vendredi 13 février 2015

Le Paradigme Perdu


Nul ne peut atteindre l'aube sans passer par le chemin de la nuit. Khalil Gibran 


Voilà cinq semaines qu’ont eu lieu les attentats islamistes à Charlie-Hebdo, Montrouge et Vincennes. Durant tout ce temps, nous sommes passés par les diverses étapes du deuil, ce véritable parcours initiatique qui permet d’envisager les conditions d’une renaissance en intégrant peu à peu l’évènement comme un signe des temps, révélateur de l’évolution du monde. La première étape fut celui d’un exil dans le no mans land de la sidération. Vint ensuite le temps d’une émotion collective qui se manifesta de manière spectaculaire dans la marée fusionnelle des grands défilés. 

Michel Maffesoli, un des meilleurs analystes des évolutions sociales, voit dans le climat émotionnel de ces manifestations « la préscience d’une mutation de fond, d’une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble… Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse… Dès lors, plutôt que d’entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d’intégrer, de ritualiser, en bref « d’homéopathiser » ce nouvel esprit du temps à fondement religieux.»  

Il nous faut donc faire le deuil du paradigme perdu, celui de la modernité abstraite issue des Lumières et de l'idéologie libérale/libertaire qui en est à la fois la conséquence et la caricature. Un nouveau cycle évolutif nous attend qui « redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le "sacral".» 

La caste politico-médiatique, quant à elle, reste aveuglée par un modèle dominant qui ressemble de plus en plus à la lumière d’une étoile ayant depuis longtemps disparu. Elle n’hésita à instrumentaliser cette émotion collective pour redorer son blason décoloré à grand coup de paradoxes et d’oxymores : dérision officielle, religion libertaire, profanation sacrée, liberté d’expression pour tous ceux pensent la même chose. Nous étions dès lors condamnés à une double peine : au deuil collectif vint s’ajouter la colère de voir celui-ci détourné par les gardiens d’un monde en train de s'écrouler. 

Pour garder son équilibre dans toute cette confusion, il faut dépasser la réaction émotionnelle propre au cerveau limbique, facilement influençable et manipulable, et réfléchir en faisant appel au néocortex. Après le temps consensuel de l’émotion puis celui de l’opinion fabriquée vient donc le temps dissensuel d’une réflexion personnelle qui évite, sous le coup de la stupeur et l'intensité de l’émotion, de remettre sa conscience dans les mains de la doxa officielle. Une telle réflexion est indispensable pour faire le deuil du paradigme perdu et cheminer vers le nouvel esprit du temps. 

Au début était la sidération… 

Lorsqu’un de mes amis, attablé pour le déjeuner, annonça en regardant son portable : « Charlie-Hebdo… dix morts », j’ai pensé qu’il évoquait simplement l’arrêt du journal, suite à ses difficultés financières, en reprenant le titre célèbre qui avait fait interdire Hara-Kiri Hebdo : « Bal à Colombey. Un mort ». Il me fallut l’interroger à plusieurs reprises pour qu’il me confirme que ces morts n’étaient pas symboliques mais les conséquences d’un attentat. 

Cette annonce provoqua un effet de sidération (du latin siderari : « subir l’influence néfaste des astres»). En vous percutant, le choc de l’effroyable vous exile hors de la réalité, aveuglé tout d’abord par un flash biologique puis éparpillé par petits bouts - façon puzzle - comme autant de point d’interrogations. Bienvenue au royaume de l’incompréhension, là où le silence est roi et où les mots désertent la parole, transformant ce silence en effroi. Pourquoi eux ? Pourquoi Wolinsky et Cabu, ces maîtres en irrévérence ? Pourquoi tous ces corps ensanglantés autour de la table et ce bouquet de rires renversé d’un coup par une rafale ? Pourquoi ces fils perdus de la République, déguisés en Ninjas d’un film de série B, cherchant dans l’horreur une reconnaissance qu’ils n’ont trouvés nulle part ailleurs ? Addicts à la violence, ils tiennent leurs kalachnikovs comme des drogués en manque tiennent leurs seringues pour un dernier shoot, celui de l’overdose. 

Leur façon de dire – vous ne voulez pas de moi, vous ne voulez pas me voir, vous pensez que je vais vivre ma vie accroupi dans un ghetto en supportant votre hostilité sans venir gêner votre semaine de shopping soldes ou votre partie de golf – je vais faire irruption dans vos putains de réalités que je hais parce que non seulement elles m’excluent mais en plus elles me mettent en taule et condamnent tous les miens au déshonneur d’une précarité de plomb. Virginie Despentes. Les Inrocks

Dans le désert de la sidération, seule la désolation a droit de cité. Et seule l’intensité des émotions est capable de briser ce mur de silence entourant les banlieues de l’âme où la panique nous a exilés. La peine émerge alors d’un mélange de peur et de haine dans une émotion qui nous submerge. 

Car la véritable puissance destructrice du terrorisme réside, en fin de compte, dans le fait qu’il confronte l’être humain au mal qui se tapit en lui-même, à ce qu’il y a de plus bas, de bestial et de chaotique en soi. Cela vaut autant pour l’individu que pour la société. David Grossman

Rite piaculaires 


Bilan des attentats : dix-sept morts et soixante-six millions de blessés. En quelques heures le vernis de civilisation se craquelle, laissant entrevoir cet animal en nous qui cherche la puissance de la meute et du clan pour le protéger. Régression vers la force pré-individuelle d’une foule en fusion qui transforme les individus atomisés en membre d’une même communauté partageant sa peine et son effroi. Pour Michel Maffesoli, ces manifestations participent de ces rites piaculaires analysés par Durkheim. 

Durkheim, au travers d’une expression quelque peu absconse : rites piaculaires, rappelait la nécessité, pour chaque société de pleurer ensemble. Et ce pour conforter le corps social. Les émotions partagées servant, régulièrement, à cimenter le sentiment d’appartenance. Les pré-textes sont variables, compétitions sportives, catastrophes naturelles évènements sanglants (Mundial de football, tsunami, mort accidentelle d’une princesse anglaise…). Le résultat est, lui, invariable : rappeler à l’animal politique qu’il est de son essence d’être avec. Même si ce social, on y reviendra, est, parfois, en profonde mutation. Voilà bien ce qu’il faut avoir à l’esprit pour apprécier, avec lucidité, les immenses, et spontanées réactions populaires aux folies meurtrières ayant ensanglanté la France ces derniers jours… 

Rites piaculaires, cause et effet des communions fondatrices, mais aussi travail de deuil rappelant, en ces temps de détresse dans lesquels dominent « crainte et tremblement », que la décadence d’une civilisation est toujours l’indice d’une Renaissance. Rien n’est fini, tout se métamorphose. Ce travail de deuil, bien entendu inconscient qui, en enterrant quelques figures caduques d’un monde obsolète, souligne, comme le rappelait avec justesse Rousseau, que « le fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance » (Confessions, Partie II, livre 11). 

Il peut y avoir une légitime déploration de quelque figures germanopratines. On peut également assister à une tentative de récupération politicienne. Ce qui est dans l’ordre des choses. Mais l’essentiel dans les affoulements émotionnels, c’est la préscience d’une mutation de fond, d’une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble… 

Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse. Certes, on peut continuer, « en sautant comme des cabris », pour reprendre une formule célèbre, en beuglant : laïcité, laïcité, laïcité ! Injonction n’étant l’expression que d’un pur et simple « laïcisme », c’est-à-dire le contraire de la laïcité. Une antiphrase en quelque sorte. En effet, souvenons-nous qu’au Moyen Age, les frères « lais » (frères convers dans les monastères) n’étaient, justement, pas des prêtres. Or, c’est bien l’esprit prêtre, celui du dogmatisme qui prévaut dans l’intolérance « laïciste » de la bienpensance ! 

Dès lors, plutôt que d’entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d’intégrer, de ritualiser, en bref « d’homéopathiser » ce nouvel esprit du temps à fondement religieux. Un autre cycle s’amorce qui au -delà de « l’esprit prêtre », propre « aux fanatismes athées » redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le ‘sacral’. Rites Piaculaires.

Être ou ne pas être Charlie ?


Le 11 Janvier, le drapeau de la liberté d’expression flotte sur la grande marée de l’unanimisme où tous les égos se dissolvent, le temps d’une marche, dans la chaleur d’une fraternité retrouvée. Sur ce drapeau était écrit : Je suis Charlie. 

« Je suis Charlie ». Que peut bien vouloir dire une phrase pareille, même si elle est en apparence d’une parfaite simplicité ? On appelle métonymie la figure de rhétorique qui consiste à donner une chose pour une autre, avec laquelle elle est dans un certain rapport : l’effet pour la cause, le contenu pour le contenant, ou la partie pour le tout. Dans « Je suis Charlie », le problème du mot « Charlie » vient du fait qu’il renvoie à une multitude de choses différentes, mais liées entre elles sous un rapport de métonymie. Or ces choses différentes appellent de notre part des devoirs différents, là où, précisément, leurs rapports de métonymie tendent à les confondre et à tout plonger dans l’indistinction. Frédérique Lordon. Charlie à tout prix ?

Une fois retirée la grande marée fusionnelle, beaucoup se retrouvent seuls, en proie au doute existentiel face à l’injonction à être à Charlie… ou à n’être rien. Entre les deux, l’espace de l’introspection qui sépare et lie à la fois l’émotion collective et la réflexion individuelle. Comme un torrent impétueux, l’émotion nous pousse à être Charlie, là où l’introspection nous incite, en canalisant cette émotion, à nous en différencier. Être Charlie c’est faire l’expérience de cette réalité augmentée qu’est la communauté. C’est, à travers le trajet de la République à la Nation, remonter le fleuve de l’identité républicaine jusqu’à la source charnelle de la communauté nationale.

"Quelque chose meurt en nous quand un ami s'en va." Non. Quand des amis comme ceux-là s'en vont, morts au champ d'honneur, quelque chose de profond se réveille en nous tous. Challenge and response, défi et renouveau. Cela vaut pour les civilisations, comme pour les pays et les individus. Régis Debray

La foule de questions qui se pressent alors dans nos têtes devient peu à peu aussi dense que celle de la multitude défilant dans les rues avec crayons et pancartes à bout de bras. Si l’État organise et encadre cette manifestation en invitant nombre de figures plus ou moins crapuleuses à faire semblant d’y participer, c’est que le pouvoir compte bien instrumentaliser cette émotion collective.

En regardant les grands rassemblements populaires de ces derniers jours, je songeais à ce passage de la République où Platon compare la foule à un gros animal décérébré mû par ses émotions et qu'un habile dompteur, qui en connaîtrait et prévoirait les réactions, saurait conduire là où il le désirerait. Frédéric Shiffter


Ne pas être Charlie c’est refuser la confusion entretenue entre l’intensité de cette émotion collective et la construction d’un objet médiatique et politique qui la détourne de son cours naturel. Objecteur de conscience, je refuse d’être un petit soldat enrôlé au service d’une idéologie, le laïcisme - cette version dévoyée de la laïcité - qui, d’un même élan réduit la spiritualité à la religion, la religion à l’obscurantisme, l’obscurantisme au fanatisme et le fanatisme à la criminalité. 

« Défendre la liberté d’expression, écrit Frédérique Lordon, n’implique pas d’endosser les expressions de ceux dont on défend la liberté… On peut sans la moindre contradiction avoir été accablé par la tragédie humaine et n’avoir pas varié quant à l’avis que ce journal nous inspirait – pour ma part il était un objet de violent désaccord politique. Si, comme il était assez logique de l’entendre, « Je suis Charlie » était une injonction à s’assimiler au journal Charlie, cette injonction-là m’était impossible. Je ne suis pas Charlie, et je ne pouvais pas l’être, à aucun moment.» 

Bête et méchant

Dessin de Plantu suite à l'éviction de Siné
Parce qu’un esprit joyeusement transgressif y donnait de grands coups de pieds au cul d’un vieux monde perclus d’autoritarisme et de moralisme, j’ai été, au temps de ma jeunesse, un lecteur à la fois amusé et intéressé d’Hara-Kiri Hebdo puis de la première version de Charlie-Hebdo. « Charlie Hebdo, par ses figures historiques dont plusieurs ont été assassinées le 7 janvier, incarnait une unité de génération, engagée durant les années 60 et 70 dans la remise en cause de tous les conservatismes, de tous les carcans - politiques, religieux, sexuels - lesquels corsetaient la société française.» Julie Pagis

On connait l’histoire : le titre fut repris après dix ans d’arrêt et la transgression jouissive des origines s’est peu à peu muée, au cours d’une lente dérive, en une défense et illustration d’une idéologie libertaire si associée au libéralisme dominant qu’elle en vint souvent à défendre les mêmes intérêts à travers une vision atlantiste inspirée par le "choc des civilisations". Pour mieux comprendre cette dérive, il faut se référer aux témoignages d’anciens de la rédaction comme Siné, Philippe Corcuff, Olivier Cyran, Mona Chollet, Delfeil de Ton, comme aux nombreux observateurs qui l’ont analysé (voir Ressources ci-dessous). 

Quand Charlie Hebdo 2 devint la caricature de ce qu’il fut autrefois, il incarna parfois de manière littérale une pensée « bête et méchante » que son ancêtre Hara-Kiri exprimait de manière satirique et humoristique. En soutenant par exemple l’invasion américaine en Irak à l'origine d'une réaction islamiste dans la région avec toutes ses répercussions terroristes en Occident. 

Dans les années 70, les jeunes révoltés de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo s’en prenaient aux pouvoirs en place et à leurs conservatismes, faisant rire des dominés et des jeunes de différents horizons (marginaux, soixante-huitards reconvertis dans les luttes féministes, écologistes, etc.). Dans les années 2000, les mêmes se situent au pôle culturel des classes moyennes et supérieures (parisiennes), et leur humour offense une partie des classes populaires urbaines, en particulier, quand il tourne en dérision l’islam qui représente, pour certains, la seule appartenance positive à laquelle se raccrocher… On est passé du rire jouissif, minoritaire, émancipateur, car participant d’une remise en cause de l’ordre établi, à un rire qui n’est plus transgressif, un rire aveugle à ce que les diverses affirmations identitaires musulmanes "peuvent porter comme colère et protestation contre l’abandon des cités et de leurs habitants." Julie Pagis. Quand nos enfants tuent nos pères.

Le créneau ultra-vendeur de l'islamophobie sur lequel surfe déjà sans vergogne l'écrasante majorité des médias, permet de copiner avec les puissants et de flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin : bref, c'est idéal. Sauf que, en s'y précipitant comme sur une aubaine, le journal achève sa lente dérive vers un marécage idéologique dont la fétidité chatouille de plus en plus de narines. Mona Chollet. L'obscurantisme beauf

Du col Mao au Rotary

Libéral et/ou Libertaire.

L’espace dévolu à un tel billet ne permet pas, hélas, de nuancer beaucoup notre propos et généraliser c’est toujours simplifier. L’équipe de Charlie Hebdo 2 était traversée par de multiples courants contradictoires et nombre de personnalités attachantes, tel le regretté Bernard Maris, s’y exprimait toujours avec talent. De même, le combat contre l'obscurantisme et le fanatisme religieux s'avère nécessaire dès lors qu’il ne tombe pas dans la facilité d’un fanatisme athée tout aussi intolérant qui lui renvoie une image à la fois inversée et complémentaire dans la mesure où ils se nourrissent l'un, l'autre en se tenant par la barbichette. 

Dans le processus de béatification - et de récupération - en cours, les esprits libres doivent endosser le rôle ingrat d’avocat du diable en décryptant la trajectoire d’une génération évoquée par Guy Hocquengem dans son fameux pamphlet qui vient d’être réédité : Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. Le «col Mao» symbolise l’esprit insurrectionnel de Mai 68 quand le Rotary devient le symbole du conformisme et du pouvoir des notables. Une trajectoire résumée par Wolinsky dans une formule à la fois lucide et assassine : " On a fait Mai 68 pour ne pas devenir ce que l'on est devenu." 

Engraissée par les euros et les repas mondains, notabilisée par les soirées chez Ardisson et les cocktails avec BHL, glorifiée avec le procès des caricatures et la montée des marches à Cannes, Charlie Hebdo décide, à la quasi-unanimité, de renvoyer Siné pour propos prétendument antisémite. On ne rigole plus à Charlie Hebdo. Avec son impertinence, l'équipe restante a aussi gommé ses éclats de rire d'autrefois et les nôtres par la même occasion. Mathias Rémond. Une histoire de Charlie Hebdo

Si cette trajectoire collective est emblématique, c'est qu’elle décrit la façon dont la sensibilité libertaire propre à Mai 68 s’est progressivement identifiée et assimilée à une pensée néo-libérale devenue dominante. Mais, bien au-delà de ce cas particulier, le spectacle de ce reniement renvoie à une constante anthropologique que l’on pourrait résumer en une formule lapidaire : à chaque génération, le pouvoir transforme la force créatrice des jeunes contestataires en forme de réaction défendue par les vieux conservateurs qu'ils sont devenus, et ce au nom des idéaux de leur jeunesse. C'est au nom de la résistance que les vieux gaullistes défendirent leurs magouilles immobilières comme c'est au nom de 68 que les anciens contestataires se retrouvèrent aux manettes de la société du spectacle.

Libéral et Libertaire

On se souvient du cri lancé par Jouhandeau aux révolutionnaires de 1968 : « Vous finirez tous notaires ! ». Une fois destituées les figures paternelles et hiérarchiques de l’autorité - la Religion, l’Armée, l’École, l’État, la Morale - les anciens contestataires sont devenus les nouveaux notables d’une idéologie officielle associant le libéralisme économique à une culture libertaire faite de matérialisme et d’hédonisme, de relativisme, de laïcisme et d’individualisme. 

Qu’on le veuille ou non, Charlie-Hebdo était aussi devenu un des organes de l’idéologie dominante et incarnait la ligne « il est interdit d’interdire » fondement du libéralisme certes économique mais aussi culturel. Vincent Cheynet. La Décroissance

Christopher Lash, Michel Clouscard, Jean-Claude Michéa et leurs épigones - si nombreux à notre époque - ont analysé avec brio et sans concessions le lien organique entre idéologies libertaire et libérale : en détruisant les appartenances traditionnelles, les repères symboliques et le lien social, l’idéologie libertaire de l’individu-roi représente la face culturelle et subjective d’un libéralisme fondé sur la compétition généralisée et résumé ainsi par Margaret Thatcher : « Il y a l'entreprise, il y a l'individu, il n'y a rien qu'on puisse appeler ''la société''.» 

A partir de la crise économique de 2008, chacun a pu mesurer concrètement les dégâts sur le plan économique et humain, social et culturel, de ce que Joseph Stiglitz nomme le fondamentalisme marchand, fondé sur le lien organique entre culture libertaire et économie libérale. Cette crise a remis en question, notamment chez les jeunes générations, les principaux marqueurs de l’idéologie libertaire : l’individualisme, et l’illimitation, le relativisme et le matérialisme véhiculés par des bobos soixante-huitards qui, derrière le masque de la tolérance, apparaissent de plus en plus comme des figures cool d'une domination hard. Il ne faut pas s’étonner si, dans ce climat de crise, où la presse elle-même n'est pas épargnée, Charlie Hebdo, perdant nombre de ses lecteurs sans en acquérir de nouveau, était ces derniers mois proche de la faillite. 

Le Charlisme 


De même qu’il ne faut pas confondre la première et la seconde version de Charlie-Hebdo, il ne faut pas confondre Charlie-Hebdo avec la récupération idéologique qui en a été faite suite à l’attentat du 7 Janvier. Une caste médiatico-politique disqualifiée tente de se refaire une virginité sur le dos des morts en instaurant le Charlisme, cette caricature de religion qui transfigure en icônes sacrées les militants athées de la lutte anti-religieuse. Cette récupération correspond à une seconde mort contre laquelle s'insurge le dessinateur Luz : " On fait porter sur nos dessins une charge symbolique qui n'existe pas et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça... Ce sont des gens qui ont été assassinés pas la liberté d'expression. Des gens qui faisaient des petits dessins dans leur coins"

Voilà Charlie-Hebdo, journal dont un des fonds de commerce a toujours été justement la profanation du sacré, devenir lui-même objet de sacralité. Interdit de blasphémer contre Charlie sous peine d’être conduit par les pères la morale sur le bûcher politico-médiatique. Il aura fallu alors l’intervention d’un fondateur historique de Charlie et de Hara-Kiri, pour poser une question sacrilège : « Quel besoin Charb a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ? » Vincent Cheynet. La Décroissance

Par leur mort glaçante et l'hyperbole inhérente à la société de l'information permanente, des dessinateurs, des caricaturistes qui n'avaient ni Dieu ni maître sont devenus des penseurs, des guides, des héros, des saints laïques. Le glas des églises a sonné pour eux, les foules ont psalmodié leurs noms, des processions ont envahi les rues des villes de France, le Parlement s'est levé d'un seul homme et a entonné, en leur mémoire, une Marseillaise qu'ils avaient l'habitude de conspuer… Si le marginal devient la norme, il n'y a plus de marge. Si Charlie devient une statue de bronze qui restera-t-il pour déboulonner toutes les autres? Comment bouffer du curé si on regarde vos dessins comme des images pieuses? Vincent Tremolet de Villers. Charlie Hebdo: quand un fanzine satirique devient le journal officiel 

Une Religion Libertaire 

Religion libertaire à l’usage du dernier homme - Homo Œconomicus - le Charlisme transfigure la dérision en pensée unique, le sacrilège en liturgie, le blasphème en prière et le matérialisme en dogme révélé. Cette religion « bête et méchante » redéfinit le vrai, le bien et le beau à travers une épistémologie relativiste, une éthique individualiste et une esthétique marchande. Fondée sur la métamorphose de la dérision en pensée officielle, le Charlisme signe la victoire totale du nihilisme. « Que signifie le nihilisme ? se demande Nietzsche. Que les plus hautes valeurs se dévalorisent » 

Quand l'esprit de dérision n'est plus la soupape de sécurité qu'il devrait être, le grain de sable qui empêche une société de se prendre trop au sérieux, mais qu'il en devient le principe même, la civilisation s'éloigne au profit de l'anarchie, mère de la barbarie.... La nature spirituelle ayant horreur du vide, ce désert spirituel, occupé par un consumérisme désespérant et vide de sens, a crée un formidable appel d'air pour des formes dévoyées d'absolu - la multiplication au sein de la jeunesse française, des candidats au djihad en est un effroyable signal. Laurent Dandrieu. Union nationale : on ne change pas une équipe qui perd.

Il faudrait toute l'ironie caustique d’un Philippe Muray pour décrire la situation tragi-comique d’une religion nihiliste qui consacre et institue la dévalorisation des plus hautes valeurs au profit d’un totalitarisme marchand mariant les deux faces libérales et libertaires de l'idéologie dominante sous les orgues unanimistes d’une religiosité républicaine. 

"Si cet homme qui, dit-on, riait de tout revenait en ce siècle, il mourrait de rire assurément" écrit Spinoza dans une de ses lettres. Et c'est vrai qu'il y a de quoi rire longtemps à voir ainsi les organes de la soumission à l'ordre social entonner avec autant de sincérité l'air de l'anticonformisme et de la subversion radicale. Rire longtemps...enfin pas trop quand même, car il faudra songer un jour à sortir de cette imposture. Frédéric Lordon

Imposture qui éclate au grand jour quand, pour défendre le statu-quo et leur pré-carré électoral, nos gouvernants se réclament aujourd'hui à tout bout de champ de "l'Esprit du 11 Janvier", chargé de hanter les mal-pensants, c'est à dire plus simplement ceux qui pensent. Cette sacralisation du nihilisme obéit à une stratégie évidente de diabolisation : transformer la pensée dominante en crédo c'est, du même coup, instituer sa contestation comme une hérésie inspirée par un esprit plus ou moins diabolique et du même coup rejeter tous les réfractaires dans les limbes du médiatiquement incorrect. Paradoxe : cette stratégie de communiquant puise dans le répertoire du religieux pour redonner du souffle à une domination abstraite fondée sur l’éradication du symbolique. 

Un nouveau cycle 

Méditer et/ou Militer. (Occupy Wall Street)

Autre paradoxe : bien loin de nous accabler, cette victoire du nihilisme, annoncée depuis longtemps par Nietzsche, nous emplit d’espérance car elle annonce de manière inéluctable son dépassement par une nouvelle vision du monde fondée, selon Maffesoli, sur le qualitatif, le symbolique et le "sacral". Michel Houellebecq partage peu ou prou le même diagnostic dans Soumission, son nouveau roman paru le jour même de la tuerie de Charlie Hedbo. Dans un entretien à l'Obs, ce séismographe de nos passions sociales qu'est Houellebecq évoque la situation actuelle avec la froideur d'un médecin légiste :

"Il me paraît difficile de nier, aujourd'hui, un puissant retour du religieux. Un courant d'idées né avec le protestantisme, qui a connu son apogée au siècle des Lumières, et produit la révolution est en train de mourir. Tout cela n'aura été qu'une parenthèse dans l'histoire humaine. Aujourd'hui l'athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte." La république est morte

Dans un univers mental où les notions de république et de laïcité sont fétichisées, où la référence à une transcendance apparaît comme anachronique, un tel jugement reste encore inaudible alors qu'il pointe avec lucidité l'épuisement des valeurs d'une modernité dont les dernières lueurs sont en train de s'éteindre dans la tuerie de Charlie Hebdo. L'absolutisme d'un individu abstrait, délié de toute appartenance comme de toute transcendance, constitue l'achèvement caricatural du cycle des Lumières. Ce crépuscule des Lumières annonce l'aurore d'un nouveau cycle : si le retour de la religiosité prend parfois le visage régressif du fanatisme identitaire, il se manifeste aussi par l'émergence de formes spirituelles qui intègrent, dépassent et transcendent la pré-modernité religieuse et la modernité abstraite dans une synthèse novatrice. 

Acteur du mouvement altermondialiste, penseur du convivialisme et de la psychologie collective, Patrick Viveret décrit l'avènement de ce nouveau cycle à travers l'émergence d'un mouvement citoyen mondial qui associe tradition et modernité : « En ce moment, on est dans une phase très importante de renouveau des questions spirituelles, des enjeux de sens… Le problème est que la modernité, considérant que ces questions disparaîtraient un jour d’elles-mêmes, a laissé à la religion le monopole des questions spirituelles… Après une période où les questions spirituelles étaient renvoyées dans la sphère privée, je trouve positif qu’elles redeviennent des questions collectives… Donc le mouvement citoyen mondial en émergence rouvre aussi les questions spirituelles. En même temps, un enjeu passionnant est de trouver les façons nouvelles de créer un dialogue entre modernité et tradition, en gardant le meilleur de chacun. » Pour empêcher le risque de la logique guerrière : la citoyenneté terrienne

Si la décadence d’une civilisation se manifeste à travers la victoire du nihilisme, elle annonce aussi une renaissance, invisible à tous ceux qui, identifiés au modèle dominant et profitant de celui-ci, sont incapables de faire le deuil du paradigme perdu. Plutôt que de s’accrocher à celui-ci comme à une bouée dans un naufrage, ce deuil nécessite de déconstruire ses propres préjugés à travers une remise en question et un saut créatif qui transforment le « point de vue » à partir duquel nous interprétons notre expérience.

Cette transformation permet d’observer l’émergence de nouvelles formes spirituelles à la fois post-religieuses et post-capitalistes qui associent, intègrent et synthétisent tradition et modernité. Exploré et exprimé par des avant-gardes culturelles depuis de nombreuses années, ce paradigme émergeant commence aujourd’hui à être revendiqué par un mouvement citoyen qui se mondialise. Cette alliance entre les mouvements de la critique sociale et de la critique culturelle annonce donc un nouveau cycle fondé sur la co-évolution entre l'être humain et son milieu multidimensionnel, à la fois naturel, social et spirituel.

Ressources

Michel Maffesoli. Rites Piaculaires

Frédéric Lordon. Charlie à tout prix ?




Patrick Viveret. Pour empêcher le risque de la logique guerrière : la citoyenneté terrienne

Régis Debray. Le désert des valeurs fait sortir les couteaux 

Sur l'histoire de Charlie-Hebdo

Delfeil de Ton. Fais-moi mal, "Charlie"

Yves Pagès. Misère et décadence de l'esprit satirique : Charlie Hebdo et son fonds de commerce
 On trouvera suite à cet article deux vidéos où Siné s'exprime sur son éviction de Charlie Hebdo

Mathias Rémond. Une histoire de Charlie Hebdo

Le site Les Mots sont importants proposent  de nombreux articles sur la dérive de Charlie Hebdo : Philippe Val et ses amis

Mona Chollet. L'obscurantisme beauf

Olivier Cyran. L'opinion du patron

Olivier Cyran. Charlie Hebdo, pas raciste ? Si vous le dîtes...

PLPL Les grands esprits pensent comme Val  

Philippe Corcuff. Philippe Corcuff quitte Charlie Hebdo

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