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vendredi 27 juin 2014

Intuition et Complexité


Le problème n'est plus d'être à droite ou à gauche, le problème est d'être en avant, c'est-à-dire engagé dans la percée inouïe du nouveau paradigme. Marc Halévy 


Dans notre avant-dernier billet, nous présentions les travaux passionnants de Marc Halévy - à la fois physicien de la complexité et philosophe de la spiritualité - qui annonce une véritable « révolution noétique » née du « passage de la sociosphère à la noosphère sur les passerelles de l'évolutionnisme et de la complexité » Au cœur de cette révolution noétique, la notion de complexité est à prendre ici dans son étymologie « cum-plectere » qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un entrelacement (plexus). 

Le nouveau paradigme de la complexité voit effectivement l'univers comme un tissu de processus et d’interrelations assorties de propriétés émergentes qui se manifestent à travers des formes évolutives de plus en plus intégrées. Ce paradigme est holiste : il inspire une pensée qui ne fonctionne plus seulement en termes d’analyse réductionniste et de séparation abstraite mais en termes de relations dynamiques et d’ensembles intégrés. Cette irréductibilité du Réel nécessite un nouveau mode de connaissance qui intègre et dépasse la pensée symbolique des traditions liée au cerveau droit et la pensée analytique de la modernité liée au cerveau gauche. 

Parce que cette dernière convient mal à une complexité nécessitant des méthodologies holistiques et analogiques, l’intuition fait son grand retour dans l’épistémologie après en avoir été chassée par le rationalisme abstrait comme « irrationnelle ». Le recours à l’intuition est une condition fondamentale pour l’émergence d’une pensée « transrationnelle » seule à même de rendre compte des processus dynamiques qui sont au cœur de la complexité. 

Pour mieux saisir les enjeux fondamentaux du nouveau paradigme, nous proposons ci-dessous un texte de Marc Halévy intitulé Histoires de la complexité où l’auteur propose de manière synthétique une histoire de la complexité à la fois dans la nature humaine et dans la nature physique. Nous proposerons ensuite un court extrait d’un texte passionnant intitulé Implications philosophiques et spirituelles des sciences de la complexité où Marc Halévy évoque le rôle fondamental de l’intuition dans ce nouveau paradigme. 

Histoires de la Complexité. Marc Halévy

L'émergence du concept de Complexité et des sciences du Complexe est probablement le fait le plus essentiel au cœur de la grande mutation que nous vivons aujourd'hui. Elle a deux histoires … 

Histoire de la complexité dans la Culture humaine

L'homme a probablement toujours ressenti le monde qui l'entoure comme un problème difficile, incompréhensible, imprévisible. Dangers et menaces. Opportunités et chances. Survivre. Et pour survivre, se représenter le monde alentour et inventer les moyens d'en maîtriser, autant que faire se peut, les impacts favorables ou défavorables sur l'humaine condition. Maîtriser la complexité du monde a toujours été un souci humain essentiel. Souci de survie d'abord, souci de bonne vie ensuite. Souci moteur décliné en trois vagues successives. 

La première vague, la plus ancienne, affronte la complexité par les trois M de Mystère, Magie, Mythologie. Cette première vague sera dominante jusqu'au XVème siècle. Elle est alors remplacée par la seconde vague, celle des trois R de Religions, Rationalisme, Réductionnisme. Cette deuxième vague meurt sous nos yeux contemporains. Une troisième vague est en train de monter pour porter la culture humaine sur les trois S de Spiritualité, Systémique, Synergie


Cette troisième phase de la Connaissance intègre et dépasse les deux précédentes : celle des rites, symboles et visions du cerveau droit, celle des modèles, concepts et analyses du cerveau gauche. La complexité a enfin émergé comme fait reconnu, après avoir été respectivement exorcisée, puis niée. L'exorcisme magique rassure parfois, mais ne résout rien. Le simplisme rationaliste résout parfois, mais ignore presque tout et, surtout, l'essentiel. La porte s'entrouvre, aujourd'hui, sur un champ (chant) nouveau qui appelle de nouveaux outils, de nouvelles méthodes, de nouveaux concepts afin d'assumer pleinement cette complexité réelle et native du monde dont l'homme sait, à présent, qu'il fait totalement partie intégrante. 

L'homme fut d'abord victime-parasite du monde. Il fut ensuite spectateur-prédateur du monde. Il devient acteur-créateur dans le monde. L'heure est à l'aveu définitif : la complexité du Réel n'est réductible ni aux mythes et rites trop naïfs de la Magie blanche ou noire, ni aux schèmes et concepts trop pauvres de la Raison raisonnante. La complexité du Réel est irréductible. Et cette irréductibilité même fonde un nouveau départ, une nouvelle approche, un nouveau niveau de Connaissance : un saut de Connaissance

Histoire de la complexité dans la Nature physique

L'histoire de la Nature n'est que l'histoire de la complexification, de la montée en complexité. Cette histoire passe toujours par les mêmes étapes. A un niveau de complexité donné, les entités qui le peuplent, se rencontrent au gré de leur quête d'individuation et d'intégration. Des complémentarités et des antagonismes apparaissent. Des interactions se développent. Elles deviennent parfois récurrentes et stables sous forme d'interrelations. Ces interrelations se combinent en architectures plus ou moins durables qui intègrent, en un sur-système de niveau supérieur, les entités initiales. Ces sur-systèmes, parce qu'ils s'organisent à partir d'interrelations nouvelles, font émerger des propriétés radicalement nouvelles qui leur permettent d'inventer de nouveaux modes d'interactions. Et ainsi de suite, ad libitum … 

De la bouillie énergétique initiale, du magma lumineux, incandescent et vibrionnant originel, naissent des figures d'interférence et de résonance dont certaines configurations sont miraculeusement stables : les premiers grains de matières sont nés et avec eux cette propriété émergente qu'est la masse qui permet à ces granules d'interagir gravitationnellement entre elles. Le processus cosmique peut se mettre en marche et inventer le monde comme un peintre invente sa toile. 


Les granules massiques se combinent et donnent des structures plus ou moins stables que le scientisme appellera "particules élémentaires" (électrons, protons, neutrons et tous les autres) alors qu'elles ne sont ni particulaires, ni élémentaires. Avec ces "particules" émergent de nouvelles propriétés (la charge électrique et la "charge" nucléaire) et de nouveaux modes d'interaction (les forces électromagnétiques et nucléaires fortes et faibles). 

Au gré de leurs rencontres, ces "particules" s'agglomèrent en architectures de plus en plus complexes : noyaux, atomes et molécules. Avec les molécules émergent les propriétés chimiques et leurs nouveaux modes d'interaction électrostatiques ou covalentes. La Matière est née

Ces atomes et molécules, à leur tour, s'associent de diverses manières. Dans les fluides, elles s'accrochent les unes aux autres par des forces de viscosité : nuages, huile, rivière, lave, … Dans les solides, elles développent de somptueux édifices cristallins selon des maillages fort divers. Mais, à ce niveau, un nouveau type d'organisation, improbable mais miraculeusement riche, va émerger : la cellule vivante capable d'auto-reproduction et d'association symbiotique. 

La Vie est née

A partir de cette miraculeuse cellule, toute l'arborescence des organismes vivants va pouvoir se déployer avec ses trois branches faîtières : les arbres, les insectes et les vertébrés. Et tous ces organismes, pour survivre au mieux, inventeront de nouveaux modes d'interactions entre eux : sélection naturelle, symbiose, commensalité, mutuellisme, coopération, bref tous les mécanismes de l'écologie terrestre. Le Vivant est né

Certaines des espèces vivantes vont aller plus loin et inventer des architectures sociales qui vont fédérer les individus afin d'optimiser leur survie collective. Forêts. Fourmilières, termitières, ruches. Meutes, clans, tribus, royaumes, états. Pour l'homme, cela se passa il y a 6.000 ans. La Société est née. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Parmi les sociétés humaines émerge déjà une nouvelle étape de la complexification cosmique : l'étape noétique (du grec "noos" : esprit, intelligence), c'est-à-dire l'émergence de systèmes immatériels, vastes architectures d'informations et de connaissances, d'inventions et de mémoires


Nous vivons cette émergence aujourd'hui … celle de la naissance des espaces culturels souchés sur l'espace naturel, celle des champs immatériels souchés sur le champ matériel, celle des architectures cognitives souchées sur l'architecture sociale. Et de ces sur-systèmes cognitifs et créatifs, émergent déjà des propriétés nouvelles et des modes d'interactions nouveaux, insoupçonnés parce qu'insoupçonnables il y a seulement quelques décennies … 

Impact du saut de complexité contemporain

Nous vivons donc, aujourd'hui, l'émergence d'un nouvel échelon sur l'échelle de la complexité. Un échelon supérieur, plus complexe encore que tous ceux qui l'ont précédé dans la longue histoire du cosmos en perpétuelle complexification : celui prédit par Teilhard de Chardin sous le nom de noosphère vient se superposer aux lithosphère, biosphère et sociosphère antérieures. Mais en même temps, nous vivons l'émergence d'un nouveau paradigme, radicalement autre : celui de la Complexité elle-même au-delà de la Magie et de la Raison. La concomitance de ces deux ruptures n'est probablement pas fortuite. 

Ce saut, cette émergence neuve, cette révolution paradigmatique rendent singulièrement dérisoires et provinciales les chamailleries politiciennes de la "sociosphère" : le problème n'est plus d'être à droite ou à gauche, le problème est d'être en avant, c'est-à-dire engagé dans la percée inouïe du nouveau paradigme et des nouveaux univers immatériels de la connaissance et de l'imaginaire. L'homme, en tant qu'homme, devient singulièrement périphérique et futile : il n'est plus que vecteur de Pensée. Révolution néo-copernicienne : l'homme n'est plus le centre du monde ! 

Comme la Vie avait infiniment dépassé la Matière, comme la Société a infiniment dépassé les Individus, la Noosphère dépassera infiniment la Sociosphère dont elle se nourrit (comme les atomes se nourrissent de particules, les molécules d'atomes, les cellules de molécules, les organismes de cellules, etc …). Le problème n'est plus le "comment vivre ensemble ?" (pure intendance sans intérêt), mais bien "comment servir l'émergence des nouveaux mo(n)des de la Pensée ?" 

L’intuitivité 

Dans un texte intitulé Implications philosophiques et spirituelles des sciences de la complexité, Marc Lévy évoque le rôle fondamental de l’intuition dans l’émergence du paradigme de la complexité : "La raison raisonnante est un outil fabuleux, mais elle a une faiblesse intrinsèque : elle est analytique et convient donc mal à l'approche des processus complexes qui requièrent des méthodologies holistiques, téléologiques et analogiques. Le grand Henri Poincaré, peu suspect d'irrationalité, disait déjà : " C'est avec la logique que nous prouvons et avec l'intuition que nous trouvons." 

L'intuitivité, au côté de la rationalité, entre à présent par la grande porte dans l'épistémologie scientifique. Mais que sait-on, au juste, sur cette intuition ? L'intuitivité est la capacité à développer et à exploiter valablement son intuition, ses intuitions. Les phénomènes d'intuition se redécouvrent peu à peu. La tyrannie rationaliste et scientiste avait interdit jusqu'au mot. Le tabou se lève, à présent. Il y a des gens intuitifs qui perçoivent la réalité par d'autres canaux que leur cinq sens classiques, des gens qui ont développé un sixième sens, voire un septième ou un huitième ou plus.


Sixième sens, intuition féminine : être en prise directe avec la réalité, la sentir, la ressentir... Non plus raisonner, mais résonner. Être en phase avec le réel. Le ressentir. Vibrer avec lui. Point n'est besoin d'hurler au mysticisme. Nous avons tous connu des intuitions flagrantes. Nous avons tous expérimenté cette mystérieuse coïncidence mentale au moins une fois. Ressentir une présence. Avoir une prémonition. Pressentir un imprévu. etc ... Ressentir une antipathie ou une sympathie au premier regard avec un inconnu, première impression qui est souvent la bonne, dit-on (ce que nous confirmons). On ne sait pas pourquoi, ni comment, mais on sait. 

Depuis que le tabou a commencé à se lever, l'intuition est étudiée non plus comme un phénomène de foire, mais comme une réelle faculté humaine, objectivable et expérimentable. Nous n'en sommes qu'aux balbutiements, mais la récolte promet d'être fructueuse. Une chose, déjà, est claire : l'intuitivité, comme la créativité et la visualité (capacité à visualiser anticipativement les détails d'une action ou d'un événement ou d'un processus), se cultive, se muscle, s'exerce. 

Le "Transrationnel"

On naît tous un peu intuitif, mais seuls ceux qui travaillent leur intuition peuvent réellement prétendre en tirer quelque chose de valable. Ressentir les signaux faibles du milieu ambiant et développer une hypersensibilité en élargissant notre niveau de conscience, est une chose, tout à fait sérieuse et probable. Deviner le prochain numéro lors du tirage du loto en est une autre, tout à fait crétine et imbécile, totalement étrangère aux concepts d'intuitivité et d'intuition. Il suffit de se laisser surfer sur la toile pour voir combien le mot et le concept "intuition" attire les charlatans et les gogos. Il faut, dès lors, être prudent et bien comprendre que l'intuition n'est ni divination, ni mancie, ni magie. Il s'agit de pallier les carences de la raison mais pas de sombrer dans l'irrationnel. Peut-être faudrait-il parler de "transrationnel" ou de "méta-rationnel". 

Les mots-clés en matière d'intuitivité sont "signaux faibles", "hypersensibilité" et "niveau de conscience". Les millénaires techniques de méditation extrême-orientale nous éclairent en ce sens. L'entrée en résonance profonde avec le monde environnant est une réalité psychique largement démontrée et mesurée à partir d'électroencéphalogrammes de moines tibétains, par exemple, qui parviennent, volontairement et consciemment, à contrôler leurs ondes alpha et, ainsi, à atteindre des niveaux de conscience parfois vécus sous l'effet de drogues psychédéliques. 

Nos sens "normaux" ne sont sensibles qu'à des signaux grossiers, volumineux, physico-chimiques ; mais notre environnement émet quantités d'autres signaux, plus subtils, plus faibles, plus ténus mais au moins aussi "parlant" à qui sait les entendre. Ces signaux énergétiques faibles peuvent être captés et interprétés au moyen d'une petite antenne spéciale : l'intuitivité. Mais il faut, pour cela, que cette petite antenne soit convenablement activée : c'est l'hypersensibilité. Une fois capté, le signal faible doit encore être interprété dans une conscience élargie susceptible de le recevoir et de le com-prendre (de le prendre avec soi)."

Ressources

Noétique. Expertise et prospective dans le monde réel. Le Blog de Marc Halévy

Histoires de la Complexité. Marc Halévy

Implications philosophiques et spirituelles des sciences de la complexité. Marc Halévy 

Voir notre sélection de textes dans le blog de Marc Halévy au paragraphe Ressources de notre avant-dernier billet : Une Révolution Noétique

Dans Le Journal Intégral : Experts et Visionnaires (2) Intégrer la complexité 

Quatre billets d’une sérié intitulée La Voie de l’Intuition : La Voie de l’Intuition (1), La Métanoïa (2), La Voix de l’évolution (3), Raison et Intuition (4).

Quatre billets d'une série intitulée Les Trois Yeux de la Connaissance : Les Trois Yeux de la Connaissance (1) Une écologie de l'Esprit (2) La Confusion Pré/Trans (3)

vendredi 18 janvier 2013

Experts et Visionnaires (2) Intégrer la Complexité


Les vues partielles n'ont qu'une exactitude de petitesse. A qui n'interroge pas le tout, rien ne se révèle. Victor Hugo


En cet An 01 après la « fin du monde », nous nous interrogeons sur la façon dont la société peut effectuer le saut évolutif permettant de passer du stade rationnel/mental au stade intégral. Pour ce faire, nous avons présenté dans les billets précédents le livre de Werner Kaiser sur La Politique intégrale et l’article d’Egard Morin intitulé En 2013, il faudra plus encore se méfier de la docte ignorance des experts. 

Dans ce texte, Egard Morin analyse avec profondeur et lucidité l’impasse de nos politiques actuelles issues d’une expertise technocratique qui est incapable de rendre compte de la complexité du monde et de son mouvement évolutif. Selon lui, la seule solution possible n’est rien moins qu’« une profonde réforme de la vision des choses, c'est-à-dire de la structure de la pensée… la réforme de la connaissance et de la pensée est un préliminaire, nécessaire et non suffisant, à toute régénération et rénovation politiques, à toute nouvelle voie pour affronter les problèmes vitaux et mortels de notre époque ». 

Ce n’est pas de spécialistes – eux qui savent tout sur rien – dont nous avons besoin pour réformer la vision des choses mais de visionnaires dont l’intuition participe, de manière sensible et organique, à cette totalité humaine et planétaire dont ils sont partie prenante et apprenante. Pour paraphraser Victor Hugo, les vues partielles des technocrates n'ont qu'une exactitude de petitesse qui se révèle source d’erreur quand il s’agit de penser de manière globale. 

En « interrogeant le tout » à partir de leur intuition créatrice, les visionnaires font advenir les formes de pensée, de sensibilité ou d’organisation qui expriment la force d’une conscience collective, connectée à la dynamique évolutive et intégrative de la vie/esprit.

 La Technocratie

Ceux qui font profession de réfléchir – sinon de penser – sont assez largement d’accord pour constater la diversité, la simultanéité et la gravité des multiples crises qui mettent en péril la survie même de l’espèce. Le réchauffement climatique, la destruction de la biodiversité, l’inflation de la demande énergétique et la raréfaction, voire la fin programmée des ressources pétrolifères, la dissémination nucléaire, les tensions géopolitiques au Moyen-Orient comme en Asie, l’explosion démographique, la crise morale de l’Occident née de la dissolution des valeurs et de l’effondrement des références traditionnelles, le choc des cultures et des civilisations, la montée des intégrismes, des nationalismes et des mafias criminelles, la folie spéculative et la financiarisation outrancière à l’origine d’une profonde crise économique et sociale en Occident, l’augmentation scandaleuse des inégalités générée par cette crise, le formatage des mentalités par un pouvoir médiatique aux mains de l’oligarchie : autant d’engrenages d’une machine de moins en moins contrôlable qui, si elle s’enraye, peut avoir des conséquences effroyables.

Cependant, s’ils observent les mêmes phénomènes en les mesurant avec des instruments de plus en plus sophistiqués, les experts ont des interprétations complètement divergentes aussi bien sur le diagnostic et le pronostic que sur la thérapeutique à mettre en place. Ils analysent chacune de ces crises avec les modèles d’interprétation et les méthodes d’observation de leur discipline. Les solutions qu’ils proposent sont donc inhérentes aux questions posées dans le cadre de leur spécialité. Cette approche fragmentaire et superficielle leur fait analyser chaque crise comme un phénomène linéaire et isolé. Elle les empêche à la fois d’en comprendre le sens profond et de saisir les liens systémiques existant entre les diverses crises.

Limité au cadre de leur spécialité, la savoir des experts est dangereux quand il se transforme en pouvoir intellectuel qui impose ses vues aux responsables politiques déjà sous l’emprise d’une vision technocratique de la société. Parce qu’elle encadre le pouvoir politique, une véritable technostructure tend à étouffer toute aspiration démocratique qui ne se reconnaîtrait pas dans cette réduction de l’humain à une réalité objective, mesurable et quantifiable.

Ces « spécialistes de la spécialisation » ressemblent aux médecins qui, effrayés et fascinés à la fois par les symptômes de leurs patients, s’emploient à les faire disparaître sans jamais comprendre qu’ils sont avant tout des signaux exprimant un déséquilibre global. Une stratégie thérapeutique ciblée sur l’éradication des symptômes s’avère incapable d’identifier les tensions, conflits et contradictions qui sont à l’origine de ce déséquilibre global et d’y remédier.

Enfermés dans les cadres d’interprétation de l’idéologie dominante, ces experts oublient tout simplement l’avertissement donné par Einstein : « Les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne peuvent être résolus au niveau et avec la façon  de penser qui les a engendrés. ». Les remèdes préconisés par les experts ne peuvent donc que renforcer le mal dans la mesure où ceux-ci obéissent à la même logique que celui-là ! Quelle perversion de l’esprit que cet entêtement suicidaire qui continue de manière obsessionnelle à faire toujours les mêmes choses en espérant obtenir des résultats différents !

Une autre vision du monde

Plus la société se complexifie et se transforme en se globalisant, plus elle échappe à une saisie intellectuelle, à la fois distanciée et abstraite, et plus les solutions partielles et superficielles imaginées par la technocratie ne font en fait qu’aggraver les crises qu’elle cherche à résoudre. La spécialisation, l’objectivation et le formalisme abstrait propre à la pensée technocratique ne sont plus du tout adaptés à un monde en évolution constante et dont la complexité croissante nécessite pour être saisie, la profondeur, la sensibilité et la vitalité d’une intuition originale, intimement connectée à la dynamique de l’évolution tant socio-culturelle que technologique.

La résolution de la crise systémique que nous vivons passe par l’avènement d’une autre vision du monde. Celle-ci est la conséquence d’un saut créatif et conceptuel au cours de laquelle la conscience émerge sur un niveau supérieur, de plus grande complexité. Certains qualifient cette émergence de changement de paradigme. Selon Marilyn Ferguson : «  Lors d’un changement de paradigme, nous réalisons que nos opinions antérieures n’étaient qu’une partie du tableau, et que notre savoir d’aujourd’hui n’est qu’une partie du savoir de demain. » Voilà plus de quarante ans que les avant-gardes culturelles annoncent, observent et analysent ce changement de paradigme. 

Fondé sur une rationalité instrumentale et analytique, le paradigme abstrait de la modernité a inspiré le modèle utilitariste de l’Homo Oeconomicus et celui, prométhéen, d’une toute puissance technologique. Au cœur de l’ère industrielle, ce paradigme technocratique réduit la complexité multidimensionnelle - systémique et dynamique - du vivant et du conscient à des relations mécaniques et déterministes entre des entités objectives et statiques. Cette vaste entreprise réductionniste est l’émanation d’une vision utilitariste qui vise à objectiver le monde et à réifier l’être humain pour exploiter au mieux leurs ressources, et ce dans les deux sens du termes.

Ce modèle réductionniste est totalement remis en question par l’émergence d’un nouveau paradigme fondée sur l’idée de complexité.  Le terme de complexité est à prendre dans son étymologie,  « complexus » qui signifie « ce qui est tissé ensemble » dans un entrelacement (plexus). Le paradigme de la complexité est holiste : il pense non plus en termes d’analyse et de séparation abstraite mais de relations et d’ensemble. Dans cette nouvelle vision du monde, un ensemble est plus que la somme des parties qui le constituent : c’est un système intégré et dynamique déterminant les éléments qui le composent.

Une révolution épistémologique

Joël de Rosnay
Cette révolution épistémologique a de profondes conséquences sur l’évolution de la recherche. Dans un entretien accordé au magazine Clés et intitulé Intégrer la complexité est la clé du progrès, le biologiste et prospectiviste Joël de Rosnay dit ceci : « La complexité est la grande révolution scientifique de notre temps. Elle touche tous les domaines, mais plus spécialement la biologie, l’écologie et l’économie. Commencée il y a un demi-siècle, elle connaît depuis vingt ans une forte accélération. Désormais, les chercheurs, quelle que soit leur discipline, évoluent d’une vision analytique et séquentielle vers une vision systémique et intégrative... »

La complexité peut être abordée en termes logiques par des modèles statistiques et des algorithmes informatiques comme elle peut l’être, de manière plus profonde, par une vision intuitive qui saisit de manière globale et dynamique ce que la rationalité instrumentale perçoit de manière statique et fragmentée.

Nous ne reviendrons pas sur la dimension proprement épistémologique de ce changement de paradigme que nous avons analysé en détail dans de nombreux billets (voir libellé épistémologie). Ce qu’il faut en retenir cependant, c’est que l’ancien paradigme inspire une conception technocratique de la politique alors que le paradigme émergent est à l’origine d’une autre approche de la politique, fondée sur l'intelligence collective autour d'une vision partagée.

Une politique de civilisation

Dans la présentation de leur journée consacré au thème : « Société et politiques intégrales », les promoteurs de l’Université Intégrale décrivent l’interaction existant entre ce changement de paradigme et une authentique « politique de civilisation » : « Les forces politiques qu'elles soient de droite, de gauche ou même écologiques sont restées dans une grande mesure enfermées dans une vision réductionniste, scientiste et mécaniste. Cependant la crise actuelle remet en cause ces bases même de notre pensée. Einstein explique très bien cette problématique lorsqu'il souligne qu'on ne peut pas résoudre un problème à l'intérieur même du système de pensée qui l'a produit.

La crise systémique sociétale que nous traversons est structurelle. Aucune des traditionnelles « recettes politiques » que nous connaissons déjà (libéralisation des marchés, redistribution sociale, préservation marginale de la nature) ne peuvent répondre à l'ampleur de la problématique. Nous avons besoin d'une nouvelle épistémologie, basée sur les recherches transdisciplinaires les plus avancées en philosophie, sciences économiques, sociales et technologiques, à partir de l'approche systémique, holistique et intégrale.

Nous pouvons imaginer un nouveau système économique, social et écologique qui articule le long, moyen et court terme de manière vertueuse ; un espace cognitif où science, art et spiritualité aient leur place dans une véritable culture laïque et intégrale du développement humain. Tel est le projet d'une véritable politique de civilisation.»

Une intelligence connective


Défini par Jean Gebser et repris par Ken Wilber, ce fameux saut évolutif entre le stade rationnel/mental et le stade intégral implique la métamorphose de la rationalité instrumentale et technocratique en une intuition créatrice et visionnaire. Ce changement de paradigme repose sur la conversion d’un rationalisme abstrait en une intelligence connective qui associe et intègre les ressources de l’intuition et celles de la raison, cette dernière mettant ses capacités formelles et structurales au service des facultés créatrices et visionnaires de l’esprit.

Nous allons donc passer progressivement d’une société technocratique fondée sur une vision mentale/rationnelle à une société « holacratique » fondée sur une vision intégrative. L’holarchie est cet ordre multidimensionnel en évolution qui se manifeste à travers des stades successifs de complexité et d’intégration croissants et où chaque partie est connectée organiquement via une intuition sensible à la totalité dont elle procède.

Adapté à nos sociétés interconnectées en évolution constante, le nouveau paradigme inclut et transcende l’ancien modèle pour affirmer le développement d’une intelligence connective à la fois sensible, intuitive et collective, qui permet en interrogeant le tout de trouver la solution adaptée dans un écosystème en mouvement.

Envisager l’avenir

Comme le technocrate est la figure emblématique du paradigme abstrait de la modernité, le visionnaire est celle du nouveau modèle fondé sur l’intelligence connective. C’est pourquoi la figure de l’expert spécialisé sera progressivement remplacée par celle du visionnaire inspiré dont l’intuition participe, de l’intérieur, à la complexité du monde et à son mouvement évolutif.

Le visionnaire envisage l’avenir en donnant un visage – une forme – au courant profond de l’évolution sociale et culturelle. Son intuition dévoile les normes et les formes à travers lesquelles s’exprime la dynamique évolutive qui anime la conscience collective. C’est lui qui selon les mots d’Edgar Morin indique « une ligne, une voie, un dessein qui rassemble, harmonise et symphonise entre elles les grandes réformes qui ouvriraient la voie nouvelle ».

Il ne s’agit pas de nier l’efficacité ponctuelle et spécialisée de l’expertise technocratique mais de la remettre à sa place : celle d’un moyen au service d’une fin qui la dépasse comme la raison instrumentale doit être au service de l’intuition créatrice sous peine de verser dans une démesure hantée par les fantasmes infantiles d’omniscience et d’omnipotence.

C’est guidé par l’intuition du visionnaire et sous son autorité que l’expert pourra appliquer son intelligence spécialisée à son domaine de prédilection. Jusqu’à ce qu’apparaisse un nouveau type humain qui saura concilier en lui les exigences de la rigueur conceptuelle, l’expertise d’un domaine spécifique et la profondeur d’une intuition créatrice.

Il est évident qu’une telle métanoïa tant personnelle que sociale ne peut s’effectuer qu’à travers une période de transition culturelle au cours de laquelle des couches de plus en plus larges de la population accéderont progressivement aux modèles et aux modes de pensée, de sensibilité et d’organisation correspondant au nouvel esprit du temps. 

vendredi 17 avril 2015

Une Spirale Dynamique aux Couleurs de l'Evolution


Toute innovation décisive est totalement imprévisible, mais récapitule et mémorise les processus qui ont conduit jusqu’à elle. Patrice Van Erseel 


Dans la longue marche de l'espèce humaine, chaque étape évolutive voit l’émergence d’un nouveau paradigme accompagné par les modèles d’interprétation qui lui correspondent. Fondée sur la rationalité abstraite, l’ère industrielle fut celle de l’analyse et de l’objectivation. Parce qu’il a fait son temps - dans les deux sens du terme - ce paradigme abstrait est impuissant à rendre compte de l’ère de l’information, fondée sur la complexité, dans laquelle nous entrons. Le nouveau paradigme de la complexité inspire une pensée qui ne fonctionne plus seulement en termes d’analyse réductionniste et de séparation abstraite mais en termes de relations dynamiques et d’ensembles intégrés. 

Ceux qui cherchent à comprendre aujourd’hui avec les lunettes d’hier restent aveugles à l’évolution des mentalités parce qu’ils sont incapables de saisir le mouvement présent, cette dynamique qui anime un monde en mutation constante et complexité croissante. Ce rôle est dévolu à une intelligence relationnelle - à la fois intuitive et globale - capable de participer aux dynamiques profondes qui animent les systèmes vivants et leur développement. 

Fondée sur une cartographie détaillée du développement humain, l’approche intégrale participe de la mutation épistémologique en cours, rendue indispensable pour résoudre, à travers un saut de conscience qualitatif, la crise systémique que nous traversons. Dans nos deux derniers billets intitulés « Charlie et la Spirale », Jacques Ferber utilisait le modèle de la Spirale Dynamique crée par Clare Graves pour tenter de mieux comprendre les évènements tragiques de Janvier. Patrice Van Erseel présentait ce modèle de manière synthétique et vivante dans l’article du magazine Clés que nous vous proposons ci-dessous. Suite à cet article nous évoquerons rapidement le contexte épistémologique et méthodologique dans lequel s'inscrivent les modèles développementaux comme la Spirale Dynamique.

Du Pithécanthrope au Karatéka

Grand reporter pour le magazine Actuel de 1974 à 1992, Patrice Van Erseel a été par la suite rédacteur en chef du magazine Nouvelles Clés - devenu Clés en 2010 - le magazine de référence des créatifs culturels. Plusieurs de ses ouvrages, comme La Source noire, explorent les mystères de l’expérience humaine, aux frontières du connu, en allant à la rencontre des grands visionnaires de notre époque, particulièrement dans les domaines de la naissance et de la mort. Patrice Van Erseel est un véritable sismographe pointant les centres d’intérêts des créatifs culturels et exprimant la sensibilité de cette communauté qui se passionne depuis quelques années pour l’évolution sous toutes ces formes : naturelle, culturelle et spirituelle. 

Ce n’est donc pas un hasard s’il a fait paraître en 2010 un livre passionnant sur l’évolution intitulé Du Pithécanthrope au Karatéka et sous-titré La longue marche de l'espèce humaine auquel nous avons consacré plusieurs billets. En traitant de l’évolution des formes vivantes en général et plus spécialement de celle des hominidés, Patrice Van Erseel cherche à répondre à un certain nombre de questions : « Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Où allons-nous ? Comment nos descendants vont-ils évoluer ? Comment l’humanité s’inscrit-elle dans les processus de l’évolution naturelle ? Et surtout, pouvons-nous faire en sorte que les activités humaines cessent de blesser la biosphère, mais se mettent au contraire en résonance harmonieuse avec elle ? D’une certaine façon, toutes ces questions sont liées. Pour une raison notamment, qu’exprime la formule suivante : " Toute innovation décisive est totalement imprévisible, mais récapitule et mémorise les processus qui ont conduit jusqu’à elle."  »

Dans la première partie du livre, l'auteur évoque l’état actuel des recherches sur l’évolution biologique en faisant état du débat scientifique et des nombreuses controverses, parfois violentes, entre les tenants des différentes écoles où l’idéologie et le dogmatisme se parent souvent du masque de la scientificité. Qui a raison, qui a tort ? Les médias répondent mal. Le débat « Dieu contre Darwin », faux mais omniprésent, nous enferme dans une alternative infernale et occulte les vraies questions posées dans ce livre par trois scientifiques réputés, intuitifs et honnêtes : le paléoanthropologue Yves Coppens, le paléontologue Jean Chaline et l’écologiste Jean-Marie Pelt

Hominisation et Humanisation  

Dans la seconde partie du livre, PVE s’interroge sur le sens de l’évolution humaine en allant à la rencontre de praticiens qui accompagnent nos évolutions personnelles. Cette seconde partie intègre et met en perspective les grands thèmes que Patrice Van Eersel nous a déjà fait croiser : la redécouverte de l’accompagnement des mourants, l’enfantement, l’inspiration créatrice de la voix de l’ange, la communication avec les dauphins et le mythe du 5ème Rêve. Comme fil conducteur de sa réflexion, la question suivante : si l’être humain est par essence inaccompli, chacun peut-il entrer à sa façon dans la danse de notre évolution collective ? 

Cet ouvrage nous propose un voyage dans le temps, des premiers pas de l’évolution biologique au processus d’hominisation qui mène des grands singes anciens jusqu’à l'espèce humaine. Un voyage qui se poursuit à travers cette longue marche de l'espèce qu'est l'humanisation, celle du développement de la psyché, de la conscience et de la culture, à travers des stades successifs. C’est dans ce contexte que PVE s’interroge, à la fin de l’ouvrage, sur la mutation collective que nous sommes en train de vivre et sur l’évolution culturelle impliquée par celle-ci.

A partir de la perspective de cette mutation collective, l'auteur évoque la Spirale Dynamique de Clare Graves : « Le modèle de la Spirale Dynamique nous montre que tous les âges de l’hominisation coexistent en nous, mais qu’il est urgent de passer à une nouvelle « couleur » dans l’ascension de cette spirale. » Deux ans après la parution de Du Pithécanthrope au Karatéka, Patrice Van Erseel présente la Spirale Dynamique dans l’article ci-dessous pour le magazine Clés. 

La Spirale de Don Beck ; êtes vous bleu, rouge ou vert ? Patrice Van Erseel
À chaque étape de notre évolution correspond une couleur. 

Sociétés et individus passent par les mêmes stades de maturation. C’est la théorie de la Spirale dynamique, une façon de figurer l’évolution de la conscience, personnelle ou collective. 


Inventée dans les années 1960 par le psychosociologue américain Clare W. Graves, elle a été popularisée trente ans plus tard par son élève Don Beck, autant en psychothérapie que dans le management ou la diplomatie. Elle découpe l’évolution de la conscience en stades successifs, symbolisés par des couleurs et représentant les étapes par lesquelles tout le monde passe nécessairement. Le nourrisson est entièrement mû par ses pulsions vitales – comme les hordes primitives. Le petit enfant découvre la magie du monde – comme les tribus chamaniques. Il affirme ensuite son ego avec agressivité – comme les royaumes guerriers. Puis viennent l’âge de raison et le besoin d’ordre – qui correspondent à l’âge des États et des grandes religions. Etc. 

Bien des problèmes, personnels ou collectifs, viennent de ce que les humains n’en sont pas aux mêmes stades et qu’il est impossible de brûler les étapes. Le comprendre permet d’aider des personnes ou des collectivités de « couleurs » différentes à communiquer malgré tout, en évitant d’innombrables malentendus. Ainsi, comment faire dialoguer une collectivité « bleue » (par exemple une théocratie ou un État communiste) et une collectivité « orange » (une multinationale ou une ligue de marchands) ? Le modèle de Graves et Beck montre que cette question bute sur des obstacles comparables à ceux que connaîtrait un enfant de 8 ans, campé sur son besoin d’ordre et obligé de négocier avec un adolescent de 18 ans, affirmant sa créativité et son indépendance. 

Mais cet arc-en-ciel se retrouve aussi à l’intérieur de chacun de nous. Car les stades successifs de l’évolution ne s’éliminent pas, ils s’empilent. De même que vous avez un cerveau reptilien, siège de vos pulsions vitales, qu’il s’agit de faire collaborer avec un cerveau limbique, siège de vos émotions, et un néocortex, siège de votre raison, les couleurs de la spirale coexistent en vous. Et pas toujours de façon harmonieuse ! Le reconnaître représente un grand pas vers la pacification. 

L'Arc en Ciel de l'évolution

Illustration du magazine Clés. Cliquez sur l'image pour un peu plus de netteté dans le texte...
 
Le jaune, pour sortir de l’impasse

Cognitiviste travaillant sur l’intelligence collective à l’université de Montpellier, Jacques Ferber enseigne la Spirale Dynamique à ses étudiants. « Les lecteurs d’un magazine comme CLÉS, dit-il, ont des chances d’être orange (parce qu’entrepreneurs ou en quête de leur moi) ou verts (soucieux de l’intérêt collectif). L’individu orange prend des décisions individualistes et intéressées, alors que son congénère vert aime le partage et les assemblées où l’on débat de tout… Mais gare aux confusions : les écolos de Greenpeace, par exemple, fonctionnent surtout avec l’énergie rouge des guerriers, alors qu’un business coopératif marche à l’énergie verte. 

Dans les pays développés, on voit s’affronter aujourd’hui trois couleurs : des bleus (étatistes et nationalistes), des orange (libéraux et businessmen) et des verts (sociaux-démocrates et écologistes). Trois logiques incompatibles. Pour sortir de l’impasse, l’humanité doit passer à une nouvelle couleur, le jaune. L’individu "jaune" comprend que, dans un monde complexe, chaque couleur a son rôle à jouer. Surfant sur les réseaux, c’est un “intégrateur” fluide qui se sent à l’aise partout : chez les chamanes aussi bien que dans un laboratoire de recherche, dans une synagogue, une mosquée ou une église autant qu’avec des libres penseurs, en ville comme en pleine nature, etc. Les Américains disent que c’est “l’alliance de l’iPhone et du bambou”. »


Le jaune peut intégrer : 
• Le beige, en reconnaissant les besoins vitaux de tout humain ; 
• Le violet, en s’ouvrant au réenchantement du monde ; 
• Le rouge, en canalisant l’esprit guerrier à la façon du judoka ; 
• Le bleu, en admettant la nécessité d’un cadre organisationnel et éthique ; 
• L’orange, en stimulant toutes les créativités et entreprises ; 
• Le vert, en liant l’intelligence collective à la solidarité. 

Un outil géopolitique

« Le passage d’une couleur à l’autre demande toujours du temps, poursuit Jacques Ferber. Ceux qui l’ont le mieux compris sont les Chinois. En soi, le Parti communiste est bleu. Mais en trente ans, il a su planifier un passage progressif à l’orange sur le plan économique, ce qui va avec la nature de cette couleur. Les Occidentaux protestent contre le non-respect des droits de l’homme par Pékin, mais les Chinois répondent que ce passage au vert ne pourra se faire qu’ensuite, d’ici à dix ans. Par contre, les révolutions arabes sont coincées entre des blocs bleus (islam et armée) en régression vers le rouge, du fait de la corruption et du jihadisme. Seule la Tunisie semble pouvoir éviter cette régression pour passer de Bleu à Orange, du fait qu'elle a investi depuis des décennies dans l'éducation et que la femme y a un statut pratiquement égal à celui de l'homme, ce qui n'est pas le cas dans beaucoup de pays musulmans.» (1)

Faire dialoguer les couleurs n’est jamais facile. Sur YouTube, vous pouvez suivre une mission diplomatique de Don Beck entre Israéliens et Palestiniens : aux premiers, il sert des arguments très orange (l’intérêt, la logique causale, les bénéfices) ; aux seconds, des arguments rouges et bleus, voire violets (valeurs familiales, préceptes moraux de l’islam, magie du cœur). Pour mener pareille mission, il faut faire preuve de qualités très « jaunes » ! 

Les théoriciens de la Spirale dynamique se plaisent parfois à imaginer une humanité turquoise, dont les individus seraient à la fois libres et entièrement au service de la collectivité. Mais pour l’instant, passer au jaune serait déjà formidable. La toute nouvelle génération, qui a 20 ans aujourd’hui et qu’on appelle « génération Z », semble bien partie pour ça : elle est multitâche, ouverte aux autres et d’une extraordinaire adaptabilité. Typiquement jaune. (Fin de l'article de Patrice Van Erseel )

(1) Note du Journal Intégral. On notera au passage la justesse de ce diagnostic : aujourd'hui, trois ans après la parution de l'article en 2012, les faits donnent raison à J. Ferber quant à l'exception tunisienne par rapport aux autres pays musulmans. Comme quoi, un modèle développemental comme la Spirale Dynamique permet d'interpréter les évènements avec suffisamment de précision pour anticiper leur évolution.

Pertinence et fluidité

Les anglophones qui voudraient mieux comprendre l’utilisation concrète de la Spirale Dynamique peuvent aller sur le site The Daily Evolver Jeff Salzman anime une émission hebdomadaire dans laquelle il décrypte l’actualité à partir d’une perspective évolutionnaire. Dans nos deux précédents billets, Charlie et la Spirale, Jacques Ferber met en perspective le jeu des influences socio-culturelles qui permettent de mieux comprendre les évènements tragiques de Janvier. Créateur du site Spirale Dynamique Fabien Chabreuil tient un blog où il analyse régulièrement des faits de société à partir de ce modèle. Dans tous les cas, l’interprétation des évènements et phénomènes dans une perspective évolutionnaire donne à celle-ci la profondeur d'une vision globale et dynamique qui échappe aux analyses réductionnistes et superficielles.

La pertinence des modèles développementaux a été validée dans le temps sur plusieurs dizaines d'années et dans l'espace sur tous les continents. Comme l'écrit Ken Wilber dans Une Théorie de Tout : " Il est important de garder à l'esprit que toutes ces représentations par niveau, qu'il s'agisse de celle d'Abraham Maslow, de Jane Loevinger, de Robert Kegan ou de Clare Graves, sont fondées sur d'importantes sommes d'informations et de recherches. Ce ne sont pas simplement des idées conceptuelles ou des théories en vogue mais des recherches ancrées en tous points dans d'abondantes analyses soigneusement vérifiées. Nombre de ces modèles, d'ailleurs, ont été méthodiquement appliqués dans différents pays des premier, second et tiers-monde. Il en est de même pour le modèle de Graves : à ce jour, il a été testé sur plus de cinquante mille personnes à travers le monde sans révéler d'exception majeure au schéma général."

Divers modèles développementaux

Les praticiens de la Spirale doivent s'appuyer sur cette pertinence pour faire preuve de finesse dans leur analyse et d'intuition dans leur interprétation. Selon Wilber : « Le développement n’est pas une échelle linéaire mais plutôt quelque chose de fluide et fluctuant, fait de spirales, de tourbillons, de courants et de vagues, et il présente un nombre presque infini de modalités multiples… Beck et Cowan insiste sur le fait que les mèmes (ou niveaux) ne sont pas des paliers rigides mais plutôt des vagues, un mouvement fluide fait de nombreux chevauchements qui aboutit à un meshwork, une spirale dynamique du déploiement de la conscience. Comme le dit Beck : " La Spirale est chaotique et asymétrique, faite de nombreux mélanges plutôt que de types purs. C’est une mosaïque, un maillage, une mixture." »  (Une Théorie de Tout)

Si on suit les description qu'en font Wilber et Beck, la spirale de l'évolution relève précisément du domaine de la complexité si on entend par là - selon l'étymologie latine cum-plectere - ce qui est "tissé ensemble" dans une forme d'entrelacement. Le modèle de la Spirale Dynamique - comme tous les modèles développementaux - est donc la représentation abstraite de cette dynamique évolutionnaire à la fois complexe et multidimensionnelle. Non seulement la complexité du Réel est irréductible à un modèle abstrait mais elle l'est encore plus à l'application mécanique de ce modèle sur une dynamique aux modalités multiples. 

Trop souvent ceux qui ont été formés - et formatés - par l'approche réductionniste de l'ancien paradigme, utilisent les modèles développementaux en appliquant de manière mécanique et linéaire un modèle abstrait sur une dynamique complexe, réduisant dramatiquement celle-ci à celui là. Ce faisant, ils utilisent la Spirale avec un filtre cognitif de type "Orange", c'est à dire mécaniste, au lieu d'être inspirés par une complexité de type Jaune qui correspond au paradigme émergent. Dans le contexte de celui-ci, l’explication analytique sera complétée par une implication subjective de l'intuition, seule à même de percevoir de l'intérieur la dynamique interdimensionnelle qui anime une personne, un groupe humain ou une nation au sein de son écosystème.

Intuition et Complexité 

Le paradigme de la complexité voit l'univers comme un tissu de processus, d'interactions et d’interrelations assorties de propriétés émergentes qui se manifestent à travers des formes évolutives de plus en plus intégrées. Parce qu'il conduit à percevoir et à penser en termes de relations dynamiques et d’ensembles intégrés, ce paradigme holiste fait aussi appel à des méthodologies intuitives. Dans un billet intitulé Intuition et Complexité, nous avons évoqué ce retour de l’intuition dans le champ de l’épistémologie après qu’elle en ait été chassée par le rationalisme abstrait qui la considérait comme « irrationnelle ». 

Dans le champ vivant de la complexité, un modèle développemental, en plus de sa pertinence objective, est une médiation formelle qui canalise l’intuition et lui permet d’entrer en résonance interne avec l’objet de son étude. Ce qui nécessite d’avoir exercé cette intuition et de l’avoir développé en ayant fait un long travail sur soi pour débusquer les filtres cognitifs et émotionnels qui font obstacle à sa perception ou qui la dénaturent. L’utilisation de la Spirale Dynamique, tout comme un instrument de musique, peut s’avérer nulle dans les mains d’un novice comme elle peut s’avérer d’une grande richesse dans celles d’un interprète expérimenté qui connaît suffisamment la technique pour la transcender par son inspiration. 


A l’origine de méthodologies et de modèles novateurs, l’épistémologie de la complexité est très différente de l’épistémologie réductionniste à laquelle nous a habitué l’approche objective et analytique des sciences modernes. Une différence à peu près aussi grande que celle existant entre cette science réductionniste et les connaissances analogiques et symboliques de la tradition. Dans le Journal Intégral, nous avons déjà évoqué certaines des spécificités épistémologiques propres au paradigme de la complexité avec leurs conséquences méthodologiques. (voir Tag Épistémologie)

Si nous voulions évoquer ici le contexte épistémologique dans lequel s’inscrivent les modèles développementaux c'est pour montrer le paradoxe qui consiste à décrire une dynamique évolutionnaire régissant des systèmes complexes avec les références abstraites et les méthodologies réductionnistes de l’ancien paradigme. Nous ne sommes qu'au début d’une profonde révolution épistémologique qui, en changeant notre regard sur le monde, va transformer celui-ci. Si nous savons l'utiliser, la Spirale Dynamique fait partie de ces modèles développementaux qui peuvent changer notre regard sur la vie et la conscience humaines en les considérant, l'une et l'autre, comme des systèmes en évolution constante et en complexité croissante, conformément à la nouvelle "vision du monde" à la fois dynamique et globale correspondant aux sociétés de l'information. 

Ressources

La Spirale de Don Beck  de Patrice Van Erseel in Clés

Du Pithécanthrope au Karatéka  de Patrice Van Erseel

Une mutation collective ? de Patrice Van Erseel

Du Pithécanthrope au Karatéka  Un site dédié au livre et à l'évolution

Le monde bouge… et nous ?  de Véronique Guérin et Jacques Ferber 

Introduction à la Spirale Dynamique de Jacques Ferber

La Spirale Dynamique  de Patricia et Fabien Chabreuil

Spirale Dynamique, Site de Patricia et Fabien Chabreuil avec un blog dédié où les auteurs interprètent des évènements et des faits de société à partir de la Spirale Dynamique.


Dans le Journal Intégral