur dédoublement, qui n’est autre que la genèse transcendantale de l’argent et de l’économie en général. » 

Quand l'abstraction économique domine la vie concrète en mettant hors-jeu la subjectivité, la relation vivante entre les hommes se transforme en échange marchand entre des choses mortes. Cette inversion du rapport entre sujet et objet constitue ce que Marx nomme le "fétichisme de la marchandise". Celui-ci correspond sur le plan social à ce qu’est, au plan cognitif, le fétichisme de l’abstraction analysé par Michel Henry dans sa critique de la barbarie techno-scientiste. 

Marxiens contre Marxistes

Karl (Charles) Marx (1818-1883)

Alimentée par la lecture de l’œuvre de Marx à laquelle il a consacré deux ouvrages, l’interprétation phénoménologique de l’économie proposée par Michel Henry se démarque totalement d’un marxisme qui représente pour lui, selon une formule devenue fameuse, "la somme des contresens qui ont été faits sur Marx". En effet écrit-il "l’erreur de la plupart des commentateurs de Marx a été de faire de l’économie la réalité alors que Marx n’a cessé d’affirmer que celle-ci n’était qu’une abstraction... Dire, comme les marxistes ou comme les économistes en général, que l’économie constitue le fond de la réalité et ainsi des sociétés, c’est, du point de vue de Marx, l’affirmation la plus absurde qui se puisse concevoir. L’économie n’est pas la réalité, mais son double irréel et, comme tel, fantastique… La sphère économique ne saurait être pensée sans référence à la vie : c’est la vie subjective qui doit déterminer l’intelligibilité de l’économique et jamais l’inverse". Michel Henry en tire cette conclusion :

"La pensée de Marx n’a aucun rapport avec le marxisme, si ce n’est celui de le contredire terme à terme et d’en constituer ainsi avant l’heure la critique la plus radicale qui sera jamais prononcée contre lui.

La pensée de Michel Henry anticipe et rejoint de manière étonnante, sans qu’il en ait connaissance, « un nouveau courant théorique qui apparaît au tournant des années 1986-1987, quand dans des versions peu différentes et chez plusieurs auteurs à différents endroits de la planète, on voit la publication de nouvelles thèses assez proches dans leurs résultats » (Wikipédia). Qualifié de "marxien", ce courant regroupe des penseurs qui non seulement n’adhèrent pas à la vulgate marxiste mais qui la combattent tout en se réclamant de la réflexion philosophique d'un Marx "ésotérique" qui permet de déconstruire les catégories centrales de l’économie politique. 

Outre des personnalités aussi diverses que Jacques Ellul, Cornelius Castoriadis, Guy Debord, Daniel Guérin ou Jean-Marie Vincent en France, Moishe Postone aux Etats-Unis, ce courant informel se retrouve en Allemagne avec le mouvement de la Critique de la Valeur autour des œuvres de Robert Kurz, Anselm Jappe, Roswitha Scholz, Norbert Trenkle, Ernst Lohoff dont on retrouve les contributions dans les revues Krisis et Exit ! Ceux qui désirent plus d'informations sur ce courant marxien et ses divers contributeurs peuvent se référer à l’article Wikipédia qui lui est consacré ici

Critique de la valeur 


Dans des billets intitulés Devoir de Vacance, Sortir de l’économie (1) et (2), Décroissance ou barbarie, nous avons-nous-même évoqué la Critique de la valeur qui renouvelle de manière radicale la critique sociale en déconstruisant ces formes spécifiques de la société marchande que sont la valeur, le travail, l’argent et le fétichisme de la marchandise. On ne saurait trop conseiller aux lecteurs du Journal Intégral de s’intéresser à ces analyses - auxquelles se sont référées des auteurs français comme André Gorz et Jean-Claude Michéa - qui permettent de comprendre la crise globale du capitalisme tout en envisageant le saut évolutif vers une indispensable "sortie de l’économie". 

Déjà, au début des années 1980, André Gorz évoquait cette crise dans un entretien : « En ce qui concerne la crise économique mondiale, nous sommes au début d’un processus long qui durera encore des décennies. Le pire est encore devant nous, c’est-à-dire l’effondrement financier de grandes banques, et vraisemblablement aussi d’États. Ces effondrements, ou les moyens mis en œuvre pour les éviter, ne feront qu’approfondir la crise des sociétés et des valeurs encore dominantes… Pour éviter tout malentendu : je ne souhaite pas l’aggravation de la crise et l’effondrement financier pour améliorer les chances d’une mutation de la société, au contraire: c’est parce que les choses ne peuvent pas continuer comme ça et que nous allons vers de rudes épreuves qu’il nous faut réfléchir sérieusement à des alternatives radicales à ce qui existe.» (André Gorz, un penseur pour le XXIème siècle.)

De la folie spéculative des années 90 au krach boursier dû à l’éclatement de la bulle internet en 2001, de la grande crise mondiale de 2008 à l'instabilité chaotique du système financier aujourd’hui, les faits ont donné raison à André Gorz comme à Michel Henry dont la pensée s’est révélée visionnaire. Dans le sillage de cette déconstruction de l'économisme dominant, Norbert Trenkle et Ernst Lohoff de la revue Krisis, co-auteur avec Robert Kurz du fameux Manifeste contre le travail, analysent dans La Grande Dévalorisation « l’énorme gonflement des marchés financiers au cours des trois dernières décennies comme une conséquence de la crise structurelle fondamentale du mode de production capitaliste, dont l’origine remonte aux années 1970. 

La troisième révolution industrielle qui se met en place alors entraîne une éviction accélérée de la force de travail hors de la production, sapant ainsi les bases de toute valorisation du capital au sein de "l’économie réelle". La crise structurelle de la valorisation du capital n’a pu jusqu’ici être ajournée qu’en ayant massivement recours à l’anticipation, le pari sur la valeur future prenant la forme du crédit et de la spéculation. Aujourd’hui, l’accumulation de "capital fictif" trouve ses limites, car les anciennes créances accumulées ne peuvent plus être "honorées" ». 

La période des catastrophes 


Inspiré par les analyses théoriques développées par la Critique de la valeur, Jean-Claude Michéa évoque la phase finale du capitalisme dans un entretien donné à la "Repubblica" en décembre et traduit en français par l’Obs sous un titre évocateur et très "henryen" : "Nous entrons dans la période des catastrophes". Cette période historique dans laquelle nous entrons se manifeste effectivement à travers une série de catastrophes morales, culturelles, écologiques, économiques et financières annoncées et anticipées par Michel Henry aussi bien dans La barbarie que dans sa Théorie d’une catastrophe (Du communisme au capitalisme). 

Selon Jean-Claude Michéa : « La phase finale du capitalisme – écrivait Rosa Luxemburg en 1913 – se traduira par "une période de catastrophes". On ne saurait mieux définir l’époque dans laquelle nous entrons. Catastrophe morale et culturelle, parce qu’aucune communauté ne peut se maintenir durablement sur la seule base du "chacun pour soi" et de l’"intérêt bien compris". Catastrophe écologique, parce que l’idée d’une croissance matérielle infinie dans un monde fini est bien l’utopie la plus folle qu’un esprit humain ait jamais conçue (et cela sans même parler des effets de cette croissance sur le climat ou la santé). 

Catastrophe économique et financière, parce que l’accumulation mondialisée du capital (ou, si l’on préfère, la «croissance») est en train de se heurter à ce que Marx appelait sa «borne interne». A savoir la contradiction qui existe entre le fait que la source de toute valeur ajoutée – et donc de tout profit – est le travail vivant, et la tendance contraire du capital, sous l’effet de la concurrence mondiale, à accroître sa productivité en remplaçant sans cesse ce travail vivant par des machines, des logiciels et des robots (le fait que les «industries du futur» ne créent proportionnellement que peu d’emplois confirme amplement l’analyse de Marx ). 

Les «néo-libéraux» ont cru un temps pouvoir surmonter cette contradiction en imaginant – au début des années 1980 – une forme de croissance dont l’industrie financière, une fois dérégulée, pourrait désormais constituer le moteur principal. Le résultat, c’est que le volume de la capitalisation boursière mondiale est déjà, aujourd’hui, plus de vingt fois supérieure au PIB planétaire ! Autant dire que le «problème de la dette» est devenu définitivement insoluble (même en poussant les politiques d’austérité jusqu’au rétablissement de l’esclavage) et que nous avons devant nous la plus grande bulle spéculative de l’histoire, qu’aucun progrès de l’«économie réelle» ne pourra plus, à terme, empêcher d’éclater. On se dirige donc à grands pas vers cette limite historique où, selon la formule célèbre de Rousseau, "le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être".»

Certains pourraient juger que les propos de Jean-Claude Michéa sont ceux d'un idéologue cryptomarxien totalement étranger aux réalités concrètes  de la vie économique. A ceux-là on répondra qu'une chaîne grand public comme France 2 vient de consacrer Mercredi 3 janvier une séquence de son journal du soir à l'imminence d'un krach boursier en 2016 bien plus grave qu'en 2008 ! Il n'est qu'à taper "krach boursier 2016" sur Google pour voir le nombre impressionnant d'articles consacrés à ce sujet. Il n'est qu'à voir ces temps-ci l'extrême volatilité des marchés financiers et leur comportement totalement erratique qui sont les conséquences de bulles monétaires créées par les banques centrales actionnant la planche à billet pour maintenir la fiction d'une croissance économique.  

Selon l'économiste Patrick Artus, co-auteur de La folie des banques centrales. Pourquoi la prochaine crise sera pire : " Il faut bien comprendre que la liquidité mondiale, la monnaie créée par les banques centrales, représente près de 30 % du PIB mondial, soit environ 20.000 milliards de dollars contre 6% à la fin des années 90. Or lorsque l'argent ne coûte rien, comme c'est le cas aujourd'hui, on ne peut faire que des bêtises et former des bulles qui finiront inévitablement par exploser. " (Libération 11/02/16). Le problème n'est pas tant de savoir si "la plus grande bulle spéculative de l'histoire" va éclater mais quand, comment et avec quelles conséquences. Éviter le catastrophisme c'est comprendre la dynamique qui préside à la catastrophe en considérant cette dernière comme le ferment d'une possible métamorphose.

De la catastrophe à la métamorphose ? 


Soit la catastrophe annoncée nous conduira vers un chaos aux conséquences sociales et géopolitiques proprement inimaginables, soit - si nous savons nous mobiliser à temps - le franchissement de la limite historique évoquée par J.C Michéa peut être la conséquence d'un saut évolutif annoncé aussi bien par les modèles du développement humain que par des penseurs inspirés. En ce sens, la catastrophe évoquée par Henry, Gorz ou Michéa peut devenir le premier acte d’une métamorphose qui modifiera tant notre manière d’être et de penser que notre type d’organisation sociale. Un tel saut qualitatif implique une "sortie de l’économie" c’est-à-dire la fin du diktat de l’abstraction économique sur la vie sensible et subjective.

L'heure est venue d'entendre l'avertissement donné par André Gorz il y a quarante ans dans "Écologie et Liberté" : " L'utopie ne consiste pas aujourd'hui à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l'actuel mode de vie; l'utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut apporter le mieux-être et qu'elle est matériellement possible."  Il poursuivait cette réflexion dix ans plus tard dans "Les Chemins du paradis" : « Il est des époques où, parce que l’ordre se disloque, ne laissant subsister que ses contraintes vidées de sens, le réalisme ne consiste plus à vouloir gérer ce qui existe mais à imaginer, anticiper, amorcer les transformations fondamentales dont la possibilité est inscrite dans les mutations en cours.» 

Tous ceux qui ressentent la nécessité impérieuse de ce saut évolutif peuvent s’inspirer des analyses visionnaires de Michel Henry. Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, l’intérêt et l’originalité de sa réflexion phénoménologique est de proposer une critique à la fois culturelle, sociale et anthropologique. Son analyse de la barbarie techno-scientiste déconstruit le fétichisme de l’abstraction qui dénie ce qui fait l’humanité de l’homme à savoir sa subjectivité et sa sensibilité, expressions même de la vie. Sa critique radicale du capitalisme met à jour le fétichisme de la marchandise qui délie les relations sociales au profit d’un processus mortifère de marchandisation généralisée fondé sur la compétition sauvage. En redonnant à la subjectivité humaine la place prééminente qui lui avait été déniée par la modernité abstraite, l’œuvre de Henry pose les fondations d’une autre anthropologie fondée sur la vie humaine et non sur son déni. Ce qui a pour effet de déconstruire ce fétichisme de l'utilitarisme qui fait de l'intérêt égoïste et de la raison instrumentale les principes directeurs d'une anthropologie utilitariste qui réduit l'être humain à son rôle d'agent technico-économique. 

Étonner la catastrophe

L’œuvre de Michel Henry nous permet de comprendre ce système fétichiste - à la fois culturel, social et anthropologique - qui régit la modernité abstraite en retournant toutes les productions de l’homme contre lui-même et en mettant la société sous emprise des formes qu'elle a créées.  Le saut évolutif que nous avons à vivre passe par le dépassement de ce système fétichiste en retournant aux sources concrètes et créatrices de la vie dans nos existences personnelles comme dans nos relations sociales.

Plutôt que de se cantonner dans le rôle de victimes, paralysées par la paranoïa ambiante, il nous faut être capable d'envisager cette métanoïa qui ouvre sur un nouveau chapitre du grand récit de l'évolution humaine. Transformer la paranoïa en métanoïa dans une alchimie évolutive,  c'est savoir que la catastrophe participe à la destruction nécessaire des formes dépassées qui accompagne toujours les grandes périodes de mutation vers un stade de développement supérieur, d'une plus grande complexité. Comme le disait Marx dans une lettre souvent citée par Guy Debord : " Les conditions désespérées de la société dans laquelle je vis me remplissent d'espoir ".

Dans Les Misérables, Victor Hugo évoque l'état d'esprit qui préside à cette métanoïa : " Tenter, braver, persister, être fidèle à soi-même, prendre corps à corps le destin, étonner la catastrophe par le peu de peur qu'elle nous fait, tantôt affronter la peur, tantôt insulter la victoire ivre, tenir bon, tenir tête; voilà l'exemple dont les peuples ont besoin et la lumière qui les électrise."

Ressources 

Du communisme au capitalisme. Théorie d’une catastrophe. Résumé sur le site officiel consacré à Michel Henry

Un krach boursier bien plus important qu'en 2008 se prépare  Journal France 2. Francetvinfo

Entretien inédit de Michel Henry sur Marx avec Philippe Corcuff et Nathalie Depraz  Site Grand Angle

Marxiens in Wikipédia 

Sept textes de et sur Michel Henry dont Penser philosophique l'argent  Site Critique de la Valeur


Crise du capitalisme : André Gorz avait tout compris  L'Obs

André Gorz, un penseur pour le XXI ème siècle sous la direction de  Christophe Fourel. éd. La Découverte

Travaux de Michel Henry sur la pensée de Marx : Marx, Tel, Gallimard, 2 tomes, 1976. Tome 1 : « "Une philosophie de la réalité" ». Tome 2 : "Une philosophie de l’économie".  On retrouvera également les articles suivants, "Le concept de l’être comme production" ; "Préalables philosophiques à une lecture de Marx" ; "La rationalité selon Marx" ; "L’évolution du concept de lutte des classes" ; dans le recueil d’articles Phénoménologie de la vie. Tome III. De l’art et du politique, Puf, 2004. 

Une présentation a été faite par Jean-Marie Brohm, "Michel Henry, une lecture radicale de Marx", in Michel Henry. Pensée de la vie et culture contemporaine, Colloque international de Montpellier de 2003, Beauchesne, 2006.

Quand André Gorz découvrit la critique de la valeur  Site Critique de la valeur

Deux textes d'André Gorz : Richesse sans valeur, valeur sans richesse suivi de Crise mondiale, décroissance et sortie du capitalisme  Site Esprit 68

La Grande Dévalorisation de Ernst Lohoff et Norbert Trenkle

La folie des banques centrales Pourquoi la prochaine crise sera pire. Patrick Artus. Marie-Paul Virard

Chaîne You Tube autour de la critique de la valeur

On trouvera de nombreuses autres références concernant l’œuvre et la pensée de Michel Henry à la rubrique Ressources du billet intitulé Penser la Barbarie (1)

Dans Le Journal Intégral : Devoir de Vacance, Sortir de l’économie (1) et (2), Décroissance ou Barbarie.

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