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mardi 2 juillet 2019

L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2)


L’esclavage humain a atteint son point culminant à notre époque sous forme de travail librement salarié. George Bernard Shaw 


Dans notre série de billets intitulée L’Esprit de Vacance, nous interrogeons le véritable culte que nos sociétés modernes vouent au travail. Un culte qui apparaîtrait incompréhensible et aberrant à des cultures traditionnelles non soumises à un paradigme économique réduisant à des quantifications abstraites et à des échanges marchands toutes les relations qualitatives que l’être humain entretient avec son milieu social et naturel. Pour résister au processus d’effondrement qui aspire nos sociétés dans le vortex d’une spirale infernale, il est donc urgent de dépasser ce paradigme mortifère en déconstruisant le culte du travail sur lequel il est fondé. Ce dépassement nécessite un saut évolutif de l'économie vers l'écosophie, cette sagesse commune qui réconcilie l'homme et son milieu de vie. 

Au fil de ces billets sur l'Esprit de Vacance, notre interrogation a pris diverses formes : historique, éthique, existentielle, philosophique, culturelle, psychologique, spirituelle. Cette esquisse d’une critique intégrale du travail nous permet d'envisager le capitalisme non pas comme un simple système économique mais comme une véritable "vision du monde" et un "fait social global" qui étend son emprise à travers toutes les dimensions - subjectives, culturelles et sociales - de la vie humaine. C'est dans cette perspective que nous nous sommes intéressés à la théorie développée par le courant de la critique de la valeur qui, à partir d’une relecture du "Marx ésotérique", le théoricien du fétichisme de la marchandise, considère le travail comme catégorie centrale du capital et sa substance même.

Publié en Septembre 2007, le dernier billet de cette série s’intitulait Ne Travaillez Jamais, reprenant ainsi le célèbre slogan que le situationniste Guy Debord, auteur de La société du spectacle, écrivit à la craie sur un mur de la rue de Seine en 1953. "Ne travaillez Jamais", tel est aussi le titre du livre d’Alastair Hemmens que viennent de faire paraître les Éditions Crise et Critique, avec un sous-titre qui résume son contenu : La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque cette tradition profondément française de la critique du travail dont les principaux acteurs sont Fourier et Lafargue, Breton et Debord, entourés et accompagnés, avant et après eux, par de nombreux autres groupes et personnalités. 

Nous proposerons ci-dessous une présentation de cet ouvrage et son sommaire, un commentaire d’Anselme Jappe à son propos, ainsi que de courts extraits de l'introduction intitulée Théorie Marxienne et Critique du Travail où l’auteur évoque l’esprit dans lequel il a conçu son livre : celui d'une critique radicale et catégorielle du travail qui analyse son rôle central dans le système capitaliste et son caractère destructeur du milieu - social et naturel - dans lequel peut s'épanouir et se développer l'être humain.

Ne travaillez jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord.

Qu'est-ce que le travail ? Pourquoi travaillons-nous ? Depuis des temps immémoriaux, les réponses à ces questions, au sein de la gauche comme de la droite, ont été que le travail est à la fois une nécessité naturelle et, l'exploitation en moins, un bien social. On peut critiquer la manière dont il est géré, comment il est indemnisé et qui en profite le plus, mais jamais le travail lui-même, jamais le travail en tant que tel. 

Dans ce livre, Hemmens cherche à remettre en cause ces idées reçues. En s’appuyant sur le courant de la critique de la valeur issu de la théorie critique marxienne, l'auteur démontre que le capitalisme et sa crise finale ne peuvent être correctement compris que sous l’angle du caractère historiquement spécifique et socialement destructeur du travail. 

C'est dans ce contexte qu'il se livre à une analyse critique détaillée de la riche histoire des penseurs français qui, au cours des deux derniers siècles, ont contesté frontalement la forme travail : du socialiste utopique Charles Fourier (1772-1837), qui a appelé à l'abolition de la séparation entre le travail et le jeu, au gendre rétif de Marx, Paul Lafargue (1842-1911), qui a appelé au droit à la paresse (1880) ; du père du surréalisme, André Breton (1896-1966), qui réclame une "guerre contre le travail", à bien sûr, Guy Debord (1931-1994), auteur du fameux graffiti "Ne travaillez jamais". Ce livre sera un point de référence crucial pour les débats contemporains sur le travail et ses origines

Ouvrage traduit de l’anglais par Bernard Ferry, Nicolas Gilissen, Françoise Gollain, Richard Hersemeule, William Loveluck, Jeremy Verraes.

A propos. Anselm Jappe 

Anselm Jappe est un des auteurs essentiels de la critique de la valeur dont l'ouvrage intitulé Guy Debord a été jugé par le situationniste comme le meilleur jamais écrit à son sujet. A. Jappe a publié récemment un livre remarquable et remarqué, intitulé La société autophage. Capitalisme démesure et auto-destruction auquel nous avons consacré deux billets l'année dernière.  Il écrit ceci à propos de l'ouvrage d'Alastair Hemmens : « De nos jours, l'adoration du ‘‘travail’’ semble presque aussi obligatoire que l'adoration de Dieu l'était dans les temps passés. D'autre part, il est également vrai qu'aujourd'hui, la " société du travail " est à court d'emplois et que ce qu'elle peut encore offrir est difficilement tolérable. Dans un tel contexte, la critique du travail est plus importante que jamais. L'excellent livre de Hemmens fournit un compte rendu très instructif et détaillé de la partie française de l'histoire de cette critique, de Fourier aux Situationnistes, et au-delà. 

Plus important encore, Hemmens ne se limite pas à une simple description de cet aspect peu connu de l'histoire intellectuelle moderne. Il fournit plutôt une analyse novatrice et approfondie des auteurs en question et souligne souvent les limites de leurs critiques respectives. Il le fait sur la base de la ‘‘critique de la valeur’’, une nouvelle lecture des catégories de base de Marx (y compris le travail). Le compte rendu exceptionnel de Hemmens sur cette nouvelle école de pensée fait en soi de ce livre une contribution importante aux débats contemporains sur le déclin du travail. Ne travaillez jamais ! Lisez plutôt ce livre

Le texte ci-dessus d'Anselm Jappe peut être complété par un extrait de sa préface :  « C'est donc un premier grand mérite du livre d'Alastair Hemmens que de tracer l'histoire de la critique du travail - de la critique argumentés et formulée en termes théoriques parce que le refus pratique du travail est encore une autre histoire. L'étude de l'auteur se limite à la France, ce qui d'ailleurs se justifie par le fait que la France a contribué à cette critique plus que tout autre pays, même si cela ne vaut pas autant pour la pratique. Les auteurs que Hemmens examine sont bien connus et parfois même, dans certains milieux, objet d'une véritable vénération. 

Ce qui frappe dans ce livre est la grande érudition, perceptible aussi dans la vaste bibliographie : l'auteur a pris soin de lire tout le corpus, ou presque d'auteurs comme Fourier, et non seulement les textes canoniques - condition essentielles pour dire quelques chose de nouveau. Il ne s'agit pas d'un pamphlet de plus contre le travail, mais d'une étude très fouillée et détaillée - qui est en même temps,, il faut le souligner, agréable à lire et toujours clair dans son argumentation

Sommaire 

Préface d'Anselm Jappe
Introduction. Théorie marxienne et critique du travail ( à lire dans son intégralité sur le site Critique de la valeur)
Chapitre 1. Charles Fourier, le socialisme utopique et le « travail attrayant » 
Chapitre 2. Paul Lafargue, les débuts du marxisme en France et le droit à la paresse.
Chapitre 3. André Breton, l’avant-garde artistique et la guerre au travail du surréalisme.
Chapitre 4. La critique du travail chez Guy Debord et les situationnistes.
Chapitre 5. Le nouvel esprit du capitalisme et la critique du travail en France après Mai 68.
Conclusion. Nouvelles de nulle part ou un ère de repos.

Théorie Marxienne et Critique du Travail


Le site Critique de la Valeur propose dans son intégralité le texte d'introduction de cet ouvrage intitulé Théorie Marxienne et Critique du Travail.  A lire... et à relire, surtout durant le temps des vacances, cette période de liberté conditionnelle où l'on peut s'évader quelques jours du rythme mortifère propre au travail aliéné. Auteur, chercheur et traducteur vivant à Cardiff, au pays de Galles, Alastair Hemmens évoque dans cette introduction passionnante  la perspective à partir de laquelle il a conçu son livre :

« Le principal argument philosophique de ce livre, et le mode d’analyse qu’il reprend, est qu’il n’y a en réalité que deux manières possibles de comprendre et d’aborder la critique du travail. La première développe effectivement une analyse critique empirique, historique, éthique et morale, partant du principe que le travail en tant que tel n’est pas problématique, mais peut le devenir dans certaines conditions. La seconde fonde son analyse des expressions phénoménologiques du travail au sein du capitalisme dans une critique de la catégorie elle-même. » 

Une critique "catégorielle" ne se contente pas d'une approche empirique qui aboutit  à des formes de réflexion fragmentées et superficielles. Elle s'inscrit dans la critique de l'économie politique inaugurée par Marx pour analyser le capitalisme comme un système global, structuré par ces catégories fondatrices que sont le travail, la valeur, l'argent et la marchandise. Nous proposons dans la rubrique Ressources de nombreux liens qui permettent de mieux comprendre cette critique radicale inspirée du "Marx ésotérique" (théoricien du fétichisme de la marchandise), par delà et parfois contre les interprétations du "Marx exotérique" (théoricien de la lutte des classes) véhiculées par le marxisme traditionnel.

La critique catégorielle ne remet pas en question l'activité productive de l'être humain mais la forme - spécifique, aliénante et socialement destructrice - du "travail abstrait" qu'elle revêt dans le capitalisme. L'effort soutenu que réclame l'immersion dans cette théorie "ésotérique" est largement récompensé par la compréhension des grandes catégories qui fondent le capitalisme en un système les agençant ensemble pour donner naissance à une forme de fétichisme dévastateur et régressif. 

Une critique "catégorielle" du travail


Si, dans cette introduction passionnante, Hemmens évoque longuement cette critique "catégorielle" du travail c’est qu’elle fournit une perspective théorique et radicale à partir de laquelle peuvent s'analyser les critiques passées du travail, en pointant du doigt leurs limites comme en célébrant  les avancées dont elles témoignent:

« Ce long exposé de la critique catégorielle du travail, telle que l’a développée la critique de la valeur, pourrait sembler déplacé dans un livre apparemment consacré à l’analyse critique d’un aspect de l’histoire intellectuelle française. Cependant, la perspective que j’ai exposée ici est fondamentale pour mon approche analytique et, du fait qu’elle est peu connue, j’ai jugé nécessaire de clarifier pour les lecteurs une perspective avec laquelle ils pourraient ne pas être familiers. En bref, la théorie critique du travail que je viens de décrire fournit une nouvelle perspective critique à partir de laquelle on peut analyser les critiques passées du travail. 

Les conceptions marxistes traditionnelles, anarchistes et libérales du travail pourraient, au mieux, ne voir dans ces formes historiques de discours anti-travail qu’une histoire de résistance populaire permanente à l’exploitation capitaliste de la classe ouvrière. Il est vrai que nombre de critiques examinées dans ce livre adoptent elles-mêmes quelque chose de cette perspective. Cependant, ce qui rend ces auteurs spécifiques – et la tradition anti-travail française en général – si intéressants, est précisément le fait que leurs travaux contiennent, à un degré plus ou moins grand, des éléments d’une critique "catégorielle" du travail. 

Nous pouvons donc nous appuyer sur la critique de la valeur pour dégager et expliquer les complexités et les ambiguïtés de ces discours, leur contexte historique et social, leurs forces et leurs faiblesses. La distinction fondamentale établie par Kurz et d’autres entre une critique du travail purement phénoménologique, et donc "affirmative", et une critique catégorielle négative est absolument essentielle à l’argumentation présentée dans ce livre. »

Loin d'être péjorative et dévalorisante, la négativité dont il est question ici est à comprendre, dans le cadre de l'approche dialectique développée par Hegel, comme l'expression dynamique du devenir qui, via le travail du négatif, remet en question des affirmations positives et les critique pour les dépasser à travers le mouvement thèse/antithèse/synthèse.

Une tradition ignorée 

Si la tradition française de la critique du travail a longtemps été ignorée ou dévalorisée c'est parce que sa vision radicale remettait totalement en question les représentations et l’ordre social dominants :

« La critique du travail a toujours été traitée comme un sujet marginal dans les débats de la pensée française. Bien que de nombreuses études aient été menées sur la résistance populaire au travail sur le lieu de travail même, l’analyse de l’histoire intellectuelle du discours anti-travail en France est au mieux fragmentaire et ne constitue que très rarement un centre d’intérêt critique. C’est une situation regrettable, car la tradition française est particulièrement riche dans le domaine de la critique du travail qui remonte au moins au début du XIXe siècle et qui a galvanisé certains de ses plus importants penseurs et mouvements culturels… 

Néanmoins, si on considère aujourd’hui à juste titre que nombre de ces personnalités ont largement contribué au développement de la pensée française, les aspects anti-travail de leurs projets intellectuels respectifs, ainsi que les idées clés qui ont nourri cette tradition dissidente dans son ensemble, n’ont pas fait l’objet de nombreuses analyses théoriques sérieuses. Il ne serait pas trop caricatural d’affirmer que, tout comme les travailleurs qui refusent d’obéir aux rythmes implacables de l’usine ont souvent été vilipendés et marginalisés, de même les penseurs français radicaux qui ont soutenu que le travail pouvait être suspect n’ont rencontré généralement qu’ignorance et rejet de cet aspect de leurs écrits, saisis comme naïvement utopiques voire réactionnaires… 

Le fait que les critiques du travail en théorie et en pratique rencontrent encore aujourd’hui beaucoup de résistance n’est pas surprenant. Le consensus politique, depuis au moins le XIXe siècle, est que le travail est à la fois une nécessité naturelle et, excepté l’exploitation du moins, un bien social. Nombreux sont ceux qui considèrent le travail comme la pierre angulaire de toute société humaine et la caractéristique même qui définit l’être humain. L’identification de l’humanité à l’homo faber, ou l’« homme qui fabrique », un être qui se construit consciemment et construit le monde qui l’entoure au cours du processus de production, est à la base de presque toutes les formes de pensée sociale moderne...»

La crise du travail


Mais le consensus autour du travail s'est progressivement effrité suite à ce que l'on a nommé la "crise du travail". Dans le chapitre concernant la critique du travail en France après 68, Alastair Hemmens évoque le contexte qui a donné naissance à cette remise en question : « Nous sommes, depuis les crises économiques successives à partir du milieu des années 70, confrontés au sous-emploi et au chômage généralisés, à la précarité, à l'inégalité croissante des richesses et à une attaque permanente contre les acquis sociaux et les droits des travailleurs au nom de la compétitivité. La promesse de la technologie (de nous libérer du travail), à laquelle certains s'attachent encore, ne paraît aujourd'hui que sous la forme d'une population "superflue" toujours croissante parce qu'elle ne trouve plus sa place au sein du procès de production."

Le nuage de mots ci-dessus décrit les conséquences funestes de cette situation en évoquant les divers troubles et pathologies vécues par les travailleurs condamnés à survivre dans un univers économique de plus en plus compétitif qui laisse moins en moins de place à l'humanité. A la détérioration généralisée des conditions de travail s'ajoute une évolution qualitative des mentalités chez les jeunes générations, plus hédonistes, qui remettent en question  à travers la valeur travail, l'idéologie ascétique et la modernité abstraite dont celle-ci est l'expression. Michel Maffesoli, sociologue de la postmodernité, analyse ainsi cette évolution culturelle :

« Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité"… 

Ce que je pointe quand je parle de la fin de la valeur travail, c’est le changement de rythme sociétal : la vie quotidienne n’est plus toute entière tournée vers la production, les activités domestiques ne sont plus ressenties comme de la pure reproduction de la force de travail, les identités individuelles ne sont plus déterminées par le statut professionnel. Et ce qui met en mouvement les jeunes générations, ce n’est plus tant la carrière, ni même la paye, que l’ambiance de l’entreprise, le copinage dans et hors temps de travail, la possibilité de participer à une aventure collective, bref la créativité commune. C’est cela la fin de la valeur travail et aussi de la valeur assistance. C’est de réciprocité qu’il s’agit, d’implication commune. » 

Une inspiration française


A partir d’une toute autre perspective, Alastair Hemmens opère le même constat : « Certains signes indiquent toutefois que le consensus social qui entoure le travail depuis plusieurs siècles est en décomposition. Bien qu’il y ait toujours eu des foyers de résistance et d’opposition au travail, car heureusement le capitalisme ne peut jamais se développer uniformément partout et à tout moment, ce à quoi nous assistons aujourd’hui, même dans les pays capitalistes les plus développés, semble être quelque chose de beaucoup plus généralisé, à mesure qu’une forme de désespoir s’installe. 

Le tollé suscité en France par la "Loi travail", qui a vu un gouvernement socialiste chercher à renverser certaines des maigres protections accordées aux travailleurs, a conduit à d’énormes protestations avec des manifestants qui défilaient dans les rues en tenant des pancartes indiquant "Le travail tue" et, dans une référence à Debord, "Ne travaillez jamais". On peut également penser au succès habituel en France de livres, tels que Bonjour Paresse : De l’art et de la nécessité d’en faire le moins possible en entreprise (2004) de Corinne Maier, qui suggère des moyens de résister à la discipline d’entreprise dans le monde du travail moderne ; ou de documentaires tels que Attention Danger Travail (2003) de Pierre Carles qui suit le mouvement des "demandeurs d’emploi" français affirmant fièrement, d’une manière véritablement courageuse dans le contexte de la "société du travail", qu’ils veulent simplement être livrés à eux-mêmes et profiter de leur vie en vivant du chômage sans avoir à chercher du travail qui n’existe pas ou qui, dans les conditions imposées, ne vaut guère la peine d’être accompli. 

En effet, où que le regard se porte, on trouve de plus en plus de propositions émanant de toutes les couches de la société, même des écoles de management, pour traiter du "problème du travail" : des appels bien intentionnés en faveur d’un revenu de base, pour la "décroissance", pour un "salaire au travail ménager", ainsi que des arguments en faveur d’un meilleur équilibre travail-vie, d’une économie verte et du même refrain chanté depuis le début de la révolution industrielle : l’espérance que la technologie nous libérera enfin de la "nécessité naturelle" du travail à travers l’automatisation. 

Ne serait-ce qu’en Grande-Bretagne et en Amérique, ces dernières années ont vu une pléthore de titres prétendant offrir la possibilité d’une attitude plus critique à l’égard du travail. Nombre de ces études, à l’instar des mouvements sociaux qui se déroulent en France aujourd’hui, font référence à des figures historiques issues de la critique française du travail, bien que parfois très superficiellement, à la fois pour trouver une source d’inspiration intellectuelle dans le passé pour traiter des problèmes du présent, et pour se situer au sein d’une histoire récurrente de résistance populaire à l’exploitation capitaliste. Il n’est pas du tout surprenant que des auteurs britanniques et américains se tournent vers la France, car ils partagent l’histoire commune consistant à projeter sur les Français soit la qualité de la paresse, soit celle d’accorder une plus grande valeur culturelle à la vie en dehors du travail, selon le point de vue de chacun...»

Lire le texte de cette introduction ici dans son intégralité, avec toutes les notes afférentes, sur le site Critique de la Valeur.

Ressources

Ne travaillez jamais. Alastair Hemmens. Présentation sur le site Critique de la valeur.

Sur les origines et l'histoire du slogan Ne Travaillez Jamais. Wikipédia

Manifeste contre le travail. Groupe Krisis. En intégralité sous forme de brochure imprimable sur le Site Critique de la valeur.

Textes contre le travail  Une mine inépuisable de textes de qualité sélectionnés et proposés par le site Critique de la valeur.

Critique du travail Une vidéo de Guillaume Deloison illustrant un texte de Benoît Bohi-Bunel intitulé La critique radicale du travail... A voir... et à revoir. (28')

Pour les Zad, contre l’État de droit, contre le travail  Serge Quadruppani. Site Lundi Matin

Dans Le Journal Intégral 

Critique de la Valeur - Le Fétichisme de la marchandiseUne régression anthropologique : deux billets consacrés au livre d'Anselm Jappe, La société autophage. Capitalisme, démesure et auto-destruction - Le fétichisme de l'abstraction -

Devoir de Vacance  Présentation des six premiers billets de la série L’Esprit de Vacance. 

L’Esprit de Vacance (7) Contre le Travail (8) Travail Fétiche (9) Ne Travaillez Jamais 

On trouvera de nombreux liens intéressants sur la critique du travail dans la rubrique Ressources des différents billets de la série l’Esprit de Vacance. 

Lire les textes sélectionnés dans les libellés Critique de la Valeur. L’Esprit de Vacance. Sortir de l'Economie.

mardi 3 mars 2020

SOMMAIRE 5 (2017- 2018 - 2019)


Les révolutions éclatent quand elles sont déjà terminées. Talleyrand


Ce billet est la suite des quatre précédents et le dernier de la série consacrée au sommaire, année après année, des 355 billets parus dans le Journal Intégral durant la décennie passée. Après avoir évoqué la ligne éditoriale de ce blog, le premier de ces billets, intitulé SOMMAIRE 1, proposait le sommaire des 69 billets écrits en 2010. Le second billet, intitulé SOMMAIRE 2, proposait le sommaire des 75 billets écrits en 2011. Le troisième billet, intitulé SOMMAIRE 3, proposait le sommaire des 94 billets écrits en 2012 et 2013. Le quatrième billet, intitulé SOMMAIRE 4, proposait le sommaire des 78 billets écrits en 2014, 2015 et 2016. Quant au billet ci-dessous, il propose le sommaire des 39 billets écrits en 2017, 2018 et 2019.

2017

317 – 2017 : Transition ou Régression ? 08/01/17 

318 – Une Vision Intégrale du Végétarisme. 12/02/17 

319 – Coming out Spirituel. 23/02/17 

320 – Incitations (6) Décadence et Métamorphose. 09/03/17 

321 – Incitation (7). Servitude et Libération 30/03/17 

322 – La Force et le Nombre. 11/05/17 

323 – Ecosophie : une sagesse commune. 01/06/17 

324 – Civilisation. Décadence. Ecosophie. 22/06/17 

325 – L’Esprit de Vacance (7) Contre le Travail. 13/07/17 

326 – L’Esprit de Vacance (8) Travail fétiche. 03/08/17 

327 – L’Esprit de Vacance (9) Ne Travaillez Jamais. 1/09/17 

328 – Incitation (8) Le Déni ou le Défi. 21/09/17 

329 – Connaissance de la Totalité (1). 12/10/17 

330 – Connaissance de la Totalité (2) Un nouveau paradigme. 23/11/17 

331 – Pratique de Vie Intégrale (1) 21/12/17 

2018 

332 – Pratique de Vie Intégrale (2) La Grande Expérience. 18/01/18 

333 – De l’égo au Moi Unique (1) 08/02/18 

334 – De l’égo au Moi Unique (2) 22/02/18 

335 – De l’égo au Moi Unique (3) 08/03/18 

336 – L’Esprit aux multiples visages. 29/03/18 

337 – Vers une Synthèse Evolutionnaire. 19/04/18 

338 – De quoi la ZAD est-elle le nom ? 15/05/18 

339 – Le Fétichisme de la Marchandise. 07/06/18 

340 – Critique de la Valeur. 28/06/18 

341 – Une régression anthropologique (1) 26/07/18 

342 – Une régression anthropologique (2) 09/08/18 

343 – Qu’est-ce que le Capitalocène ? 06/09/18 

344 – L’Effondrement qui vient. 27/09/18 

345 – La Troisième Révolution. 18/10/18 

346 – Incitations (9) L’évolution créatrice. 08/11/18 

347 – Incitations (10) Le fétichisme de l’abstraction. 13/12/18 

2019 

348 – Une Insurrection des Consciences. 17/01/19 

349 – La Muse. 14/02/19 

350 – Intuition Naturelle et Intelligence Artificielle. 07/03/19 

351 – Transpersonnel versus Transhumanisme. 16/05/19 

352 – De quoi le Populisme est-il le Non ? 06//06/19 

353 – L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2) 02/07/19 

354 – L’Esprit de Vacance (11) Ne travaillez jamais (3) 06/08/19 

355 – Spectacle et Totalité 12/09/19

mardi 7 avril 2020

L'Economie ou la Vie


Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. Monologue du Virus 


Dans le précédent billet intitulé Un projet éditorial nous avons tenté de résumer la quête intellectuelle et spirituelle qui fut la nôtre durant les dix années du Journal Intégral. Une quête qui aboutit au constat suivant :  chacun d’entre nous peut subir la dynamique régressive d’une spirale infernale qui mène à un effondrement global dont la pandémie actuelle n’est qu’une des manifestations. Mais chacun peut aussi profiter de la situation présente pour se laisser inspirer par la dynamique créatrice d’une spirale évolutive qui nous mène vers un nouveau stade du développement humain où se dévoile une autre vision du monde. 

En son temps, dans un livre intitulé Nous qui désirons sans fin, le situationniste Raoul Vaneigem avait résumé ce carrefour évolutif de la manière suivante : " Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L'une achève de se ruiner en stérilisant l'univers sous son ombre glacée, l'autre découvre aux premières lueurs d'une vie qui renaît l'homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d'une évolution où l'homme économique n'est plus désormais qu'une branche morte".  

Paru sur le site Lundi Matin, un texte intitulé Monologue du virus  fait écho à celui de Vaneigem. L’auteur (anonyme) voit dans la pandémie actuelle à la fois la manifestation d’un système aussi délirant que destructeur (qui conduit à l’effondrement) et la possibilité de dépasser ce système pour bifurquer vers une autre voie. Dans une perspective de libération individuelle et d'émancipation collective, le Coronavirus apparaît pour l'auteur comme un signe de temps dès lors que l'on tend l'oreille pour entendre et écouter son message : 

« Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur... Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages… C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres... C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique... Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achèvera de se radicaliser. Le désastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. » Avant de proposer ce texte, nous évoquerons le contexte dans lequel il se situe : celui de la sortie de l'économie.

Sortir de l'économie


Aujourd'hui, dans le contexte de la pandémie, chacun d'entre nous est placé devant un choix crucial : l'économie ou la vie. C'est ainsi que plusieurs personnalités conservatrices aux États-Unis suggèrent que la mort de milliers de personnes âgées est peut-être un mal nécessaire pour éviter une longue dépression économique. A l'instar de ce lieutenant-gouverneur du Texas, Dan Patrick : "Les grands-parents devraient être prêts mourir pour sauver l'économie pour leur petits-enfants".

Pour notre part, nous ne sentons pas vraiment motivés pour faire des sacrifices rituels au Veau d'Or, tout comme nous ne désirons pas  changer de modèle économique comme le demandent ces meilleurs alliés du système dominant que sont les réformistes. Ce que nous voulons c'est tout simplement "sortir de l'économie" dans la mesure où celle-ci est devenue un modèle hégémonique qui détruit systématiquement les milieux humains et naturels. Sortir de l'économie c'est retrouver un type de relations humaines qui ne passent pas par la médiation des catégories imposées par le capitalisme : la valeur, la marchandise, l'argent et le travail.

Et si, pour nous aider à penser cette sortie de l'économie, nous profitions de cette période de confinement pour étudier cette nouvelle théorie critique du capitalisme qu'est la critique de la valeur.  Une critique radicale et rigoureuse qualifiée de "catégorielle" car elle déconstruit ces catégories dominantes qui, loin d'être naturelles et transhistoriques, sont intrinsèquement liées à ce moment historique qui fut celui de l'avènement et de la domination du capitalisme. Comme ce moment historique a eu un début, il aura une fin qui se profile à travers une série de crises dont la crise sanitaire que nous vivons actuellement n'est qu'un des éléments.

Dans un entretien donné à l'Obs en décembre 2015, Jean-Claude Michéa évoque cette fin : « La phase finale du capitalisme - écrivait Rosa Luxembourg en 1913 - se traduira par une "période de catastrophes".  On ne saurait mieux définir la période dans laquelle nous entrons. Catastrophe morale et culturelle, parce qu'aucune communauté ne peut se maintenir durablement sur la base du "chacun pour soi" et de "l'intérêt bien compris". Catastrophe écologique, parce que l'idée d'une croissance matérielle infinie dans un monde fini est bien l'utopie la plus folle qu'un esprit humain ait jamais conçue (et cela sans parler des effets de cette croissance sur le climat et la santé). Catastrophe économique et financière parce que l'accumulation financiarisé du capital (ou si l'on préfère, la croissance) est en train de se heurter à ce que Marx appelait son "borne interne" ».

Il faut se libérer des approches parcellaires et disciplinaires qui empêchent de développer une vision globale : la crise sanitaire apparaît comme un élément particulier d'une crise bien plus large correspondant à l'effondrement progressif d'une civilisation ayant épuisée toutes ses potentialités historiques. Dans notre billet précédent, nous avons rapidement évoqué la théorie de la crise élaborée par la critique de la valeur et corroborée depuis plusieurs décennies par les faits. Les lecteurs intéressés peuvent s'y référer comme ils peuvent aussi s'intéresser à  Une Théorie de la catastrophe.

Critique du Travail


Sortir de l'économie c'est, à partir d'une critique radicale et intégrale, oser aborder les rivages d'une nouvelle civilisation en imaginant dès aujourd'hui le monde d'après. Mais le véritable problème c'est que l'on ne peut pas penser le monde d'après avec les catégories du monde d'avant. De même que l'on ne peut pas penser les catégories du monde d'après à partir de l'imaginaire et de la vision du monde, des comportements et des modes vie, propres au monde d'avant. Une de ces catégories dominantes les plus inscrites dans la psyché collective aujourd'hui est celle du travail, inculquée dès le plus jeune âge par toutes les institutions car elle constitue la base et la substance même du capital qui se nourrit et s'augmente de la plus-value générée par l'exploitation du travail vivant.

Selon Robert Kurtz : «Critiquer le capitalisme du point de vue du travail est une impossibilité logique, car on ne peut pas critiquer le capital du point de vue de sa propre substance. Une critique du capitalisme doit remettre en cause cette substance même et donc libérer l'humanité de sa soumission à la contrainte du travail abstrait

Dans cette perspective critique, une des meilleurs analyses a été faite par le groupe Krisis en 1999 dans son fameux Manifeste contre le Travail : « La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi, seule l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si pour les hommes, l'instauration du travail est allé de pair avec une vaste expropriation de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les homme de leurs liens à un niveau plus élevé

Cette critique du travail ne remet pas en cause l'activité créatrice, intellectuelle et productive à travers laquelle l'homme se construit dans sa communauté. Elle remet en cause le système techno-capitaliste qui réduit cette activité à une marchandise dont la valeur dépend des logiques économiques propres à la valorisation du capital. Pour approfondir cette réflexion, nous renvoyons à la série de textes publiés dans ce blog sur la critique du travail et nous recommandons la lecture de l'excellent livre d'Alaster Hemmens intitulé Ne travaillez Jamais. La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord dont nous avons rendu compte dans deux billets (Cf. Ne travaillez jamais (2) ).

Le monde d'après


Sortir de l'économie c'est se libérer de l'emprise du travail qui est la substance même du capital comme le capitalisme est la substance même de l'effondrement en cours. Cette prise de conscience nécessite de faire œuvre de réflexion critique, de se documenter, de penser contre soi-même et ses préjugés profondément ancrés, de confirmer et de structurer ses intuitions par une rigueur conceptuelle. Cette prise de conscience peut être favorisée par la situation actuelle de confinement généralisé qui permet de prendre une "distance sociale" avec le travail même si celui-ci tend à se muer en télé-travail en allongeant la chaîne qui lie le travailleur à l'économie.

Selon les conditions matérielles, relationnelles et psychologiques dans lequel on vit le confinement, celui-ci peut être propice à un retour à l'essentiel et à une réflexion sur sa vie personnelle comme sur l'organisation sociale qui la conditionne. Ce cheminement passe par l'étude et l’exercice de la pensée, la méditation et l'imagination créatrice, comme elle passe aussi par une intelligence collective et des formes d'auto-organisation à partir des réseaux d'échange et d'élaboration, d’entraide et d'engagement commun. Tout ceci participe d'une forme de conversion collective observée par Coline Serreau dans une partie de la population : « Le monde qui marchait sur la tête est en train de remettre ses idées à l'endroit.».

Contagieuse comme un virus, mais aussi libératrice qu'il peut se révéler dangereux, la sortie de l'économie est à l'ordre du jour, comme un contre-poison dans l'air du temps. J'avais terminé l'écriture de ce billet en choisissant un titre - L'économie ou la vie - qui me plaisait par sa concision, quand, parcourant l'excellent site Lundi Matin, je tombe sur un article intitulé L'économie ou la vie où l'auteur (anonyme) exprime, à partir d'une subjectivité différente, la même alternative devant laquelle nous  place la pandémie :

« Nous voici donc à la croisée des chemins : soit nous sauvons l'économie, soit nous nous sauvons nous-mêmes;  soit nous sortons de l'économie, soit nous nous laissons enrôler dans "la grande armée de l'ombre" des sacrifiés d'avance... C'est l'économie ou la vie... C'est maintenant, depuis la prodigieuse suspension que nous expérimentons, que nous avons à figurer tout ce dont nous devons empêcher le retour et tout ce dont nous aurons besoin pour vivre au-delà de l'économie. »  A lire donc en complément et en supplément de ce billet-ci. Pour des raisons de forme et de fond, j'imagine que l'auteur (anonyme) de ce texte est aussi celui-ci qui a écrit le Monologue du Virus ci-dessous.

Face à l'urgence d'une alternative entre la vie et l'économie, l'impératif est donc de déserter l'économie avant que celle-ci ne finisse par transformer tous nos milieux de vie en désert. Il va sans dire que cette sortie de l'économie relève de tout sauf de l'économie. Elle ne peut advenir que par la synergie des approches individuelles (subjectivité), culturelles (intersubjectivité), comportementales (objectivité) et sociales (inter-objectivité des structures socio-politiques). C'est la spécificité d'une vision intégrale que de penser ces synergies, plus particulièrement dans ces moments de crises qui, tout au long de l'histoire humaine, ont permis de s'émanciper d'une vision du monde devenue mortifère pour en faire émerger une nouvelle, correspondant à un nouveau cycle du développement humain. C'est à travers ces épreuves de vérité que l'humanité chemine sur la voie de l'évolution individuelle et collective.

Dans cette lutte à mort entre l'économie et la vie, soyons dignes de l'engagement de tous ceux - soignants et professionnels - qui combattent la pandémie en première ligne pour préserver la vie. Par nos prises de conscience et nos créations, nos engagements et nos comportements, faisons donc en sorte que cette vie trouve dans le "monde d'après" les conditions qui lui permettent de se libérer des anciens modèles pour se développer autrement, dans un contexte différent et à travers une nouvelle vision du monde, afin qu'elle puisse exprimer toutes ses potentialités individuelles et collectives. En cette période très particulière, chacun d'entre nous peut devenir le témoin et l'acteur créatif de cette métamorphose à travers laquelle l'économie se mue en écosophie, cette sagesse commune.

Monologue du Virus


« Je suis venu mettre à l'arrêt la machine 
dont vous ne trouviez pas le frein d'urgence. »

Faites taire, chers humains, tous vos ridicules appels à la guerre. Baissez les regards de vengeance que vous portez sur moi. Éteignez le halo de terreur dont vous entourez mon nom. Nous autres, virus, depuis le fond bactériel du monde, sommes le véritable continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n’auriez jamais vu le jour, non plus que la première cellule. 

Nous sommes vos ancêtres, au même titre que les pierres et les algues, et bien plus que les singes. Nous sommes partout où vous êtes et là où vous n’êtes pas aussi. Tant pis pour vous, si vous ne voyez dans l’univers que ce qui est à votre semblance ! Mais surtout, cessez de dire que c’est moi qui vous tue. Vous ne mourez pas de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos semblables. 

Si vous n’aviez pas été aussi rapaces entre vous que vous l’avez été avec tout ce qui vit sur cette planète, vous auriez encore assez de lits, d’infirmières et de respirateurs pour survivre aux dégâts que je pratique dans vos poumons. Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des clapiers de béton armé, vous n’en seriez pas là. Si vous n’aviez pas changé toute l’étendue hier encore luxuriante, chaotique, infiniment peuplée du monde ou plutôt des mondes en un vaste désert pour la monoculture du Même et du Plus, je n’aurais pu m’élancer à la conquête planétaire de vos gorges. 

Si vous n’étiez presque tous devenus, d’un bout à l’autre du dernier siècle, de redondantes copies d’une seule et intenable forme de vie, vous ne vous prépareriez pas à mourir comme des mouches abandonnées dans l’eau de votre civilisation sucrée. Si vous n’aviez rendu vos milieux si vides, si transparents, si abstraits, croyez bien que je ne me déplacerais pas à la vitesse d’un aéronef. Je ne viens qu’exécuter la sanction que vous avez depuis longtemps prononcée contre vous-mêmes. 

Pardonnez-moi, mais c’est vous, que je sache, qui avez inventé le nom d’"Anthropocène". Vous vous êtes adjugé tout l’honneur du désastre ; maintenant qu’il s’accomplit, il est trop tard pour y renoncer. Les plus honnêtes d’entre vous le savent bien : je n’ai d’autre complice que votre organisation sociale, votre folie de la « grande échelle » et de son économie, votre fanatisme du système. Seuls les systèmes sont "vulnérables". Le reste vit et meurt. Il n’y a de "vulnérabilité" que pour ce qui vise au contrôle, à son extension et à son perfectionnement. Regardez-moi bien : je ne suis que le revers de la Mort régnante

17 Décembre 2019. Un slogan prémonitoire !

Cessez donc de me blâmer, de m’accuser, de me traquer. De vous tétaniser contre moi. Tout cela est infantile. Je vous propose une conversion du regard : il y a une intelligence immanente à la vie. Nul besoin d’être un sujet pour disposer d’une mémoire ou d’une stratégie. Nul besoin d’être souverain pour décider. Bactéries et virus aussi peuvent faire la pluie et le beau temps

Voyez donc en moi votre sauveur plutôt que votre fossoyeur. Libre à vous de ne pas me croire, mais je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. Je suis venu suspendre le fonctionnement dont vous étiez les otages. Je suis venu manifester l’aberration de la « normalité »

« Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie à d’autres était une folie »… « Il n’y a pas de limite budgétaire, la santé n’a pas de prix » : voyez comme je fais fourcher la langue et l’esprit de vos gouvernants ! Voyez comme je vous les ramène à leur rang réel de misérables margoulins, et arrogants avec ça ! Voyez comme ils se dénoncent soudain non seulement comme superflus, mais comme nuisibles ! Vous n’êtes pour eux que les supports de la reproduction de leur système, soit moins encore que des esclaves. Même le plancton est mieux traité que vous. 

Gardez-vous bien, cependant, de les accabler de reproches, d’incriminer leurs insuffisances. Les accuser d’incurie, c’est encore leur prêter plus qu’ils ne méritent. Demandez-vous plutôt comment vous avez pu trouver si confortable de vous laisser gouverner. 

Vanter les mérites de l’option chinoise contre l’option britannique, de la solution impériale-légiste contre la méthode darwiniste-libérale, c’est ne rien comprendre à l’une comme à l’autre, à l’horreur de l’une comme à l’horreur de l’autre. Depuis Quesnay, les "libéraux" ont toujours lorgné avec envie sur l’empire chinois ; et ils continuent. Ceux-là sont frères siamois. Que l’un vous confine dans votre intérêt et l’autre dans celui de "la société", revient toujours à écraser la seule conduite non nihiliste : prendre soin de soi, de ceux que l’on aime et de ce que l’on aime dans ceux que l’on ne connaît pas

Ne laissez pas ceux qui vous ont menés au gouffre prétendre vous en sortir : ils ne feront que vous préparer un enfer plus perfectionné, une tombe plus profonde encore. Le jour où ils le pourront, ils feront patrouiller l’armée dans l’au-delà. 

Remerciez-moi plutôt. Sans moi, combien de temps encore aurait-on fait passer pour nécessaires toutes ces choses inquestionnables et dont on décrète soudain la suspension ? La mondialisation, les concours, le trafic aérien, les limites budgétaires, les élections, le spectacle des compétitions sportives, Disneyland, les salles de fitness, la plupart des commerces, l’assemblée nationale, l’encasernement scolaire, les rassemblements de masse, l’essentiel des emplois de bureau, toute cette sociabilité ivre qui n’est que le revers de la solitude angoissée des monades métropolitaines : tout cela était donc sans nécessité, une fois que se manifeste l’état de nécessité

Remerciez-moi de l’épreuve de vérité des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille échappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Sans vous en rendre compte, vous n’aviez jamais emménagé dans votre propre existence. Vous étiez parmi les cartons, et vous ne le saviez pas. Vous allez désormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser d’être en transit vers la mort. Vous haïrez peut-être votre mari. Vous gerberez peut-être vos enfants. Peut-être l’envie vous prendra-t-elle de faire sauter le décor de votre vie quotidienne. 

A dire vrai, vous n’étiez plus au monde, dans ces métropoles de la séparation. Votre monde n’était plus vivable en aucun de ses points qu’à la condition de fuir sans cesse. Il fallait s’étourdir de mouvement et de distractions tant la hideur avait gagné de présence. Et le fantomatique régnait entre les êtres. Tout était devenu tellement efficace que rien n’avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre ! 

Grâce à moi, pour un temps indéfini, vous ne travaillerez plus, vos enfants n’iront pas à l’école, et pourtant ce sera tout le contraire des vacances. Les vacances sont cet espace qu’il faut meubler à tout prix en attendant le retour prévu du travail. Mais là, ce qui s’ouvre devant vous, grâce à moi, ce n’est pas un espace délimité, c’est une immense béance. Je vous désœuvre

Rien ne vous dit que le non-monde d’avant reviendra. Toute cette absurdité rentable va peut-être cesser. A force de n’être pas payé, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites à la banque, celui qui ne peut de toute façon plus travailler ? N’est-il pas suicidaire, à la fin, de vivre là où l’on ne peut même pas cultiver un jardin ? Qui n’a plus d’argent ne va pas s’arrêter de manger pour autant, et qui a le fer a le pain. 


Remerciez-moi : je vous place au pied de la bifurcation qui structurait tacitement vos existences : l’économie ou la vie. C’est à vous de jouer. L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur état d’exception, soit vous inventez le vôtre. Soit vous vous attachez aux vérités qui se font jour, soit vous mettez la tête sur le billot. Soit vous employez le temps que je vous donne maintenant pour figurer le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci achèvera de se radicaliser. 

Le désastre cesse quand cesse l’économie. L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. Nul ne peut ignorer ce qu’il faudra de police, de surveillance, de propagande, de logistique et de télétravail pour le refouler. 

Face à moi, ne cédez ni à la panique ni au déni. Ne cédez pas aux hystéries biopolitiques. Les semaines qui viennent vont être terribles, accablantes, cruelles. Les portes de la Mort seront grand’ouvertes. Je suis la plus ravageuse production du ravage de la production. Je viens rendre au néant les nihilistes. Jamais l’injustice de ce monde ne sera plus criante. C’est une civilisation, et non vous, que je viens enterrer. Ceux qui veulent vivre devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. 

M’éviter sera l’occasion de cette réinvention, de ce nouvel art des distances. L’art de se saluer, en quoi certains étaient assez bigleux pour voir la forme même de l’institution, n’obéira bientôt plus à aucune étiquette. Il signera les êtres. Ne faites pas cela "pour les autres", pour "la population" ou pour "la société", faites cela pour les vôtres. 

Prenez soin de vos amis et de vos amours. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, étendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention. Non à la fin de toute insouciance, mais de toute négligence. Quelle autre façon me restait-il pour vous rappeler que le salut est dans chaque geste ? Que tout est dans l’infime. 

J’ai dû me rendre à l’évidence : l’humanité ne se pose que les questions qu’elle ne peut plus ne pas se poser. 

Ressources

Monologue du virus  - Anonyme. Lundi Matin 

Lettre aux amis du désert  - Marcello Tari. Lundi Matin

L'économie ou la vie - Anonyme. Lundi Matin

Covid : fin de partie?! - Anthropo-logique, le blog passionnant de Jean Dominique Michel, anthropologue de la santé et expert en santé publique, qui rend compte des stratégies médicales et scientifiques, industrielles et financières à l’œuvre et en coulisses dans la lutte contre la pandémie.

Nous entrons dans la période des catastrophes Jean-Claude Michéa. L'Obs


Crise sanitaire : la fin d'un monde  - Michel Maffesoli  Site L'Inactuelle

Coronavirus - Raoul Vaneigem. Lundi Matin

Ce que nous dit le Coronavirus – Edgar Morin . Libération

Dans Le Journal Intégral : Un projet éditorialQu'est-ce que le Capitalocène ?Sortir de l'économieSommaire (de 1 à 5)Critique de la valeurThéorie de la catastrophe  – Introductions à la Vision Intégrale  – Écosophie : une sagesse communeCivilisation, Décadence, Ecosophie  –

Concernant la critique du travail voir tous les textes de la série L'Esprit de Vacance et notamment : Devoir de Vacance Contre le travail - Travail fétiche - Ne Travaillez Jamais (1) (2) et (3)

Sur une critique catégorielle du capitalisme, voir les nombreux textes disponibles sur le site Critique de la valeur pour repenser une théorie critique du capitalisme.

mardi 6 août 2019

L'Esprit de Vacance (11) Ne Travaillez Jamais (3)


Il ne s'agit pas de rendre le travail libre, mais de le supprimer. Karl Marx


Dans notre série sur l’Esprit de Vacance, nous avons posté début Juillet un billet présentant le livre d’Alastair Hemmens intitulé "Ne travaillez Jamais" dont le contenu est résumé par son sous-titre: La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque effectivement la tradition française de la critique du travail dont les principales figures sont Charles Fourier, Paul Lafargue, André Breton et Guy Debord. S’il rend compte de la façon dont les avant-gardes culturelles expriment, de manière créative, l’évolution de la conscience collective à travers le temps, l’ouvrage d’Alastair Hemmens va plus loin en analysant à la fois les limites de ces auteurs comme les avancées dont témoignent leur réflexion dans l'histoire de l’émancipation humaine. 

Cette analyse s'appuie sur la perspective théorique développée par le courant de la "critique de la valeur" qui, dans la lignée du "Marx ésotérique", penseur du fétichisme de la marchandise, analyse le capitalisme comme un système global, structuré par ces catégories que sont le travail, la valeur, l'argent et la marchandise.  Dans la continuité du billet précédent, qu’il vaut mieux avoir lu avant de continuer avec celui-ci, nous vous proposons des extraits de l'introduction intitulée Théorie Marxienne et Critique du Travail. Dans ces extraits, l’auteur présente certains éléments fondamentaux de cette "critique catégorielle" qui analyse le travail comme une catégorie centrale du capital et la substance même de la valeur. 

Cette critique catégorielle ne remet pas en cause la nécessité humaine d'une activité productive  mais la forme - spécifique, aliénante, destructrice -  qu'elle revêt dans le capitalisme à travers le "travail abstrait". Le Capitalocène est cette période d’effondrement écologique, social et culturel qui est la conséquence des ravages opérés sur les milieux humains et naturels par ce "sujet automate" qu'est la valeur et donc par la substance de la valeur qu'est le "travail abstrait". D'où l'urgence vitale de mettre à jour les mécanismes fondamentaux qui régissent ce système destructeur. D'où la nécessité absolue de se libérer d'une idéologie travailliste profondément mortifère, au cœur d'une vision techno-capitaliste qui conduit notre humanité sur la voie d'une spirale infernale.
 
En ce mois d’Aout, nous avons bien conscience de demander aux lecteurs un effort de concentration qui nécessite de sortir de la torpeur et de la dispersion estivales. Mais, loin de se réduire à un repos réparateur qui vise à reproduire la force de travail, l'Esprit de Vacance n'est-il pas une ouverture de la conscience à une réflexion et une intuition profondes, par-delà les rythmes habituels de l’aliénation économique ? Une telle ouverture nous libère des modèles habituels, devenus totalement inadaptés, tout en mobilisant les ressources créatrices nécessaires pour imaginer le saut évolutif qui consiste à "sortir de l'économie" afin d'entrer en écosophie, cette sagesse de l'homme réconcilié avec son milieu de vie.

Théorie Marxienne et Critique du Travail
 Alastair Hemmens 

Marx Ésotérique


La notion selon laquelle Marx pourrait ouvrir la voie à une critique du travail en tant que tel est un concept relativement nouveau dans l’histoire des idées. Ce concept est peut-être exprimé de la façon la plus claire dans la théorie critique de Robert Kurz (1943-2012) et chez d’autres membres de la Wertkritik, ou "critique de la valeur", école de la théorie marxienne associée aux revues de langue allemande Krisis et Exit ! Il trouve également son expression dans la réinterprétation radicale des œuvres de maturité de Marx entreprise de façon totalement indépendante par Moishe Postone (1942-2018) professeur d’histoire à l’université de Chicago aux États-Unis. Postone est désormais, à juste titre, un théoricien critique et universitaire largement respecté. Kurz, cependant, reste encore peu connu dans le monde anglo-saxon malgré une réputation importante à l’étranger. Anselm Jappe (1962-), qui a lui-même contribué au développement du paradigme de la Wertkritik, particulièrement en France, a émis l’hypothèse que cela serait dû en grande partie à une certaine hostilité envers un corpus théorique bousculant de nombreuses hypothèses marxistes traditionnelles. 

On peut également mentionner le fait que la Wertkritik était, dès le départ, un projet critique forgé de façon consciente principalement en dehors des sphères des discours intellectuels officiels, tels que l’académie ou les médias, en faveur d’une position indépendante et plutôt polémique. Kurz, par exemple, était lui-même un ouvrier, au sens sociologique traditionnel, qui travaillait de nuit dans le conditionnement des journaux en vue de leur livraison. De plus, bien que Postone soit évidemment accessible aux lecteurs français, il existe une pénurie de traductions de la théorie de la Wertkritik, et ce n’est que relativement récemment que l’on commence à y remédier. Néanmoins, comme ce livre espère le montrer, l’approche critique de Kurz, et d’autres comme lui, représente un grand pas en avant en termes de compréhension du travail et donc, de ce en quoi une critique du travail pourrait principalement consister aujourd’hui. 

L’importance de ces théories critiques est d’avoir montré que, loin de présenter sans ambiguïté une vision positiviste de l’ontologie sociale du travail, Marx, dans une autre partie de son œuvre, avance une critique radicale du travail. Marx y présente le travail avant tout comme une catégorie intrinsèquement destructrice, fétichiste et antisociale de la synthèse sociale, constituant la base d’une "domination abstraite" par un "sujet automate", la forme-valeur (ou travail mort) qui précède, à la manière d’un a priori quasi-kantien, le "masque de caractère" sociologique porté indifféremment par les travailleurs et les capitalistes. 

Cet aspect "ésotérique" de l’œuvre de Marx – "ésotérique" parce que difficile à comprendre, peu connu et nécessitant une certaine initiation – était en grande partie ignoré par le marxisme traditionnel, qui, lorsqu’il considérait ce problème, tendait à réduire la discussion sur le fétichisme soit à une description d’un "voile" créé par les relations bourgeoises de propriété, soit à l’écarter entièrement comme un regrettable non-sens hégélien. Cependant, le marxisme occidental, qui comprenait des mouvements tels que l’École de Francfort et les situationnistes, allait assumer certains aspects de cette critique "ésotérique", et en particulier ce qui concerne le fétichisme de la marchandise, mais souvent d’une façon qui reproduisait la compréhension aporétique de Marx du travail. 

Pour ces théoriciens critiques, le travail  "dans le capitalisme" pouvait être en quelque sorte abstrait, mais l’abstraction elle-même était toujours maintenue comme rationnelle, tout comme la notion de prolétariat qui, en tant que sujet révolutionnaire, pourrait ou voudrait libérer le travail ou l’activité productive du joug de l’exploitation bourgeoise à travers la lutte des classes. Cela ne veut pas dire que la lutte des classes et la forme-sujet n’existent pas, elles existent bien évidemment (même si aucune des deux n’est nécessairement émancipatrice) ; mais cela signifie que l’importance radicale du Marx "ésotérique" qui suggère une conception très différente de la transformation sociale – c’est-à-dire par une "rupture ontologique" avec la forme-travail – n’a pas été pleinement comprise ni développée jusqu’à sa conclusion logique, ce qui aurait entraîné une rupture avec la modernisation, la forme-sujet et la lutte des classes. 

Une Théorie de la Crise 


Postone montre, par une relecture rigoureuse de ses œuvres de la maturité, que Marx fournit non seulement « une critique du capitalisme faite du point de vue du travail » , et donc une économie politique critique, mais aussi « une critique du travail dans le capitalisme », et c’est pourquoi le sous-titre du Capital nous précise : une "critique de l’économie politique", c’est-à-dire une critique des catégories de base elles-mêmes, qui médiatisent la réalité sociale dans le capitalisme

Le travail en tant que tel constitue donc la base d’une forme de "domination abstraite", propre à la modernité, qui ne peut pas être suffisamment comprise dans le cadre de la conception marxiste traditionnelle d’une domination "concrète" ou personnelle exercée par des individus ou des groupes, ni principalement comme une critique des relations de la propriété privée et du marché, c’est-à-dire des modes particuliers de distribution et d’échange. 

Au contraire, le travail (et le mode de production industriel lui-même), « constitue une forme quasi objective, historiquement spécifique, de médiation sociale qui, dans l’analyse de Marx, sert de fondement social aux traits essentiels de la modernité ». En d’autres termes, pour Marx, le travail n’est pas un fait neutre propre à toute vie sociale, pas plus que l’industrie moderne n’est une étape inévitable de l’évolution humaine, mais plutôt une forme sociale historiquement spécifique qui jette les bases d’un processus de domination impersonnelle, abstraite et sans sujet, qui donne à la réalité phénoménologique un caractère historique "directionnellement dynamique". 

Le travail, en tant que tel, est essentiellement une sorte de médiation sociale qui ne constitue la base de l’être social que dans le capitalisme, structurant à la fois des pratiques historiques déterminées et des formes quasi objectives de pensée, de culture, de visions du monde et d’inclinations. Le travail, dans la sphère limitée de la modernité capitaliste, médiatise et façonne donc l’ensemble de la réalité objective et subjective (et même dépasse et explique forcément de telles dichotomies théoriques). Robert Kurz, et la Wertkritik dans son ensemble, ont peut-être poussé plus loin que Postone la critique du travail en tant que catégorie de base de la synthèse sociale spécifique au capitalisme. 

Pour Kurz, le travail n’est pas seulement, comme pour Postone, le fondement social de l’oppression essentiellement abstraite incarnée dans la modernité capitaliste, il s’agit également d’une catégorie en crise depuis le milieu des années 1970. La Wertkritik se distingue des autres théories critiques en insistant sur le fait que la financiarisation des marchés et les diverses formes de crise actuellement visibles à tous les niveaux de la société s'inscrivent dans un processus plus vaste d'effondrement, le capitalisme atteignant ses limites internes d'accumulation à cause du développement technologique.

Cependant, une telle fin du capitalisme n’est pas nécessairement imaginée comme un moment d’émancipation, mais plutôt comme la menace d’une barbarie encore plus grande, précisément parce que les "sujets" qui, pour Kurz, ne sont rien de plus que des "objets"  du processus de valorisation, n’ont par définition aucun contrôle sur la "belle machine" de l’accumulation capitaliste et, en même temps, ont déjà intériorisé ses contraintes au plus profond de leur psyché…. 

"Travail vivant" et  "Travail mort"  


Dans le capitalisme pleinement développé, auquel nous faisons toujours référence ici, les êtres humains ne décident pas à l’avance de ce qu’ils vont produire ni dans quelles conditions. Au lieu de cela, les producteurs individuels – particuliers ou entreprises – produisent des marchandises pour des marchés anonymes dans des conditions de concurrence totale. L’activité humaine en tant que telle – qui n’est pas en soi abstraite, mais qui est constituée d’une variété infinie de formes d’activités concrètement différentes – ne "compte" au niveau le plus fondamental de la réalité sociale que comme une dépense abstraite d’énergie humaine indifférenciée. Cette dépense est mesurée en "temps de travail socialement nécessaire", qui correspond au temps moyen nécessaire pour produire une marchandise particulière. 

Si, par exemple, il faut en moyenne une heure à un artisan tailleur pour confectionner une chemise, celle-ci "vaudra" une heure de temps de travail socialement nécessaire. Cependant, si un propriétaire d’usine introduit une machine permettant à un ouvrier de produire une chemise en 30 minutes, le même tailleur, utilisant l’ancienne méthode, pourrait encore prendre une heure pour confectionner une chemise, mais cette chemise ne vaudrait alors que 30 minutes de travail socialement nécessaire dans les conditions sociales de production. De même, s’il faut deux heures pour fabriquer une bombe à fragmentation et une heure pour fabriquer un jouet pour enfant, la bombe vaudra deux fois plus que le jouet pour enfant, au sens capitaliste du terme qui reste le mode de socialisation le plus fondamental. 

Bien entendu, ce qui importe réellement du point de vue des acteurs concernés, c’est la différence de plus-value et, en fin de compte, le profit produit. Le travail est donc une forme sociale "abstraite" – c’est le "travail abstrait" – car il ne reconnaît que les différences de quantité et ne reconnaît pas, au niveau ontologique le plus profond, le contenu social qualitatif réel. S’il est plus rentable d’employer des gens pour fabriquer des bombes que des jouets, ce seront les bombes qui seront plutôt produites indépendamment des contraintes morales des différents acteurs impliqués. La forme particulière que revêt ce travail (que Marx appelle le  "travail concret") – la fabrication des armes ou la confection de chemises –, et les valeurs d’usage qu’il crée – des bombes ou des chemises – n’a aucune importance du point de vue de la "valeur". 

La forme "valeur", ou "travail mort", est la forme que prend le travail, ou "travail vivant" – c’est-à-dire le travail simplement au moment où il se produit – une fois qu’il a été dépensé. L’activité humaine, dans le capitalisme, se transforme donc en une "substance" abstraite, elle revêt une nouvelle fonction ou un caractère essentiel, son essence changeant par la médiation du travail. Il y a plus ou moins de "valeur", plus ou moins de "contenu" social, produits dans le processus de travail en fonction de la quantité de travail vivant transformée en travail mort. 1 heure de travail vivant dépensé, ou d’énergie humaine indifférenciée, mesurée en temps de travail socialement nécessaire, est matérialisée par 1 heure de travail mort ou de valeur. 

Le but de la production est de produire de la valeur (la valeur d’usage n’apparaît que comme un sous-produit nécessaire permettant de "cristalliser" le travail mort dans un objet qui n’est pas en soi abstrait). Cependant, la valeur créée au sein de la production ne compte que lorsqu’elle est reconnue comme une dépense valable de temps de travail socialement nécessaire. En d’autres termes, une valeur ne peut être réalisée que sous la forme de l’échange, c’est-à-dire sur le marché, car ce n’est qu’ici, une fois la production terminée, que l’énergie dépensée peut être socialement reconnue, par comparaison à tous les différents travaux effectués dans la société. Il est parfaitement possible, et cela se produit à chaque instant de la vie quotidienne, que le travail soit effectué et que des marchandises soient produites sans trouver d’acheteur. Dans de tels cas, le travail est simplement invalidé parce que sa valeur n’a pas été réalisée.

C’est précisément parce que les produits du travail ne sont pas créés pour satisfaire les besoins humains préexistants, pas plus qu’ils ne sont, comme dans les sociétés prémodernes, le résultat d’une discussion et d’une négociation sociales (même si, comme dans la société féodale, ce discours social et ce contrôle pouvaient être unilatéraux et hiérarchisés). Les producteurs individuels sont obligés, par des contraintes structurelles, de se faire concurrence afin de faire reconnaitre la validité sociale du travail engagé pour récupérer, sous forme d’argent, une partie de la masse totale de la substance sociale, ou « valeur », produite par la société. 

Un mouvement purement quantitatif


Nous pouvons déjà constater ici que cela n’a aucun sens d’essayer de définir le travail sans faire référence aux formes négatives spécifiques de médiation sociale qui se constituent dans la société capitaliste, car ce n’est que sur la base de ces formes sociales abstraites que la catégorie "travail", et l’ontologie sociale du travail, pourraient avoir une base matérielle pour exister. Ce n’est en effet rien de moins que le travail, sous sa forme de "travail mort", qui donne de la substance à la valeur, à l’argent et au capital. En même temps, c’est précisément dans la perspective du "travail mort", ou plutôt des formes qui en résultent – valeur, argent et capital –, que le "travail vivant" doit être constamment engagé. Les producteurs individuels, en particulier du point de vue du « "travail vivant", c’est-à-dire les travailleurs, une fois qu’ils ont réalisé une valeur sur le marché, en vendant par exemple leur force de travail, doivent répéter le processus formel de substantialisation pour se reproduire. 

De même, du point de vue des propriétaires de "travail mort", sous sa forme monétaire, le simple fait de répéter le processus pour arriver à la même quantité de valeur qu’avec laquelle on a commencé n’a aucun sens logique. Rappelons que le travail ne fait référence à aucun contenu concret ni à un quelconque besoin humain qualitatif. Il ne connaît que les différences quantitatives. Une plus grande quantité de valeur signifie une plus grande quantité de la substance de la richesse sociale dans le capitalisme. La valeur qui est simplement consommée en M-A-M (marchandise - argent – marchandise), ou qui aboutit à la même quantité de substance sociale, le A-M-A (argent - marchandise - argent), doit donc être considérée comme une perte, car disparaissant ou restant identique, elle n’est pas "productive" pour les producteurs individuels et les propriétaires du travail mort (personnes, entreprises, États, fonds de pension, etc.). 

En conséquence, le "travail mort" ne peut jamais rester inactif, mais doit se transformer, en un mouvement purement quantitatif, en une plus grande quantité de travail mort ou, comme le dit Marx dans Le Capital, en A-M-A’ (argent - marchandise - davantage d’argent). C’est donc ici que le "travail mort" prend logiquement la forme de capital : un travail mort qui s’investit dans du travail vivant pour produire une plus grande quantité de travail mort. L’ensemble de la société, quelle que soit sa classe sociologique, repose donc sur la réalisation fructueuse de la valeur et son auto-valorisation car, dans le capitalisme, c’est le seul moyen d’accéder à la "richesse" sociale et de la créer. 

Au fond, la forme-travail, c’est-à-dire le travail sans phrase, peut être définie comme la dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps socialement nécessaire, dans le seul objectif d’un processus purement formel, quantitatif, fétichiste et autotélique qui consiste à transformer cette énergie en plus grande quantité d’elle-même, dans sa forme morte, autrement dit, à transformer 100 € en 110 €… 

Transformer la civilisation 


Face à la détérioration constante de la situation, nous avons besoin de mouvements sociaux qui cherchent à construire un mode de vie différent au-delà et contre la médiation du travail, du marché et de l’État. Jappe, par exemple, souligne la nécessité d’une nouvelle "révolution grassroots" qui n’hésiterait pas à se procurer des produits de première nécessité – nourriture, abri et autres objets nécessaires à un nouveau métabolisme avec la nature – en « court-circuitant la médiation de l’argent ».

Il plaide par ailleurs en faveur de l’unité de différentes luttes, sur l’environnement et la technologie, par exemple, afin de provoquer une véritable "transformation de la civilisation" qui serait bien plus profonde que tout ce qui pourrait se produire dans les urnes ou la saisie de l’État. C’est pourquoi il faut que les mouvements sociaux se développent dans le sens d’une "rupture catégorielle" avec l’ontologie du travail que nous avons décrite dans ce chapitre. La fin du capitalisme, en tant que telle, nécessite l’abolition du travail.

L’introduction d’Alastair Hemmens est à lire ici dans son intégralité, avec toutes les notes afférentes, sur le site Critique de la valeur. 

Ressources 

Ne travaillez Jamais La critique du travail en France, de Fourier à Debord. Site Critique de la Valeur. 

Théorie Marxienne et Critique du Travail  Introduction d’Alastair Hemmens. Sur le site Critique de la valeur.

Critique de la valeur-dissociation Un site qui se propose de nombreux textes fondamentaux pour repenser une théorie critique du capitalisme.

Dans le Journal Intégral :


Les lecteurs qui voudraient approfondir les divers thèmes abordés dans ce texte peuvent se référer aux nombreux liens proposés dans la rubrique Ressources de notre précédent billet : L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2)