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jeudi 29 septembre 2022

Incitations (13) Sobriété

Moins c'est plus (Less is more). Mies van der Rohe

En cette rentrée, par la voix d'un "prédisant" transformé en techno-pythie, le Système prend acte d'une évolution majeure des sociétés marchandes au seuil d’une grande bascule : « un bouleversement marqué par la fin de l'abondance, des évidences et de l'insouciance » . Rien que ça !... Refusant de percevoir et de comprendre ce qui est, en fait, un processus d'effondrement, le Système à l'agonie fait donc l'apologie de la sobriété pour perdurer quelques temps encore. Une sobriété si longtemps honnie parce qu'elle était, pour la doxa économique, synonyme de décroissance et de dépression.

Comme l’écrit Vincent Cheynet, rédacteur en chef du journal La Décroissance : « Ce virage historique, loin d’être un ralliement à nos thèses, est bien la concrétisation des alertes visionnaires des grands précurseurs de la décroissance. » Alertes dont nous avons régulièrement rendu compte, notamment ici : Décroissance ou Barbarie. Une décroissance ainsi résumée par Alain Coulombel dans le même journal : « Oui, nous devons consommer moins, produire moins, travailler moins, voyager moins. Moins c’est-à-dire Plus. Plus de temps, de "vivre ensemble", d’attention au vivant. Vive la simplicité, le don, la lenteur, le soin ! Plutôt que la violence et la prédation, la convivialité et le sens de la mesure ! »

Nous réservons l’analyse de cette "conversion" inattendue de l'oligarchie à la sobriété pour d’autres espaces. Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui évoquent l’air du temps à travers quelques notations. Entre l’aphasie et le bavardage, l’aphorisme comme le fragment se lovent autour du silence pour susciter la méditation en échappant à cette manie conceptuelle de l’explication qui tend à diluer l’essentiel dans l’eau tiède de l’idéologie, fût-elle à prétention scientifique. 

Or, en cette période de réchauffement climatique, le temps des pensées tièdes est dépassé. Certaines formulations pourront paraître abruptes et lapidaires, voire incompréhensibles ou scandaleuses, à ceux qui, n’étant pas des lecteurs habituels, ignorent les analyses, les idées et les points de vue défendus dans Le Journal Intégral. Dans le billet lui-même et dans rubrique Ressources qui le clôt, nous proposons une série de liens permettant de mieux saisir le sens des propos tenus ici d’une manière synthétique et aphoristique. Propos qui pourraient paraître provocateurs à des esprit non avertis alors même que, face à l'abime, il est grand temps de se réveiller.

Sortir de l'économie

Si, selon Céline, « l'amour c'est l'infini mis à la portée des caniches », l’économie c’est la barbarie à l’usage des comptables : un monde abstrait, dépourvu de qualités sensibles et qui tend à les éradiquer toutes. Issu d’un imaginaire formé et informé par l’abstraction, l’économie est littéralement un récit de science-fiction qui n'a que faire de la vie concrète des individus et des sociétés comme des milieux naturels. D'où la spirale infernale qui mène, de manière inéluctable, à un effondrement global à la fois individuel et culturel, écologique et social, économique et financier (à lire : L'effondrement qui vient).

L'appel de l'oligarchie à la sobriété fait irrésistiblement penser aux mots prononcés sur l'échafaud par Jeanne Bécu, alias la comtesse du Berry, dernière maîtresse de Louis XV : "Encore un instant, monsieur le bourreau". Un appel qui démontre, par l’absurde, l’état d’ébriété dans lequel se trouve notre société, ivre de travail et de consommation comme elle est soumise à cette addiction destructrice qu’est le productivisme. Nous avons consacré plusieurs billets à l’Esprit de Vacance qui  anime l’expérience méditative comme il pourrait inspirer un processus de désintoxication au cours duquel une société totalement bourrée pourrait cheminer sur la voie de la sobriété. Loin d'être, comme on nous le propose aujourd'hui, une rustine sur une jambe de bois, cette sobriété-là serait un choix de vie fondée sur le contentement (à lire : Contentez-vous !).

La sobriété (au sein du capitalisme d'effondrement) est à la décroissance ce que celle-ci est à une nécessaire "sortie de l'économie". Car loin d'être une fin en soi, la décroissance initie une démarche à la fois existentielle, intellectuelle et spirituelle qui conduit à se libérer de cette "vision du monde" qu'est l'économie. Comme le dit Guy Debord : "L'économie transforme le monde, mais le transforme seulement en monde de l'économie." 
 
Sortir de l'économie c'est d'abord se libérer de la colonisation de nos esprits par les catégories du capitalisme inculquées dès l'enfance par le formatage idéologique, la propagande médiatique et la culture de masse. D'où l'absolue nécessité de déconstruire ces catégories à travers lesquelles nous percevons le monde, nous interprétons nos expériences et nous pensons notre existence (à lire : Sortir de l'économie).
 
Initiée depuis plus d'un siècle par la critique sociale, cette entreprise de déconstruction s'est renouvelée de manière exemplaire depuis vingt ans par la réflexion théorique autour de la Critique de la Valeur qui offre à notre époque un nouvel horizon d'émancipation individuelle et de transformation sociale. Mais déconstruire ne suffit pas, encore faut-il refonder, notamment grâce au legs des traditions spirituelles et des pratiques méditatives qui, en dévoilant les illusions de l'égo et son avidité au cœur du système capitaliste, permettent d'imaginer et de vivre des forme de socialité fondées sur la coopération plutôt que sur la compétition. (à lire : Le Fétichisme de l'Ego).

En nous plaçant devant l’inimaginable, l’effondrement oblige à se ré-imaginer : c’est quand tout est fini que tout peut commencer à nouveau et à un autre niveau. Sortir de l'économie c'est cheminer sur la voie d'une écosophie où l'homme ré-accordé à l'essentiel participe pleinement à son milieu d'évolution qui est à la fois naturel et social. (à lire : Ecosophie, une sagesse commune)

La Dépossession

Pour une fois, soyons lucide sur ce que nous sommes devenus : les enfants sauvages de la dépossession et de l’effondrement. Dépossession et effondrement représentent l'avers et le revers d'une même médaille : la dépossession est, sur le plan individuel et culturel, à la fois la cause et la conséquence de l'effondrement d'un milieu à la fois social et naturel.

Arrêtons d’être lucides, devenons extra-lucides et osons le reconnaître : une société qui vit sous l’emprise totalitaire de l’argent transforme chacun d’entre nous en prostituées qui jouent en surface aux mijaurées désintéressées. J’entends vos cris d’or frais : mais non, mais non, mais non, je ne suis pas celle que vous croyez. Arrêtons de faire semblant et osons regarder dans nos miroirs, au fond des yeux, ce que nous sommes devenus. L’angoisse et la honte qu'on peut y lire sont signes de notre possession (à lire : Le Fétichisme de la Marchandise).

La dépossession est une perte des références culturelles et identitaires qui sous-tendent l'expérience subjective et qui constituent, par imprégnation et intégration, cette entité qu'est le moi. Dans le pire des cas, cette perte initie une spirale infernale qui conduit à un écroulement psycho-mental et à des formes d'auto-destruction. Cette spirale régressive mène à des états archaïques et pré-individuels dominés par la pulsion et la toute puissance infantile.  Mais, dans le meilleur des cas, cette perte peut-être vécue comme une forme d'ascèse qui permet d'initier une spirale évolutive en transcendant ce que les traditions spirituelles considèrent comme l'entité illusoire de l'égo qui doit être dépassée pour accéder à la nature non duelle de l'esprit. (à lire : Initiation (12) Effondrements).

De nos jours, la spiritualité ne consiste pas à s’élever dans des cimes immatérielles pour fuir une situation catastrophique mais à vivre pleinement l’expérience de la dépossession comme une initiation au cœur de l’effondrement. Selon notre niveau de conscience, la dépossession peut être vécue comme une aliénation profondément destructrice ou comme une libération salvatrice. Si la dépossession est une horreur pour ceux qui s’identifient à leur égo, elle peut aussi devenir un exorcisme spirituel qui libère les consciences possédées par l’égo. Elle apparaît dès lors comme une fin de moi difficile qui annonce l'émergence d'un "Nous" communautaire au-delà de l'égo (à lire : Méditer et Militer ).

Méditation ou Machination

Polarisé entre une spirale évolutive et une spirale infernale, l'homme contemporain doit choisir entre deux options : la Méditation (symbole d'une évolution spirituelle) ou la Machination (symbole d'une déshumanisation régressive). Au cœur des grandes traditions, la Méditation est une pratique spirituelle qui nous éveille, via la pleine présence, à la nature non duelle de l'esprit. La Machination c'est l'absence d'humanité qui se produit avec le grand remplacement de l’organique par le mécanique, de la présence vécue par la représentation abstraite, de la vie sensible par la survie économique, de l'usage collectif par l'échange marchand. C'est ainsi que la Machination remplace la vie concrète et symbolique des communautés enracinées dans un écosystème par l’abstraction techno-capitaliste des sociétés marchandes qui se développent hors sol en détruisant les écosystèmes comme les communautés humaines (à lire : Une Révolution Spirituelle).

Méditer c’est, littéralement, se rendre à cette évidence qu’est la vacuité en déposant les armes du mental qui visent à s'approprier le monde par la saisie cognitive. Ne jamais confondre compréhension et connaissance. Il faut dépasser la saisie conceptuelle qui permet la compréhension pour renaître, via la connaissance, à une sagesse éveillée (à lire : La Désaisie).

La méditation permet de s’abstraire de l’abstraction. L’abstraction est fondée sur la négation du monde sensible. Nier l’abstraction en se connectant au corps vivant, via la méditation, c’est accéder à la pleine présence qui libère de l’emprise du mental et de sa pensée instrumentale. Cette double négation mène à une nouvelle affirmation dans un niveau supérieur de conscience : celle d'une raison sensible qui intègre l'intuition spirituelle et la rationalité abstraite (à lire : Abécédaire de la méditation (2) Une Révolution Silencieuse ).

Convertir le cynisme et le scepticisme de l’époque en détachement spirituel, tel est le défi contemporain qui consiste à passer de la prise de conscience au lâcher prise existentiel.

Critique du Travail

Dans le contexte capitaliste, l’activité productive se dénature pour devenir travail : une mécanique plaquée sur du vivant qui transforme la mobilisation concrète de l’énergie humaine en une valeur abstraite et monétaire proprement inhumaine. Le capitalisme est fondé sur ce "travail abstrait" dont la fonction n'est pas de répondre à des besoins concrets mais d'être l'agent d'une accumulation de valeur incarnée dans la richesse monétaire. Ce n'est pas un hasard si, de la gauche à la droite, tous les tenants du système font l'apologie de ce "travail abstrait" qui est la cellule germinale du capitalisme et des sociétés marchandes qui lui sont affiliées. 

A travers le travail, une critique sociale radicale remet en cause l'instrumentalisation de l'activité productive par une abstraction monétaire et une spéculation financière si déconnectées des besoins concrets qu'elles deviennent incapables de les satisfaire. Déconstruire les catégories du capitalisme c'est comprendre le rôle fondamental du travail dans la création de valeur et dans la prédation destructrice dont celle-ci est responsable. Observé aux États-Unis comme en France, un phénomène comme la Grande Démission conteste de fait ce travail considéré par l'idéologie dominante (c.a.d le capitalisme) comme la valeur fondatrice du lien social. Cette prise de conscience collective fait écho au fameux slogan écrit par Guy Debord en 1953 sur un mur de la rue de Seine : "Ne travaillez jamais" (à lire : Ne travaillez jamais).

Dans Le Droit à la paresse, Paul Lafargue nous avait prévenus : cette sagesse de l’inertie qu’est la paresse permet de résister à ce délire de toute-puissance qu’est l’activisme forcené et prédateur du techno-capitalisme. La fascination du pire épargne les innocents, c'est à dire étymologiquement ceux qui ne veulent pas être les agents de la nocence (de la nuisance en français moderne). Ces innocents refusent d'être enrôlés dans l'armée du nombre pour participer à la folie productiviste qui détruit le milieu social et naturel. Crée il y a près de quarante ans par des post-situationnistes, en réponse à l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, L'Encyclopédie des Nuisances proposait, à partir d'une approche anti-industrielle, une critique  à la fois radicale et visionnaire des sociétés marchandes.

Aphorismes et Périls

Triomphe contemporain du faux, du mal et du laid, cette trinité apocalyptique des époques à l’agonie. 

Il faut avoir été l’esclave du langage et de la logique pour connaître vraiment le prix du silence et du paradoxe. 

L’industrie de l’hébétude fabrique en série des individus cyclothymiques, voire bipolaires, qui oscillent sans cesse entre désespoir et exaspération, entre anxiété et exaltation. 

Dans le même temps où Dieu est mort, la mort est devenue divine, adorée par tous sous la forme fétichiste de son avatar : l’Argent.

La première des dignités consiste à voir le monde tel qu’il est. La seconde à en témoigner. 

Évoluer c’est trahir ces habitudes qui conspirent à voix basse, en coulisses, en répétant de manière mimétique le langage insignifiant de la banalité.

Être mal compris, voilà l’honneur de tout visionnaire qui n'attend rien d'autre de son époque que l'ostracisme et l'injure, jamais la reconnaissance. Comment une société pourrait-elle se reconnaître dans une critique radicale et une inspiration créatrice qui la condamnent en ouvrant de nouvelles perspectives.

L’écrivain devient maudit dès lors qu’il dit les mots que la société refuse d’entendre et d’écouter. Partout et de tous temps, pas un visionnaire qui ne soit ou n’ai été mis à l’index par la propagande officielle, académique et médiatique, à moins que l'anonymat, neutralisant sa voix, ne le protège de la curée. 

Si les petits auteurs ont une grande audience médiatique, les grands auteurs doivent parfois se contenter de petites audiences judiciaires parce que leurs inspirations bravent le conformisme dominant et ses chiens de garde. 

Ne faut-il pas que le génie soit à moitié fou pour que l’autre moitié soit visionnaire ? 

La solitude du créateur est la sœur jumelle de sa singularité. 

Oser le pas suivant sans se soucier de la trace. 

Le journaliste est l’archétype de l’homme spectaculaire : sa prétention démesurée est fonction de son conformisme abyssal.

On a récemment découvert que les intestins fonctionnent comme un "second cerveau". Rien d’étonnant, tout compte fait, si on observe que le cerveau de certains contemporains ressemble souvent à un intestin : fatigués de vivre et de penser, ils se contentent de digérer des informations prémâchées avant de se soulager dans ces sanitaires numériques que sont devenus les réseaux sociaux. 

Sagesse du "second cerveau" : celui à qui notre époque ne donne pas envie de vomir est condamné au "bonheur" infâme d'un consumérisme fondé sur l'insatisfaction programmée. 

L'algorithme de la sagesse : plus on en sait et moins on en dit. L'algorithme des réseaux sociaux : moins on en sait et plus on en parle. Les réseaux sociaux sont colonisés par des bataillons d'incultes qui veulent à tout prix vous expliquer ce qu'ils n'ont pas compris sur des sujets dont ils ignorent à peu près tout.

D’une démarche à la fois lourde et désespérée, l’homme moderne traîne le boulet accablant d’une liberté dont il ne sait que faire. Une liberté dont il cherche à s’évader à tout prix par l’addiction, le fanatisme ou le suicide.

Jeu de l’oie : gaver ces amateurs de foie gras qui ont la cruauté gourmande. L'effondrement commence ici : dans le manque tragique d'empathie conduisant à torturer des êtres vivants et sentients qui ressentent aussi bien la douleur que le plaisir (lire : Une vision intégrale du végétarisme).

Notre époque, cette gamine dépressive aux cheveux bleus, née du mariage entre l’ennui et l’absurdité. Au cœur du désespoir, se trouve la clé pour le surmonter ou la serrure pour s’y enfermer. 

Les intégrismes sont des associations de défense du littéral face aux dangers de pollution intellectuelle que représentent pour eux toute interprétation et toute contextualisation des textes et des pratiques.

Le rire, cette extase libératrice dont la puissance subversive effraie tous les pouvoirs, telle une arme fatale qui débusque et déconstruit tous les fétichismes. 

 
 
L'idéal démocratique
 
Il est des idées qui sont plus difficiles que d'autres à déconstruire, celles d'une modernité dont nous sommes les héritiers et qui, ayant fait son temps c'est à dire le nôtre, est incapable d'imaginer le suivant. Ainsi en est-il du choix majoritaire. Organiser une société selon la loi de la majorité : voilà une idée récente inspirée par ce que René Guénon nommait Le Règne de la Quantité. Une idée qui a montré ses limites car, pour le meilleur ou pour le pire, l’histoire a toujours été faite par des minorités que la majorité suit ou bien subit.
 
Parce qu’elle représente le plus petit dénominateur commun, la majorité réduit l’individu à ce qu’il est de plus commun, castrant ainsi l’élan novateur et l'esprit visionnaire des minorités créatrices qui ont toujours permis aux sociétés de se régénérer. Comme le dit Margaret Mead : " Ne doutez jamais qu'un petit nombre de gens réfléchis peuvent changer le monde, en fait c'est toujours ainsi que le monde a changé" ( à lire : Entre l'Ancien et le Nouveau Monde ).
 
Le choix politique n'est pas à faire entre majorité et minorité mais entre minorités créatrices et oligarchies dominatrices. Si l'oligarchie et ses relais, ultra-minoritaires se satisfont du conformisme majoritaire et l'encourage c'est parce qu'ils n'ont aucun intérêt à voir la société se transformer. Ils savent que ce conformisme ira toujours dans le même sens, celui de l'inertie, à travers de réformes cosmétiques qui consistent à tout changer pour que rien ne change. Pendant ce temps-là, cette minorité dominante détient la vérité du pouvoir et l'exerce en fonction de ses intérêts, notamment grâce aux relais médiatiques dont elle a la propriété quasi-exclusive.

L'engagement politique est trop souvent cette loi du moindre effort qui consiste à se démettre de sa responsabilité personnelle pour la projeter sur l'organisation sociale et la remettre aux mains d'une idéologie et/ou d'un parti. Fondée sur une pensée magique consistant à croire qu’on peut transformer les individus en changeant les structures sociales, la politique est l’opium des peuples désenchantés, la religion des individus séparés. Cette pensée magique tend à oublier que l’individu, en transformant ses relations – à lui-même, aux autres, à son milieu social et naturel – se met à inventer de nouvelles formes de vie et de sensibilité, de pensée et de socialisation qui se diffuseront progressivement, par cercles concentriques, à l'ensemble de la société (à lire : Le saut évolutif, un nouveau récit d'émancipation).

Il ne s'agit pas de nier l'importance de la réflexion collective autour de l'organisation sociale mais de refuser une approche idolâtre de la politique, celle de tous les idéologies sectaires qui, face au vide de sens et à la détresse existentielle propres aux sociétés modernes, réduisent la spiritualité à la morale et celle-ci à une stratégie de transformation sociale. 

Est-ce un hasard si, dans les sociétés occidentales, la "démocratie" s’est généralisée au vingtième siècle ? Les techniques de propagande médiatique, de formatage idéologique et d’abrutissement de masse étaient alors assez développées pour corrompre et pervertir ce que l'idéal démocratique avait de subversif par rapport à l'absolutisme de l'ancien régime : à savoir l'état de droit et l'égalité des droits, l'auto-détermination des individus, la liberté d'expression et le pluralisme. En diabolisant et en neutralisant toutes les formes de pensées irréductibles à l’illusion économique, le capitalisme a perverti cet idéal démocratique en le transformant en auxiliaire servile du Marché. 

C'est ainsi que la "démocratie" est devenu synonyme d'une société marchande dont le totalitarisme économique est résolument opposé aux valeurs émancipatrices inspirées pas l'idéal démocratique. Le retour aux sources de cet idéal ne pourra se faire qu'en se libérant du fétichisme économique qui l'a instrumentalisé, en dépassant le conformisme majoritaire qui l'a perverti et en le revitalisant à travers une écosophie où l'individu s'accorde de manière harmonique à son milieu naturel et social.

 La civilisation : ce mixte de civilité et de compassion qui peut se résumer à une formule de politesse : après vous.

Ressources

Dans Le Journal Intégral

Incitations (12) Effondrements  - Décroissance ou BarbarieLe fétichisme de l'égo - Critique de la Valeur - Une vision intégrale du végétarisme - Sortir de l'économie - Ne travaillez jamais - Méditer et Militer - Une révolution spirituelle - Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse - Entre l'Ancien et le Nouveau Monde - La Désaisie -  L'effondrement qui vient - Le Fétichisme de la Marchandise - Le saut évolutif : un nouveau récit d'émancipation

Devoir de Vacance  : présentation de six billets consacrés à L'esprit de vacance

Pour mieux comprendre l'état d'esprit qui anime Le Journal Intégral Introductions à la Vision Intégrale - Vers une Synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

Sommaires.  On trouvera ici le lien avec les sommaires, année après année, des textes proposés de 2010 à 2021 dans le Journal Intégral :  Sommaire 2021

Libellés. Ceux qui désirent mieux connaître les réflexions du Journal Intégral sur un thème particulier peuvent cliquer sur les différents libellés (tags) où sont sélectionnés une série de billet concernant ce thème. 

Autres Sites 

Critique de la valeur-dissociation. Repenser une théorie critique du capitalisme. Le site propose un ensemble de textes et de vidéos portant les courant de la Critique de la Valeur (werktkritik)

Journal La Décroissance 

mardi 22 septembre 2020

Incitations (11) Contentez-Vous !


La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui peut mobiliser sa conscience et fertiliser son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Il y a dix ans le petit livre de Stéphane Hessel intitulé "Indignez-vous" est devenu un phénomène d’édition puisqu’en un an cet opuscule a été traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d'exemplaires. Pour Stéphane Hessel, l’engagement et l’indignation représentent les ferments de l’ "esprit de résistance" face aux politiques néo-libérales qui creusent les inégalités et détruisent le lien social. Dix ans après, le monde a changé. Il doit faire face aux risques d’effondrement qui se manifestent à travers de nombreuses crises dont la crise sanitaire actuelle, expression d'une folie productiviste qui conduit à la destruction des écosystèmes naturels. 
 
Parce-que l’indignation est très insuffisante si elle n'est pas sous-tendue par une vision novatrice et parce que la résignation est inacceptable à une époque où la survie de notre espèce est menacée, l'engagement - toujours nécessaire - prend une forme nouvelle qui pourrait s'exprimer à travers un nouveau mot d’ordre : " Contentez-vous ! ". Ce mot d'ordre salutaire est le vecteur d'une éthique de la plénitude dans un monde en voie d'effondrement.
 
Contentez-vous !
 
Se contenter c’est savoir se contenir 
grâce à une maîtrise des limites 
qui conduit au contentement.  

Ce nouveau mot d’ordre exprime bien le lien organique entre conscience, maîtrise et plénitude : 
1 - La conscience perçue comme processus de contention et de concentration de l’énergie intérieure (se contenir) 
2 - La maîtrise des limites qui permettent ce processus de contention (se contenter
3 - La sensation de plénitude qui résulte de cette maîtrise à travers le contentement (être content). 

Pour être content de vivre, 
il faut savoir à la fois 
se contenir et se contenter. 

La conscience structure les données issues des perceptions et des sensations, des émotions et des représentations. Parce qu'elle est porteuse de sens, une telle structure permet de  contenir et de concentrer la force vitale d’extériorisation, de prédation et d’expansion infinie propre à l'instinct, aux désirs et à l’avidité de l’égo.

Cette contention et cette concentration opérées par la conscience permettent de centraliser l’énergie vitale et de la canaliser vers une dimension supérieure en transmuant progressivement la puissance de vie en présence d’esprit à travers l'ouverture du cœur et l'éveil intérieur.
 
 
Paradoxe : 
c'est seulement en maîtrisant ses limites 
que l'on peut dépasser ses limitations. 
 
La maîtrise des limites permet l'émergence et la perdurance d'une intégrité qui devient la référence à partir de laquelle on peut transcender conditionnements et préjugés.

Comment être content de vivre dans un monde en décomposition comme le nôtre si on n'exerce pas cette force de contention et de concentration qui permet de garder son intégrité face aux forces d’extériorisation qui ne cessent de projeter l’individu hors de lui-même ?

Dans un monde en voie d’effondrement, ces forces d’extériorisation sont celles de l’atomisation sociale et du totalitarisme marchand à l’origine d’un individualisme narcissique qui transgresse à son profit toutes formes de limites. A quoi il faut ajouter une pensée en miettes, incapable de vision globale, qui conduit à la perte du sens et de tous les repères symboliques. 

Face à ces forces d’extériorisation, la contention et la concentration de la conscience peuvent s'expérimenter à travers la méditation dans le champ de la conscience (subjectivité), par les médiations symboliques dans le champ de la culture (intersubjectivité) et via une intelligence collective dans le champ de l'organisation socio-économique (structures objectives). 

Si on est incapable de se donner à soi-même ses propres limites en maîtrisant son champ d’extériorisation par un acte de conscience, alors des limitations s’imposent de l’extérieur et font irruption, parfois de manière violente, pour freiner et stopper cette extériorisation délirante. 

Quand on ne sait plus 
ni se contenir ni se contenter, 
le confinement s'impose comme le seul horizon.

Comme la prison est le devenir des délinquants et des criminels qui ne respectent pas les lois de la société, le confinement est le devenir de tous ceux qui transgressent les lois naturelles de la vie en se heurtant aux limites imposées par celles-ci.
 
Il est évident que le confinement sanitaire n'est qu'une des multiples expressions d'une limitation qui s'impose par la force et dans la souffrance à tous ceux qui n'ont pas exercé la maîtrise de leurs limites. 
 
 
Plus on entre en soi, plus la conscience s’approfondit 
et plus s’amplifie un sentiment d’unité et d’harmonie. 

Rien de plus régressif que le développement personnel s’il n’est pas une étape sur une voie spirituelle. 

La spiritualité pourrait être universellement définie comme dépassement de l’égoïsme. Elle ne peut intégrer le développement personnel que si elle le dépasse dans une forme d’évolution transpersonnelle qui mène à un éveil impersonnel. 

C’est bien parce qu’elle nous échappe toujours que la vérité nous libère. 

La pornographie (qui montre) est à l’érotisme (qui voile), 
ce que la science (qui démontre) est la poésie (qui dévoile). 

Dans Eros, il y a oser. 
 
Le poète est celui qui ose sortir des habitudes mentales pour retrouver le souffle organique et originel de l’inspiration, seul à même de dévoiler la réalité pour faire apparaître le Réel dont elle est la manifestation. C’est ainsi que la réalité se réenchante en se révélant comme épiphanie du Réel (irréductible à nos perceptions) que l'on nomme, selon les traditions, Mystère, Vacuité, Ouverture ou Esprit. 

La matière est l’ombre portée d’un mystère 
qui est la matrice de tous les possibles. 

Il est des vies prisonnières des évidences et d’autres qui se conjuguent intuitivement au mystère qui les anime. Messagère de ce mystère, la parole hermétique du poète subvertit toute explication intellectuelle au profit d’une implication sensible et d’une intuition synthétique. 

Pour qu'il soit inspirant, un aphorisme doit être le vecteur d’une polysémie qui interroge le lecteur. En se posant la question « Qu’est-ce que l’auteur a bien voulu dire ? » le lecteur passif se transforme alors en herméneute et en interprète actif, participant ainsi, à travers le filtre de sa subjectivité, à l’inspiration créatrice de l’auteur. 

Pas de poésie sans vision 
et pas de vision sans contemplation. 
 
Voyant, Méditant et Poète, 
tels sont les trois attributs de l’homme reconnecté. 

Le méditant ne fait rien d’autre que suivre un entraînement spirituel au même titre que l’athlète suit de manière rigoureuse un entraînement physique. Là où l’athlète cherche la performance, le méditant, en ne cherchant rien, s'ouvre à la totalité. Il fait l’expérience d’une présence d’esprit vécue à travers une perception immédiate quand l’intellectuel crée des représentations mentales fondées sur des médiations conceptuelles. 

L’image 
est un langage symbolique 
de l’intuition 
comme le concept 
est celui
- logique et abstrait -
des médiations intellectuelles.

Alors que nous vivons, depuis cinquante ans, un changement de paradigme, le nouveau paradigme qui s’impose aujourd’hui est celui - dynamique - d'un changement qui remet en mouvement une pensée figée dans les rigueurs, les rigidités et les frigidités de l’abstraction. 
 
Au cœur de ce changement : la reconnaissance d'un processus de développement - à la fois humain, naturel et cosmique - animé par la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

Parce qu’elle permet l’émergence d’une plus grande complexité, cette dynamique évolutionnaire apparait comme la matrice d’un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement, porteur d'une vision novatrice dont notre époque en crise a tant besoin. 


Tout développement est un dévoilement. 
 
La dynamique du développement humain
est à l'origine d'un sauf évolutif
vers une plus grande complexité
qui remet  en question 
nos anciennes façons 
de vivre et de penser.
 
Loin d'être 
une certitude, 
ce saut évolutif 
est une possibilité.
 
Nous ne pourrons vivre ce saut évolutif que si une partie de l'humanité s'y engage en transcendant le paradigme abstrait de la séparation qui fût au cœur de la modernité pour accéder au paradigme concret de l'intégration qui fonde la Cosmodernité à partir d'une approche globale, à la fois dynamique et organique.
 
Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : - il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens se tournent et le peuple et la gloire : ainsi "va le monde". Nietzsche
 
Si tout développement est un dévoilement c'est que l'accès à un nouveau stade évolutif - fondé sur une plus grande complexité - dévoile les dynamiques (séparatrices) qui l'entravaient et les logiques (abstraites) qui lui résistaient.
 
C’est dans ce mouvement de développement/dévoilement qu’apparaît de nos jours une critique intégrale capable de mettre à jour les diverses formes de fétichisme, propres à notre époque, qui font système et qui doivent être dépassés. : fétichisme de l’égo au niveau psycho-spirituel, fétichisme de l’abstraction dans le champ de la culture et fétichisme de la marchandise dans le champ social. 

Le capitalisme sauvage, quel pléonasme !... La sauvagerie est au cœur même du capitalisme dans la mesure où celui-ci est fondé sur la destruction de la vie et de la sensibilité concrètes par l'hégémonie de cette abstraction qu’est la valeur marchande. 
 
Rien d'étonnant donc que la sauvagerie capitaliste 
conduise à l'ensauvagement des relations humaines.
 
Né de la rencontre entre un narcissisme prédateur sur le plan individuel et un processus de déliaison et d'atomisation sociales sur le plan collectif, cet ensauvagement a pour conséquence un climat de violence et de paranoïa profondément anxiogène.

Si le capitalisme apparaît de manière superficielle comme une forme d’économie, il est avant toute chose une économie des rapports sociaux fondée sur la médiation totalitaire de l’échange marchand. Cette médiation de la marchandise au cœur des rapports sociaux aliène et détruit aussi bien les relations naturelles et immédiates de don/contre-don que les médiations symboliques régissant toute vie communautaire. 

Comme la bêtise crasse aime à se parer des habits du bon sens, la sauvagerie se donne toujours des airs apostoliques de mission humanitaire. C’est ainsi que le capitalisme prend le masque féminin de l’économie pour ravager les milieux humains et naturels. Ne soyons pas dupes et osons soulever les jupes de l’économie pour découvrir les attributs virilistes, patriarcaux et dominateurs, d’un capitalisme dont la sauvagerie peut-être résumée dans les termes suivants : "L’infâme est l’avenir de l’homme."

Un système de domination se reconnaît aux diverses formes de persécution, de censure et d’ostracisme qu’il fait subir à ses opposants. Si cette violence répressive empêche les opposants de s’exprimer, elle s'accompagne d'une violence symbolique, bien plus perverse, qui conduit les dominés à réagir et à penser dans les catégories du système dont ils sont les victimes. 

C’est ainsi que nombre de mouvements dits "anti-capitalistes" ne se rendent pas compte qu’en contestant ce système à travers le langage dominant de l’économie, ils renforcent en fait l’emprise dont ils cherchent à se libérer. 
 

Quand chaque individu est soumis 
à un emploi du temps, 
le temps lui-même devient 
un employé de l’économie. 
 
Prenez donc votre temps 
avant qu’il ne vous prenne 
pour un simple rouage 
d’une machine inhumaine.

Prendre son temps 
c'est l'arracher à l'abstraction 
d'une mesure quantitative
pour en faire 
une offrande de qualité
 à la présence d'esprit
dont il provient.
 
Prendre son temps
c'est s'immerger dans
 le flux sensible
d'une durée concrète
dont la source est 
une présence à la fois
poétique et spirituelle.

Le temps est devenu un champ de bataille politique où la rentabilité abstraite de l’économie tend à anéantir l’expérience sensible de la durée vécue au sein d’une communauté concrète à travers une mémoire et une culture partagée. 

Libérer le temps de l’emprise économique pour retrouver la profondeur poétique et spirituelle de l'instant présent, telle est la lutte que chacun doit mener quotidiennement, dans chacune de ses actions et de ses pensées, sous peine d’être enrôlés de manière inconsciente dans l’armée des ombres au service du fétiche marchand. 

D’une crise sanitaire qui a pris la forme d’un confinement planétaire, nous devons tirer une synthèse en forme de leçon : si nous ne maîtrisons pas notre puissance d’extériorisation par un sens des limites, celles-ci nous seront imposées dans la contrainte et la souffrance par la régulation des lois immémoriales de la vie/esprit. 
 
Dans le champ social, la décroissance pourrait être un premier pas dans la quête de limites salutaires. Initiée à partir d'une critique intégrale, la "sortie de l'économie" serait un second pas qui devrait être accompagné d'un troisième pas : l'entrée dans l'écosophie. Cette sagesse concrète naît de la participation sensible et intuitive à un milieu multidimensionnel, à la fois humain, naturel et spirituel.

Retrouver aujourd'hui le sens des limites
c’est se libérer de l’alliance perverse 
entre l’égomanie sur le plan personnel 
et l’économie sur le plan collectif.
 
Autre leçon paradoxale à tirer de l’expérience d'un confinement planétaire : ce qui est bon pour l’homme est généralement mauvais pour l’économie. Par exemple le silence, l’introspection, la contemplation, la sobriété, la modération, la patience, la mesure, la gratuité, la générosité, la bienveillance, la solidarité, la fantaisie, le temps libre, la poésie. 
 
Plus que jamais, 
la pandémie
nous conduit à opérer 
un choix crucial :
L'Economie ou la Vie ?
 
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Dans le Journal Intégral
 
 
Lire les billets sélectionnés sous les libellés Incitations et Sortir de l'économie
 
A l'occasion des dix ans du Journal Intégral, nous avons consacré en début d'année cinq billets qui détaille le sommaire des billets diffusés dans le Journal Intégral. Sommaire (1) 2010... et suivants. 
 
 
 

mardi 18 février 2020

SOMMAIRE 4 (2014 - 2015 -2016)


Et ceux qui dansent furent considérés comme fous par ceux qui ne pouvaient entendre la musique. Nietzsche


Ce billet est la suite des trois précédents. Après avoir évoqué la ligne éditoriale du Journal Intégral dans la dernière décennie, le premier de ces billets, intitulé SOMMAIRE 1, proposait le sommaire des 69 billets écrits en 2010. Le second billet, intitulé SOMMAIRE 2, proposait le sommaire des 75 billets écrits en 2011. Le troisième billet, intitulé SOMMAIRE 3, proposait le sommaire des  94 billets écrits en 2012 et 2013. Quant au billet ci-dessous, il présente le sommaire des 78 billets écrits en 2014, 2015 et 2016.

2014

241 – Effondrement et Refondation (7) La Cosmodernité. 09/01/14 

242 –Radio Evolutionnaire : Écoutez le Futur. 21/01/14 

243 – 1789/2014. 07/02/14 244 – Ce Jour-là. 14/02/14 

245 – L’Approche Intégrale de Ken Wilber. 21/02/14 

246 – Une Théorie du Tout. 14/03/14 

247 – La Méditation Evolutionnaire. 21/03/14 

248 – La Méditation c’est l’intégralité. 01/04/14 

249 – Synchronisation intégrale. 11/04/14 

250 – Un mouvement intégral européen. 22/04/14 

251 – Les racines du mouvement intégral. 01/05/14 

252 – Le Pouvoir de l’engagement. 13/05/14 

253 – Table des Matières (14) Les Chemins de l’Ame. 20/05/14 

254 – Métamorphoses de l’Esprit Européen. 27/05/14 

255 – Une Révolution Noétique. 06/06/14 

256 – Si tu rencontres Rimbaud, tue-le ! 17/06/14 

257 – Intuition et Complexité. 27/06/14 

258 – Chaos, Mode d’emploi. 11/07/14 

259 – Bronzage intégral. 01/08/14 

260 – Troisième Forum International de l’Evolution de Conscience. 19/09/14 

261 – L’illusion de la science. 07/10/14 

262 – Les Mutants Noétiques. 21/10/14 

263 – Le Grand Récit de l’Evolution. 31/10/14 

264 – Abécédaire de la Méditation (1) 14/11/14 

265 – Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution silencieuse. 28/11/14 

266 – Matthieu Ricard. L’entraînement de l’Esprit. 12/12/14 

267 – Noël Evolutionnaire. 23/12/14 

2015

268 – Une Insurrection Spirituelle. 13/01/15 

269 – Quand Charlie médite. 27/01/15 

270 – Le Paradigme perdu 13/02/15 

271 – Émergence. 27/02/15 

272 – Table des Matières (15) Le fondamentalisme marchand. 13/03/15 

273 – Charlie et la Spirale (1) 27/03/15 

274 – Charlie et la Spirale (2) 03/04/15

275 – Une Spirale Dynamique aux couleurs de l’évolution. 17/04/15 

276 – La Spirale Dynamique à la première personne. 01/05/15 

277 – La Conscience : un système complexe en évolution. 14/05/15 

278 – Le rôle évolutionnaire des religions. 29/05/15 

279 – De la crise religieuse à la révolution intérieure. 12/06/15 

280 – Une (R)évolution intérieure. 26/06/15 

281 – L’Insurrection Poétique. 17/07/15 

282 – Devoir de Vacance. 04/08/15 

283 – Quatrième Forum International de l’Evolution de Conscience. 11/09/15 

284 – Le Philosophie comme Voie Initiatique. 22/09/15 

285 – Sortir de l’Economie (1) 02/10/15 

286– Sortir de l’Economie (2) 08/10/15 

287 – Le Syndrome de Copenhague (Bis). 20/10/15 

288 – Décroissance ou Barbarie. 30/10/15 

289– L’Ecologie Intérieure. 12/11/15 

290 – Minute de Silence. 24/11/15 

291 – L’Ecologie Intérieure ou la fin du combat contre soi. 04/12/15 

292 – Comment devenir faiseur de pluie ? 22/12/15 

2016

293 – État d’Urgence Spirituel. 05/01/16 

294 – Penser la Barbarie (1) 21/01/16 

295 – Penser la Barbarie (2) La Barbarie Techno-Scientiste. 04/02/16 

296 – Penser la Barbarie (3) Théorie d’une catastrophe. 18/02/16 

297 – Penser la Barbarie (4) L’Economie Totalitaire. 03/03/16 

298 – Introductions à la Vision Intégrale. 17/03/16 

299 – Les Visionnaires. 01/04/16 

300 – Les Pionniers sont l’évolution. 19/04/16 

301 – Où disperserons-nous les cendres du Vieux Monde ? 28/04/16 

302 – Éveil à une Révolution Totale (1) 12/05/16 

303 – Éveil à une Révolution Totale (2) 19/05/16 

304 – Le Noctambule. 02/06/16 

305 – Femmes, Magie et Politique. 16/06/16 

306 – Le Retour des Sorcières. 05/07/16 

307 – Magie et Imaginaire. 21/07/16 

308 – Cinquième Forum International de l’Evolution de Conscience. 08/09/16 

309 – La Spirale Dynamique (1) 22/09/16 

310 – La Spirale Dynamique (2) Évolution et Complexité. 04/10/16 

311 – La Spirale Dynamique (3) Un modèle évolutionnaire. 13/10/16 

312 – La Spirale Dynamique (4) Vers la seconde phase. 27/10/16 

313 – Psychologie Evolutionnaire. 10/11/16 

314 – La Twittérature d’Edgard Morin. 23/11/16 

315 – Libération animale. 08/12/16 

316 – Incitations (5) Les Droits de l’Âme. 27/12/16

mardi 6 août 2019

L'Esprit de Vacance (11) Ne Travaillez Jamais (3)


Il ne s'agit pas de rendre le travail libre, mais de le supprimer. Karl Marx


Dans notre série sur l’Esprit de Vacance, nous avons posté début Juillet un billet présentant le livre d’Alastair Hemmens intitulé "Ne travaillez Jamais" dont le contenu est résumé par son sous-titre: La critique du travail en France de Charles Fourier à Guy Debord. Dans cet ouvrage, l’auteur évoque effectivement la tradition française de la critique du travail dont les principales figures sont Charles Fourier, Paul Lafargue, André Breton et Guy Debord. S’il rend compte de la façon dont les avant-gardes culturelles expriment, de manière créative, l’évolution de la conscience collective à travers le temps, l’ouvrage d’Alastair Hemmens va plus loin en analysant à la fois les limites de ces auteurs comme les avancées dont témoignent leur réflexion dans l'histoire de l’émancipation humaine. 

Cette analyse s'appuie sur la perspective théorique développée par le courant de la "critique de la valeur" qui, dans la lignée du "Marx ésotérique", penseur du fétichisme de la marchandise, analyse le capitalisme comme un système global, structuré par ces catégories que sont le travail, la valeur, l'argent et la marchandise.  Dans la continuité du billet précédent, qu’il vaut mieux avoir lu avant de continuer avec celui-ci, nous vous proposons des extraits de l'introduction intitulée Théorie Marxienne et Critique du Travail. Dans ces extraits, l’auteur présente certains éléments fondamentaux de cette "critique catégorielle" qui analyse le travail comme une catégorie centrale du capital et la substance même de la valeur. 

Cette critique catégorielle ne remet pas en cause la nécessité humaine d'une activité productive  mais la forme - spécifique, aliénante, destructrice -  qu'elle revêt dans le capitalisme à travers le "travail abstrait". Le Capitalocène est cette période d’effondrement écologique, social et culturel qui est la conséquence des ravages opérés sur les milieux humains et naturels par ce "sujet automate" qu'est la valeur et donc par la substance de la valeur qu'est le "travail abstrait". D'où l'urgence vitale de mettre à jour les mécanismes fondamentaux qui régissent ce système destructeur. D'où la nécessité absolue de se libérer d'une idéologie travailliste profondément mortifère, au cœur d'une vision techno-capitaliste qui conduit notre humanité sur la voie d'une spirale infernale.
 
En ce mois d’Aout, nous avons bien conscience de demander aux lecteurs un effort de concentration qui nécessite de sortir de la torpeur et de la dispersion estivales. Mais, loin de se réduire à un repos réparateur qui vise à reproduire la force de travail, l'Esprit de Vacance n'est-il pas une ouverture de la conscience à une réflexion et une intuition profondes, par-delà les rythmes habituels de l’aliénation économique ? Une telle ouverture nous libère des modèles habituels, devenus totalement inadaptés, tout en mobilisant les ressources créatrices nécessaires pour imaginer le saut évolutif qui consiste à "sortir de l'économie" afin d'entrer en écosophie, cette sagesse de l'homme réconcilié avec son milieu de vie.

Théorie Marxienne et Critique du Travail
 Alastair Hemmens 

Marx Ésotérique


La notion selon laquelle Marx pourrait ouvrir la voie à une critique du travail en tant que tel est un concept relativement nouveau dans l’histoire des idées. Ce concept est peut-être exprimé de la façon la plus claire dans la théorie critique de Robert Kurz (1943-2012) et chez d’autres membres de la Wertkritik, ou "critique de la valeur", école de la théorie marxienne associée aux revues de langue allemande Krisis et Exit ! Il trouve également son expression dans la réinterprétation radicale des œuvres de maturité de Marx entreprise de façon totalement indépendante par Moishe Postone (1942-2018) professeur d’histoire à l’université de Chicago aux États-Unis. Postone est désormais, à juste titre, un théoricien critique et universitaire largement respecté. Kurz, cependant, reste encore peu connu dans le monde anglo-saxon malgré une réputation importante à l’étranger. Anselm Jappe (1962-), qui a lui-même contribué au développement du paradigme de la Wertkritik, particulièrement en France, a émis l’hypothèse que cela serait dû en grande partie à une certaine hostilité envers un corpus théorique bousculant de nombreuses hypothèses marxistes traditionnelles. 

On peut également mentionner le fait que la Wertkritik était, dès le départ, un projet critique forgé de façon consciente principalement en dehors des sphères des discours intellectuels officiels, tels que l’académie ou les médias, en faveur d’une position indépendante et plutôt polémique. Kurz, par exemple, était lui-même un ouvrier, au sens sociologique traditionnel, qui travaillait de nuit dans le conditionnement des journaux en vue de leur livraison. De plus, bien que Postone soit évidemment accessible aux lecteurs français, il existe une pénurie de traductions de la théorie de la Wertkritik, et ce n’est que relativement récemment que l’on commence à y remédier. Néanmoins, comme ce livre espère le montrer, l’approche critique de Kurz, et d’autres comme lui, représente un grand pas en avant en termes de compréhension du travail et donc, de ce en quoi une critique du travail pourrait principalement consister aujourd’hui. 

L’importance de ces théories critiques est d’avoir montré que, loin de présenter sans ambiguïté une vision positiviste de l’ontologie sociale du travail, Marx, dans une autre partie de son œuvre, avance une critique radicale du travail. Marx y présente le travail avant tout comme une catégorie intrinsèquement destructrice, fétichiste et antisociale de la synthèse sociale, constituant la base d’une "domination abstraite" par un "sujet automate", la forme-valeur (ou travail mort) qui précède, à la manière d’un a priori quasi-kantien, le "masque de caractère" sociologique porté indifféremment par les travailleurs et les capitalistes. 

Cet aspect "ésotérique" de l’œuvre de Marx – "ésotérique" parce que difficile à comprendre, peu connu et nécessitant une certaine initiation – était en grande partie ignoré par le marxisme traditionnel, qui, lorsqu’il considérait ce problème, tendait à réduire la discussion sur le fétichisme soit à une description d’un "voile" créé par les relations bourgeoises de propriété, soit à l’écarter entièrement comme un regrettable non-sens hégélien. Cependant, le marxisme occidental, qui comprenait des mouvements tels que l’École de Francfort et les situationnistes, allait assumer certains aspects de cette critique "ésotérique", et en particulier ce qui concerne le fétichisme de la marchandise, mais souvent d’une façon qui reproduisait la compréhension aporétique de Marx du travail. 

Pour ces théoriciens critiques, le travail  "dans le capitalisme" pouvait être en quelque sorte abstrait, mais l’abstraction elle-même était toujours maintenue comme rationnelle, tout comme la notion de prolétariat qui, en tant que sujet révolutionnaire, pourrait ou voudrait libérer le travail ou l’activité productive du joug de l’exploitation bourgeoise à travers la lutte des classes. Cela ne veut pas dire que la lutte des classes et la forme-sujet n’existent pas, elles existent bien évidemment (même si aucune des deux n’est nécessairement émancipatrice) ; mais cela signifie que l’importance radicale du Marx "ésotérique" qui suggère une conception très différente de la transformation sociale – c’est-à-dire par une "rupture ontologique" avec la forme-travail – n’a pas été pleinement comprise ni développée jusqu’à sa conclusion logique, ce qui aurait entraîné une rupture avec la modernisation, la forme-sujet et la lutte des classes. 

Une Théorie de la Crise 


Postone montre, par une relecture rigoureuse de ses œuvres de la maturité, que Marx fournit non seulement « une critique du capitalisme faite du point de vue du travail » , et donc une économie politique critique, mais aussi « une critique du travail dans le capitalisme », et c’est pourquoi le sous-titre du Capital nous précise : une "critique de l’économie politique", c’est-à-dire une critique des catégories de base elles-mêmes, qui médiatisent la réalité sociale dans le capitalisme

Le travail en tant que tel constitue donc la base d’une forme de "domination abstraite", propre à la modernité, qui ne peut pas être suffisamment comprise dans le cadre de la conception marxiste traditionnelle d’une domination "concrète" ou personnelle exercée par des individus ou des groupes, ni principalement comme une critique des relations de la propriété privée et du marché, c’est-à-dire des modes particuliers de distribution et d’échange. 

Au contraire, le travail (et le mode de production industriel lui-même), « constitue une forme quasi objective, historiquement spécifique, de médiation sociale qui, dans l’analyse de Marx, sert de fondement social aux traits essentiels de la modernité ». En d’autres termes, pour Marx, le travail n’est pas un fait neutre propre à toute vie sociale, pas plus que l’industrie moderne n’est une étape inévitable de l’évolution humaine, mais plutôt une forme sociale historiquement spécifique qui jette les bases d’un processus de domination impersonnelle, abstraite et sans sujet, qui donne à la réalité phénoménologique un caractère historique "directionnellement dynamique". 

Le travail, en tant que tel, est essentiellement une sorte de médiation sociale qui ne constitue la base de l’être social que dans le capitalisme, structurant à la fois des pratiques historiques déterminées et des formes quasi objectives de pensée, de culture, de visions du monde et d’inclinations. Le travail, dans la sphère limitée de la modernité capitaliste, médiatise et façonne donc l’ensemble de la réalité objective et subjective (et même dépasse et explique forcément de telles dichotomies théoriques). Robert Kurz, et la Wertkritik dans son ensemble, ont peut-être poussé plus loin que Postone la critique du travail en tant que catégorie de base de la synthèse sociale spécifique au capitalisme. 

Pour Kurz, le travail n’est pas seulement, comme pour Postone, le fondement social de l’oppression essentiellement abstraite incarnée dans la modernité capitaliste, il s’agit également d’une catégorie en crise depuis le milieu des années 1970. La Wertkritik se distingue des autres théories critiques en insistant sur le fait que la financiarisation des marchés et les diverses formes de crise actuellement visibles à tous les niveaux de la société s'inscrivent dans un processus plus vaste d'effondrement, le capitalisme atteignant ses limites internes d'accumulation à cause du développement technologique.

Cependant, une telle fin du capitalisme n’est pas nécessairement imaginée comme un moment d’émancipation, mais plutôt comme la menace d’une barbarie encore plus grande, précisément parce que les "sujets" qui, pour Kurz, ne sont rien de plus que des "objets"  du processus de valorisation, n’ont par définition aucun contrôle sur la "belle machine" de l’accumulation capitaliste et, en même temps, ont déjà intériorisé ses contraintes au plus profond de leur psyché…. 

"Travail vivant" et  "Travail mort"  


Dans le capitalisme pleinement développé, auquel nous faisons toujours référence ici, les êtres humains ne décident pas à l’avance de ce qu’ils vont produire ni dans quelles conditions. Au lieu de cela, les producteurs individuels – particuliers ou entreprises – produisent des marchandises pour des marchés anonymes dans des conditions de concurrence totale. L’activité humaine en tant que telle – qui n’est pas en soi abstraite, mais qui est constituée d’une variété infinie de formes d’activités concrètement différentes – ne "compte" au niveau le plus fondamental de la réalité sociale que comme une dépense abstraite d’énergie humaine indifférenciée. Cette dépense est mesurée en "temps de travail socialement nécessaire", qui correspond au temps moyen nécessaire pour produire une marchandise particulière. 

Si, par exemple, il faut en moyenne une heure à un artisan tailleur pour confectionner une chemise, celle-ci "vaudra" une heure de temps de travail socialement nécessaire. Cependant, si un propriétaire d’usine introduit une machine permettant à un ouvrier de produire une chemise en 30 minutes, le même tailleur, utilisant l’ancienne méthode, pourrait encore prendre une heure pour confectionner une chemise, mais cette chemise ne vaudrait alors que 30 minutes de travail socialement nécessaire dans les conditions sociales de production. De même, s’il faut deux heures pour fabriquer une bombe à fragmentation et une heure pour fabriquer un jouet pour enfant, la bombe vaudra deux fois plus que le jouet pour enfant, au sens capitaliste du terme qui reste le mode de socialisation le plus fondamental. 

Bien entendu, ce qui importe réellement du point de vue des acteurs concernés, c’est la différence de plus-value et, en fin de compte, le profit produit. Le travail est donc une forme sociale "abstraite" – c’est le "travail abstrait" – car il ne reconnaît que les différences de quantité et ne reconnaît pas, au niveau ontologique le plus profond, le contenu social qualitatif réel. S’il est plus rentable d’employer des gens pour fabriquer des bombes que des jouets, ce seront les bombes qui seront plutôt produites indépendamment des contraintes morales des différents acteurs impliqués. La forme particulière que revêt ce travail (que Marx appelle le  "travail concret") – la fabrication des armes ou la confection de chemises –, et les valeurs d’usage qu’il crée – des bombes ou des chemises – n’a aucune importance du point de vue de la "valeur". 

La forme "valeur", ou "travail mort", est la forme que prend le travail, ou "travail vivant" – c’est-à-dire le travail simplement au moment où il se produit – une fois qu’il a été dépensé. L’activité humaine, dans le capitalisme, se transforme donc en une "substance" abstraite, elle revêt une nouvelle fonction ou un caractère essentiel, son essence changeant par la médiation du travail. Il y a plus ou moins de "valeur", plus ou moins de "contenu" social, produits dans le processus de travail en fonction de la quantité de travail vivant transformée en travail mort. 1 heure de travail vivant dépensé, ou d’énergie humaine indifférenciée, mesurée en temps de travail socialement nécessaire, est matérialisée par 1 heure de travail mort ou de valeur. 

Le but de la production est de produire de la valeur (la valeur d’usage n’apparaît que comme un sous-produit nécessaire permettant de "cristalliser" le travail mort dans un objet qui n’est pas en soi abstrait). Cependant, la valeur créée au sein de la production ne compte que lorsqu’elle est reconnue comme une dépense valable de temps de travail socialement nécessaire. En d’autres termes, une valeur ne peut être réalisée que sous la forme de l’échange, c’est-à-dire sur le marché, car ce n’est qu’ici, une fois la production terminée, que l’énergie dépensée peut être socialement reconnue, par comparaison à tous les différents travaux effectués dans la société. Il est parfaitement possible, et cela se produit à chaque instant de la vie quotidienne, que le travail soit effectué et que des marchandises soient produites sans trouver d’acheteur. Dans de tels cas, le travail est simplement invalidé parce que sa valeur n’a pas été réalisée.

C’est précisément parce que les produits du travail ne sont pas créés pour satisfaire les besoins humains préexistants, pas plus qu’ils ne sont, comme dans les sociétés prémodernes, le résultat d’une discussion et d’une négociation sociales (même si, comme dans la société féodale, ce discours social et ce contrôle pouvaient être unilatéraux et hiérarchisés). Les producteurs individuels sont obligés, par des contraintes structurelles, de se faire concurrence afin de faire reconnaitre la validité sociale du travail engagé pour récupérer, sous forme d’argent, une partie de la masse totale de la substance sociale, ou « valeur », produite par la société. 

Un mouvement purement quantitatif


Nous pouvons déjà constater ici que cela n’a aucun sens d’essayer de définir le travail sans faire référence aux formes négatives spécifiques de médiation sociale qui se constituent dans la société capitaliste, car ce n’est que sur la base de ces formes sociales abstraites que la catégorie "travail", et l’ontologie sociale du travail, pourraient avoir une base matérielle pour exister. Ce n’est en effet rien de moins que le travail, sous sa forme de "travail mort", qui donne de la substance à la valeur, à l’argent et au capital. En même temps, c’est précisément dans la perspective du "travail mort", ou plutôt des formes qui en résultent – valeur, argent et capital –, que le "travail vivant" doit être constamment engagé. Les producteurs individuels, en particulier du point de vue du « "travail vivant", c’est-à-dire les travailleurs, une fois qu’ils ont réalisé une valeur sur le marché, en vendant par exemple leur force de travail, doivent répéter le processus formel de substantialisation pour se reproduire. 

De même, du point de vue des propriétaires de "travail mort", sous sa forme monétaire, le simple fait de répéter le processus pour arriver à la même quantité de valeur qu’avec laquelle on a commencé n’a aucun sens logique. Rappelons que le travail ne fait référence à aucun contenu concret ni à un quelconque besoin humain qualitatif. Il ne connaît que les différences quantitatives. Une plus grande quantité de valeur signifie une plus grande quantité de la substance de la richesse sociale dans le capitalisme. La valeur qui est simplement consommée en M-A-M (marchandise - argent – marchandise), ou qui aboutit à la même quantité de substance sociale, le A-M-A (argent - marchandise - argent), doit donc être considérée comme une perte, car disparaissant ou restant identique, elle n’est pas "productive" pour les producteurs individuels et les propriétaires du travail mort (personnes, entreprises, États, fonds de pension, etc.). 

En conséquence, le "travail mort" ne peut jamais rester inactif, mais doit se transformer, en un mouvement purement quantitatif, en une plus grande quantité de travail mort ou, comme le dit Marx dans Le Capital, en A-M-A’ (argent - marchandise - davantage d’argent). C’est donc ici que le "travail mort" prend logiquement la forme de capital : un travail mort qui s’investit dans du travail vivant pour produire une plus grande quantité de travail mort. L’ensemble de la société, quelle que soit sa classe sociologique, repose donc sur la réalisation fructueuse de la valeur et son auto-valorisation car, dans le capitalisme, c’est le seul moyen d’accéder à la "richesse" sociale et de la créer. 

Au fond, la forme-travail, c’est-à-dire le travail sans phrase, peut être définie comme la dépense d’énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps socialement nécessaire, dans le seul objectif d’un processus purement formel, quantitatif, fétichiste et autotélique qui consiste à transformer cette énergie en plus grande quantité d’elle-même, dans sa forme morte, autrement dit, à transformer 100 € en 110 €… 

Transformer la civilisation 


Face à la détérioration constante de la situation, nous avons besoin de mouvements sociaux qui cherchent à construire un mode de vie différent au-delà et contre la médiation du travail, du marché et de l’État. Jappe, par exemple, souligne la nécessité d’une nouvelle "révolution grassroots" qui n’hésiterait pas à se procurer des produits de première nécessité – nourriture, abri et autres objets nécessaires à un nouveau métabolisme avec la nature – en « court-circuitant la médiation de l’argent ».

Il plaide par ailleurs en faveur de l’unité de différentes luttes, sur l’environnement et la technologie, par exemple, afin de provoquer une véritable "transformation de la civilisation" qui serait bien plus profonde que tout ce qui pourrait se produire dans les urnes ou la saisie de l’État. C’est pourquoi il faut que les mouvements sociaux se développent dans le sens d’une "rupture catégorielle" avec l’ontologie du travail que nous avons décrite dans ce chapitre. La fin du capitalisme, en tant que telle, nécessite l’abolition du travail.

L’introduction d’Alastair Hemmens est à lire ici dans son intégralité, avec toutes les notes afférentes, sur le site Critique de la valeur. 

Ressources 

Ne travaillez Jamais La critique du travail en France, de Fourier à Debord. Site Critique de la Valeur. 

Théorie Marxienne et Critique du Travail  Introduction d’Alastair Hemmens. Sur le site Critique de la valeur.

Critique de la valeur-dissociation Un site qui se propose de nombreux textes fondamentaux pour repenser une théorie critique du capitalisme.

Dans le Journal Intégral :


Les lecteurs qui voudraient approfondir les divers thèmes abordés dans ce texte peuvent se référer aux nombreux liens proposés dans la rubrique Ressources de notre précédent billet : L’Esprit de Vacance (10) Ne travaillez jamais (2)