samedi 7 janvier 2012

Bonne Crise (2) Mourir pour Renaître



Tout ce qui n'est pas en train de naître est en train de mourir. Georges Harrison
Toute crise déclenche en nous une réaction ambivalente parce qu’elle représente à la fois un danger pour nos habitudes et une opportunité de transformation. Face aux situations de crise, la stratégie de tous les pouvoirs dont l’intérêt est de ne rien changer consiste à jouer avec la peur que suscite le danger. En inhibant notre réactivité et notre créativité, cette peur tend à occulter le potentiel de développement et de transformation dont ces situations sont porteuses.

On peut éviter ce type de manipulation en déconstruisant le mécanisme inconscient qui associe crise, danger, peur et inhibition pour le remplacer par une forme de pensée qui associe crise, opportunité, création et transformation. Voir dans la crise une formidable source de créativité, c’est sortir du piège de la peur qui inhibe toute initiative et enferme dans l’obsession paranoïaque d’un danger suscitant la désignation et la diabolisation de bouc émissaires à sacrifier sur l’autel d’un passé à jamais dépassé.

Accoucher d’une singularité

Dans notre dernier billet, Christiane Singer évoquait le bon usage des crises qui, à défaut de maître, sont encore ce qu’on a encore trouvé de mieux, pour entrer dans l’autre dimension. Nous continuons aujourd’hui cette réflexion avec Denis Marquet dans un texte paru ici dans Clés où il présente la crise comme l’initiation sauvage du civilisé :

« Ne soyons pas nostalgiques : dans les sociétés traditionnelles, l’initiation n’avait pour objectif que de permettre à l’individu de tenir son rôle social dans un contexte de grande coercition. Si la crise est une initiation sauvage, c’est qu’elle répond à une autre ambition humaine : accoucher d’un être unique, irremplaçable, qu’aucun discours social ne peut déterminer - soi-même. »

Accoucher d’une singularité, telle est la fonction traditionnelle de la philosophie depuis la maïeutique socratique, reprise à son compte par Denis Marquet à travers une activité de Philosophe-thérapeute. Cette approche thérapeutique de la philosophie, ignorée en France mais connue aux Etats-Unis, est vecteur d’une profonde transformation dans la mesure où le questionnement juste peut devenir une voie de guérison : « Une simple question, si elle est reçue, peut guérir. »

Ecrivain inspiré, auteur notamment d’un best-seller intitulé Colère et d’un essai remarquable Éléments de philosophie angélique présenté ici par Patrice van Eersel, Denis Marquet n’est décidément pas un philosophe comme les autres. Ceux qui aimeraient mieux connaître cette voix profonde et originale, souvent visionnaire, peuvent se référer sur la toile aux chroniques régulières qu’il écrit pour Clés et à son site.

A la suite de son article sur l’initiation sauvage du civilisé, nous présenterons son activité de Philosophe-thérapeute et nous proposerons les vidéos d’une de ses conférence organisée par l’Université Intégrale le 20 Avril 2010 sur le thème : L’expérience d’un philosophe occidental confronté à la philosophie asiatique.

L’initiation sauvage du civilisé. Denis Marquet

Chez les peuples que l’on disait sauvages existe une dimension que nous avons perdue : l’initiation. Celle-ci est une ritualisation des passages de la vie qui permet à l’individu, accompagné par sa collectivité, de mourir à une forme d’existence périmée pour renaître à une nouvelle.

La mort symbolique instaure une rupture avec l’ordre ancien, laquelle passe par une épreuve impliquant souvent des douleurs physiques et morales. Lors de l’initiation adolescente, le garçon peut être enfermé dans une caverne sombre (symbolisant la matrice) où, tout repère aboli, il devra traverser la faim, la soif, l’angoisse de la mort et de l’inconnu.

Puis, comme une renaissance, il sera ramené à la surface et accueilli cérémoniellement par la communauté des hommes. Au plus intime des cellules est ainsi reçue l’information qu’un temps est révolu et qu’un autre commence.

Nous, « civilisés », avons perdu les initiations. Aussi adultes que nous soyons en apparence, nous vivons donc nécessairement dans un immense chaos psychique : les âges sont mélangés en nous et, les nostalgies primitives n’ayant jamais pu être lâchées, nos vrais désirs sont inextricablement mêlés de pulsions régressives, donc agressives.

Pour rester dans l’exemple du jeune homme (mais les initiations féminines manquent tout autant...), notre époque ne lui propose rien qui lui permette de faire le deuil de la fusion avec la mère, afin de naître à un désir d’homme dirigé vers une femme et non un substitut maternel (le complexe d’Oedipe est une spécificité moderne !). Cet apprentissage devra donc se faire (ou non) au fil des expériences amoureuses, et particulièrement au sein du couple,
dans le conflit et la crise.

Car à la place de l’initiation, nous avons précisément la Crise - cette initiation sauvage du prétendu civilisé. Sauvage, parce qu’elle se pratique sans accompagnement social et dans la solitude. Elle est donc bien plus douloureuse et incertaine. Et aussi parce qu’aucune explicitation n’est donnée de son sens, de sa nécessité et de ses lois. C’est pourquoi
nous manquons souvent la portée initiatique des crises qui se présentent.

Ainsi, la terrible dépression est trop souvent l’objet d’une simple anesthésie médicalisée alors que, d’un point de vue initiatique, elle est précisément
le moment crucial qui assure la transition entre la mort à l’ancien et la naissance au nouveau.

La réintroduction d’une compréhension initiatique, dans nos vies et dans la conscience collective, est donc la grande tâche de notre temps
. Cela passe par une nouvelle écoute de certains mots-clés : entendre la crise en son sens étymologique de moment où se décide le chemin ; et l’épreuve comme le temps où l’on s’éprouve soi-même de manière neuve.

Ne soyons pas nostalgiques : dans les sociétés traditionnelles, l’initiation n’avait pour objectif que de permettre à l’individu de tenir son rôle social dans un contexte de grande coercition.

Si la crise est une initiation sauvage, c’est qu’elle répond à une autre ambition humaine : accoucher d’un être unique, irremplaçable, qu’aucun discours social ne peut déterminer - soi-même. Dans la crise et l’épreuve, pouvons-nous entendre l’appel de notre vérité profonde à toujours plus d’incarnation ?

Qu'est-ce qu'un Philosophe-Thérapeute ?

La pratique de la philosophie, telle que l’entend Denis Marquet, peut nous aider à entendre l’appel de notre vérité profonde. Sur son site, il présente ainsi son activité de Philosophe-thérapeute : « Philosophe-thérapeute… Dans notre pays très cartésien, où l’on aime bien les catégories tranchées, la formule déclenche en général une réaction d’étonnement. Philosophe et thérapeute ? Non, non, philosophe-thérapeute. Avec un tiret ? Comme si c’était… la philosophie elle-même qui pouvait être thérapeutique ? Allons donc… Pendant ce temps, aux Etats-Unis, la profession de « philosophe-praticien » (c’est ainsi qu’on la nomme) existe depuis vingt bonnes années et, déjà, revendique le remboursement des consultations par les compagnies d’assurances ! ...

Il faut le reconnaître, la philosophie, dans l’Occident moderne, est devenue une activité théorique, intellectuelle, mentale, qui n’a plus grand-chose à voir avec un travail sur soi, avec une entreprise de guérison. Dans une culture dont le maître mot est « produire », le philosophe est devenu un producteur. Il fabrique et vend des théories. De plus, la vie des plus grands philosophes modernes ne témoigne pas d’un accomplissement particulier ni d’un travail de guérison. Le plus grand penseur du XXe siècle, Heidegger, fut nazi. La sagesse est bien loin… Alors ? Alors être philosophe-thérapeute, c’est affirmer que si la sagesse est loin de la philosophie, c’est que la philosophie s’est éloignée d’elle-même. Et qu’il est temps de renouer avec une pratique de la philosophie comme recherche de sagesse. Comme démarche de guérison...

Ce que soigne la philosophie, ce sont toutes les souffrances qui viennent de ce manque, le plus cruel qui soit : le manque de sens. On souffre de ne pouvoir donner à sa vie, à la vie, un sens juste et fécond pour soi-même. On souffre parce que le sens que prend sa vie n’exprime pas ce que l’on est, mais bien plutôt une somme de conditionnements psychologiques, socio-économiques, culturels…

La philosophie, à son origine, est une démarche thérapeutique, inventée par Socrate et codifiée par Platon, qui consiste, par un questionnement méthodique, à déjouer le mental, à défaire ses constructions. On laisse ainsi émerger une parole plus profonde, un sens plus profond, le logos, qui exprime l’être que l’on est. Le thérapeute-philosophe est celui, disait Socrate, qui aide l’autre à « accoucher de lui-même » : de sa vérité intérieure et du sens de sa vie...

Le chemin philosophique passe par un travail de « désidentification » : s’autoriser à mettre en question ce que l’on croit être, faire face à l’illusion et s’ouvrir au surgissement du nouveau. Se laisser surprendre par soi-même. Mais pour cela, il est nécessaire d’accepter le questionnement. C’est le principe de la thérapie philosophique : le questionnement juste est une voie de guérison. Une simple question, si elle est reçue, peut guérir...

Le but de la thérapie philosophique, c’est d’accroître sa capacité à donner, à créer, à vivre du sens. Elle est donc indiquée pour toutes les souffrances qui sont le signe d’un manque de sens, d’un manque de sa propre vérité. Si je souffre parce que ma vie n’exprime pas ce que je suis, alors peut-être, la thérapie philosophique pourra-t-elle m’aider. Le sens, c’est ce qui permet à la vie humaine d’être supportable sans illusion. Plus manque le sens, plus grandit le besoin d’illusion. Alors fleurissent les gourous et les marchands de mensonges. La philosophie comme thérapie aide à développer l’aptitude de chaque être humain à créer du sens. En cela, elle correspond à un vrai besoin de notre temps.

L’expérience d’un philosophe occidental confronté à la philosophie asiatique

Le 20 Avril 2010, la huitième journée de l’Université Intégrale avait pour thème : Asie et Occident, vers une culture intégrale ? A cette occasion Denis Marquet a proposé une conférence intitulée L’expérience d’un philosophe occidental confronté à la philosophie asiatique. Il y fait part avec beaucoup de profondeur de la rencontre en lui entre deux traditions de sagesse, occidentale et orientale, de leurs contradictions et de leurs complémentarités. Un beau moment de réflexion.

Denis Marquet - L’expérience d’un philosophe occidental confronté à la philosophie asiatique from UNIVERSITE INTEGRALE on Vimeo.


Denis Marquet (Questions et réponses) - L’expérience d’un philosophe occidental confronté à la philosophie asiatique from UNIVERSITE INTEGRALE on Vimeo.

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