dimanche 9 janvier 2011

Edgar Morin : "Les nuits sont enceintes"


Dans un article du Monde paru dans l’édition du 09/01/11 et dont le titre est tiré du proverbe turc : « Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra », Edgar Morin fait le bilan de l’année écoulée et dresse les perspectives qui s’ouvrent en ce début d’année.

Père de la pensée complexe, Edgar Morin est un penseur visionnaire dont l’œuvre est essentielle pour tous ceux qui s’intéressent au changement de paradigme à l’origine d’une vision intégrale. C’est la raison pour nous laquelle nous nous référons régulièrement à sa pensée et que nous le citons régulièrement dans Le Journal Intégral, notamment ici, , ... et bien ailleurs !...

Sociologue et philosophe, Edgar Morin né en 1921, est directeur de recherches émérite au CNRS, président de l'Agence européenne pour la culture (Unesco) et président de l'Association pour la pensée complexe. II a publié en 2010 "Pour et contre Marx", "Ma gauche", "Comment vivre en temps de crise ?" (avec Patrick Viveret).


Le sens de l’histoire

Dans cet article, Edgar Morin applique sa méthode complexe au décryptage des évènements que nous sommes en train de vivre sans que nous en comprenions bien le sens c'est-à-dire la direction globale et la signification particulière. Il met ainsi en perspective le court terme de l’actualité immédiate, celle de l’année passé, avec le long terme de l’évolution anthropologique.

On connaît cette phrase de Karl Marx selon laquelle ce sont les hommes qui écrivent l’histoire mais ils ne savent pas l’histoire qu’ils écrivent. C’est le propre des visionnaires que de voir, à travers la multiplicité et la diversité des évènements - parfois leurs confusions - autant d’indices et de signes qui expriment les dynamiques profondes et l’architectonique générale qui président au mouvement global de l’histoire, et à travers elle, à celui de l’évolution humaine.

Edgar Morin est un de ces rares visionnaires dont le regard à la fois inspiré et lucide permet de donner un sens profond et une cohérence significative aux évènements que nous vivons, sans lesquels il n'est point d'action juste et efficace. S’il fut souvent méprisé par les tenants de l’institution universitaire, c’est que sa pensée complexe ne pouvait rentrer dans les cases d’un savoir spécialisé à quoi se réduit bien souvent actuellement la pensée académique.
Celle-ci est devenue en effet une pensée disciplinaire et fragmentaire qui ne fait somme toute qu’exprimer une culture abstraite de domination de l'homme sur la nature et d'exploitation de l'homme par l'homme. Mais on le sait depuis Diderot : « C'est le sort de presque tous les hommes de génie ; ils ne sont pas à portée de leur siècle ; ils écrivent pour la génération suivante ».


Décomposition et recomposition

Ce n’est donc pas un hasard si la pensée de Morin a rencontré des résistances tant le tableau qu’il dresse de l’époque est décapant : « Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d'invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif. »

Ce diagnostic est, bien sûr, le nôtre. Celui que nous n’avons cessé d’exprimer et d’illustrer toute l’année dernière dans nos divers billets : à la profonde décomposition ambiante marquée par les diverses crises que nous traversons, correspond l’émergence de formes novatrices de pensée et de sensibilité, de vie et de société. Ces formes innovantes sont des solutions qui expriment la dynamique de l’évolution et qui s’expérimentent à travers l’éclosion d’initiatives créatrices et l’interconnexion entre réseaux novateurs.

Selon Morin : « La marche vers les désastres va s'accentuer dans la décennie qui vient... La course a commencé entre le désespérant probable et l'improbable porteur d'espoir. Ils sont du reste inséparables : "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" (Friedrich Hölderlin)... Mais le probable n'est pas certain et souvent c'est l'inattendu qui advient... L'année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. »


Régénération

Quinze jours avant la parution de cet article, nous avions justement titré Une régénération culturelle notre billet du 22 Décembre sur l’Université Intégrale, illustré par une photo d’Edgar Morin prise lors d’une conférence qu'il y a donné. Belle synchronicité. C’est justement au début de l’année 2010, pour fêter la nouvelle décennie, que nous avons initié Le Journal Intégral sans autres ambitions que de participer, à notre façon, à ce courant de profonde régénération culturelle propre à la vision intégrale.

Un nouveau monde est en train de se construire sur les ruines de l’ancien. Une communauté de sensibilité et de pensée unit ceux qui se sentent inspirés par la même dynamique évolutive. N'oublions pas l'exhortation hugolienne selon laquelle rien ne peut arrêter une idée dont le temps est venue. Les temps qui viennent sont porteurs d'un nouvel "Esprit du temps" qui s'incarne à travers des hommes et des femmes réunis en réseaux novateurs.
Des réseaux qui sont le noyau d'une régénération culturelle gagnant progressivement l'ensemble de la société, par ondes successives, notamment grâce au mouvement des nouvelles générations. Une régénération qui rencontre de nombreuses résistances dues aux habitudes de pensée, aux institutions, gardiennes de ces habitudes, et aux clercs, gardiens de ces institutions !...

Une communauté intégrale
Fasse que, durant les prochains mois et les années suivantes, une véritable « communauté intégrale » se développe et s’incarne de plus en plus dans l’espace francophone, en résonance avec un mouvement planétaire et multiforme dont on peut suivre l’évolution presque en temps réel grâce à Internet. L’émergence et le développement de cette communauté intégrale dans l'espace francophone se fera grâce l’apport d’initiatives et de visions, de réflexions et de débats, de mise en relations des idées et des hommes au sein d’une intelligence collective alimentée par chacun.
Une telle intelligence collective est d’autant plus nécessaire que règne ce qu’Edgar Morin nomme un « aveuglement généralisé » du à « la carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux.»

En cette nouvelle année, nous ferons en sorte que Le Journal Intégral continue d’aller à contre-courant de la décomposition ambiante, à la rencontre de celles et de ceux qui, ici et ailleurs, inventent de nouvelles voies fondées - non plus sur la fragmentation des savoirs - mais sur une intégration des connaissances, de l’art et de la spiritualité. Une intégration qui nécessite le développement d’une intelligence sensible et inspirée, capable de marier la rigueur conceptuelle de la pensée et la profondeur créatrice de l’intuition, sans rejeter ni l’une, ni l’autre.



Edgar Morin. "Les nuits sont enceintes"
En 2010, la planète a continué sa course folle propulsée par le moteur aux trois visages mondialisation-occidentalisation-développement qu'alimentent science, technique, profit sans contrôle ni régulation.

L'unification techno-économique du globe se poursuit, sous l'égide d'un capitalisme financier effréné, mais elle continue à susciter en réaction des "refermetures" ethniques, nationales, religieuses, qui entraînent dislocations et conflits. Libertés et tolérances régressent, fanatismes et manichéismes progressent. La pauvreté se convertit non seulement en aisance de classe moyenne pour une partie des populations du globe, mais surtout en immenses misères reléguées en énormes bidonvilles.

L'occidentalisation du monde s'est accompagnée du déclin désormais visible de l'Occident. Trois énormes nations ont monté en puissance ; en 2010, la plus ancienne, la plus peuplée, la plus économiquement croissante, la plus exportatrice intimide les Etats d'Occident, d'Orient, du Sud au point de susciter leur crainte d'assister à la remise d'un prix Nobel à un dissident chinois emprisonné. En 2010 également, pour une première fois, trois pays du Sud se sont concertés à l'encontre de toute influence occidentale : Turquie, Brésil et Iran ont créé ce sans précédent. La course à la croissance inhibée en Occident par la crise économique se poursuit en accéléré en Asie et au Brésil.

La mondialisation, loin de revigorer un humanisme planétaire, favorise au contraire le cosmopolitisme abstrait du business et les retours aux particularismes clos et aux nationalismes abstraits dans le sens où ils s'abstraient du destin collectif de l'humanité. Le développement n'est pas seulement une formule standard d'occidentalisation qui ignore les singularités, solidarités, savoirs et arts de vivre des civilisations traditionnelles, mais son déchaînement techno-économique provoque une dégradation de la biosphère qui menace en retour l'humanité.

L'Occident en crise s'exporte comme solution, laquelle apporte, à terme, sa propre crise. Malheureusement, la crise du développement, la crise de la mondialisation, la crise de l'occidentalisation sont invisibles aux politiques. Ceux-ci ont mis la politique à la remorque des économistes, et continuent à voir dans la croissance la solution à tous les problèmes sociaux. La plupart des Etats obéissent aux injonctions du Fonds monétaire international (FMI), qui a d'abord partout prôné la rigueur au détriment des populations ; quelques-uns s'essaient aux incertitudes de la relance

Mais partout le pouvoir de décision est celui des marchés, c'est-à-dire de la spéculation, c'est-à-dire du capitalisme financier. Presque partout les banques, dont les spéculations ont contribué à la crise, sont sauvées et conservées. Le marché a pris la forme et la force aveugle du destin auquel on ne peut qu'obéir. La carence de la pensée partout enseignée, qui sépare et compartimente les savoirs sans pouvoir les réunir pour affronter les problèmes globaux et fondamentaux, se fait sentir plus qu'ailleurs en politique. D'où un aveuglement généralisé d'autant plus que l'on croit pouvoir disposer des avantages d'une "société de la connaissance".

Le test décisif de l'état de régression de la planète en 2010 est l'échec de la personne la plus consciente de la complexité planétaire, la plus consciente de tous les périls que court l'humanité : Barack Obama. Sa première et modeste initiative pour amorcer une issue au problème israélo-palestinien, la demande du gel de la colonisation en Cisjordanie, s'est vu rejeter par le gouvernement Nétanyahou. La pression aux Etats-Unis des forces conservatrices, des évangélistes et d'une partie de la communauté juive paralyse tout moyen de pression sur Israël, ne serait-ce que la suspension de l'aide technique et économique.

La dégradation de la situation en Afghanistan l'empêche de trouver une solution pacifique au conflit, alors qu'il est patent qu'il n'y a pas de solution militaire. L'Irak s'est effectivement démocratisé, mais en même temps s'est à demi décomposé et subit l'effet de forces centrifuges. Obama résiste encore aux énormes pressions conjuguées d'Israël et des chefs d'Etat arabes du Moyen-Orient pour intervenir militairement en Iran. Mais la situation est devenue désespérée pour le peuple palestinien.

Tandis qu'Etats-Unis et Russie établissent en 2010 un accord pour la réduction des armes nucléaires, le souhait de dénucléarisation généralisée, unique voie de salut planétaire, perd toute consistance dans l'arrogance nucléaire de la Corée du Nord et l'élaboration probable de l'arme nucléaire en Iran. Si tout continue l'arme nucléaire sera miniaturisée, généralisée et privatisée.

Tout favorise les montées aux extrêmes y compris en Europe. L'Europe n'est pas seulement inachevée, mais ce qui semblait irréversible, comme la monnaie unique, est menacé. L'Europe, dont on pouvait espérer une renaissance de créativité, se montre stérile, passive, poussive, incapable de la moindre initiative pour le conflit israélo-palestinien comme pour le salut de la planète.
Pire : des partis xénophobes et racistes qui prônent la désintégration de l'Union européenne sont en activité. Ils demeurent minoritaires, comme le fut pendant dix ans le parti nazi en Allemagne que nul dans le pays le plus cultivé d'Europe, dans le pays à la plus forte social-démocratie et au plus fort Parti communiste, n'avait imaginé qu'il puisse accéder légalement au pouvoir.

La marche vers les désastres va s'accentuer dans la décennie qui vient. A l'aveuglement de l'homo sapiens, dont la rationalité manque de complexité, se joint l'aveuglement de l'homo demens possédé par ses fureurs et ses haines.

La mort de la pieuvre totalitaire a été suivie par le formidable déchaînement de celle du fanatisme religieux et celle du capitalisme financier. Partout, les forces de dislocation et de décomposition progressent. Toutefois, les décompositions sont nécessaires aux nouvelles compositions, et un peu partout celles-ci surgissent à la base des sociétés. Partout, les forces de résistance, de régénération, d'invention, de création se multiplient, mais dispersées, sans liaison, sans organisation, sans centres, sans tête. Par contre, ce qui est administrativement organisé, hiérarchisé, centralisé est sclérosé, aveugle, souvent répressif.

L'année 2010 a fait surgir en Internet de nouvelles possibilités de résistance et de régénération. Certes, on avait vu au cours des années précédentes que le rôle d'Internet devenait de plus en plus puissant et diversifié. On avait vu qu'il devenait une force de documentation et d'information sans égale ; on avait vu qu'il amplifiait son rôle privilégié pour toutes les communications, y compris celles effectuées pour les spéculations du capitalisme financier et les communications cryptées intermafieuses ou interterroristes.

C'est en 2010 que s'est accrue sa force de démocratisation culturelle qui permet le téléchargement gratuit des musiques, romans, poésies, ce qui a conduit des Etats, dont le nôtre, à vouloir supprimer la gratuité du téléchargement, pour protéger, non seulement les droits d'auteur, mais aussi les bénéfices commerciaux des exploitants des droits d'auteur.

C'est également en 2010 que s'est manifestée une grande force de résistance informatrice et démocratisante, comme en Chine, et durant la tragique répression qui a accompagné l'élection truquée du président en Iran. Enfin, la déferlante WikiLeaks, force libertaire ou libertarienne capable de briser les secrets d'Etat de la plus grande puissance mondiale, a déclenché une guerre planétaire d'un type nouveau, guerre entre, d'une part, la liberté informationnelle sans entraves et, d'autre part, non seulement les Etats-Unis, dont les secrets ont été violés, mais un grand nombre d'Etats qui ont pourchassé les sites informants, et enfin les banques qui ont bloqué les comptes de WikiLeaks. Dans cette guerre, WikiLeaks a trouvé des alliés multiples chez certains médias de l'écrit ou de l'écran, et chez d'innombrables internautes du monde entier.

Ce qui est remarquable est que les Etats ne se préoccupent nullement de maîtriser ou au moins contrôler "le marché", c'est-à-dire la spéculation et le capitalisme financier, mais par contre s'efforcent de juguler les forces démocratisantes et libertaires qui font la vertu d'Internet. La course a commencé entre le désespérant probable et l'improbable porteur d'espoir. Ils sont du reste inséparables : "Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve" (Friedrich Hölderlin), et l'espérance se nourrit de ce qui conduit à la désespérance.

Il y eut même, en 1940-1941, le salut à partir du désastre ; des têtes de génie sont apparues dans les désastres des nations. Churchill et de Gaulle en 1940, Staline qui, paranoïaque jusqu'aux désastres de l'Armée rouge et de l'arrivée de troupes allemandes aux portes de Moscou, devint en automne 1941 le chef lucide qui nomma Joukov pour la première contre-offensive qui libéra Moscou.

C'est avec l'énergie du désespoir que les peuples de Grande-Bretagne et d'Union soviétique trouvèrent l'énergie de l'espoir. Quelles têtes pourraient surgir dans les désastres planétaires pour le salut de l'humanité ? Obama avait tout pour être une de ces têtes, mais répétons-le : les forces régressives aux Etats-Unis et dans le monde furent trop puissantes et brisèrent sa volonté en 2010.

Mais le probable n'est pas certain et souvent c'est l'inattendu qui advient. Nous pouvons appliquer à l'année 2011 le proverbe turc : "Les nuits sont enceintes et nul ne connaît le jour qui naîtra."

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