mardi 6 août 2013

L'Esprit de Vacance (4) L'Art de ne rien Faire


Faire totalement le vide n'est pas une chose dont nous devrions avoir peur. Il est essentiel pour l'esprit d'être oisif, vide et sans contrainte, car à cette seule condition il peut pénétrer dans des profondeurs inconnues. Krishnamurti 


En cette période estivale dédiée à l’oisiveté, nous poursuivons paresseusement notre réflexion sur l’Esprit de Vacance comme antidote à l’activisme frénétique qui reflète le vide et l’avidité d’une civilisation littéralement désœuvrée. Pour ceux qui en ont le loisir et le goût, nous conseillons la lecture des premiers billets consacrés au même sujet pour saisir la continuité et la cohérence du propos (voir Ressources en bas de page).

Georges Bernanos a écrit : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Une des spécificités de cette civilisation moderne est d’avoir fait du travail une valeur centrale alors même que celui-ci était jusque-là considéré comme une simple nécessité vitale dans toutes les autres civilisations qui l’ont précédé.

De nombreux auteurs, parmi les plus grands, ont analysé cet activisme économique comme l’expression d’un vide existentiel et d’une profonde aliénation, contraire au développement des liens sociaux et culturels qui assurent la cohérence des sociétés comme à celui des facultés créatrices et spirituelles qui assurent l’évolution de l’être humain. 

Ces auteurs réhabilitent l’Esprit de Vacance qui permet, grâce à la relaxation corporelle, au lâcher prise émotionnel, à la vacuité mentale et à la contemplation spirituelle de se connecter aux sources profondes et créatrices de l’esprit. Paul Valéry évoque « une vacance bienfaisante qui rend l’esprit à sa liberté propre ».

A l’heure où s’invente un nouveau modèle de civilisation, il est impératif de déconstruire l’idéologie productiviste - fondée sur la valeur travail - qui consiste à aliéner l’être humain et le lien social aux impératifs comptables du calcul et de l’exploitation économiques. Et ce, pour affirmer une autre valeur : celle d’une activité créatrice qui est le contraire de l’activisme économique comme la vacuité du mental est le contraire du vide existentiel. 

Le travail : une valeur ? 

Dans un article intitulé Le travail, une « valeur » à réhabiliter ou à oublier ? Frédéric Santos analyse le processus historique qui, au cours de la modernité, transforma le travail en valeur : « C’est en effet une constante dans l’histoire des sociétés pré-économiques : les classes supérieures sont celles qui ne travaillent pas. Bien loin de constituer le moyen par lequel on peut accéder au sommet de la pyramide sociale, le travail est au contraire le signe indépassable de l’appartenance de fait à une caste inférieure… 

Le concept même de travail dans son sens actuel, comme signifiant unifié et abstrait des activités humaines, est d’ailleurs très récent puisqu’il n’apparaît qu’au XVIIIe siècle. La notion moderne de travail ne fait sens que par l’éclosion du capitalisme : dans ses Manuscrits de 1844, le jeune Marx distinguait les activités pratiques humaines – libres, telles qu’on peut les pratiquer durant ses loisirs ou telles que les pratiquerait l’individu isolé et indépendant des robinsonades – du travail, qui est doublement défini comme aliéné par un lien de subordination et de domination, et comme facteur de production en vue de l’accumulation du capital… 

En même temps que se produit l’avènement de la bourgeoisie, puis se développe la grande industrie et, partant, le salariat et l’exploitation à grande échelle, naît le besoin de donner un fondement normatif au nouvel ordre social, et d’en enchanter la réalité. C’est l’acte de naissance de la valeur travail : sous la plume des Lumières – Voltaire en tête – le travail devient opportunément une vertu, une possibilité de rachat envers ses semblables et envers Dieu, et sera presque décrit comme le moyen d’absoudre tous les péchés. 

Jacques Ellul résumera la logique très pragmatique de cette soudaine transformation : « Cette mutation du travail en valeur, c’est le système le plus courant de justification. Parce que le bourgeois est voué au travail, il faut évidemment que celui-ci soit plus qu’une situation de fait : il faut que ce soit une vertu. » 

Un instrument de domination 


Tout naturellement, la valeur bourgeoise du travail pénétrera ensuite les milieux ouvriers afin d’assurer la viabilité de la domination. Si le travail est une vertu, toute extension de son emprise sur la vie des individus peut alors être parée des atours les plus bienveillants… La valeur travail, et son complément naturel qu’est l’idéologie du Progrès, ont l’excellente propriété de promettre que les souffrances d’aujourd’hui sont toujours la libération de demain : en ce sens, elles constituent le socle métaphysique indispensable des sociétés capitalistes. 

Adolphe Thiers ne pourra livrer confirmation plus éclatante du fait que la valeur travail est un instrument de domination des masses lorsqu’il déclarera qu’il compte sur le clergé pour « propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme “jouis” »… 

Glorifier le travail reste le plus court chemin pour dominer les travailleurs, en attribuant un prestige symbolique à leur peine ou leur souffrance. Aucun ordre de domination ne survit durablement sans bâtir ce type de légende valorisante, propre à assurer la servitude volontaire – voire zélée – des dominés ». (Site Ragemag)

Eloge de la paresse affinée 

A partir de la même analyse, Raoul Vaneigem déconstruit joyeusement l’idéologie laborieuse dans son Eloge de la paresse affinée: « Longtemps érigé en vertu par la bourgeoisie, qui en tirait profit, et par les bureaucraties syndicales, auxquelles il assurait leur plus-value de pouvoir, l’abrutissement du labeur quotidien a fini par se faire reconnaître pour ce qu’il est : une alchimie involutive transformant en un savoir de plomb l’or de la richesse existentielle. » 

Signe d’une conscience affranchie, l’art de ne rien faire nécessite un apprentissage tant la société moderne formate les individus pour les transformer en travailleurs : « Quand il s’agit de ne rien faire, écrit Vaneigem, la première idée n’est-elle pas que la chose va de soi ? Hélas, dans une société où nous sommes sans relâche arrachés à nous-mêmes, comment aller vers soi sans encombre ? Comment s’installer sans effort en cet état de grâce où ne règne plus que la nonchalance du désir ? 

Tout n’est-il pas mis en branle pour troubler, par les meilleures raisons du devoir et de la culpabilité, le loisir serein d’être en paix en sa seule compagnie ? Georg Groddeck percevait avec justesse dans l’art de ne rien faire le signe d’une conscience vraiment affranchie des multiples contraintes qui, de la naissance à la mort, font de la vie une frénétique production de néant... 

Que d’efforts pour s’appartenir sans réserve. Ce n’est pas qu’il y faille de grands détours mais le plus simple ne se livre pas aisément aux esprits tourmentés. L’enfance de l’art ne s’atteint qu’à travers l’art de redevenir enfant. La dénaturation a fait de grands progrès, affirmait un paresseux en savourant « Le lézard », la chanson de Bruant, et son immortel « J’peux pas travailler, j’ai jamais appris ». Il ajoutait : on nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage ». 

Une vacance bienfaisante 

Paul Valéry

Dès 1935, dans Le bilan de l’intelligence, Paul Valéry évoque le rythme aliénant de l’activisme moderne qui provoque la confusion mentale en nous exilant des profondeurs de l'être par la disparition du loisir intérieur :  « J'ai signalé il y a quelque quarante ans, comme un phénomène critique dans l'histoire du monde, la disparition de la terre libre, c'est-à-dire l'occupation achevée des territoires par des nations organisées, la suppression des biens qui ne sont à personne. Mais, parallèlement à ce phénomène politique, on constate la disparition du temps libre. L'espace libre et le temps libre ne sont plus que des souvenirs. 

Le temps libre dont il s'agit n'est pas le loisir, tel qu'on l'entend d'ordinaire. Le loisir apparent existe encore, et même ce loisir apparent se défend et s'organise au moyen de mesures légales et de perfectionnements mécaniques contre la conquête des heures par l'activité. Les journées de travail sont mesurées et ses heures comptées par la loi. 

Mais je dis que le loisir intérieur, qui est tout autre chose que le loisir chronométrique, se perd. Nous perdons cette paix essentielle des profondeurs de l'être, cette absence sans prix, pendant laquelle les éléments les plus délicats de la vie se rafraîchissent et se réconfortent, pendant laquelle l'être, en quelque sorte se lave du passé et du futur, de la conscience présente, des obligations suspendues, des attentes embusquées... 

Point de souci, point de lendemain, point de pression intérieure; mais une sorte de repos dans l'absence, une vacance bienfaisante, qui rend l'esprit à sa liberté propre. Il ne s'occupe alors que de soi-même. Il est délié de ses devoirs envers la connaissance pratique et déchargé du soin des choses prochaines; il peut produire des formations pures comme des cristaux


Mais voici que la rigueur, la tension et la précipitation de notre existence moderne troublent ou dilapident ce précieux repos. Voyez en vous et autour de vous ! Les progrès de l'insomnie sont remarquables et suivent exactement tous les autres progrès. Que de personnes dans le monde ne dorment plus que d'un sommeil de synthèse, et se fournissent de néant dans la savante industrie de la chimie organique ! 

Peut-être de nouveaux assemblages de molécules plus ou moins barbituriques nous donneront-ils la méditation que l'existence nous interdit de plus en plus d'obtenir naturellement. La pharmacopée, quelque jour, nous offrira de la profondeur. 

Mais, en attendant, la fatigue et la confusion mentale sont parfois telles que l'on se prend à regretter naïvement les Tahiti, les paradis de simplicité et de paresse, les vies à forme lente et inexacte que nous n'avons jamais connues. Les primitifs ignorent la nécessité d'un temps finement divisé. » (Le bilan de l'intelligence (1935), in Variété, Œuvres, t. 1, Gallimard, Pléiade.)

Une vision économique du monde 

La perte de l'intériorité et de la profondeur spirituelle a pour conséquence cet activisme qui conduit, selon Valéry, à la confusion mentale. Parce qu'il participe pleinement du projet de domination qui s’exerce au cœur de la modernité à travers l’exploitation de la nature et des hommes, cet activisme délirant a fait de l’économie le modèle d’interprétation dominant dont l’hégémonie disqualifie et diabolise toute autre approche. Si cette vision économique du monde, à la fois utilitaire et instrumentale, identifie l’homme au producteur c'est elle qu'est sous-tendue par une anthropologie libérale qui considère l’être humain comme motivé principalement par le calcul rationnel de ses intérêts égoïstes. 

Dans La société du Spectacle, Guy Debord analyse comment l'aliénation impose son emprise à travers les dogmes de l’économie politique qui prennent le masque de la scientificité : " L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie... Avec la révolution industrielle, la division manufacturière du travail et de la production massive pour le marché mondial, la marchandise apparaît effectivement, comme une puissance qui vient réellement occuper la vie sociale. C’est alors que se constitue l’économie politique, comme science dominante et comme science de la domination." 

L’idéologie du travail consiste donc imposer cette vision économique du monde et son anthropologie libérale à des subjectivités sensibles devenues ainsi totalement étrangères à elles-mêmes. La violence de ce processus d'aliénation est évoquée par Boris Vian en ces termes : « Le travail est probablement ce qu'il y a sur cette terre de plus bas et de plus ignoble. Il n'est pas possible de regarder un travailleur sans maudire ce qui a fait que cet homme travaille, alors qu'il pourrait nager, dormir dans l'herbe ou simplement lire ou faire l'amour avec sa femme. » 

Homo Conexus 


Démystifier le travail comme valeur c’est le percevoir pour ce qu’il est : l’autre nom de l’exploitation, c'est-à-dire, selon Frédéric Santos, « le nom d’un fait social total qui révèle des rapports de classe aliénants au sein d’une société ». Démystifier le travail c’est aussi, plus largement, démystifier l’anthropologie libérale et son modèle - l’Homo oeconomicus – pour réhabiliter une anthropologie traditionnelle fondée sur cet autre fait social total qu’est le don et définie par Mauss comme la triple obligation « donner, recevoir et rendre ». 

Démystifier le travail c’est - enfin - libérer la conscience humaine d’une idéologie matérialiste et régressive dont l’économisme est le vecteur. C’est considérer que l’être humain, loin d’être réductible à une fonction de producteur et de consommateur, participe en conscience à la dynamique créatrice et intégrative de l’évolution. Aucune transformation politique, sociale ou culturelle ne peut advenir si nous ne sommes pas capables d’arracher le masque du travailleur posé comme une muselière sur le visage de ce créateur qu’est l’être humain. Ce n'est d'ailleurs par un hasard si tous les régimes totalitaires - communiste ou fasciste - ont fait du Travailleur la figure centrale et héroïque de leur idéologie criminelle.

L’esprit technocratique qui animait l’ère industrielle des producteurs visait la domination du monde. L’Esprit de Vacance qui anime l’ère informationnelle des créateurs doit participer à son développement. Animé par la logique égoïste de ses intérêts, l’Homo œconomicus doit se métamorphoser en Homo Conexus qui co-évolue avec un Kosmos multidimensionnel dont il est à la fois l’agent inspiré et l’acteur engagé.

(A suivre...)

Ressources 




Site Philosophie et Spiritualité. Existence, plénitude et Vacuité

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