jeudi 6 juin 2019

De quoi le Populisme est-il le Non ?


Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes. Paul Valéry 


Un spectre hante les élites de nos sociétés en crise : le spectre d'un populisme qui n'est rien d'autre qu'une puissance populaire et destituante, dynamisée par l'idéal communautaire, qui remet en question les tenants d'un pouvoir technocratique fondé sur l'individualisme et l'économisme. A l’occasion du mouvement des Gilets Jaunes comme à celle des élections européennes qui viennent d’avoir lieu, le concept de populisme a saturé l’espace publique, chacun projetant sur ce signifiant un sens correspondant à sa position dans cet espace. Une position définie par l’abscisse de ses intérêts et l’ordonnée de ses représentations. 

La prolifération de ce concept et sa polysémie nous disent quelques choses de l’évolution des mentalités. Mais quoi ? De quoi le populisme est-il le nom ? Pour répondre à cette question, nous nous référons, comme nous l'avons déjà fait, aux analyses de Michel Maffesoli qui, depuis plusieurs décennies, décrypte avec beaucoup d’acuité et d’intuition les mutations de la conscience collective. A contre-courant de la doxa dominante et du conformisme académique, son œuvre rend compte de l’esprit du temps et de son évolution. Par-delà les sempiternelles analyses convenues (sociologiques, politiques et économiques), son approche qualitative s'intéresse à l'imaginaire, aux valeurs et à la dynamique culturelle qui animent cette révolte populaire qualifiée de populisme par les dominants pour mieux la disqualifier.

Après avoir rapidement présenté le travail de Michel Maffesoli, nous proposerons un de ces derniers articles où il évoque l’abime existant entre des élites, fossilisées dans les références d'une modernité technocratique en déliquescence, et la vitalité créatrice d'une puissance populaire animée par les valeurs émergentes de la postmodernité. C'est ainsi qu'il analyse "le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs". Ce changement de paradigme est celui qui évolue d'une pensée abstraite et mécanique propre à la modernité à cette sagesse vivante et organique que serait une "écosophie".

Nous aimerions que ce texte soit l’occasion pour les lecteurs de s'intéresser plus avant à une pensée à la fois érudite et inspirée qui permet de mieux saisir la dynamique évolutionnaire de nos sociétés. Pour explorer cette pensée, nous proposons dans la rubrique Ressources un certain nombre de liens qui permettent de s'y sensibiliser en lisant notamment quelques textes récents où Michel Maffesoli décrypte l'actualité avec bonheur et profondeur.

L’Idéal Communautaire 

Michel Maffesoli, penseur de la postmodernité

Dans un article publié récemment dans Marianne et intitulé Maffesoli et tribus jaunes, Brice Perrier résume la démarche du sociologue, professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Institut universitaire de France, à l’occasion de la réédition de son célèbre ouvrage "Le Temps des tribus. Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes " :

« Michel Maffesoli est le théoricien de la Postmodernité, cette époque qui aurait succédé à trois siècles d'une Modernité cartésienne fondée sur le rationalisme, l'individualisme et la croyance dans le progrès. En penseur du postmoderne, il observe que depuis les années 1950 la raison cède le pas face à l'émotion, mais aussi que les promesses de lendemains qui chantent ne satisfont plus un désir de profiter de l'instant présent. La population le vivant au quotidien, les institutions, bâties sur les valeurs modernes, n'apparaissent plus adapté à ses besoins. D'où ce déphasage entre le pouvoir et la puissance que Maffesoli voit se manifester par une sécession entre le peuple et les élites encore instituées. »

Issue d'une méthode à la fois phénoménologique et participative qui concilie intuition et rationalité au sein d'une "raison sensible" dont il a fait l'éloge dans un de ces ouvrages, cette sociologie de l'imaginaire et du quotidien permet d'être en phase avec l'émergence qualitative d'un phénomène social, irréductible à ses aspects objectifs et quantifiables. "La sociologie de Michel Maffesoli est descriptive et non pas prescriptive et en ce sens il ne développe ni attitude critique, ni discours politique. Il constate les invariants qui structurent l'imaginaire contemporain." (Site de M. Maffesoli). 

Cette approche descriptive et qualitative a souvent été mal comprise et mal reçue par une sociologie académique, encore imprégnée d'un esprit scientiste et positiviste, qui transpose à la conscience et au social les méthodes d'objectivation et de quantification des sciences dures, en laissant échapper l'essentiel c'est à dire ce que l'esprit humain a d'irréductible. L'approche originale de Maffesoli lui fait écrire dans le texte que nous vous proposons ci-dessous: « En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble… la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. »

Le Nous postmoderne

A l'origine d'une insurrection des consciences contre le fétichisme de l'abstraction, ce réaménagement spirituel passe, pour le meilleur et pour le pire, par la résurgence de l'idéal communautaire. Cet idéal peut s'exprimer aussi bien par l'émergence de mouvements populaires comme celui des Gilets Jaunes que par une pensée des Communs telle qu'elle s'expérimente dans les Zad, aussi bien par la reviviscence du sentiment d’appartenance à une collectivité (locale et/ou nationale) que par la sauvegarde écologique d'un milieu naturel où "le lieu fait lien".  

A partir de cette perspective nouvelle, une question se pose : de quoi le populisme est-il le Non ?  Il est le Non à la spirale infernale d’une civilisation inhumaine fondée sur le fétichisme de l’abstraction et de la marchandise. Non à la fragmentation des connaissances et l’atomisation des consciences. Non à une technolâtrie animée par des fantasmes infantiles d’omniscience et d’omnipotence. Non à la réduction de la vie à la survie économique.

Si l'énergie insurrectionnelle et destituante de ce Non possède une charge explosive, celle-ci peut aussi  être canalisée par un "Nous" qui intègre et transcende les individualités dans des formes de sensibilité et d'intelligence collectives. Ce "Nous" postmoderne n'est pas une simple régression au stade archaïque et pré-moderne d'une fusion communautaire : il est dépassement de l'individualisme, qui enferme dans les frontières étroites et égoïstes du "Je", pour participer à des dynamiques intersubjectives à l'origine de nouvelles formes sociales et culturelles. C'est d'ailleurs par peur de ce Nous collectif, écrit Maffesoli, que les élites brandissent le spectre du populisme.

Spirale

Les lecteurs fidèles du Journal Intégral auront remarqué les similitudes existant entre les observations empiriques de Michel Maffesoli sur l'émergence de la post-modernité et celles effectuées dans une perspective évolutionnaire à partir des modèles développementaux. A l'encontre du progressisme moderne, la pensée de Michel Maffesoli se veut progressive. Une progressivité qui n'est pas "la simple projection vers un futur parfait à atteindre, mais une déambulation, jamais achevée qui, s'enracinant profond, se vit au présent... C'est un processus, une démarche initiatique, vers la sagesse". Parce qu'elle nous rappelle que "l'avenir est un présent offert par le passé" cette pensée progressive permet de déconstruire de manière radicale le mythe progressiste de l'individu désaffilié et auto-construit, réduit à n'être plus qu'un agent économique, aux comportements mesurables, cherchant à maximiser ses intérêts de manière rationnelle.

Spirale Dynamique
Pour illustrer cette démarche progressive qui est celle d'un enracinement dynamique, Michel Maffesoli utilise la métaphore de la spirale : "Je propose l'image de la spirale :  la reprise du même motif, mais à un degré différent. Elle permet de comprendre la manière dont les générations s'inspirent de ce qui a déjà été fait, pour le reprendre - c'est le côté enracinement - mais en jouant avec ses codes, ses héritages et les détourner tout en les améliorant." Ce mouvement spiralé de l'évolution qui est à la fois  enracinement et émergence, conservation et progrès, est au cœur d'une approche intégrale dont le mot d'ordre est "intégrer et transcender" à chaque stade de développement.

Bien connu des lecteurs du Journal Intégral, ce mouvement spiralé de l'évolution s'incarne à travers ce modèle développemental qu'est la Spirale Dynamique, auquel nous avons consacré de nombreux textes. En reprenant cette référence à la Spirale Dynamique, nous pourrions dire (de manière caricaturale) que la postmodernité évoquée par Michel Maffesoli décrit le passage du Mème Orange (individualiste, rationaliste, progressiste) au Mème Vert (communautaire, pluraliste, relativiste) quand la pensée évolutionnaire est plutôt inspirée par les Mèmes suivants (Jaune et Turquoise). Nous avons évoqué ici cette approche comparative.

Écosophie

La même mutation des mentalités, observée par les uns et les autres à partir d'approches théoriques différentes, nous conduit à oser un peu de prospective. Le "Nous" en grec c'est l'esprit, soit le vecteur de transformation qui permet de passer d'un Non (à la spirale infernale du techno-capitalisme) à un Oui (à la spirale évolutive de la vie/esprit). C'est à travers le "Nous" que le Non (réactif) se transforme en Oui (créatif). C'est le dépassement de l'individualisme dans l'expérience collective d'un "Nous" postmoderne qui permet en effet d’aborder un nouveau cycle du développement humain.

Ce nouveau cycle est celui d'une véritable "sagesse participative" - l'écosophie - où la subjectivité individuelle est partie prenante et apprenante de son milieu naturel, social et culturel. L'écosophie est cette sagesse post-moderne où l'individu singulier participe de manière sensible à son milieu multidimensionnel pour intégrer progressivement les éléments nécessaires à son développement à travers des stades évolutifs de plus en plus complexes. Dans deux billets consacrés au livre de Michel Maffesoli intitulé Écosophie, nous avons développé ce thème : Écosophie, une sagesse commune et Civilisation, Décadence, Écosophie.

De manière encore confuse et lointaine, une résonance collective avec ce nouvel esprit du temps s'est exprimée récemment, du mouvement des Gilets Jaunes aux diverses Zad, de la grève des jeunes pour le climat à une généralisation de la prise de conscience écologique. Il faudra préciser cette voie écosophique, l'affirmer et la diffuser, pour résister à une spirale infernale qui conduit de manière inéluctable à un effondrement civilisationnel.

Vous avez dit populisme? Michel Maffesoli 


N’est-ce point le mépris vis-à-vis du peuple, spécificité d’une élite en déshérence, qui conduit à ce que celle-ci nomme abusivement "populisme" ? L’entre-soi, particulièrement repérable dans ce que Joseph de Maistre nommait la  "canaille mondaine" – de nos jours on pourrait dire la "canaille médiatique" –, cet entre-soi est la négation même de l’idée de représentation sur laquelle, ne l’oublions pas, s’est fondé l’idéal démocratique moderne. En effet, chose frappante, lorsque par faiblesse on cède aux divertissements médiatiques, ça bavarde d’une manière continue dans ces étranges lucarnes de plus en plus désertées. Ça jacasse dans ces bulletins paroissiaux dont l’essentiel des abonnés se recrute chez les retraités. Ça gazouille même dans les tweets, à usage interne, que les décideurs de tous poils s’envoient mutuellement. 

L’automimétisme caractérise le débat, national ou pas, que propose le pouvoir – automimétisme que l’on retrouve dans les ébats indécents, quasiment pornographiques, dans lesquels ce pouvoir se donne en spectacle. Pour utiliser un terme de Platon, on est en pleine théâtrocratie, marque des périodes de décadence. Moment où l’authentique démocratie, la puissance du peuple, est en faillite. Automimétisme de l’entre-soi ou auto-représentation, voilà ce qui constitue la négation ou la dénégation du processus de représentation. On ne représente plus rien, sinon à courte vue, soi-même. Cette Caste on ne peut plus isolée, en ses diverses modulations – politique, journalistique, intellectuelle –, reste fidèle à son idéal "avant-gardiste", qui consiste, verticalité oblige, à penser et à agir pour un prétendu bien du peuple. 

Une telle verticalité orgueilleuse s’enracine dans un fantasme toujours et à nouveau actuel : « Le peuple ignore ce qu’il veut, seul le Prince le sait » (Hegel). Le "Prince" peut revêtir bien des formes, de nos jours celle d’une intelligentsia qui, d’une manière prétentieuse, entend construire le bien commun en fonction d’une raison abstraite et quelque peu totalitaire, raison morbide on ne peut plus étrangère à la vie courante. 

Ceux qui ont le pouvoir de dire vitupèrent à loisir les violences ponctuant les soulèvements populaires. Mais la vraie "violence totalitaire" n’est-elle pas celle de cette bureaucratie céleste qui, d’une manière abstruse, édicte mesures économiques, consignes sociales et autres incantations de la même eau en une série de "discours appris" n’étant plus en prise avec le réel propre à la socialité quotidienne ? N’est-ce pas une telle attitude qui fait dire aux protagonistes des ronds-points que ceux qui détiennent le pouvoir sont instruits, mais non intelligents ? 

Le lieu fait lien


Ceux-là même qui vitupèrent et parlent, quelle arrogance !, de la "vermine paradant chaque samedi", ceux-là peuvent-ils comprendre la musique profonde à l’œuvre dans la sagesse populaire ? Certainement pas. Ce sont, tout simplement, des pleureuses pressentant, confusément, qu’un monde s’achève. Ce sont des notables dans l’incapacité de comprendre la fin du monde qui est le leur. Et pourtant cette Caste s’éteint inexorablement. Au mépris vis-à-vis du peuple correspond logiquement le mépris du peuple n’ayant plus rien à faire avec une élite qu’il ne reconnaît plus comme son maître d’école. Peut-être est-ce pour cela que cette élite, par ressentiment, utilise, ad nauseam, le mot de « populisme » pour stigmatiser une énergie dont elle ne comprend pas les ressorts cachés. 

Le bienfait des soulèvements, des insurrections, des révoltes, c’est de rappeler, avec force, qu’à certains moments "l’hubris", l’orgueil d’antique mémoire des sachants, ne fait plus recette. Par-là se manifeste l’important de ce qui n’est pas apparent. Il y a, là aussi, une théâtralisation de l’indicible et de l’invisible. Le "roi clandestin" de l’époque retrouve alors une force et une vigueur que l’on ne peut plus nier. L’effervescence sociétale, bruyamment (manifestations) ou en silence (abstention) est une manière de dire qu’il est lassant d’entendre des étourdis-instruits ayant le monopole légitime de la parole officielle, pousser des cris d’orfraie au moindre mot, à la moindre attitude qui dépasse leur savoir appris.

Manière de rappeler, pour reprendre encore une formule de Joseph de Maistre, « les hommes qui ont le droit de parler en France ne sont point la Nation ». Qu’est-ce que la Nation ? En son sens étymologique, Natio, c’est ce qui fait que l’on nait (nascere) ensemble, que l’on partage une âme commune, que l’on existe en fonction et grâce à un principe spirituel. Toutes choses échappant aux Jacobins dogmatiques, qui, en fonction d’une conception abstraite du peuple, ne comprennent en rien ce qu’est un peuple réel, un peuple vivant, un peuple concret. C’est-à-dire un peuple privilégiant le lieu étant le sien. 

Le lieu fait lien. C’est bien ce localisme qui est un cœur battant, animant en profondeur les vrais débats, ceux faisant l’objet de rassemblements, ponctuant les manifestations ou les regroupements sur les ronds-points. Ceux-ci sont semblables à ces trous noirs dont nous parlent les astrophysiciens. Ils condensent, récupèrent, gardent une énergie diffuse dans l’univers. C’est bien cela qui est en jeu dans ces rassemblements propres au printemps des peuples. Au-delà de cette obsession spécifique de la politique moderne, le projet lointain fondé sur une philosophie de l’Histoire assurée d’elle-même, ces rassemblements mettent l’accent sur le lieu que l’on partage, sur les us et coutumes qui nous sont communs. 

L’émotion et la solidarité


C’est cela le localisme, une spatialisation du temps en espace. Ou encore, en laissant filer la métaphore scientifique, une "einsteinisation" du temps. Être-ensemble pour être-ensemble sans finalité ni emploi. D’où l’importance des affects, des émotions partagées, des vibrations communes. En bref, l’émotionnel. Pour reprendre une figure mythologique, "l’Ombre de Dionysos" s’étend à nouveau sur nos sociétés. Chez les Grecs, l’orgie (orgè) désignait le partage des passions, proche de ce que l’on nomme de nos jours, sans trop savoir ce que l’on met derrière ce mot : l’émotionnel.

Émotionnel, ne se verbalisant pas aisément, mais rappelant une irréfragable énergie, d’essence un peu mystique et exprimant que la solidarité humaine prime toutes choses, et en particulier l’économie, qui est l’alpha et l’oméga de la bien-pensance moderne. Que celle-ci d’ailleurs se situe à la droite, à la gauche, ou au centre de l’échiquier politique dominant. 

L’émotionnel et la solidarité de base sont là pour rappeler que le génie des peuples est avant tout spirituel. C’est cela que, paradoxalement, soulignent les révoltes en cours. Et ce un peu partout de par le monde. Ces révoltes actualisent ce qui est substantiel. Ce qui est caché au plus profond des consciences. Qu’il s’agisse de la conscience collective (Durkheim) ou de l’inconscient collectif (Jung). Voilà bien ce que l’individualisme ou le progressisme natif des élites ne veut pas voir. C’est par peur du Nous collectif qu’elles brandissent le spectre du populisme. 

L’organique contre le mécanique

La force de l'imaginaire. Contre les bien pensants
Paul Valéry le rappelait : « Ce n’est pas sur ce qu’ils voient, mais sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger les hommes ». C’est bien sur ce qu’ils ne voient pas qu’il faut juger la Caste agonisante des notables établis : incapacité de repérer l’invisible à l’œuvre dans le corps social, incapacité à apprécier l’instinct naturel qui meut, sur la longue durée, la puissance populaire. 

On est, dès lors, dans la métapolitique. Une métapolitique faisant fond comme je l’ai indiqué sur les affects partagés, sur les instincts premiers, sur une puissance au-delà ou en-deçà du pouvoir et qui parfois refait surface. Et ce d’une manière irrésistible. Comme une impulsion quelque peu erratique, ce qui n’est pas sans inquiéter ceux qui parmi les observateurs sociaux restent obnubilés par les Lumières (XVIIIe siècle) ou par les théories de l’émancipation, d’obédience socialisante ou marxisante propres au XIXe siècle et largement répandues d’une manière plus ou moins consciente chez tous les "instruits" des pouvoirs et des savoirs établis. 

En son temps, contre la violence totalitaire des bureaucraties politiques (1), j’avais montré, en inversant les expressions de Durkheim, que la solidarité mécanique était la caractéristique de la modernité et que la solidarité organique était le propre des sociétés primitives. C’est celle-ci qui renaît de nos jours dans les multiples insurrections populaires. Solidarités organiques qui, au-delà de l’individualisme, privilégient le « Nous » de l’organisme collectif. Celui de la tribu, celui de l’idéal communautaire en gestation. Organicité traditionnelle, ne pouvant qu’offusquer le rationalisme du progressisme benêt dont se targuent toutes les élites contemporaines.

Oui, contre ce progressisme dominant, on voit renaître les "instincts ancestraux" tendant à privilégier la progressivité de la tradition. La philosophie progressive, c’est l’enracinement dynamique. La tradition, ce sont les racines d’hier toujours porteuses de vitalité. L’authentique intelligence "progressive", spécificité de la sagesse populaire, c’est cela même comprenant que l’avenir est un présent offert par le passé

C’est cette conjonction propre à la triade temporelle (passé, présent, avenir) que, pour reprendre les termes de Platon, ces "montreurs de marionnettes" que sont les élites obnubilées par la théâtrocratie sont incapables de comprendre. La vanité creuse de leur savoir technocratique fait que les mots qu’ils emploient, les faux débats et les vrais spectacles dont ils sont les acteurs attitrés sont devenus de simples mécanismes langagiers, voire des incantations qui dissèquent et règlementent, mais qui n’apparaissent au plus grand nombre que comme de futiles divertissements. 

Les révoltes des peuples tentent de sortir de la grisaille des mots vides de sens, de ces coquilles vides et inintelligibles. En rappelant les formes élémentaires de la solidarité, le phénomène multiforme des soulèvements est une tentative de réaménager le monde spirituel qu’est tout être-ensemble. Et ce à partir d’une souveraineté populaire n’entendant plus être dépossédée de ses droits. Les révoltes des peuples rappellent que ne vaut que ce qui est raciné dans une tradition qui, sur la longue durée, sert de nappe phréatique à toute vie en société. Ces révoltes actualisent l’instinct ancestral de la puissance instituante, qui, de temps en temps, se rappelle au bon souvenir du pouvoir institué

Du bien-être individuel au plus-être collectif


Voilà ce qui, en son sens fort, constitue le génie du peuple, génie n’étant, ne l’oublions pas, que l’expression du gens, de la gente, c’est-à-dire de ce qui assure l’éthos de toute vie collective. Cet être-ensemble que l’individualisme moderne avait cru dépassé ressurgit de nos jours avec une force inégalée. Mais voilà, à l’encontre de l’a-priorisme des sachants, a-priorisme dogmatique qui est le fourrier de tous les totalitarismes, ce génie s’exprime maladroitement, parfois même d’une manière incohérente ou se laissant dominer par les passions violentes. L’effervescence fort souvent bégaie. Et, comme le rappelle Ernest Renan : « Ce sont les bégaiements des gens du peuple qui sont devenus la deuxième bible du genre humain ». 

Remarque judicieuse, soulignant qu’à l’encontre du rationalisme morbide, à l’encontre de l’esprit appris des instruits, le bon sens prend toujours sa source dans l’intuition. Celle-ci est une vision de l’intérieur. L’intuition est une connaissance immédiate, n’ayant que faire des médias. C’est-à-dire n’ayant que faire de la médiation propre aux interprétations des divers observateurs ou commentateurs sociaux. C’est cette vision de l’intérieur qui permet de reconnaître ce qui est vrai, ce qui est bon dans ce qui est, et, du coup, n’accordant plus créance au moralisme reposant sur la rigide logique du devoir-être.

C’est ainsi que le bon sens intuitif saisit le réel à partir de l’expérience, à partir du corps social, qui, dès lors, n’est plus une simple métaphore, mais une incontournable évidence. Ce que Descartes nommait l’"intuition évidente" comprend ainsi, inéluctablement, ce qui est évident. Dès lors ce n’est plus le simple bien-être individualiste d’obédience économiciste qui prévaut, mais bien un plus être collectif. Et ce changement de polarité, que l’intelligentsia ne peut pas, ne veut pas voir, est conforté par la connaissance collective actualisant la "noosphère" analysée par Teilhard de Chardin, celle des réseaux sociaux, des blogs et autres Tweeters. Toutes choses confortant un "Netactivisme" dont on n’a pas fini de mesurer les effets. 

Voilà le changement de paradigme en cours dont les soulèvements actuels sont les signes avant-coureurs. On comprendra que les zombies au pouvoir, véritables morts-vivants, ne peuvent en rien apprécier la vitalité quasi-enfantine à l’œuvre dans tous ces rassemblements. Car cette vitalité est celle du « puer aeternus » que les pisse-froids nomment avec dégoût "jeunisme". Mais ce vitalisme juvénile (2), où prédomine l’aspect festif, ludique, voire onirique, est certainement la marque la plus évidente de la postmodernité naissante. 

(1) Michel Maffesoli, La Violence totalitaire (1979), réédité in Après la Modernité, CNRS Éditions, 2008, p.539. 

(2) La jeunesse n’étant bien sûr pas un problème d’âge, mais de ressenti, ce que traduit bien le mythe fédérateur de la postmodernité qu’est le Puer aeternus 

Ressources 

Le texte ci-dessus de Michel Maffesoli est paru sur le site L’Inactuelle sous le titre: L’entre-soi médiatico-politique et sur le site du Point sous le titre Vous avez dit "populisme" ?

Maffesoli et tribus jaunes  Brice Perrier. Site Marianne 

Site officiel de Michel Maffesoli 


Articles récent de Michel Maffesoli :

La pensée maçonnique et la postmodernité Site le Courrier des Stratèges 
Net-Activisme : du mythe traditionnel à la cyberculture postmoderne  Site cairn.info
La chape de plomb médiatique  Entretien sur le site Krisis
Les trous noirs du social  Site le Courrier des Stratèges 
Le printemps rêvé des peuples Site L’Inactuelle 
Le cœur et la rage Site L’inactuelle
Renouer avec l’humilité fondamentale des gouvernants Site le Courrier des Stratèges
Vers une affirmation des différences  Entretien sur le site L'Inactuelle
Vidéos  A voir sur You Tube un certain nombre d'entretiens donné par M. Maffesoli au cours de ces derniers mois, notamment sur la signification du mouvement des Gilets Jaunes.

Dans le Journal Intégral


Sur la pensée de Michel Maffesoli : Une insurrection des consciences - Écosophie : une sagesse communeCivilisation, décadence, écosophieEntre l’ancien et le nouveau monde (3) : un homme de retard

Lire les billets sélectionnés dans les libellés Spirale Dynamique - Insurrection des Consciences

jeudi 16 mai 2019

Transpersonnel versus Transhumanisme


Connais-toi lui-même. Notstephan


Dans notre précédent billet intitulé Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle nous évoquions la tension tragique vécue par l’humanité entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Dans le carrefour évolutif où elles se trouvent, nos sociétés modernes sont face à un choix : inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive vers une transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'un transhumanisme techno-capitaliste. 

Si les approches transcendantes et transhumanistes cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine, la première le fait à partir des dimensions intérieures et supérieures à travers le développement de l’esprit humain, quand la seconde cherche à le faire à partir des dimensions extérieures et inférieures, en chosifiant l’individu à travers la prolifération des artefacts technologiques. 

Face aux fantasmes infantiles d'omnipotence (technologique) et d'omniscience (numérique) véhiculés par le transhumanisme, toutes les grandes traditions spirituelles reconnaissent et rappellent les limites du mental humain en ouvrant les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles,bien  au-delà de cette conscience ordinaire et séparée à laquelle l'égo tend à nous identifier. Qu’ils proviennent d’une percée intuitive, d'une inspiration créatrice ou d’une illumination spirituelle, ces états supérieurs de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. 

Nous vous proposons ci-dessous un texte dans lequel Ken Wilber évoque la verticalité transcendante et évolutive de cette dynamique transpersonnelle qui permet de résister au nivellement horizontal et régressif  du transhumanime techno-capitaliste. Ce texte de Ken Wilber est tiré de son livre Une brève histoire de tout, adaptation synthétique et simplifiée de son œuvre majeure Sex, Ecology, Spirituality, The spirit of evolution dont Mikael Murphy - co-fondateur de l’Esalen Institute - a écrit qu’il était « l’un des quatre grands livres de ce siècle, avec La vie divine d’Aurobindo, Être et Temps de Heidegger, et Procès et réalité de Whitehead ». Une nouvelle édition revue et augmentée d'Une brève histoire de tout vient de paraître aux Éditions de Mortagne à l'occasion du vingtième anniversaire de cet ouvrage déjà vendu à 200.000 exemplaires.

Le Témoin par Ken Wilber

Ken Wilber : Vous êtes consciente de vous-même en ce moment, n’est-ce pas ? 

Q : Je pense que oui 

Ken Wilber : Alors si je dis « qui êtes-vous ? », vous allez commencer à vous décrire – vous êtes une mère (ou un père), une épouse (ou un mari), une amie; vous êtes avocate, commis, enseignante ou gérante. Il y a des choses que vous aimez et d'autres que vous n'aimez pas. Vous préférez tel type d'alimentation, vous avez tendance à avoir tels désirs et telles impulsions, etc. Vous feriez la liste des "choses que vous savez au sujet de vous-même". Toutes ces choses que vous savez au sujet de vous-même sont des objets dans votre conscience. Ce sont des images, des idées, des concepts, des désirs ou des sentiments qui défilent devant votre conscience.

Tous ces objets dans votre conscience ne sont précisément pas le Soi observateur. Toutes ces choses que vous savez au sujet de vous-même ne sont précisément pas le véritable Soi. Elles ne sont pas le Regard; elles sont simplement des choses qui peuvent être vues. Et tous ces objets que vous décrivez lorsque vous vous "décrivez vous-même" ne sont en réalité pas du tout votre véritable Soi ! Ce ne sont que d'autres objets, qu'ils soient internes ou externes. Ils ne sont pas le vrai Regard qui se pose sur ces objets. Ils ne sont pas le véritable Soi. Alors lorsque vous vous décrivez vous-même en faisant la liste de tous ces objets, vous donnez en définitive une liste "d'erreurs sur la personne", une liste de mensonges, une liste de ce que, précisément, vous n'êtes pas. 

Alors qui est ce Regard-là ? Qui est ou quel est ce Soi observateur ? Ramana Maharshi l'appelait le Témoin, le Je-Je, parce qu'il est conscient du je individuel ou moi, mais ne peut pas lui-même être vu. Alors qu'est ce Je-Je, ce Témoin causal, ce pur Soi observateur ? Ce Soi profondément intérieur est témoin du monde extérieur, et il est également témoin de toutes vos pensées intérieures. Ce Regard est témoin de l'ego, est témoin du corps et est témoin du monde naturel. Tout cela défile "devant" ce Regard. Mais ce Regard ne peut pas lui-même être vu. Si vous voyez quelque chose, c'est seulement encore davantage d'objets. Ces objets sont précisément ce que n'est pas ce Regard, ce que n'est pas le Témoin. 

Alors vous poursuivez votre examen : "Qui suis-je ?", "Qui est ou quel est ce Regard qui voit et qui ne peut pas lui-même être vu ?" Vous "reculez" simplement plus loin dans votre conscience et vous vous dés-identifiez de tous et chacun des objets que vous voyez ou pouvez voir. Le Soi, le Regard ou le Témoin n'est pas une pensée en particulier – je peux voir cette pensée comme un objet. Le Regard n'est pas une sensation particulière – j'en suis conscient en tant qu'objet. Le Soi observateur n'est pas le corps, n'est pas l'esprit, n'est pas l'ego – je peux voir toutes ces choses comme des objets. Qu'est-ce qui regarde tous ces objets ? Qu'est-ce qui, en vous, en ce moment, regarde tous ces objets – regarde la nature et ses paysages, regarde le corps et ses sensations, regarde le mental et ses pensées ? Qu'est-ce qui regarde tout ça ? 

Essayez de vous ressentir vous-même maintenant – ayez vraiment l'impression d'être vous-même – et remarquez, ce moi est juste un autre objet dans la conscience. Ce n'est même pas un véritable sujet, même pas un véritable soi, ce n'est qu'un autre objet dans la conscience. Ce petit moi et ses pensées défilent devant vous exactement comme des nuages flottent et traversent le ciel. Et quel est le véritable vous qui est témoin de tout cela ? Qui observe votre petit moi objectif ? Qui est ou quel est cela ? 

Une Pure Vacuité


À mesure que vous remontez dans cette pure Subjectivité, ce pur Regard, vous ne le verrez plus comme un objet – vous ne pouvez pas le voir en tant qu'objet, parce que ce n'est pas un objet ! Ce n'est rien que vous puissiez voir. À la place, tandis que vous reposez calmement dans cette conscience qui observe – regardant le mental, le corps et la nature flotter devant vous –, vous pourriez commencer à remarquer que ce que vous ressentez en réalité est simplement une impression de liberté, une impression de libération, une impression de n'être liée à aucun des objets dont vous êtes le calme témoin. Vous ne voyez rien, vous reposez simplement dans cette vaste liberté. 

Devant vous, les nuages défilent, vos pensées défilent, vos sensations corporelles défilent, et vous n'êtes rien de cela. Vous êtes une immensité de liberté à travers laquelle tous ces objets vont et viennent. Vous êtes une ouverture, une éclaircie, une Vacuité, une vaste spaciosité, dans laquelle tous ces objets vont et viennent. Les nuages vont et viennent, les sensations vont et viennent, les pensées vont et viennent – et vous n'êtes rien de cela; vous êtes ce vaste sentiment de liberté, cette vaste Vacuité, cette vaste ouverture, à travers laquelle la manifestation s'élève, reste un moment, et repart. 

Alors vous commencez à remarquer simplement que ce "Regard" en vous qui est témoin de tous ces objets n'est lui-même qu'une vaste Vacuité. Il n'est pas une chose, pas un objet, rien que vous puissiez voir ou dont vous puissiez vous emparer. Il est plutôt le sentiment d'une vaste Liberté, parce qu'il n'est pas en soi une chose qui entre dans le monde objectif du temps, des objets, du stress et des contraintes. Ce pur Témoin est une pure Vacuité dans laquelle tous ces sujets et objets individuels s'élèvent, restent un moment et passent. 

Alors ce pur Témoin n'est rien que l'on puisse voir ! Tenter de voir le Témoin ou de le connaître en tant qu'objet – ce n'est encore qu'accaparer, chercher et rester accroché dans le temps. Le Témoin n'est pas là-bas dehors, dans le flot; il est cette immensité de Liberté dans laquelle le flot s'élève. Vous ne pouvez pas le saisir et dire « Ha ! Ha ! Je le vois ! ». Il est plutôt le Regard et absolument rien qui puisse être vu. 

Tandis que vous reposez dans cette Observation, tout ce que vous ressentez n'est qu'une vaste Vacuité, une vaste Liberté, une Immensité – une ouverture ou une éclaircie transparente dans laquelle tous ces petits sujets et tous ces petits objets s'élèvent. Ces sujets et ces objets peuvent certainement être vus, mais leur Témoin ne peut être vu. Leur Témoin est une absolue libération par rapport à eux, une absolue Liberté qui n'est pas prisonnière de leurs agitations, de leurs désirs, de leurs peurs, de leurs espoirs. 

Identification et Attachement


Naturellement, nous avons tendance à nous identifier à ces petits sujets et à ces petits objets individuels – et c'est précisément là qu'est le problème ! Nous identifions le Regard à ces malheureuses petites choses qui peuvent être vues. C'est le début de l'attachement et de la non liberté. Nous sommes en réalité cette immensité de Liberté, mais nous nous identifions à des objets et à des sujets non libres et limités, qui tous peuvent être vus, qui tous souffrent, et dont aucun n'est ce que nous sommes. 

Patanjali a donné une description classique de l'attachement : « l'identification du Regard aux instruments de la vue » – avec les petits sujets et les petits objets, plutôt qu'avec l'ouverture, l'éclaircie ou la Vacuité dans laquelle ils s'élèvent tous. 

Lorsque nous reposons dans ce pur Témoin, nous ne voyons pas ce Témoin en tant qu'objet. Tout ce que vous pouvez voir n'est pas lui. Il est plutôt l'absence complète de tout sujet et de tout objet, il est la libération de tout cela. Reposant dans le pur Témoin, il y a cette absence en toile de fond, cette Vacuité, et cela est « vécu » non pas comme un objet, mais comme une immensité de Liberté et de Libération des contractions de l'identification à ces misérables petits sujets et petits objets qui entrent dans le flot du temps et sont pulvérisés dans cet atroce torrent. 

Lorsque vous reposez dans le pur Regard, dans le pur Témoin, vous êtes invisible. Vous ne pouvez pas être vu. Aucune partie de vous ne peut être vue, parce que vous n'êtes pas un objet. Votre corps peut être vu, votre mental peut être vu, la nature peut être vue, mais vous n'êtes aucun de ces objets. Vous êtes la pure source de la conscience, mais rien de ce qui s'élève dans cette conscience. Alors vous subsistez en tant que conscience. 

Les choses s'élèvent dans la conscience, elles restent un moment et quittent, elles vont et viennent. Elles s'élèvent dans l'espace, elles se déplacent dans le temps. Mais le pur Témoin ne fait pas de va-et-vient. Il ne s'élève pas dans l'espace, il ne se déplace pas dans le temps. Il est tel qu'il est; il est à jamais présent et immuable. Il n'est pas un objet là-bas dehors, alors il n'entre jamais dans le flot du temps, de l'espace, de la naissance, de la mort. 

Toutes ces choses sont des expériences, des objets – toutes, elles vont et toutes, elles viennent. Mais vous ne faites pas de va-et-vient; vous n'entrez pas dans ce flot; comme vous avez conscience de tout cela, vous n'êtes pas piégé dans tout cela. Le Témoin a conscience de l'espace, conscience du temps – et il est par conséquent lui-même libre de l'espace, libre du temps. Il est sans temps et sans espace – la Vacuité la plus pure à travers laquelle défilent le temps et l'espace. 

Le Non Né


Et ce pur Regard est antérieur à la vie et à la mort, antérieur au temps et à l'agitation, antérieur à l'espace et au mouvement, antérieur à la manifestation – et même antérieur au Big Bang lui-même. Cela ne signifie pas que le pur Soi existait à une époque antérieure au Big Bang, mais qu'il existe antérieurement au temps, point. Il n'est simplement jamais entré dans ce flot. Il a conscience du temps et par conséquent il est libre du temps – il est absolument sans temps. Étant donné qu'il est sans temps, il est donc éternel – ce qui ne signifie pas qu'il a un temps infini, mais qu'il est complètement libre du temps. 

Il n'est jamais né et ne mourra jamais. Il n'est jamais entré dans ce flot temporel. Cette vaste Liberté est le grand Non Né dont Bouddha disait : « Il y a un Non Né, non causé, non créé, non formé. S'il n'y avait pas ce Non Né, non causé, non créé, non formé, il n'y aurait aucune libération du né, du causé, du créé. » Reposer dans cette immensité de Liberté, c'est reposer dans ce grand Non-Né, cette vaste Vacuité. 

Et parce qu'il est Non-Né, il est Non-Mortel. Il n'a pas été créé avec votre corps, il ne périra pas lorsque votre corps périra. Non pas parce qu'il continue de vivre après la mort de votre corps, mais plutôt parce qu'il n'est jamais entré dans le flot du temps pour commencer. Il ne continue pas de vivre après votre corps, il vit antérieurement à votre corps, toujours. Il ne continue pas dans le temps à jamais, il est simplement antérieur au flot du temps lui-même. Espace, temps, objets – toutes ces choses défilent, simplement. Mais vous êtes le Témoin, le pur Regard qui est lui-même pure Vacuité, pure Liberté, pure Ouverture, la grande Vacuité à travers laquelle défile toute la parade, sans jamais vous toucher, sans jamais vous blesser, sans jamais vous consoler. 

Et parce qu'il y a cette vaste Vacuité, ce grand Non-Né, vous pouvez effectivement obtenir la libération du né et du créé, de la souffrance de l'espace, du temps et des objets, du mécanisme de terreur inhérent à ces fragments, de la vallée des larmes appelée le Samsara.

Ressources 


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jeudi 7 mars 2019

Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle


La Connaissance sans la Sagesse est de l'Intelligence Artificielle. Julian M. Pavelka


Dans un récent billet, nous définissions Le fétichisme de l'abstraction comme un processus d’emprise dont nous sommes les victimes modernes, à la fois consentantes et fascinées : « Comme les chasseurs-cueilleurs transformaient des objets en fétiches, dotés de pouvoirs surnaturels et auxquels ils étaient soumis, nous conférons à ces entités idéales que sont nos représentations mentales le pouvoir de nous soumettre à leur logique abstraite, déconnectée de la vie sensible, de sa dynamique comme de sa complexité.»

En réduisant de manière rationnelle la complexité vivante, multidimensionnelle et évolutive, du Réel au spectre abstrait d’une réalité objective, mesurable et chosifiée, nous avons désenchanté notre relation à un monde que le sens du sacré et la présence d’Esprit ont déserté. C’est ainsi que les individus comme la société se sont progressivement enlisés dans une spirale infernale qui risque de les conduire à un effondrement global. Avec l’émergence et le développement d’une Intelligence Artificielle fondée sur l’accumulation des données et le traitement automatisé de celles-ci, le fétichisme de l’abstraction franchit une nouvelle étape dans son entreprise de déshumanisation en détruisant une diversité cognitive indispensable au développement de l’esprit comme la biodiversité est indispensable au développement de la vie. 

Dans L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Eric Sadin déconstruit de manière rigoureuse et inspirée le mythe de l’Intelligence Artificielle vendu par l’oligarchie techno-capitaliste comme l’avenir inéluctable de nos sociétés. Ce mythe est le paravent idéologique derrière lequel se cache le Transhumanisme, cette utopie néo-scientiste délirante qui, sous prétexte d'améliorer la condition humaine, vise à promouvoir un "capitalisme cognitif" fondé sur la transgression de toutes les limites humaines et naturelles. Né de l'union monstrueuse entre le fétichisme (technocratique) de l'abstraction et le fétichisme (économique) de la marchandise, le capitalisme cognitif vise à formater nos vies à partir de logiques abstraites et utilitaristes, niant notre sensibilité et aliénant notre humanité.

Comment résister à ce qu'Eric Sadin nomme un "antihhumanisme radical" ? A travers une écologie de l’esprit qui reconnaît à l'esprit humain une pluralité d'expressions et de modes de connaissance. Cette écologie de l’esprit intègre notamment toutes les formes de conscience transcendante et transpersonnelle qui permettent de résister aux fantasmes d'omniscience véhiculés par le transhumanisme, tout comme le fait une forme de sagesse "apophatique" fondée sur la primauté du mystère et de l’indicible.

Démystifier l’Intelligence Artificielle 

Dans le contexte de nos sociétés techno-libérales, le développement de l’Intelligence Artificielle a pour but, plus ou moins avoué, l’organisation algorythmique de la société pour une marchandisation intégrale de la vie et une monétisation de tous nos comportements. Telle est la thèse défendue par Eric Sadin dans son nouvel ouvrage intitulé L'Intelligence artificielle ou l'enjeu du siècle, Anatomie d’un antihumanisme radical. 

« C’est l’obsession de l’époque. Entreprises, politiques, chercheurs… ne jurent que par elle, car elle laisse entrevoir des perspectives économiques illimitées ainsi que l’émergence d’un monde partout sécurisé, optimisé et fluidifié. L’objet de cet enivrement, c’est l’intelligence artificielle. Elle génère pléthore de discours qui occultent sa principale fonction : énoncer la vérité. Elle se dresse comme une puissance habilitée à expertiser le réel de façon plus fiable que nous-mêmes. 

L’intelligence artificielle est appelée, du haut de son autorité, à imposer sa loi, orientant la conduite des affaires humaines. Désormais, une technologie revêt un "pouvoir injonctif" entraînant l’éradication progressive des principes juridico-politiques qui nous fondent, soit le libre exercice de notre faculté de jugement et d’action. 

Chaque énonciation de la vérité vise à générer quantité d’actions tout au long de notre quotidien, faisant émerger une "main invisible automatisée", où le moindre phénomène du réel se trouve analysé en vue d’être monétisé ou orienté à des fins utilitaristes. Il s’avère impératif de s’opposer à cette offensive antihumaniste et de faire valoir, contre une rationalité normative promettant la perfection supposée en toute chose, des formes de rationalité fondées sur la pluralité des êtres et l’incertitude inhérente à la vie. Tel est l’enjeu politique majeur de notre temps. 

Ce livre procède à une anatomie au scalpel de l’intelligence artificielle, de son histoire, de ses caractéristiques, de ses domaines d’application, des intérêts en jeu, et constitue un appel à privilégier des modes d’existence fondés sur de toutes autres aspirations. » 

Une régression civilisationnelle 

Eric Sadin
La colonisation progressive de l'existence par l’Intelligence artificielle aurait comme conséquence « une humanité maternée, couvée, téléguidée depuis des serveurs, voyant l’irruption sournoise d’une régression civilisationnelle ». Dans la recension de cet ouvrage pour le journal La Décroissance, Pierre Thiesset écrit : « Face à cette transformation radicale de la condition humaine, Eric Sadin considère la défense du réel comme "la lutte politique de notre temps" et plaide pour une éthique de la responsabilité, "soucieuse de la façon dont nos principes, les fondements de notre humanité et de notre civilisation sont en train d’être éradiqués" 

Ce billet n’a pas pour but d’expliciter les thèses rigoureuses et implacables d'Eric Sadin. Ceux que le détail de ces thèses intéressent pourront se référer aux divers liens proposés dans la rubrique Ressources. Il s’agit surtout d’attirer l’attention sur la profonde régression anthropologique et civilisationnelle qui serait la conséquence de l’usage généralisé de l’Intelligence Artificielle par l’oligarchie techno-capitaliste et son délirant projet transhumaniste. Et pour comprendre cette régression, il convient de déconstruire la notion même d’Intelligence Artificielle tel que le fait Eric Sadin dans un article donné au journal La Décroissance : 

« Il convient de mettre en cause la notion d’"intelligence artificielle", à la racine, dans son appellation même, dans la mesure où les termes utilisés contribuent à forger nos représentations. En réalité, le principe d’une intelligence computationnelle modélisée sur la nôtre est erroné car l’une et l’autre n’entretiennent presque aucun rapport de similarité. Et ce pour deux raisons. La première, c’est que ces architectures sont dénuées de corps, qu’elles ne représentent que des machines de calculs dont la fonction se cantonne au seul traitement de flux informationnels abstraits. Et dans le cas où elles se trouvent reliées à des capteurs, elles ne font que réduire certains éléments du réel à des codes binaires, tout en se trouvant exclues d’une infinité de dimensions saisies par notre sensibilité qui échappent au principe d’une modélisation mathématique… 

La seconde raison c’est qu’il n’existe pas d’intelligence qui vive isolée, cloisonnée à ses propres logiques, à l’instar du principe de progression consistant à s’exercer seul "contre soi-même" comme dans une bulle, conformément à la logique dite "par renforcement" à l’œuvre dans le programme AlphaGo Zero qui a joué des millions de parties de go "contre lui-même". Car l’intelligence est indissociable de rapports ouverts et indéterminés aux êtres et aux choses, d’un contexte épigénétique, soit un milieu composite au sein duquel elle évolue et se singularise. Elle ne se caractérise pas seulement par la faculté d’adaptabilité, comme il est souvent répété, d’après un cliché darwinien simpliste, mais davantage à par la capacité à se modifier grâce à l’intégration murie de nouvelles connaissances, à se remettre en question à la suite d’évènements inattendus ou de propos contradictoires formulés par autrui, jusqu’à arriver, par l’écoute attentive du chant jamais achevé de toutes les différences à se déprendre d’elle-même… » 

Un conflit de rationalités 


La conception de l’intelligence humaine définie ici par Eric Sadin est très proche de celle qui émerge d’une vision intégrale: le développement de la conscience s’effectue à travers une série de stades évolutifs dont la complexité croissante est la conséquence de l’intégration progressive par la conscience des éléments et des informations issues de son milieu d’évolution. Cette approche évolutionnaire et intégrative n’a rien à voir avec le traitement automatisé des flux informationnels réalisés par l’intelligence artificielle. 

« Nous n’avons, en aucune façon, affaire à une réplique de notre intelligence, même partielle, mais à un abus de langage, laissant croire qu’elle serait, comme naturellement, habilitée à se substituer à la nôtre en vue d’assurer une meilleure conduite de nos affaires. En vérité, il s’agit plus exactement d’un mode de rationalité, fondé sur des schémas restrictifs et visant à répondre à toutes sortes d’intérêts. C’est pourquoi il est impératif de ne pas accorder à ces logiques le monopole de la rationalité et de faire valoir, contre un mode de rationalité normatif et promettant la perfection supposée en toute chose, des modes de rationalité fondés sur l’acceptation de la pluralité des êtres et de l’incertitude fondamentale de la vie. Nous allons devoir vivre un conflit de rationalités dans la mesure où chacune d’elles engage des valeurs et détermine des modalités d’existence en tout point opposées.» (in La Décroissance)

Le conflit de rationalités auquel nous assistons s'effectue entre « d’un côté, une volonté d’instaurer une organisation automatisée de la société autant qu’une marchandisation intégrale de la vie et de l’autre, le souhait de faire valoir la subjectivité des personnes et la pluralité humaine ». Ce conflit de rationalité oppose d'un côté la rationalité instrumentale qui se sert de la logique abstraite pour atteindre, avec le plus de précision et d'efficacité possible, un but utilitaire. Dans cette approche technocratique, devenue aujourd'hui hégémonique, la rationalité est réduite à n'être plus qu'un instrument qui met la vie et la subjectivité sous l'emprise de l'abstraction pour poursuivre et atteindre ses buts utilitaires.

D'un autre côté, la raison sensible  naît de l'association entre résonance intuitive et raisonnement abstrait, celui-ci se mettant au service de celle-là pour permettre à la vie sensible de se développer dans toute sa complexité. Ce développement passe par l'intégration d'éléments et d'informations issus d'un milieu d'évolution qui est à la fois naturel, social et culturel. L'éthique et l'herméneutique,  la métaphysique et la symbolique, l'art et l'esthétique, le mythe et la poésie, l'érotique et le ludique sont autant de champs où la raison sensible accompagne de manière vivante la conscience humaine sur la voie de son développement, en harmonie et en connexion avec son milieu multidimensionnel.  Ce conflit de rationalités ne doit pas aboutir à victoire de l'une sur l'autre mais à une synthèse supérieure où la raison instrumentale (et l'intelligence artificielle) se mettent au service de la raison sensible (et de l'intuition naturelle)

Le Capitalisme Cognitif


Dans la visée d'une synthèse évolutionnaire qui est la nôtre, il ne s'agit donc pas d'affirmer une position technophobe qui nie certains bienfaits du progrès technologique, mais de résister au fétichisme de l’abstraction tel qu’il s’exprime à travers une technolâtrie ainsi décrite par Jacques Ellul : "Ce n'est pas la technique qui nous asservit, c'est le sacré transféré à la technique." Les grands récits religieux ayant perdus leur pouvoir de fascination et de mobilisation dans nos sociétés sécularisées, les modernes ont conférés à la technique une forme de sacralité, suivant en cela l’aphorisme de Cioran: « Comme tout iconoclaste, j’ai brisé mes idoles pour sacrifier à leurs débris ».

C'est ainsi que, suite au désenchantement de notre relation au monde, nous avons assisté à la sacralisation de la technique en technolâtrie et à la transformation de cette technolâtrie en une idéologie transhumaniste qui n'est rien d'autre que le débris d'une transcendance détruite par la modernité.  Fondé sur la transgression de toutes les limites naturelles et humaines, et notamment celles de la mort, le transhumanisme est une vision technocratique du monde ainsi résumée en 2017  par le fondateur de Tesla, Elon Musk : " Si vous ne pouvez pas battre la machine, le mieux est d'en devenir une". Tel un nouveau dogme, ce nouvel avatar du scientisme impose ses modes de pensée hégémoniques et prescrit ses interdits que sont toutes les formes de transcendance comme les expressions de la sensibilité et de la vie elle-même.

L'idéologie transhumaniste et les technologies fondées sur l'Intelligence Artificielle apparaissent comme les nouvelles formes prises par le capitalisme quand l'accumulation de la valeur passe par celle des données. Ce capitalisme allie deux formes de fétichisme analysées dans ce blog : le fétichisme de l'abstraction et le fétichisme de la marchandise. Les lecteurs qui aimeraient mieux comprendre la nature véritable de cette nouvelle forme de capitalisme peuvent se référer à ces analyses. Ce n'est pas l'Intelligence Artificielle qui pose problème en tant que technologie mais l'usage qui est fait de celle-ci dans nos sociétés techno-libérale et l'idéologie mortifère dont cet usage est l'expression.

Dans le meilleur des cas l'Intelligence Artificielle devrait se mettre au service de la nature spirituelle et créatrice de l’être humain comme elle le fait notamment dans de nombreux domaines de la création artistique. Mais, dans le contexte actuel, l'I.A tend tend à asservir cette nature spirituelle en imposant l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande. Et ce, alors même que, pour se développer, l’esprit humain doit être immergé dans un milieu d’évolution où  la diversité des pensées et des sensibilités permet d’élaborer une subjectivité singulière à travers un processus d’individuation.

Une Écologie de l’Esprit 


A partir du mot grec Noos signifiant l’esprit, Teilhard de Chardin a crée le concept de Noosphère pour désigner la sphère de la pensée humaine comme troisième phase de développement de la Terre, après la géosphère qui est la sphère de la matière inanimée et la biosphère, celle de la vie biologique. Comme il n’existe pas de biosphère sans biodiversité, il ne peut exister de noosphère sans une profonde diversité cognitive et culturelle dans la mesure où l’esprit humain se nourrit et se développe grâce à la confrontation, la complémentarité et l’intégration d'une pluralité de perspectives et d’interprétations différentes. La "noodiversité" renvoie donc à la diversité cognitive et culturelle comme complément et supplément à la biodiversité.

Contre l’uniformisation des consciences et le formatage des comportements véhiculés par l'intelligence artificielle, la préservation d'une indispensable "noodiversité" rend nécessaire la mobilisation autour d'une véritable écologie de l’esprit. Comme la biodiversité renvoie à la multiplicité des formes de vie et à leur développement, la noodiversité renvoie à la multiplicité des perceptions de la sensibilité, des expressions de l’esprit et de ses modes de connaissance. De même que l’artificialisation des sols conduit à un appauvrissement fatal de la biodiversité et des écosystèmes, l’artificialisation de l’intelligence conduit à un appauvrissement fatal de la "noodiversité".

Une écologie de l’esprit doit donc promouvoir la "noodiversité" en préservant ces "noosystèmes" intellectuels, symboliques et spirituels que sont les diverses cultures, sagesses et traditions du monde entier. Celles-ci sont les dépositaires d’une multiplicité de perceptions et de conceptions, de visions du monde et d’inspirations qui font la richesse et la complexité de l’esprit humain. Le combat contre l’artificialisation de l’intelligence s’inscrit donc dans une écologie de ces "noosystèmes" culturels comme la lutte contre l’artificialisation des sols s’inscrit dans une écologie des écosystèmes naturels. En écrivant "Science sans Conscience n'est que ruine de l'âme", Rabelais fût l'ancêtre de cette écologie de l'esprit qui s'exprime aujourd'hui à travers l'aphorisme de Julian M.Pavelka: "La connaissance sans la sagesse est l'intelligence artificielle".

Transcendance versus Transhumanisme

Ce qui est à l’œuvre derrière le transhumanisme comme derrière l’usage techno-capitaliste de l’intelligence artificielle, c’est un fantasme infantile d’omniscience numérique qui correspond bien à la régression narcissique de nos sociétés. Face aux fantasmes d’omniscience, toutes les grandes traditions spirituelles et philosophiques reconnaissent et rappellent les limites de la connaissance qui sont aussi celles de notre conscience humaine, à la manière de Socrate : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien ». 

La reconnaissance d’un mystère irréductible est à l’origine de la diversité des formes prise par le sacré à travers le temps. Toute spiritualité authentique est une ode au mystère qui fonde notre humanité. Dès lors, la nature spirituelle de l’être humain peut devenir une arme de dissuasion massive contre les fantasmes d’omniscience véhiculés par l’intelligence artificielle.

Pour résister à l’influence régressive d’un transhumanisme techno-capitaliste, il nous faut donc développer le sens du mystère comme un sixième sens qui ouvre les portes de la perception sur des dimensions invisibles et indicibles qui transcendent les limites de notre conscience habituelle et auxquelles on peut avoir accès grâce à des moments de percée intuitive, d'inspiration créatrice ou d’illumination spirituelle.

Ces états de conscience sont qualifiés de "transpersonnels" par les psychologues parce qu'ils dépassent les limites de la personnalité identifiée à la conscience séparatrice de l'égo. Cette dynamique transpersonnelle est la seule alternative véritable aux fantasmes transhumanistes qui en sont la caricature régressive : fantasmes infantiles d'omnipotence technologique et d'omniscience numérique. Les approches transcendantes et transhumanistes ont ceci de commun qu'elles cherchent à dépasser les limites habituelles de la nature humaine : la première le fait de l'intérieur grâce au développement spirituel quand la seconde cherche à le faire grâce au développement des artefacts technologiques.

Par son authenticité, l'approche transpersonnelle permet donc de ne pas se laisser éblouir par le miroir aux alouettes tendu par les oligarques du transhumanisme. Derrière le conflit des rationalités se cache un conflit de sens qui est au cœur de notre crise de la civilisation : celui qui oppose la spiritualité (transcendante) à la technocratie (transhumaniste). D'un coté, la spirale évolutive d'un développement intégral de la conscience qui conduit à des formes de transcendance spirituelle à travers une série de stades évolutifs dont la complexité est croissante. De l'autre coté, la spirale infernale d'une technologie transhumaniste fondée sur l'instrumentalisation de l'être humain et du vivant à travers l'hégémonie d'une rationalité instrumentale au service de la valeur marchande.

C'est dans ces termes que s'exprime de manière contemporaine la tension tragique entre Éros, la force de vie, et Thanatos, la force de mort. Inspirés par Éros, nous poursuivons la spirale évolutive d'un transcendance spirituelle, aspirés par Thanatos nous nous laissons entraîner par la spirale infernale d'une technocratie transhumaniste.

Une sagesse apophatique


La reconnaissance du mystère n’implique pas l’éloge de l’ignorance mais suscite d’autres formes de conscience et de connaissance qui furent au cœur de grandes traditions spirituelles privilégiant l’intuition immédiate par rapport aux médiations de la rationalité abstraite. Ces traditions ont promues une vie simple, poétique et spirituelle, où la sensibilité participe de manière intime et intuitive à son milieu d’évolution en dévoilant les relations symboliques entre le monde du dedans et celui du dehors qui apparaissent dès lors comme les deux faces complémentaires d’une même unité harmonique. Le réenchantement de notre relation au monde passe, bien-sûr, par la reconnaissance et la promotion de ces autres modes - sensibles et intuitifs, poétiques et symboliques - de conscience et de connaissance.

Le sens du mystère est à l’origine d’une sagesse apophatique, fondée sur la négation des discours et des apparences, que l’on retrouve dans un certain nombre de traditions spirituelles et philosophiques célébrant ce qui reste à jamais indicible, incompréhensible et inconnaissable. Parce qu'elle procède par la négation, cette sagesse apophatique ne se satisfait d'aucune explication mentale au même titre qu'une certaine théologie négative insiste sur ce que Dieu n’est pas plutôt que sur ce qu’il est. La négation proférée par la sagesse apophatique permet de résister au néo-positivisme véhiculé par le transhumanisme, à ses fantasmes d'omniscience et au fétichisme de l'abstraction à travers lequel ceux-ci se manifestent dans nos sociétés régressives. C’est en ce sens que le poème du philosophe et écrivain roumain Lucian Blaga nous propose de faire "croître l’inconnaissable" en transformant l'incompris "en énigmes plus grandes encore".

Moi je ne foule pas la corolle de merveilles du monde 
et je ne tue pas 
avec ma raison les mystères rencontrés
en chemin 
dans les fleurs, les yeux, sur les lèvres ou les tombes. 
D’autres avec leur lumière
anéantissent le charme caché dans l’insondable
obscurité des profondeurs, 
mais moi, avec ma clarté moi je fais croître l’inconnaissable 
et comme la lune avec ses blancs rayons 
loin d’amoindrir ajoute en tremblant
à l’envoûtement nocturne, 
j’apporte moi aussi à l’horizon ténébreux 
de vastes frémissement de mystère sacré, 
et tout ce qui est incompris 
se transforme en énigmes plus grandes encore 
sous mon regard — 
car mon amour englobe 
les fleurs et les yeux, les lèvres et les tombes. 

Lucian Blaga (1895-1961) Poèmes de la lumière, (Poemele luminii, 1919) 

Ressources 

L'Intelligence Artificielle ou l'enjeu du siècle. Anatomie d'un anti-humanisme radical. On trouvera sur le site des éditions L'échappée de nombreux liens avec des articles et des émissions qui font la recension de cet ouvrage et qui proposent des entretiens avec Eric Sadin

Eric Sadin : l'asservissement par l'Intelligence Artificielle ?  A voir absolument : un entretien explosif de 2h18' avec Eric Sadin sur la chaîne YouTube TkinkerView qui propose toujours des entretiens de grande qualité.

Intelligence Artificielle : un antihumanisme radical  Entretien avec Eric Sadin sur la Chaîne YouTube de TV5Monde (11'50")

L'intelligence artificielle, un antihumanisme radical. Article d'Eric Sadin Journal La Décroissance N°149  Mai 2018

Capitalisme Cognitif et Transhumanisme  Extrait d'une conférence de Laurent Alexandre, chirurgien et essayiste, entrepreneur et figure du Transhumanisme en France, dont le discours et la stratégie sont vigoureusement contestés par Eric Sadin (6'48").

L'imposture du Transhumanisme  Daniel Tritsch et Jean Mariani. Site Pour la Science

Dans Le Journal Intégral

Le fétichisme de l’abstraction –    Une régression anthropologique (2 billets) - Le fétichisme de la marchandiseLes Trois yeux de la Connaissance - Une Écologie de l’Esprit - La voie de l’’intuition  (3 Billets) –  Intuition et Complexité  – Penser la Barbarie  - La Barbarie Techno-scientiste  – Vers une Synthèse Évolutionnaire

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