mardi 27 janvier 2015

Quand Charlie médite...


Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. Antonio Gramsci

Les attentats terroristes contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes ont profondément ébranlés la conscience collective, en France et bien au-delà. Dans un tel contexte de stress où les Français ont augmenté leurs achats d’anxiolytiques et de somnifères de 18 %, on peut s’enfermer dans une attitude de repli effrayé ou, au contraire, utiliser cette déstabilisation pour avancer et évoluer. 

Dans ce dernier cas, il nous faut regarder l’évènement en face comme un miroir dans lequel l'époque se révèle à elle-même. Le visage monstrueux qui s’y reflète est le nôtre, qu’on le veuille ou non. Il remet en question un modèle totalement inadapté à la marche du temps. Faire l’épreuve de l’évènement c’est être à l’écoute de ses ressentis et de ses intuitions, ancré dans la présence d’esprit, en dépassant toutes les réponses automatiques apportées par l'intellect pour occulter notre expérience vécue… et notre douleur. 

Philosophe, écrivain et enseignant de méditation, Fabrice Midal a écrit un texte intitulé « Je suis Charlie et la méditation » que nous vous proposons ci-dessous où il explique comment la pratique de la méditation nous permet de faire l’épreuve de l’évènement : « Au premier chef, la méditation nous permet de nous arrêter. De prendre le temps de simplement nous ouvrir à ce que nous, nous ressentons… Nous arrêtons alors de nourrir une sorte de panique qui vient geler et étouffer l’expérience réelle… Malgré la peur, malgré la douleur, nous devons rester dignes. Cela n’est possible qu’en étant honnêtement en rapport à ce que chacun de nous ressent… nous avons besoin d’apprendre à avoir un rapport juste à la douleur. Tel est précisément le sens réel de la méditation. Et par là, elle apaise profondément.»

Terrorisme intellectuel

Sur les cinq derniers billets du Journal Intégral, quatre étaient consacrés à la méditation, soit comme phénomène socio-culturel, soit comme pratique spirituelle. Car l’engouement constaté pour la méditation signale à la fois une évolution des mentalités et une ré-invention des formes spirituelles à travers lesquelles l’Occident actualise sa relation au sacré dans nos sociétés de l’information. 

Dans un de ces récents billets intitulé Abécédaire de la méditation, j'écrivais : "La méditation nous délivre du terrorisme intellectuel qui prend l'intuition en otage pour maintenir l'emprise de l'abstraction." En niant l'expérience fondatrice du sacré, en imposant la désolation d'un monde désenchanté, soumis au règne de la quantité, ce terrorisme intellectuel est à l'origine d'une profond vide spirituel dans lequel s'engouffrent les monstres totalitaires du fanatisme et... du terrorisme criminel. Régis Debray exprime cette physique socio-culturelle en une formule synthétique : "Le désert des valeurs fait sortir les couteaux". Quand l'expérience libératrice du sacré est refoulée, les passions identitaires s'emparent de celui-ci et le transforment en violence sacrificielle dans un projet totalitaire.

Une insurrection spirituelle est plus que jamais nécessaire pour nous libérer de ce terrorisme intellectuel qui, en désarmant les âmes et les esprits, en démobilisant nos forces vitales et créatrices, génère nihilisme et désespoir. C'est ainsi qu'on livre les esprits - notamment les plus faibles et les plus jeunes - aux fondamentalismes marchands et religieux qui se nourrissent l'un, l'autre. "Méconnaître la soif spirituelle de notre jeunesse écrit Frédérique Gautier, continuera de faire le lit de quêtes radicales dévoyées". S'insurger aujourd'hui contre le règne du nihilisme, ce n'est pas se réfugier dans les dogmes du passé et les abstractions du présent, c'est inventer et affirmer les formes nouvelles de spiritualités "post-religieuses" correspondant à nos sociétés de l'information.

En ces jours d’épreuve, la pratique de la méditation permet de résister à la tyrannie de l’urgence à laquelle voudrait nous soumettre le terrorisme. Un état d’urgence qui conduit à des interprétations partielles et superficielles, à des formes de dissociation en soi, avec les autres ou entre les communautés mais aussi à l’instrumentalisation de l’émotion collective à des fins politiques, idéologiques ou médiatiques. Méditer c'est aussi prendre le temps de se recueillir pour accueillir les enseignements que l’esprit du temps nous transmet à travers l’évènement. 

L’Ère du Vide


« Nous vivons une terrible et profonde mutation paradigmatique. Plus aucun des paradigmes anciens ne tient la route. Il y a un vide abyssal dans la conscience collective. Et, puisque la nature humaine a horreur du vide, on comble cet inadmissible trou béant avec ce qui se présente à la condition que cela puisse paraître "exaltant" pour un esprit simple et niais. Et ce qui se présente, c'est le djihadisme, savamment financé, avec l'argent du pétrole, par l'Arabie saoudite, foyer mondial du wahhabisme radical et du salafisme intégriste…

Nos sociétés vivent les conséquences du vide laissé par leur nihilisme (déjà dénoncé par Friedrich Nietzsche en 1886). Il faut, bien sûr, abattre le djihadisme avec force… mais cela ne suffira pas. Car, la maladie n'est pas la faute du microbe ; elle est la faute de l'organisme trop faible. Ce ne sont pas les hyènes qu'il faut chasser ; c'est le cadavre du buffle qu'il faut brûler. Nos sociétés occidentales - et bien d'autres avec elles - vivent une "ère du vide" pour reprendre la belle expression de Gilles Lipovetsky. » (Marc Halévy. Guerre des paradigmes... par le vide)

Dans une Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdenour Bidar rejoint l'analyse de Marc Halévy en exprimant le fait que l'avenir de l'humanité passe par "la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse l'humanité toute entière. La nature spirituelle a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour la remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres." 

Marc Halévy comme Abdenour Bidar fait partie de ces minorités créatives qui participent depuis plusieurs décennies à l'émergence d'un nouveau paradigme associant et intégrant modernité et tradition, science et conscience dans des formes de spiritualité "post-religieuses" : quand Abdenour Bidar se demande Comment sortir de la religion ? Marc Halévy lui répond : par Une révolution noétique. Le nouveau paradigme en train d'émerger s'exprime à travers des formes inédites de pensée et de spiritualité adaptées à notre époque mais incompréhensibles pour les tenants du modèle ancien, mobilisés par la défense de celui-ci, fut-il devenu mortifère. Cet ère du vide dans laquelle nous vivons a bien été décrite par Antonio Gramsci : " Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres."

Artisans du Sacré


Les promoteurs du nouveau paradigme refuse le terrorisme intellectuel qui nie l'expérience ineffable du sacré ou qui le réduise à des idoles comme à des idées, à des dogmes comme à des croyances. C’est la qualité d’une présence qui révèle le sacré en participant pleinement et en toute simplicité au milieu multidimensionnel - à la fois naturel, humain et spirituel - où elle évolue. La pratique de la méditation fait de chacun d'entre nous un artisan du sacré dès lors qu'il reconnecte ses pensées, ses émotions et ses actes à la toile complexe du vivant où tout communique en interdépendance. Dans un texte intitulé Nous sommes tous Charlie, Thomas d’Ansembourg analyse pourquoi ces évènements tragiques nous invitent à développer une expérience spirituelle qui constitue le socle de toutes les traditions :

« … Nous avons, par nos choix précédents, et les systèmes de pensée qui en découlent, crée une société centrifuge qui éjecte ceux qui n’ont pas réussi à se tenir au centre du système et à tourner dans le « bon » sens. Inévitablement, ceux qui n’ont plus rien à gagner dans cette course n’ont aussi plus rien à perdre et le montrent aujourd’hui de façon sanglante. 

Chacun de nous porte une part de responsabilité dans l’état centrifuge de notre société. Chacun de nous a besoin d’apprendre à se rassembler, à re-cueillir les parties de son être divisées, à développer une intériorité pacifiante et nourrissante, à se ralentir pour que la course folle ralentisse et qu’ainsi personne ne se retrouve hors course, hors système, hors de soi et de la loi au point de faire payer sa rage, son dépit et sa frustration aux autres. 

La prophétie (prêtée à Malraux et sous des formulations diverses qui n’altèrent pas sa pertinence de fond) est plus vraie que jamais : « Le XXIeme siècle sera spirituel ou ne sera pas ». En effet, si l’on fait ce qu’on a toujours fait, on obtient ce qu’on a toujours obtenu, selon la formule aussi simple que saisissante de Paul Watzlawick. Nous sommes aujourd’hui rudement invités à faire autrement; or comment faire autrement sans apprendre à penser autrement ? 

Par conséquent nous sommes aujourd’hui rudement invités à changer de système de pensée et de référence ; rudement invités à lâcher l’addiction au matérialisme étouffant ainsi qu’aux mécanismes compensatoires multiples qui résultent de notre mal être existentiel ; rudement invités à dépasser le cloisonnement des religions et des appartenances séparées (graines de division) que celles-ci peuvent générer, et à (re-)développer la conscience de la dimension spirituelle, théiste ou athée, qui semble le socle de base de la plupart de traditions et qui nous rassemble tous et tout ensemble. » 

Je suis Charlie et la Méditation. Fabrice Midal 


De la nécessité de se poser 

Nous sommes tous aujourd’hui submergés par la colère et le chagrin devant ce déferlement de violence et devant cette attaque contre ce qui constitue le socle même de notre existence : la liberté de penser, la liberté d’être, la liberté d’aimer. 

Nous nous sentons tous, en ce sens, je crois, profondément menacés. Combien d’entre nous, n’ont pas pu dormir ni retenir leurs larmes ? Combien d’entre nous ont senti, de manière plus ou moins précise, qu’attaquer Charlie Hebdo, des policiers ou un supermarché casher c’était s’attaquer aussi à notre propre personne ? 

Face à cette situation, nous entendons beaucoup de proclamations d’intention. Elles sont certes nécessaires. Il faut affirmer la liberté d’expression, le sens de la République, le rejet de toute haine de l’autre et ici de l’effroyable antisémitisme. Mais cela ne suffit nullement. 

Nous entendons aussi beaucoup d’experts proposer leur analyse. Certes il faut chercher à penser ce qui s’est passé. Mais le temps de la pensée n’est pas le temps de l’urgence. 

Nous voudrions que tout ait un sens. Nous voudrions comprendre. Mais d’abord il faut accepter que le sens vacille. Il faut accepter de ne pas vouloir aller trop vite. Et c’est le sens très fort de la marche de cette après-midi. 

Dans une telle situation, la méditation est absolument décisive et j’écris cette lettre aussi pour inviter chacun à prendre un moment pour le faire. Au premier chef, la méditation nous permet de nous arrêter. De prendre le temps de simplement nous ouvrir à ce que nous, nous ressentons. 

Parfois, nous avons écouté des informations en boucle, cherchant à calmer notre inquiétude, à discerner un sens. Il faut prendre le temps d’arrêter. De se poser. D’être en silence. Accepter d’être perdu. Accepter de ne pas savoir que dire. Accepter que nos émotions, comme toutes les émotions, ne sont pas tout à fait justes, ne suffisent pas à nous mettre à l’unisson de ce qui se passe. Nous arrêtons alors de nourrir une sorte de panique qui vient geler et étouffer l’expérience réelle. 

Ne pas fuir la douleur 

Je n’ai cessé depuis des années de dénoncer l’idée malheureuse que la méditation serait une façon de se vider l’esprit, d’être « zen ». Est-ce cela que nous voudrions aujourd’hui ? Évidemment non. 

Nous ne voulons pas être heureux, nous avons besoin d’apprendre à avoir un rapport juste à la douleur. Tel est précisément le sens réel de la méditation. Et par là, elle apaise profondément.

Parfois, je dois reconnaître qu’écoutant les informations, je suis gêné par le ton de certains journalistes qui, je trouve, manquent de sobriété, de tenue et de dignité. Malgré la peur, malgré la douleur, nous devons rester dignes. Cela n’est possible qu’en étant honnêtement en rapport à ce que chacun de nous ressent. 

Méditation sur l’amour bienveillant 

Mercredi quand j’ai dû diriger la pratique de la méditation, j’ai été saisi, pendant un moment, d’un profond désarroi. Que faire dans une telle situation ? Il était évident qu’il fallait laisser tomber l’enseignement que j’avais prévu et, tous ensemble, s’engager dans la pratique de la présence attentive mais surtout dans celle de la bienveillance. 

La pratique de la bienveillance se fait en deux grandes étapes. Étant entré en relation à ce que vous vivez, il faut avoir une attitude de bienveillance. Votre douleur, prenez-là dans vos bras, comme si elle était un enfant qu’on vous aurait confié. 

Prenez votre douleur et posez-là dans le berceau de la tendresse la plus aimante. Ne la jugez pas. Apaisez votre douleur avec l’éventail de la douceur. Si vous ne ressentez rien de particulier, car tout est trop flou, trop confus pour que vous sachiez réellement ce que vous ressentez, éprouvez de la bienveillance pour cela. 

Éprouvez de la bienveillance si vous êtes débordé, abasourdi, désarçonné, plein de haine ou de colère. Accueillez avec bienveillance votre découragement, votre désespoir, votre inquiétude ou votre angoisse. 

Dans un deuxième temps, après avoir pris soin de votre propre douleur, ouvrez votre cœur. Ouvrez votre cœur envers tous ceux qui en ce moment souffrent comme vous, vivent la même détresse que vous. Prenez toute cette douleur dans vos bras. Apaisez-là. 

Quand des événements aussi terribles surviennent, il est normal de sentir une forme d’impuissance, d’avoir l’impression de perdre quelque chose de notre vaillance, de notre courage. Pratiquer la méditation est une manière très réelle de nous mettre à l’unisson de la peine du monde, de témoigner notre solidarité envers ceux qui souffrent, de sentir que nous sommes tous unis dans une même douleur. Qu’en réalité, nous ne sommes pas démunis. Notre cœur qui souffre en témoigne. Il est ouvert. 

Pratiquer la bienveillance en un moment de grand chaos est une manière très réelle et très belle de garder un rapport vivant à la dignité la plus pure de l’être humain. Car notre dignité, ne consiste pas à savoir que faire, à être parfait, mais simplement à avoir l’aspiration que tous les êtres soient libres de la souffrance, que chacun puisse trouver la paix profonde du cœur. 

Ressources 




Nous sommes tous Charlie. Thomas d’Assembourg

L'intériorié citoyenne : une Vidéo de Thomas d'Assembourg


Am I Charlie Hebdo ? An Integralist Considers the Events in Paris. Sur le site Integral Life, les anglophones peuvent écouter et lire l’émission dans laquelle Jeff Salzman décrypte les attentats terroristes à Paris à partir d’une perspective intégrale. Il a pour invité Amir Ahmed Nasr, activiste qui a du s’exiler au Canada pour fuir la vindicte des islamistes. Nous reviendrons sur certains éléments de cette réflexion dans un prochain billet.

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