vendredi 1 mars 2013

Entre l'Ancien et le Nouveau Monde (3) Un Homme de Retard


L'avenir n'appartient à personne. Il n'y a pas de précurseurs, il n'existe que des retardataires. Jean Cocteau



Dans un récent article du Point, François Siégel évoque «  le fossé – le gouffre ? –  qui, de jour en jour, s'élargit entre ceux, encore minoritaires, qui raisonnent avec le logiciel du XXIe siècle et les autres, compas et boussoles bloqués sur les mirages envolés du XXe. Pourquoi ce pays a-t-il tant de mal à s'arracher aux us et coutumes politico-économiques d'un siècle qui a fait son temps ? »  

C’est ainsi que fait irruption dans le débat politique, souvent technocratique et superficiel, la profondeur d’une mutation socio-culturelle observée depuis  plus de quarante ans par le sociologue/penseur Michel Mafessoli. Dans ses ouvrages, l’auteur du Temps des Tribus analyse le décalage croissant entre, d’une part, la mentalité abstraite de la « modernité » issue du siècle des Lumières et, de l’autre, l’émergence d’une post-modernité née de l’alliance entre l’archaïque et le technologique, qui inspire de nouvelles formes sociales et culturelles dont il se fait l’analyste avisé.  

Selon Mafessoli dans L’homme postmoderne, ouvrage co-signé avec le journaliste Brice Perrier : « le “logiciel programmatique“ de nos gouvernants continue de reposer sur les caractéristiques d’un type d’homme en voie d’extinction depuis maintenant un demi-siècle, dans le cadre d’un processus de mutation ».  C’est bien parce que toutes nos institutions fonctionnent avec un homme de retard que s’élargit le fossé entre les nouvelles générations inspirées par une dynamique post-moderne et les élites – politiques, médiatiques, oligarchique – formées et formatées par le paradigme abstrait de la modernité.

Nous proposerons ci-dessous des extraits de l’introduction de Brice Perrier intitulé Un homme de retard ? En esquissant le portrait de l’homme post-moderne en train d’advenir, il nous permet de mieux comprendre la mutation dont nous sommes les acteurs la plupart du temps inconscients ainsi que le profond décalage existant entre la pensée institutionnelle et le nouvel esprit du temps.

Un changement d’ère

L’éditeur de L’Homme post-moderne présente ainsi cet ouvrage : «  Voilà quarante ans que l’on parle de postmodernité. Qui, pourtant, a vraiment saisi ce que cela impliquait pour chacun d’entre nous ? Qui a assimilé qu’un homme fondamentalement différent était en train d’émerger ? Relativisant la raison au gré de ses sentiments et de ses émotions, dépassant son statut d’individu pour laisser place à une nature plurielle, oubliant son devoir citoyen pour mieux se consacrer à sa tribu, cet homme postmoderne délaisse pourtant l’essentiel de ce qui a fait son prédécesseur. Le journaliste Brice Perrier a demandé à Michel Maffesoli et à son équipe de chercheurs de dresser le portrait de l’homme postmoderne, afin que nous cessions de penser avec un homme de retard. Nous changeons d’ère. Ce livre nous permet de comprendre qui nous sommes désormais.»

Dans Le Journal Intégral, nous nous référons régulièrement aux analyses de Michel Maffesoli qui déconstruisent avec rigueur et profondeur l’esprit, l’épistémologie et les institutions de la « modernité ». Une telle déconstruction permet en effet de mieux se libérer de l’emprise exercée par l’ancien modèle pour observer l’émergence du nouveau paradigme ainsi que les résistances rencontrées par celle-ci de la part d’une mentalité technocratique encore dominante dans les institutions.

Dans la perspective qui est la nôtre, la pensée de Maffesoli reste cependant trop imprégnée d’une idéologie relativiste qui fut celle de sa génération. Il met au service de ce relativisme un corpus et une culture académique (Sorbonne Oblige !...) qui ne permettent pas de penser le saut évolutif et qualitatif qui conduit de la post-modernité vers cette « cosmodernité » - intégrale et évolutionnairequi, au-delà de l’ego, représente le prochain stade de l’évolution culturelle.

S’il a bien analysé ce que le modèle de la Spirale Dynamique nomme le passage du Mème Orange – individualiste, réductionniste et rationaliste - au Mème Vert - communautaire, relativiste et pluraliste -, le passage de ce Mème Vert au Mème Jaune - intégratif, systémique et holistique - échappe en partie à ses radars à cause de ses préjugés relativistes. Il n’empêche que ce penseur du Mème Vert est le représentant, au cœur même de l’institution, d’une régénération intellectuelle, épistémique et méthodologique, qui fait d’autant plus scandale qu’elle remet en question le paradigme dominant d’une pensée institutionnelle encore fortement identifiée au Mème Orange.

Un homme de retard ? Brice Perrier

Et si toutes nos institutions fonctionnaient avec un homme de retard ? Et si tous ces gens censés régler les problèmes de la France ne le faisaient pas en fonction des aspirations actuelles de la population mais en se référant aux besoins de l’homme idéal d’un temps révolu ? Ça poserait tout de même problème, non ? Or c’est ce qui se passe aujourd’hui, du moins si l’on en croit Michel Maffesoli.

Selon lui, le « logiciel programmatique » de nos gouvernants continue de reposer sur les caractéristiques d’un type d’homme en voie d’extinction depuis maintenant un demi-siècle, dans le cadre d’un processus de mutation. Un phénomène qui se serait accéléré au cours des dix dernières années, sans que nos élites prennent la mesure de l’émergence d’une humanité ayant profondément évolué du fait de l’apparition progressive d’un nouvel homme radicalement différent de celui pour lequel ont été fondés notre État-nation et nos institutions. Des structures qui seraient dépassées, périmées, car modernes et donc, de fait, inadaptées à un homme qui vit la postmodernité.

La modernité appartient au passé

Le propos de Michel Maffesoli part d’une affirmation qui peut surprendre : la modernité est derrière nous, elle appartient désormais au passé. Dans le langage courant, « moderne » signifie certes « nouveau », « neuf », « contemporain », « actuel » ou encore « récent ». Mais le terme doit être entendu ici au sens d’« époque moderne », d’« ère de la modernité ». Une période qui a débuté au XVIIe siècle et se serait achevée au XXe siècle.

Un temps où l’individu allait s’affirmer et devenir un citoyen ; celui du contrat social conclu entre un État et un homme à qui est conféré un certain nombre de droits et de devoirs – et cela selon une logique qui se voulait rationnelle, débarrassée des superstitions moyenâgeuses et soucieuse de domestiquer une nature sauvage, qu’il s’agisse de l’être humain ou de son environnement.

Depuis les années 1970, des auteurs tels que Jean-François Lyotard, Jean Baudrillard ou Edgar Morin ont estimé que les temps modernes étaient terminés, constatant qu’une nouvelle époque, qui revenait sur les fondements mêmes de la modernité, avait débuté au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Si elle est appelée postmodernité, c’est qu’on ne sait pas encore vraiment de quoi il s’agit, juste que ce n’est plus la modernité, et que cela vient après. Une époque pas encore définie, toujours pas instituée, mais qui se dévoilerait petit à petit dans une société où les valeurs majeures ne sont plus celles qui ont fait l’homme moderne.

Ce passage d’une ère à l’autre, cela fait plus de trente ans que Michel Maffesoli l’analyse en scrutant notre temps. Professeur de sociologie de renommée internationale, il est l’auteur de vingt-huit ouvrages et a été traduit en quinze langues. C’est aujourd’hui le principal théoricien de la postmodernité et donc sans doute le plus à même de décrypter l’empreinte de cette nouvelle époque qu’il s’affaire à étudier tant dans ses travaux personnels que comme directeur du Centre d’études sur l’actuel et le quotidien (CEAQ).

Au sein de ce laboratoire de recherche qu’il a créé avec Georges Balandier en 1982, Michel Maffesoli a dirigé 160 thèses de chercheurs du monde entier en s’inscrivant dans la tradition de la sociologie dite de l’imaginaire. Non pas une sociologie imaginaire ou imaginée, mais une étude de la société du point de vue de la représentation de notre imaginaire et des images qu’il véhicule dans ses manifestations de la vie quotidienne.

L’ensemble des travaux menés par Michel Maffesoli et le CEAQ converge vers un homme qui relativise la raison au gré de ses sentiments et de ses émotions. Un être qui dépasse l’individu pour laisser place à une nature plurielle et qui oublie son devoir citoyen pour mieux se consacrer à sa tribu. Bref, un homme postmoderne qui délaisse l’essentiel de ce qu’était son prédécesseur. Sans le savoir car, bien qu’elle soit vécue, cette évolution n’est pas consciente ni verbalisée. Elle est d’ailleurs généralement niée par l’intelligentsia.

Une élite qui n’y comprendrait rien

Michel Maffesoli

« Fantasme », « défaite de la pensée », « apologie de l’irrationnel et des émotions », « travail non scientifique », voilà le genre de qualificatifs que des représentants de l’intelligentsia française peuvent avancer contre l’idée même de postmodernité défendue par Maffesoli. Ce dernier apparaît pourtant comme une figure éminente du monde intellectuel. Membre de l’Institut universitaire de France et administrateur du CNRS, il est au cœur de l’institution universitaire.

Mais, comme le dit Christophe Bourseiller dans le livre d’entretien qu’il lui a consacré, « Michel Maffesoli a secoué l’Université comme on secoue un cocotier », en y faisant entrer des thèmes tels que la musique techno, l’homosexualité, le libertinage ou l’astrologie. Ceci expliquerait-il cela ? Ces sujets peu académiques représentent en tout cas notre époque et sont autant de clés pour la décrypter.

Alors peu importe à celui qui se définit comme penseur plus que comme sociologue si l’intelligentsia ne le suit pas. D’autant plus que malgré ses titres et ses fonctions, Maffesoli méprise profondément une élite instituée dont il estime qu’elle ne comprend rien au grand bouleversement du monde contemporain, tout particulièrement en France. 

C’est que, dans ce pays, le républicanisme, l’idéologie du contrat social, le primat de la liberté de l’individu continuent d’être les piliers sur lesquels il s’agirait de bâtir le social, ce vivre-ensemble pensé par Rousseau au XVIIIe siècle et institutionnalisé dans la plupart des pays occidentaux au XIXe siècle.

Maffesoli est, lui, passé du social à la socialité, une notion qui irait de pair avec la postmodernité. Elle représente une conception plus large du vivre-ensemble que le social, prenant en considération des paramètres comme le rêve, le jeu, la fantaisie. La socialité intègre ainsi dans l’analyse des éléments non rationalisables qui ont cependant leurs raisons, et surtout des conséquences sur nos vies.

Errant entre deux ères

Sans se soucier des querelles d’intellectuels, l’objectif de cet ouvrage est de tenter d’appréhender celui qui devrait incarner la postmodernité, l’homme contemporain. Nous avons demandé à une douzaine de chercheurs du CEAQ de nous en dresser le portrait, en fonction de l’évolution que l’homme aurait vécue en passant du stade moderne à un supposé état postmoderne.

Chacun de ces universitaires nous a ainsi décrit un des principaux attributs de cet être humain d’un nouveau genre : son rapport à la politique, à la famille, au sexe, à l’argent, à la collectivité, entre autres. La tâche n’était pas aisée puisqu’elle consiste à présenter aussi simplement que possible une analyse de la société complexe et érudite. Difficile surtout, car si un homme qualifié de « postmoderne » semble bien émerger, il n’est à l’évidence pas fini.

De nombreux indices permettent de constater que, dans son rapport à l’autre, à l’environnement, à l’instant, il est fondamentalement différent du citoyen modèle engendré par la philosophie des Lumières. Mais il se cherche encore, tâtonne, expérimente ici ou là de nouvelles manières de vivre. Errant entre deux ères, il vit dans un système institué pour hier et reste doté de réflexes conditionnés par des siècles de modernité ; tout comme nos représentants politiques qui glorifient la République comme si elle était encore l’ultime rempart face à une crise qui se généralise.

Et comme tous ceux qui misent plus que jamais sur la valeur travail, qui œuvrent inlassablement à retrouver la sacro-sainte croissance du PIB en comptant toujours sur le progrès, alors même que c’est tout le système fondé sur ces valeurs qui semble à l’agonie. La modernité paraît moribonde, mais on cherche à la maintenir en vie coûte que coûte. La logique des cycles historiques nous inviterait-elle plutôt à accompagner ou simplement à accepter l’avènement de quelque chose d’autre ? Un quelque chose qui pourrait signifier le passage de l’homme postmoderne du stade d’adolescent inconscient à celui de grande personne.

Révéler ce qui est sous nos yeux

Le dernier livre de M. Maffesoli
Il a été dit que la modernité était le temps des révolutions. La postmodernité serait plutôt celui des révélations. Révélation de ce qui est, de ce que nous sommes devenus. Michel Maffesoli parle même d’« apocalypse » au sens étymologique du terme, qui signifie « dévoilement » ou « révélation », et non pas « fin du monde » ou « catastrophe ultime » comme on le serine par les temps qui courent.

Il s’attache ainsi à révéler ce qui serait sous nos yeux, même si on ne le voit pas, à savoir un homme postmoderne en quête de repères sensibles et d’enracinement dynamique. Un être incarnant les paradoxes d’une époque tournant la page d’une pensée rationnelle qui donnait dans le cloisonnement car elle redoutait de combiner les apparents contraires.

Conjuguant spiritualité et matérialisme, remettant au goût du jour des archaïsmes tribaux par le biais d’outils technologiques dernier cri, l’homme que nous dépeignent Maffesoli et les chercheurs du CEAQ n’est pour sa part pas dénué de contradictions. Mais n’est-ce pas le cas de chacun d’entre nous ?

D’ailleurs, on reconnaîtra sans doute ses enfants, ses amis ou ses proches dans cet homme postmoderne si différent des canons institués mais désormais si familier. De là à découvrir son moi postmodernisé, il n’y aura peut-être qu’un pas. Pour s’apercevoir que l’on pensait aussi avec un homme de retard ?

Ressources 

Table des Matières de L'homme Post-Moderne.

Premier Chapitre de L'Homme Post-Moderne : A chacun ses tribus, du contrat au pacte. Michel Maffesoli

Vidéo d'une conférence de Michel Maffesoli sur L'Homme Post-Moderne (44')

Un homme de retard ? Recension et critique de Philippe Granarolo 
 
  

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