jeudi 2 août 2012

L'Esprit de Vacance (1)


Le travail a été ce que l'homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie. Raoul Vaneigeim


Durant cette période estivale, nous proposerons aux lecteurs du Journal Intégral une série de billets leur permettant de méditer sur l'Esprit de Vacance. Le premier de ces billets est une nouvelle version - améliorée, enrichie et illustrée - d’un texte diffusé l’année dernière. Les autres exploreront le potentiel évolutionnaire d’une pensée inspirée par l’Esprit de vacance dans un monde utilitariste et productiviste fondé sur le primat du travail et de l’économie.

Une idée de saison : la Paresse


Rien de plus agréable, l'été, que de manger des fruits et légumes de saison qui, en plus de flatter le goût, de rafraîchir et de régénérer l'organisme donnent l’occasion de participer aux grands cycles de la vie naturelle. Comme il existe des fruits et des légumes de saison, il existe des idées de saison : celles que les conditions climatiques et le mode de vie, l’actualité et l’organisation sociale font émerger à un certain moment de l’année.

Nous devenons soudain sensibles à des idées pour lesquelles d'ordinaire nous n’éprouvons pas d’appétence particulière. C’est ainsi qu’en cette période estivale, une certaine forme de légèreté née du relâchement des contraintes sociales et professionnelles fait de la paresse une idée de saison.

Libérés de la routine et de la pesanteur du quotidien, beaucoup d’entre nous changent de rythme et de priorités durant le temps des vacances. Cette déconnexion des habitudes et de l’agitation ambiante permet, si nous le désirons, de se reconnecter au rythme inspiré de l’intériorité. Il s’agit pour cela de prendre le temps de vivre en le donnant à l’éternité de l’instant, en retournant aux sources de la nature, en lisant, en méditant, en aimant, en célébrant de manière conviviale, la joie de vivre et de vibrer ensemble.

Vide et Vacuité


Vacance : état d'une place, d'une charge non occupée avance le Petit Larousse. Ce qui est vacant, c'est ce qui n'est pas occupé, qui est à remplir, confirme Le Littré. Etymologiquement, la notion de vacance renvoie à celles de vide et de vacuité. La spiritualité orientale fait de la vacuité la condition même de l’éveil de la conscience. Quand la conscience n'est plus occupée par l'abstraction mentale et l'illusion de l'ego, elle retrouve le vide qui la fonde et la transcende. Un vide qui renvoie au potentiel créateur de l'Esprit précèdant toute manifestation. 

Selon Eckhart Tolle : «  Si le mal a une quelconque réalité, cette réalité est relative et non absolu – c’est aussi sa définition : l’identification complète à la forme – forme physique, forme pensée, forme émotionnelle. » La vacuité de la conscience permet de se libérer de cette identification aux formes qui, au cœur de l’ego, nourrit l’ignorance - c’est à dire la croyance en la séparation - pour s'ouvrir à cette plénitude de la vie qu'est l'Esprit. 

Cette vacuité s'atteint par un lâcher prise qui remplace l'activisme occidental par ce que les chinois nomment le wu-wei souvent traduit par le "non-agir". Pour Jacques Languirand «  cette traduction porte à confusion, car elle suggère, en effet, l’idée de passivité et d’inactivité. Or, le taoïsme invite au contraire à s’engager sur la Voie. Il invite à l’action mais à l’action parfaite, c’est-à-dire menée en accord avec le dynamisme de la nature – du Tao. La nature, c’est aussi, selon les écoles, l’Intelligence universelle, la Conscience cosmique. C’est dans ce sens que l’on doit comprendre l’invitation de Marc Aurèle à "vivre selon la nature".»

Le wu-wei


Jacques Languirand poursuit ainsi son analyse du wu-wei dont une traduction pourraît être l’Esprit de vacance : « Le wu-wei est le principe d’action du sage qui agit en harmonie avec le Tao, à l’extérieur comme à l’intérieur. Selon John Blofeld*, il s’agit de " ne pas aller au-delà de l’action spontanée qui est adaptée aux besoins tels qu’ils se présentent, de ne pas s’engager dans des actions savamment calculées et de ne pas agir avec l’intention de dépasser le strict minimum nécessaire pour obtenir les résultats voulus. " (*Le taoïsme vivant, Éd. Albin Michel).

En d’autres termes, il faut agir à bon escient et sans tension, trouver l’attitude juste devant les événements, les circonstances, les conditions, afin de maintenir l’état d’ataraxie, la tranquillité d’âme, l’équanimité. C’est dans l’équilibre entre le savoir-faire et dans le savoir-être que se trouve le secret. Le wu-wei se rattache au concept de la vision juste et de tout ce qui en découle en pratique, particulièrement l’attitude juste qui fait que, si nous écoutons la voix intérieure, nous agissons spontanément, correctement, efficacement, naturellement " [...] sans même penser à ce que nous allons faire ", ajoute Blofeld, " tout comme les branches se tournent vers le soleil ".

Le wu-wei suppose, par ailleurs, que l’on n’entretienne pas l’illusion d’agir par soi-même, mais plutôt que l’on développe le sentiment d’être un canal par lequel agit le Tao. Un canal conscient. C’est aussi le sens que suggère le Yi King – livre de divination et de sagesse, hérité de la tradition chinoise – dans lequel on trouve que : " l’homme parvient à l’éternité en ce qu’il ne veut pas tout faire de lui-même en se glorifiant de ses propres forces, mais s’ouvre paisiblement et à chaque instant aux impulsions émanant des profondeurs des forces créatrices. " (Le wu-wei)

Dans une conscience libérée des attractions formelles, l'Esprit de vacance naît de la reconnexion au potentiel créateur de l'Esprit : en une métanoïa libératrice, le pouvoir de l'attention s'accorde à la puissance créatrice de l'intention. Cette conversion intérieure permet à la subjectivité de faire l'expérience non duelle d'une plénitude à la fois essentielle et existentielle. De cette conversion émerge un regard régénéré qui remet en question aussi bien nos modes de vie et de pensée habituels que le modèle de société profondément matérialiste dans laquelle nous évoluons.

Mini Midas


Parce qu’il transformait tout ce qu’il touchait en or, le roi Midas en est mort, incapable qu’il était de se sustenter. A l’âge du faire où nous vivons, la plupart des occidentaux sont devenus des Mini Midas, acteurs plus ou moins conscients d’un productivisme qui, en transformant tout ce qu’il touche en produit, empêche notre intériorité de se nourrir et de se développer.

C’est ainsi que la nécessaire vacance de l’esprit se mue en une marchandise - Les Vacances - vendue comme un îlot temporel, dédié à l’oisiveté et aux loisirs, dans l’océan laborieux de la productivité. Ruse suprême : en transformant ainsi la vacance de l’esprit en produit, on réintroduit l’aliénation marchande dans l’espace intime - secret et sacré - qui devrait permettre de s’en libérer.

Les vacances reproduisent donc l’idéal productiviste, transformant l’oisif et le paresseux en activiste laborieux du loisir, en bagnard du string, du bob et du beignet, traînant son boulet de bambins piailleurs, en stakhanovistes de la fête et de la partouze, dopés à la chimie, en troupeaux d’estivants avachis et hagards, broutant les rayons du soleil, en experts touristiques, soucieux de la rentabilité de son temps et de son budget, mesurant ses plaisirs comme un géomètre et les rapportant à leur coût comme un comptable sourcilleux.

Réinventer l'Art de la Paresse 

La paresse est la pire ou la meilleure des choses selon qu'elle entre dans un monde où l'homme n'est rien ou dans la perspective où il veut être tout. Raoul Vaneigem



Triste tropisme !... Formatées par le productivisme ambiant, les vacances pervertissent la notion même de vacuité dont elles tirent et leur étymologie et leur légitimité. Face à ces véritables perversions de l'esprit que sont le productivisme, le travaillisme et le consumérisme occidentaux, devenus désormais planétaires, il nous faut donc réinventer un art de la paresse qui, en résistant à l'activisme ambiant, développe l'Esprit de vacance. Mais, nous prévient Raoul Vaneigem, pour être le vecteur de cet Esprit de vacance,  la paresse ne doit pas être indexée sur le travail mais sur la création :

« Réinventer l’art de la paresse. Le travail a corrompu la paresse. Le malheur de l’oisiveté a été de se trouver accouplée au labeur, qu’elle rejetait avec horreur et auquel il lui a fallu dispenser, malgré elle, le réconfort d’un repos restaurateur...

Au repos du guerrier et du laborieux, il est grand temps d’opposer le repos du créateur. En abolissant le viol de la terre et du corps, base de l’économie d’exploitation, la création de soi et du monde restitue à la paresse sa vocation naturelle, celle d’une jouissance sans réserve où l’inventivité mûrit, préparant le futur désoeuvrement que dispense l’œuvre accomplie.

L’activité créatrice redécouvre et rétablit les rythmes biologiques de systole et de diastole, qu’avait artificiellement disloqués et détraqués un espace-temps réglé par la production diurne, et, puisant dans les profondeurs de la somnolence et du débondement des sens, de quoi ranimer l’énergie nécessaire aux activités lucratives.

Au découpage horaire de l’usure quotidienne et au refoulement des plaisirs dans les marais du temps perdu qui traduit bien le caractère anti-naturel du travail, la créativité oppose la gratuité de moments construits à la force du désir, les aires d’activité et de repos inventées au gré de la passion et de ses apaisement, le privilège accordé à la vie d’être une fête où jours et nuits s’indiffèrent. La création ne tolère ni espace, ni temps déterminé, elle les détermine à volonté...

Qui ne fait rien de sa force de vie travaille à la détruire. Nous ne voulons plus d’une paresse qui soit le dortoir de l’usine universelle, le soupir de la créature opprimée, l’aigreur d’une existence vidée de ses désirs, l’étiolement de la lassitude, l’antichambre de la mort.

La création affranchira la paresse en s’émancipant de la dictature du travail. Lorsque les hommes, quittant l’espace et le temps d’un travail qui les quitte, s’emploieront à construire un milieu de vie conforme à leur destinée, la paresse sera enfin aux hommes ce qu’elle fut à Dieu, perché dans son inexistence céleste : l’état de grâce de la création. » (L’ère des créateurs)

Un état récréatif



L’imaginaire productiviste de la modernité disqualifie tout ce qui va à l’encontre de l’activisme ambiant. C’est pourquoi il connote péjorativement le beau mot de paresse alors même que celle-ci désigne cet état récréatif où la puissance du corps et de la vie se régénère en se reconnectant aux forces créatrices de la psyché et de l’esprit.

Si  Vaneigeim parle de la paresse comme d’un art, c’est qu’elle participe au rythme même de la création, en amont et en aval de cette expérience intérieure à travers laquelle la vacuité de la conscience devient la matrice même d’une vision créatrice. La paresse devient un art inspiré par l'Esprit de vacance quand elle crée les conditions de la vacuité comme la vacuité crée les conditions de la vision.

La paresse est donc un moyen, pas une fin. Si elle est nécessaire, elle n’est pas suffisante, bien sûr. Libérée de la dictature du travail, elle doit s’inscrire comme un moment du cycle créatif sous peine de devenir une bombe à fragmentation qui détruit l’élan vital et créateur sous le poids de l’inertie.

Célébrons donc l’art de la paresse comme un moyen de nous libérer d’une vie abstraite et mécanique qui tend à mobiliser notre imaginaire et à le coloniser au profit d’une vision purement économique, tristement laborieuse et profondément mortifère de la vie.

Et retrouvons dans l'Esprit de vacance cet enthousiasme vibrant qui révèle la puissance créatrice de la vie en nous faisant participer de manière intime et mystérieuse à la dynamique de l'évolution, au coeur du développement humain.



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