jeudi 8 octobre 2015

Sortir de l'Economie ? (2)


L’économie totalitaire ne prive pas le peuple de ses libertés, elle prive seulement la liberté de sa substance vivante. Raoul Vaneigem 

Si l’approche intégrale propose une nouvelle intelligibilité globale du réel, c'est  notamment en mettant en rapport les mondes intérieurs de la conscience et de la culture (subjectivité et intersubjectivité) avec leurs corrélats objectifs que sont les organisations sociales, politiques, économiques et leur infrastructure technique. Dans le billet précédent nous avons tout d'abord présenté le contexte évolutif et culturel dans lequel s’inscrivent les réflexions sur la "sortie de l’économie". Nous avons ensuite proposé la première partie de Sortir de l’économie ? , une conférence de Steeve du collectif Quelques ennemis du meilleur des mondes

Ci-dessous, la seconde partie de cette conférence déconstruit avec précision ce fondamentalisme marchand qui soumet les rapports sociaux à un fétichisme de l’abstraction à l’œuvre aussi bien dans la subjectivité individualiste que dans la culture rationaliste. La sortie de l’économie implique, comme le pensait Cornelius Castoriadis : « la création d’un nouvel imaginaire rompant radicalement avec l’imaginaire de la maîtrise rationnelle qui caractérise notre civilisation (tout en soulignant qu’il s’agit plutôt, dans les faits, d’une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle) ». Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, la création de cet imaginaire est inspirée par l'accession à un nouveau stade du développement humain dans le contexte des sociétés de l'information. 


Sortir de l’économie ? Seconde Partie 

L’économie : une structure (religieuse) parmi d’autres

Toutes les sociétés possèdent une certaine structure qui se décline tant au niveau des pratiques, du comportement des individus, qu’au niveau de la culture, de l’imaginaire et donc des valeurs. Pour un philosophe comme Castoriadis, c’est même le côté imaginaire qui est fondamental puisque, pour lui, c’est dans l’imaginaire que la réalité sociale s’institue. Pour donner quelques exemples, on peut penser à la société Kwakiutl qui était structurée autour du Potlatch, ou encore aux tribus Tupi-guarani de Pierre Clastre structurées, selon lui, autour du tabou alimentaire interdisant à un chasseur de manger le gibier qu’il avait lui-même tué ; on peut aussi citer l’anthropologue David Graeber qui évoque quant à lui le cas des Lélé, en Afrique, dont la vie est structurée par les « dettes de sang », etc...

Aussi, notre société, comme toutes les autres, n’échappe pas à cette structuration autour d’un noyau fondamental. Mais alors, quel est le point nodal de notre civilisation ? L’économie bien sûr (8) ! Il suffit, de fait, d’allumer n’importe quelle radio ou mass média, pour constater que ce sont toujours les mêmes catégories économiques qui sont ressassées sans relâche : travail, emploi, marchandises, croissance, PIB etc. Notre société est, tout entière, vouée à l’économie. Pour l’économiste Serge Latouche il faut en effet comprendre, en faisant en cela référence à C. Castoriadis, "l’économique comme [une] signification imaginaire sociale structurant la modernité », ou comme « un ensemble de significations ", c’est-à-dire par « l’ensemble des valeurs et des présupposés historiques et culturels sur lesquels repose l’Occident moderne (9) ». Ainsi, en quelque sorte, l’économie a pris la place des religions aujourd’hui disparues, ou qui ne jouent plus, en tous cas, un rôle déterminant dans la structuration des pratiques sociales. Dit autrement : l’économie est notre religion ! 

Et de fait, comme pour toutes les sociétés qui ont existé, la constitution de notre société reste de type fétichiste. Les créations de l’homme finissent par s’émanciper, s’autonomiser, pour finalement apparaître devant lui comme une réalité objective qui en retour l’assujettissent. C’est le syndrome du veau d’or. Pour nous, ce ne sont plus les totems, les montagnes sacrées ou que sais-je, qui nous semblent posséder un pouvoir, mais les marchandises et donc l’argent. Marx parle ainsi du « fétichisme de la marchandise ». 

Lorsque nous payons avec une pièce de monnaie ou un billet, nous croyons que ces moyens de paiement jouissent en eux-mêmes d’une valeur. Pourtant, nous sommes ici victimes d’une illusion puisque c’est en définitive l’ensemble des individus qui, par leurs actions quotidiennes et répétées, font que ces derniers valent quelque chose. Autrement dit, c’est parce que tout le monde croit qu’un billet de 10 euros vaut 10 euros que c’est réellement le cas. Ce fétichisme n’est pas un voile permettant d’occulter une vraie réalité qui serait sous-jacente, mais c’est au contraire un « fétichisme réel » duquel découle la structure concrète de notre forme de vie. Notre société, bien loin d’être rationnelle et émancipée des religions comme les philosophes du siècle des lumières le croyaient, est donc au contraire profondément religieuse (10). 

Un fait social total

L’économie est donc un "fait social total" (Cf. M. Mauss) qui affecte tous les aspects de notre civilisation (politique, culturel, technique, etc.). Il est donc, premièrement, impossible de la réguler à partir de la sphère sociale et, deuxièmement, pas souhaitable de chercher à la corriger voire à l’améliorer. 

Premièrement : la sphère sociale n’est ni extérieure, ni hétérogène, à la sphère économique : c’est l’économie, le capitalisme, en tant que fait social total, qui est une forme de vie sociale à part entière. Marx est clair sur ce point : « le capitalisme est un rapport social ». Il est, partant, impossible de réguler l’économie en prenant appui sur la sphère sociale ou encore de ré-enchâsser celle-ci dans des rapports sociaux. L’économie induit, en effet, en elle-même, un certain type de rapport social : une collection de monades séparées qui cherchent chacune à maximiser leur petit intérêt égoïste. Les rapports sociaux n’existent pas en soi ! La division sociale/économique est une invention récente. Ces deux dimensions ont toujours étés mêlées sans que ni l’une ni l’autre n’existe en soi à proprement parler. 

Deuxièmement : il faut également prendre garde à certaines tentatives faites dans le but de conserver le concept d’économie tout en voulant lui faire intégrer les limites terrestres en internalisant, par exemple, les externalités négatives, ou, encore, en incluant le 4ème principe de la thermodynamique de Nicholas Georgescu-Roegen, ou bien, pareillement, en adoptant les « thèses » sur l’économie circulaire (11). Une telle vision des choses tombe en effet dans le piège de la critique technicienne de la société technicienne. Ce qui est reproché à l’économie n’est pas, ici, d’induire un rapport social spécifique, inédit, historiquement déterminé, mais plus prosaïquement son inefficacité : soit qu’elle comptabilise mal le rapport coût/bénéfice, ou l’épuisement des ressources soit qu’elle n’optimise pas les déchets (économie circulaire : les déchets des uns doivent devenir les intrants des autres). 

L’imaginaire, en tant que ce qui institue le social, reste inchangé : c’est toujours la rationalité calculatrice qui dicte ses choix en lieu et place de réflexions et de décisions communes. La délibération collective sur ce qu’il est bon, ou pas, de faire demeure inféodée au calcul froid et impersonnel. La structuration de la société, suivant cette optique, reste donc fondée sur une valeur technicienne. C’est une critique interne au monde tel qu’il ne va pas pour mieux le faire durer. L’économie a ainsi totalement colonisé notre imaginaire. Toutefois, cette colonisation ne s’arrête, bien évidemment, pas là puisque ce sont également toutes les pratiques sociales, nos actes quotidiens, qui sont dictés par l’économie et notamment cette activité que nous appelons le travail ! 

L’économie et le travail (Moishe Postone) 

Sortir de l'économie : quatrième de couverture.
Comme l’économie, le travail est une catégorie de pensée qui doit être replacé dans son époque. Ainsi, ce que nous entendons aujourd’hui par travail résulte d’une longue construction sociale, qui a commencée grosso modo vers le XVIIème siècle. Il n’est donc pas possible de qualifier de travail les diverses activités de nos ancêtres. Ainsi, J.P. Vernant montre-t-il qu’il est totalement fallacieux de plaquer notre concept de travail sur les diverses activités auxquelles se livraient les Grecs Anciens. « On trouve en Grèce des métiers, des activités, des tâches, on chercherait en vain le « travail » » (12). Il n’est bien sûr pas seul. Citons par exemple Dominique Méda qui reprend elle aussi cette idée dans son dernier livre Réinventer le travail

L’activité que nous nommons travail est donc historiquement spécifique à notre époque et même mieux, si l’on suit Moishe Postone, c’est précisément ce travail (sous le capitalisme) qui seul permet de caractériser notre société. Autrement dit, c’est le travail qui joue un rôle structurant pour la société capitaliste. Il remplace les rapports sociaux et agit lui-même comme une médiation sociale. Pour Postone le travail a un double caractère. Un caractère concret qui caractérise les interactions de l’homme avec la nature ; ce que le travailleur produit effectivement : du pain, etc. Et, un caractère abstrait (qui n’est pas le travail concret en général) qui lui donne une dimension sociale unique : une forme de médiatisation sociale inédite. 

Le travail est une activité socialement médiatisante, historiquement spécifique. Le travail n’est pas une activité ayant un but en soi, comme produire du pain pour sa communauté par exemple. Le contenu concret est secondaire. D’ailleurs, je suis toujours abasourdi lorsqu’à la radio, ou dans les journaux, il n’est question que d’emplois sans égard à la nature de ces emplois. Produire des bombes ou du pain, peu importe pourvu qu’il y ait du travail à donner ! La question du sens, du pourquoi, est totalement absente. Le travail, ou son produit si l’on préfère, est simplement un moyen d’acquérir le produit du travail des autres. Il médiatise les relations entre les individus et permet l’émergence d’une forme d’interdépendance inédite dans laquelle, comme le dit A. Gorz, « personne ne produit ce qu’il consomme ni ne consomme ce qu’il produit ». Le travail fonctionne comme un moyen nécessaire pour obtenir le produit des autres individus et par là entrer en relation avec eux. 

P. Lamalattie
Le travail est ainsi automédiatisant et autosymbolisant. Il n’est plus nécessaire de recourir à des conceptions du bien ou du mal, à des symboles, à la parole, ou encore à des représentations du monde pour régler la vie dans notre société, pour coordonner les différentes activités, pour donner une place, un statut, à tout un chacun. Le travail se médiatise lui-même : les produits du travail s’échangent selon leur valeur intrinsèque et non selon des rapports sociaux manifestes et non déguisés. De ce fait les anciennes cultures qui ordonnaient jadis la vie des peuples et des civilisations sont progressivement laminées et détruites. Seule demeure désormais la simple « dépense de matière cérébrale, de muscles, de nerf » (Marx) comptée en unité de temps et ce, dans une totale indifférence vis-à-vis du contenu pourvu que ça se vende !

Les conséquences de cette structuration sociale autour du travail sont nombreuses et malheureusement funestes. J’en retiendrai deux qui me semblent importantes à bien saisir :  1. L’économie n’a pas pour but de créer des valeurs d’usage mais uniquement des marchandises, dont le seul but est d’être vendues pour gagner toujours plus d’argent (13) ;  2. L’économie est un mode de socialisation axiologiquement neutre qui met en relation des individus conçus comme totalement indépendants des uns des autres, des atomes séparés les uns des autres contraints à l’échange pour vivre. 

L'effondrement écologique

Ces deux conséquences permettent en effet de rendre compte de nombreux aspects de la « crise » actuelle qui n’est pas une crise temporaire, conjoncturelle, mais bien une crise profonde de notre civilisation. En voici deux : 1) Le fait que l’activité productive ne cherche pas à satisfaire des besoins mais seulement à transformer 1 Euros en 2 Euros entraîne ipso facto la disparition de toutes limites. Il n’est en effet pas question d’arrêter de produire tel bien une fois satisfaits les besoins que celui-ci est censé remplir. Il faut toujours continuer à produire et à vendre pour pouvoir acquérir le produit du travail des autres. 

2) L’obsolescence programmée est donc une nécessité du système économique mais certainement pas la résultante des agissements de méchants industriels qui nous voudraient du mal. Que se passerait-il en effet si nos voitures, nos frigos, etc. duraient ad vitam aeternam ? Ce serait une catastrophe ! Comme il en faudrait de moins en moins, une quantité phénoménale de gens se retrouveraient au chômage. Il en est de même de la publicité qui est absolument nécessaire afin de créer toujours de nouveaux besoin, via la frustration, et donc de vendre encore d’autres marchandises.

Par ailleurs, le jeu de la concurrence, en forçant les industriels à produire des marchandises toujours moins chères, contraint également ces derniers à en produire toujours plus afin d’éviter la contraction de la masse de valeur. S’il fallait autrefois, disons, vendre 10 chemises à 10 Euros pour récupérer 100 Euros désormais ce sont 100 chemises à 1 Euros qu’il faut réussir à vendre pour récupérer autant d’argent et reproduire ainsi le cycle du capital. Les anti-productivistes proclamés devraient ainsi bien comprendre que la production pour la production ne découle pas de l’hubris, de raisons morales donc, mais bien plutôt du monde de production capitaliste.

Le repli narcissique des individus sur eux mêmes

La crise n’est pas seulement écologique mais possède également un versant anthropologique. Plusieurs auteurs ont bien vu le phénomène. Je pense ici à Christopher Lasch et à sa "Culture du narcissisme" ou encore à Dany Robert Dufour qui décrypte "L’individu qui vient", et bien sûr à Jean-Claude Michéa qui a bien montré que libéralisme économique et libéralisme culturel étaient indissociablement liés. 

Le fait que l’économie produise, outre des marchandises, des individus esseulés, contraints à échanger leurs marchandises, n’est pas neutre d’un point de vue anthropologique. Ceux-ci n’ont en effet pas besoin de discuter du bien ou du mal, ou de se soumettre aux rites et aux coutumes de leur communauté. Leur rapport se réduit à celui qu’entretiennent leurs marchandises (leur prix ou leur valeur respective). L’individu, désormais seul, n’entrevoit comme horizon que l’extension indéfinie de ses droits individuels (notamment sur le plan des mœurs) et toute limite posée, soit par la réalité, soit par les autres, devient une entrave insupportable à son désir de liberté. Ainsi, l’engagement, le lien ou le conflit avec autrui sont de plus en plus vécus comme des atteintes insupportables à la gestion hédoniste de sa petite vie. 

Notre société se retrouve donc aujourd’hui constituée d’un agrégat d’enfants capricieux toujours prêts à céder à leurs pulsions, consommatrices notamment. C’est la figure de l’adulescent qui à 40 ans regarde des dessins animés et joue sans arrêt avec des gadgets électroniques. Bref, le capitalisme produit tout sauf des adultes capables d’apprendre à refouler/sublimer leurs pulsions et donc capables de dépasser leur ego pour tenter d’édifier une société meilleure pour tous. Évidemment, il y aurait beaucoup d’autres aspects de notre société contemporaine à passer au crible. Mais, pour des raisons de temps et d’espace je m’arrêterai là.

La sortie de l'économie, c'est quoi alors ?

Les structurations des sociétés sont diverses et variées mais également soumises au passage du temps. Il est donc, théoriquement, possible de changer de structuration i.e. sortir de l’économie !  Il ne s’agit pas de donner un plan détaillé, clef en main, mais simplement de donner quelques idées générales qui permettent d’ouvrir vers d’autres possibles. La forme que prendra la société post-économique, nul ne peut la connaître à l’avance (14).

La remise en cause de la structuration de notre société par l’économie implique, on l’aura compris bien plus qu’une critique du mode de distribution, ou de la propriété des moyens de production. Outre la fin de la soumission au travail, à la croissance, cela nécessite plus fondamentalement à réfléchir et à définir de nouvelles raisons d’être, de nouveaux principes qui fonderaient de nouvelles formes de vie. Cornelius Castoriadis pensait ainsi que notre civilisation avait un besoin impérieux d’une création d’un nouvel imaginaire rompant radicalement avec l’imaginaire de la maîtrise rationnelle qui caractérise notre civilisation (tout en soulignant qu’il s’agit plutôt, dans les faits, d’une pseudo-maîtrise pseudo-rationnelle). 

1. La neutralité axiologique de l’intérêt général doit être remplacée par la recherche du bien commun. Le bien commun est de l’ordre de la valeur non du calcul privé destiné à maximiser des intérêts (comme le fait tout homo-oeconomicus). 

2. La production, la distribution, la consommation des richesses (et non de la valeur) doivent recouvrer une dimension consciente. Autrement dit passer par des « rapports sociaux manifestes ». Il s’agirait de commencer par définir nos besoins puis de réfléchir à la meilleure façon de les satisfaire. 

3. Aux individus séparés, atomisés, il faut opposer la communauté fondée sur l’engagement moral ; n’oublions pas, comme le souligne Michéa, que le mot commun vient du latin munus qui signifie charges et obligations. 

4. De la même façon que l’outil convivial chez Illich doit être porteur de sens, les transferts de biens et de services doivent avoir du sens, voire même symboliser les rapports entre les individus. Autrement dit, à côté de l’échange doivent également intervenir des transferts du type don et même, surtout à mon avis, des T3T selon la terminologie de Testart (les Transferts du troisième Type qui ne relèvent ni du don, ni de l’échange) (15). On peut ici penser à l’instauration d’une sorte de service civil par exemple. 

5. La création du concept d’économie a nécessité de séparer ce qui était souvent mélangé (le diplomatique, le religieux, etc.) pour constituer une nouvelle unité conceptuelle. A contrario la sortie de l’économie implique d’abandonner ce concept (production, distribution, consommation) dans lequel il n’y a plus de place pour les dimensions morales et spirituelles, et même tout sens. Seule la pure matérialité reste : toujours plus, toujours plus vite mais jamais pourquoi ? 

A voir ces quelques indications, on comprend aisément que les formes que peut prendre une société au-delà de l’économie sont fort diverses et nombreuses. D’ailleurs les formes de vie des sociétés pré-économiques étaient elles-mêmes très différentes. Il s’agit donc avant tout de faire preuve d’imagination et d’abandonner nos lunettes économiques pour envisager une forme de vie, si ce n’est idyllique, du moins un peu moins mutilante. De toute façon, étant donné qu’il n’existe actuellement aucun projet clef en main et encore moins de force sociale suffisante pour le mettre en œuvre, c’est sans aucun doute au niveau de l’imaginaire et de la propagation des idées qu’il faut commencer par œuvrer. 

Quoi faire alors ? : d’un point de vue plus concret, on peut commencer par remarquer que la colonisation de nos vies par l’économie n’est pas totale. Il existe au sein de notre société des ilots non-économiques : la famille, les relations entre amis par exemple. Une stratégie consisterait ainsi par commencer à défendre ces îlots en résistant et en luttant contre le système, mais aussi d’en créer de nouveaux dans lesquels il serait possible d’expérimenter de nouveaux types de cohésion sociale, pour enfin les déployer et les étendre à toute la société. Avis aux amateurs ! 

Notes 

(8) Si, à un moment donné, disons dans la période qui s’étend entre les deux guerres jusqu’à la fin des 30 glorieuses, il est compréhensible que certains auteurs aient mis l’accent sur le côté industriel, du système technicien ou encore de la rationalité étatique que rien, alors, ne semblait pouvoir arrêter, la crise de la fin des années 70 a bien montré que c’était au contraire l’économie qui était le facteur dominant. 

(9) Serge Latouche, L’invention de l’économie p.9 

(10) Et, soit dit en passant, c’est sans doute bien pire de se croire libéré des religions que de le reconnaître et d’agir en conséquence. 

(11) Pour peu que ça marche car l’activité économique est sans télos, sans but, elle est livrée a elle-même sans égard aux fins : son but est de toujours produire plus ! Quoi ? On s’en moque ! 

(12) Jean-Pierre Vernant Mythe et pensée chez les Grecs (1965) 

(13) En particulier, les marchandises ne sont pas créées pour répondre à des besoins. Par ailleurs, il n’y a pas de besoins transhistoriques et consubstantiels à l’homme (contrairement à la vulgate marxiste qui pensait que l’augmentation inexorable des forces productives conduirait à l’assouvissement de tous les besoins des hommes…). Les besoins sont toujours relatifs à une culture donnée, elle-même localisée dans l’espace et dans le temps. Au passage, il est intéressant de noter que, de ce point de vue, la définition du développement durable comme moyen d’assurer les besoins des générations futures et parfaitement dépourvue de sens… 

(14) D’ailleurs, si l’on n’y prend pas garde il se peut que la sortie de l’économie débouche sur des formes de vie peu enviables du type mafieux par exemple. 

(15) Voir, à ce sujet, Critique du don, Ed. Syllepse 2007 

Ressources

Revue en ligne  Sortir de l’économie  N° 1 à 4 

Sortir de l’économie   Quelques ennemis du meilleur des mondes.  Le livre 

Pour en finir avec l'économie  Décroissance et Critique de la Valeur. Serge Latouche / Anselm Jappe

vendredi 2 octobre 2015

Sortir de l'économie ? (1)


L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie. Guy Debord  


La modernité est née il y a environ cinq siècles d’un processus d’abstraction qui s’est diffusé progressivement à tous les aspects de la nature humaine : conscience, culture et société. Dans le domaine de la conscience, ce processus d’abstraction a promu une rationalité qui, au cours du temps, va dégénérer en réductionnisme et en scientisme alors que, dans le domaine de la culture, il affirma l'universalité des droits de l'homme tout en générant l’individualisme et le nihilisme. Au niveau social, ce processus a été le vecteur de valeurs démocratiques tout en réduisant progressivement les rapports sociaux à des échanges marchands. 

Alors que nous abordons un autre cycle évolutif - l’ère de l’information - on assiste non seulement à l'effondrement du paradigme abstrait de la modernité à travers de nombreuses crises mais aussi à l'émergence d'un nouveau paradigme fondée sur l'idée de complexité selon laquelle "tout est lié". Les séparations abstraites issues de l'ancien paradigme sont incapables de développer la vision globale et intégrée propre à cette complexité. C'est ainsi qu'aujourd'hui une véritable insurrection des consciences s'érige contre l'hégémonie de l'abstraction en refusant la réduction de l’être humain à des mécanismes (biologiques, cérébraux ou économiques) comme elle refuse d’identifier la connaissance à une science abstraite fondée sur le déni de la vie et de la sensibilité.

Le capitalisme apparaît ainsi comme l’expression sociale de cette abstraction sous la forme de ce que Marx nomme le fétichisme de la marchandise qui remplace la dimension éthique, symbolique et qualitative des rapports humains par la dimension économique, mécanique et quantitative des échanges marchands. C’est dans le contexte de cette insurrection des consciences que nous nous intéressons au dépassement d’une (dé-)socialisation capitaliste qui inspire ces temps-ci de nombreuses réflexions sur la décroissance et la « sortie de l’économie ». En Janvier 2014, dans le cadre du "café décroissant" organisé à Bourges par les Décroisseurs Berrichons, nous avons assisté à une conférence où deux membres du collectif  Quelques ennemis du meilleur des mondes présentait Sortir de l'économie, un ouvrage qui propose une sélection de textes parus dans la revue éponyme dont les quatre numéros conçus depuis 2007 sont disponibles en ligne. 

Nous vous proposons ci-dessous le compte-rendu de cette communication où Steeve, membre de ce collectif, analyse ce "fait social total" qu’est le capitalisme en se référant au courant de la "critique de la valeur", à l’anthropologie, à la pensée de la décroissance comme à la réflexion anti-industrielle. En déconstruisant ce qui apparaît à l'opinion commune comme des évidences, ce bel effort de synthèse libère l’imaginaire de l’emprise économique pour envisager la création de nouvelles formes sociales adaptées à l’ère de l’information qui peut et doit aussi être celle des créateurs. 

Un nouveau cycle évolutif


L’approche intégrale nous enseigne qu’à chaque stade de développement traversé par les sociétés humaines, il existe une solidarité organique entre conscience, culture et société, c’est-à-dire entre un ordre symbolique (régissant les modes de subjectivation et d’intersubjectivité) et l’organisation humaine (socio-économique et technique) qui lui correspond. Ce système global - conscience/culture/société - se développe à travers le temps selon des niveaux de complexité croissants, non pas de manière linéaire et abstraite mais de façon spiralée et discontinue.

A partir des modèles de développement dont s'inspire la théorie intégrale, on constate, à un stade évolutif donné, l'effondrement du paradigme qui ne peut plus rendre compte de l'émergence d'une plus grande complexité. Un processus de régression tend alors à récapituler les stades antérieurs pour permettre à l'évolution créatrice de les intégrer dans un niveau supérieur à travers des modèles plus inclusifs. A l’entrée dans l’ère de l’information correspond une de ces crises évolutives qui nécessite de dépasser le paradigme abstrait de la modernité. De même que celui-ci a remis en question la pensée mythique propre aux dogmes religieux, nous devons aujourd'hui dépasser l'abstraction propre à la mentalité moderne pour une pensée complexe qui rend compte de l'interdépendance des phénomènes comme de leur appartenance au sein d'un ensemble intégré et de leurs relations au sein de celui-ci. 

La vision globale et évolutive propre à cette complexité nécessite le développement d’une intelligence sensible qui participe de manière intuitive et organique à son milieu d’évolution et à ses transformations. Un tel changement de paradigme a des implications dans le domaine de la conscience, de la culture et de la société. Ce sont ces dernières que nous chercherons à explorer ici à travers la réflexion sur la « sortie de l’économie » mené par le collectif Quelques ennemis du meilleur des mondes

Le pas de côté 


La maison d’édition Le Pas de côté participe de cette insurrection des consciences contre le fétichisme de l’abstraction et pour l'affirmation des valeurs de convivialité chère à Ivan Illitch. Cette association dont les éditeurs sont bénévoles propose des ouvrages inspirés par la critique du productivisme et la promotion d’une organisation sociale conviviale fondée sur la simplicité, l’entraide et l’autogestion. Le nom de cette maison fait référence à l’An 01, le fameux film de Gébé et Jacques Doillon où l’on entend le dialogue suivant : « On nous dit le bonheur c’est le progrès, faites un pas en avant. Et c’est le progrès, mais ce n’est jamais le bonheur. Alors si on faisait un pas de côté ? Si on essayait autre chose ? » 

On retrouve donc cet esprit du « pas de côté » dans le catalogue de cette jeune maison qui comprend aussi bien les œuvres d’auteurs reconnus (Léon Tolstoï : L’esclavage moderne, Aux travailleurs ; Bernard Charbonneau : Tristes campagne, Le changement ; John Ruskin : Il n’y a de richesse que la vie «Unto this last ») que des ouvrages sur les bienfaits de la vélicopédie, de la décroissance (Vincent Cheynet : Décroissance ou décadence) ou de la simplicité volontaire. La qualité et l’originalité d’une telle initiative éditoriale sont donc à soutenir en commandant ces ouvrages à votre libraire ou à l’éditeur lui-même qui refuse de passer par les mastodontes de la cyber-distribution.

Un ouvrage intitulé Sortir de l’économie a donc toute sa place dans ce catalogue où il est présenté ainsi : " Face à la « crise » omniprésente qui caractérise notre époque, de timides discours indignés préconisent taxation des flux financiers, redistribution fordiste, régulation étatique, relance de la consommation, revenu inconditionnel… Ces bonnes intentions inoffensives nous cantonnent à une remise en cause superficielle des excès du libéralisme et nous maintiennent à perpétuité dans le ventre de la baleine économique. Bien loin de ces atermoiements, quelques ennemis du meilleur des mondes fomentent une critique radicale qui secoue nos esprits endormis, saturés d’économisme. Il ne s’agit pas ici de remplacer une « mauvaise économie » par une « bonne », « alternative », « à visage humain ». Il s’agit d’arrêter de croire à cette religion de l’économie. De sortir de notre condition de rouages mutilés et interdépendants. De gripper la mégamachine qui nous broie...

En 68 il y avait ce tag dans l’amphi de la Sorbonne qui résumait bien toute la perspective de l’économisme révolutionnaire qui voulait simplement un nouveau partage du gâteau, alors que c’est la recette et le cuisinier qu’il fallait défenestrer: « On ne revendiquera rien, on ne demandera rien ! On prendra, on occupera ! » Aujourd’hui ce serait plutôt : « On ne revendiquera rien, on ne demandera rien ! On désamarrera, on s’auto-organisera ! » Il faut faire en sorte que nous n’ayons plus besoin de l’économie dans chacun de nos actes et moments existentiels, et notamment en faisant circuler dans les liens qui nous rassemblent, les réalisations de la vie autrement qu’au travers des catégories du travail, de la valeur et de l’argent. L’idée sera toujours de s’arranger pour avoir le moins possible à faire avec cette machinerie sociale, de sorte que nos vies n’apparaissent plus sur les tableaux de bord des économistes et des gestionnaires. "

Sortir de l’économie ? par Steeve 
du collectif Quelques ennemis du meilleur des mondes.

[Dans une société émancipée future] l’économie doit perdre son immanence, son autonomie, qui en faisait proprement une économie ; elle doit être supprimée comme économie. Georg Lukacs, Histoire et conscience de classe. 


L’économie c’est le capitalisme

Disons-le tout de go, pour les rédacteurs du bulletin Sortir de l’économie, il n’y a pas de différence entre l’économie et le capitalisme. Aussi, le slogan « sortir de l’économie » est-il à comprendre comme « sortir du capitalisme ». Mais, allez-vous me dire : « Pourquoi avoir choisi ce slogan si, en définitive, c’est la forme de vie capitaliste qui est visée ? » L’identification de ces deux catégories ne serait-elle pas spécieuse ? 

Il y aurait ainsi une économie neutre, naturelle, qui aurait toujours existé et une forme perverse de celle-ci qui serait apparue, relativement tardivement, disons vers le XVIème siècle, à savoir le capitalisme. La sortie du capitalisme reviendrait alors, selon cette perspective, à retrouver une économie saine, durable (une économie verte, aujourd’hui dite circulaire), plus juste (avec une meilleure distribution des fruits de la croissance), etc. Il suffirait ainsi, par exemple, de libérer « l’économie réelle » de l’emprise de la méchante finance et des odieux spéculateurs, ou encore de supprimer la propriété privée des moyens de production, pour que nous soyons sauvés de l’effondrement multidimensionnel en cours. 

Le problème avec ces approches, c’est qu’elles ne traitent que des symptômes de la crise en cours et non pas la racine du mal : l’économie. Il est d’usage de qualifier ces pseudo-solutions de « critiques tronquées du capitalisme ». Or, poser la question de la sortie de l’économie permet une remise en cause beaucoup radicale de la forme de vie présente, donc une meilleure compréhension de la nature du capitalisme et partant de son abolition. 

Pourquoi ne faut-il pas distinguer économie et capitalisme ? 

Il y a, au moins, quatre raisons. Une première remarque, est le fait, qu’aujourd’hui, l’usage du terme économie, ou économique, renvoie bien au capitalisme. Ainsi, lorsque les grands médias nous parlent de crise de l’économie ou des acteurs économiques, il faut bien entendu comprendre crise du capitalisme et acteurs du capitalisme ! La crise économique actuelle relève en effet de l’incapacité, ou tout du moins de difficultés toujours plus grandes, pour le capital à se reproduire : il existe des sommes d’argent faramineuses qui ne trouvent plus à s’investir tant les taux de profits sont devenus faibles. C’est donc bien une crise du capitalisme. 

Une deuxième remarque, est que la naissance du terme économique, avec l’orthographe que nous lui connaissons aujourd’hui, est attestée dès 1546, c’est-à-dire précisément au moment où se met en place le capitalisme (1). Il s’avère donc que la forme de vie capitaliste et la catégorie économique apparaissent simultanément. 

Une troisième remarque, comme le souligne André Gorz, est que capitalisme et économie partagent la même rationalité : à savoir minimiser les coûts et maximiser les gains, rechercher l’efficacité, les gains de profits, etc. « C’est en vain qu’on chercherait à distinguer la rationalité capitaliste de la rationalité économique (2) ». Les deux catégories proposent en effet une vision technicienne du monde occultant toute dimension symbolique, ne s’occupant donc ni de morale, ni a fortiori de bien commun. 

P. Lamalattie
Enfin, l’anthropologie, postulée tant par l’économie que le capitalisme, met en scène des individus esseulés, atomisés, considérés donc hors du tissus des relations sociales tels que l’amitié, la famille, la domination de certains individus sur d’autres par exemple ; individus qui cherchent en outre, chacun dans leur coin, à assouvir leur propre intérêt égoïste sans égard pour les autres. C’est l’anthropologie pessimiste de Hobbes (« l’homme est un loup pour l’homme » disait-il) ou encore celle de Mme Tchatcher pour qui il n’y a pas de société mais seulement des individus. 

Cette vision de l’homme n’est bien sûr pas neutre, et plusieurs siècles de capitalisme et de discours économiques, ont finalement fait émerger une société dans laquelle les individus sont effectivement devenus étrangers les uns aux autres. Hobbes s’est trompé ! L’anthropologie pessimiste qu’il plaçait à l’origine de la vie sociale est, en fin de compte, notre horizon ! 

Des esprits critiques, à ce stade, pourront objecter : « Certes, l’invention du mot économique est contemporaine de la mise en place du capitalisme, mais cependant ne faudrait-il pas distinguer la pratique et la conscience de cette pratique ? Autrement dit, tel M. Jourdain qui faisait de la prose sans le savoir, les sociétés précédentes n’avaient-elles pas, de tout temps, une pratique économique sans pour autant en être avisées ? » Eh bien non ! 

Une invention tardive.

Certains anthropologues s’expriment sans ambages sur cette question. Ainsi, M. Sahlins affirme-t-il clairement dans son fameux Age de Pierre, Age d’abondance que: « Dans les sociétés traditionnelles, […] structuralement, l’économie n’existe pas. (3) ». Ou encore Louis Dumont, dans son Homo aequalis : « Il n’y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure jusqu’au moment où nous construisons un tel objet (4)

En fait, il n’est pas possible de projeter dans le passé les catégories de pensée qui sont les nôtres aujourd’hui. Pour ne prendre qu’un exemple, il n’est qu’à considérer le concept de nombre qui relève pourtant de la sphère mathématique souvent considérée comme universelle et intemporelle. Eh bien il s’avère que cette catégorie a profondément évolué au cours du temps : les nombres de Pythagore ne sont pas les nombres d’aujourd’hui ! Pour ce dernier, en effet, seuls les nombres, aujourd’hui qualifiés de naturels, avaient droit à ce titre ; un être comme la racine carré de deux ne pouvait briguer cette appellation. 

Ainsi, de même qu’il nous est impossible de plaquer notre concept de nombre pour comprendre la philosophie Pythagoricienne, les catégories de pensée de notre époque ne peuvent s’appliquer ipso facto aux réalités sociales et culturelles de tous lieux et de tous temps afin de les saisir et de les comprendre. Bref, il ne faut pas regarder le passé à travers nos lunettes. 

Tentatives de définition

Mais qu’en est-il de la catégorie économique ? Une difficulté est qu’il n’existe pas vraiment une définition claire et précise de cette catégorie. Le mot « économie » est un terme polysémique, un mot valise, qui peut désigner plusieurs choses. L’anthropologue Bernard Traimond relève ainsi dans son livre L’économie n’existe pas, 13 sens différents à ce mot selon le contexte dans lequel il est employé. Je prendrai deux définitions.

Une première définition de l’économie est de type « formel ». Il s’agit du caractère logique reliant fin et moyen. L’économie est conçue comme ce qui permet de satisfaire les besoins des hommes dans un contexte de rareté. Il s’agit donc de viser à l’efficacité, d’économiser les ressources et les efforts, en vue de faire face à l’insuffisance des moyens. En anthropologie ce courant de pensée est appelé formalisme. Le problème, avec cette définition, c’est que les sociétés primitives, ne sont pas, le plus souvent, des sociétés de manque et de pénurie mais, bien au contraire, comme l’a montré Marshal Sahlins, des sociétés d’abondance. 

Le temps dédié aux activités, disons productives, y est en effet très inférieur au temps que nous, hommes modernes, y consacrons. Disposer de quoi se nourrir, se loger, etc. n’y était pas un problème. On constate même souvent que ces sociétés, en faisant des offrandes aux dieux ou de grandes fêtes collectives, dilapidaient, plus que de raison, une grande quantité de leurs ressources et adoptaient donc un comportement que l’on pourrait qualifier d’anti-économique. 


Une deuxième définition, issue du Larousse, est la suivante : « Ensemble des activités d'une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses. » Admettre, selon cette définition, que l’économie a de tout temps existé prête le flanc à, au moins, deux critiques. 

La première, c’est que pendant très longtemps les sociétés humaines se sont totalement désintéressées des richesses matérielles. Comme Alain Testart, le démontre avec une érudition impressionnante (5), les sociétés ne sont devenues chrématiques, c'est-à-dire on fait une place à la richesse matérielle, qu’à la toute fin du paléolithique supérieure. Dans ces sociétés, le prix de la fiancée par exemple y était payé en nature, c’est-à-dire que le « marié » devait assurer, pendant toute sa vie, certains services à sa belle-mère, ou autres ayant-droits (c’est typiquement ce qui se passe pour les aborigènes australiens) ; dans les sociétés chrématiques, au contraire, l’usage de monnaies, donc de bien matériels, permettait de se libérer d’une telle contrainte. Mais cela ne survient que tardivement dans l’histoire humaine (6). 

La seconde, c’est que la réunification, la combinaison, de ces activités spécifiques en une seule et même unité conceptuelle (l’économie donc) ne va pas de soi (7). En fait, ces activités n’étaient aucunement séparées des autres dimensions de l’existence comme le religieux, les relations de parenté ou des liens diplomatiques avec d’autres peuples. Ainsi pécher un poisson pouvait être également perçu comme un acte religieux mettant l’homme en contact avec certaines forces transcendantes, ou bien la distribution de nourriture était liée aux statuts des individus dans la communauté (chacun recevant une partie de l’animal chassé selon son sexe, sa classe d’âge, etc.). 

Les activités des hommes n’étaient pas réduites à leurs seules dimensions matérielles et comptables, mais faisaient un tout à part entière. Il était dès lors impossible d’isoler ces activités et d’y penser « à part », et cela, nous dit Moses Finley, « à cause de la structure même de leur société ». 

A suivre… 

Notes 

(1) Il faut toutefois noter que chez le physiocrate Quesnay, ou encore chez A. Smith, qui sont parmi les premiers à utiliser le vocable économie, la sphère économique n’était pas conçue comme séparée du reste de la société ; elle n’est pas encore autonomisée.

(2) A Gorz, Métamorphose du travail p. 154. (3) (p.118 Ed 1976). (4) (p. 33 Ed 1977). 

(5) Dans Avant l’histoire, Ed. Gallimard 2012 

(6) Au passage, il est également intéressant de noter que cette considération discrédite toute tentative de retro-projeter une vision de l’économie comme « science des richesses » comme celle-ci était souvent définie vers le XVIIIème siècle. 

(7) Sur ce sujet on peut, par exemple, consulter avec profit (sic !) Moses Finley et son Économie antique ou encore J-M. Servet dans Les monnaies du lien. 

Ressources 


Sortir de l’économie  Les quatre numéros de la revue en ligne 

Sortir de l’économie  Quelques ennemis du meilleur des mondes. Le livre

Les Décroisseurs Berrichons

Pour en finir avec l'économie Décroissance et Critique de la Valeur. Serge Latouche et Anselm Jappe

Dans le billet Devoir de Vacance du Journal Intégral, la rubrique Ressources propose une netographie des textes sur la sortie de l'économie et notamment ceux de la "Critique de la valeur".

Dans Le Journal Intégral : Un paradigme post-capitaliste. Le fondamentalisme marchand. Une crise évolutive (2) : sortir de l'économie.

mardi 22 septembre 2015

La Philosophie comme Voie Initiatique


La philosophie antique n’était pas un ensemble de connaissances à assimiler, mais une pratique de transformation de soi-même, une initiation. Pierre Hadot 

L’École d'Athènes selon Raphaël avec, au centre, Platon et Aristote

Dans notre précédent billet nous évoquions le programme du quatrième forum international de l’évolution de la conscience qui aura lieu à Paris le 10 octobre sur le thème Vivre son utopie. L’intervention de Jean-Yves Lung, professeur à Auroville, aura pour titre : « Réinventer l’éducation ». Il y sera question d’éducation intégrale et de la pédagogie du Libre progrès promue par Sri Aurobindo. A cette occasion, nous aimerions proposer aux lecteurs du Journal Intégral les réflexions de Serge Durand sur la philosophie comme voie initiatique et conception d’un idéal éducatif inspiré notamment par la pensée évolutionnaire du même Aurobindo. 

Professeur de philosophie dans un lycée français, fin connaisseur du mouvement intégral, observateur des mutations culturelles, Serge Durand est le co-auteur du Guide Almora de la Spiritualité, un ouvrage de référence qui présente aussi bien les grandes traditions spirituelles que les principaux mouvements contemporains. Nous avons évoqué ici quelques travaux de Serge Durand qui transmet certains éléments de sa réflexion à travers ses blogs Carnet philosophique et Foudre Évolutive

A l'heure d'un saut évolutif rendu nécessaire pour dépasser la crise systémique que nous affrontons, les autorités cherchent tout naturellement à refonder l’éducation. Mais parce qu'il leur manque la vision du nouveau paradigme en train d'émerger, elles le font - hélas - à partir d'un ancien modèle, devenu totalement inadapté, qui les enferme dans un laïcisme d'un autre temps. C’est pourquoi il est bon d’être à l’écoute de ceux qui, comme Serge Durand, sont à la fois des éducateurs en contact direct avec les élèves et des penseurs nourris d’une profonde culture philosophique et spirituelle. Son texte est, dans un premier temps, un commentaire et une réponse au billet de Anne Leguy intitulé « Proposer la philo en maternelle, pas au bac ! ». 

Il est, dans un second temps, une réflexion sur le but d’une éducation authentique : libérer l’influence de l’âme, ce principe d'individualisation qui commande le devenir d'un individu quand celui-ci est uni intuitivement, mentalement, émotionnellement à son intériorité. Ce processus d’individualisation est initiatique quand il permet de dépasser la conscience de séparation où l'égo nous enferme dans la mécanique régressive de l'individualisme. Alors que le sujet individualiste est autocentré, le sujet individué se décentre au-delà de l'égo pour participer de manière sensible à un milieu d'évolution qui est à la fois humain, naturel, culturel et spirituel. Cette pratique d'ouverture et d'éveil qui fut celle de la grande tradition philosophique doit aujourd'hui inspirer des formes d'éducation intégrale qui considèrent l'être humain comme une entité globale en développement au sein d'un monde qui est lui-même en évolution constante. 

La philosophie comme voie initiatique et conception d’un idéal éducatif. Serge Durand 

Dans son blog Heureux à l'école!, Anne Leguy écrit le billet suivant intitulé « Proposer la philo en maternelle, pas au bac ! » : "  Prenez des ados bien mûrs, vérifiez qu’ils n’ont jamais trempé dans le moindre exercice de questionnement et placez-les sur le grill stressant de la terminale pour découvrir d’un seul coup : les philosophes Grecs et Romains, (pas les Indiens, ni les Arabes ou les Chinois, pas les autres, pas le temps), les concepts énoncés au fil des siècles (à raison d’une séance par semaine sur moins de 6 mois, on survole). Sans oublier quelques astuces de rhétorique, thèse, anti-thèse, synthèse pour avoir au moins 10. 

Ce n’est pas de la philosophie mais du gavage. Le but étant d’apprendre par cœur des tonnes de trucs, sans formation initiale, sans imprégnation de l’expression, sans incorporation lente de l’exercice de philosopher. Sans aucun goût découvert au fil du temps pour le débat, l’écoute, l’art du contre-pied ou celui de l’élaboration. C’est tout simplement idiot et parfois néfaste. La plupart des adultes qui découvrent les sujets du bac philo de l’année le confessent : rien qu’un énoncé leur rappelle le haut-le-cœur de leur jeunesse à l’idée de plancher sur de telles phrases complexes. 

Les futurs bacheliers et les jeunes diplômés ont un challenge de taille dans leur viseur : leur capacité d’adaptation à la vie réelle qui les attend. La philo en conserve de leur terminale ne leur sera d’aucun secours, en imaginant même qu’ils en retiennent une seule once. Si l’éducation nationale investissait tout de suite et dès la seconde dans des modules pratiques prodigués sur 3 ans, tels que : prendre la parole en public, rédiger une note de synthèse, savoir se relire, négocier par l’écoute relationnelle… Les jeunes seraient plus efficaces, moins perdus pour entamer leur premier job, ou tout simplement pour communiquer et prendre leur place. 


Ce sont nos amis québécois qui ont inauguré cette démarche et elle contient une puissance insoupçonnée, tant pour les individus que pour les communautés où ils progressent. Commencer la philosophie dès la maternelle, c’est possible, si les enseignants sont un peu formés. Et ça marche ! Car tout petit déjà, on s’en pose des questions ! La justice (« C’est pas juste !»), la liberté, la propriété (« C’est à moi ! »), le temps, qu’est-ce qui est bien ou mal ? Et puis peut-être aussi apprendre à écouter d’autres points de vue, douter, remettre en cause. Au fil des années, s’ajoutent la citoyenneté, plus tard l’éthique. 

Mais ce travail est l’œuvre d’une enfance, d’une adolescence, d’années de pratique. Pas d’une logique de presse-purée avec de jeunes adultes stressés par une note finale. Dans les quartiers difficiles, entamer un dialogue pourrait reprendre sens. En général, il y aurait peut-être enfin une autre perspective que de réduire nos enfants à des consommateurs qui appuient sur des boutons. C’est une invitation aux débats, à la rhétorique, à la palabre qui crée du lien. La philo au bac, oui mais pas comme ça ! La philo au bac à sable, là… vraiment oui ! " (Fin de l'article d'Anne Leguy)

Une expérience d’ouverture déterminante 

Ma réponse en l’état : cet article est assez provocant mais il pointe certains défauts de l'enseignement actuel de la philosophie que je reconnais. A) Il y a encore un risque de gavage malgré, il faut le préciser, la baisse de niveau de l'épreuve depuis une dizaine d'années qui favorise une approche plus fondée sur l'essentiel. B) Il demeure un stress de l'évaluation qui précipite nombre d'élèves du côté d'une philosophie scolaire. On échoue à les faire philosopher. Mais étant professeur de philosophie en terminale, je puis contester certaines des affirmations de l'article et en tant que philosophe, je me permettrais de critiquer fortement certaines conceptions et plus précisément la conception ici présentées "des atouts pour un adolescent". 

Baruch Spinoza
1 - Je garde un excellent souvenir de mon professeur de terminale C, Gilles Susong, qui nous offrait un autre monde culturel que le nôtre. Car c'est bien là un enjeu décisif, les adolescents ont un monde qui souvent est en train de se clôturer. Car ils pensent malheureusement assez pour ce faire. Le cours de philosophie est une chance d'apprendre à penser de manière plus ouverte. Savoir soutenir simultanément une thèse et une antithèse est une méthode sure pour ne pas s'endormir dans un sommeil dogmatique. Dans mon expérience je n'ai pas eu l'impression alors d'un survol de quoi que ce soit. Au contraire j'ai connu une expérience d'ouverture déterminante. 

2 - "Prendre la parole en public, rédiger une note de synthèse, savoir se relire, négocier par l’écoute relationnelle…" sont aussi des techniques de base de tout "marchand de soupe" comme le dirait un Stephen Jourdain. Si vraiment on veut éviter de réduire "les enfants à des consommateurs qui appuient sur des boutons", il faudrait éviter de former les meilleurs à convaincre les autres de le devenir !.. Éduquer est-ce préparer nos enfants à reproduire un système ou à le faire évoluer ? 

Henri Bergson
Un des seuls atouts alors est bien la pensée philosophique qui reste le seul mode de pensée critique encore enseigné aujourd'hui capable de pointer les incohérences d'un discours et aussi de reconnaître les siennes (ce qui est plus enrichissant encore). La philosophie n'est pas seulement une façon de dialoguer : la Communication Non Violente est meilleure si le dialogue est le but… car ne confondons pas dialogue et dialectique difficile relationnellement tant qu'on défend un ego au lieu de chercher une vérité. 

La philosophie ne consiste pas seulement à se poser des questions comme le font les enfants, elle est aussi un art d'accéder à l'intuition surmentale (qui n'aurait rien d'un pressentiment) (au moins au double sens de Bergson et Spinoza si je puis me permettre d'indiquer des pistes pour entendre le signifié que ce concept pointe dans ma vision philosophique) car c'est aussi et avant tout un mode d'exploration spirituel. Ce que je lis concernant la philosophie pour les petits ignore dramatiquement cette dimension que seul notre XXème siècle occidental en philosophie a su complètement oublié ou presque. 

Un usage spirituel de la philosophie 

3 - Personnellement usant de ma liberté professorale, j'initie mes élèves à la pensée occidentale la plus spirituelle au programme mais aussi à la pensée non-dualiste (Douglas Harding, Stephen Jourdain), à la philosophie chinoise, hindoue, islamique ou encore à la philosophie intégrale (Sri Aurobindo - Ken Wilber) et à partir de là on peut d'ailleurs constater qu'il ne manque pas grand-chose à la tradition occidentale qui s'en trouve revigorée. 

A vrai dire, seuls quelques auteurs au programme négligent toute dimension spirituelle propre à la démarche philosophique. Or c'est bien l'usage spirituel de la philosophie, le Jnana Yoga comme disent les hindous, qui devrait être revigorée vu le genre de difficultés que nos sociétés vont devoir affronter. En fait les jeunes enfants ne pensent pas assez rigoureusement pour jouir pleinement de la philosophie comme phénoménologie herméneutique spiritualiste à la recherche d'une vision du monde adaptée aux défis non de la vie socio-économique actuelle mais des cinquante prochaines années. 


La spiritualité des enfants peut être soutenue par la poésie ou par des récits mais ils ne peuvent pas vraiment manipuler des concepts rigoureux et ils glissent facilement vers la croyance à partir de ce que dit un adulte. Certes en ces domaines mêmes, nous adultes manipulons des signifiants sans voir toujours le signifié et je me souviens que croyant faire de la phénoménologie j'étais encore en train de croire en pensant voir au lieu de percevoir. 

Mais quoi qu'il en soit, de nombreux adolescents aujourd'hui sont capables, comme je le constate, de percevoir au moins en partie ce que des concepts de philosophie spiritualiste pointent alors que des adultes s'y refusent : ils seront prêts à une évolution de la conscience quand le moment l'exigera et d'autres sans aucun doute y contribueront fortement. Car les adolescents d'aujourd'hui peuvent être des êtres engagés et authentiques à condition qu'on leur donne les moyens de penser. Souvent on rencontre aussi des adolescents qui ont une expérience spirituelle mais qui n'ayant pas de concepts sont en but à leur entourage ou restent incapables de s'y repérer. 

Une qualité d’être 

4) Plus le temps passe, plus je pense que la qualité d'être du professeur est déterminante pour rendre capable un élève de ce dont il ne croyait pas l'être. Les techniques pédagogiques sont très secondaires : la qualité d'être d'un enseignant est intimement liée au fait d'aider inconditionnellement l'enseigné à être plus authentiquement ce qu'il est en profondeur avant même de lui transmettre un savoir sur sa matière. En philosophie quand la dimension spiritualiste est retrouvée, le paradoxe est que la matière veut qu'on enseigne et questionne aussi ce qu'est la qualité d'être individuelle et collective. 

Le philosophe donnera donc forcément à ses élèves de quoi penser une éducation. Qui aujourd'hui donne aux futurs adultes des notions concernant la juste éducation des enfants ? N'est-ce pas à cet âge où un recul par rapport à l'éducation parental peut être envisagé surtout si cette éducation ignore ses maladresses (qui souvent vont tout de même jusqu'à justifier une certaine violence physique) ? 

Robin Williams dans Le Cercle des Poètes Disparus

5) Le baccalauréat garde un sens initiatique, peut-être faudrait-il un autre type d'épreuve ou bien l'envisager seulement quand on est prêt. Mais si l'élève n'était orienté en dépit du bon sens (partant de seconde 70% au moins des élèves doivent entrer en classe de première quel que soit leur niveau intellectuel, le niveau de leur classe et donc de l'établissement !..) et aujourd'hui on envisage de supprimer le redoublement sans même utiliser les évaluations par compétences pour remédier aux compétences déficientes. 

Si les classes n'étaient pas surchargées et si les professeurs avaient une assez bonne qualité d'être alors le défi pourrait être relevé, donnant à l’élève une estime de soi, une confiance dans ses capacités d'auto-dépassement... Imaginons un tournant spiritualiste de la philosophie, alors l'initiation aurait tout son sens. 

Quel est mon idéal éducatif ? 

J'adhère à l'évidence qu’un monde vivant pousse en ce moment même aux milieux des décombres du vieux monde dominé encore, quoi qu'il en pense, par la bestialité. Plus le temps passe, plus je sais que je vois ce Monde nouveau si et seulement si j'y participe. L'évidence de l'horreur du vieux monde fait partie des ruines. C'est même une impression de grisaille interne dépressive qui participe de l'auto-destruction du vieux monde. Le monde nouveau n'est vu qu'à partir d'une certitude de Joie sans objet qui accueille une force créatrice et transformatrice


Un deuxième point me saute aux yeux : l'éducation n'est plus une sortie (ducere) hors de soi (e-) mais une initiation à soi c'est-à-dire une intégration de puissance de pensées, d'émotions (voire de sentiments) ou encore de capacités physiques répondant aux besoins d'une âme. Ici je croise les valeurs chrétiennes selon lesquelles nous avons à rendre compte du développement de nos talents. La société du vieux monde ne connaît que des égos manipulables par leurs désirs égocentriques puisque foncièrement mimétiques et qui donc suscitent de la concurrence. Même la bonne conscience de ce vieux monde a cette mécanique. La société du vieux monde ignore tout de l'âme. 

L'éducation véritable consiste certainement à permettre à une âme de ne pas se perdre dans les mécaniques des pensées, des désirs et des pulsions. Aujourd'hui la paresse, l'inertie l'emporte souvent faute de souligner un idéal d'évolution et de création. La spiritualité contemporaine avec la non-dualité nous donne d'échapper peu à peu à la mécanique. Mais quid du mouvement de transformation du monde ? L'ego n'est que le visage défiguré de notre âme quand, pire malheur, il n'en est pas la tombe où elle se tient étouffée dans le silence. 

Le rôle de l’âme

L'éducation authentique est au service d'un principe d'individualisation. Celui qui aime ses enfants ou le professeur qui se soucie de ses élèves travaille pour leur proposer ce qui leur facilitera de devenir ce qu'ils sont : il leur donne de quoi s'individualiser. Un tel parent ou un tel professeur lutte parfois contre l'ego de l'enfant ou de l'enseigné pour en libérer l'influence de son âme, le principe d'individualisation qui au cœur de la conscience pure commande le devenir d'un individu quand il est uni intuitivement, mentalement, émotionnellement à cette conscience pure. 

Ceci commande même la manière dont parfois on peut introduire auprès d'un enfant ou d'un enseigné une manière de voir, y compris par exemple la non dualité : il s'agit juste d'une boîte à outils ou de moyens de partager une sensibilité (poétique) dont l'enfant peut user s'il le désire pour ne pas se faire engrener dans la mécanique ; il ne s'agit pas encore une fois de s'enfermer dans telle croyance mentale en niant telle possibilité ou au contraire en affirmant telle réalité sans en faire du tout aucune expérience. L'éducation ainsi entendue est clairement en opposition avec n'importe quelle attitude religieuse. 

Sri Aurobindo
Plus on s'approche du continent perdu de l'âme, plus on peut aider les plus jeunes âmes à se trouver au cœur de l'humanité. Il ne s'agit pas d'une manière de penser mais d'une aspiration au cœur de la conscience pure. C'est un monde paradoxal où la plénitude de la conscience se découvre un besoin d'être, une soif de conscience encore plus ample. Le monde de l'âme, le monde psychique vraiment libre du monde psychologique qui ne trouvera jamais de solution en lui-même, est une dimension spirituelle que l'éducation de demain devra sans aucun doute découvrir si elle veut s'accomplir. 

Pour l'instant à ma connaissance la tentative qu'est L'école du progrès telle qu'elle a été développée autour de Mère et Sri Aurobindo reste l'une des rares après certainement l'Académie platonicienne à souligner le rôle central de l'âme (principe d'individualisation au cœur de la conscience pure) qui donnerait tout son sens à une éducation de la pensée, de l'intelligence émotionnelle et de la maîtrise d'un corps en vue ensuite de lui offrir la capacité d'une évolution de la conscience par-delà les limites de la conscience ordinaire humaine. 

Ressources 

Les Blogs de Serge Durand : Carnet Philosophique et Foudre Évolutive

Le Principe de tout enseignement intégral  Serge Durand. Blog Carnet Philosophique

Le Guide Almora de la Spiritualité  par Serge Durand et David Dubois

Le But (3) Commentaires dans Le Journal Intégral. Sur les travaux de Serge Durand 

Proposer la philo en maternelle, pas au bac ! Billet de Anne Leguy dans son blog "Heureux à l'école ! " 

Les Goûters Philo de Brigitte Labbé et  Michel Puech. Une collection de livres de philosophie pour les enfants

Proposé en accès libre par la revue Troisième Millénaire : L’école du Libre Progrès de l'Ashram de Sri Aurobindo à Pondichéry. Gabriel Monod-Herzen, Jacqueline Benezech. Plon 1972. 70 pages 

La méthode du libre progrès.  Blog Éduquer à la Joie. 



A lire dans le libellé Éducation du Journal Intégral, 22 billets consacrés à ce thème essentiel et dans le libellé Sri Aurobindo, 7 billets à son sujet.

vendredi 11 septembre 2015

Quatrième Forum International de l'Evolution de la Conscience


L'utopie est la vérité de demain. Victor Hugo

Le Forum International de l’évolution de la conscience propose sa quatrième édition samedi 10 octobre 2015 à Paris avec pour thème : Vivre son Utopie. Après avoir posé en 2012 le caractère indispensable de l’évolution de la Conscience comme clé de notre devenir, après avoir rappelé en 2013 notre responsabilité qui est de co-créer consciemment le futur puis, après avoir étudié en 2014 la science de l’évolution de la Conscience, cette quatrième édition vise à faire connaître et partager l’expérience de ces évolutionnaires qui consacrent leur vie à concrétiser leurs rêves, à réaliser leurs utopies. 

D’après une tradition que l’on fait remonter à La République de Platon, l’utopie représente une société idéale, un lieu imaginaire de bonheur et d’harmonie. Mais ce lieu peut-il réellement exister ? Savons-nous encore croire et, mieux encore, réaliser nos rêves, accomplir notre destinée et faire co-évoluer la Conscience et la Culture ? 

Pour approfondir ces questions, le forum sera l'occasion de recueillir les témoignages de femmes et d’hommes qui consacrent leurs vies à bâtir leurs utopies et qui partageront leurs découvertes, leurs joies mais aussi leurs difficultés. Ce voyage au-delà du connu, avec l’aide de pionniers de l’évolution de la Conscience et des 500 participants du Forum, explorera la source de nos idéaux pour prendre conscience des obstacles qui nous en écartent et découvrir comment contribuer au grand projet de l’évolution humaine. 

Programme


08:15 Accueil. 

08:45 Ouverture du forum 

Eric Allodi, directeur général d’Intégral Vision, sera le maître de cérémonie de la journée. Il sera le garant d’un fil rouge qui emmènera le public au cœur d’un voyage évolutionnaire dont le résultat sera l’évolution de leur propre niveau de Conscience (en 2014, près de 90% des personnes interrogées ont estimé avoir « un peu » ou « beaucoup » évolué à l’issue du Forum). 

09:10 Nicolas Hulot

Suite à la renommée de son émission télévisée Ushuaïa, Nicolas Hulot crée en 1990 la Fondation Nicolas Hulot pour la Nature et l’Homme qui vise notamment à encourager un changement de comportement de tous les acteurs de la société. En 2007 pour les élections présidentielles, il propose un Pacte écologique qui sera signé par la plupart des candidats et 750.000 citoyens. Il est aujourd’hui Président de la Fondation Nicolas Hulot et depuis décembre 2012 a été nommé Envoyé spécial du Président de la République pour la protection de la planète. En 2015, année du climat, il lance la campagne My Positive Impact qui vise à faire émerger des projets et des acteurs vecteurs de changement. 

Quelle utopie pour l’humanité ? 

L’Homme est capable du meilleur comme du pire. Il a pourtant cette incroyable capacité à se révéler dans tout son génie et dans toute sa créativité, notamment dans les moments les plus difficiles. Car, c’est souvent dans l’adversité que nous sommes capables de révéler nos plus hauts et nos plus beaux potentiels. Maintenant que nous voilà dos au mur, face au plus grand défi auquel l’humanité n’a jamais été confrontée, comment allons-nous réagir ? Allons-nous laisser le système gérer notre désespérance ou allons-nous nous dresser pour rendre possible ce que nous souhaitons tous, individuellement et collectivement : un monde juste, uni, en harmonie avec la Nature et profondément humaniste ?

09:50 Peter et Cynthia Bampton : « Awakened Life Project » 

Peter découvre la méditation de façon spontanée puis commence à méditer comme bouddhiste Theravada. Il rencontre ensuite l’enseignant spirituel Andrew Cohen avec lequel il travaille pendant 13 ans dans le cadre de l’Éveil Évolutionnaire. Depuis, il a co-fondé, avec son épouse Cynthia, le Awakened Life Project situé au Portugal pour développer un mouvement spirituel, un centre de retraite et une ferme de permaculture, dédiés à l’évolution de la conscience et de la culture en harmonie avec une vie écologique. 

La source de l’utopie 

Quelle est la nature de cette impulsion utopique qui aspire à créer des expressions toujours plus grandes et intégrées de Vérité, Bonté et Beauté, et d’où vient-elle ? Et comment pourrions-nous définir et mettre en œuvre cette impulsion que ressent l’Etre Humain depuis toujours, en ce début du 21ème siècle ? Dans cet exposé, Peter et Cynthia Bampton examineront ces questions et partageront leurs propres expériences, positives et parfois difficiles, dans la création du « Awakened Life Project » (Projet de Vie Eveillée) et d’un réseau croissant de personnes et d’initiatives dédiées à l’évolution de la conscience et de la culture en harmonie avec un mode de vie écologique. 

10:30 Témoignages d’évolutionnaires

Anne Ghesquière est directrice de collection, fondatrice du magazine Féminin Bio et auteur d’ouvrages sur le bien-être au naturel. Elle pratique le Wutao, la méditation et le yoga. Formée à différentes techniques de développement personnel, elle co-organise aussi les rencontres « Changer le monde » à Paris. 

Marc de la Ménardière est co-auteur et narrateur du film « En quête de sens ». Diplômé d’une école de commerce et d’un troisième cycle universitaire, Marc débute sa carrière à New York comme business developer chez Danone. Suite à un accident et le visionnage intensif de documentaires anxiogènes sur l’état de la planète, il décide de faire une pause dans sa vie professionnelle pour se lancer avec son ami d’enfance Nathanaël Coste dans un road movie sur le thème du changement. Depuis son retour en France, Marc partage son quotidien entre la diffusion du film, le monde associatif et l’organisation d’événements sur l’innovation sociétale. 

11:00 Pause.

11:30 Ateliers évolutionnaires 


Cette expérience unique en intelligence collective avec les 650 participants du Forum permettra de répondre ensemble, dans différents ateliers, au 3 questions suivantes : Quelle est votre utopie ? Quelle est notre utopie collective ? Quels sont les obstacles à nos utopies ? A l’issue des ateliers, des représentants de chaque atelier témoigneront, en session plénière, des expériences et des découvertes vécues dans les différents ateliers. 

12:45 Déjeuner. 

14:00 Rapports des Ateliers évolutionnaires

Les portes-paroles des 6 ateliers évolutionnaires iront sur scène pour partager leurs expériences et leurs découvertes issues des ateliers. 

14:30 Présentation de la cité d’Auroville 

14:40 Jean-Yves Lung  : une éducation intégrale

Jean-Yves Lung est professeur à la Last School  d'Auroville où il enseigne le français, l’histoire et le sanscrit. Après une formation en sciences politiques, il exerce une activité de conseil en création d’entreprise en France puis rejoint Auroville en 1993 avec sa femme et sa fille. Il enseigne maintenant au sein d’une pédagogie dite du « Libre progrès », dans laquelle les élèves participent à l’élaboration de leur programme. Ce mode d’éducation met en relation découverte de soi et capacité à entreprendre : «Nous donnons progressivement à nos élèves une grande liberté d’auto-détermination mais soutenue par une exigence de progrès. Nous tâchons également d’offrir une éducation intégrale, qui développe toutes le facettes de leurs personnalités » 

Réinventer l’éducation

Jean-Yves Lung vit et travaille à Auroville depuis une vingtaine d’années, dans l’éducation et la recherche de nouvelles formes d’économie. Il s’intéresse particulièrement à la façon dont un changement de paradigme affecte à la fois l’éducation et l’économie. Une société qui remplace la recherche de satisfaction par le progrès constant d’un processus d’éveil et de développement de soi redéfinit nécessairement le travail, la richesse et ce que l’on nomme éducation. 

15:10 Uma Prajapati : Upasana Design Studio

Uma Prajapati est une styliste diplômée du NIFT (Institut national de la Technologie de la mode, New Delhi). Elle travaille à New Delhi pendant 2 ans en tant que designer puis elle s’installe à Auroville en 1996 et fonde Upasana Design Studio, dans lequel elle dirige des projets où la puissance créatrice du design est mise au service du changement social et de la protection de l’environnement. 

L’entreprise du changement (Design for Change) 

Donnons à l’argent une nouvelle mission ! A Auroville nous croyons que « Tout est Yoga » que « la vie est Yoga ». Je dirige une entreprise textile de mode éthique et cette entreprise est mon karma yoga. Durant ces vingt dernières années, jouer avec la puissance du business et lui donner de nouvelles missions a toujours été pour moi une aventure exaltante. Pourquoi ne pas faire du business une source de développement intérieur et extérieur, non seulement pour moi mais aussi pour les gens et la communauté autour de moi ? … Vous êtes septique ? Parlons-en lors du prochain Forum ! 

15:40 Aviram Rozin : Sadhana Forest

Aviram Rozin est l’un des fondateurs du projet de réhabilitation de la forêt tropicale : Sadhana Forest. En 2002, ce psychologue Israëlien quitte son pays natal pour s’installer dans le sud de l’Inde avec toutes ses économies et le rêve d’un monde meilleur. Il décide avec sa femme de redonner vie à la forêt tropicale sèche. Plusieurs années après, la forêt s’étend sur tout le territoire d’Auroville, compte plusieurs milliers de végétaux, 25 espèces d’oiseaux et quelques mammifères. La Sadhana Forest attire tous les ans des milliers de volontaires venus du monde entier. La démarche d’Aviram, basée sur l’utilisation respectueuse et durable de l’environnement, remporte en 2010 la troisième place du Trophée humanitaire pour l’eau et la nourriture ; elle est également un modèle qui se développe en Haïti et au Kenya. 

L’Amour en action

Chacune des actions dans notre vie est l’expression de notre relation avec notre vérité intérieure. Ce que nous pensons, disons, mangeons, consommons constitue, soit une étape vers la réalisation de notre potentiel évolutionnaire, soit une étape qui nous en éloigne. Dans mon parcours, je tente toujours d’être conscient des différentes étapes que je franchis. Il m’amène à comprendre la distance qui me sépare de l’état d’unité auquel j’aspire, tout en me permettant de valoriser la myriade de petites étapes que j’ai déjà franchies. Sadhana Forest est l’expression de ma vision d’une société idéale. C’est un projet rempli de défis et de difficultés mais qui incarne aussi une manière intégrale et simple d’évoluer en tant qu’êtres humains. Un projet qui aspire à ce qu’il y ait davantage de forêts pour faire grandir les Hommes ! 

16:10 Table ronde Auroville. Questions/Réponses entre les représentants d’Auroville et le public. 

16:30 Pause. 

17:00 Terry Patten 

Ecrivain et consultant en philosophie intégrale, Terry Patten est un des chefs de file dans les domaines émergents du leadership évolutionnaire et de la spiritualité intégrale. Coach, enseignant et auteur de quatre livres, Terry vit dans le comté de Marin, près de San Francisco en Californie. Il est co-auteur, avec Ken Wilber, de « Integral Life Practice: A 21st-Century Blueprint for Physical Health, Emotional Balance, Mental Clarity, and Spiritual Awakening ». 

Utopie et Conscience

Depuis les temps anciens, la conscience humaine a donné naissance à des expériences utopiques. Bien que la plupart aient échoué, certaines ont été cooptées et absorbées par la culture comme par exemple les expériences audacieuses engendrées par Bouddha et Jésus. Mais beaucoup de prétendus «échecs» ont apporté des contributions essentielles à l'évolution de la culture et de la conscience. Aujourd’hui, notre conscience post-postmoderne a donné naissance à une sensibilité « post-ironique », un idéalisme néo-romantique utopique. Cette impulsion utopique est une expression vitale de la responsabilité sociale reconnue par les structures psychologiquement saines de conscience éveillée. Elle a un rôle unique à jouer pour permettre aux êtres humains de briser et aller au-delà de nos modèles actuels rigides, et elle est essentielle si nous voulons lutter contre le réchauffement planétaire et nos autres crises imminentes. 

17:30 Table ronde animée par Stephane Alix d’INREES avec les orateurs du forum qui répondront aux questions du public. 

18:15 Clôture du forum par Eric Allodi.

Dimanche 11 Octobre - 09:30 Rencontre avec les Aurovilliens

Le lendemain du Forum, les organisateurs proposent aux personnes qui sont suivi le forum de s'inscrire, si elles le souhaitent pour 10 euros,  à une rencontre co-organisée avec "Auroville France" qui sera l'occasion d'approfondir le dialogue avec les représentants d'Auroville : Jean-Yves Lug, Uma Pratjapati et Aviram Rozin.

Ressources 


Première édition. L'évolution de la conscience, clé de notre devenir

Deuxième édition. Croire au futur pour le co-créer

Troisième édition. La science de l'évolution de la conscience

Radio Évolutionnaire consacre de nombreuses émissions aux diverses éditions du Forum et à leurs intervenants.

Integral Vision

My Positive Impact

Awakaned Life Project

En quête de sens  Film de Marc de la Ménardière et Nathanaël Coste

Upasana design studio

Sadhana Forest

Integral Life Practice