samedi 18 août 2012

L'Esprit de Vacance (3) Changer d'ère


On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. Raoul Vaneigem


Au cœur de la pensée traditionnelle, l’Esprit de vacance implique une vacuité du mental qui transfigure la conscience en matrice d’une vision inspirée. Mais la subjectivité avide de l’occident cherche toujours à l’extérieur ce qui lui manque à l’intérieur. Réduisant l’Esprit de vacance à sa forme marchande de loisirs organisés et chronométrés, elle fait du productivisme, de l’activisme et du consumérisme les principes d’une vie aliénée, si dénuée de sens qu’elle en est réduite à la survie de l’économie.

Dans notre dernier billet nous analysions comment et pourquoi, à partir du modèle de l’Homo oeconomicus, la modernité tardive a disqualifié l'Esprit de vacance en imposant le travail productif comme valeur centrale de nos sociétés, au coeur du lien social. Dans celui-ci, nous analyserons le lent processus de décadence à travers lequel l’esprit d’avidité s’est substitué à l’Esprit de vacance dans une dérive mortifère qui conduit de la production au productivisme et du productivisme à une prédation généralisée des ressources naturelles et humaines.

Fondée sur cet esprit d'avidité qui n'est borné par aucune limite humaine, éthique ou spirituelle, l'ère des prédateurs a remplacé l'ère des producteurs. Cette démesure suicidaire mène à un effondrement général annoncé par la crise systémique à laquelle nous sommes confrontés. Plutôt que d'attendre cet effondrement dans la sidération et l'angoisse, l'heure est venue d'une refondation à travers l'émergence d'un modèle alternatif permettant ce saut évolutif que représente le passage de l'ère des prédateurs à celle des créateurs inspirés par l'Esprit de vacance. Une vision intégrale qui pense à la fois en terme de relations systémiques et de dynamique évolutive est à même d’éclairer cette mutation globale, à la fois culturelle, individuelle et organisationnelle.

Avertissement aux lecteurs : Parce qu’il constitue la suite des précédents billets, le texte ci-dessous n’est compréhensible qu’en référence à ces derniers et dans leur continuité.

L’ère des médiateurs

Fondée sur une « vision du monde » mythique et traditionnelle, l’Ancien Régime se pensait et se vivait comme la manifestation visible d’un monde transcendant. Autour de la figure du Roi, incarnation de Dieu sur terre et représentant de son autorité, se constituait une hiérarchie sociale dont le rôle était la conservation et la transmission d’une tradition et, via celle-ci, d’un ordre symbolique qui assurait la cohésion de la société autour d’une vision commune et d’un imaginaire partagé.

Dans le monde de l’Ancien Régime fondé sur la monarchie de droit divin, la cohésion de l’organisation sociale dépend étroitement de la pérennité et de la stabilité de la tradition. L’Ancien Régime est l’«ère des médiateurs » puisque les hiérarchies traditionnelles qui structurent le corps social sont la manifestation visible d’un ordre invisible. Chaque membre de la communauté est celui d’une intersubjectivité vivante et participe de manière intuitive, via une sensibilité organique, à cet ordre symbolique reflété dans l’ordre social.

La vision mythique de l’ancien régime fut peu à peu remise en question et dépassée par une pensée rationnelle qui ne se satisfaisait plus d’une interprétation symbolique des faits et des évènements. Logique et conceptuelle, abstraite et formelle, objective et instrumentale, utilitaire et fonctionnelle, cette pensée rationnelle cherchait à déterminer des chaînes logiques et causales entre des faits reproductibles afin d’en tirer des lois permettant d’agir sur la nature en la transformant.

A l’origine de la modernité, ce nouveau mode de pensée voit dans la sphère technique et économique de la production, l’application naturelle d’une pensée rationnelle et d’une connaissance scientifique. Tournée vers le futur et l’accomplissement humain, l’esprit moderne est animé par une vision progressiste, celle d’un monde en mouvement, qui cherche s’arracher à l’ordre archaïque de la tradition en bouleversant sa conception statique.

L’ère des producteurs

Dans deux billets précédents Grandeur et Décadence de la modernité et La fin de l’ère économique, nous avons analysé cette « vision du monde » qu’est la modernité en distinguant deux grandes périodes. La première - l’ère démocratique - correspond à l’avènement de la modernité et à sa grandeur. Au cours de l’ère démocratique se manifestèrent ces formes novatrices que furent l’affirmation de l’individu contre l’emprise de la communauté, du progrès contre l’hégémonie de la tradition et de la raison contre le dogmatisme religieux.

Inspiré par l’esprit des Lumières et les travaux des encyclopédistes, la modernité démocratique fut aussi l'ère de la production, c'est-à-dire celle du progrès de la raison et des sciences, des techniques et de l’économie, conçus pour servir le progrès moral, social et spirituel de l’être humain. Dans l’esprit des Lumières, la raison devait être une faculté de jugement et de discernement, la science un instrument de connaissance permettant à l’homme de s’émanciper de l’obscurantisme des dogmes, le progrès technique et l’essor économique des instruments mobilisés pour permettre à l’homme, en se libérant des contraintes matérielles, de développer ses qualités morales, ses facultés intellectuelles, son esprit critique et son élévation spirituelle.

Durant l’ère démocratique, la production prend la place centrale qu’occupait la médiation symbolique dans les sociétés traditionnelles. La raison humaine s’empare des attributs démiurgiques d’une transcendance qui devient d'autant plus lointaine que sont remises en question les facultés sensibles et intuitives permettant d'y participer. Progrès humain et production économique sont pensés comme les deux faces – spirituelle et matérielle – d’une même dynamique évolutive. La pensée des Lumières estime que les pouvoirs instrumentaux de la rationalité et de la science, de la technique et de l’économie, doivent être au service d’un développement humain qui les transcende. Les encyclopédistes, la physiocratie d’abord puis le saint-simonisme furent des représentants éminents de cette courant novateur qui vise à créer une synergie créatrice et évolutive entre les divers aspects, moraux et intellectuels, techniques et économiques du progrès.

A son apogée, la modernité était donc équilibrée entre la dimension abstraite et instrumentale de la rationalité d’une part et, de l’autre, une intuition concrète et sensible permettant aux individus de participer à un monde commun. Cette sensibilité organique était animée par un idéal qui pouvait prendre des formes différentes – religieuses ou républicaines, transcendante ou immanentes – mais qui s’enracinaient toutes dans une vision qualitative de l’être humain.

L’ère du productivisme


La décadence de l’esprit moderne et son déclin advinrent quand l’héritage des Lumières fut capté et trahi par les classes dominantes qui inventèrent le rationalisme en réduisant la rationalité à une fonction instrumentale tout en déniant l'intuition créatrice et en dévalorisant une sensibilité qui, l'une et l'autre, donnent un sens profond à l’expérience vécue et sa cohérence au corps social. Une idéologie quantitative transposa à l’homme et à la société l’épistémologie et la méthodologie des sciences exactes dédiées à l’observation des phénomènes physiques.

Comme l’écrit Serge Carfantan : « La bascule d’une représentation de la vie mesurée à l’aune du quantitatif se produit quand la pensée commence à objectiver la vie, en perdant de vue sa dimension subjective, en la délaissant dans les marges de sa propre réalité. Et quel est ce projet qui parvient à ce résultat colossal ? Le projet par lequel la totalité du réel se voit soumis à l’objectivation n’est rien d’autre que la science moderne elle-même. » (Croissance, décroissance et développement)

Quand elle n’a plus été pondérée par l’intuition holiste de la tradition, la modernité a dégénéré en une culture de domination. Les élites bourgeoises se laissèrent envoûter par le pouvoir de la technique en confondant peu à peu la raison et l’analyse, l’analyse et la méthode scientifique, la science et ses applications technologiques comme elle confondit ces applications avec les profits qu’elles pouvaient générer. C’est ainsi que le monde de la technique et de l’économie - leur réductionnisme et leur utilitarisme de plus en plus envahissants - ont peu à peu asservis la pensée et la créativité humaine au lieu de les libérer.

L’esprit de production qui devait émanciper l’homme des contraintes matérielle s’est aisni progressivement transformé en une idéologie à la fois productiviste, travailliste et consumériste qui vise à l’accumulation absurde et infini de biens à travers laquelle on cherche à compenser, de manière addictive, la perte du lien intime et sacré que l’homme entretient avec son intériorité. Ce productivisme aussi aveugle que béat conduit à une prédation généralisée des ressources naturelles qui se manifeste à travers une crise écologique majeure. Cette crise écologique apparaît dès lors comme le reflet extérieur d’une profonde crise spirituelle et morale.

Le discours STM


Vus d’une perspective intégrale, les phénomènes sociaux et culturels s'inscrivent dans des cycles évolutifs fondés sur la succession d’un élan créateur, d’une formalisation novatrice, du développement de cette forme et de son apogée, suivie d’un lent déclin et d'une dégénérescence mortelle. La grandeur de la Modernité fut « l'ère démocratique », celle des producteurs qui voulait mettre le progrès économique au service du progrès technique et ce dernier au service du développement humain.

Sa décadence fut « l’ère économique »,  celle des prédateurs qui, pour mieux l’exploiter et le manipuler, réduisirent l’individu à sa dimension d'agent économique entièrement déterminé par le calcul égoïste. Dans La fin de l’ère économique, nous avons analysé les diverses étapes de cette décadence qui aboutit aujourd’hui à une forme d’idéologie totalitaire fondé sur l’hégémonie du quantitatif, de l’objectivation et de la croissance auquel correspond le déni de toute les valeurs qualitatives et essentielles propres au développement humain.

Dans son dernier ouvrage, le psychanalyste Dominique Jacques Roth analyse cette idéologie totalitaire véhiculée par le discours STM : « Notre société s’est affranchie de l’éthique de la limite. Elle évolue dans une vision exclusivement scientifique, technique et marchande. C’est ce que je nomme le « discours STM ». Ce discours fonctionne sur la croyance en une croissance indéfinie, un déni de réalité qui constitue le fondement de l’idéologie néo-libérale...

Le discours de la science s’est substitué au religieux en privilégiant la connaissance par rapport à la foi. Or il n’est pas nécessaire d’être ignorant pour produire la catastrophe. Le discours religieux de la science débouche paradoxalement sur la déraison. La science n’est pas neutre et nous nous illusionnons sur le fait qu’elle le soit. Ce scientisme nous conduit à vouloir objectiver le monde et le réel, alors que la subjectivité est une part essentielle de notre condition humaine.

Ce discours est déshumanisant. Mais nous nous sentons impuissants face à cette puissance. Notre humanité se désagrège ainsi face à la science, à la technique et au marché. La servitude qui est résulte devient la nouvelle banalité du mal. Cet impensé vient de l’incapacité de nos représentants à se représenter les choses autrement que sur un mode objectif, quantifiable ou mesurable, qui se trouve au fondement de la catastrophe...

Le fait scientifique présente un caractère totalitaire. Tout, absolument tout, doit pouvoir se mesurer, se comptabiliser, se comparer et s’évaluer. Curieuse, cette idée qu’il suffirait de chiffrer le réel pour croire le maîtriser et le comprendre. Face à cette virilité imbécile du chiffre, la parole semble être muselée... Or que fait le discours STM ? Il lamine le sujet de la parole en le figeant dans des énoncés qui n’envisagent le monde qu’en terme de profits quantifiables, évaluables. Il exclut le psychique, l’affect et le symbolique.  (La Décroissance N°90 – Juin 90. Entretien  à propos du livre Critique du discours STM)

L’ère des prédateurs


Ce qui fonde l’ère des prédateurs c’est l’esprit d’avidité animant une subjectivité vidée de son sens et de son identité, de ses appartenances sociales et de ses traditions culturelles. Ce vide intérieur est le contraire d’une vacuité mentale qui permet de se connecter à une vision créatrice. Il ne peut que se projeter de manière avide dans l’extériorité d’un monde totalement objectivé pour chercher de manière aussi fébrile qu’hallucinée ce qui lui manque à l’intérieur. C’est ainsi que, dans cet imaginaire littéralement délirant, la croissance quantitative des biens usurpe la place souveraine dévolue au développement qualitatif de l’humain.

Notre précédent billet évoquait une citation du philosophe Michel Henry qui résume bien cette esprit d’avidité : « La subjectivité vide de l’Occident est une subjectivité avide : elle ne tient pas en place. A la manière des poissons dont elle a pris le regard, elle se jette sur tout ce qui bouge, sur les miettes qu’on lui jette, sur tout les leurres. Car on lui a appris à ne désirer que des leurres et des leurres seuls peuvent la combler. » (Du Communisme au Capitalisme, théorie d’une catastrophe).

Cette avidité touche tous les aspects de la nature humaine – économiques, sexuels, émotionnels, intellectuels et même spirituels. Elle est à l’origine d’un esprit de démesure – l’hubris grec – qui se manifeste à travers la crise systémique que nous vivons. L’ère des prédateurs est une période de régression morale et culturelle qui conduit de l’action  à l’activisme, de l’activisme à l’agitation et de l'agitation à l'effondrement. 

Dans la sphère économique, l’action c’est la production en vue d’une finalité humaine, l’activisme c’est le productivisme qui cherche dans la production un gain purement lucratif sans aucune référence au développement humain, l’agitation c’est l’esprit de lucre érigé en institution à travers une spéculation financière qui pervertit l’économie concrète au service d'une économie pulsionnelle déréglée. Un seul chiffre cité par Bernard Lietaer, ancien responsable de la Banque Centrale de Belgique et pionnier des "monnaies libres" permet de mesurer la puissance de cette prédation financière : 2,7 % seulement des milliers de milliards de dollars échangés chaque jour sur les marchés correspondent à des biens et services réels.

L'effondrement est la conséquence inéluctable de ce délire collectif inspiré par la démesure d'une avidité qu'aucune limite humaine, éthique et spirituelle, ne parvient plus à la maîtriser. A moins que, face à l'imminence de cet effondrement, un sursaut vital et créatif porté par la dynamique d'une refondation intégrale permette le saut évolutif vers un nouvelle ère : celle des créateurs inspirés par l'Esprit de vacance. N'oublions pas le célèbre aphrisme d'Holderlin : "Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve."

L’esprit d’avidité


L’esprit d’avidité utilise le pouvoir instrumental de la raison et de la science, de la technique et de l’économie, pour mettre en place des stratégies de domination et de prédation vis-à-vis d’un milieu naturel et social transformé en environnement à exploiter aux services des intérêts égoïstes. A cette culture de domination abstraite qui cherche à rendre l’homme comme « maître et possesseur de la nature » correspond le modèle anthropologique de l’Homo oeconomicus, individu abstrait réduit à une fonction économique de producteur/consommateur. Ce contexte culturel et anthropologique se manifeste à travers une organisation sociale fondée sur le primat de l’économie dans une compétition généralisée de tous contre tous, au détriment des solidarités sociales et du développement humain.

Auteur du Règne de la quantité, René Guénon avait depuis longtemps annoncé ce processus de déshumanisation inhérent à la modernité : La civilisation moderne apparaît dans l'histoire comme une véritable anomalie : de toutes celles que nous connaissons, elle est la seule qui se soit développée dans un sens purement matériel, la seule aussi qui ne s'appuie sur aucun principe d'ordre supérieur ».

Il est évident que la crise systémique à laquelle nous sommes confrontés est un signal d’alarme qui nous oblige à remettre en question le modèle pervers dans lequel nous nous sommes installés. Cette crise systémique est une crise évolutive qui nous met face aux choix à faire de manière inéluctable : ou continuer dans cette direction régressive avec la certitude d’un effondrement généralisé, ou faire émerger un nouveau modèle évolutionnaire fondé sur le développement qualitatif de l’être humain. Dans le prochain billet nous analyserons cette dernière alternative fondée sur cette Apocalypse - au sens de processus de destruction créatrice -  que représente le passage de l’ère des prédateurs à celle des créateurs.

(A suivre...)

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