samedi 9 juillet 2011

Education intégrale (3) Le Nouvel Esprit Pédagogique

Nous ne voulons plus d'une école où l'on apprend à survivre en désapprenant à vivre. Raoul Vaneigem

Quand on évoque l’émergence d’une culture intégrale, on ne peut faire l’impasse sur le type d’éducation qui permettrait de la transmettre et de la développer. Aussi la réflexion sur une éducation intégrale fondée sur l’éveil, le développement et l’intégration de la diversité cognitive est-elle centrale pour tous ceux qui sont inspirés par le grand courant de mutation actuel. C’est dans cet esprit que le Journal Intégral a consacré deux billets à l’éducation intégrale : « La poésie sera le science du futur » et Epistémologie et pédagogie ainsi qu'un autre à la pensée de Raoul Vaneigem sur l'intelligence sensible.

Car l’éducation intégrale a pour but le développement d’une intelligence sensible qui naît de l’intégration entre deux formes - rationnelles et relationnelles - d’épistémologie. L'intelligence sensible est la cause et l'effet d'une conscience qui devient intégrale quand les formes abstraites – logiques, distinctives et conceptuelles – de la réflexion rationnelle s'accordent harmoniquement avec la dynamique créatrice d’une intuition relationnelle et avec les formes concrètes - esthétiques et symboliques - à travers lesquelles cette dernière se manifeste.

Dès lors, il s’agit, suivant la formule de Raoul Vaneigem, d’« accorder chez l’enfant une priorité absolue à l’intelligence sensible, à une approche où le vivant se dévoile comme mouvement de création. » Cette quête d’une éducation intégrale participe d’un vaste mouvement qui est autant celui d’une remise en question des anciens modèles éducatifs que de propositions novatrices inspirées par un « nouvel esprit pédagogique ».

Une vision intégrative, évolutive et transdisciplinaire

Culture, connaissance et transmission forment les trois sommets d’une même triangulation anthropologique. Il existe une étroite corrélation entre l’évolution des formes culturelles qui permettent de « faire société » et l’évolution des formes épistémologiques qui permettent de « faire connaissance ». L’évolution conjointe des formes épistémologiques et culturelles implique celle des formes pédagogiques qui ont pour rôle de les transmettre.

La mutation actuelle des mentalités est donc à la fois culturelle, épistémologique et pédagogique. Elle vise à se libérer des impasses d’une pensée technocratique fondée sur le réductionnisme abstrait et la fragmentation disciplinaire pour inventer les voies nouvelles d’une vision intégrative, évolutive et transdisciplinaire.

De plus en plus de pédagogues sont conscients du fait que le profond malaise de l’institution scolaire n’est qu’un des éléments d’une crise systémique de civilisation qui est cause et conséquence d'un changement de paradigme. Les formes instituées de la pédagogie ne correspondent plus à l’évolution de la société, de la connaissance et des élèves. C’est pourquoi, prenant acte de l’obsolescence et de la désuétude de cette pédagogie institutionnelle comme des souffrances et du malaise qu’elle génère, un courant instituant invente des formes pédagogiques inspirées par la dynamique d’une régénération culturelle et pédagogique.

Une éducation humanisante

De même que, pour définir leurs avancées épistémologiques, Gaston Bachelard parlait du « nouvel esprit scientifique » et Gilbert Durand du « nouvel esprit anthropologique », il faudrait parler d’un « nouvel esprit pédagogique » qui irrigue toutes ces initiatives novatrices.

Animé par François Soulard et Armen Tarpinian, le site « Ecole changer de cap » est exemplaire de ce nouvel esprit pédagogique : « En France comme en beaucoup de pays, des remises en question fécondes et des expériences nouvelles se multiplient dans le champ culturel et éducatif. De nouveaux réseaux et espaces de dialogue se créent dans l’objectif de transformer l’éducation, afin d’accompagner les mutations du vingt et unième siècle et d’entraîner nos sociétés vers de vraies voies d’humanisation. »

Ce site qui propose « d’autres chemins pour l’école » a pour but de « tisser des liens entre les créateurs d’idées et de pratiques nouvelles autour de thèmes liant l’évolution des savoirs, des modes de fonctionnement de l’école et celle de la société. Il vise à former peu à peu un « rond-point systémique » mutualisant des réflexions et des actions provenant de différents acteurs de France, d’Europe et d’ailleurs. Et ainsi de susciter - loin de toute enfermement idéologique - une compréhension et un regard collectifs sur les fondements d’une éducation humanisante. » Nous avons évoqué ici l'ouvrage collectif intitulé "Idées-forces pour le XXI ème siècle" dirigé par Armen Tarpinian avec nombre d'auteurs prestigieux.

A l’université Paris 8, Antoniella Verdiani a mené une recherche de doctorat sur l’éducation intégrale à Auroville. Sur son blog Eduquer à la joie elle faisait récemment référence à la parution au livre de Philippe Filliot, L’éducation au risque du spirituel dont la préface est signée de Michel Maffesoli. Elle y évoquait aussi la parution du livre de Karine Mazevet : L’éducation, une stratégie pour réenchanter la vie. Au sein d'un collectif pour le développement d'une éducation du troisième millénaire, Karine Mazevet travaille activement à communiquer et faire reconnaître la nécessité d'un changement fondamental de nos modèles et systèmes éducatifs. Ces quelques initiatives sont des exemples, parmi tant d’autres, d’un véritable bouillonnement créatif dans le domaine pédagogique.

La Transdisciplinarité

Vecteurs de ce nouvel esprit pédagogique, les chercheurs du CIRET s’intéressent à l’évolution conjointe des formes épistémologiques et pédagogiques. Centre International de Recherches et Etudes Transdisciplinaires, le CIRET regroupe des chercheurs qui développent une épistémologie novatrice fondée sur une transdisciplinarité qui « ne recherche pas la maîtrise de plusieurs disciplines, mais l'ouverture de toutes les disciplines à ce qui les traverse et les dépasse ».

Pour les chercheurs du Ciret "La transdisciplinarité n'est pas concernée par le simple transfert d'un modèle d'une branche de la connaissance à une autre, mais par l'étude des isomorphismes entre les différents domaines de la connaissance. Autrement dit, la transdisciplinarité prend en compte les conséquences d'un flux d'information circulant d'une branche de la connaissance à une autre, permettant l'émergence de l'unité dans la diversité et de la diversité par l'unité. Son objectif est de mettre à nu la nature et les caractéristiques de ce flux d'information et sa tâche prioritaire consiste en l'élaboration d'un nouveau langage, d'une nouvelle logique, de nouveaux concepts pour permettre l'émergence d'un véritable dialogue entre les spécialistes des différentes branches de la connaissance. "

Le Ciret a donc pour but « de créer un lieu privilégié de rencontre et de dialogue entre les spécialistes des différentes sciences et ceux des autres domaines d'activité, en particulier, les spécialistes de l'éducation. » Les lecteurs qui s’intéressent à cette démarche peuvent consulter le site du Ciret où ils pourront lire notamment La charte de la Transdisciplinarité.

Les recherches épistémologiques du Ciret débouchent sur des formulations pédagogiques inspirées par cet esprit transdisciplinaire. La charte de la Transdisciplinarité écrit au sujet de l’éducation « Une éducation authentique ne peut privilégier l'abstraction dans la connaissance. Elle doit enseigner à contextualiser, concrétiser et globaliser. L'éducation transdisciplinaire réévalue le rôle de l'intuition, de l'imaginaire, de la sensibilité et du corps dans la transmission des connaissances. » A partir de cette formulation, on comprendre l’étroite proximité entre les approches intégrales et transdisciplinaire dans le domaine de l’éducation... aussi bien que dans de nombreux autres domaines d’ailleurs.

L’approche transversale

Rencontres Transdisciplinaires, le bulletin interactif du CIRET propose régulièrement d’intéressantes réflexions sur l’évolution de la pédagogie et de l’enseignement signés par des auteurs comme Edgar Morin, Basarab Nicolescu, Jean Biès ou René Barbier.

Ce dernier, chercheur et universitaire, professeur émérite en sciences de l’éducation, a développé une approche spécifique en sciences humaines qui conjugue aussi bien les disciplines variées que le regard philosophique, la sensibilité esthétique et poétique ou le questionnement ontologique issu des cultures du monde. Il a nommé approche transversale, cette perspective à la fois critique et compréhensive, fondé sur l’écoute sensible en sciences de l’homme et de la société.

Dans le numéro 18 du bulletin du Ciret, dont le thème est « Expériences d’éducation transdisciplinaire », René Barbier pose les prémisses d’une « éducation transversale » capable de prendre en compte la question du sens de la vie dans l’enseignement, question posée de plus en plus directement à l’enseignant par les jeunes, élèves et étudiants. Nous proposons ci-dessous quelques extraits de l’article de Réné Barbier intitulé « Vers une éducation transversale » à lire ici en totalité.

Vers une éducation transversale. René Barbier

« Existe-t-il une éducation qui n’hésite plus à répondre aux questions sur le sens de la vie que posent les enfants et les adolescents d’aujourd’hui ? Une telle éducation transversale peut-elle accepter de ne plus répondre par une attitude dogmatique de vérité, mais par un nouveau questionnement typiquement socratique ? S’exprimer, parler n’implique-t-il pas, également, de lire, écrire et méditer ? C’est l’objet de la sagesse transversale contemporaine.

L’éducation transversale est une approche de la complexité d’un rapport aux savoirs, aux savoir-faire et aux savoir-être, qui n’exclurait plus les dimensions spirituelles, méditatives de l’être humain, tout en acceptant le regard des disciplines scientifiques comme des réflexions philosophiques et artistiques. Elle constitue le versant éducatif de l’approche transversale comme écoute sensible en sciences humaines. Elle s’ouvre sur une interrogation vraiment contemporaine au-delà du désenchantement du monde promis par Max Weber et de la fin du religieux pensée par Marcel Gauchet.

Peut-être fallait-il une désoccultation radicale du religieux pour commencer à vivre, authentiquement, sur le plan d’une spiritualité laïque, une sagesse moderne du monde. Loin d’être une conséquence d’une démocratie désabusée et sérielle d’individus sans appartenance ouvrant sur la folie comme le pense Dany-Robert Dufour, l’époque contemporaine inaugurerait, dans ce cas, une chance inouïe pour l’avenir de l’humanité. On verrait se développer une éducation transpersonnelle non dogmatique et enrichie de toutes les sagesses du monde.


Par sagesses du monde j’entends toutes les formes d’intelligibilité et de sensibilité que les êtres humains, au sein des différentes cultures, anciennes et modernes, ont inventées pour symboliser et exprimer, souvent d’une façon mythique et poétique, leurs rapports à la connaissance de l’être-au-monde et à son mystère d’exister.

Le qualificatif de transpersonnelle renvoie à une approche psychologique de plus en plus vive en ce début du XXIe siècle. La psychologie transpersonnelle est une orientation de la psychologie et une voie de connaissance de l’être humain qui intègre à la fois les dimensions spirituelle, émotionnelle, corporelle, cognitive et créatrice. Elle tient compte des grands courants de pensées de la psychologie contemporaine tel que la psychanalyse, la bioénergie et l’approche cognitivo-comportementale. Elle accepte aussi plusieurs pratiques spirituelles tel la méditation et la prière comme autant de chemins permettant à l’être humain de transcender ses limites.

... La psychologie transpersonnelle est une approche intégrative et inclusive qui présente une ouverture suffisante pour considérer toutes les voies utiles à la croissance de l’homme. Ma conception du transpersonnel comme phénomène transversal refuse de se figer dans l’orbite de la pure tradition comme d’un post-modernisme psychédélique de type Nouvel-Age. Elle est proche de la transdisciplinarité de Basarab Nicolescu ou du sens de la complexité d’Edgar Morin et soucieuse de réalisme.

Dans mon approche transversale, je revendique le droit à l’émotion et à l’affectivité, beaucoup plus du côté des émotions-sentiments que des émotions-chocs comme le propose aujourd’hui le philosophe Michel Lacroix dans son livre sur la culture de l’émotion. Elle signifie que le sens doit être construit par rapport à un tiers inclus qui dépasse toute singularité personnelle, quoi qu’il l’intègre totalement.

Le transpersonnel ne se réduit à aucun dogme, aucune religion, aucun rituel mais il les considère tous avec attention bienveillante et vigilance active. Il sait que tout symbole, tout mythe, porte les germes d’une autreté (Krishnamurti), d’un regard, à la fois ancré et dégagé, sur le monde, inexprimable en dernière instance... Mais également le transpersonnel connaît la force de l’illusion possible enracinée dans la croyance. Il sait nommer le faux mystique, l’idéologue de tous les registres, qui traque le savoir critique pour assurer impunément son autorité illégitime.


... Nous avons à notre disposition une richesse incommensurable pour réfléchir et pour méditer silencieusement : les textes venus du fond des âges écrits ou prononcés par des personnes ayant transcendé le règne de l’ego. Contrairement à d’autres époques, nous trouvons dans les librairies, en livres de poche, la quintessence de la sagesse de l’humanité. Paradoxalement, il semble que cette richesse ne passe pas dans nos collèges, nos lycées et nos universités.

La sub-culture adolescente cherche des valeurs et trouve les soirées rave où la musique techno sert répétitivement de rituel de transe. Si la parole devient inexistante, le corps danse frénétiquement au cœur d’une solitude gigantesque et collective. Les jeunes y trouvent leur compte et prétendent comparer leurs réunions extatiques aux rituels africains. Ils oublient simplement que dans les pays de tradition les rituels en question sont portés par une mythologie ancestrale qui soude la communauté depuis des générations...

Nos enfants, eux, sont de plus en plus sans histoire, sans parole et sans espoir. Il ne leur reste que la violence ou l’apathie. Pourrons-nous retrouver le sens de la parole et la transmettre à nos enfants dans cette tragique post-modernité culturelle ? Saurons-nous aller puiser dans ce fond commun mondial de la sagesse humaine, religieuse ou laïque, pour retrouver le fil du sens ?
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