vendredi 20 décembre 2013

Effondrement et Refondation (5) Les Créatifs Culturels


Ne doutez jamais qu'un petit groupe d'individus conscients et engagés puisse changer le monde. C'est même de cette façon que cela s'est toujours produit. Margaret Mead


Face au risque d’effondrement d’une civilisation en proie à une profonde crise systémique, des individus et des collectivités sont les vecteurs d’un processus de résilience qui vise à supporter un choc destructeur et à le surmonter. Les transitionneurs sont les pionniers d’une transition à la fois sociale et écologique qui vise à créer des communautés résilientes insérées dans leur milieu naturel qu’elles valorisent tout en relocalisant une partie de leur production alimentaire et énergétique.

Les convivialistes sont les pionniers d’une résilience politique et économique qui passe par l’émergence de nouvelles formes d’organisations fondées sur la convivialité et l’intelligence collective. A travers de nombreuses initiatives, ils cherchent à libérer le lien social de l’emprise d’un imaginaire et d'une organisation à la fois économique et technique qui le colonise et l’asservit. Ceux que l’on a nommé les « créatifs culturels » sont les vecteurs de valeurs novatrices et les acteurs d’une résilience culturelle qui initient un inéluctable changement de modèle en exprimant la dynamique de l’évolution culturelle à travers de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et d’organisation. 

Après avoir analysé dans les billets précédents, le rôle des transitionneurs et des convivialistes dans le processus de résilience/refondation, nous nous intéresserons plus particulièrement à celui des créatifs culturels en proposant notamment des extraits de la préface de Jean-Pierre Worms au livre qui leur est consacré : Les Créatifs culturels en France. Les études sur les Créatifs culturels sont l'expression d'un véritable renversement de perspective puisqu'on y redécouvre la place centrale de l'évolution culturelle dans le changement social.

Un renversement de perspective

Parmi les transitionneurs, les convivialistes et autres individus touchés par une dynamique de résilience, beaucoup vivent encore dans un impensé matérialiste qui voit l’infrastructure économique déterminer la superstructure culturelle. Il suffirait, pensent-ils, de changer de modes de vie - en créant par exemple des communautés conviviales et autonomes valorisant leur milieu naturel, en mettant en place une nouvelle organisation politique et économique - pour faire advenir un mode de pensée et un modèle de société aptes à résoudre la crise systémique que nous sommes en train d’affronter.

Totalement datée et dépassée, cette vision réductionniste et matérialiste passe à côté de l’essentiel, c’est-à-dire de la dynamique de l’évolution culturelle qui anime, informe et détermine l’organisation sociale. Le processus de résilience est à penser globalement dans l’interaction qui existe entre la dynamique de l'intersubjectivité culturelle et les formes de lien social et d’organisation à travers lesquels elle se manifeste. Ces formes objectivées rétroagissent sur la dynamique culturelle en la modifiant et en la faisant évoluer dans un processus d’interaction systémique.

Selon Jean-Pierre Worms, le grand intérêt suscité par les études sur les Créatifs culturels « est la marque d’un véritable renversement de perspective quant à la place accordée aux faits culturels dans la production, dans le développement et dans le changement des sociétés… On retrouve alors ce qui fut la découverte majeure de l’anthropologie, régulièrement célébrée mais superbement ignorée, à savoir que la « culture » n’est pas qu’un sous-produit de la « superstructure » technico-économique et de ses prolongements sociaux et politiques, mais qu’elle est simultanément et d’abord l’élément structurant fondamental de toute société, la base même de ce qui fait société, la condition d’existence d’une société en tant que telle…

Cet espoir de création d’une société nouvelle par la culture est sans doute la raison première de l’intérêt suscité dans des cercles de plus en plus larges par les recherches sur les « créatifs culturels ». La première contribution d’importance de ces recherches est simplement de rappeler que la création culturelle est, en elle-même, créatrice de société. »

Une nouvelle culture pour le 21 ème siècle

Dans une de ses chroniques de L’Express.fr, Christophe Chenebaut dresse le portrait des créatifs culturels pour mesurer leur influence à l'occasion de l’élection présidentielle de 2012 en France : « En 2000, le sociologue Paul Ray et la psychologue Sherry Anderson publient une étude issue de 12 années d'enquête auprès d'un échantillon représentatif de 100.000 personnes aux États-Unis. Celle-ci démontre avec étonnement que pas moins de 26% des adultes américains - soit 50 millions de personnes - ont profondément modifié leur vision du monde, leurs valeurs et leur mode de vie. Et que leur nombre est en croissance régulière et rapide: en l'espace d'une génération, ils seraient ainsi passés de 5% au début des années 60 à plus de 33% aujourd'hui (chiffres des dernières études).

 "Nous décidons de les appeler les Créatifs culturels car, d'innovation en innovation, ils sont en train de créer une nouvelle culture pour le 21e siècle" précisent-ils alors. Des valeurs qui ne sont ni significativement liées à l'âge, à la génération, aux revenus, ou encore au niveau d'étude. Seule exception démographique notable: 60% sont des femmes!… Grâce à une sensibilité nouvelle, ces "créateurs d'une nouvelle culture" revendiquent des valeurs liées à l'écologie, à la vision féminine des relations, au développement personnel et spirituel, à l'ouverture multi-culturelle, et à l'implication solidaire dans la société. 

Et vous, êtes-vous un Créatif culturel ? Si oui votre évolution vous mène vers une vie plus authentique, une lucidité face aux médias et aux institutions, une distance avec la société de consommation du paraître et de l'avoir, une reconquête de votre autonomie, et une propension à l'action au sein de la société civile plutôt qu'un recours aux idéologies. » (Les créatifs culturels vont-ils faire basculer l'élection de 2012 ?)

Paru en 2007, Les Créatifs culturels en France se situe dans la continuité des travaux d’enquêtes et d’analyse menés par Ray et Anderson aux États-Unis. Cet ouvrage est le résultat d’une vaste enquête menée en France par l’Association pour la Biodiversité Culturelle, laquelle a constitué durant quatre ans un groupe de recherche sous la direction scientifique de Jean Pierre Worms, sociologue au CNRS. Dans les extraits ci-dessous, tirées de sa préface, celui-ci propose des éléments d'analyse qui, dans le cadre de notre réflexion actuelle, permettent de mieux comprendre la dynamique de la résilience culturelle.

Les Créatifs Culturels en France. 
Préface de Jean-Pierre Worms


L’étude sur les créatifs culturels français s’inscrit dans le cadre de l’enquête sur les créatifs culturels en Europe lancée par le club de Budapest en 2003, à la suite de l’étude américaine de Paul H. Ray et Sherry Anderson publiée à New-York en 2000, après plusieurs années d’investigations de terrain et d’enquêtes d’opinion. Cet enchaînement est, en soi, un fait majeur. Non seulement, parties des USA, les recherches sur les créatifs culturels se diffusent exceptionnellement rapidement en Europe, au Japon et bientôt, sans doute, sur les autres continents, mais les termes mêmes de « créatifs culturels » sont désormais utilisés bien au-delà des cercles restreints de la sociologie, malgré l’étrangeté de cet accouplement terminologique et la nouveauté du concept qu’il véhicule.

Cette rapidité de diffusion de la terminologie, du concept et des recherches correspondantes est la marque d’un véritable renversement de perspective quant à la place accordée aux faits culturels dans la production, dans le développement et dans le changement des sociétés. Pendant plus d’un siècle, en effet, la science économique avait conquis une position prééminente dans nos systèmes de représentation de la société et du monde. La pensée hégémonique en Occident ne s’intéressait qu’à un seul moteur de production et de développement de la société : l’association de la technologie et de l’économie.

Au politique était assignée la mission de régulation et d’orientation. Quant à la culture (au sens anthropologique du terme, à savoir : les représentations de soi et du monde et les valeurs qu’elles portent, les normes de comportement qui en découlent et les attitudes, conduites et modes de vie qui les incarnent), on se la représentait comme un simple sous-produit du système technico-économique

Au cœur du changement

Ce déterminisme technico-économique des comportements et modes de vie, des représentations et des valeurs, est aujourd’hui de plus en plus fréquemment mis en question, non seulement par ceux qui en dénoncent les effets mais également par ceux qui y projetaient au contraire leur espoir d’un progrès de l’humanité. Les uns et les autres constatent en effet l’impasse à laquelle conduirait la poursuite du développement économique mondial sur la lancée actuelle et les risques dramatiques que cela ferait courir à l’humanité, en termes de rupture irréversible des équilibres sociaux et environnementaux de la planète.

Simultanément, ils prennent conscience de l’impuissance avérée du politique non seulement pour réguler ces évolutions futures mais plus encore pour les réorienter. S’impose alors à tous la nécessité de dépasser ces raisonnements déterministes univoques et de rechercher d’autres moteurs de production et de développement des sociétés susceptibles d’être des leviers d’un changement social volontaire, aptes à redonner à l’humanité une nouvelle marge de liberté et à ouvrir l’éventail de ses choix dans la construction de son avenir.

On retrouve alors ce qui fut la découverte majeure de l’anthropologie, régulièrement célébrée mais superbement ignorée, à savoir que la « culture » n’est pas qu’un sous-produit de la « superstructure » technico-économique et de ses prolongements sociaux et politiques, mais qu’elle est simultanément et d’abord l’élément structurant fondamental de toute société, la base même de ce qui fait société, la condition d’existence d’une société en tant que telle. Dès lors, ne pourrait-on utiliser cette double face des faits culturels, à la fois déterminés et déterminants, pour les mettre au cœur d’une stratégie de changement ?

Construire son identité

Notamment, ne pourrait-on retourner contre la fatalité des catastrophes annoncées cette caractéristique de la culture contemporaine, cet « individualisme consumériste » produit du système technico-économique dominant, pour en faire un levier de changement porteur d’avenir pour l’humanité car assis sur une autre logique de développement, l’outil d’une création sociale nouvelle ? Cet espoir de création d’une société nouvelle par la culture est sans doute la raison première de l’intérêt suscité dans des cercles de plus en plus larges par les recherches sur les « créatifs culturels ». La première contribution d’importance de ces recherches est simplement de rappeler que la création culturelle est, en elle-même, créatrice de société.

La seconde contribution essentielle de ces recherches réside dans ce qu’elles nous disent des évolutions culturelles générales de nos sociétés... A cet égard, il est particulièrement intéressant de rapporter ces tendances lourdes relevées dans l’étude des Créatifs culturels français à la position hégémonique acquise par « l’individualisme consumériste » dans la construction du système de valeurs de la société française contemporaine, tendance que j’avais signalée précédemment et qui ressort également clairement de l’enquête européenne sur les valeurs.

Il y a deux faces à la montée de cet « individualisme consumériste ». D’un côté, on trouve certes ce qui est fréquemment dénoncé comme un repli égoïste de chacun sur la recherche de satisfactions personnelles immédiates au détriment de tout sentiment ou comportement de solidarité avec autrui et de tout intérêt pour le reste du monde et pour l’avenir de la planète, la « me now society ». Mais l’autre face existe également, l’expression de la volonté de chaque individu de reconquête de son autonomie dans la construction de son identité afin de mieux maîtriser son rapport aux autres et au monde et ses choix de vie et de consommation.

De nouvelles orientations


C’est ce second versant qui est à la source des évolutions socio-culturelles auxquelles participent les créatifs culturels. On peut aisément en retrouver la marque dans les manifestations suivantes de ces nouvelles orientations culturelles :

- la valorisation croissante du « développement personnel » et l’intérêt pour toutes les démarches et tous les outils d’aide à l’autoproduction de soi,

- un recentrage de ses priorités sur l’être plutôt que sur le paraître ou l’avoir

- un recul, voire une méfiance et un rejet à l’égard de toute structure ou institution assignant de l’extérieur à l’individu son mode de pensée, de vie et de comportement social, et notamment les églises et les partis politiques

- plus particulièrement, la reconquête de son autonomie dans la gestion de sa santé, dans l’éducation de ses enfants et, plus généralement dans ses modes de vie et de consommation, notamment alimentaire

- la recherche d’un rapport aux autres et d’une sociabilité fondés sur la reconnaissance mutuelle et la valorisation de la diversité des identités ; notamment, valorisation de la diversité hommes / femmes et de la place des femmes dans la société, mais également valorisation de la diversité des cultures et de l’apport des autres cultures dans la construction d’une société multiculturelle

- la valorisation des solidarités de proximité, mais également à l’échelle de la planète, la lutte contre les inégalités et pour un meilleur partage des richesses

- le souci d’un vivre ensemble plus harmonieux, de la paix, et de l’avenir de la « maison commune », l’engagement écologique et pour le développement durable

L'individuation des engagements

Ces tendances lourdes des évolutions culturelles contemporaines repérées dans les études internationales sur les valeurs et confirmées par les enquêtes sur les créatifs culturels, permettent de mieux positionner ces derniers dans l’ensemble social…. Est-ce pour autant que les créatifs culturels tirent le reste du peloton ? Comment imaginer leur rôle comme agents de changement ? Comment faire d’une agglomération statistique un ensemble humain agissant collectivement ?

En vérité, même si, ici ou là, de petites communautés se forment sur la base de telle ou telle conviction ou pratique sociale ou militante partagée, les créatifs culturels demeurent une collectivité virtuelle très éclatée dans ses manifestations concrètes. Certaines passerelles existent entre les différents champs où interviennent les agents d’innovation dans les styles de vie et pratiques culturelles, sociales et civiques (la santé, l’habitat, l’alimentation, l’éducation des enfants, la biodiversité, la solidarité, etc.), mais elles sont rares et ténues.

Faut-il chercher à les renforcer et à en bâtir de nouvelles ? Sans doute mais faut-il aller plus loin et tenter de regrouper toutes ces dynamiques dans une seule organisation, promouvoir un « mouvement » des créatifs culturels et lui assigner une mission de pilotage du changement social ? Ce serait, selon moi, à la fois irréaliste, car contraire au pilier central des transformations culturelles en cours, à savoir l’individuation des engagements, mais également dangereux car débouchant quasi inévitablement sur des logiques de renfermement sectaire, d’affrontements idéologiques pour la définition de la doctrine commune et de luttes de pouvoir pour le contrôle de l’organisation.

Des agents du changement social


A vrai dire, l’intérêt de ces recherches sur les créatifs culturels, beaucoup plus modestement mais beaucoup plus utilement, est double :

- permettre à tous ceux qui, isolément, prennent leur part à ces transformations en profondeur de ce qui fera la société de demain, de savoir, en fait, qu’ils ne sont pas seuls, de se sentir confortés dans leur capacité d’être, à leur échelle, agents de changement social, selon cette logique si spécifique à ce mouvement articulant transformation personnelle et transformation sociale ;

- donner plus de visibilité à ces valeurs et pratiques sociales innovantes, permettre aux uns et aux autres qui y participent de se reconnaître, de se rencontrer et de nouer des alliances au gré de leurs désirs et de leurs besoins, de constituer des réseaux entrecroisés ouverts et fluides, bref d’innover aussi dans le champ des pratiques organisationnelles et de l’action collective pour porter plus haut et plus loin leur énergie transformatrice.

Ressources 

Les Créatifs Culturels en France. Préface de Jean-Pierre Worms dans son intégralité. Clés

Les Créatifs Culturels : émergence d'une nouvelle culture. Patrice Van Erseel. Clés

Site Créatif Culturel. Trois vidéos pour comprendre qui sont les Créatifs Culturels : Patrick Viveret, Michel Saloff-Coste, Patrice Van Erseel

Créatifs Culturels Wikipédia

Les militants nouveaux sont arrivés Ils sont des millions à vouloir changer le monde. Sylvain Marcelli. Site Méditation France. 

Editions Yves Michel Ouvrages consacrés aux créatifs culturels

Etes-vous un créatif culturel ? Génération Tao n°66 Automne 2012

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