vendredi 14 mars 2014

Une Théorie de Tout


Une bonne théorie est celle qui dure assez longtemps pour nous mener à une théorie meilleure.



Dans nos deux précédents billets, nous avons proposé deux textes qui présentent, de manière synthétique, la vision intégrale de Ken Wilber. Heureux hasard ou synchronicité, les éditions Almora viennent de faire paraître ces jours-ci un nouvel ouvrage de Wilber - Une Théorie de Tout - qui constitue une remarquable synthèse de son travail et une excellente introduction à son œuvre. 

Publié en 2001 aux États-Unis, ce livre évoque la «vision intégrale» de Ken Wilber - une Théorie de Tout - qui tente d’inclure la matière, le corps, le mental, l’âme et l’Esprit tels qu’ils se manifestent dans l’individu, la culture et la nature. Une théorie intégrative qui embrasse la science, l’art et la morale ; qui inclut aussi bien la physique que la spiritualité, la biologie que l’esthétique, la sociologie que la prière contemplative; qui se manifeste à travers une politique intégrale, une médecine intégrale, un commerce intégral, une spiritualité intégrale... 

Nous pouvons être plus ou moins complets ; plus ou moins fragmentés ; plus ou moins aliénés – la vision intégrale de Ken Wilber nous invite à être un petit peu plus entiers, et moins fragmentés, dans notre travail, notre vie, notre destinée. Nous vous proposons ci-dessous la « note au lecteur » où Ken Wilber présente cet ouvrage traduit en français par Kevin Dancelme.

Une Note au lecteur. Ken Wilber

À l’aube de ce nouveau millénaire, quel est le sujet le plus brûlant sur le front intellectuel ? Le sujet qui force le respect des universitaires comme celui des magazines intellectuels à la mode ? Qui passionne le grand public comme les érudits ? Qui promet de révéler des secrets longtemps cachés sur la condition humaine ? Dont les termes peuvent rapidement être nommés, sinon expliqués, par ceux qui en ont connaissance, les faisant ainsi rayonner de l’éclat de cette nouvelle idée brûlante, incandescente ? 

Certains diront la psychologie évolutionniste, qui est l’application des principes évolutionnistes à l’étude du comportement humain : vous savez, les hommes sont foncièrement libertins et les femmes tendent naturellement à fonder un foyer parce que des millions d’années de sélection naturelle nous ont programmés de la sorte. 

La psychologie évolutionniste est en effet devenue un sujet brûlant, en grande partie parce qu’elle a réussi à supplanter trois décennies de post-modernisme, lequel, après avoir été la grande théorie à la mode, est à présent considéré avec un vague ennui et un mépris désinvolte : le post-modernisme est devenu totalement has-been (n’est-ce pas ironique ?) Le post-modernisme a conquis ses très nombreux adeptes principalement grâce à sa capacité à déconstruire les idées des autres, faisant de l’artisan de cette démolition postmoderniste le roi, ou la reine, du petit royaume universitaire. 

La psychologie évolutionniste 


La psychologie évolutionniste parvint donc à déboulonner la théorie des déboulonneurs de théories, et elle le fit en montrant que les principes évolutionnistes donnaient des explications du comportement humain beaucoup plus intéressantes et convaincantes que la position postmoderne classique selon laquelle tout comportement est relatif et socialement construit. La psychologie évolutionniste montra clairement qu’il y avait bien des traits universels à la condition humaine, que l’évolution ne pouvait être niée qu’en acceptant des incohérences, et que, surtout, le post-modernisme n’était tout simplement plus très intéressant.

La psychologie évolutionniste est en fait une branche d’une approche radicalement nouvelle de l’évolution elle-même. La synthèse précédente du néo-darwinisme voyait l’évolution comme le résultat de mutations génétiques aléatoires, dont les plus favorables (en termes de valeur pour la survie) étaient perpétuées grâce à la sélection naturelle. Cette théorie suscita dès le début chez de nombreuses personnes un profond malaise : comment toute l’extraordinaire vitalité et diversité de la vie pouvait-elle naître d’un univers supposé n’être gouverné que par les lois de la physique, des lois qui affirment sans ambages que l’univers s’épuise ? La seconde loi de la thermodynamique nous dit que dans le monde réel, le désordre ne peut que croître. Et pourtant, une simple observation nous révèle que dans le monde réel, partout la vie engendre de l’ordre : l’univers, loin de s’épuiser, à chaque instant se réalise.

Cette perspective radicalement nouvelle proposée par les théories du « chaos » et de la « complexité » énonce que l’univers physique a en fait une tendance inhérente à créer de l’ordre, à l’image de l’eau s’écoulant chaotiquement dans le siphon d’un lavabo, pour tout d’un coup former une belle spirale tourbillonnante. La vie biologique elle-même est une série de tourbillons qui créent à chaque instant de l’ordre à partir du chaos, et ces structures nouvelles et supérieurement ordonnées sont perpétuées par différents processus de sélection opérant à tous les niveaux, du physique au culturel. Dans le domaine de l’humain, cela se manifeste précisément dans les comportements étudiés par la psychologie évolutionniste: un sujet brûlant, s’il en est. 

La Théorie M 

Pourtant, la psychologie évolutionniste n’est pas le nec plus ultra du moment. Née au début des années 80, puis progressivement développée au cours des années 90, la rumeur d’une théorie du Tout commença à courir dans le monde de la physique : un modèle qui se proposerait d’unir toutes les lois connues de l’univers dans une théorie globale, qui pourrait expliquer littéralement tous les aspects de l’existence. Certains allèrent jusqu’à murmurer que la main même de Dieu allait pouvoir être aperçue dans ses formules. D’autres annoncèrent que le voile venait d’être levé sur le visage du Mystère ultime. La Réponse finale était à portée de main, entendit-on ailleurs. 

Connue sous le nom de Théorie des cordes (ou plus exactement, Théorie M), sa promesse est de parvenir à unifier tous les modèles connus de la physique – de l’électromagnétisme aux forces nucléaires en passant par la gravité – en un super-modèle universel. Les unités fondamentales de ce super-modèle sont connues sous le nom de « cordes », ou objets vibrants unidimensionnels, et à partir des différentes « notes » jouées par ces cordes fondamentales, il est possible de dériver chaque particule et chaque force connue dans le cosmos. 

La Théorie M (la lettre M peut notamment être interprétée comme l’initiale de matrice, membrane, mystère, ou mère comme dans la « mère de toutes les théories »), est sans aucun doute un modèle prometteur et stimulant, et si elle s’avérait scientifiquement valide – elle doit encore recueillir une rigoureuse approbation expérimentale – elle serait effectivement une des découvertes scientifiques les plus importantes de tous les temps. Et c’est pourquoi, pour celles et ceux qui en ont connaissance, la théorie des cordes ou théorie M est le nec plus ultra des théories, un super-modèle explosif et révolutionnaire qui relègue même la psychologie évolutionniste au domaine trivial du vaguement intéressant. 

La Théorie M a certainement amené les intellectuels à réfléchir et à penser différemment. Quelles seraient les implications d’une théorie qui expliquerait tout ? Et qu’est-ce qu’on entend par « tout », d’ailleurs ? Est-ce que cette nouvelle théorie dans le domaine des sciences physiques allait permettre d’expliquer la signification de la poésie ? Ou le fonctionnement de l’économie ? Cette nouvelle physique serait-elle en mesure d’expliquer les mouvements des écosystèmes, les dynamiques de l’histoire ou encore les raisons pour lesquelles la tragédie des guerres humaines se perpétue inlassablement ?

À l’intérieur des quarks, dit-on, il y a des cordes vibrantes, et ces cordes sont les unités fondamentales de tout. Eh bien, si c’est le cas, c’est un tout étrange, pâle, anémique, étranger à la richesse du monde qui chaque jour s’offre à nous. Les cordes sont indubitablement une partie importante, fondamentale du vaste monde, mais peut-être pas aussi prédominante qu’on semble le dire. 

Vous et moi savons déjà que les cordes, si tant est qu’elles existent, sont seulement une fraction infime du tableau d’ensemble, et nous le savons à chaque fois que nous regardons autour de nous, que nous écoutons la musique de Bach, que nous faisons l’amour, que nous nous immobilisons au son du fracas déchirant du tonnerre, que nous nous laissons inonder d’un coucher de soleil, que nous contemplons un monde resplendissant qui semble bel et bien constitué d’autre chose que simplement de microscopiques élastiques unidimensionnels ... 

Le Kosmos 

Les anciens Grecs avaient ce mot magnifique, Kosmos, pour décrire le Tout de l’existence aux multiples facettes, qui embrassait les sphères physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles. La réalité ultime n’était pas seulement le cosmos, la dimension physique, mais le Kosmos, avec ses dimensions physiques, émotionnelles, mentales et spirituelles. Pas simplement la matière, inerte et insensible, mais la Totalité vivante de la matière, du corps, du mental, de l’âme et de l’Esprit. 

Le Kosmos ! Voilà une authentique théorie de tout ! Mais nous autres pauvres modernes avons réduit le Kosmos au cosmos, nous avons bradé la matière + le corps + le mental + l’âme + l’Esprit pour la matière seulement, et dans ce monde terne et plat du matérialisme scientifique, nous avons fini par croire qu’une théorie unifiant la totalité de la dimension physique était effectivement une théorie du tout... La nouvelle physique, nous dit-on, nous donne accès à l’intelligence de Dieu. Peut-être, mais alors seulement lorsque Dieu songe à un tas de sable. 

Sans aucunement chercher à nier l’importance d’une physique unifiée, il nous faut aussi nous poser ces questions : pouvons-nous avoir une théorie, non seulement du cosmos, mais du Kosmos ? Peut-on envisager une véritable Théorie de Tout ? Est-ce seulement raisonnable de se poser la question ? Et par où commencer ? 

Une « vision intégrale », une authentique Théorie de Tout, tente d’inclure la matière, le corps, le mental, l’âme et l’Esprit tels qu’ils se manifestent dans l’individu, la culture et la nature. C’est une vision qui se veut exhaustive, équilibrée et inclusive. Une théorie qui, par conséquent, embrasse la science, l’art et la morale ; qui inclut équitablement aussi bien la physique que la spiritualité, la biologie que l’esthétique, la sociologie que la prière contemplative ; qui se manifeste à travers une politique intégrale, une médecine intégrale, un commerce intégral, une spiritualité intégrale... 

Tenter l’impossible 

Ce livre est une brève présentation de cette Théorie de Tout. Bien sûr, une telle entreprise, comme toute tentative de la sorte, brillera par ses limitations et ses échecs. Elle portera la marque de ses insuffisances et de ses généralisations non justifiées, rendra les spécialistes fous, et échouera globalement dans son objectif annoncé d’atteindre une compréhension holistique. 

Ce n’est pas simplement qu’aucun cerveau humain n’est à la hauteur de la tâche; la tâche elle-même est intrinsèquement impossible : l’expansion de la connaissance est plus rapide que celle des moyens de la classifier. La quête holistique est un rêve inatteignable, un horizon qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche, le pot d’or au pied de l’arc-en-ciel jamais atteint. 

Alors pourquoi tenter l’impossible ? Parce que je crois qu’une complétude, même partielle, vaut mieux que pas de complétude du tout, et une vision intégrale offre considérablement plus de complétude que les alternatives fragmentées. Nous pouvons être plus ou moins complets ; plus ou moins fragmentés ; plus ou moins aliénés – une vision intégrale nous invite à être un petit peu plus entier, et moins fragmenté, dans notre travail, notre vie, notre destinée. 

Théorie, applications et pratiques

Certains bénéfices sont immédiats, comme vous le verrez dans les pages qui suivent. Les quatre premiers chapitres présentent une Théorie de Tout. Les trois suivants détaillent ses applications et sa pertinence dans le « vrai monde ». Nous y examinerons la politique intégrale, le commerce intégral, l’éducation intégrale, la médecine intégrale, et la spiritualité intégrale, à travers leurs nombreuses applications enthousiastes déjà existantes. 

Le dernier chapitre traite d’une « pratique transformative intégrale », c’est-à-dire les moyens grâce auxquels une approche intégrale peut être utilisée comme outil de transformation psychologique et spirituelle, si on le désire. Surtout, prenez les idées proposées dans ce livre comme de simples suggestions. Voyez si elles vous semblent pertinentes, si vous pouvez les améliorer, et plus que tout, si elles vous aident à formuler vos propres idées et aspirations intégrales. 

Un de mes enseignants définissait une bonne théorie comme « celle qui dure assez longtemps pour nous mener à une théorie meilleure ». La même chose est vraie pour une bonne Théorie de Tout. Ce n’est pas un système figé et définitif, mais simplement une théorie qui aura rempli son objectif si elle nous aide à en trouver une meilleure. Et entre-temps, il y a l’émerveillement et la gloire de la recherche elle-même, baignée, dès le début, de la radiance de l’existence, et toujours déjà entière avant même de commencer. 

K.W. Boulder, Colorado. Printemps 2000

Table des Matières

1. L'incroyable spirale : Fragmentation de l'avant-garde. La boomérite. Les vagues d'existence. Le projet "conscience humaine". Le saut vers une conscience de second palier.

2. La Boomérite : Le développement comme déclin de l'égocentrisme. La spirale de compassion. Combat le système ! Hiérarchies de croissance contre hiérarchies de domination. La boomérite. Les nombreuses contributions du Vert. Au-delà du pluralisme. La culture intégrale.

3. Une Vision Intégrale : Une transformation intégrale. Sexe, Écologie, Spiritualité. Une approche du spectre entier de la conscience. Tous quadrants. Une carte plus intégrale. Transformer le cartographe. La directive première. Une grandeur mieux évaluée. La vision intégrale dans le monde.

4. Science et Religion : La relation entre la science et la religion. Non-recouvrement des magistères ? Le cerveau d'un mystique. Tous quadrant, tous niveaux. La bonne science. Le religion profonde. La révélation intégrale. Vive la différence ! La religion étroite. Spiritualité et libéralisme.

5. Le Vrai Monde : Une politique intégrale. La gouvernance intégrale. La médecine intégrale. Le commerce intégral. L'éducation intégrale. La recherche sur la conscience. Une spiritualité engagée aux niveaux social et relationnel. Une écologie intégrale. L'assistance aux minorités. Une présentation de l'UNICEF. La terreur de demain. L'institut intégral.

6. Cartes du Kosmos : Un système d'indexation holistique. Vision du monde. Profondeur verticale. Francis Fukujima : La fin de l'histoire et le dernier homme. Samuel P. Huntington : Le choc des civilisations. Vertical et horizontal. Le méchant mème Vert. Une civilisation planétaire. Thomas L.Friedman : La lexus et l'olivier. Les vagues d'expérience spirituelle. Pourquoi la religion ne disparaît-elle pas tout simplement ? Une pratique intégrale.

7. Une Saveur Unique : Une pratique transformative intégrale. Recommandation. Vrai mais partiel. Et tout est défait.

Ressources

Pour les nombreux textes consacrés à l’œuvre de Ken Wilber dans Le Journal Intégral, se référer à la section Ressources des deux derniers billets : L'approche intégrale de Ken Wilber et Le monde de Ken Wilber.

Voir le libellé Ken Wilber dans Le Journal Intégral avec 30 références. 

mercredi 5 mars 2014

Le Monde de Ken Wilber


La question n’est pas de chercher à savoir qui a tort, mais plutôt de voir s’ils n’auraient pas tous un peu raison, car l’univers est si grand qu’il y a suffisamment de place pour Freud et Bouddha. Ken Wilber 


Nous vous proposons ci-dessous un article où Alain Moenaert présente de manière concise et synthétique les principaux concepts de la philosophie intégrale de Ken Wilber. Ce texte est un bon complément du précédent où Jacques Ferber expliquait de manière plus spécifique le modèle AQAL du même Wilber. En évoquant quelques-uns des grands principes qui sous-tendent la philosophie intégrale, Alain Moenaert propose une sensibilisation à la fois claire, précise et utile de cette démarche (r)évolutionnaire. 

Alain Moenaert, un expert de la modélisation 

Alain Moenaert est psychologue, titulaire du certificat européen de psychothérapie et formateur certifié en PNL. Fondateur et co-dirigeant pendant vingt ans de l’Institut Ressources, leader francophone de la formation à la Programmation Neuro-Linguisitque, il est un des experts reconnu de ce domaine et a développé ses formations en Europe francophone. 

La modélisation est une démarche de la PNL qui permet d'observer les comportements de réussite, d'en déterminer les conditions de succès et de les reproduire au mieux. Fort de cette expérience, Alain Moenaert a modélisé les personnes ayant des guérisons exceptionnelles depuis une vingtaine d’années. Il est l’auteur de Les douze étapes de la guérison. Modélisation de guérisons exceptionnelles (Editions Le Souffle D'or). Fruit d'une étude pratique portant sur deux cent dix patients ayant accompli des guérisons remarquables, ce livre décrit le processus que l'auteur a trouvé comme constante chez ces personnes. 

Fort de son expérience et de son expertise dans le domaine de la modélisation, Alain Moenaert a pu mesurer l’originalité et la profondeur de l’approche intégrale de Ken Wilber. Il en restitue dans le texte ci-dessous les points principaux. 

Le Monde de Ken Wilber par Alain Moenaert 

Ken Wilber a été salué comme un des plus grands penseurs de ce siècle, « Einstein de la conscience, Darwin du transpersonnel, Platon moderne ». Au travers de 16 livres publiés à ce jour, véritable œuvre monumentale, Ken Wilber dessine une synthèse extraordinaire englobant l’ensemble de la connaissance de la psychologie occidentale et orientale, de la philosophie, de la biologie et de la physique, de la politique… 

Fasciné par l’aventure de la conscience, il propose un modèle global du chemin d’évolution qui englobe et transcende nos conceptions actuelles. Son livre « Sex, Ecology, Spirituality : The Spirit of Evolution » a été reconnu comme un des livres les plus importants jamais publié par des gens d’horizons extrêmement variés tels que David Böhm, Al Gore, Huston Smith, Michael Murphy, Daniel Golleman ou Larry Dossey. 


Il est hélas encore quasi-inconnu dans le monde francophone, faute de traduction en français. Il nous fournit une synthèse structurelle cohérente qui met en évidence les grandes tendances à l’œuvre dans le développement du vivant, qu’il s’agisse du développement des organismes mono-cellulaires jusqu’à l’homme moderne, de la conscience depuis le niveau fusionnel archaïque jusqu’aux niveaux de développement transpersonnels cartographiés par les mystiques de différentes traditions, du développement des sociétés au travers des siècles depuis les hordes dont la subsistance est basée sur la chasse et la cueillette jusqu’aux sociétés post-industrielles… 

Wilber propose une série de distinctions et de concepts clés qui nous permettent d’éclaircir les liens et différences existant entre chacune de ces approches et nous aide à relier l’ensemble de nos connaissances et de notre expérience en un tout cohérent, structuré et ordonné dynamiquement. Plus important encore, il nous permet de nous resituer dans un mouvement de développement beaucoup plus vaste, nous aidant à répondre aux grandes questions : où sommes-nous, qui sommes-nous, où allons-nous, quel est le sens de tout cela ?…et de commencer à percevoir un sens au-delà du chaos apparent. 

Enfin les distinctions et opérateurs proposés nous permettent de déterminer l’étape suivante dans un cycle de développement, et ce, que nous nous occupions d’un individu, d’une entreprise ou d’une société au sens large. Voyons quelques-uns des concepts clés de Wilber : 

La Philosophia Perennis

Dans toutes les grandes traditions du monde, tant occidentales qu’orientales, il existe une structure profonde sous-jacente commune qui émerge par-delà les différences de surface, même si les cultures, mythologies, déités semblent très diverses au premier coup d’œil. 


Dans toutes les grandes traditions, le monde est conçu comme « grand vivant », sans solutions de continuité entre la matière inanimée, le monde du vivant, de l’âme et du divin. Il s’agit d’un monde ordonné et stable qui reflète les lois divines, auxquelles les hommes se soumettent. 

Tout ce qui est en haut est comme ce qui est en bas, ainsi dans le monde chrétien les 7 hiérarchies angéliques, les sept notes de la gamme musicale, les 7 ouvertures dans la tête, etc. sont toutes des manifestations d’un principe immanent qui relie l’ensemble de l’univers. Les niveaux de conscience sont des reflets d’ordre de manifestation de l’univers Contester une loi de l’univers comme le fit Galilée était vécu dans ce monde pré-moderne comme un blasphème autant qu’un acte de terrorisme social. 

La rupture de la modernité 

Avec l’apparition de la pensée moderne et sa démarche scientifique, la connaissance obtenue par observation provoqua une rupture de la grande chaîne des êtres. Les travaux de Copernic, Galilée, Kepler, Newton, Kelvin et Bacon sur la physiosphère, les systèmes planétaires et la genèse du cosmos divorcèrent du vivant quant à son devenir temporel. En effet, selon la 2ème loi de la thermodynamique, la flèche de temps de la matière (un système ne revient jamais en arrière) conduit vers une involution irrémédiable (entropie). La biosphère quant à elle manifeste également une flèche de temps mais avec un processus d’évolution mis en évidence par Darwin. 

Les mythes fondateurs du monde chrétien ne résistèrent pas longtemps à l’analyse scientifique dont les tenants les plus sectaires en profitèrent pour rejeter tout idée d’esprit transcendant. Le bébé était parti avec l’eau du bain ; la vérité serait dès à présent réductionniste ou ne serait pas.

L’unité du monde de la connaissance vola en éclat et laissa quatre domaines séparés : 
- Le monde du « Cela », royaume du naturalisme matérialiste objectif, de la science physique, 
- Le “Je” royaume de la perception subjective, du sens de l’esthétique, de la psychologie, 
- Le “Nous”, royaume des relations sociales, de l’éthique, de la sociologie, de la politique, 
- Le “Cela qui n’a pas de nom” royaume de la transcendance, de l’esprit, de la théologie. 

La connaissance du vivant oscillant de manière schizophrénique entre matérialisme réductionniste et élévationisme vitaliste.

 Le Défi post-moderne 

Wilber se fait l’avocat d’une nouvelle synthèse qui relie les distinctions apportées par la modernité et l’esprit scientifique, ce qu’il appelle la splendeur de la modernité, avec la sagesse millénaire des grandes traditions de la connaissance. Il ne s’agit que d’un moment dans l’histoire, un mouvement dialectique. 

Tout est en évolution : les 4 quadrants co-évolutifs 

Wilber met en évidence des principes d’évolution qui sont à l’œuvre dans tous les domaines d’existence et que partage le Cela, le Je, le Nous et le Cela qui n’a pas de nom. Ces quatre grands domaines co-évoluent avec des liens d’interdépendance mais non de similarité. 

Il faut en effet une certaine complexité de la structure biologique pour qu’apparaisse la conscience – il faut attendre l’apparition du néo-cortex pour qu’apparaisse la conscience auto-réflexive. Les développements technologiques déterminent également de nouvelles organisations de sociétés, ce qui à son tour influe sur la vision du monde et le sens de la communauté, etc. 

En fait il y a 4 grands domaines qui co-évoluent selon qu’on les classe suivant un axe individuel-collectif et un axe intérieur-extérieur. 


Ces quatre grands domaines possèdent des critères de validation différents - le vrai, le beau, le juste et le fonctionnel - et il est important de ne pas utiliser abusivement les critères de validation d’un domaine en l’appliquant indûment à un autre domaine. Ainsi, si je peux observer un cerveau en le découpant en tranches, en restant un observateur neutre extérieur et connaître ainsi sa dimension extérieure, je ne peux savoir ce que pense ce même cerveau qu’en rentrant en relation avec la personne, si je veux découvrir sa dimension intérieure. 

Profondeur et étendue : principe holarchique 

Les systèmes complexes sont hiérarchisés : par exemple des atomes font des molécules, celles-ci s’assemblent en cellules qui elles-mêmes s’assemblent en tissus, systèmes, etc… Ce développement se fait selon deux axes : Etendue et Profondeur

Plus d’individus du même type augmente l’étendue : plus de cellules pour pouvoir fabriquer un tissu. L’émergence d’un niveau (de complexité) supérieur – l’organe par rapport aux tissus – augmente la profondeur. 

Wilber met en évidence que le développement consiste en une augmentation de la profondeur. La conscience est une fonction de la profondeur croissante de la hiérarchie que Wilber appelle une holarchie

Dans un développement holarchique, chaque niveau émergeant transcende les niveaux existant jusqu’alors et présente de nouvelles caractéristiques qui ne peuvent se déduire des précédents niveaux. Le tout est plus que la somme des parties


En même temps, dans une holarchie fonctionnelle, chaque nouveau niveau inclut tous les précédents. Qu’il s’agisse du développement biologique, psychologique, social, politique ou spirituel, tous impliquent un mouvement de transcendance et d’inclusion croissant. 

Wilber met en évidence 20 caractéristiques fondamentales du développement que nous ne détaillerons pas ici. Citons uniquement un principe téléologique : le développement futur semblerait déjà pré-programmé, comme un potentiel non encore manifesté, non encore allumé. D’une certaine manière, un futur point Oméga tire le développement comme un attracteur. 

Confusion Pré / Trans 

Lorsque Wilber applique ses principes au développement de la psyché humaine, il met en évidence que toutes les approches et tous les auteurs font une distinction entre un stade pré-personnel (fusionnel, indifférencié) et un stade personnel (avec l’apparition de la conscience du moi). Ces stades sont découpés en plus ou moins de sous-étapes selon les auteurs. 

Certains auteurs parmi les plus récents en Occident et de très nombreux autres dans les grandes traditions orientales continuent le chemin de développement au-delà de l’ego mature où s’arrête classiquement la psychologie occidentale, et ce en cartographiant des stades de développement ultérieurs de type transpersonnel. 

Wilber met en évidence que nombre d’esprits occidentaux ont confondu les stades pré-personnel et transpersonnel. Freud, pour n’en citer qu’un, assimilait l’aspiration transcendante à une nostalgie régressive fusionnelle. En alignant systématiquement les constantes des enseignements traditionnels, Wilber cartographie le chemin au-delà de l’ego, et plaide pour une véritable approche scientifique du développement spirituel. 

Pour une science de l’esprit 

L’approche scientifique est classiquement fondée sur 4 critères :

1. Une injonction : pour constater un phénomène, vous devez construire une expérience d’un certain type

2. Une expérience directe qui permet de recueillir des données ; c’est la partie expérimentale

3. Un partage et une confrontation de mes résultats avec la communauté des chercheurs de ma discipline

4. Des critères qui permettent de déterminer la validité ou la fausseté d’une hypothèse

Wilber nous invite à appliquer ces critères à la vie spirituelle (à ne pas confondre avec le discours mythologique archaïques des églises.) Cela signifie que pour appréhender certaines réalités spirituelles – tel le samadhi - vous ne pouvez pas vous contenter d’observer de l’extérieur de manière intellectuelle dissociée. Vous devez développer une pratique spécifique : par exemple une technique de méditation. C’est l’injonction de la science de l’esprit. 


Puis, lorsque vous aurez développé une pratique régulière, il est important de comparer vos résultats expérimentaux avec la communauté de vos pairs – à savoir ceux qui pratiquent les mêmes techniques de méditation. Enfin, il peut être utile de recourir à l’enseignement et à l’expérience d’un expert pour faire le tri entre les expériences authentiques et celles qui nous illusionnent. C’est la fonction d’un maître dans une tradition authentique. 

A la lumière de ces distinctions, il est évident que la plupart des critiques « scientifiques » de la spiritualité sont entachées d’un vice méthodologique. Ceux qui concluent à l’inexistence du phénomène sans avoir développé une pratique rigoureuse font preuve du même obscurantisme que les inquisiteurs qui refusaient la rotation de la Terre autour du soleil sans se donner la peine de regarder dans un télescope. 

Développer une pratique multi-dimensionnelle 

Wilber nous invite à distinguer différentes dimensions de notre évolution : Physique, Émotionnelle, Mentale, Relationnelle, Psychique, Spirituelle, Etc…Ces dimensions n’étant par ailleurs aucunement rigidement gravées dans le bronze. Elles n’ont pour but que de déterminer de manière personnelle et individualisée le type de pratique pour chacun des niveaux de notre être. 

Ainsi, mon corps physique a probablement besoin d’exercice, d’oxygénation, d’une diète spécifique. Mon corps émotionnel peut éventuellement avoir besoin d’un travail thérapeutique régressif pour désensibiliser des traumatismes affectifs anciens. Mon mental peut utilement utiliser des stratégies de développement PNL, être stimulé par la lecture du présent article. Mon corps psychique a besoin de calme et d’attention aux signaux discrets de mon âme. Et mon développement spirituel passe par l’établissement d’une base régulière de méditation correspondant au niveau de mon développement actuel….. Et équilibrer en nous le Beau, le Juste et le Vrai.

Ressources 

De nombreuses références concernant l’œuvre de Ken Wilber ont été proposées dans la partie Ressources à la fin du précédent billet : L’approche intégrale de Ken Wilber

L’approche intégrale vu par Métaphorm

Dans le billet intitulé Les concepts de la théorie intégrale sont présentés les concepts majeurs de cette pensée avec, pour chacun d’entre eux, un lien sur des pages du blog Integral WorldFrank Visser les analyse de manière plus précise. 

Site Philosophie et Spiritualité. Deux articles passionnants sur Ken Wilber viennent de paraître : Les Trois Yeux de la Connaissance. Pré-personnel et Transpersonnel

le Site d'Alain Moenaert : Passage

Alain Moenaert est l’auteur de Les douze étapes de la guérison. Modélisation de guérisons exceptionnelles (Editions Le Souffle d'or). Cet ouvrage est composé de douze chapitres relatant les grandes étapes que l'on retrouve à chaque fois. Pour chacun d'entre eux, des exemples concrets ainsi que des pistes de solutions guidant pas à pas au travers de ce processus : 

1. Accepter le diagnostic; 2. Refuser le pronostic; 3. Recadrer la catastrophe en chance de ma vie; 4. Devenir la personne la plus importante de mon univers; 5. Prendre la responsabilité de la création du problème; 6. Construire la détermination; 7. Découvrir le message fonction du symptôme; 8. Nettoyer le passé des traumas et croyances limitantes; 9. Développer un Présent Continuellement satisfaisant; 10. Construire un futur sans tensions; 11. Se sentir relié, développer une pratique spirituelle; 12. Vivre sa vie 

Face à un diagnostic fatal, ces personnes ont réussi à retourner la situation et à guérir : il y a des leçons à en tirer ! Alain Moenaert vise à rendre aux « victimes d’un sort injuste » la capacité d’agir concrètement sur leur sort et de devenir auteur de la transformation qui conduit de la maladie à la santé.

vendredi 21 février 2014

L'Approche Intégrale de Ken Wilber


La souffrance disparaît lorsque l'on réalise que les parties ne sont qu'illusions et que nous sommes depuis toujours un tout. Ken Wilber 


Nous vous proposons ci-dessous un article où Jacques Ferber résume de manière à la fois simple et synthétique l’approche intégrale de Ken Wilber. Ce texte évoque le contexte culturel dans lequel a pu émerger cette approche novatrice et il présente le modèle des Quatre Quadrants, un des éléments centraux de cette pensée visionnaire. Cet article est une bonne sensibilisation à cette nouvelle vision du monde pour tous ceux qui cherchent à s’y initier. 

Une démarche intégrative

Nous avons évoqué à plusieurs reprises la démarche intégrative de Jacques Ferber, créateur du site Développement Intégral qui, comme son nom l’indique, a pour thème le développement intégral (individuel, relationnel et social), mais aussi la relation existant entre sexualité et spiritualité, l’intégration du féminin et du masculin, l’approche intégrale de Ken Wilber et la Spirale Dynamique. Les lecteurs du Journal Intégral trouveront sur le site de Jacques Ferber des textes leur donnant des informations supplémentaires et complémentaires à celles qu’ils peuvent trouver sur ce blog. 

La démarche de Jacques Ferber est intégrative dans la mesure où ce professeurs d’université, spécialiste des sciences cognitives suit aussi depuis plus de 20 ans un chemin d’éveil spirituel qui l’a mené à se former au tantra, à l’analyse symbolique des rêves et des mythes, au yoga, à la méditation et à différentes traditions spirituelles. C’est ainsi qu’il peut éclairer les pratiques spirituelles par sa connaissance des sciences cognitives… et inversement. Depuis quelques années, il anime des stages de « Tantra intégral » et de développement de conscience dans la mouvance intégrale. 

Jacques Ferber est l’auteur du livre L’amant tantrique aux éditions du Souffle d’Or et le co-auteur de Le monde change… et nous ? aux éditions Chronique Sociale. Dans ce dernier ouvrage, après avoir présenté la pensée intégrale de Ken Wilber et la Spirale Dynamique initiée par Clare Graves, les auteurs nous expliquent comment interagir avec autrui en fonction des différents stades de développement, et comment participer ainsi à une évolution plus consciente. Dans l'article suivant, il fait une présentation synthétique de l'approche intégrale selon Ken Wilber.

L'approche intégrale de Ken Wilber. Jacques Ferber 

Une connaissance globale 

La vision intégrale fait référence à l'œuvre de Ken Wilber, penseur américain, encore très peu connu en France, bien qu'étant l'un des auteurs les plus traduits dans le monde. Wilber part d’une constatation : aujourd’hui, pratiquement tous les contenus de toutes les cultures nous sont disponibles. Cela signifie que la connaissance est maintenant globale et que l'ensemble des réflexions, concepts, savoirs, théories, expériences et philosophies de pratiquement toutes les civilisations (prémodernes, modernes ou postmodernes) nous sont maintenant accessibles. 

A partir de cette considération, que se passe-t-il si l’on cherche à comprendre ce que toutes ces civilisations peuvent nous dire sur le potentiel humain ? Que trouve-t-on si l’on se met en quête des points essentiels du développement humain, fondé sur l’ensemble des cultures disponibles, des grandes traditions ? Qu’obtient-on si l’on tente de créer une carte aussi complète que possible, une carte intégrale qui inclue les systèmes de pensée les plus avancés, les sagesses les plus profonds, les expériences les plus pertinentes de toutes ces cultures

C’est ce qu’a fait Ken Wilber, en s’appuyant lui-même sur d’autres auteurs qui avaient commencé le travail avant lui : A. Maslow, J. Piaget, L. Kohlberg, C. Graves et D. Beck, Jean Gebser, Sri Aurobindo, Teilhard de Chardin, Plotin, Shankara, N. Elias, C. G. Jung et bien d’autres… 

Le Modèle AQAL 


Le principe consiste à assembler et à mettre en corrélation toutes les vérités que chaque culture prétend détenir. En mettant ensemble ces "vérités", on les considère comme partiellement vraies, c’est-à-dire vrais dans leur domaine de référence. Un peu comme la physique Newtonienne qui est vraie tant qu’on ne va pas trop vite ou qu’on ne va pas dans l’infiniment grand ou l’infiniment petit.

Ensuite on essaye d’assembler toutes ces vérités partielles en un système intégré en se posant toujours la question : quel est le cadre, le système général qui permette d’intégrer le plus grand nombre de ces idées en un tout cohérent ? Comment articuler au mieux les pièces de ce puzzle gigantesque ? Comment définir un "framework", un cadre conceptuel, une vision du monde qui incorporerait l'ensemble de ces vérités partielles et constituerait ainsi une compréhension générale et globale du monde? 

Le résultat de cette recherche résulte en un système, le “système intégral” que Wilber élabore, améliore et peaufine au travers de ses nombreux livres qui traitent aussi bien de psychologie, de spiritualité, de sociologie, d’histoire des idées que de théories de l’art, d’éthique ou de philosophie. De plus, il ne s’agit pas seulement d’une grande fresque théorique, mais aussi, et surtout depuis trois quatre ans, d’une base pratique pour le développement individuel et collectif, d’une plate-forme pour aider l’humanité dans son évolution. 

Ce système intégral, bien qu’apparemment très complexe, apparaît finalement comme étant à la fois relativement simple et très élégant. Il s’agit d’ailleurs peut être de la qualité essentielle de K. Wilber : savoir intégrer tout un ensemble de pensées en un cadre cohérent, pratique et relativement facile à appréhender, même s’il révèle, une fois qu’on le connaît mieux, des richesses fabuleuses, des profondeurs insoupçonnables. Tout le système intégral (qu'il appelle AQAL : All Quadrant, All level) tient en cinq notions fondamentales : les niveaux, les quadrants, les états, les lignes et les types, et surtout dans leur interconnexion, dans leur relation les uns aux autres. Les quadrants et les niveaux (states) constituent le cœur de son modèle. 

Les Quadrants 


Les quadrants constituent un ensemble de perspectives à partir desquelles on peut appréhender quelque chose, une situation, un système, un être et donc soi-même. Ces perspectives résultent du croisement de deux dimensions d'analyse: interne-externe d'une part, et individuel-collectif d'autre part. Lorsqu'on croise ces deux dimensions on obtient quatre perspectives qu'il nomme les quadrants. Ces quadrants sont les suivants : 

Le quadrant en haut à gauche présente la perspective individuelle/intérieure (I-I). C’est le lieu de la conscience, des états mentaux, du ressenti et de la subjectivité individuelle, et donc le domaine traditionnel de la psychologie. 

Le quadrant en haut à droite, le quadrant individuel/extérieur (I-E) correspond au point de vue extérieur que l’on peut avoir sur le monde. C’est le lieu de l’observation scientifique, de la compréhension des phénomènes, etc.. Pour résumer, c’est le point de vue du ‘cela’, de quelque chose que l’on perçoit à l’extérieur de soi-même, et donc de l’objectivité. C'est donc le domaine traditionnel des sciences dures, et, dans les sciences humaines de l'analyse du comportement. 

Le quadrant situé en bas à gauche, collectif/intérieur (C-I) est celui de l’intersubjectivité : c’est le domaine des idées, des modèles, des mentalités, de la culture. C’est le domaine d’étude de la psychologie sociale, de l’anthropologie culturelle, de l’histoire des idées, des “cultural studies” anglo-saxonnes. C’est le lieu où les intériorités sont partagées au sein de ce que nous avons appelé l’intersubjectivité. 

Le quatrième quadrant, porte sur le collectif/extérieur (C-E), c'est-à-dire sur les systèmes collectifs tels qu’ils sont appréhendés de l’extérieur. C’est le domaine de l’analyse économique et sociale, de l’étude des infrastructures sociales, des traces collectives (documents, bâtiments, zones, etc..), et donc le lieu de l'organisation collective. Les sciences économiques, une grande part de la sociologie et de l'ethnologie, la géographie travaillent plus spécifiquement sur ce quadrant.

Cette grille de lecture permet d’appréhender une situation ou un évènement selon des perspectives complémentaires : quels sont les faits et les comportements observés (quadrant I-E), comment cela est analysé, vécu et ressenti par une personne (quadrant I-I), quelle est l'organisation sociale qui sert de cadre à cette situation ou cet événement (quadrant C-E) et enfin quelles sont les représentations sociales, les mentalités qui sont présentes au niveau collectif (quadrant C-I). 

Une Illustration

Illustration du journal Eveil et Evolution

Prenons un exemple assez simple, le domaine de la maladie et de la santé. Dans le quadrant individuel intérieur (I-I) se trouve ce que ressent le patient : j’ai mal, j’ai peur, je suis fatigué etc. C’est la vision à la 1ère personne : comment cela m’affecte, qu’est ce que je ressens, est ce douloureux, et comment je vis avec cette maladie ? 

Le quadrant individuel extérieur, (I-E) correspond aux symptômes, aux causes, aux examens que l’on peut faire sur cette maladie, les remèdes possibles, etc. c’est-à-dire à la maladie envisagée depuis une perspective extérieure et “objective”

Le quadrant collectif-intérieur (C-I), en bas à gauche, correspond à la représentation que la société a de cette maladie : par exemple, une maladie, comme la peste jadis ou comme le Sida plus récemment, peut être vécue comme une punition que Dieu avait lancé contre les humains parce qu’ils péchaient et s’écartaient du chemin de Dieu. A l’époque moderne, triomphe de la médecine scientifique, la maladie est vue comme un dysfonctionnement organique que l’on peut analyser à partir de la physiologie du corps humain et que l’on peut soigner comme on répare une voiture, en prescrivant des pharmacopées testées pour leur efficacité cliniques.

Avec le développement des médecines alternatives, certains voient la maladie comme un symptôme de causes psychiques, qu’il convient de lire et d’accueillir afin de comprendre ce que notre inconscient tente de nous dire au travers de cette maladie. On voit là qu’il s’agit de trois regards différents sur la maladie, issues de trois cultures différentes. Ces trois visions correspondent à des courants culturels différents, à des manières spécifiques d’appréhender le monde.

Le quadrant collectif-extérieur C-E correspond à l’ensemble des structures sociales et économiques qui sont développées pour soigner : les hôpitaux, les dispensaires, mais aussi le conseil de l’ordre des médecins, les CHU, le systèmes des études permettant de devenir “soignant”, etc.. 

Les Niveaux 


Au cours de son existence, un individu ou un système collectif évolue et passe par différentes stades de développement, lesquels sont identifiables et se présentent dans un ordre déterminé. Par exemple, sur le plan du développement cognitif, J. Piaget a montré que l'enfant passe successivement par une succession de stades allant du sensori-moteur, au formel, en passant par le pré-opératoire et l'opératoire. 

Chaque stade correspond à une augmentation des capacités cognitives qui prend en compte plus d'éléments, dans un processus de type “transcende et inclut”, ce qui signifie que le niveau suivant inclut le niveau précédent. Mais ce qui est vrai du cognitif l'est aussi du sens moral, des capacités relationnelles, de nos critères esthétiques, des valeurs dans notre vie, c'est-à-dire de tout un ensemble de caractéristiques ou d'intelligences, pour reprendre le terme d'Howard Gardner, que Wilber appelle les lignes de développement

Le long de chacune de ces lignes, notre rapport au monde, aux êtres et aux situations progresse et pas nécessairement de manière uniforme. Par exemple, on peut très bien être très développé le long de la ligne cognitive et être moins avancé le long de la ligne relationnelle par exemple. Nos capacités cognitives peuvent être très développées, mais pas notre aspect relationnel ni notre sens moral. 

En d'autre terme notre conscience évolue, et elle se développe en prenant en compte des aspects de plus en plus larges du monde qui nous entoure. On passe ainsi par une série de stades: fusionnel, ego-centrique, ethnocentrique, géocentrique (ou mondocentrique), etc. qui constituent à chaque fois un élargissement de notre perspective, une révolution copernicienne dans laquelle, à chaque fois, nous quittons le centre d'un univers que nous croyons conçu autour de nous, à notre mesure. Cet aspect de la pensée intégrale est très proche de la Spirale Dynamique.

Les autres aspects. Le modèle AQAL de Wilber comprend aussi un ensemble d'autres éléments: les types, ainsi que la différence entre état stabilisé à un certain stade et état temporaires ou “peak experience”.

Une cartographie intégrale 

On trouvera ci-dessous un carte intégrale qui synthétise un certain nombre d'informations contenues dans l'article ci-dessus de Jacque Ferber. Cette carte présente les Quadrants, les niveaux et les lignes de développement, les états de conscience et les types. Pour mieux en saisir toute la complexité, on peut se référer aux divers articles consacrés à se sujet aussi bien dans Le Journal Intégral que sur le site Développement Intégral.


Ressources 

Sur Ken Wilber dans Le Journal Intégral

Ken Wilber, philosophe du Tout  (plusieurs billets)

Le Sage et l'Erudit (Un dialogue entre Andrew Cohen et Ken Wilber. Plusieurs billets.

Les Concepts de la Théorie Intégrale

Les Trois Yeux de la Connaissance ( Trois billets)

Pour les autres billets voir le libellé Ken Wilber avec 28 références.

Sur Jacques Ferber dans Le Journal Intégral 

Développement Intégral  (plusieurs billets)
 
Formation au Tantra Intégral

Le Monde change ... et nous ? (plusieurs billets) 

Une ère Nouvelle 

Site Développement Intégral 

vendredi 14 février 2014

Ce Jour-Là


Partout où il y a joie, il y a création : plus riche est la création, plus profonde est la joie. Henri Bergson 


Heureusement, un jour l’immensité jugera ceux qui ne sont pas à sa hauteur 

Ceux qui ne sont pas les auteurs de leur vie 

Ceux qui ont confié à la mort le pouvoir de se reconnaître

Ce jour-là, l’abîme s’ouvrira sous les pieds des certitudes et les anciennes pensées, affolées, erreront dans la tête de ceux qui ne sont plus rien, faute d’avoir voulu être tout

Ce jour-là, de nouvelles visions enchanteront le monde et les yeux innocents sauront les reconnaître comme des territoires à explorer

Un rythme interne et souverain bouleversera les habitudes qui se retourneront contre elles-mêmes dans la folie ordinaire de la résignation

Ce rythme sera le messager d’une architectonique chiffrée qui accordera ceux qui se ressemblent à la même vibration

Ce jour-là, le chant des prophètes s’incarnera dans une figure nouvelle, reconnue par ceux qui ont dans le cœur la clé ultime de l’intention

A la fois unique et multiple, subtile et formelle, visible et indivisible, cette figure est celle de la non-dualité

Ce jour-là, j’irais vers toi sans honte, comme on va vers son destin

Sans peur, guidé par la mémoire du temps, j’irais vers mon destin comme on va au-delà de soi-même

La rigueur de l’effort conduit à la vigueur d’une force vibrale qui transcende l'espace et le temps

Ce jour-là, j’oublierai tout ce que je sais pour oser l’immensité

Mes mots deviendront les codes analogiques du Grand Jeu

Ils parleront le langage originel du Mystère

Et la Force vibrera en eux d’une énergie infinie

Ce jour-là les Poètes retrouveront leur mot à dire et les mots retrouveront la source dont ils sont issus

Ce jour-là j’oserai tout perdre parce que je saurai comment me retrouver dans l’élan infini de l’Esprit


Alors, les mains ouvertes aux rayons du Kosmos, je deviendrais celui que j’ai toujours été

Cet enfant créateur qui participe dans chacune de ses cellules au rythme secret d’un organisme multidimensionnel qui l’anime et le guide

Dans mes mains fleurira un nouveau langage au parfum indicible

Les morts riront de se voir disparaître en sachant que cette disparition n’est qu’une apparence

Ce jour-là, étonné, je deviendrais l’enfant des métamorphoses, puisant dans la radicalité du désir la force d’imaginer un nouveau monde

Nous nous retrouverons, portés par la même vague, surfant sur le même souffle, emportés par la même aimantation

Tous, nous dirons la même chose parce qu’il n’y a qu’une seule chose à dire, celle qui relie les membres d’une conspiration réunis par une inspiration commune

Parce que, tous ensembles, nous oserons l’innocence, abandonnant les impasses narcissiques de l’égo et les mirages abstraits de la différence, l’état lyrique sera notre miel quotidien

La vibration nous accompagnera de son rythme créateur dans chacun de nos actes et chacune de nos pensées

Alors, ce jour-là je me retournerai vers celui que j’ai été pour lui dire le secret du monde en le libérant de son errance

La Poésie est une présence. Celle de l’esprit créateur qui accorde l’intensité de l’être, l’intention créatrice et l’attention de la conscience

Alors, plus rien d’autre n’aura d’importance que de reconnaître dans cette présence la force qui nous réunit

La Vie aura conquis un nouveau territoire et tu pourras déposer les armes du mental aux pieds de l’âme qui le transcende d’une manière fondamentale

Tu pourras déposer tes larmes comme le poids du passé

L’Esprit t’adoubera alors comme son chevalier

Et tu partiras, animé par ta Vision, sur la voie du Secret où l’infime participe à la glorieuse victoire de l’infini

vendredi 7 février 2014

Incitations (5) Un Mystère Irréductible


L’imagination est plus importante que le savoir. Albert Einstein


Sous formes d’aphorismes ou de fragments, ces incitations sont des citations inspirées à l’auteur par l’esprit du temps pour l’inciter, avec ses lecteurs, à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

La modernité tardive n’est rien d’autre que la fascination des apparences et la haine du mystère où elles s’originent. 

Et pourtant, la vérité est enfouie sous ce tremblement de taire qu’est le mystère. 

Parce qu’il échappe toujours à toute définition, le mystère est irréductible. 

L’ego a si peur de l’inconnu qu’il n’a de cesse de donner au mystère le visage familier du hasard. 

Ne laisse aucune chance au hasard, cet autre nom de l’ignorance. 

La Poésie est cette trace en nous de l’indicible qui refuse d’être réduit aux limites de notre ignorance. 

La tragédie de l’homme moderne consiste à vouloir expliquer l’ineffable et à mesurer l’infini. 

Le monde moderne est apoétique : rivé aux apparences comme une chèvre à son piquet. 

La vraie misère est celle des vies sans mystère où l’on cherche à l’extérieur de soi la richesse qui est à l’intérieur. 

Le savant cherche à prouver, le poète à éprouver. 

Il faut avoir fait ses preuves avant d’éprouver et de comprendre le langage commun de l'énergie qui s'exprime à travers sensations et émotions, intuitions et inspirations.

Le savant analyse les apparences que le poète transfigure.

Si le poète transfigure la réalité, c’est pour l’accorder au Réel dont elle est la manifestation. 

L’intuition est à l’œuvre et la pensée au travail.

Là où la pensée applique des mécanismes, l’intuition participe à un organisme. 

Un monde où la raison domine l’intuition est un monde où la machine aliène la vie. 

Un scientifique qui donne des leçons sur la spiritualité est aussi crédible qu’un curé qui en donne sur la sexualité. 

Comme le moine perçoit toute femme comme une tentatrice dont il se protège par la prière, le savant perçoit tout mystère comme une tentation dont il se protège par une équation. 


Il n’est qu’une manière d’honorer la technique, c’est la remettre à sa place, au service de la raison qui l’a conçue. Il n’est qu’une manière d’honorer la raison, c’est la remettre à sa place, au service de l’Esprit qui la transcende.

La pensée abstraite trahit toujours l’immensité. 

Etre inspiré c’est retrouver en soi l’intensité du souffle au service de l’immensité. 

Le temps est une mesure. La durée, une intuition. 

Le langage de l’intuition est celui de l’intensité. 

L’intensité est irréductible à toute explication. 

Tout faire pour ne rien faire qui soit déconnecté de l’Esprit. 

Le désir se nourrit de mystère, le mystère de distance et la distance de respect. 

L’esprit est ce maître de sagesse et la sagesse cette maîtresse de maison qui, l’un et l’autre, nous apprennent à habiter notre vie comme un espace de création. 

Accorder en soi l’immensité de l’espace et l’intensité de la durée. 

Le bonheur n’est ni dans le pré, ni dans le présent mais dans une présence inspirée qui transcende l’espace-temps. 

L’aphorisme doit être est le point inaugural d’une réflexion. Un point c’est Tout. 

L’intuition utilise la concision comme un tremplin pour élever la pensée. 

Le sentiment de finitude est la trace laissée dans notre humanité par une finalité qui la transcende. 

L’activisme est bien souvent le masque de l’inertie : tout faire pour éviter l’essentiel. 

L’imagination au pouvoir c’est toujours l’imagination au service du pouvoir. 

Le pouvoir de l’imagination est subversion de tous les pouvoirs. 

Beaucoup sont hantés par ce dont ils ont hérité. 

Nombre de vies paient de lourds impôts sur les revenants.

Le rêve anime la révolte contre la tyrannie des apparences. 


Percevoir c’est déjà interpréter. 

Le sens de la vie c’est l’association. 

La liberté est un concept aliénant dans la mesure où il fixe de manière abstraite ce processus dynamique et concret qu'est la libération. 

Un penseur qui attend la reconnaissance d’un monde en décomposition ressemble à un charognard qui attend d’un cadavre sa perpétuation. 

Intégrer en soi toutes les couleurs du spectre de la conscience, c’est réconcilier Freud et Bouddha. C'est associer « Là où est le ça, le Je doit advenir » (Freud) et « Là où est le Je, le Soi doit advenir» (Bouddha). 

Quand l’épistémologie définit les règles de la connaissance et l’éthique, celles de la reconnaissance, l’esthétique introduit l’exception visionnaire qui subvertit ces règles pour en inventer de nouvelles. 

La guerre du goût se fait à coup de canons esthétiques. 

Tout auteur est la mère porteuse d’une œuvre née de l’union entre son âme et son esprit. 

Le degré d’évolution d’un être humain se mesure à la conscience qu’il a de sa responsabilité envers les siens et l’humanité, la planète et le Kosmos. 

Celui qui va à la chasse perd sa place d’être humain, à moins qu’il n’en ait besoin pour subsister. Le degré d’évolution d’une civilisation se mesure aussi à la place qu’elle accorde à la vie animale. 

Si certaines vérités sont bonnes à dire, d’autres sont à contredire quand elles deviennent bonnes à tout faire au service de l'illusion. 

Si le pouvoir attire autant les médiocres et les malades c’est que, faute de se gouverner soi-même, on cherche à compenser son impuissance en gouvernant les autres. 

Donner des limites c’est toujours proposer une forme. 

L’étrangeté est le sentiment d’une modernité où l’on se sent en exil, étranger à soi-même et au monde. La plénitude est le sentiment de la cosmodernité où l’on se sent en évolution, intégré au milieu et au Kosmos. 

Ne pas confondre l’immuable et l’inerte. Le premier est le moteur spirituel de l’évolution. Le second en est le frein matériel. 

Le Dieu de la bête est son Troupeau. Le prophète de ce Dieu est un berger : le Conformisme. 

C’est la solitude qui effraie le plus la bête qui est en nous : le conformisme est son meilleur gardien qui nous pousse à épouser les délires du troupeau, fussent-ils suicidaires.