mardi 20 décembre 2011

La Fin de l'ère économique (2) La Religion de l'économie

La religion est le lieu où un peuple se donne la définition de ce qu’il tient pour le Vrai. Hegel
Le même constat est fait par tant d’observateurs si différents qu’il s’apparente à un nouveau consensus : la crise systémique que nous vivons est celle d'une civilisation arrivée en fin de cycle. L'ère économique correspond à cette fin de cycle au cours de laquelle l’économie a pris une place centrale dans les représentations collectives jusqu’à devenir le modèle d’interprétation dominant au sein des sociétés occidentales.

A cette fin de cycle, correspond le début d'une ère nouvelle où émergent des formes culturelles et sociales, politiques et économiques, inspirées par un nouveau paradigme et adaptées au prochain stade évolutif. La création de ces formes novatrices passe par la déconstruction du modèle dominant qui a fait de l’économie la religion des temps modernes.

Les penseurs du siècle des Lumières nous ont montré le chemin : seule une pensée hérétique est capable de se libérer des dogmes dépassés pour inventer une autre manière d’être au monde inspirée par l’esprit du temps. C’est ce que nous nous efforçons de faire dans ce billet qui constitue la suite du précédent. Pour comprendre la logique de cette réflexion, mieux vaut donc avoir lu le billet précédent avant d’entamer la lecture de celui-ci.

Une "économie des profondeurs"

A l’occasion de la treizième journée de l’Université Intégrale dont le thème était « Nouvelles valeurs, nouvelles richesses, nouvelles mesures, nouvelles monnaies », nous avons consacré deux billets à Une Vision Intégrale de la Monnaie dans lequel nous évoquions les travaux des chercheurs en « économie des profondeurs » qui appliquent à l’économie une perspective transdisciplinaire et intégrale.

De ces travaux, il ressort que le rapport à l’économie et à la monnaie évolue en fonction des grandes « visions du monde » propres à chaque stade évolutif. Ainsi, dans des sociétés traditionnelles fondées sur une intuition holiste, la monnaie exprime un lien social et réfère à un ordre symbolique qui fonde les collectivités humaines.

Cette monnaie qui était le support d’un lien communautaire devient, à l’époque moderne, un instrument financier utilisé par l’individu au service de ses intérêts. C’est ainsi que la monnaie a peu à peu perdu sa fonction symbolique pour devenir le signe abstrait d’une fonctionnalité instrumentale propre à l’utilitarisme moderne.

Bulle narcissique


Au cœur de l’idéologie économique, la pensée utilitariste nie les dynamiques collectives au profit d’un individu abstrait dont le calcul égoïste vise la maximisation de ses intérêts. Ce même réductionnisme concerne la psyché individuelle. Les sciences humaines nous l’ont appris : le désir est le moteur de l’individuation parce qu’il rend nécessaire une élaboration symbolique qui, en ouvrant sur l’altérité, permet à l’individu de sortir de lui-même. Fondée sur une consommation compulsive, l'économie moderne nie la force d'élaboration symbolique du désir au profit d’une jouissance pulsionnelle et immédiate, centrée de manière narcissique sur soi-même.

Ce déni du processus évolutif propre à l’individuation conduit à une forme d’individualisme régressif fondée sur la toute puissance du narcissisme infantile. En mesurant la « réussite individuelle », l’argent, devenu la valeur centrale de nos sociétés modernes, renvoie à l’imaginaire individualiste et narcissique qui les fonde. La centralité de l’argent dans nos sociétés ne fait qu’exprimer celle du narcissisme dans l’économie psychique de l’homme moderne.

Bien plus que sa supposée efficacité économique, ce qui crée le pouvoir de l’argent, c’est sa fonction psychique de réassurance narcissique. Désaffilié et désocialisé, l’individu économique est en quête d’identité. L’argent devient le miroir dans lequel il contemple cette image idéalisée que lui inspirent ses fantasmes infantiles d’omnipotence et d’omniscience, d’immortalité et d’auto-création. Comme Narcisse est fasciné pas son reflet dans l’eau, l’Homo oeconomicus est ainsi possédé par l’argent bien plus qu’il ne le possède.

Fétichisme et Possession

Ce n’est d’ailleurs par pour rien que les analyses de Marx sur le fétichisme de la marchandise assimilent le capitalisme à un envoûtement et que la philosophe Isabelle Stengers parle, quant à elle, de Sorcellerie Capitaliste. Devenu un fétiche, c'est à dire le support magique des fantasmes infantiles, la marchandise aliène l’individu avec d’autant plus de force que, prisonnier de sa bulle narcissique, il ne possède aucun horizon symbolique pour s’en libérer.

D’où la dépression généralisée qui s’empare des sociétés où la consommation compulsive cherche à compenser un manque existentiel et une solitude qu’aucun biens matériels ne parvient à combler.

L’économie moderne c’est, au fond, l’énergie narcissique qui prend la forme d’un imaginaire utilitariste.
C’est d’ailleurs parce qu’elle est enracinée dans cette puissance fantasmatique que l’économie est devenue la nouvelle religion des temps sans religion car, comme l’écrivait Voltaire : « lorsqu’il s’agit d’argent tout le monde est de la même religion ». Avec ses clercs et ses dogmes, ses rituels, ses saints et ses livres sacrés, l’économie est donc ce dogme chargé de donner du sens à un monde devenu insensé et une cohérence à une société d’individus atomisés.

Le Divin Marché

Le Dieu de cette religion c’est le Marché
, dont la main invisible fixe la valeur des choses et des personnes selon les lois transcendantes de l’offre et de la demande ; le fils de ce Dieu est l’Individu, entité abstraite qui cache mal l’égoïsme calculateur et le narcissisme infantile de « l’homo oeconomicus » ; quant au St Esprit, c’est l’Argent, cet équivalent universel réduisant à une valeur marchande les valeurs qualitatives qui fonde les rapports humains.

Dans Le Divin Marché le philosophe Dany-Robert Dufour énonce les " dix commandements " de cette religion économique, vecteur d’une révolution culturelle néolibérale qui bouleverse nos représentations, fonde de nouveau rapports sociaux et formate la psyché individuelle. François Gauthier, quant à lui, fait référence à la réflexion du grand théologien Harvey Cox qui, dans un article intitulé « The Market as God » établit une analogie frappante entre économie et religion :

« Il n’y a qu’à lire les pages économiques des grands quotidiens du monde, écrit Cox, pour se convaincre que s’y construit un « grand récit sur le sens profond de l’Histoire », le tout avec mythe d’origine (la Révolution industrielle notamment), récits de rédemption, doctrine du salut par la libéralisation des marchés, prêtres (banquiers et économistes), pratiques de divination (bourse, spéculation, traders), liturgies (les cotes boursières aux infos), théophanies (miracles économiques), calendrier des saints (Bill Gates…), divinité du Marché à la Main Invisible, théologies anthropomorphiques (les marchés sont nerveux, jubilants, soulagés…), rituels (les annonces trimestrielles de la Réserve fédérale américaine), etc. Le Marché, écrit Cox, est devenu une Valeur, la Valeur des valeurs. Le divin Marché est omnipotent, omniscient, omniprésent et auto-réalisateur. Voilà à gros traits en quoi consiste pour lui la religion du marché. » « La religion de la « société de marché » »

Omnipotence, omniscience, omniprésence et auto-réalisation, tels sont les symptômes permettant de diagnostiquer sans risque d'erreur un délire mégalomaniaque inspiré à l'Homo oeconomicus par ses fantasmes infantiles et dont le Marché est la figuration symbolique.
Un dogme "scientifique"
Toute religion possède ses dogmes et ceux de l’économie ont épousé l’idéologie de l’époque en se présentant comme une science censée décrire les lois naturelles et immuables de l’offre et de la demande. Cette « science économique » utilise un biais épistémologique qui consiste à appliquer aux faits sociaux une méthodologie réductionniste et analytique destinée à observer et mesurer les faits matériels.

Comme l’écrit Paul Jorion, économiste et anthropologue : « Le problème essentiel de la science économique est qu'elle s'est laissée enfermer dans le cadre de la psychologie naissante de la fin du XIXe siècle, psychologie volontariste où les individus sont maîtres de leurs décisions et à même d'être parfaitement rationnels sur la base d'une information parfaite elle aussi....

Le cadre de la science économique défini comme la maximisation de l'utilité de l'Homo oeconomicus, assorti d'un principe d'individualisme méthodologique qui tient que les interactions ne débouchent sur aucun effet collectif, ladite science se trouve sur une voie de garage, et aucune ouverture d'esprit ne peut la sauver.
»

Un des plus grands épistémologues modernes, Karl Popper, confirme ce diagnostique : « Le développement de l'économie réelle n'a rien à voir avec la science économique. Bien qu'on les enseigne comme s'il s'agissait de mathématiques, les théories économiques n'ont jamais eu la moindre utilité pratique. »

Individualisme méthodologique


Il n’est qu’à voir l’impuissance des économistes à anticiper la crise des subprimes en 2008 pour saisir la pertinence de cette pseudo-science dont l’épistémologie réductionniste et l’individualisme méthodologique ne peuvent rendre compte des dynamiques évolutives et qualitatives qui animent les sociétés humaines. Sous l’abstraction du discours économique se cache le déni de l’intersubjectivité culturel et des communautés concrètes au profit d’une conception utilitariste et individualiste de l’être humain.

Pour la pensée utilitariste qui fonde la « science économique », il n’existe ni groupe, ni société, seulement des individus animés par leurs intérêts égoïstes. Ce calculateur égoïste qu’est l’Homo oeconomicus devient le modèle explicatif de toute action humaine.

L’individualisme méthodologique qui fonde la « science économique » est la transposition aux phénomènes sociaux d’une épistémologie abstraite et analytique décalquée des sciences exactes. Comme celles-ci dénient le mouvement évolutif de la vie en réduisant une totalité à la somme de ses composants, celui-là réduit la dynamique des sociétés humaine aux intérêts des « individus égoïstes » qui la compose.

Or, et c’est d’autant plus vrai dans le domaine des sociétés humaines, une totalité vivante n’est jamais réductible à la somme de ses composants : elle est animée par une dynamique évolutive qui fait émerger des stades de complexité et d’intégration croissants qu’aucune visée réductionniste ne saurait observer et, encore moins, mesurer. Il faut pour cela développer des méthodes de participation qui relève non plus de l’explication et de l’objectivation mais d’une interprétation exigeant l’implication de la subjectivité dans son objet d’étude.

Un modèle mécaniste

En appliquant aux flux économiques une grille d’observation et de mesure adaptée aux phénomènes matériels, la « science économique » a plaqué un modèle mécaniste sur la complexité dynamique et multidimensionnelle des échanges humains qui sont au cœur de l’organisation socio-économique.

Elle en est ainsi venue à dénier la valeur symbolique des échanges et de la monnaie pour promouvoir un ensemble de procédures techniques liées à des abstractions formelles ainsi qu'à des modèles mathématiques et statistiques qui n’ont plus grand-chose à voir avec la vie concrète, la profondeur et le mouvement des sociétés.

La « science économique » réduit la complexité multidimensionnelle de la vie sociale à la mesure abstraite des échanges marchands. Comme l’écrit François de Closets : « L'extrême commodité des méthodes économiques conduit à confondre ses modèles avec la réalité sociale. On oublie que l'économie ne retient qu'un aspect de la société et qu'elle en donne une description purement abstraite. » (Le Bonheur en plus)

L’usage des mathématiques dans la "science économique" a simplement remplacé celui du latin dans la religion comme argument d’autorité. Revêtue des habits dogmatiques de la scientificité, l’idéologie économique devient doctrine irréfutable dans le contexte culturel et anthropologique de la modernité, et dans ce contexte seulement. Quand ce contexte évolue, nous verrons cette idéologie perdre toute sa légitimité.

(A suivre...)

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