jeudi 1 novembre 2012

Université Intégrale (14) Education et Co-évolution


« L'éducation est l'arme la plus puissante que vous pouvez utiliser pour changer le monde. » Nelson Mandela


Le Vendredi 30 Novembre, aura lieu à Paris la quinzième session de l’Université Intégrale, autour du thème de l’éducation. Paléontologues, philosophes, pédagogues, formateurs, chercheurs, professeurs et instituteurs viendront partager leurs visions et actions novatrices pour accompagner la refondation du système éducatif. L’intelligence collective ainsi mobilisée cherchera à répondre à quelques questions à la fois simples et fondamentales :

De quelle éducation avons-nous besoin pour co-évoluer et changer de paradigme ? Quelle éducation souhaitons-nous pour le « bien-être » de nos enfants et des générations futures ? Quel modèle éducatif permettrait-il de co-évoluer en harmonie avec nos environnements humains et écologiques (ou « avec notre écoumène ») ? Quelles innovations éducatives existent déjà ?

Exercice de Télépathie !... (La Belle Verte)

L’arme la plus puissante

Dans notre dernier billet, nous faisions référence à une dynamique de régénération à la fois culturelle, éthique et spirituelle qui se manifeste aujourd’hui à travers le mouvement d’une « nouvelle renaissance ». C'est ce contexte qui a inspiré à un certain nombre de personnalités la lettre ouverte que nous avons publiés et où ils posent la question suivante : «  Peut-on changer ce monde ? ».

Leur réponse : le monde ne pourra changer que si nous modifions notre vision du monde en nous changeant nous-mêmes. La prise de conscience de cette intercation profonde et continue entre les mondes intérieurs et extérieurs implique de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et d'éducation.

Si, pour Nelson Mandela, l’éducation est «  l'arme la plus puissante que vous pouvez utiliser pour changer le monde » c’est qu’elle doit poser les bases d'une émancipation individuelle, indispensable à l’évolution collective dans le champ de la culture comme dans celui la société. L'éducation doit accompagner l’enfant dans toutes les étapes de son développement pour faire de lui un adulte à la fois responsable, autonome et créatif.

Ces diverses étapes permettent à l'être humain de passer progressivement, à travers un série de stades successifs, du stade archaïque de la toute puissance infantile à un stade transpersonnel qui inclut et transcende l'égo pour se connecter à la dynamique créatrice et intégrative de la vie/esprit.

Education et émancipation

Les outils forgés par l'éducation sont variés :

L’acquisition d’une connaissance qui permet de contextualiser phénomènes et évènements en les inscrivant dans un système global de plus en plus complexe et intégré ;

L’esprit critique qui permet, en relativisant les opinions, de se libérer des préjugés, des confromismes et des communautarismes pour développer une autonomie personnelle. L'exercice du discernement permet de distinguer  les valeurs, les idées et les comportements en les hiérarchisant;

L’éveil d’une subjectivité créatrice fondée sur le développement de la sensibilité, de l’imagination et de l’enthousiasme. La participation intuitive de la subjectivité à la dynamique évolutive de la vie/esprit se manifeste à travers la création de nouvelles formes de pensée et de sensibilité adaptées aux temps nouveaux qui sont d'une société interconnectée dans un monde globalisé;

L’ouverture aux multiples visages de l’Autre qui s'exprime à travers la diversité des cultures, des milieux sociaux, des personnalités et des règnes de la nature;

La maîtrise, la canalisation et la potentialisation d’une vitalité corporelle capable de soutenir et d’alimenter, telle une sève, tous les aspects de l’être humain etc...

Une indispensable refondation

Si l’éducation peut profondément changer le monde, l’évolution du monde transforme, de manière toute aussi profonde, l’éducation. Dans un monde en mutation constante et en complexité croissante, l’éducation ne peut plus faire l’économie d’une refondation en restant enfermée dans des méthodes, des habitudes et des institutions qui, ayant fait leur temps, ne sont plus à même d'anticiper et d’accompagner les temps qui viennent en y participant de manière créative.

Conscient de cette refondation indispensable, Le Journal Intégral s’est fait l’écho, dans une série de trois billets, du Nouvel esprit pédagogique que l’on voit émerger à travers nombre de réflexions et d’expériences innovantes. D'autre part, en analysant ici et les rapports entre Epistémologie et pédagogie, nous avons essayé de monter qu’à l’évolution des modes de connaissance au cours du temps correspond une métamorphose de l'éducation et de la pédagogie.

Comme le mouvement de la Renaissance a posé les bases d’une éducation humaniste, la « nouvelle renaissance » en train d’advenir pose les bases d’une éducation « intégrale » qui considère l’être humain comme une entité à la fois globale et évolutive, pleinement inscrite dans le réseau complexe et multidimensionnel d’un environnement culturel, social et naturel.

Un modèle inadapté


Organisée par Carine Dartiguepeyrou (Présidente du club de Budapest), Bénédicte Fumey (Vice-Présidente), Dominique Marty (Membre du comité exécutif), Nadine Outin (Ode), Martine Roussel-Adam (Chemins d’enfances), Antonella Verdiani (Printemps de l’éducation), la quinzième session de l’Université Intégrale aura lieu le Vendredi  30 novembre 2012 de 8h30 – 18h00 au Forum 104 à Paris. Les organisatrices présentent ainsi l’état d’esprit qui préside à cette journée de réflexion et de dialogue :

«  La crise systémique que nous subissons aujourd’hui de plein fouet oblige nos sociétés à  puiser dans nos inspirations les plus globales (sociales, économiques, écologiques, culturelles, artistiques, spirituelles…) pour accompagner la réinvention d’une nouvelle vision  sociétale et permettre un profond changement de paradigme.

Le modèle éducatif de nos enfants n’échappe pas à cette remise en question. Il apparaît décalé à la fois dans son contenu (absence de vue systémique et pluridisciplinaire, insuffisance générale des arts, des humanités, de l’expression corporelle, etc..) et dans sa forme (inadaptation de l’architecture et des lieux d’apprentissage etc.).

Il est également inadapté pour faire face à la crise civilisationnelle sans précédent à laquelle l’humanité doit trouver réponse rapidement. Souvent en mésalliance avec le reste du vivant, il n’est plus en mesure de répondre aux besoins de nos enfants (créant ainsi un état de souffrance chez les élèves et le corps enseignant).

La joie d’apprendre


Or, dispensée du plus jeune âge et tout au long de la vie, une éducation appropriée dans ses contenus et formes, orientée vers le « bien-être » des enfants  et la joie d’apprendre,  constitue un moteur essentiel vers la co-évolution harmonieuse et pacifique entre les êtres humains, et avec l’ensemble du monde du vivant.

Relier l’éducation au monde du vivant, c’est aussi garantir une certaine forme d’éducation plus écologique, respectueuse des rythmes de tous (enfants comme enseignants) tout en valorisant l’importance du cadre (nourriture, lieu d’apprentissage etc.).

Alors quelle éducation donner à nos enfants qui  leur permettrait d’exister, de vivre, de grandir, de  se construire,  d’être, afin de devenir des citoyens planétaires émancipés, actifs et responsables de leur vie future ? De quelles  expériences, en France et à travers le monde,  pouvons-nous  nous inspirer?...»

Programme de la Journée


8h30 - Accueil

9h00 - Introduction à la journée. Pourquoi le thème éducation et co-évolution ? Carine Dartiguepeyrou
                      
9h10-10h40 Table ronde 1: Education et co-évolution. Animation : Bénédicte Fumey

· Savoir être et savoir vivre ensemble pour une société éducative, Patrick Viveret
·  Education et co-évolution, une approche anthropologique, Pascal Picq
·  Education et co-évolution, quel rôle pour les sciences participatives ? Francois Taddei
·  Co-évolution, réciprocité et éducation émancipatrice, Claire Héber-Suffrin

10h40-11h00  Pause café

11h00-11h15  Intermède « surprise » avec Evelyne Girard

11h15-13h00 Table ronde 2 : Education et changement de paradigme : d’une culture de la guerre à une culture de la paix. Animation : Antonella Verdiani

·  Introduction à une culture de la paix, Enzo Fazzino
·  La pédagogie des droits de l’enfant : le socle de la paix durable, Jonathan Levy
·  La paix avec soi, les autres et le monde : Roswitha Lanquetin, présidente de Unipaz France
·  La pratique de la CNV dans les écoles, Catherine Schmider
·  De l’importance de l’enseignement des humanités, Carine Dartiguepeyrou
                                  
13h00-13h45  Pause déjeuner- repas bio végétarien servi sur place

13h45-14h00  Reprise avec  Har Atma Kaur et Justine Caulliez « le Yoga dans l’éducation des enfants »

14h00-15h30  Table ronde 3 : Les initiatives innovantes émanant de l’école (« le dedans »). Animation : Dominique Marty

· Panorama d’écoles construites sur un nouveau paradigme scolaire (Brockwood, les Amanins, Ecole de la 2eme chance, la ferme des enfants etc.), Antonella Verdiani
· Living school et ses enjeux de développement, Caroline Sost (fondatrice)
· L’éducation à l’environnement, Philippe Nicolas
· L’expérience d’un établissement scolaire parisien, Dominique Buchert (proviseur)
                     
15h30-15h45  Intermède ludique avec Evelyne Girard

15h45-16h00  Pause

16h00-17h30   Table ronde 4 : Les initiatives innovantes provenant de la société civile  et des entrepreneurs sociaux (« le dehors »). Animation : Martine Roussel-Adam

· Empathy et Compassion in Society, Vinciane Rycroft, fondatrice de Mind with Heart
· Promouvoir le vivre ensemble (laïcité, religions, athéisme etc.) chez les 7-10 ans, Marine Quenin
· Un programme de développement éthique pour les 5-7 ans, Camille Perrin
· Eduka 3000, Karine Mavezet

18h00  Clôture de la journée

Vous trouverez ici, sur le site de l’Université Intégrale, les modalités d’inscription et une présentation détaillée de tous les intervenants.


SOURCES D'INFORMATIONS

Le 13/01/09, la troisième session de l'Université Intégrale a été consacré au thème : Education, épistémologie et conscience intégrale. Lire le programme ici.

Constat sur les limites du système éducatif actuel par Sir Ken Robinson : « Changing Education Paradigms ».



Nos enfants sont des merveilles, les clés du bonheur d'éduquer (NIL, 2012), Denis Marquet

Prospective d'un monde en mutation (sous la dir de Carine Dartiguepeyrou, 2010, L'harmattan Prospective) avec les contributions notamment d'Antonella Verdiani, Edgar Morin, Matthieu Ricard etc.

Les voies de la résilience (sous la dir de Carine Dartiguepeyrou, 2010, L'harmattan Prospective) avec les contributions notamment d'Antonella Verdiani, Patrick Viveret etc.

Quelle école pour le XXIème siècle ? Interdépendances, n°85, 2012

Rapport de la concertation au Président de la République « Refondons l'école  de la République»

L'Education, une stratégie pour ré-enchanter la vie (Traduction en français, Le Souffle d'Or), Karine Mazevet

mardi 23 octobre 2012

Peut-on changer ce monde ?


Vous devez être le changement que vous voulez voir dans ce monde. Gandhi



Pour ceux qui ont des yeux pour voir, un certain nombre de phénomènes et d’évènements expriment une mutation des consciences à l’origine de ce que de nombreux observateurs considèrent comme une « nouvelle Renaissance ».

Parmi ces évènements, le succès du premier Forum de l’évolution de la conscience qui vient se dérouler à Paris ainsi que la sortie du Guide de la Spiritualité qui dresse la cartographie d’un monde culturel et spirituel en pleine transformation. 

Un autre de ces évènements est la lettre ouverte intitulée Peut-on changer ce monde ? signée par des personnalités comme Edgar Morin (sociologue), Patrick Viveret (philosophe), Pierre Rabhi (philosophe), Christophe André (médecin), Marc Luyckx Ghisi (théologien), Philippe Desbrosses (agriculteur), Jean-Marie Pelt (botaniste) et Hanh Nguyen Ngoc (médecin).

Se changer soi-même pour changer le monde

Les signataires de cette lettre évoquent la nécessaire émergence d’une éthique globale qui doit servir de boussole aux transformations socio-économiques. Le monde ne pourra changer que si nous modifions notre vision du monde en nous changeant nous-mêmes. Ce changement intérieur passe par un éveil de la subjectivité à son potentiel intuitif et créateur ainsi que par la célébration des valeurs sacrées de la spiritualité et de la pleine conscience.

La reconnaissance d’une interaction profonde entre les mondes intérieurs et extérieurs permet de reconnaître l’écologie et la spiritualité comme deux notions indissociables de l’énergie du "Sacré".  Ce nouvel esprit du temps est à l’origine d’une culture politique que l'on peut qualifier d'intégrale dans la mesure où elle prend compte les dimensions intérieures et extérieures, individuelles et collectives.

Cette  politique intégrale n'est plus fondée sur une vision technocratique qui engendre la compétition, la perte de sens et l’individualisme mais sur une vision globale et évolutive, source de sagesse, de coopération et de solidarité.

Une nouvelle Renaissance


Le premier Forum de l’évolution de la Conscience qui a eu lieu à Paris le 13 Octobre a été salué de manière unanime comme un succès. Sur le blog d'Integral Vision, on peut en lire le compte-rendu suivant : « C’était l’occasion exceptionnelle de pouvoir écouter de grands penseurs et visionnaires, femmes et hommes. Mais au lieu de vous parler des interventions de ces personnes, je vais vous parler des derniers mots d’Eric Allodi, directeur d’Integral Vision et président d’EnlightenNext France, l’association à l’origine du Forum.

Pour le clôturer, Eric nous a parlé de la Renaissance, cette période de transition qu’a vécu l’Europe durant plusieurs siècles et dont seulement 500 personnes et les Médicis comme mécènes étaient à l’origine. Ils étaient 500 et nous aussi. Nous aussi étions 500 personnes présentes à ce Forum. Nous étions 500 à écouter ces hommes et ces femmes nous parler des idées les plus avant-gardistes, les plus à la pointe de la culture humaine aujourd’hui.

Que cela signifie-t-il profondément pour nous? Si 500 personnes ont pu influencer le cours de l’histoire et de nos civilisations, certes avec le temps que cela a pris avec les moyens de communications et d’échange de l’époque, imaginez à quelle vitesse nous pourrions faire évoluer nos sociétés, notre civilisation aujourd’hui si nous en avons l’intention claire. Les choses sont peut-être plus complexes aujourd’hui mais n’avons nous pas tous les outils à notre disposition pour y faire face?

L’évolution de la conscience elle-même n’est-elle pas le premier outil et celui qui a permis la création de tous les autres? N’est-elle pas exactement ce dont nous avons besoin aujourd’hui pour vivre et réaliser le changement de paradigme dont nous avons besoin pour faire face et surtout relever les défis du 21ème siècle ?... »

Le succès de ce Forum montre que – malgré cette exception culturelle que représente l’hégémonie d’une pensée abstraite – la France commence à participer au grand courant de régénération culturelle et spirituelle qui émerge actuellement dans de nombreux pays sur la planète.

Un courant de régénération

Paru avant les vacances, le Guide de la Spiritualité écrit par deux philosophes passionnés de spiritualité - David Dubois et Serge Durand - nous fait découvrir ce courant de régénération, aussi profond que protéiforme, qui se manifeste aujourd’hui en France à travers une efflorescence d’associations et de mouvements, de centres et d’enseignements, d’activités et de pratiques.

Les auteurs de l’ouvrage font eux aussi référence à une nouvelle renaissance : « Malgré leurs tâtonnements, ne pourrions-nous pas nous intéresser à ceux qui aujourd’hui nous ouvrent de nouveaux chemins pour l’avenir ? C’est peut-être la société telle qu’elle est qui a un avenir inquiétant. Crise économique, crise morale et éducative, démultiplication des maladies psychiques, des addictions chimiques, prémisses d’une crise écologique majeure… Cette crise n’est peut-être pas par essence catastrophique, nous pourrions la vivre comme une crise de croissance de l’esprit humain.

Comme autrefois les Lumières ont diagnostiqué la crise de l’Ancien Régime et ouvert un nouveau chemin, nous assistons peut-être à la périphérie de nos centres de décision à une nouvelle renaissance. Si renaissance il y a, la multiplicité des expériences spirituelles individuelles et collectives qui semble jaillir de partout en serait alors un laboratoire ».

Et effectivement, la cartographie détaillée que les auteurs dressent d’un paysage spirituel et culturel en pleine transformation permet de mieux comprendre ce retour aux sources de l’essentiel qui fait suite à une plongée de notre civilisation dans les abysses de l’individualisme et du matérialisme. C'est dans cet esprit que les auteurs du Guide de la Spiritualité consacrent un chapitre au mouvement intégral et à ses divers acteurs en France. 

Dans un article paru dans le magazine Santé Intégrative et intitulé Un guide pas comme les autres  - à lire sur le Blog Intégratif d’Alain Gourhant - celui-ci évoque la bonne nouvelle véhiculée par cette ouvrage : «  la spiritualité en France – ce petit pays traditionnellement cartésien, spirituellement frileux et sceptique – est en pleine effervescence, dans un foisonnement de courants et de tendances tout azimut... Ce livre est fortement recommandé à tout chercheur en spiritualité et j’espère qu’ils sont nombreux en cette période convulsive et chaotique, car il me semble que la solution à la régression collective actuelle  est à chercher dans la dimension spirituelle de l’être humain, après cette longue errance dans l’obscurité matérielle de la raison dominante. »

Une éthique globale

Tich Nhat Hanh
C’est exactement dans ce même état d’esprit qu’une lettre ouverte intitulée Peut-on changer ce monde ? a été rédigée autour de l’engagement "Pour une éthique globale" à l’occasion du rendez-vous des 15 et 16 septembre dernier à Paris où le célèbre maître vietnamien Thich Nhat Hanh a donné des enseignements sur la manière de vivre en pleine conscience, c’est-à-dire de développer sa capacité à ramener corps et esprit vers le moment présent, afin de développer sa responsabilité personnelle et d'agir pour un monde apaisé et respectueux de soi, des autres et de l'environnement.

Thich Nhat Hanh est l’une des grandes figures de l’engagement Bouddhiste dans le monde occidental, avec le Dalaï Lama. Depuis la guerre du Vietnam, il sillonne la planète pour promulguer la paix et la spiritualité engagée, notamment sur les valeurs de l’écologie dans son livre : "Ce monde est tout ce que nous avons". Il guide des milliers de personnes dans le monde à retrouver leurs valeurs éthiques et à pratiquer la solidarité dans la pleine conscience. Il a été invité dans de nombreuses institutions internationales, dont le Forum de Davos pour délivrer son message universel de justice et de gouvernance par la non-violence.

Peut-on changer ce monde ?

Nous sommes un certain nombre à penser que les valeurs fondatrices de nos civilisations sont cycliquement remises en cause.
  
Nous savons que les idéaux qui accompagnent les grandes épopées humaines ont besoin de se renouveler pour s’adapter à l’esprit des Temps et aux besoins des générations qui se succèdent sur la Terre.

L’humanité est-elle prête à accueillir une transformation de la conscience aussi radicale et profonde que celle qui lui permettrait de s’ouvrir à la splendeur du monde, à la manière d’un bourgeon qui explose au printemps pour faire apparaître la lumière de la fleur, prémisse de l’accomplissement du fruit ?

"… L’éventualité d’une telle transformation constitue l’essentiel du message des enseignements des grands sages de l’histoire humaine : Bouddha, Jésus et d’autres figures emblématiques sont les premières fleurs de l’humanité. Ce sont les précurseurs des fleurs précoces, rares et précieuses et leurs messages respectifs ont été largement incompris et souvent déformés, car une floraison généralisée n’était pas encore possible à leur époque…" (Eckhart Tolle)

L’humanité est-elle prête aujourd’hui, plus qu’elle ne l’était hier, à ce formidable changement intérieur qui prédispose à tous les changements possibles pour l’extérieur ?

Nous sommes une "grande minorité" à le croire et à le démontrer.

Résistances populaires et initiatives citoyennes


Toutes les résistances populaires des indignés face à l’imposture de la sphère financière, les innovations sociales en cours et les manifestations de la société civile pour instituer davantage de justice, davantage de solidarité, davantage de partage et de fraternité ne sont-elles pas les signes avant-coureurs de la mutation attendue ?

Toutes les initiatives citoyennes : "Resto du cœur", jardins de cocagne, économie solidaire, commerce équitable, AMAP (association pour le maintien des agricultures paysannes), Terres de Lien, Médecins sans frontières et combien d’autres mouvements bénévoles de protection de l’environnement et d’actions caritatives, n’en sont-elles pas les manifestations exemplaires ?

Elles suscitent l’adhésion spontanée et désintéressée de tant de jeunes aujourd’hui, parce qu’il sont plus préoccupés d’entraide, de solidarité et de coopération que de carrières, de compétitions ou de profits stériles…

N'éludons pas nos responsabilités

Tous ces indicateurs du changement sont sous nos yeux, aussi incontournables et irrépressibles que la métamorphose de la chenille en papillon.

Le best-seller du Vénérable Thich Nhat Hanh*, "Ce monde est tout ce que nous avons" est une invitation à relier l’écologie et la spiritualité, comme deux notions indissociables de l’énergie du "Sacré". Nous devons changer ce monde : nous changer nous-mêmes pour le rendre plus juste, plus sûr et plus durable pour les multiples espèces qui en ont besoin avec nous… et après nous, et surtout ne pas laisser faire l’insupportable discrimination économique et sociale qui dégrade la personne humaine et qui compromet toute possibilité de vivre en paix sur cette terre.

N’est-ce pas le plus beau et le plus grand des enjeux que nous pouvons relayer sur la terre entière avec les modes de communications modernes dont nous disposons afin de susciter cet immense élan vers un idéal commun : protéger la vie et les ressources sur cette belle et unique planète en commençant par célébrer en nous les valeurs sacrées de la spiritualité et de la pleine conscience.

C’est le programme du rendez-vous des 15 et 16 septembre prochain à l’Espace de la Grande Arche à Paris La Défense autour de l’engagement "pour une éthique globale", en faveur des principes d’équité et de non-violence.

N’éludons pas nos responsabilités individuelles et collectives dans la situation de ce monde en surgissement. Apprenons à vivre ensemble et à incarner ce message de paix pour entrer dans la liberté.

Co-signataires :
- Docteur Christophe André, médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne, écrivain
- Philippe Desbrosses, agriculteur – docteur en Sciences de l’Environnement, co-fondateur d’Intelligence Verte et des principaux mouvements d’Agriculture Biologique.
- Marc Luyckx Ghisi, théologien, mathématicien, philosophe, ancien conseiller spécial à la présidence de la Commission Européenne.
- Edgar Morin, sociologue, philosophe, auteur de nombreux ouvrages de référence.
- Docteur Hanh Nguyen Ngoc, médecin acupuncteur, enseignante du Dharma, présidente de l’association Pour les Enfants du Vietnam
- Jean-Marie Pelt, botaniste, agrégé de pharmacie, écrivain, homme de radio.
- Patrick Viveret, philosophe, magistrat honoraire à la Cour des Comptes de Paris.
- Pierre Rabhi, agriculteur, philosophe, essayiste auteur de "La sobriété heureuse".

dimanche 7 octobre 2012

Vivre l'Evolution


Il faut faire aujourd'hui ce que tout le monde fera demain. Jean Cocteau


Nos deux derniers billets ont été consacrés au premier Forum International de l’Evolution de la Conscience qui aura lieu le 13 Octobre prochain à Paris autour du thème : « L’Evolution de la conscience, clé de notre devenir ».

Pour le public français, cet évènement sera une occasion exceptionnelle de rencontrer des penseurs visionnaires venus de plusieurs pays pour dialoguer ensemble et confronter leur réflexion concernant l’évolution en général, celle de la conscience et de la culture en particulier.

C’est dans ce contexte que nous proposons ci-dessous trois vidéos ayant pour thème l'évolution, réalisées par EnlightenNext, l’organisation internationale à but non lucratif - crée par Andrew Cohen - qui organise cet évènement.


Qu’est-ce que l’évolution ?

Intitulé Qu’est-ce que l’évolution ? cette première vidéo nous sensibilise au fait que l’évolution n’est pas réductible à l’adaptation des organismes biologiques à leur milieu par le jeu hasardeux et nécessaire de la sélection naturelle. Il faut dépasser cette vision réductionniste qui est celle d'un scientisme dépassé pôur envisager l'évolution comme un processus global auquel chaque être humain participe de manière intime dans tous les aspects de son être. 

Ce processus évolutif va quelque part dans le temps et se complexifie en devenant de plus en plus conscient de lui-même. Si chacun d’entre nous est l’évolution en action, cela nous conduit à nous poser de nouvelles questions : jusqu’à quel point sommes-nous conscients de cette dynamique évolutive et de quelle manière exprimons-nous cette force créatrice et intégrative à travers notre vie ?

Dans un de ces entretiens, Andrew Cohen précise la façon dont il conçoit l’évolution : «  Nous faisons tous partie d’un seul processus - un déploiement cosmique unique qui a commencé il y a 14 milliards d’années et qui continue à évoluer, en ce moment même, en tant que vous et moi. Chaque aspect de notre expérience à chaque instant, du plus grossier au plus subtile, a été produit et est en train d’être produit par un processus cosmique.

Notre forme physique est le produit d’un processus qui est l’évolution de l’extérieur du cosmos. Notre expérience psychologique et émotionnelle est le produit d’un processus qui est l’évolution de l’intérieur du cosmos.

Quand nous nous éveillons à cette perspective, littéralement nous ne pouvons plus nous voir comme étant séparé. Nous ne pouvons plus voir notre expérience, à aucun niveau, comme se produisant de manière isolée par rapport à tout ce qui existe. Le monde séparé du « moi » créé par l’égo est vu pour ce qu’il est, c’est à dire une illusion. Nous réalisons aussi que même notre capacité de faire l’expérience de ce monde illusoire du « moi » a été produit par ce vaste processus. Nous ne pouvons pas nous mettre en dehors de celui-ci. Nous sommes le processus ».



Et vous, qu’allez-vous faire ?

La seconde vidéo que nous vous proposons a été réalisée par l’équipe d’EnlightenNext lors du parlement des religions qui a eu lieu à Barcelone en 2004. Le Parlement mondial des religions s’est réuni pour la première fois à Chicago du 11 au 27 Septembre 1893 dans le but de créer les conditions d’un dialogue interconfessionnel en rassemblant des représentants de religions orientales et occidentales. Le Parlement des Religions renaît en 1993 à Chicago. Il s’est tenu depuis en 1999 au Cap, en 2004 à Barcelone et en 2009 à Melbourne.

C’est donc en 2004 à Barcelone que l’équipe d’EnlightenNext s’est entretenue avec des penseurs visionnaires et des représentants des différentes traditions religieuses et spirituelles. Leur constat est unanime : la crise globale que nous connaissons provient du décalage entre la vitesse du progrès technique et celle du développement moral. Les traditions religieuses doivent répondre à ces défis du futur que sont l’écologie, les inégalités économiques, la résolution des conflits ou la justice sociale.

Si elles ne font pas cela, non seulement elles ne sont pas pertinentes mais elles sont instrumentalisées au service d’un bonheur purement personnel ou d'un communautarisme identitaire. Pour relever ces défis, les traditions religieuses doivent donc absolument retrouver le souffle de la spiritualité dont elles sont issues.

Un des intervenants cite Einstein : «  On ne peut résoudre les problèmes avec le même système de pensée qui leur a donné naissance ». Pour trouver de nouvelles solutions, l’être humain doit s’ouvrir  à un contexte plus large qui est celui d'un contexte évolutif permettant l'émergence d'un nouveau type de conscience : une conscience globale fondée sur un état d’éveil qui inclue et qui a la capacité de tenir des points de vue multiples.


L’évolution spirituelle

Ces deux vidéos permettent de poser les bases de ce qui serait une nouvelle forme - évolutionnaire - de spiritualité. Andrew Cohen estime que la prise en compte de la dynamique évolutive est à l’origine d’une nouvelle orientation spirituelle : «  L'évolution est une nouvelle orientation spirituelle. La plupart d'entre nous, par leur éducation occidentale, sont familiers avec l'idée d'évolution cosmique. Nous sommes conscients que le cosmos est un processus de complexification toujours plus grande et que nous faisons partie de ce processus évolutif. Nous sommes conscients de la notion darwinienne d'évolution biologique et nous acceptons l'évidence scientifique à propos de la façon dont la vie a évolué. Et quelques uns d'entre nous sont même conscients de la notion d'évolution culturelle et savent que la culture s'est développée à travers le temps à travers une série d'étapes.

Mais très peu d'entre nous sont réellement conscients de la notion d'évolution spirituelle. Voir l'évolution comme un déploiement spirituel qui a un extérieur et un intérieur, et comprendre que notre propre expérience de subjectivité est l'avant-garde de l'intérieur de ce processus créatif, est une idée émergeante très récente. Traditionnellement, les enseignements spirituels pointaient vers un but statique. L'aspiration pour l'éveil était l'aspiration à aller se reposer dans un état stable, dans le nirvana, au paradis.

Mais la spiritualité est une aspiration à un devenir infini quand elle est réinterprétée à partir d'une perspective évolutive. L'impulsion évolutive est une recherche infinie en direction du futur, qui affecte la façon dont nous pensons à toutes choses.

Maintenant nous ne cherchons plus une liberté spirituelle et une libération au delà du monde ou après la mort. Nous réalisons que la libération spirituelle est trouvée en embrassant inconditionnellement, radicalement et totalement le processus créatif du devenir infini, en tant que nous-mêmes. C'est une orientation très différente pour la libération spirituelle ».

Le Modèle évolutif des Quatre Quadrants de Ken Wilber

Croyez-vous en l’évolution ?

Dans cette dernière vidéo, Andrew Cohen explique que beaucoup croient en l'évolution biologique et cosmique, mais ne croient pas profondément qu'eux-mêmes peuvent évoluer. Ceux qui participent à l'évolution de la conscience et de la culture doivent donc absolument développer la confiance en leur capacité d'évolution. Croire en l'évolution c'est croire tout simplement qu'il est possible pour chacun d’entre nous d'évoluer.



mardi 25 septembre 2012

L’évolution de la conscience


Que dit ta conscience? Tu dois devenir celui que tu es. Nietzsche


Nous présentions dans notre dernier billet, le premier Forum International de l’Evolution de la Conscience qui aura lieu à Paris, le 13 Octobre autour du thème : « L’Evolution de la conscience, clé de notre devenir ».

Pour mieux comprendre ce que signifie l'évolution de la conscience - ses enjeux et ses défis - nous proposons ci-dessous un entretien publié il y a quelques années dans le magazine Nouvelles Clés entre Patrice Van Erseel, le maître de cérémonie de ce forum, et Andrew Cohen, le fondateur d'EnlightenNext, à la fois magazine et organisation internationale à but non lucratif qui est à l'origine de ce forum. 


Le laboratoire évolutionniste

Un dialogue entre Andrew Cohen et Patrice Van Erseel sur l’évolution de la conscience.

Entretien avec Andrew Cohen sur son parcours, sur l’avenir de la spiritualité et sur les raisons qui l’ont décidé à faire de son magazine "What is Enlightenment ?" (devenu depuis EnlightenNext) un laboratoire de futurologie. La barre est d’emblée placée haut : “Au bout de 14 milliards d’années, voilà que l’évolution devient consciente !

Beaucoup de nos lecteurs connaissent Andrew Cohen ou ont entendu parler de lui. Il fait partie de ces guides inclassables que la contre-culture américaine nous envoie parfois, souvent via l’Orient, et qu’un homme comme notre ami Yvan Amar aimait recevoir et faire connaître. Tout comme ce dernier, cet Occidental juif fort peu pratiquant, et même tout à fait incroyant au départ, avait commencé par trouver sa voie après une expérience mystique sauvage qu’il lui a fallu (rapidement) décrypter auprès d’un grand méditant yogique indien.

Mais autant Yvan Amar avait continué à se situer comme disciple de son maître indien, bien après être rentré en France et jusqu’au bout de sa trop courte vie d’enseignant, autant Andrew Cohen, une fois rentré aux États-Unis, a éprouvé le besoin de se libérer de toute allégeance traditionnelle, pour ouvrir sa propre voie d’enseignement. Une voie “évolutionniste”, relevant les défis radicalement neufs auxquels l’humanité se trouve confrontée au XXIe siècle.

Une voie fondée sur une découverte essentielle et très récente, du moins au regard de l’histoire : l’univers évolue depuis quatorze milliards d’années et nous en sommes le dernier fruit connu ; un fruit qui a ceci de très particulier qu’il a pris conscience de sa course incroyable et sait que la suite dépend désormais en grande partie de lui. De son éveil, certes. Mais aussi et surtout de son action, pour se changer lui-même et changer le monde. Or, ici, le bât blesse : “Tout le monde veut être éveillé, dit Cohen avec un sourire en coin, mais personne ne veut réellement changer, là, maintenant, tout de suite.”

Patrice Van Erseel
Nouvelles Clés : Comme beaucoup d’Occidentaux, vous avez commencé par trouver un maître indien qui vous a formé à devenir enseignant vous-même. Mais rentré en Amérique, vous vous êtes détaché de toute tradition. Pourquoi ?

Andrew Cohen : Si je raconte nos quarante dernières années, en caricaturant un peu, je dirais que nous, Occidentaux, avons commencé par lâcher nos propres traditions, avec une vive curiosité pour l’Orient.

Nous avons connu l’éveil oriental et, après l’avoir expérimenté un certain temps auprès de maîtres de là-bas, nous avons rapporté cela chez nous. Ce mouvement avait quelque chose de très humble : enfin des Occidentaux qui reconnaissaient que d’autres étaient éveillés et qu’eux ne l’étaient pas ! Notre gros ego narcissique a été raboté un bon coup. D’autres s’avéraient supérieurs à nous. La post-modernité commence là, dans ce dépassement.

Le problème, c’est que nos maîtres orientaux venaient de contextes culturels pré-modernes. Leurs réponses à nos questions sur les meilleures façons de nous comporter dans la vie ordinaire se sont très souvent avérées inappropriées. Et dans leur propre développement personnel, il nous est aussi apparu que ces gens-là connaissaient certes des états supérieurs de conscience, mais qu’ils se connaissaient parfois mal eux-mêmes, au sens psychologique, émotionnel, etc. Bref, le balancier est reparti dans l’autre sens.

De nouvelles perspectives transpersonnelles ont alors émergé, à partir de ces deux images complémentaires : l’image de l’Occident évolutionniste, métaphore de l’enfant devenant progressivement adulte ; et l’image de l’Orient transcendantal, métaphore de l’adulte sain, partant à la verticale explorer les états supérieurs de conscience.

Mais un nouveau problème a surgi. Ces deux images forment une cartographie magnifique, que l’on pourrait appeler “nouveau paradigme”. Et beaucoup d’entre nous se sont dit qu’ils étaient désormais des mutants, puisque, de stages de développement personnel loquaces en stages de méditations silencieuses, ils avaient l’impression de connaître ce nouveau paradigme par cœur. Ils oubliaient seulement que la carte n’est pas le territoire. Ce n’est pas parce que vous avez goûté à l’idée de changement du bout des lèvres que vous êtes différent !

Beaucoup de gens, même dans nos milieux “éveillés”, sont si pleins d’eux-mêmes qu’ils ne laissent aucune place pour recevoir le grand mystère, que personne ne peut appréhender mentalement. Ils ne se rendent pas compte que changer, c’est tout simplement une question de vie ou de mort : vous ne pouvez espérer le faire qu’en y engageant tout votre être. En tant que post-modernes, notre développement philosophique et spirituel suppose désormais que nous franchissions une étape et trouvions une voie radicalement neuve.

N. C. : Mais les enseignements prémodernes, par exemple ceux des yogis, des moines zen ou des chamans, que vous dites inappropriés à notre vie actuelle, ne finissent-ils pas justement par redevenir pertinents dans nos quêtes de déracinés, après avoir été vilipendés par les modernes des “Lumières” pendant des siècles ?

Andrew Cohen
 A. C. : En partie, oui. Mais pas sur un point essentiel. Pour les traditions pré-modernes, toute la question est d’aider les humains à s’échapper du monde, à se libérer de l’incarnation physique, pour connaître l’au-delà, le nirvana, le paradis. Tel est le but des traditions orientales : transcender la matière et l’humanité, s’arracher au cercle effroyable des réincarnations. Car leur conception du temps est cyclique et la vie une éternelle répétition.

Dans ce contexte, “se réveiller spirituellement” signifie prendre conscience de ce manège cosmique de mort-renaissance-mort- renaissance, comprendre que la “roue du devenir” n’est qu’illusion, réussir à la quitter pour de bon. Il s’agit de vous libérer du cercle vicieux où vous plongent vos désirs et vos peurs, pour découvrir que la vraie ou ultime réalité se tient hors du monde manifesté, dans la Vacuité dont tout émerge, destination idéale de toutes les voies spirituelles prémodernes.

N. C. : La plupart des traditions parlent cependant de “missions” ou de “tâches” à accomplir sur terre, autrement dit d’actions dans le monde manifesté !

A. C. : Leur but est en effet d’inciter les gens à mener des vies vertueuses... mais c’est surtout pour “brûler leur karma” et finalement obtenir la récompense du paradis. Même les religions monothéistes “interventionnistes” partent de l’a priori qu’au-delà du monde, il existe un autre monde, plus essentiel, fait de paix et de bonheur, et dont on ne peut qu’avoir un petit avant-goût en menant une vie de vertu.

N. C. : Comment le post-moderne que vous êtes perçoit-il donc tout cela ? Et d’abord, comment définissez-vous la post-modernité ?

Sri Aurobindo
 A. C. : Notre vision du temps a fondamentalement changé : ce n’est plus une roue cyclique conduisant à un éternel retour, mais une flèche évolutive lancée dans l’inconnu, et cela change tout. Cette vision, c’est incontestablement la modernité qui l’a apportée, pour la première fois, aux humains. Mais il a fallu attendre que cette modernité - matérialiste, antispiritualiste, athée - aboutisse à des impasses majeures pour que survienne la post-modernité et, avec elle, l’idée spirituelle évolutive, dont les grands visionnaires sont notamment Pierre Teilhard de Chardin et Sri Aurobindo.

Pourquoi cette nouvelle vision du temps change- t-elle la donne ? Eh bien, nous commençons tout juste à réaliser que ce que nous appelons évolution ou développement est un processus qui se déroule depuis quatorze milliards d’années et qui a un sens spirituel. Les premières traces de vie sur terre datant d’environ quatre milliards d’années, il en a donc fallu dix milliards pour aboutir à des bactéries - et quatorze pour aboutir à nous (puisqu’à cette échelle l’humanité vient tout juste de naître).

Voilà donc un formidable, un incroyable, un inconcevable processus s’étalant sur l’équivalent de quatorze milliards de fois la révolution terrestre autour du soleil et qui débouche sur quoi ? Sur vous, sur moi, sur l’humanité ! Chacun de nous peut dire en toute légitimité : “Je suis la manifestation d’une dynamique qui a mis quatorze milliards d’années à ME produire !

Nous commençons tout juste à comprendre que le principe créateur qui a poussé l’univers à exister depuis le big-bang - que vous l’appeliez Dieu ou “pulsion-à-devenir-faisant-naître-quelque-chose-de-rien”, peu importe - ne s’est sans doute jamais manifesté de façon aussi consciente qu’à travers nous.

Les animaux, les plantes et même les minéraux ou les étoiles ont peut-être des formes de conscience, mais il semble évident que nous sommes les seuls à être conscients d’être conscients, c’est-à-dire conscients de notre contexte, de nos actions, de nos responsabilités, individuelles et collectives. Nous savons que nous formons un tout non séparé.

D’une certaine façon, il n’est pas déraisonnable de prétendre que nous sommes “un” avec le principe créateur de l’univers - et que c’est par nous que ce Principe prend conscience de lui-même. Je crois que si l’humain n’existait pas, l’univers tel que nous l’appréhendons n’aurait pas la capacité de se connaître lui-même.

Dans cette perspective, naître sous la forme d’un humain incarné, émergence ultra récente dans le temps cosmique, est une nouveauté inouïe et essentielle, qu’il serait fou de vouloir fuir, sous prétexte qu’il s’agirait là d’une illusion temporelle. Prétendre que “s’éveiller” signifie s’arracher d’ici au plus vite apparaît comme du délire.

Nous sommes le résultat incroyable d’un processus de quatorze milliards d’années de montée en conscience et en complexité, et il faudrait n’avoir qu’une idée : vite se désincarner et se fondre à nouveau dans la Vacuité du Non-Manifesté primordial ? Mais ce serait de la folie pure !

C’est ainsi que nous avons été quelques-uns, parmi les Occidentaux initiés à la spiritualité par les traditions orientales, à nous rendre compte que nos excellents maîtres en éveil ne savaient rien de l’évolution. Ils nous ont vraiment appris à connaître les états supérieurs de conscience - là où, en chaque être humain, peuvent se révéler le silence, la paix et l’extase du dépassement de la dualité. Mais la plupart ont continué à prétendre que le devenir était un piège. Alors que pour nous, désormais, le devenir est justement l’endroit où tout se joue !

Dessin de Trémois

N. C. : En fait, ne retrouvez-vous pas tout simplement la tradition juive ou judéo-chrétienne, celle de vos ancêtres ? L’idée d’une humanité “en marche vers un monde meilleur”, qui ne se trouverait pas seulement dans l’au-delà mais déjà sur terre, taraude les cultures bibliques depuis le commencement. Et le mot “hébreu” lui-même, comme le mot “embryon” dit-on, a pour sens premier “celui qui évolue” !

A. C. : Vous avez raison, mais le problème avec la religion juive, comme avec toutes les anciennes traditions, c’est qu’elle charrie des mythes vieux de cinq mille ans, qui rendent très difficile l’adaptation à la post-modernité. Il s’agit à l’origine d’une religion tribale, et cela la marque de manière tragique. Au moindre obstacle, de façon tantôt très subtile tantôt beaucoup moins, elle vous retient en arrière et vous sectarise. Or, à l’heure actuelle, la question est vraiment d’entraîner tout le monde et de ne surtout pas perdre de temps en revenant en arrière.

Cela ne signifie pas qu’il faille négliger et oublier d’intégrer tout ce que les grandes traditions nous ont appris, à commencer par la nécessité de nous libérer des passions et des peurs de l’ego, c’est-à-dire de nous éveiller au Soi authentique qui, dans sa nature profonde, échappe au temps. Mais le Soi ne fuit pas le monde. Il s’y incarne consciemment et joyeusement. Ne faisant qu’un avec l’impulsion du devenir, il cherche à créer, à poursuivre l’intention qui habite l’univers depuis le premier milliardième de seconde.

N. C. : Vous reconnaissez la nécessité de poursuivre l’effort des anciennes religions de dégager notre être profond de tous les pièges de l’ego. Mais quand vous dites : “Un formidable processus de quatorze milliards d’années aboutit à ME produire, MOI”, ne renforcez-vous pas cet ego à une échelle jamais vue ?

A.C : Le risque est à la mesure de l’enjeu ! C’est pourquoi je pense que notre problème n’est plus du tout de nous arracher à la roue des réincarnations, mais à celle du super-narcissisme super-égotique dont notre post-modernité débutante déborde. Si nous disons que le principe créateur divin se manifeste et se révèle à travers nous, donc si nous prétendons être le vecteur que choisit la divinité pour se regarder Elle-Même - donc que nous sommes Dieu ! -, le risque est évidemment grand de voir l’ego tirer la couverture à lui, nous faisant aboutir à un abominable contresens mégalo.

Comment échapper à ça et rejoindre en acteurs adultes le processus évolutif ? La réponse est contenue dans ce que j’aime appeler le “nouvel éveil”, ou “éveil post-moderne”, qui consiste à transcender la roue de l’ego de la même façon que les prémodernes ont eu à transcender la roue du devenir. Les roues sont implacables. Leur échapper est toujours un énorme défi.

Que désirons-nous ? Participer à l’évolution cosmique, avec la vive conscience de qui nous sommes réellement. Qui sommes-nous ? La “cause première” dont parle Jésus quand il dit qu’elle a créé l’univers et qu’elle et l’amour ne font qu’un. Le degré auquel je comprends cette phrase indique le niveau de ma participation à l’évolution de la conscience elle-même.

Ce qui donne le vertige, c’est de découvrir que la conscience cosmique, à son plus haut niveau, ne peut pas évoluer sans les véhicules, ou les structures, que nous sommes. C’est en tout cas ma conviction : la conscience ne peut pas évoluer dans le vide, comme ça, en soi. Elle a besoin de véhicules. Par exemple de nos cerveaux. Mais ceux-ci ne suffisent pas : il leur faut une intention créatrice.

Le plus excitant est que nous nous trouvons actuellement à une époque où la poussée créatrice, qui semble avoir jusqu’ici fonctionné de façon très inconsciente, commence tout doucement à devenir consciente d’elle-même. L’évolution cosmique (qui englobe largement toutes les visions d’un Darwin et de bien d’autres chercheurs) devenant un processus conscient, vous rendez-vous compte de ce que cela signifie ? Tenter de le comprendre et de le mettre en pratique, tel est actuellement l’acte le plus spirituel qui puisse s’imaginer.

Teilhard de Chardin
N. C. : Pourtant, quand on observe les flux qui malaxent l’humanité, on pourrait s’interroger sur le niveau de conscience du processus global. Massacres, fuites éperdues, injustices flagrantes, irresponsabilités gravissimes... Souvent, même quand ce sont des humains qui “décident”, ça ressemble plutôt à des phénomènes reptiliens, ou même volcaniques, avec des pressions considérables. Est-ce un hasard si Teilhard, que vous citez souvent, a eu ses premières visions du “flux évolutif” humain alors qu’il se trouvait dans les tranchées de 14-18 ?

A. C. : Il n’y a jamais d’évolution sans stress : c’est ce qu’affirme la biologiste Elisabeth Sahtouris, qui fait partie des chercheurs avec qui notre réseau et notre magazine What Is Enlightenment ? travaillent. Je ne suis pas spécialiste en évolutionnisme biologique et je fais confiance à Elisabeth. Par contre, je connais bien les psychés humaines, et je peux vous dire que 99,9 % d’entre elles fonctionnent ainsi : sans pression impérieuse, pas d’évolution.

Nous prétendons tous vouloir changer. L’éveil spirituel serait notre désir le plus cher. Mais en réalité, nous choisissons presque toujours le chemin de moindre résistance. Aujourd’hui, après trente-trois ans de quête, je peux le dire : la plupart d’entre nous ne sont pas du tout intéressés par le changement - ni horizontal ni vertical. Ce que nous cherchons à acheter sur le marché spirituel contemporain, c’est à nous “sentir mieux”. Le confort, physique, émotionnel, philosophique, spirituel, voilà ce qui nous intéresse.

Mais une authentique évolution du Soi en nous, non. Ça demande un trop gros engagement et un véritable appel intérieur, un énorme désir de précipiter l’avenir, là, tout de suite, sans attendre on ne sait quoi. Vous avez donc raison, hélas : à de rares exceptions près, le changement évolutif ne s’effectue pas du fait d’une volonté, mais sous la pression d’un gigantesque stress. L’inconnu nous fait tellement peur...

Or, c’est dommage. Parce que le vrai changement n’a besoin d’aucune énormité ni solennité. Il peut s’effectuer à tout instant et à chaque coin de rue. D’autre part, la majorité des humains sont curieux et intéressés a priori par la nouveauté. Mais dès que ça les touche émotionnellement, ou dès que ça remet en cause leurs croyances de base, ils préfèrent s’enfuir et rechercher l’homéostasie, l’équilibre, en trouvant refuge dans ce qui existe déjà et qui les rassure. C’est donc ainsi : l’évolution, qu’elle soit physique ou spirituelle, ne peut s’effectuer sans une “tension évolutionnaire” à l’intérieur de l’être.

Dessin de Serge Durand - Blog Foudre évolutive
 N. C. : Cette tension vers demain ne nous fait-elle pas rater l’essentiel, dont beaucoup de sages disent qu’il se joue paisiblement dans l’instant présent ?

A. C. : Les deux sont nécessaires. Prenez n’importe quel artiste en train de créer : il est à la fois totalement dans le présent et tout entier tendu vers l’avenir. Voilà l’ubiquité que nous devons cultiver, pas seulement dans les arts, mais dans la vie elle-même, c’est-à-dire dans notre spiritualité, au sens le plus vivant du terme. Il s’agit pour chacun, non pas forcément de devenir un grand innovateur, mais d’inscrire l’œuvre qu’est son existence à l’intérieur de la vaste fresque de l’évolution collective. Là, chacun a sa place. Voyez-vous, je crois que l’éveil des humains au processus de l’évolution va devenir la religion de demain. Il est grand temps ! Car nous avons tout relativisé et sommes en train d’en dépérir.

Depuis l’avènement de la post-modernité dans les années 60, beaucoup d’entre nous ont jeté les traditions par-dessus bord, avec tout leur corpus philosophique, moral, éthique. Désormais, chacun décide de sa propre conduite et le super-narcissime a libre cours... Mais ça ne fonctionne pas, ou de plus en plus mal. Certes, nous avions besoin de nous libérer des vieilles formes, qui nous retenaient en arrière alors que nos conditions de vie avaient changé.

Mais quarante ans plus tard, nous nous retrouvons en pleine dérive, dans le brouillard relativiste où tout se vaut - redécouvrant l’évidence : nous ne pouvons pas faire n’importe quoi. En nous débarrassant des formes désuètes des “anciens régimes”, nous avons aussi éliminé la prise en compte des bases mêmes de la morale humaine.

Or, nous avons désespérément besoin d’un cadre philosophique, moral, éthique. La réaction de beaucoup de gens, face à ce vide, est très naturellement réactionnaire : ils veulent revenir en arrière, retrouver les bases morales du judaïsme, du bouddhisme, du christianisme, de l’islam, etc. C’est compréhensible, mais ça va juste dans le sens contraire de l’évolution !

Personnellement, je sens que la redécouverte de notre cadre philosophique et moral va précisément nous venir de l’éveil à la dimension évolutive du réel. Quand des personnes raisonnables prennent conscience du processus majeur dans lequel nous sommes inscrits, qui va de la géosphère à la noosphère, en passant par la biosphère et la technosphère, elles voient immédiatement émerger les obligations morales qui accompagnent et autorisent la poursuite de ce processus.

La suite de l’évolution dépend de nous ! De notre capacité à nous interroger sur qui nous sommes, sur ce que nous faisons, sur nos raisons de le faire. De notre capacité, en fin de compte, à accepter tout cela et à répondre “Oui” à l’appel.

Andrew Cohen et Ken Wilber : le Sage et l'Erudit
Ressources

- A lire ici dans Clés : Le Laboratoire évolutionniste.

- Le dernier livre d’Andrew Cohen « Evolutionary Enlightenment: A New Path to Spiritual Awakening»  (L’Eveil Evolutionnaire : une nouvelle voie vers l’éveil spirituel) a été publié à l’automne 2011 aux Etats-Unis et sortira en français en octobre 2012.

- A lire dans le Journal Intégral, une série de billets intitulée Le Sage et l’EruditAndrew Cohen et Ken Wilber dialoguent en abordant de nombreux thèmes concernant la spiritualité, la culture et la société.

- Dans le numéro d'Août/Septembre de Clés, un portait d’Andrew Cohen : Mêler sagesse orientale et science occidentale.

- Dans Clés, Patrice Van Erseel fait la recension du livre d’Andrew Cohen : Vivre l’éveil.

- Pour suivre l’actualité des enseignements d’Andrew Cohen : EnlightenNext.france

- Pour plus d’informations concernant l’enseignement d’Andrew Cohen : andrewcohen.org/fr