mercredi 20 mars 2013

Entre l'Ancien et le Nouveau Monde (5) Une Insurrection Civique


Ce n'est pas l'utopie qui est dangereuse car elle est indispensable à l'évolution. C'est le dogmatisme que certains utilisent pour maintenir leur pouvoir, leurs prérogatives et leur dominance. Henri Laborit


Ceux qui participent intuitivement à l’esprit du temps anticipent des évènements qui, parfois avec une synchronicité étonnante, viennent illustrer leurs réflexions et leurs perceptions. Depuis plusieurs semaines nous analysions le choc de civilisation et le fossé générationnel entre l’ancien et le nouveau monde. Nous évoquions dans notre dernier billet l’émergence de mouvements protestataires d’un nouveau type, fondés sur ce que J.F Noubel nomme une « intelligence collective holomidale ». En s’opposant à la logique abstraite et pyramidale de nos sociétés technocratiques, ces mouvements expriment, de manière encore chaotique, un profond changement de paradigme.

L’actualité nous offre une parfaite illustration de notre réflexion avec le triomphe électoral en Italie du Mouvement Cinq Etoiles de Beppe Grillo. Cette formation sans structure ni siège, créée il y a trois ans sur Internet, est devenue d’emblée le premier parti d'Italie avec 25,5 % des voix et plus de 160 parlementaires, députés et sénateurs, à l'issue des élections des 24 et 25 février.

Peu avares en métaphores climatiques, les commentateurs évoquent un tsunami, un coup de tonnerre ou un séisme qui ne secoue pas la seule péninsule mais qui fait trembler l'Europe entière sur ses bases, non sans raison d’ailleurs. Car, comme le dit Gianroberto Casaleggio, le « conseiller » de Grillo : "Ce qui se passe ici est le début d'un changement plus radical encore, un changement qui touchera toutes les démocraties." Si l’Italie est un laboratoire politique, c’est qu’on a pu y assister, entre autre, à la fin du Parti communiste, à l'explosion de toute une classe politique après l'opération "Mains propres", au populisme avec Berlusconi et la Ligue du Nord mais aussi à l’imposition d’un gouvernement de techniciens

C’est dans ce laboratoire politique que les nouveaux mouvements protestataires trouvent pour la première fois une traduction institutionnelle qui nous permet d’observer en direct l’émergence de formes sociales, politiques et culturelles inédites qui expriment une nouvelle « vision du monde ». Ce changement radical est celui d’une ‘‘transition politique’’ entre les anciennes formes démocratiques fondées sur la représentation et la logique pyramidale, et les formes nouvelles d’une démocratie directe, fondées sur la participation citoyenne et la connectivité holomidale.

Une crise évolutive

Le politologue libéral Dominique Reynié décrit dans un entretien au Monde la portée historique d’un tel évènement : « « Nous sommes partis pour un cycle de crise politique majeure. Je pense qu'on le verra aux élections européennes de 2014. On va peut-être avoir un grand mouvement populiste au Parlement européen. Cela risque d'être un point de rupture. Ce qui se passe en Italie, c'est un moment de bascule historique. On assiste à un délitement des systèmes politiques. Après la crise financière, la crise économique, nous sommes dans la crise politique. »

Lire le nouveau monde avec de vieilles lunettes c’est se condamner au mieux à la myopie académique et au pire à l’aveuglement idéologique. Les observateurs officiels interprètent l’émergence de mouvements novateurs avec des modes de pensée que ceux-ci cherchent justement à dépasser. Prisonniers de l’économisme dominant, ces « experts » ont du mal comprendre l’originalité et la spécificité d’un évènement que l’on ne peut pas réduire simplement à une « réaction populiste » face aux politiques de rigueur menée par les eurocrates. Au-delà de la peur et de son instrumentalisation, par delà les analyses factuelles et convenues qui masquent un cruel manque de profondeur, la crise politique qui s’annonce peut aussi être interprétée comme une chance si on comprend qu’elle est avant tout une crise évolutive.

Dans nos derniers billets nous évoquions le choc de civilisation entre les tenants de l’ancien et du nouveau paradigme. C’est autour de ce choc à la fois culturel, générationnel et technologique que Beppe Grillo a conçu sa stratégie politique : «  Son pari, c’est la convulsion citoyenne. Il prône et réussit un "choc culturel" et un renouvellement complet de la classe politique qui est selon lui le préalable requis à toute redéfinition d’un programme politique... Le verbe attrape-tout et vociférant de Beppe a su rallier la jeunesse, celle des tweets, des smartphones, de la musique mondialisée, mais aussi une partie des trentenaires diplômés les mieux formés d'Italie et contraints de s’expatrier vers les Etats-Unis ou l’Australie pour trouver du travail.» (Guillaume Malaurie. Une sécession civique dans l'Union européenne. Nouvelobs.com)

Connectivité holomidale et démocratie directe

Fondée sur l'intelligence collective holomidale qui émerge d'Internet et des réseaux sociaux, cette stratégie de choc remet en question la logique pyramidale propre à la représentation politique pour promouvoir une forme nouvelle de démocratie directe où le citoyen participe activement et personnellement à la vie de la cité..

Selon Massimo Mazzuco : " La vraie particularité de Grillo consiste d'une part à remettre le citoyen ordinaire au centre du système politique en le réintroduisant au sein du Parlement, et d'autre part à utiliser exclusivement Internet et les meetings pour faire passer son message, court-circuitant ainsi l'ensemble du système médiatique en place". (Beppe Grillo, un exemple à suivre pour le France ?)

La théorie intégrale nous enseigne que l’émergence de nouvelles formes politiques, culturelles et sociales est toujours synchrone avec une évolution technique. Connectivité holomidale, démocratie directe et technologie numérique sont trois expressions – sociale, politique et technique – d’une même dynamique évolutive qui préside à l’émergence d’une société informationnelle. Comme l’écrit Christian Lamontagne sur son blog :

« Chaque transformation politique et sociale connue au cours de l’histoire a été accompagnée par une révolution technique. Les empires féodaux  reposaient sur l’agriculture, la machine à vapeur a fait naître l’industrie et la modernité, l’ordinateur de la société informationnelle tisse la planète et prépare l’émergence de nouvelles institutions sociales et politiques. Mais les périodes charnières, lorsque l’équilibre du monde prend un nouveau point d’appui, sont toujours troublées. »

Une frontière numérique

Beppe Grillo et son conseiller Gianroberto Casaleggio ont su utiliser les technologies de la société informationnelle pour mobiliser les nouvelles formes politique, sociale et culturelle qui lui correspondent. Les réseaux numériques permettent non seulement de faire circuler l’information mais aussi de constituer de groupes locaux et de créer une mobilisation à l’occasion d’immenses meetings sur les places publiques.

En contournant les médias classiques, cette stratégie numérique permet de déserter les plateaux de télévision et de refuser les entretiens dans la presse italienne tout en interdisant les caméras dans les meetings. Devenir le premier parti d’Italie dans ses conditions marque un tournant dans l’histoire de la démocratie moderne.


Massimo Mazzuco évoque à ce sujet une « barrière digitale » : «  Avant même d’être une grande victoire pour le Mouvement 5 Etoiles  les élections de cette semaine en Italie représentent une victoire pour l'Internet. Il est désormais impossible d’ignorer le fait que la ligne de démarcation dans le nouveau Parlement italien entre l’ « ancien » et le « nouveau » est identique à celle qui sépare ceux qui regardent et lisent les médias traditionnels de ceux qui s’informent à travers l'Internet 

Au fur et à mesure des années, la polarisation a augmenté de manière exponentielle, et la fracture est désormais avérée. On appelle cela le Digital Divide, cela signifie la « barrière digitale ». Par ce terme, on entend la ligne virtuelle de démarcation qui sépare les personnes accédant régulièrement à l’information en ligne (dite « information digitale ») de ceux qui ne le font pas ». (Beppe Grillo, un exemple à suivre en France ?)

Une évolution globale

Dans cette frontière entre l’« ancien » et le « nouveau », on reconnaît le choc culturel, la frontière numérique et le fossé générationnel que nous analysons depuis le début de l’année.  D’un côté de cette frontière, on trouve notamment les tenants institutionnels du paradigme technocratique, ces experts qui exportent leur vision spécialisée - aussi segmentée qu’insensée - de l’être humain et de la société. De l’autre côté de cette frontière campent, tels des pionniers explorant de nouvelles contrées, les tenants du paradigme émergent qui correspond aux sociétés de l’information et de l’interconnexion, et dans lequel se reconnaissent, de manière souvent inconsciente, les nouvelles générations.  

Loin d’être technolâtres, nous constatons simplement que l’évolution humaine ne se découpe pas en tranches comme voudrait nous le faire penser les experts et leur spécialisation outrancière. L’évolution est globale et concerne l’être humain dans toutes ses dimensions, à la fois culturelle et technologique, subjective et sociale, politique et économique. Parce qu’elles sont solidaires, toutes ces dimensions doivent être envisagées de manière systémique pour comprendre la mutation que nous sommes en train de vivre.

Mais cela n’est pas encore suffisant : il faut penser l’évolution de ce système dans le temps. C’est ce que fait une vision intégrale à la fois systémique et évolutive. N’envisager qu’une de ces dimensions, de manière spécialisée, comme le font nombre des commentateurs politiques au sujet des élections italiennes c’est se condamner à ne rien comprendre à la marche du monde en réduisant les émergences créatrices à une déviation des formes habituelles.

Une frontière médiatique


 La frontière entre l’ « ancien » et le « nouveau » passe aussi entre les médias de masse, propriétés de l’oligarchie financière, et les réseaux numériques qui peuvent devenir, dans certaines conditions, les vecteurs d’une intelligence collective. Formés dans les mêmes écoles, affiliés aux mêmes réseaux, les médiacrates appartiennent à la même caste que les technocrates, au service les uns comme les autres de cette oligarchie dont ils sont les serviteurs aussi fidèles qu’intéressés.

Aussi la grille d’interprétation des uns recouvre t’elle forcément celle des autres en se confortant dans ce fameux « cercle de la raison » qui n’est souvent rien d’autre que la défense des intérêts d’une classe au détriment d’un projet collectif fondé sur l’intérêt général  La critique sociale a analysé la technocratie et la médiacratie comme deux formes complémentaires - opérationnelle et culturelle - d’une même domination économique. De la même manière que le furent, à leur époque, la noblesse et le clergé - soit le sabre et le goupillon - serviteurs de l’ancien régime dont ils tiraient leurs privilèges.

Reconnu pour être un des analystes le plus lucides de nos sociétés post-modernes, Jean Claude Michéa analyse les médias traditionnels comme principaux producteurs de l’aliénation : «  La production massive de l’aliénation trouve désormais sa source et ses points d’appui principaux dans la guerre totale que les industries combinées du divertissement, de la publicité et du mensonge médiatique livrent quotidiennement à l’intelligence humaine. Et les capacités de ces industries à contrôler le « temps de cerveau humain disponible » sont, à l’évidence, autrement plus redoutables que celles du policier, du prêtre ou de l’adjudant qui semblent tellement impressionner la nouvelle extrême gauche. » (A contretemps. N°31.Conversation avec Jean-Claude Michéa ) 

En refusant de participer à un grand cirque médiatique dont il connaît d’autant mieux les rouages qu’il en a été un des clowns officiels, Beppe Grillo contourne donc les fourches caudines d’une idéologie dominante sous lesquelles il refuse de ramper en se conformant au « politiquement correct ». Chargée de discréditer et de diaboliser tout mouvement protestataire, les médias de masse affublent du masque hideux de « populiste » tous ceux qui refusent de se plier à un « pseudo-réalisme » analysé ici dans toute son inanité.

Démocratie directe et représentative

La démocratie directe est la forme politique correspondant aux nouvelles formes sociales fondées sur l’intelligence collective holomidale. Aussi n’est-il pas étonnant que les propositions de Beppe Grillo soient fondées sur la critique radicale d’une représentation politique totalement nécrosée qui, parce qu’elle ne représente plus qu’elle-même et les intérêts dominants, n’est plus à l’écoute de la souveraineté populaire et la trahit.

Dans le Huffington Post, Pierre Lénel et Paolo Rotelli nous éclairent sur la spécificité italienne de cette révolte civique : «  En lisant plusieurs articles français, nous nous sommes rendu compte que le premier parti politique italien est une réalité profondément incomprise à l'étranger… Le parti de Beppe Grillo est avant tout un parti politique taillé sur mesure pour le contexte italien. L'Italie est en effet un des pays les plus corrompus d'Europe comme le soulignent année après année les rapports de Transparency International qui, en 2012, l'a classé 72ème à parité avec la Bosnie Herzégovine...

Or la lutte contre la corruption par la transparence des décisions prises par les administrations publiques est le principal cheval de bataille de Beppe Grillo. Ce dernier propose en effet d'utiliser les nouvelles technologies afin de permettre à tout citoyen de vérifier que les marchés publics ne sont pas attribués aux proches des élus. Il faut en effet savoir qu'en Italie, les hauts fonctionnaires ne sont pas issus de concours mais sont librement nommés par les élus… Grillo propose d'instaurer la démocratie directe en Italie par le référendum d'initiative populaire et son parti politique est exclusivement composé de membres de la société civile…

Beppe Grillo a tout simplement compris que pour mobiliser les citoyens, il fallait leur permettre de participer à la première personne et que cela implique le renversement de la classe politique italienne actuelle, d'où son refus total de collaborer avec les autres partis politiques en dehors des points prévus par le programme du Movimento Cinque Stelle, réalisé à partir des commentaires et idées des citoyens.» (Grillo dans le scope déformant des médias français)

Un complot des élites ?


Démocratie directe et représentative sont deux formes politiques à la fois contradictoires et complémentaires. Ce à quoi nous assistons en Italie, c’est à une insurrection civique contre des formes représentatives profondément corrompues et à l’émergence de nouvelles formes de démocratie directe correspondant à l’intelligence collective holomidale. 

Dans une société en crise morale, culturelle, sociale, économique et institutionnelle, les représentants du peuple sont tentés de prendre leur autonomie pour se mettre au service de leurs propres intérêts et de ceux des dominants. Certains comme l’anthropologue Emmanuel Todd, peu suspect de conspirationnisme et dont on connaît la profondeur de la réflexion prospective ont même évoqué un « complot des élites » contre la démocratie. On se souvient du mot de Warren Buffet : " Il y a une lutte des classes aux Etats-Unis, bien sûr, mais c’est ma classe, la classe des riches qui mène la lutte. Et nous gagnons." 

Comme nous l’avons déjà évoqué, la crise évolutive que nous vivons relève d’une métanoïa, c’est à dire d’une conversion qui consiste à remettre à l’endroit ce qui était à l’envers. Dans le domaine politique, cette conversion consiste à remettre la démocratie représentative à sa place, comme un moyen au service de la souveraineté populaire qui mandate ses représentants et exerce sur eux un contrôle et une évaluation via la démocratie directe.

Pour comprendre l'émergence des nouvelles formes politiques liées aux sociétés informationnelles, il faudra donc suivre l'évolution de la situation politique italienne qui a dores et déjà un effet d'entraînement et de contagion dans toute l'Europe. Chaque pays exprime la même dynamique évolutive à travers des formes spécifiques dues à son histoire et à sa tradition culturelle. En France, "pays de la raison", il semble que l'on ait tiré les leçons de l'échec des mouvements protestataires qui se sont essoufflés faute d'avoir su formuler un projet cohérent et visionnaire dans lequel peut se reconnaître la conscience collective en évolution.

Ces dernières semaines sont apparues des réflexions collectives comme Le plan des Colibris ou Le Manifeste des Assises pour l’écosocialisme qui visent à transformer un rejet indigné en projet inspiré par l’esprit du temps comme l’est, par exemple, l’ouvrage de Werner Kaiser intitulé Politique Intégrale : une nouvelle politique pour un temps nouveau. Nous reviendrons sur ces projets inspirés et inspirants dans un prochain billet.

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