mardi 22 septembre 2020

Incitations (11) Contentez-Vous !


La vie, ce n’est pas attendre que l’orage passe, c’est apprendre à danser sous la pluie. Sénèque 


Dans ce billet, comme nous le faisons régulièrement dans la série intitulée "Incitations", nous proposerons, sous forme d'aphorismes et de fragments écrits au fil des jours, des éléments de réflexion et d’intuition qui font écho aux thèmes développés par ailleurs, de manière plus systématique, dans Le Journal Intégral. 

De par leurs concisions, aphorismes et fragments synthétisent la pensée et formalisent l’intuition en éveillant chez le lecteur une résonance intérieure qui peut mobiliser sa conscience et fertiliser son imaginaire. Inspirées par l'esprit du temps, ces "Incitations" nous invitent donc à la méditation, à la réflexion... et à l’action. 

Il y a dix ans le petit livre de Stéphane Hessel intitulé "Indignez-vous" est devenu un phénomène d’édition puisqu’en un an cet opuscule a été traduit en 34 langues et vendu à 4 millions d'exemplaires. Pour Stéphane Hessel, l’engagement et l’indignation représentent les ferments de l’ "esprit de résistance" face aux politiques néo-libérales qui creusent les inégalités et détruisent le lien social. Dix ans après, le monde a changé. Il doit faire face aux risques d’effondrement qui se manifestent à travers de nombreuses crises dont la crise sanitaire actuelle, expression d'une folie productiviste qui conduit à la destruction des écosystèmes naturels. 
 
Parce-que l’indignation est très insuffisante si elle n'est pas sous-tendue par une vision novatrice et parce que la résignation est inacceptable à une époque où la survie de notre espèce est menacée, l'engagement - toujours nécessaire - prend une forme nouvelle qui pourrait s'exprimer à travers un nouveau mot d’ordre : " Contentez-vous ! ". Ce mot d'ordre salutaire est le vecteur d'une éthique de la plénitude dans un monde en voie d'effondrement.
 
Contentez-vous !
 
Se contenter c’est savoir se contenir 
grâce à une maîtrise des limites 
qui conduit au contentement.  

Ce nouveau mot d’ordre exprime bien le lien organique entre conscience, maîtrise et plénitude : 
1 - La conscience perçue comme processus de contention et de concentration de l’énergie intérieure (se contenir) 
2 - La maîtrise des limites qui permettent ce processus de contention (se contenter
3 - La sensation de plénitude qui résulte de cette maîtrise à travers le contentement (être content). 

Pour être content de vivre, 
il faut savoir à la fois 
se contenir et se contenter. 

La conscience structure les données issues des perceptions et des sensations, des émotions et des représentations. Parce qu'elle est porteuse de sens, une telle structure permet de  contenir et de concentrer la force vitale d’extériorisation, de prédation et d’expansion infinie propre à l'instinct, aux désirs et à l’avidité de l’égo.

Cette contention et cette concentration opérées par la conscience permettent de centraliser l’énergie vitale et de la canaliser vers une dimension supérieure en transmuant progressivement la puissance de vie en présence d’esprit à travers l'ouverture du cœur et l'éveil intérieur.
 
 
Paradoxe : 
c'est seulement en maîtrisant ses limites 
que l'on peut dépasser ses limitations. 
 
La maîtrise des limites permet l'émergence et la perdurance d'une intégrité qui devient la référence à partir de laquelle on peut transcender conditionnements et préjugés.

Comment être content de vivre dans un monde en décomposition comme le nôtre si on n'exerce pas cette force de contention et de concentration qui permet de garder son intégrité face aux forces d’extériorisation qui ne cessent de projeter l’individu hors de lui-même ?

Dans un monde en voie d’effondrement, ces forces d’extériorisation sont celles de l’atomisation sociale et du totalitarisme marchand à l’origine d’un individualisme narcissique qui transgresse à son profit toutes formes de limites. A quoi il faut ajouter une pensée en miettes, incapable de vision globale, qui conduit à la perte du sens et de tous les repères symboliques. 

Face à ces forces d’extériorisation, la contention et la concentration de la conscience peuvent s'expérimenter à travers la méditation dans le champ de la conscience (subjectivité), par les médiations symboliques dans le champ de la culture (intersubjectivité) et via une intelligence collective dans le champ de l'organisation socio-économique (structures objectives). 

Si on est incapable de se donner à soi-même ses propres limites en maîtrisant son champ d’extériorisation par un acte de conscience, alors des limitations s’imposent de l’extérieur et font irruption, parfois de manière violente, pour freiner et stopper cette extériorisation délirante. 

Quand on ne sait plus 
ni se contenir ni se contenter, 
le confinement s'impose comme le seul horizon.

Comme la prison est le devenir des délinquants et des criminels qui ne respectent pas les lois de la société, le confinement est le devenir de tous ceux qui transgressent les lois naturelles de la vie en se heurtant aux limites imposées par celles-ci.
 
Il est évident que le confinement sanitaire n'est qu'une des multiples expressions d'une limitation qui s'impose par la force et dans la souffrance à tous ceux qui n'ont pas exercé la maîtrise de leurs limites. 
 
 
Plus on entre en soi, plus la conscience s’approfondit 
et plus s’amplifie un sentiment d’unité et d’harmonie. 

Rien de plus régressif que le développement personnel s’il n’est pas une étape sur une voie spirituelle. 

La spiritualité pourrait être universellement définie comme dépassement de l’égoïsme. Elle ne peut intégrer le développement personnel que si elle le dépasse dans une forme d’évolution transpersonnelle qui mène à un éveil impersonnel. 

C’est bien parce qu’elle nous échappe toujours que la vérité nous libère. 

La pornographie (qui montre) est à l’érotisme (qui voile), 
ce que la science (qui démontre) est la poésie (qui dévoile). 

Dans Eros, il y a oser. 
 
Le poète est celui qui ose sortir des habitudes mentales pour retrouver le souffle organique et originel de l’inspiration, seul à même de dévoiler la réalité pour faire apparaître le Réel dont elle est la manifestation. C’est ainsi que la réalité se réenchante en se révélant comme épiphanie du Réel (irréductible à nos perceptions) que l'on nomme, selon les traditions, Mystère, Vacuité, Ouverture ou Esprit. 

La matière est l’ombre portée d’un mystère 
qui est la matrice de tous les possibles. 

Il est des vies prisonnières des évidences et d’autres qui se conjuguent intuitivement au mystère qui les anime. Messagère de ce mystère, la parole hermétique du poète subvertit toute explication intellectuelle au profit d’une implication sensible et d’une intuition synthétique. 

Pour qu'il soit inspirant, un aphorisme doit être le vecteur d’une polysémie qui interroge le lecteur. En se posant la question « Qu’est-ce que l’auteur a bien voulu dire ? » le lecteur passif se transforme alors en herméneute et en interprète actif, participant ainsi, à travers le filtre de sa subjectivité, à l’inspiration créatrice de l’auteur. 

Pas de poésie sans vision 
et pas de vision sans contemplation. 
 
Voyant, Méditant et Poète, 
tels sont les trois attributs de l’homme reconnecté. 

Le méditant ne fait rien d’autre que suivre un entraînement spirituel au même titre que l’athlète suit de manière rigoureuse un entraînement physique. Là où l’athlète cherche la performance, le méditant, en ne cherchant rien, s'ouvre à la totalité. Il fait l’expérience d’une présence d’esprit vécue à travers une perception immédiate quand l’intellectuel crée des représentations mentales fondées sur des médiations conceptuelles. 

L’image 
est un langage symbolique 
de l’intuition 
comme le concept 
est celui
- logique et abstrait -
des médiations intellectuelles.

Alors que nous vivons, depuis cinquante ans, un changement de paradigme, le nouveau paradigme qui s’impose aujourd’hui est celui - dynamique - d'un changement qui remet en mouvement une pensée figée dans les rigueurs, les rigidités et les frigidités de l’abstraction. 
 
Au cœur de ce changement : la reconnaissance d'un processus de développement - à la fois humain, naturel et cosmique - animé par la dynamique évolutionnaire de la vie/esprit.

Parce qu’elle permet l’émergence d’une plus grande complexité, cette dynamique évolutionnaire apparait comme la matrice d’un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement, porteur d'une vision novatrice dont notre époque en crise a tant besoin. 


Tout développement est un dévoilement. 
 
La dynamique du développement humain
est à l'origine d'un sauf évolutif
vers une plus grande complexité
qui remet  en question 
nos anciennes façons 
de vivre et de penser.
 
Loin d'être 
une certitude, 
ce saut évolutif 
est une possibilité.
 
Nous ne pourrons vivre ce saut évolutif que si une partie de l'humanité s'y engage en transcendant le paradigme abstrait de la séparation qui fût au cœur de la modernité pour accéder au paradigme concret de l'intégration qui fonde la Cosmodernité à partir d'une approche globale, à la fois dynamique et organique.
 
Le monde tourne autour des inventeurs de valeurs nouvelles : - il tourne invisiblement. Mais autour des comédiens se tournent et le peuple et la gloire : ainsi "va le monde". Nietzsche
 
Si tout développement est un dévoilement c'est que l'accès à un nouveau stade évolutif - fondé sur une plus grande complexité - dévoile les dynamiques (séparatrices) qui l'entravaient et les logiques (abstraites) qui lui résistaient.
 
C’est dans ce mouvement de développement/dévoilement qu’apparaît de nos jours une critique intégrale capable de mettre à jour les diverses formes de fétichisme, propres à notre époque, qui font système et qui doivent être dépassés. : fétichisme de l’égo au niveau psycho-spirituel, fétichisme de l’abstraction dans le champ de la culture et fétichisme de la marchandise dans le champ social. 

Le capitalisme sauvage, quel pléonasme !... La sauvagerie est au cœur même du capitalisme dans la mesure où celui-ci est fondé sur la destruction de la vie et de la sensibilité concrètes par l'hégémonie de cette abstraction qu’est la valeur marchande. 
 
Rien d'étonnant donc que la sauvagerie capitaliste 
conduise à l'ensauvagement des relations humaines.
 
Né de la rencontre entre un narcissisme prédateur sur le plan individuel et un processus de déliaison et d'atomisation sociales sur le plan collectif, cet ensauvagement a pour conséquence un climat de violence et de paranoïa profondément anxiogène.

Si le capitalisme apparaît de manière superficielle comme une forme d’économie, il est avant toute chose une économie des rapports sociaux fondée sur la médiation totalitaire de l’échange marchand. Cette médiation de la marchandise au cœur des rapports sociaux aliène et détruit aussi bien les relations naturelles et immédiates de don/contre-don que les médiations symboliques régissant toute vie communautaire. 

Comme la bêtise crasse aime à se parer des habits du bon sens, la sauvagerie se donne toujours des airs apostoliques de mission humanitaire. C’est ainsi que le capitalisme prend le masque féminin de l’économie pour ravager les milieux humains et naturels. Ne soyons pas dupes et osons soulever les jupes de l’économie pour découvrir les attributs virilistes, patriarcaux et dominateurs, d’un capitalisme dont la sauvagerie peut-être résumée dans les termes suivants : "L’infâme est l’avenir de l’homme."

Un système de domination se reconnaît aux diverses formes de persécution, de censure et d’ostracisme qu’il fait subir à ses opposants. Si cette violence répressive empêche les opposants de s’exprimer, elle s'accompagne d'une violence symbolique, bien plus perverse, qui conduit les dominés à réagir et à penser dans les catégories du système dont ils sont les victimes. 

C’est ainsi que nombre de mouvements dits "anti-capitalistes" ne se rendent pas compte qu’en contestant ce système à travers le langage dominant de l’économie, ils renforcent en fait l’emprise dont ils cherchent à se libérer. 
 

Quand chaque individu est soumis 
à un emploi du temps, 
le temps lui-même devient 
un employé de l’économie. 
 
Prenez donc votre temps 
avant qu’il ne vous prenne 
pour un simple rouage 
d’une machine inhumaine.

Prendre son temps 
c'est l'arracher à l'abstraction 
d'une mesure quantitative
pour en faire 
une offrande de qualité
 à la présence d'esprit
dont il provient.
 
Prendre son temps
c'est s'immerger dans
 le flux sensible
d'une durée concrète
dont la source est 
une présence à la fois
poétique et spirituelle.

Le temps est devenu un champ de bataille politique où la rentabilité abstraite de l’économie tend à anéantir l’expérience sensible de la durée vécue au sein d’une communauté concrète à travers une mémoire et une culture partagée. 

Libérer le temps de l’emprise économique pour retrouver la profondeur poétique et spirituelle de l'instant présent, telle est la lutte que chacun doit mener quotidiennement, dans chacune de ses actions et de ses pensées, sous peine d’être enrôlés de manière inconsciente dans l’armée des ombres au service du fétiche marchand. 

D’une crise sanitaire qui a pris la forme d’un confinement planétaire, nous devons tirer une synthèse en forme de leçon : si nous ne maîtrisons pas notre puissance d’extériorisation par un sens des limites, celles-ci nous seront imposées dans la contrainte et la souffrance par la régulation des lois immémoriales de la vie/esprit. 
 
Dans le champ social, la décroissance pourrait être un premier pas dans la quête de limites salutaires. Initiée à partir d'une critique intégrale, la "sortie de l'économie" serait un second pas qui devrait être accompagné d'un troisième pas : l'entrée dans l'écosophie. Cette sagesse concrète naît de la participation sensible et intuitive à un milieu multidimensionnel, à la fois humain, naturel et spirituel.

Retrouver aujourd'hui le sens des limites
c’est se libérer de l’alliance perverse 
entre l’égomanie sur le plan personnel 
et l’économie sur le plan collectif.
 
Autre leçon paradoxale à tirer de l’expérience d'un confinement planétaire : ce qui est bon pour l’homme est généralement mauvais pour l’économie. Par exemple le silence, l’introspection, la contemplation, la sobriété, la modération, la patience, la mesure, la gratuité, la générosité, la bienveillance, la solidarité, la fantaisie, le temps libre, la poésie. 
 
Plus que jamais, 
la pandémie
nous conduit à opérer 
un choix crucial :
L'Economie ou la Vie ?
 
Ressources
 
Dans le Journal Intégral
 
 
Lire les billets sélectionnés sous les libellés Incitations et Sortir de l'économie
 
A l'occasion des dix ans du Journal Intégral, nous avons consacré en début d'année cinq billets qui détaille le sommaire des billets diffusés dans le Journal Intégral. Sommaire (1) 2010... et suivants. 
 
 
 

mercredi 5 août 2020

L'Esprit de Vacance (12) Vacance et/ou Vacuité


La vacuité est forme et la forme est vacuité. Sûtra du Cœur


La série de billets consacrée à L'Esprit de Vacance propose une critique radicale et intégrale du travail. Par travail nous entendons non pas l'activité humaine en général, mais la forme qu'elle prend sous le capitalisme qui la réduit à n'être plus que l'agent de la valeur marchande : un "travail abstrait" analysé par une critique sociale radicale à laquelle nous avons consacré plusieurs billets de cette série. L'analyse de ce "travail abstrait", uniquement destiné à produit de la valeur d'échange, montre la place centrale que celui-occupe dans le développement d'un système capitaliste fondé sur son exploitation. D'autre part, à partir d'une approche intégrale, nous avons analysé l'emprise du travail dans les divers champs de la conscience, de la culture et de la société. 

Une telle approche radicale et intégrale vise à "dénaturaliser" des catégories comme l'économie ou le travail, considérées aujourd'hui comme naturelles et transhistoriques, alors qu'elles ne sont en fait que le résultat d'une construction sociale et culturelle très récente sur l'échelle du temps historique.  La critique du travail est d'autant plus salutaire que le capitalisme (en fait l'économie) accompagne un processus de décivilisation qui se manifeste clairement aujourd'hui à travers un effondrement écologique et un ensauvagement social. 

A l'encontre d'un tel processus, l'émergence de nouvelles formes de vie se fera non seulement par la "sortie de l'économie" mais aussi par celle de "l'égomanie" qui en est sa correspondance subjective. Une "égomanie" qui s'exprime notamment par l'activisme pathologique de l'égo pour qui la valeur marchande représente un miroir narcissique. En reflétant  les fantasmes de tout puissance de l'égo, la valeur marchande mesure l' emprise prédatrice de celui-ci sur son milieu d'évolution. C'est dans le dépassement de cette "égomanie" que la sagesse orientale devient une ressource spirituelle fondamentale sans laquelle il est impossible de sortir de l'économie. 

Dans ce billet, nous mettrons cette forme de superstition moderne qu'est le culte du travail en perspective avec une sagesse millénaire ayant développée une toute autre dimension, sacrée, de l'esprit et de l'activité humaine. C'est ainsi que nous évoquerons l'expérience profonde de la Vacuité et du Non Agir, évoquée et transmise par les plus hautes traditions spirituelles, notamment à travers les enseignements du Bouddha. 

C'est dans cette réalité fondatrice de la Vacuité et du Non Agir que l'Esprit de Vacance puise sa force libératrice de subversion sociale, culturelle et spirituelle. En dénaturalisant le travail, l'Esprit de Vacance permet d'imaginer et d'expérimenter de nouvelles formes de vie où l'activité humaine - dépassant l'ego et son double narcissique (la valeur marchande) - s'intègre harmonieusement à son milieu humain et naturel.

Ensauvagement


 "68% des français se sentent en insécurité."
 
Bénie soit la crise sanitaire qui, en cette période de vacances, empêche l’Homo œconomicus de voyager en Orient pour y saccager les paysages et pour y ravager les cultures à travers une nouvelle forme, touristique, de colonialisme

Confiné dans des limites plus ou moins familières, il ne pourra satisfaire son addiction à l’agitation à travers des voyages dont le seul but est de remplir son vide intérieur d’une quantité de sensations, d’émotions et d’images standardisées, fabriquées et formatées par les marchands d’exotisme. 

Effectivement, un profond vide existentiel projette sans cesse l’Homo œconomicus hors de lui-même dans la quête avide d’une plénitude qu’il trouverait en lui s’il faisait un réel effort de maîtrise et d'intériorisation. Or on sait bien depuis Bernanos que la civilisation moderne est une "conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure". 

Si un confinement drastique commence à nous être est imposé de l’extérieur c’est parce-que, grisé par l’ivresse d’une science sans conscience, nous avons perdu tout sens des limites en détruisant un milieu d’évolution à la fois naturel, social et culturel. Comme l'écrit Jérôme Baschet dans un article passionnant : " L'actuelle pandémie est un fait social total, où la réalité biologique du virus est indissociable des conditions sociétales et systémique de son existence et de sa diffusion." 

La destruction progressive des milieux humains et naturels est à l'origine d'un effondrement global auquel l'humanité assiste, impuissante. Quand cet effondrement commence à se produire, le seul voyage qui attend Homo œconomicus est celui qui le mène au bout de la nuit à travers un ensauvagement monstrueux dont nous pouvons suivre la progression inexorable dans l’actualité. Nous éviterons de déployer le cortège déprimant des statistiques en résumant cette ambiance mortifère à deux chiffres exemplaires : 1) Un fait de "violence gratuite" est commis tous les 44 secondes en France ! 2) Plus de 120 agressions à l'arme blanche ont lieu chaque jour dans ce pays.

Cet ensauvagement correspond à un effondrement des relations sociales évoqué en ces termes par l'avocat Thibaud de Montbrial : " Dans la rue, un regard de travers ou une parole peuvent déclencher le pire. La violence n'est plus seulement un moyen illicite de résolution des conflits mais un type de relation à l'autre, signe de l'inimitié grandissante entre différentes catégories de population."

Selon un sondage de l'institut Odoxa qui vient d'être publié, le sentiment d’insécurité des français n’a jamais été aussi élevé : 68% de ceux-ci se sentent en insécurité, niveau record depuis quatre ans, en hausse de 10 points en 6 mois !.... De la même façon, selon une récente étude de l'étude Jean-Jaurès publiée en Février, 65% des français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle : " La civilisation telle que nous le connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir".

Décivilisation

 
"Jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite 
ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie."

Le phénomène de l'ensauvagement peut-être abordé de multiples façons : sous la forme de faits divers, dans une perspective politique ou dans une analyse propre au champ des sciences sociales. Notre perspective sera civilisationnelle dans la mesure où nous considérons cet ensauvagement comme l'expression d'une crise de civilisation qui associe un effondrement écologique très documenté à un effondrement moral et spirituel dont la conséquence est un effondrement social qui se manifeste à travers ce processus d'ensauvagement.

Ce que cette perspective civilisationnel met en lumière c'est la distance abyssale qui existe entre une prise de conscience collective de la société civile et l'absence de solutions réelles mises en œuvre par les classes dirigeantes pour faire face à une véritable crise de civilisation. 

Car ces classes dirigeantes n'ont ni la conscience, ni la vision, ni le désir de remédier véritablement à la situation actuelle puisque celle-ci est la conséquence de leur vision du monde, à la fois économique et technocratique, dont l'abstraction est fondée sur le déni de la vie sensible. Toute remise en question en profondeur du système comporterait le risque de voir disparaître les conditions économiques, les fonctions symboliques et les représentations idéologiques qui fondent leur domination.

Leur déni s'exprime par une propagande qui tend à nier ou, quand cela n'est plus possible vu le désastre écologique en cours, à minimiser l'intensité et la profondeur d'une crise systémique en réduisant celle-ci à une crise sectorielle qui nécessite des solutions fragmentaires et technocratiques. Dans de telles conditions, cette crise systémique ne peut que s'accroître en activant la dégénérescence en cours.

Car il faut sortir de l'approche spécialisée et superficielle de la technocratie dominante pour saisir en profondeur et de manière globale les enjeux fondamentaux d'un processus de décivilisation dont l'effondrement écologique et l'ensauvagement social sont des symptômes spectaculaires. Ce processus de décivilisation à l’œuvre est celui où le "premier degré", instinctif et pulsionnel, prend son autonomie par rapport à un "second degré", réflexif et rationnel, qui lui-même tend à nier et à diaboliser les expressions d’un "troisième degré", contemplatif et spirituel.

Un tel processus de décivilisation inverse la dynamique qui fut au cœur de toutes les civilisations. On connaît la citation de ce penseur des civilisations que fut André Malraux : " La nature d'une civilisation c'est ce qui s'agrège autour d'une religion". Il n'est qu'à voir les blocs civilisationnels analysés pas Samuel Huntington dans Le choc des civilisations pour voir combien l'analyse de Malraux se révèle éclairante. 

Ce que révèle cette analyse c'est qu'aucune civilisation ne peut perdurer sans une forme de transcendance qui, en donnant sens à la vie humaine, codifie les relations sociales à travers des représentations culturelles et des valeurs morales partagées. La dynamique civilisatrice s'organise selon les lois d'une tripartition fonctionnelle évoquée par G. Dumézil entre le sacerdoce, le stratège et le producteur : la spiritualité transcendante du "troisième degré" inspire le "second degré" dont la vision stratégique et rationnelle canalise et dirige, organise et structure l'énergie vitale et pulsionnelle du "premier degré"

Et Malraux de dérouler sa pensée : "Notre civilisation est incapable de construire un temple ou un tombeau. Elle sera contrainte de trouver sa valeur fondamentale, ou elle se décomposera". L'ensauvagement auquel nous assistons correspond en fait à la décomposition d'une civilisation qui, faute d'avoir trouver sa valeur fondamentale, est tombée sous l'emprise de la valeur marchande. Soyons réalistes : les hypermarchés sont nos temples et les voitures sont nos tombeaux mécaniques.

La compréhension du processus de décivilisation et l'ensauvagement qui en découle, nécessite de dépasser les passions politiques comme les explications réductrices et fragmentaires des sciences sociales qui tendent à occulter l'essentiel, à savoir une dimension métaphysique évoquée en ces termes par ce poète visionnaire que fut  Antonin Artaud  :

« Toutes nos idées sur la vie sont à reprendre à une époque où plus rien n'adhère à la vie. Et cette pénible scission est cause que les choses se vengent, et la poésie qui n'est plus en nous et que nous ne parvenons plus à retrouver dans les choses ressort, tout à coup, par le mauvais côté des choses; et jamais on aura vu tant de crimes dont la bizarrerie gratuite ne s'explique que par notre impuissance à posséder la vie. »

A partir des intuitions du poète, osons une définition : l'ensauvagement est, sous forme de violence, le retour de la vie refoulée par l'emprise de l'abstraction sur nos existences modernes. Une approche parfaitement irréductible aux analyses et aux données des sciences sociales et à leurs méthodologies abstraites.

Sagesse et Sauvagerie


"Ecologie extérieure sans écologie intérieure est une illusion"

Dans une spirale infernale qui associe effondrement écologique et ensauvagement social, nos sociétés se transforment ainsi en une jungle sans foi ni loi autre que celle du plus fort et du profit. Chacun peut devenir à tout moment la proie isolée de cette spirale infernale aux multiples visages et tentacules. Il existe une seule façon de se libérer de ce vortex mortifère : participer à la dynamique de la spirale évolutive pour accéder à un stade de développement supérieur où se révèlent l’harmonie et l’interdépendance entre les mondes intérieurs et extérieurs. 

Selon Denys Rinpoché : « écologie extérieure sans écologie intérieure est une illusion… Intérieur et extérieur sont interdépendants. Sans un changement intérieur de mentalité et de relation, vouloir un changement extérieur est illusoire. Nous projetons nos comportements dans le monde et aussi longtemps que notre fonctionnement interne est fondé sur l'égoïsme, l'avidité et ses passions, nous ne ferons que reproduire, dans notre environnement externe, les mêmes schémas vampiriques, captatifs et destructeurs, les mêmes schémas de violence, et d'agression. L'action sur le monde, sur l'environnement, et l'action sur soi, en son for intérieur sont inséparables. Développer l'harmonie intérieure, ce que l'on nomme quelquefois le chemin spirituel ou mieux, l'approche de la vie sacrée. » Écologie et vie sacrée 

A cette interdépendance entre les mondes intérieurs et extérieurs correspond aussi celle entre les mondes supérieurs et inférieurs. Le mouvement de l'évolution est simultanément créateur et destructeur : à chaque vague évolutive, le dévoilement d'un ordre supérieur - à la complexité plus grande - s'accompagne toujours de la trans-formation à la fois intégratrice et destructrice de l'ordre ancien. Intégratrice parce qu'une partie de l'ordre ancien peut être redimensionnée dans un champ de plus grande complexité. Destructrice parce qu'une autre partie, non intégrable dans le stade suivant, est déstructurée dans une sorte de chaos à partir duquel pourront s'élaborer de nouvelles formes. Ce processus de conservation-destruction est défini par le célèbre concept de l'Aufhebung chez Hegel.

C'est ainsi que la dynamique de l'évolution met l'humanité en tension entre émergence et effondrement: émergence d'un champ supérieur de conscience/énergie et effondrement dans un champ de désorganisation violente. C'est donc à chacun d'entre nous de faire le choix personnel entre la dimension créatrice d'une spirale évolutive et la dimension destructrice d'une spirale infernale ou, pour le dire plus simplement, entre sagesse et sauvagerie, invention et inversion.

La sagesse c'est une sauvagerie domptée et rédemptée, transmuée et transformée pas un long processus d'éducation intellectuelle et d'initiation psycho-spirituelle. Celui qui n'est pas assez inspiré pour se laisser guider par le mouvement évolutif en cours a toutes les chances de se faire aspirer par le mouvement  inverse et destructeur qui est son anti-pôle complémentaire.

Cette tension entre force destructrice et élan créateur a été mis en lumière par la célèbre formule d'Holderlin,  « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve ». C’est ainsi que là où croît l’effondrement croît aussi, pour certains, la prise de conscience de la finitude humaine, de la limitation des ressources naturelles et d’une nécessaire sobriété qui leur correspond. C’est ainsi que là où croît l’ensauvagement croît aussi, pour certains, une sagesse qui libère de l’impulsivité et du goût pervers pour la destruction en suivant un chemin de compassion et d’empathie envers tous les hommes, les êtres vivants et au-delà.

Vacuité 


"La contemplation directe de la vérité absolue 
transcende tout concept intellectuel, 
toute dualité entre sujet et objet."
 
C'est ainsi que là où croît le processus de décivilisation, croît aussi, pour certains, les prémices d'une nouvelle civilisation. C'est ce que l'on peut observer en période estivale à travers deux manières de voyager. La première consiste à se projeter dans l'espace-temps avec le risque de s'y perdre en étant emporté hors de soi dans une quête addictive qui consiste à aller toujours plus loin pour mieux se fuir soi-même. 

Par contre, ceux qui participent à la spirale évolutive effectue un voyage intérieur à travers un retour aux sources de l'essentiel. Ces voyageurs immobiles profiteront donc du temps des vacances et des bienheureuses limites imposées à notre agitation névrotique par la crise sanitaire  pour effectuer un voyage initiatique vers cet Orient intérieur qui libère des limites de l'égo et des illusions du mental.

Un tel voyage prend l'aspect d'une méditation qui nous rapproche progressivement de cette expérience de la Vacuité où la non-dualité se révèle dans la Présence d’Esprit. Habitué à vivre sous l’emprise des formes et de l’égo, du mental et de la dualité, la conscience occidentale a beaucoup de mal à percevoir ce que peut être la Vacuité. 

La vacuité n'est ni le néant ni un espace vide distinct des phénomènes ou extérieur à eux. C'est la nature même des phénomènes. Et c'est pour cela qu'un texte fondamental du bouddhisme, le Soûtra du Cœur, dit : "La vacuité est forme et la forme est vacuité". D'un point de vue absolu, le monde n'a pas d'existence réelle ou concrète. Donc, l'aspect relatif, c'est le monde phénoménal, et l'aspect absolu, c'est la vacuité.… Les phénomènes surgissent d'un processus d'interdépendance de causes et de conditions, mais rien n'existe en soi ni par soi. La contemplation directe de la vérité absolue transcende tout concept intellectuel, toute dualité entre sujet et objet. Le Moine et le Philosophe, Matthieu Ricard, Jean-François Revel

La vacuité est le vide d’illusions, l’interdépendance ou le double non-soi, c’est-à-dire, l’absence de soi autonome, indépendant, dans la personne, le sujet, et dans les objets, toutes les expériences. Les sois, entités du sujet ou des objets, sont des illusions émergeant dans l’interaction des douze facteurs interdépendants. La vacuité se dit aussi comme l’absence de nature propre de tout phénomène, sujet ou objet. C’est encore le vide de dualité qui est plénitude de la réalité éveillée, l’ainsité. Glossaire Rimay

Non Agir



"Le "Non Agir" c'est tout le contraire de ne rien faire,
c'est arrêter de s'agiter pour ne faire que l'essentiel."

Nous avons bien conscience que de telles formulations peuvent apparaître complexes et ésotériques pour des esprits non préparés. Elles font référence à des pratiques méditatives et à un corpus de connaissances très élaborées, transmis de maîtres à disciples depuis des centaines, voire plus de deux milles ans pour les plus anciennes lignées. L'expérience de la Vacuité est irréductible à une définition et à une compréhension intellectuelles comme nous y inviterait l'abstraction de la culture occidentale. De par sa nature même, elle échappe à toute forme de saisie conceptuelle fondée sur la représentation et la dualité. Les lecteurs qui voudraient s'imprégner de cette réalité fondamentale peuvent se référer aux quelques liens proposés dans la rubrique Ressources.

C'est dans l'expérience intérieure, à travers un voyage immobile, que se dévoile la Vacuité. Le voyageur immobile n'a pas besoin de se projeter dans l'espace-temps pour se dépayser ou pour se fuir. Il n'a pas besoin d'aller chercher à l'extérieur de lui l'infini qui l'habite et l'altérité qui le transcende. S'il est connecté à une présence d'esprit à la fois vivante et créatrice, il attirera à lui-de manière magnétique les éléments de complémentarité dont il aura besoin pour aller plus loin dans sa quête. Le voyage viendra alors à lui, sous la forme de situations ou de personnes qui apporteront avec eux des expériences et des informations dont il pourra effectuer la synthèse à partir du champ d'intériorité qui est le sien.

Profitons donc de ces temps de confinement et des limitations bienvenues qu'il opère pour découvrir les vertus de ce que le Taoïsme nomme le "Non Agir" qui est dans le domaine du comportement ce que la Vacuité est dans celui de l'esprit. "Non Agir" c'est tout le contraire de ne rien faire, c'est arrêter de s'agiter pour ne faire que l'essentiel. "Non Agir" c'est dépasser l'activisme illusoire de l'égo, fondé sur l'esprit de séparation, pour devenir un canal transparent à travers lequel peut opérer la puissance créatrice d'un Kosmos en évolution. Irréductible à l'univers physique, ce Kosmos correspond à l'ensemble des dimensions visibles et invisibles qui participent d'une même unité fondamentale.

Cette perspective sacrée du "Non Agir" et de la Vacuité anime l'Esprit de Vacance et lui donne une profondeur métaphysique qui permet une critique radicale de l'égomanie sans laquelle aucune "sortie de l'économie" n'est pensable ni possible. L'activisme forcenée de l'égo s'explique par le fait que ses actions, sanctionnées par les critères abstraits de la valeur marchande, représentent le miroir valorisant de son narcissisme infantile. Or, comme nous l'avons analysé dans un précédent billet intitulé Auto-destruction ou développement intégral, l'égomanie comme mode de subjectivation et l'économie comme médiation sociale sont les deux faces, intérieures et extérieures, d'un même système qui doit aujourd'hui être dépassé.

On ne pourra "sortir de l'économie" sans se libérer de l'égomanie et on ne pourrait se libérer de celle-ci sans développer en soi l'Esprit de Vacance. Celui-ci permet de dépasser l'égo et son activisme pathologique pour cheminer sur la voie d'une sagesse qui mène progressivement, pour ceux qui s'y engagent, à l'expérience non-duelle de la Vacuité.

Ressources 

Le vingt et unième siècle commence maintenant  Jérôme Baschet. La voie du jaguar

Le Manifeste contre le travail  Groupe Krisis - Éditions Crise et Critique - Le 28/08/20, réédition augmentée d'un classique de la critique du travail. A ne manquer sous aucune prétexte ! 

Crise, Champagne et bain de sang  par le collectif Jaggernaut - site Critique de la Valeur

Le Moine et le Philosophe  Jean-François Revel, Matthieu Ricard, 1997. Nil Éditions

Écologie et Vie sacrée  Entretien avec Denys Rinpoché. 

Śūnyatā désigne dans le bouddhisme la « vacuité ultime des réalités intrinsèques ». Wikipédia 

Vacuité dans le Glossaire Rimay. Buddha Wiki 

Buddha Wiki  Une source d'information pour l'étude et la transmission du Dharma. 

Rimay Communauté Shanga Rimay International 

Site You Tube de la Buddha University La Buddha University offre à toute personne motivée la possibilité d’étudier et de pratiquer les enseignements multi millénaires du Bouddha dans une expression contemporaine. 

Dans Le Journal Intégral

Devoir de Vacance : un résumé des six premiers billets de la série l'Esprit de Vacance. L'esprit de vacance (7) : Contre le travail -  (8) Travail fétiche - (9) Ne travaillez jamais. 1 - (10) Ne travaillez jamais. 2 - (11) Ne travaillez jamais. 3

jeudi 4 juin 2020

Les Deux Couronnes


Le temps est venu d'appréhender l'ensemble des crises écologiques, climatiques, sociales, économiques et sanitaires comme une seule et même crise : une crise de l'excès. Nicolas Hulot


En mémoire de Daniel C.
cet amoureux des livres
qui vient de nous quitter
pour rejoindre la grande
Bibliothèque des Dieux.

Ce billet s'inscrit dans la continuité des trois précédents et forme avec eux un ensemble qui pourrait s'intituler modestement "La Tétralogie du Covid." Ce texte doit être interprété dans le contexte d'une réflexion menée depuis dix ans dans Le Journal Intégral. Le mieux serait de lire ces quatre billets dans cet ordre pour suivre la progression de notre réflexion concernant la "pandémie" actuelle : L'économie ou la vie - L’Art de la Conversion - Autodestruction ou développement intégral.

Comme un junkie
dans une crise d'angoisse
court chez son dealer 
après une tentative de sevrage.

Comme un poivrot
retourne au bistrot 
après une énième cure 
de désintox.

Après un confinement généralisé
nous retournons 
à nos anciennes addictions
sans s'être réveillés
de ce cauchemar climatisé 
où se déroulent nos vies de drogués
à l'économie et à ses catégories :
  production et consommation
technique  et croissance
travail et divertissement.

Le déconfinement fut marqué 
par les processions marchandes 
devant les magasins 
où des foules en liesse 
venaient adorer 
Sainte Zara
et Saint MacDo
en priant ensemble
 Saint Pour Cent de Remise. 

Effrayées par une liberté
qu'elles ont côtoyé de si près, 
les foules regagnent
les magasins, transports,
ateliers, bureaux, usines 
comme les poules, 
- effrayées par le renard -
regagnent leur poulailler.

Elles avaient le choix entre
L'Economie ou la Vie.
C'est l'économie
qui les a choisi.

Sans nous en apercevoir, 
nous vivons le temps 
du retour à l’anormal, 
où nous abandonnons
en toute bonne conscience, 
- tels des chiens dans la forêt -
les bonnes résolutions,
les idéaux et les projets
que nous avions envisagés
pour le "monde d'après".

Toutes ces visions d'avenir
inspirées par la peur
et la proximité
de la mort
voilà qu'elles
 s'évanouissent
dans un lâche soulagement
comme les promesses de sobriété
d'un alcoolique devant le zinc.

Comme l'avait prédit
Michel Houellebecq,
le "monde d'après"
est devenu pire
que le "monde d'avant".

Si nous n'osons pas
nous émanciper
 du système
qui nous aliène,
il se régénère,
alimenté par l'énergie
que nous avons mobilisé
pour tenter de nous en libérer
sans succès.

Comme les liens
se resserrent
sur le corps de celui
qui cherche
à s'en délivrer.

Comme on s'enfonce
dans les sables mouvants
en se débattant
pour s'en dégager.

Comme l'addiction revient,
toujours plus forte
après une période
de sevrage.

Il faut les voir
les toxicos de l'économie
confinés dans leurs certitudes,
fiers de leur servitude
portée comme un drapeau,
défilant  devant
le troupeau
de leurs habitudes.
 
C'est ainsi qu'ils reprennent
leur vie de somnambules 
pour regagner le terrier 
qui leur sert d’existence.

Totalement
dépendants
d'un système
qui les infantilise,
ils croient 
inventer le récit
de leur propre vie
alors qu'il ne font
que répéter le rôle
que ce système
leur a appris.

Quiconque possède encore 
une once de sensibilité 
non annexée
sur le cours de la marchandise, 
ne peut qu’être révulsé 
par le spectacle de ces hamsters
- à la fois anxieux et conformes -
qui ne cessent de faire tourner 
la roue de l’économie 
jusqu’à épuisement 
de leur force intérieure. 


Cette roue est au centre 
d’une mécanique
où tous les rouages 
de l'exploitation, 
de l'aliénation 
et du divertissement
s’engrènent
les uns dans les autres 
dans une précision d’horloger 
broyant au passage 
toute singularité, 
toute élan spirituel 
et toute trace d’humanité.

Marx définissait
la valeur marchande
comme un
 "sujet automate"
 parce qu'elle vide
toute expérience concrète
de sa substance vivante
en imposant
le fétichisme 
de la marchandise
à travers
cet équivalent général,
abstrait et universel
qu'est l'argent. 

"Nous n’y pouvons rien"
marmonne le chœur
laborieux des hamsters. 

"C'est ainsi que le monde
 tourne depuis toujours
et rien ne pourra le changer.
Il faut suivre le mouvement
sous peine d'être distancés."

De tout temps et en tous lieux,
la résignation chante et marche 
en cadences infernales 
l’éternel refrain du mouvement
pour ne pas avoir à changer.

L’inertie est abyssale, 
c’est d’ailleurs à cela 
qu’on la reconnaît. 
A cet appel du vide 
où se dissolvent 
toutes formes de conscience, 
d'exigence et d’intensité. 

Produire pour consommer 
et consommer pour produire. 

Travailler
pour acheter une voiture 
qui permet d’aller au travail.

On perd sa vie
à la gagner
avant de se divertir
à en perdre la tête.

Quand la vie
 n'a plus de sens
on vend la sienne
- ce qui l'en reste -
contre un salaire de misère.

Et malheur à celui qui
ne trouve pas preneur !

Condamné
à être absent
aux noces barbares
de la marchandise
et du spectacle.

Les hamsters
 croient avancer 
sur le droit chemin
du progrès 
alors même
qu’ils tournent en rond
dans un cercle vicieux.

Le premier
des cercles de l'enfer
 initie la spirale infernale 
d'une dynamique régressive 
qui conduit
de manière inéluctable 
à l’effondrement.

Effondrement
psychique et moral,
culturel et spirituel.

Effondrement
écologique et social,
économique et financier.

Même s’ils l’ignorent encore,
les hamsters
sont déjà morts,
tels des zombies
faisant semblant de vivre 
pour ne pas avoir à faire 
le deuil de leur humanité.


Le consumérisme 
porte bien son nom 
puisque consommer
sans autre but
que de faire tourner
 la roue de l'économie
 c'est consumer
toutes les ressources 
de notre milieu d’évolution
jusqu'à leur épuisement total.

Tout était déjà écrit
mais plus personne
ne savait lire.

Depuis longtemps
les mots avaient déserté
l'horizon du sens

Qui donc
a vu dans la pandémie 
un signe des temps 
destiné à nous alerter 
sur ce qui nous attend 
si nous attendons trop 
pour relever la tête 
en direction de l'essentiel ? 

Qui donc
a su véritablement 
saisir l’occasion 
offerte par le virus
couronné
pour prendre
une distance sociale
avec cet engrenage infernal
afin de ceindre la couronne
d'une souveraineté retrouvée ?


Qui donc
a su profiter 
de ce moment particulier
pour maîtriser cet
qui remet à l’endroit 
un monde marchand 
cul par-dessus tête ? 

Pour observer
sa propre existence 
d'un regard profond
et bienveillant.

Pour accueillir
en soi
une présence
irréductible. 

Pour se fondre
dans le silence
qui nappait
le cœur des villes
d'une innocence retrouvée.

Pour entretenir
avec sa vie 
une complicité
amoureuse.

Quelques-uns
 ont eu
la force et le courage
de s'extraire de la roue
où les hamsters
sont condamnés
à la course au profit.

 Ces destinées
singulières et inspirées
vont à contre-courant.

 Elles forgent
dans l'épreuve
la force de résister.
 
L'expérience
sensible et partagée
 du confinement
leur a permis
de comprendre
 la terrifiante absurdité
d'une vie asservie
à l'économie.

Dans la simplicité
d’une évidence retrouvée,
elles sont sorties
du cercle bestial 
où les vivants sont sacrifiés
sur l'autel
du fétichisme marchand.

Elles ont découvert un secret :
la véritable pandémie
c'est l'économie
et la "valeur" est
un virus mortel
dont l'abstraction détruit
ces organismes
vivants et fragiles
que sont
les communautés humaines
et leurs écosystèmes.

On reconnaît
ces sages
au bandeau
qu'ils portent sur la tête
comme une couronne,
symbole
d'une souveraineté
 inaliénable.

Dans la tradition indienne,
Sahasrara,
le "Chakra Couronne",
au-dessus du crâne
et au-delà de l'égo,
ouvre sur l'immensité.


Dans la Table d’émeraude
d'Hermès Trismégiste,
il est écrit :
"Ce qui est en bas 
est comme 
ce qui est en haut 
et ce qui est en haut 
est comme 
ce qui est en bas
pour l'accomplissement 
des merveilles 
d'une chose unique."

Ainsi
entrent en résonance
la couronne virale
(Corona Virus)
messagère
de l'infiniment petit
et la couronne vibrale
(Chakra Coronal)
qui ouvre sur
 l'infiniment grand.

Comprenne qui pourra
et pourra celui qui  a vécu
la crise sanitaire 
comme
une crise salutaire.

Et sa vie
ne sera plus
jamais la même
car il a appris à faire 
clairement la différence
entre aliénation et libération. 

Être aliéné 
c’est devenir étranger 
à soi-même.

Se libérer
c’est se considérer
soi-même 
comme un étranger 
pour aller à la rencontre 
de cet Autre
que l'on est
dans la présence
à la fois essentielle
et fondamentale
de la non-dualité.

(Chakra Coronal)

Ensemble, 
ces destinées singulières
 inventent un autre possible 
dans l'énergie conviviale 
d’un imaginaire connecté
à l'évolution créatrice.

Loin,
très loin
de cette compétition
mortifère
 où chacun
cherche à devenir 
l’employé du Moi
 au lieu de se mettre 
au service du Soi 
qui le transcende.

La pandémie virale
nous a appris 
à respecter
une distanciation physique. 

Pour endiguer
la pandémie vibrale
des illusions
toutes les formes de spiritualité
nous enseignent
le geste barrière le plus efficace  :
la distanciation métaphysique 
avec cette conscience de séparation 
que l'on nomme l’ego. 

Cet au-delà de l'égo 
est un lieu sacré
où se réinvente 
 l'art des limites.

C'est à partir de ce lieu
que se révèle
la continuité 
organique et systémique
entre l'économie et l'égomanie.

On ne peut sortir
du cercle infernal
 de l'économie
qu'en dépassant
 l'identification à l'égo
à travers
une expérience
spirituelle.

Seuls,
ceux qui ont entrepris
ce voyage initiatique
pourront transformer
les sociétés marchandes
en communautés vivantes
sous le sceau
d'une abondante sobriété.

Dans le prochain stade
 du développement humain
ces communautés
deviendront
des lieux communs
où seront célébrées
 les noces alchimiques
de la présence et du mystère.
.

Ressources 

Un certain nombre de concepts proposés dans ce texte comme la "valeur", la "sortie de l'économie", l'égomanie, le "fétichisme de la marchandise", la "spirale infernale" et d'autres font référence à un ensemble d'intuitions, d'analyses et de réflexions proposées dans Le Journal Intégral depuis dix ans.

Par exemple : Critique de la valeur - Le Fétichisme de la Marchandise - Sortir de l'économie - Vers une Synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

On peut se référer aux cinq sommaires où sont répertoriés tous les billets parus dans le Journal Intégral de 2000 à 2010 : Sommaire1 (2010)  et suivants.

Le couronnement de Charles Esenstien. Traduction de Marianne Souliez

mardi 12 mai 2020

Autodestruction ou Développement Intégral


Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe. Walter Benjamin


Dans notre avant-dernier billet, daté du 7 Avril et intitulé L'économie ou la Vie, nous faisions le constat suivant : la pandémie actuelle rend visible cette alternative entre la vie et l’économie qui a nourri les réflexions d’une lignée de penseurs radicaux depuis plus de deux siècles et plus particulièrement depuis ces dernière décennies où le capitalisme, devenu hégémonique, a développé tout son potentiel destructeur des milieux naturels et humains. Comme le dit l’auteur du Monologue du Virus : « L’économie est le ravage. C’était une thèse avant le mois dernier. C’est maintenant un fait. » 

A cet état de fait, les individus les plus créatifs réagissent par un coup d’état d’esprit qui s’exprime à travers un mot d’ordre : sortir de l’économie. Cette insurrection des consciences vise à inventer des formes de relations sociales qui ne soient pas médiatisées par les catégories du capitalisme : la valeur, la marchandise, l’argent, le travail. Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, cette sortie de l’économie passe par un saut évolutif vers un nouveau stade du développement humain qui implique une transformation systémique de la conscience, de la culture et de la société. 

La sortie de l'économie ne pourra donc s'effectuer sans une évolution de la conscience à laquelle nous nous intéresserons dans ce billet à partir d'un texte de Gary Zemp, membre de "Politique Intégrale", un parti politique suisse et novateur déjà évoqué à plusieurs reprises dans ce blog. A l’alternative entre la vie et l’économie sur le plan social correspond une autre alternative sur le plan de la conscience et de la subjectivité, évoquée en ces termes dans cet article écrit en Juin 2019 et intitulé Auto-destruction ou développement intégral

« L’humanité se trouve devant un choix existentiel : ou elle persiste sur la voie de l’autodestruction tracée par le modernisme capitaliste ou elle se décide pour la voie intégrale, créative et constructive, une voie de développement personnel et social de la conscience. » Avant de proposer ce texte nous partagerons quelques analyses sur la crise sanitaire actuelle, symptomatique du processus d'autodestruction évoqué par l'auteur, et nous ferons une rapide présentation du "Parti Intégral" dont il est membre.

Un signe des temps


On oublie bien trop souvent que l'information, dans son sens étymologique (in-formare), consiste à donner forme à des données en les reliant entre elles afin de produire un sens qui soit intelligible. C'est cela l'intelligence (inter-legere) : lier ensemble des données qui semblent, en apparence, séparées et parfois même contradictoires. Rendre un évènement intelligible c'est donc l'intégrer dans une compréhension globale où réside son sens véritable. C'est ainsi qu'aujourd'hui, faire preuve d'intelligence c'est s'arracher à la fascination hypnotique et à la panique émotionnelle suscitées par la pandémie pour considérer celle-ci comme un signe des temps. 

Dans cette perspective, la crise sanitaire que nous traversons apparaît comme l'expression d'un déséquilibre global qui mène de manière inexorable notre civilisation malade sur la voie d'un effondrement évoquée par la collapsologie. Dans un article intitulé La peste et la colère, Charle Reeve écrit à propos de la pandémie: " Il serait probablement juste de dire que nous vivons une première secousse qui annonce d'autres à venir dans un processus d'effondrement général d'une société organisée à but de profit destructeur."

Délire d'un prophète de malheur ou intuition partagée ? Selon une récente étude de  l'institut Jean Jaurès sur la sensibilité des différents pays à l'effondrement, parue le 10 février dernier, 65% des français sont d'accord avec l'assertion selon laquelle "la civilisation telle que nous la connaissons actuellement va s'effondrer dans les années à venir" (La France, patrie de la collapsologie).

Les "élites" - c'est ainsi que se nomment eux-mêmes les dominants - se gaussent d'un tel "catastrophisme", l'imputant au pessimisme traditionnel des français et à leur passions tristes, sans se rendre compte que la conscience collective perçoit de manière intuitive la fin d'un monde dont ces mêmes "élites" sont les garants. La crise sanitaire actuelle vient confirmer de manière dramatique cette intuition partagée. Publié le 6 Mai dans Le Monde et intitulée "Non à un retour à la normale", une tribune initiée par Aurélien Barrau et Juliette Binoche, signée par nombre d'artistes, de savants et d'intellectuels se fait l'écho de cette prise de conscience collective :

« La pandémie de Covid-19 est une tragédie. Cette crise, pourtant, a la vertu de nous inviter à faire face aux questions essentielles. Le bilan est simple : les "ajustements" ne suffisent plus, le problème est systémique. La catastrophe écologique en cours relève d'une "méta-crise" : l'extinction massive de la vie sur Terre ne fait plus aucun doute et tous les indicateurs annoncent une menace existentielle directe. A la différence d'une pandémie, aussi grave soit-elle, il s'agit d'un effondrement global dont les conséquences seront sans commune mesure. Nous appelons donc solennellement les dirigeants et les citoyens à s'extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte des objectifs, des valeurs et des économies... La transformation radicale qui s'impose - à tous les niveaux - exige audace et courage. Elle n'aura pas lieu sans un engagement massif et déterminé. A quand les actes ? C'est une question de survie, autant que de dignité et de cohérence."

Dans un récent article, le philosophe italien Giogio Agamben décrit précisément le processus de destruction, au cœur du techno-capitalisme, qui est à l'origine de cet effondrement : " Selon le grand scientifique hollandais Ludwig Bolk, l'espèce humaine est caractérisée par une inhibition progressive des processus naturels d'adaptation au milieu, qui viennent à être remplacés par une croissance hypertrophiée des dispositifs technologiques pour adapter le milieu à l'humain. Quand ce processus dépasse une certaine limite, il atteint le point où il devient contre-productif et se transforme en destruction de l'espèce." (Nouvelles réflexions)

Économie et Egomanie

Une des origines de ce processus de destruction et d'auto-destruction serait l’égomanie selon Gary Zemp. Cette forme de manie délirante s'empare de l'égo quand celui-ci cherche à s'affirmer et à se pérenniser à travers une volonté de domination sur son milieu d'évolution, humain et naturel. Cette volonté de domination est progressivement instrumentalisée par une toute puissance infantile qui libère des pulsions archaïques d’emprise et de prédation. Qu’il soit humain ou naturel, l’autre est ainsi réduit à un moyen destiné à satisfaire ces fantasmes infantiles d'omnipotence et d'omniscience qui trouvent leurs traductions contemporaines dans le techno-capitalisme.

Cette tendance pathologique de l’égo est à la fois cause et effet d'une vision du monde propre à la modernité : l'économie. (P.S : L'économie est ce pseudonyme que se donne le capitalisme quand il cherche à passer inaperçu, en voyageant incognito, pour euphémiser sa violence fondamentale). Fondée sur la maximisation des intérêts égoïstes, l'économie, loin d'être un phénomène transhistorique, est une construction idéologique liée à l'époque moderne débutant vers la Renaissance et fondée sur la trinité : raison, individu, progrès. Ou pour le dire synthétiquement, tel Michel Maffesoli définissant la modernité comme " émergence d'un individualisme épistémologique et ce grâce à un rationalisme généralisé au profit d'un progressisme salvateur".

Comme expression de l'individualisme méthodologique, l'économie est une vision du monde corrélée au contexte historique et socio-culturel de la modernité. Car comme le dit le célèbre anthropologue Marshall Salins : " Dans les sociétés traditionnelles, structuralement, l'économie n'existe pas". Ce qui existe dans ces sociétés pré-modernes, c'est une activité productive totalement intégrée aux codes sociaux, culturels et symboliques qui régissent l'organisation de la vie collective.

En se délivrant de la tutelle des dieux et du sacré qu'ils incarnaient, la modernité érige une nouvelle forme de divinité à travers l'individu qui peut ainsi laisser libre cours à son égomanie. Inspirée par celle-ci, l'économie étend à la vie sociale l'empire abstrait de la séparation avec pour conséquence une compétition généralisées, une marchandisation fondée sur cet équivalent général qu'est l'argent et l'enrôlement de tous dans l'armée du Travail, devenu valeur cardinale de la réalisation individuelle. Formée par l'Individu, l'Argent et le Travail, la trinité capitaliste tend à éradiquer les valeurs humanistes et le sens du commun en provoquant la destruction inéluctable des milieux naturels et sociaux. L'égomanie comme mode de subjectivation et l'économie comme organisation sociale sont ainsi liés de manière organique et systémique. 

Ce rapport entre économie et égomanie est au cœur des deux billets intitulés Une régression anthropologique que nous avons consacré au livre d’Anselm Jappe : La société autophage. Capitalisme, démesure et auto-destruction. Dans cet ouvrage fondamental, l’auteur analyse le paradigme "fétichiste-narcissique" fondé sur la relation organique qui se noue entre fétichisme de la marchandise et subjectivité narcissique.

Cette relation ainsi décrite par Romaric Godin : « L’indifférence et la cruauté du capitalisme, obsédé par la valeur quantitative plutôt que par le monde réel, se retrouvent en miroir dans l’indifférence et la cruauté du narcissique pour autrui. In fine, l’individu, soumis à cette pulsion de mort du capitalisme, finit par entrer dans un processus de ressentiment et d’autodestruction »

Fétichisme de la marchandise et narcissisme apparaissent dès lors comme les deux faces - l'une extérieure (l'économie) et l'autre intérieure (l'égomanie) - d'une même valeur marchande qualifiée par Marx de "sujet automate". L’hégémonie de ce "sujet automate", qui régit toute la société, fait entrer l'humanité dans cette nouvelle ère géologique que d'aucuns ont nommé le Capitalocène. Marquée notamment par  une destruction des écosystèmes naturels et des cultures humaines, l'entrée dans cette nouvelle ère est à l'origine d'une crise de civilisation qui ressemble beaucoup à ce que Satprem nomme une crise évolutive.

Une conversion intérieure

Garants et gardiens du système techno-capitaliste, les "élites" auto-proclamées feront tout ce qui en leur pouvoir - médiatique, politique, financier, policier, juridique - pour continuer à imposer leur récit dominant du "business as usual" malgré un processus d'effondrement qui s'avère de plus en plus visible. Car il s'agit pour elles de maintenir le plus longtemps possible la survie d'un monde agonisant afin de protéger les institutions et le chaos qui assurent leur domination. Et parce que cette survie est impossible à long terme, elles feront tout pour conduire l'ensemble de la société dans leur démarche suicidaire !...

Mais la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Le seul moyen d'éviter cette spirale infernale, c'est de participer, d'une manière active et inspirée, à un spirale évolutionnaire qui pourrait mener à un nouveau stade du développement humain. L'identité substantielle entre économie et égomanie étant établie, "sortir de l’économie" c'est donc  dépasser le stade infantile de l’égomanie en opérant une forme de conversion intérieure qui permet de passer selon Gary Zemp de l’homme formaté par la modernité capitaliste à ce qu'il nomme l’homme intégral.

Nous évoquions dans notre dernier billet cet Art de la Conversion qui, en nous libérant de l’identification maniaque de la conscience à un égo prédateur, permet un retour aux sources vivifiantes de l"esprit et à des formes de communautés fondées sur une intelligence collective. Cette conversion est fondamentale car il ne peut y avoir de transformation sociale sans un saut évolutif au-delà de cette conscience de séparation qu'est l'égo.

Politique Intégrale


Réuni par un intérêt commun pour une vision intégrale, un groupe des citoyens suisses a créé en novembre 2007 une association intitulée "Politique Intégrale". Ces fondateurs avaient conscience que la politique actuelle, s’appuyant uniquement sur les dimensions matérielles et intellectuelles, ne pouvait plus répondre aux besoins de nos contemporains. En 2011, cette association s’est transformée en un parti politique qui propose un programme et des candidats à diverses élections.

La vision de "Politique Intégrale" est inspirée par la théorie du poète et philosophe allemand Jean Gebser selon laquelle la conscience humaine a traversé différentes étapes au cours de son évolution, chacune constituée d’une "structure" différente. C’est ainsi que Gebser a proposé une cartographie des divers stades évolutifs de la conscience - à la fois individuelle et collective - de la structure "archaïque" à la structure "intégrale" en passant par les structures "magique" "mythique" et "mentale". 

Ces structures ne s’annulent pas lorsque l’on passe de l’une à l’autre dans la mesure où celles qui préexistent sont intégrées au nouveau stade de développement. Le philosophe américain Ken Wilber a repris les travaux de Gebser en popularisant cette cartographie des stades de développement qui permet d'interpréter en partie la crise systémique que nous vivons comme une crise évolutive fondée sur le passage du stade mental au stade intégral. (Une politique intégrale pour un temps nouveau). 

"Politique intégrale" procède d’une démarche originale qui vise un renouvellement fondamental de la culture et de la société sur la base d'un nouvel état de conscience. Selon cette approche novatrice, à contre-courant du matérialisme et de l'économicisme dominant, ce renouvellement peut s’effectuer à travers l’émergence d’une nouvelle forme de conscience qui agit de l’intérieur vers l’extérieur.  Inspirés par cette conscience émergente, un nombre de personnes de plus en plus important va imaginer et construire les structures extérieures - celles des institutions socio-politiques et des infrastructures technologiques -  qui lui correspondent. L'émergence de ces nouvelles structures favorisa, à son tour, la transformation des consciences. (Politique Intégrale)

"Politique Intégrale" repose sur une vision de l'homme qui considère comme complémentaires les dimensions physiques, émotionnelles, rationnelles et intuitives-spirituelles. Ces quatre domaines correspondent à des besoins spécifiques que l'être humain doit satisfaire pour vivre en sérénité. L'approche intégrale revalorise les besoins émotionnels et spirituels, mais ne néglige nullement les besoins matériels et intellectuels. Elle tend à relativiser l'attachement aux besoins matériels en les remettant simplement à leur juste place. Nous avons consacré trois billets à évoquer l'émergence de cette nouvelle culture politique.

Post-Capitalisme 

Du confinement aux utopies concrètes.
Il existe des différences notables entre les analyses politiques développées par Le Journal Intégral  et celles véhiculées par "Politique Intégrale" . "Politique Intégrale s'engage en faveur d'une économie au service de la vie où la créativité, la liberté et la coopération garantissent la justice sociale et le respect des équilibres écologiques".

Là où "Politique Intégrale" vise  à cette évolution positive du modèle économique, le Journal Intégral prône une "sortie de l'économie" comme modèle social hégémonique et destructeur. Ses analyses sont inspirées par une critique sociale radicale qui déconstruit rigoureusement les grandes catégories du capitalisme pour permettre l’émergence de nouvelles formes socio-politiques correspondant au développement de la conscience et de la culture. 

Cependant, par-delà ces différences, dues notamment à celles des cultures françaises (catholique) et suisses (protestante), Le Journal Intégral et "Politique Intégrale" sont des vaisseaux qui naviguent sur les mêmes eaux en mettant à jour une évidence fondamentale trop souvent ignorée par la philosophie politique moderne : on ne peut changer les structures sociales sans prendre en compte une évolution conjointe de la conscience et de la culture.  

Dans une perspective intégrale, conscience (subjectivité), culture (intersubjectivité) et société (objectivité des structures socio-politiques sous-tendues par des infrastructures technologiques et productives) sont des éléments complémentaires d’un même système dynamique en évolution. Se focaliser sur les transformations sociales sans prendre en compte l’évolution des subjectivités individuelles et des intersubjectivités culturelles est une faute qui, outre le fait qu’elle est à l’origine des totalitarismes du XXème siècle, conduit à de profondes désillusions.

Toute critique radicale qui ne serait pas en même temps intégrale tend à reconduire les apories d’une pensée progressiste fondée sur une anthropologie réductionniste. En s'affirmant à raison contre l'hégémonie religieuse, ce progressisme s'est peu à peu enfermé dans une approche matérialiste qui tend à nier toute spiritualité en réduisant l’être humain à son rôle social et en déniant ses aspirations au développement supérieur de la conscience qui s'exprime à travers l'expérience vécue du sacré et de transcendance. C'est ainsi que ce progressisme affirme le primat des infrastructures économiques sur les superstructures culturelles et spirituelles alors même qu'à une époque historique donnée toutes ces entités sont complémentaires comme autant d'expressions d'un même système global en évolution.

Cette approche matérialiste se révèle impuissante à imaginer ce qui fut au  cœur des plus grandes civilisations : un développement de la conscience au-delà de l'identification à l'égo. Un tel déni fait obstacle à l’émergence d’un nouveau stade du développement humain et à la création de formes sociales libérées de l'égomanie/économie. Cercle ô combien vicieux de ce progressisme - aussi daté que désenchanté - qui ne cesse de se plaindre des effets dont il chérit aveuglément les causes (Vers une Synthèse Évolutionnaire).

Une spirale évolutive

Modèle de la Spirale Dynamique
Comme l'écrit le sociologue Michel Mafessoli : " La flèche du temps progressiste, vecteur de la société parfaite à venir, apparaît de plus en plus désuète. C'est, pour le dire en termes imagés, la spirale qui lui succède. Ce que des esprits éclairés ont appelé la philosophie progressive. Progressivité valorisant un présent fondé sur le passé et garant du futur."

L'approche intégrale, notamment avec le modèle de la Spirale Dynamique, participe de cette pensée progressive. Dans la perspective de cette spirale évolutionnaire, l'individu devient le vecteur créatif d'une dynamique évolutive qui est la manifestation temporelle et immanente d'une transcendance spirituelle (De l'égo au Moi Unique). C'est pourquoi, loin de se  contenter d'une évasion nirvanique dans les essences célestes, une "spiritualité évolutionnaire" implique l'engagement de l'individu dans une démarche de développement intégral qui concerne à la fois la conscience, la culture et la société.

Nous conseillons donc à ceux qui sont intéressés par cette spiritualité évolutionnaire d’aller sur le site de Politique Intégrale où sont disponibles un certain nombre de textes théoriques et d’informations sur les pratiques et les stratégies de ce réseau suisse, pionnier dans l’élaboration d'une nouvelle culture politique adaptée aux défis de l'effondrement en cours. Par ailleurs, dans la rubrique Ressources à la fin de ce billet, un certain nombre de liens font référence aux réflexions de divers auteurs sur ce que pourrait être une politique intégrale.

Parmi ces réflexions, nous vous proposons donc ci-dessous la traduction française de deux textes complémentaires de Gary Zemp : "Du compromis à l'accomplissement" et "Autodestruction ou développement intégral". Nous avons conscience que la traduction française, parfois littérale, de ces textes allemands, peut être à l’origine de formulations quelque peu hermétiques pour ceux qui ne possèdent pas les références adéquates. Raison de plus pour être à l’écoute de sa propre intuition afin de dépasser ces difficultés en entrant en résonance avec l’esprit du texte.

Du compromis à l’accomplissement – Les tâches de la politique intégrale. 
Gary Zemp 

Dans son livre "Bewusstheit" (Conscience), Jürg Theiler guide ses lecteurs vers la prise de conscience intuitive que l’humain ne peut vivre le sens de sa vie que s’il confie la direction de tous les processus vitaux, la direction de l’intellect, de tout le système d’information psychique que nous sommes, à notre âme. Il nomme l’âme aussi l’intelligence empathique. Elle équivaut au quatrième niveau de vie que Politique Intégrale appelle le niveau intuitif-spirituel dans ses Fondements de politique intégrale.

Ce niveau travaille en réception, c’est-à-dire en mode d’accueil. Pour reconnaître ses désirs et fonctions, nous devons nous tourner vers l’intérieur et nous abandonner à lui. Il travaille en douceur et modestement, nous touche et nous rend conscients. Il est au service de la vie. 


Les trois autres niveaux, que nous avons en commun avec les mammifères, fonctionnent tout-à-fait autrement. Ceux-là aussi sont des systèmes d’intelligence et de besoins. Ainsi, l’intelligence physique, nommée "instinct", impose si nécessaire ses désirs avec une violence brute, pour assouvir par exemple des besoins de survie. L’"intelligence affective" n’hésite pas à assouvir ses désirs émotionnels et sociaux par la ruse et la contrainte, avec la tromperie et la duperie, avec le mensonge et la trahison. L’"intelligence rationnelle" se met volontiers au service de l’intelligence instinctive et/ou affective et aide ainsi à la réalisation de leurs désirs avec ses propriétés de manipulation, fragmentation, contrôle et d’accroissement de l’efficacité. Elle accorde son aide avec une indifférence totale. 

Ces trois systèmes d’intelligence poursuivent leurs désirs activement. Ils veulent s’imposer, ils veulent gagner, ils veulent posséder. Ils veulent consommer, avoir du succès et être admirés. Ils peuvent relier leurs aptitudes entre eux. Mais ils peuvent aussi se concurrencer. Laissés à eux-mêmes, ils sont destructeurs. Si nous, humains, confions la direction de notre vie à ces systèmes de besoins avides et insatiables, nous nous détruisons nous-mêmes.

Nous ne pouvons atteindre le but de notre vie, le sens de notre vie – vivre en bonne santé, intégraux et accomplis, que si nous reconnaissons de manière sûre et sans aucun doute notre âme, notre "intelligence empathique", l’"intelligence du cœur" intuitive, par une écoute dirigée vers l’intérieur et en mettant quotidiennement à sa disposition toutes nos ressources lui permettant d’assumer la direction de notre esprit, c’est-à-dire tout le système spirituel que nous sommes, avec sa modestie, son humilité, son art de servir exclusivement la vie. 

Seule l’âme, grâce à ses désirs doux, patients, véritables, créatifs, est à même de transformer les besoins destructifs du niveau de vie "animal" en besoins constructifs. Ce qui vaut pour des personnes individuelles est aussi valable pour notre société. Elle est caractérisée par le surnombre de groupes humains n’ayant pas encore reconnu leur âme et avec cela leur psyché. Ils vivent les besoins de leurs niveaux affectifs et instinctifs avec une grande indifférence, ce qui mène immanquablement vers la destruction. 

Jean Gebser
Quel pourrait être, en partant de ce point de vue, le but d’un petit groupe d’humains, qui s’est rassemblé sous l’appellation "Politique Intégrale" ? Sa première et la plus noble des tâches, incontestée, est celle d’apporter la plus grande contribution possible pour que nous trouvions, comme toujours plus de personnes, notre individualité, c’est-à-dire notre indivision, entièreté, intégralité, pour que toujours plus de personnes reconnaissent que l’humain est un esprit, un système spirituel qui se manifeste dans un corps et non pas un corps qui accumule des biens matériels avec des désirs instinctifs et émotionnels, équipé d’une compréhension indifférente, calculatrice. La conscience de notre intégralité nous rend, en tant qu’êtres vivants, humains, capables d’accomplir notre vie. 

Comment pourrait alors se formuler notre deuxième mission, que nous pourrions remplir en tant que collectivité, association, petite communauté face à la grande société humaine dans les communes, cantons, sur le plan national, oui, même face à la société globale ? 

Jürg Theiler nous en donne à nouveau la réponse dans son œuvre inimitable “Bewusstheit” (Conscience) : faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour « diminuer la violence et la contrainte, l’ignorance et la dépendance, le pouvoir et la prétention, la tromperie et la déception, le mensonge et l’escroquerie, la manipulation et le contrôle et pour instaurer l’amour, la beauté, la vérité, la bonté, la douceur, la tendresse, la modestie, la patience, le dévouement, la conscience, la santé et l’accomplissement.» Cela signifie, en d’autres termes, rien d’autre que servir la société en tant qu’âme, dans l’amour et la sincérité, en assumant la souffrance de l’humanité. 

Je sais qu’il s’agit d’une grande exigence. Cependant je suis au clair avec moi-même, que nous n’avons pas d’autre choix. L’intégralité ne permet pas de compromis. Ou bien nous faisons confiance à notre âme et servons la société en tant qu’âme avec P.I, ou bien nous contribuons à notre destruction et à la destruction de la société. Le temps des compromis est terminé. Accomplissement ou bien destruction. C’est cela, le choix. 

L’humanité a le choix : Autodestruction ou développement intégral. 
Gary Zemp 

L’humanité, tout au moins la sphère culturelle occidentale, se trouve devant un choix existentiel : ou elle persiste sur la voie de l’autodestruction tracée par le modernisme capitaliste ou elle se décide pour la voie intégrale, créative et constructive, une voie de développement personnel et social de la conscience. 


L’image de l’individu vue par le modernisme capitaliste 

Dans l’image de l’individu telle que le voit le modernisme capitaliste, l’être humain cherche son accomplissement dans le fait de posséder et de s’enrichir au travers de biens matériels, notamment de l’argent, et d’un amoncellement de puissance et de reconnaissance égocentrique. En tant que corps intelligent et rempli d’esprit mais éphémère, il aspire à des expériences spirituelles comme preuves de son immortalité. Les religions abrahamiques font subodorer à l’Homme l‘existence d’une âme immortelle. 

Pour la réalisation de ses désirs et besoins, il dispose des trois intelligences fondamentales : la première étant l’instinct, responsable de la survie physique sûre ; la seconde l’intelligence affective et émotionnelle, dont les impulsions veillent à un comportement social promouvant l’individu ; la troisième étant l’intelligence de la raison, dont le potentiel de logique, d’évaluation et de jugement est à disposition également des deux premières intelligences de base. 

La prestation probablement la plus créative de la raison est l’invention d’un centre opérationnel spirituel, d’un « moi » se considérant comme le centre vital et prenant le plus grand soin de lui-même. C’est précisément dans cet égocentrisme que sied le noyau de l’autodestruction incurable, vers lequel l’humanité avance avec discernement, ouverture et lucidité. 

Dans le monde politique, cette égomanie s’exprime dans toute l’Europe à l’instar de l’augmentation du populisme nationaliste, variante moderne de la culture tribale supposée depuis longtemps dépassée. Il y a 75 ans, la première telle expérience vécue par les nationaux-socialistes allemands s’est muée en un désastre auparavant inimaginable avec des millions de morts. 

L’orientation sur soi inévitable sur le chemin du modernisme capitaliste peut être relativisée par le choix d’une piste de développement intégrale et menée sur une voie constructive. 

L’image de l’Homme intégral 

L’image de l’Homme intégral part du fait que l’Homme est l’esprit ou la conscience dans son être. Son physique et son psychisme sont des manifestations de cet esprit, qui vivent des expériences humaines, évoluent et grandissent, deviennent plus conscients. L’être humain a un corps. Il n’est pas son corps. Il a un instinct. Il n’est pas son instinct. Il a des sentiments. Il n’est pas ses sentiments. Il a des pensées. Il n’est pas ses pensées. 

Sens et plénitude de la vie se situent dans la progression de la conscience et dans la reconnaissance grandissante du contexte global, de l’essence, de l’esprit unique non-dualiste, sans début ni fin. Cette unicité a moult noms. Dans notre culture, nous parlons de Dieu. Le Christ l’appelait Père : « Mon père et moi ne formons qu’un. » 

De la vie moderne à la vie intégrale 

Cette conception de l’Homme est manifestement un renversement de l’image de l’Homme du modernisme capitaliste, ayant pour conséquence des changements profonds dans la vie d‘un Homme moderne muant en un Homme intégral. Pour vivre ce retournement, diverses méthodes ont été développées au cours des trois derniers millénaires. Mais ce n’est pas le sujet en l’occurrence. 

L’une des possibilités est la prise de conscience, la reconnaissance et l’activation de la quatrième intelligence – l’intelligence souvent spirituelle et intuitive, appelée également intelligence empathique par la psychologie herméneutique. La littérature spirituelle emploie les termes de vigilance, conscience-miroir ou conscience-témoin étant donné que cette intelligence perçoit et atteste tout ce qui apparaît comme étant objectif et non-évalué. 

L’Homme a conscience des impulsions qui en résultent pour le physique et le psychisme et pour la communauté humaine uniquement lorsqu’il se rapproche de cette intelligence spirituelle en posture ouverte et suppliante. Celle-ci travaille donc de manière réceptive, sur stimuli orientés sur la réception. En d’autres termes, elle se fait prier. (Cette caractéristique est mise à profit par Politique Intégrale lors de la fixation de positions politiques intégrales avec la méthode dite d’intégralisation. Les visions politiques ou les images intégrales du futur sont demandées par l’intelligence spirituelle.) Ken Wilber recommande « de reposer dans le témoignage ». (Le Témoin par Ken Wilber)

Cette conscience du témoignage est esprit et donc jamais objet. Elle ne peut pas être vue. Elle est toujours sujet. Elle est ce qui voit, entend, ressent, perçoit, par exemple ce qui est en train de lire ces lignes. Elle est ce qu’est substantiellement l’Homme. Elle a accès à l’inconscient et au subconscient. Ses impulsions sont toujours constructives et créatives, utiles et vraies. Elle est la source d’empathie et d‘amour. (L'exercice du Témoin)

Le passage de l’Homme moderne à l’Homme intégral est réussi lorsque l’appréhension des intelligences est reportée consciemment sur cette intelligence spirituelle. En d’autres termes, lorsque les événements de la vie sont considérés de manière objective et attestés avec vigilance et que les impulsions constructives qui y sont inhérentes sont prises en considération lors de l’aménagement de la vie. 

L’intellect évaluateur, orienté vers le « moi », jugeant sans limites reprend ses fonctions seulement après la perception objective des événements par l’intelligence spirituelle et intuitive. L’Homme intégral considère alors le petit "moi" comme objet et relativise son importance sans discuter sa fonction en tant que centre opérationnel. L’Homme intégral organise ainsi sa vie de façon moins égocentrique et plus empathique. Politiquement parlant, une société intégrale se développera dans laquelle les semblables agiront attentivement par solidarité, utilité et reconnaissance. 

Ressources 

Du compromis à l’accomplissement. Les tâches de la politique intégrale. Gary Zemp. Politique Intégrale. 5/12/18. Ce texte n’apparaît plus sur les archives du site Politique Intégrale.


Politique Intégrale  Le site officiel du parti suisse

Pour les anglophones : An integral réponse to Covid 19  Brad Reynolds. Integral World

Livres




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