mercredi 14 mars 2012

Les Enfants du Futur (2)

Dessin de Moebius. En hommage.

Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. René Char

Ce billet est la suite du précédent et nécessite, pour être compris, la lecture de ce dernier...

Où les enfants du futur trouvent-ils la force d’oser ? Dans Eros, il y a oser. Sur les ailes de l’extase amoureuse, leur sensualité s’envole du nid vibrant des sensations pour fusionner à un même souffle qui se transmue jusqu’à devenir le souffle du Même.

En actualisant les voies des anciennes érosophies, ils puisent à même la puissance de leur désir pour en extraire une jouissance solaire qui prend sa source à la joie d’être. Leur corps est la racine de cet arbre de vie tendu vers l'essentiel.

Leur sensibilité tisse avec l’invisible de liens secrets grâce auxquels ils communiquent sans paroles. D’esprit à esprit, la télépathie est ce fil supra-sensible qui relie les transparences au-delà des apparences.

Leurs perceptions se développent à travers tous leurs véhicules, physiques et subtils, dans le réseau intime de leur ressenti. En retrouvant les clés d’une énergétique qui, dans les cultures traditionnelles, faisait de l’être humain un pont entre matière et esprit, ils inventent une Cosmodernité qui intègre la sensibilité concrète de la tradition et la pensée abstraite de la modernité.

L’intention créatrice


A la source du silence, les mots retrouvent leur puissance de feu : n’ayant plus rien à dire, ils ont tout à enchanter. Parce qu’ils habitent l’instant comme la pulsation même du Verbe créateur, les enfants du futur attirent à eux l’évènement qui les fera advenir à ce qu’ils sont.

Ils connaissent la puissance créatrice de l’intention et s’ils osent l’imaginaire, c’est parce qu’ils en font le vecteur d’une force spirituelle capable d’inventer un nouveau monde. Ils n’enferment pas l’infini de l’esprit dans une définition. La forme leur apparaît comme l’épiphanie sensible d’un mystère qui se révèle à travers elle.

Si leur vie est poésie, c’est que la poésie leur est vitale : une manière pour eux de participer à l’unité organique qui relie l’homme au monde et les deux à une même source.

Plus qu'un art de vivre, la poésie devient un art de vibrer. L’art d’interpréter leur expérience avec profondeur en percevant chaque évènement comme un signe des temps et chaque forme comme l’expression d’une force dynamique à laquelle ils participent intuitivement.

Chaque phénomène leur apparaît comme la simple manifestation d’une irréductible complexité et chaque individu comme un « lieu géométrique dans le temps et dans l'espace du devenir de l'esprit » selon la belle définition du poète Roger Gilbert-Lecomte qui ajoutait comme un clin d’œil : « Et ce lieu géométrique que je suis n'a pas à s'enorgueillir de sa qualité d'individu qui ne lui vaut en propre que son coefficient d'erreur individuelle ».

Poéscience

Les enfants du futur participent intimement à cette force créatrice qui fait mouvoir les étoiles, les hommes et les particules dans un rêve harmonique qui ressemble à la réalité d’un Kosmos multidimensionnel en évolution. Leur pensée concrète est non duelle : elle voit dans les choses et les formes la trace secrète de l’être et dans l’être, cette totalité qui les constitue comme partie intégrante.

Pour les enfants du Futur, la poésie est poéscience : connexion intuitive de la sensibilité au Kosmos en évolution. Non pas une science exacte qui fige le devenir dans le regard instrumental de l’observation. Mais une science de l’exactitude qui participe de manière intime à ce devenir et qui anticipe en s’accordant à une intuition visionnaire, irréductible à la mesure et à l’abstraction.

Cette gnose évolutionnaire perçoit l’histoire comme l’avènement de l’esprit et l’évènement comme une expression ponctuelle de cet avènement, à travers laquelle l’Esprit actualise le potentiel infini de son énergie créatrice.

Une longue chaîne évolutive

En honorant ceux qui les ont précédés, les enfants du Futur savent reconnaître une partie d’eux-mêmes dans le miroir tendu par le passé: leur vie s’inscrit comme le maillon transitoire d’une longue chaîne évolutive dont ils sont les héritiers.

Leur mémoire a des milliards d’années. L’Univers est leur famille, la Vie est leur mère et leur père est l’Esprit. Leur arbre généalogique correspond à celui, immémorial, de l’évolution qui puise ses racines dans le temps et qui élève ses branches vers l’intemporel.

Parce qu’ils veulent transmettre cet héritage en partageant leur émerveillement, ils luttent contre cette folie collective qui s’est emparée de nos contemporains et qui consiste à dilapider en quelques générations le patrimoine de l’évolution.

Possédés par l’avidité, défigurés par l’égoïsme, les contemporains sont si pauvres d’esprit qu’ils se comportent en nouveau riches : ils croient propriétaires de ce dont ils ont hérité alors qu’ils n’en sont que les dépositaires chargés de le préserver, le développer et le transmettre.

Sans racines et sans passé, l’homme abstrait et narcissique de l’hypermodernité est incapable d’imaginer le futur, préférant se divertir pour oublier et préférant oublier pour ne pas se désespérer d’une condition devenue inhumaine.

C’est pourquoi les enfants du futur aux yeux de force et de feu sont la cible émouvante des chiens de garde dont la mission est de dévaluer les paroles inspirées qui dérangent le désordre établi, fondé sur le déni de l’essentiel.

Les chiens de garde

Toute l’histoire humaine naît de la tension entre dynamique spirituelle et inertie matérielle. A la force de l’esprit qui est celle des visionnaires, s’oppose toujours la force des choses - celle de l’inertie - nourrie et entretenue par les intérêts dominants qui habillent le conformisme aux couleurs de l’institution.

Ainsi la puissance créatrice de l'intuition rencontre-t-elle toujours la résistance conformiste de l’institution qui la dénature pour neutraliser sa force subversive.

Depuis tout temps, la stratégie des chiens de garde est la même : ils projettent leur duplicité sur les visionnaires en les désignant comme des boucs émissaires destinés à être sacrifiés sur l’autel des évidences. Un autel dressé par la bêtise, cet autre nom du conformisme.

C’est ainsi que les penseurs canins assurent leur mission avec ces armes que sont le terrorisme intellectuel et la violence symbolique, le dogme académique et le mépris savant, l’ironie des bien pensants et le cynisme des malfaisants. La peur, c'est ce qui reste quand, l'espoir ayant disparu, la hantise remplace, telle une seconde nature, l'enchantement premier.

Derrière chacun de ces masques, les enfants du futur perçoivent le même visage haineux : celui que prennent le conformisme et l’institution – c’est la même chose – quand ils sentent leur inertie en danger.

Une autre légitimité

A la légitimité conformiste de l’institution, les enfants du futur opposent la légitimité visionnaire de la création : celle qui révèle les formes de pensée, de sensibilité et d'organisation à travers lesquelles se manifeste aujourd’hui la dynamique évolutive de la vie.

Telle est la source de toute autorité : la connexion intime de l’homme à l’élan créateur qui fait de lui l’auteur de sa vie et son interprète. Privée de cette autorité, l'institution est incapable de participer à l'esprit du temps en parlant le langage de l’époque. Condamnée à répéter inlassablement les litanies du passé, elle transforme le pouvoir en une emprise qui se nourrit de soumission.

Vient un moment où les masques tombent quand, sous le poids de leurs contradictions, les institutions apparaissent pour ce qu’elles sont : des formes qui ont fait leur temps et qui, pour cela même, se révèlent impuissantes à inventer celui qui advient.

Vecteurs d’une dynamique instituante, les visionnaires sont alors reconnus - souvent trop tard pour eux - comme des émissaires du devenir de l’Esprit. En reconstruisant, pièce après pièce, la figure d’une totalité qui les relie, les unit et les dépasse, les enfants du futur savent qu’ils ont dores et déjà gagné la partie. C’est pourquoi ils la jouent avec courage et détermination, traversant les épreuves comme autant d’occasions d’éprouver leur inspiration.

Ils ne cherchent pas le bonheur comme le porc cherche la truffe. Le bonheur leur est donné comme une conséquence de leur quête : né du dépassement de leurs limites, il nécessite, pour mieux s’éprouver et s’approfondir, d’accueillir aussi la souffrance comme une intensité à reconnaître, à intégrer et à transformer.

Au service de l’Esprit

Les enfants du futur ne s’identifient ni à leurs besoins vitaux, ni à leur environnement, ni à un rôle social, ni à un groupe d’appartenance, ni à une tradition particulière mais à la dynamique évolutive qui traverse toutes ces identifications successives et qui est la vie même c'est-à-dire l’Esprit.

« C’est parce que nous ne sommes rien que nous pouvons devenir tout, disent-il. Devenir tout c’est se faire les interprètes sensibles d’un ensemble évolutif qui, parce qu’il nous transcende, nous constitue ». La recherche effrénée d’une jouissance individuelle et d’une réussite personnelle est alors transfigurée par une vision plus large fondée sur la conscience de l'évolution, le service de l’Esprit et la participation à une intelligence collective.

Les enfants du futur ne mesure par leur bonheur à ce qu’ils ont. Ils le démesurent au fur et à mesure où ils deviennent ce qu’ils sont en intégrant tout ce dont ils ont hérité pour l’actualiser et le transmettre de manière vivante et inspirée.

Transformer le poids d’un destin en une destinée créatrice : tel est le sens d’une vie qui, plutôt que le soumission à l'inertie, fait le choix d’une subversion métaphysique qui remet à l’endroit une conscience pervertie par l'oubli.

Un destin d’architecte

N’attendez d’eux rien d’autre que l’exactitude. Jamais là où on les attend, leur liberté est mouvement et création continue. Ils n’inventent rien. Tout se dévoile à travers eux.

Ne cherchez pas à les rencontrer. Ils viendront à vous comme le reflet de ce que vous êtes, une fois que vous aurez fait suffisamment fait la paix avec vous-même pour confier toute votre vie à l’être plutôt qu’aux appâts rances de l’ego.

Les enfants du Futur sont déjà là, parmi nous. Facile de les reconnaître : quand on ne les ignore pas, on s’en moque et on en rit, on les couvre de ridicule et de mépris, on les juge fantaisistes, peu sérieux, ingérables, dangereux, asociaux, incapables de coucher avec la renommée dans le lit de Procuste des normes dominantes.

Tous ces index pointés vers eux montrent qu’ils sont sur la bonne voix. Si ces esprits sont libres c’est qu’ils ne se laissent intimider par aucune stratégie inspirée par la peur, le conformisme et l’impuissance. S’ils avancent ainsi, l’air si assuré, c’est qu’ils savent que le vieux monde n’a plus à être détruit puisqu’il est déjà en ruine.

Sur ce champ de ruines, ils cheminent en chantant et s’inventent ensemble, en riant, un destin d’architecte.
A lire aussi dans le même esprit : La Métamorphose et L'Imagénération

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