mardi 14 juin 2011

Grâce et Courage (2) L'exercice du Témoin



Dans cet extrait de Grâce et courage, Ken Wilber lit à sa femme Treya, souffrant d’un cancer du sein, l'exercice du Témoin qui peut se révéler très utile pour tous ceux qui, noyés dans le flux dissolvant du quotidien, cherchent à retrouver l'essentiel en répondant à la question : "Qui suis-je ?"


« Lis-moi l’exercice du Témoin dans No Boundary, s’il te plaît », me demanda Treya sur les coups de 18h. Il s’agissait d’un livre que j’avais écrit plusieurs années auparavant ; l’exercice du Témoin était un condensé de différentes méthodes que les grands mystiques du monde entier ont utilisé pour dépasser le corps et l’esprit et trouver en leur place le Témoin. J’avais adapté cette version-là de Roberto Assagioli, fondateur de la psychosynthèse, mais c’est une technique classique d’auto-investigation : l’investigation promordiale autour de la question : « Qui-suis-je ? » - rendu célèbre, peut-être, par Sri Ramana Maharshi.

« Douceur, lorsque je te fais la lecture, essaye de réaliser la portée chaque phrase aussi clairement que possible. »

"J’ai un corps, mais je ne suis pas mon corps. Je peux voir et sentir mon corps, et ce qui peut être vu et senti n’est pas Cela-qui-voit. Mon corps peut être fatigué ou excité, malade ou sain, lourd ou léger, anxieux ou bien calme, mais cela n’a rien à voir avec mon être intérieur, avec le Témoin. J’ai un corps, mais je ne suis pas mon corps.

J’ai des désirs, mais je ne suis pas mes désirs. Je peux connaître mes désirs, et ce qui peut être connu ne peut être Cela-qui-connaît. Les désirs viennent et puis s’en vont, flottent dans ma conscience, mais ils n’affectent pas mon être intérieur, le Témoin. J’ai des désirs, mais je ne suis pas mes désirs.

J’ai des émotions, mais je ne suis pas mes émotions. Je peux sentir, et ressentir, mes émotions, et ce qui peut être ressenti n’est pas Cela-qui-ressent. Les émotions me traversent, mais elles n’altèrent pas mon être profond, le Témoin. J’ai des émotions, mais je ne suis pas mes émotions.

J’ai des pensées, mais je ne suis pas mes pensées. Je peux voir et connaître mes pensées, et ce qui peut être connu n’est pas Cela-qui-connaît. Les pensées me parviennent, puis s’en vont, mais elles n’affectent pas mon être profond, le Témoin. J’ai des pensées, mais je ne suis pas mes pensées.

Maintenant, dis avec autant de conviction que possible : Je suis ce qui reste, un centre de conscience pure, le Témoin inchangé par toutes ces pensées, ces émotions, ces sentiments et ces sensations."

jeudi 9 juin 2011

Grâce et courage (1)

Spiritualité et guérison dans la vie et la mort de Treya Killam Wilber
Après avoir publié en 2009 le livre de Frank Visser : Ken Wilber. La pensée comme passion, les éditions Almora viennent de publier Grâce et courage, le livre par lequel Ken Wilber s’est fait connaître du grand public américain.

Traduit en dix sept langues, Grâce et courage est une des meilleures introductions à la pensée de Wilber : il y présente ses recherches dans le contexte d’un récit émouvant, celui de l’histoire d’amour vécue avec sa femme Treya, depuis leur rencontre jusqu’à la mort de celle-ci, cinq ans plus tard, des suites d’un cancer du sein qui fut détecté un mois seulement avant leur mariage.

Un livre à deux voix

Dans une Note au lecteur, l’auteur définit ainsi son projet : « Entretissées à la narration, se trouvent des explications sur les grandes traditions de sagesse (du christianisme, à l’hindouisme au bouddhisme), sur la nature de la méditation, sur la relation entre psychothérapie et spiritualité, et sur la nature de la santé et de la guérison. En effet, l’objet principal de ce livre est de fournir une introduction accessible à ces questions précisément. »

Cet ouvrage qui aurait pu s’intituler La vie, l’amour, la mort est un livre à « deux voix » où s’entremêlent des pages du journal intime que Treya a tenu durant ces années-là et les réflexions de Ken Wilber, nourries par sa profonde connaissance des traditions spirituelles. Chacune de ses deux voix rend compte de sa propre expérience : écologiste, artiste, chercheuse passionnée, Treya poursuit sa quête de guérison à travers de nombreuses approches thérapeutiques, tant conventionnelles qu'alternatives, tandis que Ken Wilber l’accompagne, suivant pas à pas ce chemin initiatique que peut devenir la maladie quand elle devient une véritable voie de développement spirituel permettant de grandir en sagesse et en conscience.

Ces deux voix font écho à une troisième, celle d’un amour vécu dans un contexte tragique qui met la relation à l’épreuve jusqu’à le transfigurer dans une dimension sacrée où la vie et la mort sont perçues comme deux expressions d’un même élan éternel.

Dans une excellente recension, La Lettre du Crocodile écrit ceci à propos de Grâce et Courage : « Il n’est pas possible de saisir toutes les dimensions de l’œuvre philosophique immense de Ken Wilber en faisant l’impasse sur ce livre saisissant, sur la manière dont l’un et l’autre, comme individus et comme couple, ont su franchir les frontières pour atteindre les rives de l’esprit infini. Si ce livre est une leçon de vie où courage et grâce s’inscrivent dans la douleur quotidienne pour nourrir la beauté de l’esprit, c’est aussi un enseignement traditionnel au cœur de la modernité. »

Le message de Treya

Dans son introduction, Ken Wilber revient sur les raisons pour lesquelles Grâce et courage fut accueilli avec autant d’enthousiasme. « A ce jour, j’ai reçu près d’un millier de lettres du monde entier dont une grande partie me disent à quel point l’histoire de Treya avait été éloquente pour eux et combien elle avait changé leur vie... L’histoire de Treya est l’histoire de nous tous. On peut se dire que Treya avait tout : intelligence, beauté, charme, intégrité, un mariage heureux, une famille formidable. Pourtant, comme chacun de nous, elle connaissait le doute, l’insécurité, l’autocritique et les incertitudes quant à sa valeur et à son but dans la vie… sans parler d’une bataille violente avec une maladie mortelle. Mais Treya s’est battu vaillamment avec toutes ces ombres… et elle a gagné, dans tous les sens du terme. L’histoire de Treya nous parle à tous, car elle a affronté ces cauchemars avec courage, dignité et grâce.

Et elle nous a laissé ses journaux intimes, qui nous racontent exactement comment elle a accompli cela. Comment elle utilisa la pleine conscience méditative pour supporter la douleur et ainsi dissiper son emprise sur elle. Comment, au lieu de se renfermer et de se laisser envahir par l’amertume et la colère, elle accueillit le monde dans son cœur avec tendresse et amour. Comment elle fit face au cancer avec une « équanimité passionnée ». Comment elle se débarrassa de tout apitoiement sur son sort et choisit de continuer dans la joie. Comment elle se libéra de la peur, non pas en la chassant, mais en l’accueillant tout entière, immédiatement, même lorsqu’il devint évident qu’elle allait bientôt mourir :
« Je vais prendre la peur et l’amener dans mon cœur. Pour rencontrer la douleur et la peur avec ouverture, pour les étreindre et leur permettre d’exister. Prendre conscience de cela invite un regard émerveillé sur la vie. Qui réjouit mon cœur et nourrit mon âme. Je ressens une telle joie. Je n’essaye pas de “battre” ma maladie ; je me laisse être en elle, je lui pardonne. Je vais continuer, sans colère ni amertume, mais avec détermination et joie. »

Une inspiratrice

Et c’est ce qu’elle a fait, en accueillant à la fois la vie et la mort avec une détermination et une joie qui l’emportèrent sur leurs fastidieuses terreurs. Si Treya a pu le faire, nous pouvons le faire : c’est le message de ce livre, et c’est pour me dire cela que les gens m’écrivent. Comment son histoire les a amenés à se souvenir de ce qui compte vraiment. Comment sa tentative d’équilibrer en elle le masculin/le faire et le féminin/l’être les interpelle dans leurs aspirations les plus profondes dans le monde d’aujourd’hui. Comment son remarquable courage les a inspirés — des hommes comme des femmes — à avancer avec leur propre souffrance insupportable. Comment son exemple les a aidés à surmonter les heures sombres de leurs propres cauchemars. Comment l’“équanimité passionnée” les a installés directement dans l’Être. Et pourquoi tous ont compris que ce livre, en dernière lecture, a une fin profondément heureuse.

(De nombreuses personnes qui m’écrivent sont des personnes de soutien, des proches de malades, ceux qui souffrent doublement : de voir un être aimé souffrir, et de ne pas se sentir autorisé à avoir leurs propres problèmes. Grâce et Courage parle aussi pour eux j’espère.)

Treya et moi avons été ensemble pendant cinq ans. Ces années sont gravées dans mon âme. Je crois sincèrement avoir tenu ma promesse, et je crois sincèrement que je le dois à sa grâce. Et je crois que chacun d’entre nous peut rencontrer Treya à nouveau, à chaque fois que nous le souhaitons, en agissant avec honnêteté, intégrité, et courage - car c’est là que demeurent le cœur et l’âme de Treya. Si Treya à pu le faire, nous pouvons le faire. C’est le message de Grâce et Courage.
»

Un philosophe visionnaire

Dans la Note du traducteur, Kevin Dancelme évoque l’importance de ce livre dans le cheminement intellectuel et spirituel de son auteur : « Ken Wilber, reconnu mondialement comme l’un des philosophes les plus importants de sa génération, apparaît ici dans toute son humanité, à travers ses zones d’ombre et de lumière, son humour décapant, sa vulnérabilité et son honnêteté. En cela, Grâce et Courage est un livre complémentaire à tous les autres livres de Ken Wilber.

À la suite des évènements narrés dans ce livre, il passera trois ans d’ermitage, principalement seul et en silence, dans sa maison, à écrire son essai le plus important, celui qui véritablement formulera sa “philosophie intégrale”,
Sex, Ecology, Spirituality. Mais déjà dans Grâce et Courage (et dans ses livres précédents), Wilber propose une vision cohérente et consistante d’un Kosmos où dialoguent science et mysticisme, spiritualité et psychologie.

Au cours de cette traduction, je suis allé rencontré Ken Wilber à Denver, au Colorado. J’ai rencontré un homme étonnement accessible et humble. Et, bien qu’il se soit toujours présenté comme un pandit et non un guru, un chercheur et non un maître spirituel, j’ai reconnu en lui, au-delà du philosophe passionné et visionnaire que j’admirais déjà, une sorte de sage, un guide pour notre temps. Car au final, tous ses livres pointent vers la même chose : une vie consciente, intégrale, enracinée autant dans une compréhension vaste et claire de notre expérience humaine que dans une présence méditative ancrée dans la compassion...

Je suis honoré de contribuer à rendre accessible ce livre rare aux lecteurs et lectrices francophones. Je me réjouis de l’enthousiasme et de l’engagement des éditions Almora à faire connaître l’oeuvre et la pensée de Ken Wilber, un des philosophes les plus importants de notre époque, et un homme remarquable.
»

Des retardataires
Espérons que les éditions Almora, comme d’autres éditeurs, mettront prochainement à disposition des lecteurs francophones la traduction française des livres les plus récents et les plus importants de Ken Wilber - notamment Sex, Ecology, Spirituality - ainsi que d’autres auteurs de la culture intégrale comme Steeve Mc Intosh.
Le fait que Grâce et courage soit déjà traduit dans 17 langues avant de l’être en français montre à quel point, du fait de sa tradition abstraite et analytique, la culture française est en très en retard par rapport à un mouvement culturel reconnu ailleurs comme une avancée majeure de la pensée contemporaine.
N’oublions pas ce bel aphorisme de Jean Cocteau : « Les critiques jugent les oeuvres et ne savent pas qu'ils sont jugés par elles. » Ce qui est sûr c’est que l’œuvre de Wilber juge d'ores et déjà avec sévérité une culture hexagonale devenue incapable d'embrasser le vaste mouvement évolutif d'où émerge une nouvelle "vision du monde" !... Cocteau, toujours lui, nous avait pourtant prévenus : "Il n'y a pas de précurseurs, il n'existe que des retardataires"

samedi 4 juin 2011

Le Printemps du Nouveau Monde (3)

Nos rêves ne rentrent pas dans leurs urnes. Les indignés
Voilà qu’un ami lecteur du Journal Intégral me traite, non sans humour, de « devin » parce que j’aurai anticipé le mouvement des Indignés qui touche l’Espagne, la Grèce et d’autres pays européens dont la France, en écrivant, début Avril, deux billets intitulés Le Printemps du Nouveau Monde.

A cet ami lecteur, je répondrai par cette phrase de Joseph de Maistre : « Ne croyez pas que je sois prophète, je suis tout simplement un homme qui tire les conséquences naturelles des faits qu’il voit. » Et ce que je vois – notamment grâce aux lunettes théoriques d’une vision intégrale – ce sont mille et un signes d’une mutation profonde des mentalités qui s’exprime à travers quantité d’initiatives novatrices.

Si, début Avril, j’ai effectivement parlé d’un Printemps du Nouveau Monde en anticipant les évènements qui se produisent actuellement, c’est parce que j’étais surpris par l'extraordinaire synchronicité entre des initiatives diverses et multiples qui se déroulaient ce printemps et qui, toutes, allaient dans le sens d’une refondation du lien social et du vivre-ensemble dans le contexte d'une crise systémique de civilisation. Manifestement quelque chose se passait : un même courant, à la fois intense et subtil, vibrait dans l’air du temps et s'exprimait à travers de nombreux phénomènes.
Et si les « devins » n’étaient pas – tout simplement – des individus dont l’intuition et la sensibilité participent de manière intime aux mouvements profonds de la conscience collective, eux-mêmes dictés par la dynamique de l’évolution ? Les évènements leur apparaissent tout naturellement comme une manifestation de cette dynamique évolutive qu'ils perçoivent au plus profond d'eux comme un élan à la fois vital et créateur. Dans ses Lettres à un jeune poète, Rainer Maria Rilke écrit justement : " Le futur est en nous bien avant qu'il n'arrive."

Le sens de l’histoire

La perspective intégrale est évolutionniste. Pour elle, l’histoire humaine a un sens et ce sens s’inscrit dans la continuité d’une évolution qui, à travers une lente montée en complexité durant des milliards d’années, a cheminé de la matière à la vie et de la vie à la conscience. L’histoire humaine peut donc s’interpréter comme l’expression d’une dynamique évolutive qui se manifeste au cours du temps à travers une série de formes – sociales, culturelles, cognitives – de plus en plus en plus complexes et intégrées.
Ce qui faisait dire à Hegel que l'histoire est la manifestation de l'Esprit. Cette conception est celle des penseurs évolutionnistes, de Teilhard de Chardin à Ken Wilber en passant par Sri Aurobindo et Jean Gebser, pour lesquels l'histoire est l'expression immanente d'un Esprit transcendant qui se dévoile progressivement à travers le développement de la conscience dans le temps.

Le sens de l’histoire est donc à la fois orientation et signification, voie et vision. Le flux diachronique de la temporalité détermine l’organisation synchronique des médiations culturelles. Ces médiations permettent de faire société en définissant les rapports symboliques entre le monde de l’intention – l’intériorité – et celui de la perception – l’extériorité. A chaque nouveau stade évolutif, l’intersubjectivité s’exprime à travers des médiations culturelles de plus en plus complexes et intégrés. C’est pourquoi le passage à une nouvelle étape du développement historique détermine toujours une nouvelle « vision du monde ».

Ce sont des avant-gardes « évolutionnaires », inspirées par l’Esprit du temps, qui révèlent les formes de pensée, de sensibilité et de lien social à travers lesquelles s’exprime cette nouvelle « vision du monde ». En tant que dynamique évolutive, le mouvement de l'histoire est cette création de l'homme par l'homme, animée par le souffle d'un idéal qui l'inspire et le libère des anciens modèles devenus limitations insoutenables par le jeu négatif de l'entropie et par celui, positif, du développement. Et c'est pourquoi Hegel dit de l’Histoire Universelle qu’elle est le progrès dans la conscience de la liberté.

Je m’étonne que l’on puisse encore s’étonner de l’émergence d’un mouvement comme celui des Indignés qui ne fait somme toute qu’interpréter l’air du temps correspondant au nouveau stade évolutif abordé par une partie de l’humanité. Un air du temps auquel sont sourds les tenants du pouvoir institutionnel, emprisonnés qu’ils sont dans un modèle complètement dépassé, devenu inadapté, auquel ils s’accrochent comme les naufragés à leur radeau.

Une mystérieuse synchronicité

Pour justifier son propos, mon ami lecteur a extrait quelques citations tirées des billets du Journal Intégral du 8 et du 13 Avril qui apparaissent effectivement prémonitoires au vu des mouvements actuels qui mobilisent la jeunesse européenne.

Vendredi 8 Avril. Le Printemps du Nouveau Monde (1)

" C'est le printemps !... Une saison durant laquelle auront lieu, telle une floraison inespérée, une série d’évènements et de rencontres qui, toutes, visent à une refondation du lien social sur la base d’une vision à la fois éthique, culturelle, spirituelle. Regardez, écoutez, sentez : dans le mystère des aurores, un nouveau monde est en train d’éclore...

Un regard superficiel verrait dans cette efflorescence printanière un pur hasard ou une simple coïncidence. Un regard plus profond percevrait cette synchronicité comme l’expression systémique d’un nouvel air du temps qui pourrait s’exprimer de la manière suivante : on ne pourra remettre l’homme au cœur de nos sociétés défigurées par l’individualisme et l’utilitarisme, le machinisme et le productivisme, sans retrouver au cœur de notre humanité les dimensions fondamentales du sens, de l’éthique et de la solidarité
."

Mercredi 13 Avril. Le Printemps du Nouveau Monde (2)

« Si des personnalités visionnaires et des minorités créatrices sont les acteurs et les vecteurs de l’évolution sociale et culturelle c’est que leur intuition et leur créativité traduisent la dynamique évolutive à travers des formes nouvelles de sensibilité et de pensée. Ce n’est donc pas un hasard de les voir participer, mus par une mystérieuse synchronicité, à cet immense chantier qui est celui d’une refondation du lien social et du monde commun.

La même sève créatrice s’exprime à travers la diversité de ces initiatives printanières : autant de notes singulières de ce nouvel air du temps dont les acteurs de l’évolution sont les interprètes. Derrière la singularité de leur expression, ces acteurs doivent prendre conscience qu’ils jouent tous la même pièce en participant ensemble à un profond courant de régénération dans lequel se reconnaissent des couches de plus en larges de la population, notamment parmi les jeunes générations...

Ouvrons les yeux et les cœurs, tendons nos oreilles et nos antennes intuitives pour être à l’écoute de ce nouvel « air du temps » qui enchante le printemps. Pendant que les médias occupe les esprits et les distrait de l'essentiel en surfant de manière sensationnelle et émotionnelle à la surface des évènements, un nouveau monde est en train de s'esquisser, de manière discrète, presque secrète. Ce monde ressemble à notre futur si nous avons la force, l’inspiration et le courage de l’imaginer ensemble sans céder aux sirènes morbides de la haine et du désespoir.
»
Une insurrection des consciences
Le mouvement de contestation qui traverse l’Europe s’enracine notamment dans le malaise et mal-être d’une jeunesse qui possède un haut niveau de formation mais qui se sent privé d’avenir et d’expression dans le système politique et économique actuel. Les nouvelles générations ne se reconnaissent pas dans ces sociétés où une oligarchie financière née de la mondialisation impose ses intérêts au détriment de la population en général et des plus fragiles en particulier.

Ceux qui participent à cette mobilisation en Espagne réclament la mise en place d’un système plus égalitaire avec moins de chômage pour les uns et de privilèges pour les autres, une modification de la loi électorale favorisant l’émergence de nouveaux partis qui fassent écho à leur préoccupation et l’intensification de la lutte contre la corruption au profit de la transparence.

Au-delà d’un programme de revendications factuelles propre à toute mobilisation, cette véritable insurrection des consciences fait écho aux révolutions tunisiennes et égyptiennes tout en suscitant des résonances dans nombre de pays européens. Parce qu'elle est diachronique, la perspective évolutionniste permet une lecture à la fois synchronique, systémique et symbolique de ces évènements.

Une intelligence connective

Si, en Europe, les acteurs de ce mouvement se nomment eux-mêmes Les Indignés, c’est en référence au livre de Stéphane Essel : Indignez-vous ! Face à la crise systémique qui touche les sociétés occidentales, face aux réactions populistes et régressives qu'elle suscite, Stéphane Essel rappelle dans cet ouvrage les valeurs fondamentales à défendre et promouvoir, notamment celles proclamées par le Conseil national de la résistance, dans son programme de 1944 comme celles exprimées dans la Déclaration Universelle des droits de l’Homme de 1948.

Cette référence à la dignité et aux valeurs fondatrices de la démocratie illustre la dynamique profonde qui anime ce mouvement, celle d’une révolution éthique qui refuse la réduction de l’être humain au statut de marchandise. Les slogans des Indignés expriment toutes ce refus : « Nous avons des valeurs, pas des intérêts. Nous avons besoin d’une révolution éthique. Vous ne nous représentez pas. Nous ne sommes pas contre le système, le système est contre nous. Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiques et des banquiers. Si vous ne nous laisser pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir. Prends la place. Ce que nous vivons, ce n’est pas une crise, c’est une escroquerie ! Ce n’est pas un indice de bonne santé que d’être bien adapté à une société malade. »

Ce n’est pas un hasard si ce mouvement s'inspire d’une culture participative propre aux réseaux sociaux dont elle est issue. La « société fluide » de l’information et de l’interconnexion est à l’origine de cette culture participative qui fonde un nouveau lien social à partir de l’intelligence collective et de l’intersubjectivité. Si le mouvement des Indignés demande de ne pas arborer les signes d’une appartenance partisane, syndicale ou associative, c'est pour faciliter la dynamique d'une « intelligence connective » où chaque subjectivité participe d’un collectif en évolution.
Une refondation démocratique
Le mouvement des Indignés participe d'une refondation démocratique née du refus de voir des organisations dicter les lois abstraites d'une hiérarchie souvent sclérosée, parfois corrompue. C'est à la dynamique intersubjective de l'intelligence connective de promouvoir une organisation qui évolue sans cesse pour s'adapter à un contexte en perpétuel transformation. Les Indignés se réclament d’une démocratie participative qui équilibrent les nécessaires médiations politiques par l’élaboration collective et créative au sein d’un réseau intersubjectif.

Au cœur de cette véritable "culture connective" se trouve donc la reconnaissance d’une intersubjectivité qui s'exprime et se reconnaît à travers une éthique c'est à dire un monde des valeurs communes. Paradoxalement, les technologies de l'interconnexion font surgir tout naturellement une relation intersubjective et un éthos communautaire qui furent au coeur des sagesses traditionnelles.

Le monde de l’éthique comme celui de la connectivité sont des mondes du Commun où le Je participe intimement et intuitivement d’un Nous qui le transcende et lui donne sens. Le mouvement des indignés, comme celui du printemps arabe qui l’a précédé, sont les manifestations d’une nouveau lien social fondé sur une « connethique » où s’intègrent une éthique communautaire et une technologie de la connexion.

Participation et Représentation

Cette « connethique » ne peut se reconnaître dans la culture représentative qui fonde les partis traditionnels et qui renvoie à une modernité technocratique où prévaut la représentation abstraite. Alors que la culture participative s’inscrit dans une épistémologie relationnelle fondée sur l’implication de la subjectivité au sein d’un réseau intersubjectif, la culture représentative s’inscrit dans une épistémologie rationnelle fondée sur une visée abstraite qui prend ses distances avec le monde pour mieux l’expliquer.

A de nombreuses reprises, notamment ici, nous avons analysé ce changement de paradigme qui est celui du passage d’une représentation abstraite - liée à la modernité industrielle - à la participation concrète de la subjectivité aux divers milieux naturels, sociaux et culturels où elle évolue. Propre à la société interconnectée de l’information, cette participation de la subjectivité relève d’une intelligence sensible et créatrice. Elle s’inscrit dans une épistémologie intégrative qui dépasse et inclut l’épistémologie abstraite et distinctive de la modernité.

Prisonnier de leur modèle abstrait, nombre d'observateurs réduisent à un simple mouvement social et à des revendications générationnelles ce qui relève d’une évolution éthique et culturelle inspirée par l’émergence d’une nouvelle « vision du monde ». Comme Mai 68 exprimait une revendication libertaire dans une société corseté, le mouvement des Indignés exprime l'exigence éthique d'un monde commun dans une société déchirée. Hier un souffle de liberté, aujourd'hui un besoin vital de solidarité.
Parce que les nouvelles générations ne peuvent absolument pas se reconnaître dans des formes abstraites devenues obsolètes et inadaptées, le mouvement des Indignés manifeste une dynamique de régénération que l’on retrouve à travers de nombreuses initiatives et qui ne s'identifie pas à tel ou tel phénomène. Rien ne pourra arrêter cette dynamique puisqu'elle est cette histoire en marche dont chaque pas crée l'évènement c'est à dire une autre manière d'interpréter notre expérience.

S’il existe un Printemps du Nouveau Monde c’est bien celui d’une nouvelle forme de conscience en train d’éclore. Dans le billet du 8 Avril, j’écrivais ceci : « Une intuition encore plus profonde distinguerait dans ce nouvel air du temps l’émergence d’une nouvelle « vision du monde » annoncée depuis plusieurs décennies par nombre de penseurs inspirés. Fondé sur les notions de relation et d'évolution, un paradigme intégral est amené à dépasser – tout en l’incluant – l’ancien paradigme réductionniste de la modernité fondé sur la distinction et l’abstraction... Selon le niveau de complexité et de profondeur à travers lequel il interprète les phénomènes sociaux et culturels, chacun donc verra dans cette efflorescence printanière, un hasard, un nouvel air du temps ou l’émergence d’une nouvelle "vision du monde". »

vendredi 27 mai 2011

Un Nouveau Stade de l'Esprit Humain (2)




Si vous ne nous laissez pas rêver, nous ne vous laisserons pas dormir. Les Indignés

Avertissement au lecteur : on ne pourra goûter à la substantifique moelle de ce billet sans avoir fait l’effort de lire le précédent qui en constitue le début et dans lequel nous analysions le déphasage profond entre les « élites » au pouvoir et la population, notamment ces générations montantes, inspirées par de nouvelles formes de pensée et de sensibilité qui correspondent à un nouveau stade de l’esprit humain annoncé dès les années 20 par les poètes du Grand Jeu.

Dans ce billet, nous analysons le processus de "décivilisation" qui touche les sociétés occidentales et annonce - telle une mort initiatique - le passage vers ce nouveau stade évolutif. Ce processus de décivilisation est la conséquence d'une démesure qui advient quand le désir humain n'est plus canalisé par une référence éthique ou métaphysique. La toute puissance infantile qui s'empare alors des individus crée une profonde désorganisation nécessitant, pour la dépasser, un sursaut de conscience vers le prochain stade évolutif.


De la Démocratie à l’Oligarchie

Si les élites institutionnelles – politiques et économiques, culturelles et médiatiques – ont perdu leur légitimité, leur crédit et leur autorité, c’est qu’elles sont devenues incapables de tenir le rôle qui devrait être le leur : proposer une vision dans laquelle pourrait se reconnaître une conscience collective en évolution et indiquer une voie permettant à l’action collective d’incarner cette vision. Cette déconnexion profonde entre les élites institutionnelles et la population est la cause et la conséquence d’une profonde dégénérescence démocratique.

Sous l’effet d’un tsunami néo-libéral né de la mondialisation et de la chute du communisme, de la dérégulation financière et de la financiarisation de l’économie, nos sociétés démocratiques se sont peu à peu muées en un nouveau régime - oligarchique - fondé, comme son étymologie l’indique, sur le pouvoir de quelques uns. En début d’année, Hervé Kempf a fait paraître un livre intitulé « L'oligarchie ça suffit, vive la démocratie » où il analyse avec brio cette transformation progressive de la démocratie en oligarchie :

« Sommes-nous en dictature ? Non. Sommes-nous en démocratie ? Non plus. Les puissances d’argent ont acquis une influence démesurée, les grands médias sont contrôlés par les intérêts capitalistes, les lobbies décident des lois en coulisses, les libertés sont jour après jour entamées. Dans tous les pays occidentaux, la démocratie est attaquée par une caste. En réalité, nous sommes entrés dans un régime oligarchique, cette forme politique conçue par les Grecs anciens et qu’ont oubliée les politologues : la domination d une petite classe de puissants qui discutent entre pairs et imposent ensuite leurs décisions à l’ensemble des citoyens. Si nous voulons répondre aux défis du vingt et unième siècle, il faut revenir en démocratie : cela suppose de reconnaître l’oligarchie pour ce qu elle est, un régime qui vise à maintenir les privilèges des riches au mépris des urgences sociales et écologiques »

Une régression psychique

Contrairement à ce que voudrait nous faire croire une culture abstraite, il n’existe pas de séparation stricte entre les sphères du psychisme, de la culture, de la politique, de l’économie et de l’écologie mais un même système global qui décline sa logique de domination à travers toutes ces dimensions. Ainsi la régression oligarchique s’effectue au moment même où la spéculation financière parasite l’économie réelle. Mais cette oligarchie financière n’est que le symptôme social d’une régression qui touche l’être humain au cœur de sa subjectivité.

Car l’idéologie néo-libérale et l’oligarchie financière qui l’incarne sont à la fois le produit et la conséquence d’une démesure - l’hubris des anciens – née d’un désir exacerbé qui n’est plus limitée par aucune référence éthique, idéologique ou métaphysique. Dans nos sociétés de consommation hantées par l’instinct de mort, le désir s’émancipe de tout intention transcendante qui pourrait le transfigurer, comme la pulsion s’émancipe du désir qui fait accéder l’humain à la fonction symbolique.

En levant toutes les formes de censure, l’hubris néo-libérale est sur le plan psychique à la fois la cause et la conséquence d’une régression vers les états archaïques qui sont ceux d’un narcissisme précédant toute différenciation psychique entre le nourrisson et sa mère. L’anxiété produite chez le nourrisson par cet état de dépendance absolue est compensée par des fantasmes de toute-puissance. Quand la psyché adulte régresse à un stade narcissique, elle réactive une toute puissance infantile qui dénie l’ordre symbolique à partir duquel se tisse le lien social.

Je est un Autre : chaque individu participe de cet ordre symbolique qui est à l’origine d’une culture et d’un langage dont il hérite et qui le constitue. La psyché se développe et affirme sa maturité en se décentrant de son égocentrisme primordial pour reconnaître cette altérité fondatrice qui est aussi une dette fondamentale à travers laquelle chaque individu inscrit son destin dans une lignée et devient ainsi membre de la communauté humaine.

La toute puissance infantile dénie et cette dette et cet ordre symbolique au profit d’un fantasme d’auto-engendrement et d’un fonctionnement pervers qui traite l’autre en objet destiné à satisfaire, de manière compulsive, une jouissance pulsionnelle et une reconnaissance narcissique. En déniant l’altérité fondatrice au profit d’un fantasme de toute puissance infantile, l’hubris néo-libérale transforme aussi bien l’économie psychique au cœur de la subjectivité que les méditations culturelles et politiques au cœur de l’organisation socio-économique.

La Cité Perverse

Un certain nombre d’auteurs ont analysé les liens systémiques entre ces trois régimes de domination que sont l’idéologie néo-libérale sur le plan économique, la perversion sur le plan psychique et l’oligarchie sur le plan politique. C’est ce que fait le philosophe Dany-Robert Dufour dans La Cité Perverse : libéralisme et pornographie, un ouvrage aussi profond que lucide où il analyse comment, à travers l'injonction à la jouissance, la libération des pulsions est devenue le moteur de nos sociétés de consommation :

« Nous vivons dans un univers qui a fait de l’égoïsme, de l’intérêt personnel, du self love, son principe premier. Ce principe commande désormais tous nos comportements... Destructeur de l’être ensemble et de l’être soi, il nous conduit à vivre dans une Cité perverse. Pornographie, égotisme, acceptation du darwinisme social, instrumentalisation de l’autre : notre monde est devenu sadien. Il célèbre désormais l’alliance d’Adam Smith et du marquis de Sade. A l’ancien ordre moral qui commandait à chacun de réprimer ses pulsions, s’est substitué un nouvel ordre incitant à les exhiber ».

Déjà, dans La Monnaie vivante en 1970, l’écrivain Pierre Klossowsky est le premier, à affirmer que la perversion sadienne est la norme secrète de nos sociétés de consommation. Depuis, de nombreux auteurs dont Jean-Pierre Lebrun dans La perversion ordinaire : vivre ensemble sans autrui et Charles Melman dans La nouvelle économie psychique, ont approfondi cette intuition en montrant comment l’hubris néo-libérale réduit le désir à la pulsion, le lien social au rapport marchand, le monde des valeurs à celui des intérêts, et le sujet, créateur de sens, à un objet économique totalement chosifié.

Hubris et Nemesis

Dans Le Monde, Hervé Kempf illustre cette réflexion à travers un article intitulé « Hubris lubrique ». Il y fait un parallèle saisissant et significatif entre la catastrophe de Fukushima et l’affaire Strauss-Kahn, deux évènements apparemment inimaginables mais qui ont ceci de commun qu’ils procèdent, selon lui, de cette hubris qui, dans l’antiquité « désignait l'orgueil qui pousse l'être à dépasser la mesure, à vouloir au-delà de ce que le destin lui a assigné. Cette idée résonne de nouveau fortement dans notre culture : car celle-ci fait preuve d'une avidité inextinguible alors même que la biosphère atteint sa limite d'absorption sans dommage des effets de l'activité humaine. »

Le parallèle entre ces deux évènements permet de saisir le lien systémique entre les sphères de la psyché et de la politique, de l’économie et de l’écologie : « Derrière la prédation frénétique, il y a le désir humain. Dans le capitalisme finissant, ce désir s'est affranchi des ressorts métaphysiques grâce auxquels la majorité des cultures le bornaient. En généralisant la marchandisation, il a même établi un trafic sexuel sans précédent historique, et qui réduit l'homme ou la femme au rang d'objet. L'oligarchie, au sommet d'une société humaine profondément inégale, est la plus soumise à cette avidité insatiable, tout en prétendant en faire le standard enviable d'une vie réussie. Les Grecs associaient à l'hubris son châtiment, la nemesis, ou destruction : l'excès du désir de pouvoir, d'argent, de sexe, conduit à la catastrophe pour celui qui en est le jouet. »

Quelque soit la culpabilité de D.S.K, bénéficiaire de la présomption d’innocence, le choc et la sidération provoqués par cette affaire relèvent de sa dimension profondément symbolique - voire mythique - analysée par Irène Théry dans Le Monde : « L'image première qui nous a saisis ne s'arrêtait pas au seul DSK. C'était le choc de deux figures, deux symboles, deux incarnations si extrêmes des inégalités du monde contemporain, que la réalité semblait dépasser la fiction... La femme de chambre et le financier, ou le choc de celui qui avait tout et de celle qui n'était rien. Dans ce face à face presque mythique, les individus singuliers disparaissent, absorbés par tout ce qu'incarnent les personnages ».

Une scène archétypale

Si le fait divers s’élève ainsi dans l’instant à la dimension du mythe, c’est qu’il possède un fantastique pouvoir de révélation. Dans ce qui est devenu le Mythe du Sofitel, la chute d’un homme révèle celle d’un occident déshumanisé. Dans cette tragique confrontation entre celui qui a tout et celle qui n’a rien, se dévoilent en une seule scène trois visages de l’hubris contemporaine qui expriment l’excès du désir dans le domaine du pouvoir (l’oligarchie), dans celui de l’argent (la finance) et dans celui du sexe (la perversion).

Cette scène archétypale renvoie d’une manière crue l’image inhumaine d’une Cité Perverse que l’idéologie dominante et les médias à son service s’emploient à occulter par tous les moyens possibles et notamment par ceux, addictifs et anxiolytiques, proposés par l’industrie du divertissement.

Au moment où se déroulait cette affaire, le mouvement des Indignés en Espagne commençait à partir du mot d’ordre suivant : « Nous ne sommes pas des marchandises aux mains des politiques et des banquiers. L'appétit de puissance et d'accumulation de quelques-uns crée les inégalités, les tensions et les injustices, lesquelles conduisent à la violence, que nous rejetons ». Tel est l’Apocalypse : simultanéité entre la destruction symbolique d’un ordre ancien et révélation d’un nouvel horizon de sens fondée sur ce que les Indignés nomment eux-mêmes une « révolution éthique ».

Hubris technocratique

A la triangulation infernale – perversion, oligarchie, spéculation – il faut ajouter l’hubris technocratique où la toute puissance infantile s’exprime à travers un fantasme d’omniscience profondément mortifère. Fondée sur l’hégémonie de la techno-science, l’hubris technocratique récuse cette diversité cognitive qui allie les explications abstraites de la rationalité, les implications esthétiques de la sensibilité et les intuitions créatrice de l’inspiration au profit d’une épistémologie exclusive fondée sur cette mise à distance abstraite qu’est l’objectivation.

En fragmentant le monde en autant de visées utilitaires, cette pensée réductionniste et fragmentée – celle de l’expertise et de la spécialisation – exclut toute forme de vision globale permettant d’interpréter nos expériences et de partager nos connaissances à partir de références communes. Possédé par un fantasme d’omniscience qui vise à dominer son milieu en l’objectivant, l’hubris technocratique impose un modèle d’abstraction qui ne peut rendre compte de la relation organique – symbiotique et symbolique – entre l’homme et les divers milieux, naturels, sociaux et culturels où il évolue.

Ce modèle réductionniste est à l’origine d’une culture de domination et au cœur de la crise systémique que nous traversons. Le Journal Intégral a suffisamment analysé par ailleurs cette culture de dominationabstraite, hyper-spécialisée, scientiste, utilitariste, réductionniste, technocratique – pour ne pas avoir à y revenir ici en détails. C’est contre cette hubris technocratique que s’affirme une vision intégrale fondée non plus sur la domination abstraite mais sur une diversité cognitive qui s'exprime à travers une "intelligence sensible" où le processus d’abstraction rationnelle est relativisé et compensé par la participation de l'affect, l’instinct organique, l’inspiration créatrice, l’émotion esthétique, la révélation spirituelle et l’intuition globale.

Une approche systémique

Il apparaît dès lors que les dimensions de la subjectivité, de la culture et de la société sont liées les unes, les autres, par un réseau d’interactions qui exprime un même processus de « décivilisation ». Souvent qualifié de « néo-libéralisme » ce processus de décivilisation est autant un régime psychique régressif qu’un modèle utilitariste, autant une forme d’oligarchie qu’un ensemble de techniques spéculatives, autant une emprise médiatique sur les esprits qu’un mode compulsif de consommation et un productivisme forcené fondé l’exploitation illimitée des ressources naturelles.

C’est pourquoi toute tentative de transformation sociale doit passer par une démarche systémique capable de penser ensemble et séparément les dimensions de la subjectivité individuelle, de l’intersubjectivité culturelle, de l’organisation socio-économique, des rapports avec le milieu naturel comme avec l’environnement technologique.

Refuser de prendre en compte toutes ces dimensions pour n’en privilégier que certaines, ne pas saisir leurs interactions, c’est - à coup sûr - se tromper, et de diagnostic et de thérapeutique. Nous renforçons le piège où nous nous trouvons en essayant, pour nous en libérer, de forger des solutions issues du mode de pensée réductionniste et fragmentaire qui l’a généré. Il est somme toute facile de diaboliser un ennemi supposé pour ne pas faire l’effort de se changer soi-même, si pratique de promouvoir un changement politique pour échapper à ses problèmes personnels et faire l’impasse sur sa propre évolution.

Il est bien plus difficile de changer ses habitudes, ses modèles et ses conformismes de pensée en dépassant la posture de contestation qui participe du même paradigme que la position contestée. Contester c’est étymologiquement con-testare : témoigner avec. Fondée sur une politique intégrale, le nouvel horizon de la transformation sociale passe par une stratégie créative fondée sur le dévoilement et l’expérimentation collective d’un nouveau paradigme qui dépasse et intègre l'ancien modèle devenu inadapté.

(A suivre...)

jeudi 19 mai 2011

Un Nouveau Stade de l'Esprit Humain (1)



L'édification d'un nouvel ordre social ou économique ne doit pas faire perdre de vue l'importance de l'édification parallèle d'une nouvelle culture, d'un nouveau stade de l'esprit humain. Roger Gilbert-Lecomte

Le Grand Jeu

A la fin des années vingt, un groupe de poètes se réunit autour de René Daumal, Roger Gilbert-Lecomte et Roger Vailland pour créer la revue Le Grand Jeu. Inspirés notamment par la figure de Rimbaud - le Voyant – ils conçoivent la poésie comme une « métaphysique expérimentale » c'est-à-dire un mode de connaissance à part entière fondé sur l’intuition analogique qui révèle l’unité organique entre l’homme et son milieu.

Leur idée est de retrouver "la simplicité de l'enfance et ses possibilités de connaissance intuitive et spontanée" notamment grâce au développement des facultés extrasensorielles, à la lecture des textes mystiques et, pour certains, à l’usage de drogues. En retournant aux sources mystiques dont elle procède et qui précède tout séparation abstraite entre le sujet et l’objet, la sensibilité poétique participe à la relation secrète et primordiale entre l’homme et le monde, révélant ainsi leur harmonie profonde. Pour Roger Gilbert-Lecomte : « De l'union de la conscience avec l'objet naît la seule possibilité d'une connaissance vraie »

Dans La quête du primitivisme perdu Thierry Galibert analyse le rôle du poète selon le Grand Jeu. Il écrit : « Tout éloignement de ses origines conduisant chaque civilisation à s’éloigner de son état poétique naturel, l’Occident serait passé par trois phases d’évolution : l’état primitif de réceptivité avec la nature, l’homme d’Occident et la synthèse d’Orient et d’Occident que Gilbert-Lecomte voit naître à l’ère romantique. » Cette synthèse entre Orient et Occident, entre implication sensible et raison explicative, correspond selon Gilbert-Lecomte à un « nouveau stade de l’esprit humain ».

Dans une conférence de 1932, intitulée Les métamorphoses de la poésie, il écrit ceci : « L'édification d'un nouvel ordre social ou économique ne doit pas faire perdre de vue l'importance de l'édification parallèle d'une nouvelle culture, d'un nouveau stade de l'esprit humain - ce qui est le but du Grand Jeu... Une des caractères de l'esprit d'abstraction, du goût de définir, a été d'établir des clôtures de consommer des séparations de créer des spécialisations." Tu sépares trop cela dans ton esprit " répondait un vieux nègre à un ethnographe qui tentait de systématiser ses croyances, en lui demandant son adhésion.

Puisque notre esprit ne peut se défendre de séparer en définissant au moins faudrait-il établir qu'il y a deux modes d'activités spirituelles chez l'homme, d'une part l'activité logique et scientifique, d'autre part l'activité mythique et de participation. Ces deux modes de pensées au lieu de s'exclure l'un l'autre devraient se développer parallèlement, s'adresser chacun aussi bien à l'esprit, au cœur qu'aux entrailles pour aboutir en somme au but commun de toute culture : une plus vaste connaissance de l'humain, source de toute une évolution morale... le devenir universel doit amener la conscience humaine à être à la fois évoluée dans tous les sens, occidentale et orientale. Alors que le devenir individuel doit amener l'homme à être une synthèse de ce qui caractérise en ce moment l'âge d'enfant et l'âge adulte


Les avant-gardes visionnaires

En l’exprimant avec le vocabulaire de l’époque, Roger Gilbert Lecomte a la prescience de ce qui deviendra le paradigme intégral, ce nouveau stade évolutif qui associe raison explicative et implication sensible à travers « l’intelligence sensible ». On considère aujourd’hui les membres du Grand Jeu comme des visionnaires particulièrement inspirés, ayant dénoncé l’hégémonie d’une culture abstraite et anticipé l’évolution culturelle qui se déroulera tout au long du siècle.

A travers leur quête d’un « nouveau stade de l’esprit humain » fondé sur la synthèse de la raison et de l’intuition, les protagonistes du Grand Jeu dévoilait la dynamique culturelle qui devait animer tous les mouvements d’avant-gardes du vingtième siècle, du surréalisme d'avant-guerre à la contre-culture des années soixante, de la quête du nouveau paradigme des années quatre vingt à l’émergence actuelle, en ce début du millénaire, d’une « vision intégrale ».

Roger-Gilbert Lecomte avait théorisé le rôle visionnaire des avant-gardes culturelles en ces termes : « Au dessus de l'époque même, bien que coexistant avec elle, certains esprits font déjà partie de l'époque suivante, celle qui n'est pas encore mais devient... Cela signifie sans doute qu'à chaque époque une avant garde défend " les bastions avancés de la pensée " et que les contemporains sont à la traîne avec cinquante ans de retard. Ce décalage n'est pas du seul domaine de la poésie, il appartient à toute la vie de l'esprit.

Les hommes politiques réalisent ce que les théoriciens ont élaboré au siècle précédent. Le sens commun fait sienne une philosophie morte un siècle auparavant et si l'Université reflète une pensée plus proche de nous, tous deux ensemble demeurent en général parfaitement fermés à la pensée vivante de leur époque.
»

Un profond déphasage

S’il existe à chaque époque un décalage entre la dynamique créatrice de la pensée instituante et le conformisme de la pensée institutionnelle, ce décalage devient profond déphasage, parfois abîme, dans les périodes de mutation comme celle que nous sommes en train de vivre. Un déphasage analysé ainsi par le sociologue Michel Maffesoli :

« Car c’est cela qui est en cause : l’extraordinaire déphasage des élites intellectuelles et politiques par rapport aux choses de la vie. Leur incompréhension d’une vitalité qui leur échappe... Cette postmodernité naissante que le conformisme et la paresse intellectuelle se refusent à qualifier comme telle, où un intense grouillement culturel expérimente, spirituellement et existentiellement, ce que seront les modes de vie à venir. Matérialisme mystique, spiritualisme corporel, et autres oxymores du même ordre, voilà bien ce qui est en gestation pendant que notre intelligentsia patine en un entre-soi douillet, et tente de rafistoler, tant bien que mal l’édifice de la Pensée Officielle.

Ce faisant, elle est incapable de saisir les ressorts intérieurs de l’époque. Ce que j’appellerai d’une manière qui peut paraître paradoxale, ces racines aériennes grâce auxquelles les nouvelles formes de solidarité, les divers
manifestations de générosité, propres aux nouvelles générations, tout à la fois s’enracinent profond dans les archétypes de l’espèce, valeurs chtoniennes, celle de Dyonisos, sans oublier un idéal, plus nébuleux, caractérisant Apollon. C’est parce qu’elles sont incapable de repérer, et donc de comprendre, cette dialogique, que l’on peut qualifier « d’hermésienne », que les élites, politiques ou intellectuelles, succombent peu à peu à une sorte de lymphocytose, cette décomposition des globules rouges engendrant une maladie invisible, mais bien plus mortelle qu’une blessure voyante... »

Observateur savant et inspiré des mutations sociales et culturelles, Maffesoli nomme post-modernité les nouvelles formes de pensée, de sensibilité et de lien social expérimentées et exprimées par les jeunes générations. Cette post-modernité naissante renvoie à l’intuition visionnaire du Grand Jeu : celle d’un nouveau stade de l’esprit humain fondé sur l’intégration de la raison explicite et de l’implication sensible.

Matérialisme mystique, spiritualisme corporel sont deux expressions qui renvoient l’une et l’autre au refus d’une séparation abstraite entre le corps et l’esprit ainsi qu’à l’affirmation d’une pensée non-duelle fondée sur la participation organique de la sensibilité à ses divers milieux d’évolution, naturel, social et culturel.

Là où la raison explicite ne voit que des faits liés par les lois mécaniques de la causalité, l’intuition analogique et symbolique, fille d’Hermès perçoit des signes porteurs de sens. L’individu post-moderne est à la fois un observateur abstrait qui agit à partir d’une pensée conceptuelle et un créateur de sens qui interprète son expérience en participant, de manière sensible, au contexte social, naturel et culturel dans lequel il évolue.

Un modèle qui a fait son temps

Dans ses travaux, Michel Maffesoli fait souvent la distinction entre l’opinion publique, celle qu’exprime la conscience collective à travers les phénomènes sociaux et culturels, et l’opinion publiée, celle des élites ayant le monopole de la parole. Le déphasage spectaculaire entre la pensée officielle, corsetée dans une modernité abstraite, et les nouvelles générations, porteuses de valeurs post-modernes, est à l’origine d’un mal-être social et d’une colère ressentis par des millions d’individus, profondément insatisfaits d’un modèle qui n’est plus adapté ni à ce qu’ils ressentent, ni à ce qu’ils pensent, ni à ce qu’ils vivent.

Un modèle qui a littéralement fait son temps, celui de la modernité industrielle, mais qui est devenu incapable d’apporter des réponses en terme de valeurs et de sens, aussi bien aux interrogations du présent qu’aux défis du futur. Les solutions d’hier sont devenues aujourd’hui autant de problèmes à résoudre à partir d’un autre niveau de conscience.

Une des principales impasses où nous nous trouvons à l’heure actuelle, c’est cette façon de poser les problèmes actuels à travers des catégories - économiques, politiques ou sociales - qui sont celles de l’ancien paradigme alors même que les solutions adaptées ne peuvent émerger qu’à travers une nécessaire – mais difficile – transformation du modèle à travers lequel nous interprétons collectivement notre expérience.

Du déphasage culturel à la défiance politique

Incapables, par intérêt et par formation, d’effectuer ce changement de paradigme, les élites – politiques, médiatiques, culturelles – sont inaptes à percevoir, à exprimer et à transmettre la vérité de l’époque, enfermées qu’elles sont dans des formes d’abstraction fort éloignées du mouvement créateur de la vie et de l’esprit. Cette impuissance les conduit à dénier ou à dénigrer toutes les formes de sensibilité et de pensée novatrices qui échappent aux radars idéologiques des gardiens de la culture dominante.

Ce profond déphasage culturel produit une désaffection et à une défiance croissante de la population vis-à-vis des responsables politiques. Aujourd’hui, tout un chacun peut observer dans la vie quotidienne le fossé croissant qui se creuse entre le discours institutionnel et les attentes des citoyens, notamment celles des nouvelles générations qui se reconnaissent de moins en moins dans le mode de vie et de pensée défendues par une oligarchie technocratique et financière.

Publié en Janvier 2011 par le Cevipof, centre de recherches politiques de Sciences Po, le « Baromètre de la confiance politique » permet paradoxalement de mesurer la profonde défiance des français envers leurs élus et dirigeants. Les mesures prises par ce qui est devenu un véritable « Baromètre de la défiance politique » sont édifiantes : 83 % des Français considèrent que les responsables politiques se préoccupent peu ou pas du tout de ce que pensent les gens comme eux !... 57 % des Français considèrent que la démocratie ne fonctionne pas très bien ou pas bien du tout en France alors que 56 % d’entre eux déclare n'avoir confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pays.

(A suivre...)


Netographie sur le Grand Jeu

Les métamorphoses de la poésie
. Roger Gilbert Lecomte
Œuvres complètes, tome 1, proses, Paris, Gallimard, 1974, p. 279.

La quête du primitivisme perdu. Le poète selon le grand jeu. Thierry Galibert

Le Grand Jeu de René Daumal : une avant-garde à rebours. Régis Poulet

Testament/Talisman. Note sur Roger Gilbert-Lecomte et Le Grand Jeu. Pacôme Thiellement

Site consacré au Grand Jeu

dimanche 15 mai 2011

Université Intégrale (6) Société et Politiques Intégrales





Ce billet est la suite du précédent où nous présentions la douzième journée de l’Université Intégrale organisée le Mardi 24 Mai au Forum 104 à Paris sur le thème « Société et Politiques Intégrales ».


Après avoir, dans le précédent billet, exposé le contexte dans lequel s'inscrit cette réflexion collective, nous proposons ci-dessous le programme de la journée et la liste détaillée des intervenants.

Le Programme de la journée

8h30 : Accueil musical

9h00-9h15 : Réveil matinal (corps-esprit) avec Justine Caulliez

9h15 – 9h30: Introduction à la journée par Bénédicte Fumey, Comment dépasser nos peurs pour repenser un nouvel imaginaire politique ?

9h30-10h00 : Carine Dartiguepeyrou, Quelle politique pour une nouvelle civilisation ?

10h00-10h45 : Ervin Laszlo, Comment organiser une gouvernance planétaire dans le nouveau paradigme ?

11h15-11h45 : Michel Saloff Coste, Comment créer une nouvelle civilisation au niveau planétaire ?

11h45-12h30 : Edgar Morin, La voie.

12h30-13h00 : Débat avec les intervenants du matin animé par Bénédicte Fumey et Caroline Guidetti.

13h00-14h00 : Déjeuner bio et végétarien

Mise en mouvement avec Justine Caulliez

14h00-16h00 : Table ronde. Quelles sont les conditions d’une démocratie intégrale ou comment aller plus loin dans la démocratie ? : Alexandre Burnand, Alain Dolium, Marc Luyckx Ghisi, animé par Michel Saloff Coste et Bénédicte Fumey.

16h00-16h15 Pause

16h15-16h30 Musique Karine Helbert, Cristal Baschet

16h30-17h15 : Table ronde. Pourquoi développer un nouveau pacte civique ? : Patrice Van Eersel, Jean Claude Deveze, Jean Baptiste de Foucauld, animé par Carine Dartiguepeyrou et Bénédicte Fumey.

17h15-17h30 : Table ronde le regard des jeunes sur la journée et les pistes porteuses d’avenir évoquées au cours de la journée

17h30 : Conclusion et présentation de l’actualité du Club de Budapest et des prochaines universités intégrales avec l'ensemble du comité exécutif du Club de Budapest en France.

17h40 : Fin de la journée

Présentation des intervenants

Alain Dolium
: président co-fondateur du « Do Thank » Echelle humaine incubateur à expérimentations, véritable fabrique transpartisane de bonnes pratiques économiques et sociales. Lancé en décembre 2011 à l’Assemblée Nationale avec une classe créative de 60 personnes, Echelle Humaine présentera ses premières expérimentations en juin 2011. Formé à la Stratégie d’entreprise et aux Marchés Financiers, Alain est diplômé de Sup De Co Amiens et du HEC Montréal. Ex-membre des comités de direction de DHL Express France et de CBS France. Actuel Président co-fondateur du groupe OBAD, société de technologies mobiles en France et aux USA.

Alexandre Burnand : co-fondateur et membre actif du nouveau parti Politique Intégrale Suisse, basé sur la philosophie intégrale et le processus de changements profonds en cours allant de la conscience individuelle aux structures collectives. Alexandre est politologue de formation, spécialisé dans les politiques publiques et l’action des collectivités locales en matière de développement durable, ainsi que dans la gouvernance participative et la promotion de la santé, domaines pour lesquels il a travaillé comme chef de projets au sein de l’ONG suisse Equiterre en partenariat avec les organes publics. Sa motivation est le développement d’une approche plus globale, qualitative et transdisciplinaire dans les secteurs public et privé, intégrant la perspective du bien-être humain et de l’émergence d’une nouvelle conscience planétaire.

Bénédicte Fumey : membre du Club de Budapest France, elle a un parcours de cadre international en marketing et stratégie dans les TIC. Passionnée par le développement soutenable de la civilisation humaine, elle mène depuis plusieurs années des recherches concernant les mutations sociétales en cours, notamment en économie et en politique.

Carine Dartiguepeyrou : présidente du Club de Budapest France, prospectiviste. Elle a contribué à un certain nombre de livres dont récemment le collectif Prospective d’un monde en mutation et Regards de femmes DRH sur un monde en mutation (avec Edgard Added et Wilfrid Raffard).

Caroline Guidetti : co-fondatrice du Club de Budapest France, enseignante en développement durable et journaliste (émission Ressources sur la radio Ici et Maintenant). Caroline explore les liens entre le développement durable et le développement de la personne (sciences cognitives, thérapie, spiritualité), vers une « Evolution désirable ».

Edgar Morin (sous réserve) : sociologue de renommée internationale, chercheur et auteur de nombreux ouvrages dont le plus récent La Voie. Il est membre d’Honneur du Club de Budapest International et a contribué en 2010 à l’ouvrage collectif Prospective d’un monde en mutation.

Eric Grelet : dessinateur. Eric est co-animateur de nos journées de l’Université intégrale.

Ervin Laszlo : président et fondateur du Club de Budapest International, initiateur de Worldshilft Alliance. Il est l’auteur de nombreux livres dont récemment Worldshift 2012 et son autobiographie Simply Genius, and other tales about my life .

Francis Jutand : directeur scientifique de l’Institut Télécom, membre créatif du Club de Budapest France.

Jean-Baptiste de Foucauld : président de Démocratie et Spiritualité, initiateur du Pacte civique et fondateur de Solidarités Nouvelles face au Chômage. Membre d’honneur du Club de Budapest France, il est l’auteur en 2010 d’un ouvrage remarqué L’abondance frugale, pour une nouvelle solidarité.

Justine Caulliez : co-fondatrice de l'association Terre de Conscience, formatrice en communication et développement personnel. Accompagnatrice via l'écoute bienveillante, le coaching de vie, le massage. Diplômée en management international en France et au Mexique, Coach certifiée, Professeure de Kundalini Yoga. Elle animera les intermèdes corps-esprit de la journée.

Marc Luyckx Ghisi : a étudié les mathématiques, la philosophie et la théologie. Il a été pendant près de dix ans, conseiller des Présidents Delors et Santer à la « Cellule de Prospective » de la Commission Européenne à Bruxelles. Il s'y est occupé du sens de la construction européenne, et de ses dimensions éthiques, culturelles, religieuses et politiques, dans le contexte du changement de société. Il est maintenant Doyen de la Cotrugli Business Academy à Zagreb Croatie ; il est aussi Membre du Conseil International d'Auroville en Inde du Sud. Marc est l'auteur de Surgissement d'un nouveau monde.

Michel Saloff-Coste : co-fondateur du Club de Budapest France et initiateur des journées de l’Université intégrale, chercheur, peintre, consultant. Auteur de nombreux livres dont Le management du 3ème millénaire , Trouver son génie et Le dirigeant du 3ème millénaire.

Patrice Van Eersel
: rédacteur en chef du magazine CLES, auteur de nombreux ouvrages dont Ecologie et spiritualité, membre créatif du Club de Budapest France.

Sylvie Lefranc : masseuse ayurvédique, fondatrice de « Chandrakanti Tara-Massages ayurvédiques », ancienne Chargée de mission au ministère de l’Ecologie. Elle sera présente et disponible tout au long de la journée pour ceux qui souhaitent être massés.


La douzième journée de l’Université Intégrale aura Mardi 24 mai 201 de 8h30 à 17h30
 au Forum 104, 104 rue de Vaugirard, 75006 Paris, Métro Montparnasse, Duroc ou St Placide. Pour tous renseignements pratiques, consultez le site de l’Université Intégrale.

mardi 10 mai 2011

Université Intégrale (5) Société et Politiques Intégrales




Mardi 24 Mai aura lieu à Paris la douzième journée de l’Université Intégrale dont le thème est : « Société et Politiques Intégrales ». Parce qu’elle a vocation à décrypter et à accompagner les mutations sociales et culturelles, l’Université Intégrale présentera à cette occasion des réflexions, des initiatives et des acteurs qui élaborent la société et la politique de demain.

Au cours de cette journée, un plateau prestigieux réunira, entre autres, Edgar Morin dont le dernier ouvrage La Voie dresse le constat des maux de notre époque et propose des pistes pour l’avenir, Ervin Laslzo, président et fondateur du Club de Budapest dont nous avons présenté ici les travaux, Alexandre Burnand , co-fondateur et membre actif de Politique Intégrale Suisse, Jean-Baptiste de Foucauld, initiateur du Pacte civique et auteur d’un ouvrage remarqué «L’abondance frugale», Patrice Van Eersel, rédacteur en chef du magazine Clés et Marc Luyckx Ghisi ancien conseiller à la « Cellule de Prospective » de la Commission Européenne à Bruxelles, auteur de "Surgissement d'un nouveau monde".

Une génération spontanée

A chaque grande transition culturelle, on assiste au retour du même phénomène. Prisonnières de modes de pensée qui ne sont plus adaptées à la dynamique de l’évolution culturelle, les élites institutionnelles deviennent incapables d’exprimer les aspirations de la population et des générations montantes. C’est alors qu’inspirée par un profond mouvement de régénération, une intelligence collective s’incarne dans une nébuleuse de groupes qui se mobilisent pour mettre en forme les courants porteurs de l’évolution culturelle.

Par leurs initiatives, ces minorités créatives visent à exprimer le nouvel air du temps à travers une sensibilité et un imaginaire novateurs ainsi qu’à instaurer des idées et des valeurs correspondant à la nouvelle « vision du monde » en train d’émerger. Ce phénomène de génération spontanée se produit à chaque fois que l’humanité doit passer à un nouveau stade de son évolution comme ce fut le cas, par exemple, au dix-huitième siècle, quand la philosophie des Lumières trouvait dans les salons et les loges de la Franc maçonnerie l’espace propice à la diffusion des nouvelles idées.

Nous ouvrons aujourd’hui une nouvelle page de la longue histoire de l’évolution humaine. Fondée sur la triangulation Individu/Raison/Progrès, le monde moderne hérité des Lumières s’effondre sous le poids de multiples crises alors qu’émerge une nouvelle vision du monde - Kosmoderne - fondée sur autre triangulation : Intersubjectivité/Intuition/Intégration. Cette mutation est à l’origine d’un bouillonnement créatif, culturel et social qui se manifeste à travers ce Printemps du Nouveau Monde dont nous nous sommes fait ici l’écho.

Une graine de rénovation

En ce joli moi de Mai, le parti Politique Intégrale Suisse vient de naître officiellement samedi dernier. Pour les observateurs éclairés, cet évènement, riche de sens, est un signe de régénération sociale et culturelle. Après plusieurs années de réflexions et de maturation, un groupe humain participe à la vie politique de son pays en proposant un corpus d’idées et de valeurs, de pratiques et d’organisation, correspondant à une perspective intégrale annoncée par nombre d’auteurs visionnaires.

Il est évident que cette graine de rénovation sociale et politique aura des résonances bien au-delà des frontières suisses même si, comme toujours, il faudra beaucoup de temps aux tenants de la pensée dominante pour en saisir le sens et en comprendre la portée. Dans un entretien récent à Rue 89, Edgard Morin explique que toutes les grandes réformes ont débuté par des initiatives marginales :

« Il ne faut pas oublier que les socialistes, Marx, Proudhon, étaient considérés comme des farfelus, ignorés et méprisés par l'intelligentsia de l'époque. C'est à partir de la fin du XIXe que naissent le Parti social démocrate allemand, le socialisme réformiste, le communisme léninisme, etc... et qu'ils se développent comme des forces politiques formidables ».

Un nouvel imaginaire social

Animé par cet état d'esprit créatif qui est à l'origine de mystérieuses synchronicités, le Pacte Civique sera lancé officiellement le week-end prochain, 14 et 15 Mai, dans la région parisienne. Inspiré par le succès du Pacte écologique et initié par une quinzaine d’organisations de la société civile et des responsables associatifs pour renouveler le vivre-ensemble et rénover la qualité démocratique, le Pacte Civique se constitue autour des quatre impératifs de créativité, sobriété, justice et fraternité.

Le Pacte civique est un appel à des personnes et à des organisations qui sont prêtes simultanément à se transformer et à transformer la société pour inventer un futur désirable pour tous. Il propose des engagements individuels et collectifs tout en interpellant les responsables politiques avec des propositions concrètes pour rénover la démocratie. Une des idées essentielles qui fonde le Pacte Civique est qu’on ne peut changer la société et le monde sans se changer soi-même en profondeur. Transformation personnelle et transformation sociale se font écho et rétroagissent l’une sur l’autre.

Cette idée d’interaction entre l’individu et la collectivité rend compte du nouvel imaginaire social qui se fait jour dans la « société fluide » de l’information et de l’interconnexion où nous vivons. Au contrat social de la modernité entre des individus rationnels et abstraits, dans une société perçue comme un ensemble de déterminismes mécaniques, se substituent des pactes de coopération entre des personnalités impliquées dans le contexte relationnel, évolutif et interconnecté, d’une communauté vivante.

A la culture relationnelle de l’interconnexion correspond un nouveau lien social fondé sur la coopération. Le Pacte Civique exprime cet imaginaire social de la coopération qui remplace peu à peu un contrat social qui a fait son temps - celui de la modernité industrielle - mais qui n’est plus adapté à l’évolution de notre société de l’information.

Un nouvel imaginaire politique

Là où le Pacte Civique traduit l’émergence d’un nouvel imaginaire social, on note, de manière concomitante, l’émergence d’un nouvelle culture politique inspirée par une "vision intégrale". La politique intégrale met au coeur du débat politique l'intersubjectivité qui s'exprime à travers une "vision du monde" partagée. Alors que la culture est ce logiciel commun qui permet le vivre ensemble, la dynamique de l'évolution culturelle au cours du temps conditionne l'organisation sociale, économique et technologique. La politique intégrale est l'expression dans le champ social d'un nouveau stade de l'évolution culturelle.

Lors de la douzième journée de l’Université Intégrale, des personnalités venues d’horizons divers réfléchiront ensemble sur les voies évolutives qui s’ouvrent à l’humanité en ce début de millénaire en se posant les questions suivantes : Comment dépasser nos peurs pour repenser un nouvel imaginaire politique ? Quelle politique pour une nouvelle civilisation ? Comment peut s’organiser une gouvernance planétaire dans le nouveau paradigme ? Comment créer une nouvelle civilisation au niveau planétaire ? Quelles sont les conditions d’une démocratie intégrale ou comment aller plus loin dans la démocratie ? Pourquoi développer un nouveau pacte civique ? Comment ouvrir un espace de dialogue entre les peuples et les civilisations ?

Conçue par Carine Dartiguepeyrou, Michel Saloff Coste, Bénédicte Fumey et Caroline Guidetti du Club de Budapest France, cette journée a été présentée à travers un texte synthétique où sont résumés avec profondeur les enjeux d’une véritable politique de civilisation. C’est ce texte que nous vous proposons ci-dessous.

Le projet d’une politique de civilisation

Après les 30 glorieuses qui se fracassent à la fin des années 70 sur le premier choc pétrolier, nous avons connu 30 ans durant lesquelles nous nous sommes enfoncés de plus en plus profondément dans une crise économique, sociale et écologique.

Economique car la démographie bute déjà sur les limites de la planète. Sociale car les inégalités sont en train de redevenir ce qu'elles étaient au XIXème siècle. Enfin écologique avec la mise à mal de la biodiversité et le réchauffement planétaire.

La droite dans sa volonté de libérer l'initiative reste enfermée dans une idéologie néo libérale trop peu sensible à la dislocation sociale et à la grave crise écologique. Elle s'accroche à une croissance inaltérable des économies des pays développés comme seul moteur du développement sans proposer de véritable solution à la crise économique et sociale.

La gauche a épousé les luttes des minorités vers plus de liberté mais a laissé se déliter l'ancien contrat social sans en proposer de nouveau. La classe moyenne en ressort aujourd'hui précarisée et appauvrie, tandis que la misère engloutit les plus pauvres.

Les écologistes depuis 30 ans n'ont cessé d'alerter les populations sur les risques du développement industriel et les limites intrinsèques de la planète. Défenseurs des espèces en voie de disparition, ils ont quelques difficultés a proposer un projet économique et social crédible, enthousiasmant et convaincant pour les êtres humains ! L'importance croissante et réelle des problèmes écologiques, tout en leur donnant une légitimité renouvelée, les a confronté toujours plus à leurs lacunes en terme de projet sociétal.

Les forces politiques qu'elles soient de droite, de gauche ou même écologiques sont restées dans une grande mesure enfermées dans une vision réductionniste, scientiste et mécaniste. Cependant la crise actuelle remet en cause ces bases même de notre pensée. Einstein explique très bien cette problématique lorsqu'il souligne qu'on ne peut résoudre un problème à l'intérieur même du système de pensée qui l'a produit.

La crise systémique sociétale que nous traversons est structurelle
. Aucune des traditionnelles « recettes politiques » que nous connaissons déjà (libéralisation des marchés, redistribution sociale, préservation marginale de la nature) ne peuvent répondre à l'ampleur de la problématique.

Nous avons besoin d'une nouvelle épistémologie, basée sur les recherches transdisciplinaires les plus avancées en philosophie, sciences économiques, sociales et technologiques, à partir de l'approche systémique, holistique et intégrale.

Nous pouvons imaginer un nouveau système économique, social et écologique qui articule le long moyen et court terme de manière vertueuse ; un espace cognitif où science, art et spiritualité aient leur place dans une véritable culture laïque et intégrale du développement humain. Tel est le projet d'une véritable politique de civilisation.


Dans le prochain billet, nous proposerons le programme détaillé de cette journée ainsi que la présentation des intervenants. Pour les détails pratiques, se référer au site de l’Université Intégrale.