mercredi 10 février 2021

Une Révolution Spirituelle

C’est quand tout semble perdu que tout est sauvé. Abdennour Bidar 

Plus d'un an de pandémie mondiale !... Et si, au lieu de nous lamenter en rugissant comme des fauves en cage, nous tentions de chevaucher le tigre, en utilisant, selon l'ancienne sagesse tantrique, le poison comme remède ? Nous pourrions alors vivre cette période non comme une calamité mais comme une chance: une forme d'initiation collective permettant d'initier ou d'approfondir la "révolution spirituelle", évoquée par Abdennour Bidar dans son dernier ouvrage, que notre monde en crise rend à la fois urgente et nécessaire.

Dans Le Journal Intégral, nous avons à plusieurs reprises fait référence à la réflexion du philosophe Abdennour Bidar dont la pensée est cousine de celle développée dans ce blog. Docteur et agrégé en philosophie, bien connu pour ses travaux sur l’islam contemporain, Abdennour Bidar a développé dans ses deux précédents ouvrages, Les Tisserands et Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consommation, une réflexion qui articule spiritualité, culture et politique à travers le paradigme du "Triple Lien" : à soi, aux autres et à la nature. 

Nous évoquons nous-même ce Triple Lien sur ce blog depuis une décennie à partir d’une perspective intégrale qui rend compte d’une évolution systémique concernant à la fois la conscience (Je, le lien à soi médiatisé par une conscience psycho-spirituelle), la culture (Tu, le lien à l’autre médiatisé par des codes culturels) et le milieu de vie (Il, le lien à l’écosystème médiatisé par l’organisation socio-économique). Dans son dernier livre-poème, Abdennour Bidar fait le constat que ce monde capitaliste et consumériste nous oblige à vivre une existence sans âme, sans esprit et sans humanité. Ce qui conduit l'auteur à lancer un vibrant appel à une révolution spirituelle fondée sur la reconnaissance et l'expérience vécue du Triple Lien. 

Abdennour Bidar croit aux forces de l'Esprit et à la capacité de la jeunesse de trouver en elle-même, dans un retournement intérieur vers l'Absolu, les puissantes ressources nécessaires pour nous sortir des impasses où l'exploitation du monde nous a perdus : impasse climatique, impasse économique, impasse matérialiste... Le philosophe nous engage à retrouver un horizon d’espérance métaphysique en réponse à cette "hubris" qui trouve son origine dans une science sans conscience et dans une conscience sans vision dont la conséquence est la prolifération cancéreuse d’un techno-capitalisme qui détruit nos milieux de vie, sociaux et naturels. 

« C’est quand tout semble perdu que tout est sauvé » considère Abdennour Bidar. A charge pour chacun d’entre nous de participer à cette révolution spirituelle en profitant de cette initiation collective que représente la pandémie pour nous remettre en question et développer le Triple Lien. Après avoir évoqué certains aspects de la pensée du philosophe et du contexte  socio-culturel dans laquelle celle-ci se développe, nous proposerons ci-dessous l'entretien donné par Abdennour Bidar au journal Le Monde le 17 Janvier au sujet de la révolution spirituelle en général et de son nouveau livre en particulier.

Une Conspiration Universelle

Auteur d’une fameuse Lettre ouverte au monde musulman, le philosophe Abdennour Bidar fait partie de ces consciences éveillées qui ont su interpréter avec le plus de profondeur le message véhiculé par ces signes du temps que sont les attentats terroristes perpétrés en France ces dernières années. Le 19 Novembre 2015, suite aux attentats du Bataclan, il publie dans plusieurs quotidiens en Europe un article où il écrit notamment ceci : 

« A partir de ma double culture française et musulmane, j'essaie d'expliquer que nous sommes tous maintenant, musulmans et occidentaux, et la planète entière avec nous, confrontés à une immense question qui fait son grand retour au milieu du monde humain: la question du sacré. Voilà le défi du siècle qui s'ouvre. Il nous renvoie non pas à la crise écologique, ni aux crises financières ou politiques, ni aux crises géopolitiques, mais à la mère de toutes les crises: celle du spirituel. » 

Dans une société en voie d’effondrement, hystérisée par une multitude de  délires complotistes, il convient de remettre les pendules à l’heure comme l’a fait Abdennour Bidar quand il constate : « Et s’il y en a un, voilà le vrai visage du totalitarisme aujourd’hui : la conspiration terrible, tyrannique et secrète de toutes les forces intellectuelles et sociales qui condamnent l’être humain à une existence sans aucune verticalité. » 

Nous avions mis cette pensée  en exergue d’un billet intitulé État d’urgence spirituel où nous évoquions le parcours du philosophe. Un tel constat rejoint d’ailleurs très précisément celui effectué par Georges Bernanos en 1947 dans La France contre les robots : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l'on n'admet pas tout d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Dénoncée par Bidar comme par Bernanos, cette "conspiration" n'est, bien-sûr, ni le fait d'individus malfaisants, ni celui de sociétés plus ou moins secrètes, mais l'expression d'une mentalité moderne fondée sur une idéologie à la fois matérialiste et scientiste à l'origine d'un techno-capitalisme, destructeurs des milieux humains et naturels.

En niant la dimension heuristique et la puissance cognitive de la sensibilité et de l'intuition, de l'imagination et du symbole, cette mentalité moderne réduit la complexité multidimensionnelle de la conscience au jeu abstrait et unidimensionnel d'une rationalité instrumentale et analytique. Cette hégémonie de l'abstraction et du calcul a instauré ce que René Guénon a nommé Le Règne de la Quantité dans un ouvrage paru la même année que celui de Bernanos, tout comme La Dialectique de la Raison en Allemagne, ce fameux livre où Adorno et Horkheimer analysent le processus par lequel les Lumières se sont transformés en leur contraire. Pas de hasard si, en cette même période d'après-guerre, des penseurs inspirés établissent le même constat à partir de perspectives différentes !..

Conspiritualité

Ces remarques de Bidar et Bernanos ouvrent une piste pour mieux comprendre comment cette "conspiration du nihilisme", en étouffant la voie du cœur et en barrant la voie de l'esprit, est devenue la matrice secrète générant la vague et la vogue du complotisme aujourd'hui  Quand on nie la puissance heuristique de l'intuition et la force symbolique du mythe qui furent au cœur des sagesses traditionnelles, quand on réduit l'imagination à la "folle du logis" (Mallebranche), il ne faut pas s'étonner que celle-ci revienne - à travers ce fameux "retour du refoulé" analysé par Freud - sous une forme sauvage, plus ou moins délirante

Les complotistes d'aujourd'hui vivent dans des sociétés qui n'ont pas d'autre mythe fondateur que celui - déshumanisant - de la techno-science. Parce qu'ils se vivent comme des victimes, ils s'inventent alors des mythologies de pacotille, souvent pathétiques et paranoïdes, fantasmant des bouc-émissaires en monstrueuses figures pédo-satanistes pour apaiser leur colère et conjurer leur mal-être. Le double sens du verbe conjurer, qui relève à la fois du complot et de l'exorcisme, rend bien compte de la dimension cathartique propre à l'imaginaire complotiste qui consiste à se libérer de ses propres démons en les projetant sur un Autre fantasmé. Ce n'est pas pour rien que toute une mythologie satanique peuplée de démons hante l'imaginaire et l'iconographie complotistes.

Faisons l'hypothèse suivante : au-delà des justifications factuelles propres aux situations vécues par chacun, la souffrance et la confusion des complotistes ont fondamentalement pour origine la perte du sacré - cette connexion organique de la subjectivité à son milieu d'évolution - naturel, social et symbolique - qui fut au cœur de toutes les sagesses traditionnelles. En paraphrasant une célèbre formule de Chesterton, on pourrait dire que la perte du sacré ne conduit pas à croire en rien mais à croire en n'importe quoi !

Certains, conscients du vide laissé par la perte du sacré, réagissent en initiant ou en suivant des démarches alternatives qui réenchantent notre rapport au monde. D'où le succès de nombreuses pratiques qui, comme la méditation ou le yoga, permettent de dépasser les limitations du mental par un retour aux sources vitales de l'intériorité. Mais, parmi les tenants de ces pratiques alternatives, il en est qui s'arrêtent à mi-chemin pour se réfugier dans ce que des chercheurs ont nommé la conspiritualité. Ce néologisme, mélange de conspiration et de spiritualité, décrit l'hybridation du complotisme identitaire (raciste, antisémite et suprématiste) avec certaines approches holistiques et ésotériques du new age et du bien-être, des médecines et des spiritualités alternatives. 

A titre d'exemple, on peut lire ceci dans un article de Slate intitulé Le Yoga, terrain fertile pour les théories du complot ? : "Pour Matthiew Remsky, animateur d'un podcast sur le lien entre complot et croyance du New Age, la mouvance du "bien-être" est un terrain fertile pour ce genre d'idées. Le yoga partage en fait trois croyances avec les théories du complot : tout est lié, rien ne ne passe sans raison et rien n'est comme il apparaît". Si, en France, le yoga semble encore à l'abri de ce phénomène, on constate dans certains milieux alternatifs des formes de conspiritualité qu'une remarque de Pierre-André Taguieff permet de mieux comprendre : "La tournure d'esprit des complotistes est proche de celle des initiés qui croient détenir un savoir secret, une gnose confidentielle. Le transfert de la logique ésotérique  à la pensée complotiste se fait très facilement".

Les uns et les autres partagent une croyance commune, celle d'un complot des élites qui trahissent l'intérêt général en manipulant le peuple pour en tirer des bénéfices personnels. Si, chez les uns comme chez les autres, on retrouve les idées de "grand réveil" et de transition vers un "nouveau monde", ils se rejoignent aussi dans leur incapacité à développer une analyse à la fois critique et rigoureuse du paradigme dominant, préférant les frissons émotionnels de la fiction et les jouissances pulsionnelles de la catharsis qui s'expriment à travers des anathème haineux contre des milliardaires (Bill Gates, Rockefeller) et/ou des juifs (Soros, Rothschild), réactivant ainsi - sans grande originalité - des préjugés millénaires dont on a pu mesurer les conséquences mortifères au siècle dernier. 

Comme l'écrit un groupe d'écrivains italiens sous le pseudonyme "Wu Ming" dans une analyse très détaillée du mouvement QAnon : " Les fantasmagories complotistes proposent des représentations simplistes - souvent caricaturales - du capitalisme et des substituts à la critique du système. Ils occupent un vide d'analyse et d'initiatives, ils prennent des raccourcis mentaux, ils détournent le mécontentement là où il ne peut s'exprimer que par des grognements impuissants, ils déresponsabilisent... Si je projette mon malaise sur un ennemi occulte, je peux éviter une auto-analyse inconfortable et continuer dans mon train-train quotidien... Je choisis les fantasmagories du complot parce que par rapport à l'analyse de l'économie politique, elles sont plus faciles et confortables. " Et ce qui vrai en ce qui concerne l'économie politique l'est aussi bien sûr en ce qui concerne leur analyse superficielle de l'hégémonie culturelle, bien souvent réduite à des poncifs issus de celle-ci.  

Intuition et Raison

Si les adeptes de la conspiritualité peuvent avoir parfois de bonnes intuitions sur l'état de décomposition de nos sociétés et sur l'impérieuse nécessité d'un changement radical, leurs capacités d'interprétation sont très insuffisantes pour transposer ces intuitions à travers la cohérence d'une pensée critique et inspirée proposant une voie de libération personnelle et un programme d'émancipation collective.

Auteur de Pourquoi croit-on ?, Thierry Ripoll, chercheur en psychologie cognitive, évoque cette problématique : " Un cerveau intuitif, peu porté sur l'analyse, adhère à des croyances infondées qui font le lit des théories du complot" (Le Monde). Dans un autre entretien où il présente cet ouvrage, à la question " Quelle est la croyance la plus dangereuse ?", il répond : " Celle qui consiste à croire que ce que nous savons par le biais de notre seule intuition a plus de valeur que ce que nous offre la raison ou l'évidence empirique. L'intuition est un merveilleux outil que j'ai beaucoup étudié en tant que psychologue cognitiviste... Mais l'intuition non assujettie à l'analyse critique peut-être à l'origine de croyance les plus délirantes et dangereuses.

Les études sur les deux systèmes de la pensée ont montré que, dans de nombreux cas, les biais cognitifs propres aux réponses immédiates de l'intuition (système 1) doivent être contrôlés et corrigés par la rationalité (système 2). Il ne faudrait pas cependant oublier que les formes supérieures de l'intuition sont au cœur de la créativité et de la spiritualité. Ce qui faisait dire à Einstein : " L'esprit intuitif est un don sacré et l'esprit rationnel doit être à son service." Pour exprimer tout son potentiel visionnaire, la vigueur créatrice de l'intuition doit s'enraciner dans une rigueur rationnelle qui la canalise en la structurant, ce qui permet d'éviter la confusion entre l'imaginaire et la réalité telle qu'elle se manifeste notamment dans les délires complotistes. Les lecteurs réguliers du blog savent que l'approche intégrale est fondée sur une diversité épistémologique décrite par Ken Wilber comme les Trois Yeux de la Connaissance (intuition, raison et sensation).

Les complotistes tombent dans le piège fantasmagorique des délires victimaires dès lors qu'ils se révèlent incapables d'équilibrer et d'intégrer intuition et rationalité dans une vision synthétique. Seule une telle approche intégrale est à même de rendre compte de la dynamique évolutive qui transforme, de manière systémique, les champs de la conscience et de la culture, de la société et de l'écosystème. Pour éviter les illusions, les dangers et les confusions dont la conspiritualité est le vecteur, il est bon de connaître ce phénomène aujourd'hui bien documenté, surtout dans l'espace anglophone (taper conspirituality sur Google ou voir la rubrique Ressources pour des articles en français). 

Mais ce phénomène du complotisme est d'autant plus complexe à aborder que les institutions dominantes et leurs porte-paroles médiatiques ont pris l'habitude, par facilité, de disqualifier des approches critiques, alternatives et créatrices, en opérant trop souvent l'amalgame entre celles-ci et des démarches complotistes. Tous ceux qui contestent le paradigme dominant, en proposant des alternatives à celui-ci, risquent ainsi d'être discrédités en se faisant précisément traiter de "complotistes" !... C'est dans cette perspective qu'en observant les Paniques anti-complotistes, Frédéric Lordon a analysé dans plusieurs articles la stratégie qui consiste à disqualifier pour mieux dominer à travers qu'il ce qu'il nomme le "Complotisme de l'anticomplotisme !"

Métanoïa et Paranoïa 

Les acteurs de la révolution spirituelle doivent avoir conscience des impasses de la conspiritualité comme des stratégies de disqualification, afin de les dépasser toutes les deux. Animés par des individus qui sont à la fois militants et méditants, cette révolution spirituelle doit être capable de déconstruire de manière rigoureuse, à partir d'une vision intégrale, le système hégémonique issu du paradigme abstrait de la modernité, aujourd'hui en voie d'effondrement. Cela demande à la fois une pensée critique, une vision globale, une intuition créatrice et un engagement existentiel capables de remettre en cause les habitudes de pensée et leurs certitudes dépassées. 

Pour cela il faut quitter le confort des conformismes académiques et l'entre-soi des reconnaissances institutionnelles ou médiatiques pour explorer son intériorité, s'aventurer vers de nouvelles voies théoriques et expérimenter des pratiques, individuelles ou collectives, qui sont autant d'expressions d'un paradigme émergent. Cette ligne de crête est une voie étroite et un chemin initiatique qui permet de se libérer des conditionnements faisant obstacle au saut évolutif vers une nouvelle étape de notre humanité. 

Un tel saut qualitatif provient d'une conversion intérieure qui remet à l'endroit ce que l'hégémonie du matérialisme et du réductionnisme avait inversé. C'est une telle inversion qui a progressivement transformé l'être humain en "Homo Œconomicus" en le privant de ressources essentielles afin qu'il s'identifie de manière exclusive à ses intérêts égoïstes. Cette inversion est à l'origine d'une compétition et d'une méfiance généralisée entre monades isolées, voire parfois d'une guerre de tous contre tous, générée par une paranoïa ambiante dont le complotisme est une manifestation spectaculaire et exacerbée. 

Dans son sens astronomique, la révolution est le retour d'un astre à un point de son orbite. Dans son sens politique, c'est le renversement d'un système en place. Dans un sens figuré, pour l'être humain, une révolution spirituelle est un retour aux sources de l'esprit, enrichi par l'expérience d'un cycle évolutif. Un tel retournement déclenche le renversement du paradigme dominant, lié au cycle dépassé. Un tel mouvement de l'esprit, bien connu des grecs, qui le qualifiaient de Métanoïa, remet l'envers à l'endroit en nous libérant des illusions de la séparation, au cœur de la paranoïa ambiante. Et s'il ne s'agit pas de revenir simplement à des traditions de sagesse souvent fantasmées, le temps est venu de corriger les dérives de la modernité et d'en dépasser les limitations pour aborder un nouveau stade du développement humain, celui d'une cosmodernité capable d'intégrer, dans une synthèse supérieure, modernité abstraite et sagesse traditionnelle.

Les Droits de l’Âme


Parce qu'elles libèrent l'individu d'une conscience égoïste  et aliénée, les aspirations d’ordre spirituel représentent le tabou essentiel de nos "sociétés du spectral". C'est dans cette perspective qu'Abdennour Bidar publie en 2017 avec 23 co-auteurs un texte intitulé "Coming out spirituel" qui vise à promouvoir le droit inaliénable de tout être humain à la spiritualité. Il s’agissait de redonner une visibilité à la dimension spirituelle en l'inscrivant dans le débat public, en particulier en cette année présidentielle où le choix politique ne correspondait en rien à l’urgence et à la profondeur des enjeux de civilisation. 

Dans ce texte publié dans Le Journal Intégral, Abdennour Bidar évoque "un droit spirituel inaliénable de tout être humain": "Notre lutte pour ce nouveau droit s'inscrit dans le prolongement de tous les grands combats historiques pour les droits sociaux et politiques. Ce droit spirituel est le couronnement à venir des droits de l'homme, le seul à pouvoir relancer partout dans le monde la dynamique de leur réalisation.

La civilisation des droits de l’homme doit donc s’enrichir, évoluer et se métamorphoser pour devenir celle des droits de l’âme. Dans un article écrit durant la période du confinement en Avril 2020, Abdennour Bidar réfléchissait à l’émergence de cette civilisation des droits de l’âme fondée sur le paradigme du Triple Lien : 

« Voilà le dénominateur commun de toutes nos crises: la souffrance ou rupture de nos liens essentiels, notamment ce triple lien vital qui nous fait respirer, ouvrir grands nos poumons et notre cœur, grandir en humanité: le lien à soi, le lien à l’autre, le lien à la nature. Avec ce triple lien viennent naturellement pour nous le sens et la joie de la vie. Ni plus ni moins. Car le sens de la vie, n’en déplaise aux relativistes et aux nihilistes, est d’être en accord avec soi, de vivre en fraternité avec autrui et en harmonie avec la nature. Telle est la formule de la grande santé humaine. Voilà donc un nouveau paradigme possible: la vie bien reliée. Et voilà du même coup un objectif majeur pour les luttes de demain qui commencent aujourd’hui: réparer ensemble le tissu déchiré du monde… » Avant le coronavirus, nous  étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas.

La révolution sera spirituelle (ou elle ne sera pas) !

Dans un récent billet du Journal Intégral, nous citions cet article et lui répondions en écho : " Réparer ensemble le tissus déchiré du monde, c'est aussi développer une vision intégrale capable de penser le monde dans sa complexité en participant de manière intime à la dynamique évolutive d'une mutation intégrale. Une dynamique qui s'exprime simultanément dans le champ de la subjectivité personnelle, de l'intersubjectivité culturelle et de l'objectivité des structures socio-économiques qui déterminent le rapport à notre écosystème.

Dans ce billet intitulé Sagesse du confinement, nous évoquions la prise de conscience spirituelle vécue par un certain nombre de personnes durant les confinements. L’épreuve du confinement pourrait être une forme d’initiation collective facilitant chez certains une mutation de conscience, synchrone avec l’effondrement du paradigme dominant. Un réflexion de Walter Benjamin peut nous aider à comprendre la dimension révolutionnaire de la pandémie : « Marx a dit que les révolutions sont la locomotive de l'histoire mondiale. Peut-être que les choses se présentent autrement. Il se peut que les révolutions soient l'acte par lequel l'humanité qui voyage dans le train tire les freins d'urgence » 

Dans cette perspective, la pandémie a un potentiel révolutionnaire dès lors qu'elle active les freins d’urgence d'une civilisation lancée à toute vitesse dans une course suicidaire, tout comme le confinement quand il freine la train-train quotidien d'une vie insensée, aliénée au travail, au productivisme comme au consumérisme. Cette crise sanitaire nous offre l'occasion inespérée de nous remettre en question en observant notre vie individuelle et collective avec un regard distancié vis à vis des routines hypnotiques. Pour peu que l'on ne passe pas son temps étalé sur le divan en ingurgitant, de manière addictive, pizzas et séries télévisées, un telle période peut permettre de réévaluer nos choix de vie en échappant à la dynamique centripète des habitudes et des divertissements par lesquelles nous tentons de nous évader de nos impasses existentielles.

Activer les freins d'urgence, celui d'une civilisation en déshérence comme celui du train-train quotidien, c'est imaginer et expérimenter dès aujourd'hui, de manière individuelle et collective, dans un contexte exceptionnel de crise sanitaire, les conditions d'une vie bien reliée qui permet de résister à la spirale infernale d'un effondrement global. Nous avons pour notre part déjà abordé cette dynamique révolutionnaire qui intègre de manière systémique conscience, culture, société et écosystème, dans de nombreux billets, notamment dans Une Insurrection Spirituelle (2015), De la crise religieuse à la révolution intérieure (2015), Une révolution silencieuse (2014) ou Éveil à  une révolution totale. (2016) (voir Ressources). 

Pour résumer, en évoquant le Triple Lien cher à Abdennour Bidar, on pourrait dire que la révolution au 21ème siècle sera spirituelle (ou elle ne sera pas) si on entend par spiritualité l'expérience d'une présence non-duelle et d'une perception multidimensionnelle au niveau de la conscience (Je), d'une vision synthétique fondée sur l'intégration de l'intuition et de la raison au niveau de la culture (Tu), d'une communauté écosophique et conviviale, libérée de l'emprise de l'économie et intégrée harmoniquement à son écosystème (Il). Vaste programme à réaliser ici et maintenant, à la fois seul et ensemble.

Pour nourrir plus avant cette réflexion, nous proposons ci-dessous, ce passionnant entretien donné par Abdennour Bidar au journal Le Monde le 17Janvier. 

Révolution spirituelle ! 

« Nous ne pouvons pas faire l’économie du spirituel » 

Abdennour Bidar

Qu’est­-ce qui, selon vous, nous a conduits à l’impasse climatique, économique et matérialiste que vous dénoncez ? 

Nous sommes les enfants d’une modernité qui n’a pas su maîtriser le surcroît de puissance acquis à partir de la Renaissance. Des découvertes techniques ont alors transformé le monde et nous ont confrontés à notre hubris – notre démesure. Depuis lors, ce progrès n’a été utilisé que pour satisfaire des besoins de confort, de possession et de prédation, sans aucun horizon d’espérance métaphysique. 

La domination technologique acquise par l’Occident lui a donné la force de se projeter à l’extérieur pour coloniser la planète entière dans une logique de prédation des ressources et d’inféodation des cultures. Nous vivons aujourd’hui dans des systèmes ultralibéraux qui instituent la guerre, c’est-à-dire la compétition généralisée, la concurrence, comme mode de fonctionnement normal. Sous couvert d’idéaux démocratiques ou des droits de l’homme, nos sociétés s’avèrent extrêmement pyramidales et engendrent des inégalités terribles à l’échelle de la planète. En outre, notre civilisation a déclaré la guerre à l’environnement depuis le projet cartésien de devenir « maître et possesseur de la nature ». Tout cela nous a tragiquement séparés du reste du vivant.

Vous ne partagez donc pas le point de vue de certains intellectuels qui affirment que nous vivons la période la moins violente de l’histoire ? 

Nous parlons ici de la civilisation humaine dans son ensemble ; il s’agit donc d’un phénomène complexe, qu’on ne peut caricaturer tout blanc ou tout noir. De fait, ces progrès technologiques, médicaux ou politiques nous ont orientés vers des principes de justice et de démocratie qui, malgré tout, ne sont pas restés que théoriques. La question est de savoir ce qui l’emporte. Et là, je suis beaucoup plus critique. Nous sommes de jeunes dieux enivrés par leur toute-puissance, mais qui ne savent pas encore s’en servir de manière éclairée. Sur 7 milliards d’êtres humains, la moitié vivent avec moins de 5,50 dollars par jour. Si nous avons tous les moyens de faire de nos progrès une aurore spirituelle, il serait paresseux de penser que nous pouvons faire l’économie d’un tout autre niveau d’exigence envers nous-­mêmes. 

Vous semblez pourtant résolument optimiste – vous vous qualifiez d’ailleurs d’"optimiste conscient".

L’optimiste conscient, c’est celui qui essaie de se tenir entre deux extrêmes : la béatitude inconsciente de ceux qui pensent que le progrès est déjà là, et le désespoir de ceux qui parlent d’effondrement. L’optimiste conscient est celui qui conserve une vraie foi en l’homme et une très forte espérance dans l’avenir de l’humanité. Je pense que nous avons à développer vis-à-vis de nous-mêmes cette foi en une dignité de l’humain qui nous attend toujours à l’horizon de ce que nous sommes, plutôt que de basculer dans une forme d’autosatisfaction qui serait indécente vu les problèmes de la planète.

La vertu des théories de l’effondrement est de faire prendre conscience de la gravité de la menace et du dysfonctionnement radical de nos systèmes, pour créer une sorte d’électrochoc. Mais elles produisent chez certains un véritable effondrement intérieur. Or l’individu contemporain a totalement intériorisé l’idée d’une impuissance face à la complexité des problèmes. Inutile de l’accabler davantage avec une théorie qui lui présente la fin de l’humanité comme inéluctable. Je ne pense pas que l’avenir soit écrit. Dans ces périodes noires, il convient de cultiver l’espérance que nous avons la possibilité de tout changer. Hölderlin a écrit : « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve. » Je réponds : « C’est quand tout semble perdu que tout peut enfin – ou encore – être sauvé. »

N’est-ce pas utopique, à l’heure où la planète étouffe ?

Je ne pense pas. Observez la manière dont la vie se projette en avant : elle crée en détruisant. Tout ce qui est détruit sert d’humus à l’apparition du nouveau. Si les êtres humains ont une capacité impressionnante à créer du chaos, il y a là, en même temps, l’opportunité d’une régénération du monde. Il ne s’agit évidemment pas de célébrer la destruction, mais, comme Janus, elle est toujours à double face : un drame qui offre l'opportunité du renouveau.

On peut, c’est vrai, faire l’hypothèse que cette fois, nous sommes allés trop loin. Mais y a-t-il dans la vie un mal d’où ne sorte aucun bien ? Quand on regarde les grandes épreuves auxquelles l’humanité a été confrontée, derrière les tragédies, il y a eu la résolution et l’énergie unique du sursaut. Voyez le pardon entre la France et l’Allemagne après la seconde guerre mondiale, et la volonté de créer l’Union européenne. Pour l’heure, cependant, nous n’avons pas cette maturité de s’arrêter avant la catastrophe. Dans la conjoncture où nous sommes, la vertu paradoxale du mal est de nous contraindre à puiser dans l’énergie du désespoir. 

Qu’est­-ce qui distingue la révolution que vous appelez de vos vœux de celles qui ont déjà eu lieu ?

Quand tout à l’extérieur désespère, c’est le moment d’aller chercher à l’intérieur de soi. C’est pourquoi je parle de révolution spirituelle, et non politique. Nous n’allons pas refaire la Révolution française ou renverser les institutions. A la place de ces révolutions politiques, souvent sanglantes, il y a une révolution d’un autre ordre à mener, à partir de nos intériorités. Gandhi disait : « Sois le changement que tu veux voir dans le monde. » Il s’agit de cultiver en nous­-même ce que Bergson appelait une « "énergie spirituelle", un "élan vital", car tous nos liens à ce vital, lien à nous-­mêmes, à la nature, aux autres, sont en souffrance. 

Qu’entendez-­vous par le terme de "spiritualité", souvent assimilé à la religion et vu comme antinomique à la laïcité ? 

La laïcité n’est pas antireligieuse. Sa vocation historique a été de donner à tous, croyants, athées ou agnostiques, la garantie des mêmes droits et des mêmes devoirs. Grâce à la séparation des Églises et de l’État, les religions n’exercent plus de pouvoir dans la société. Ce n’est donc pas contre le fait de croire ou de pratiquer un culte qu’intervient la laïcité, mais contre la volonté de puissance des institutions et des dogmes religieux. On sait très bien que dans la religion se trouvent le meilleur et le pire. Le meilleur : donner à l’être humain des ressources de sens, de transcendance, d’éveil ; le pire, car les religions ont souvent témoigné d’une "sacrée" volonté de puissance, qui a pu produire des systèmes de domination, d’aliénation et d’intolérance. 

Mais pour moi, la spiritualité n’est pas seulement ni forcément la religion. La vie spirituelle, c’est la vie bien reliée, le fait de se relier à plus grand que soi – ce qui peut être Dieu pour le croyant, et tout autre chose pour l’athée. Il existe trois directions de transcendance : en soi­-même, pour se relier au plus grand que soi, qui dépasse notre petit ego (« Apprenez que l’homme passe infiniment l’homme », disait Pascal) ; la transcendance existe aussi dans la relation à l’autre, qui nous invite à nous décentrer : dès que je me soucie de l’autre, il y a vie spirituelle car on s’ouvre à plus grand que soi, à l’amour, la fraternité, l’intérêt général ; et enfin, la transcendance du lien à la nature qui nous conduit vers les mystères fondamentaux de la vie : qu’est-ce qui se joue dans l’univers ? N’est-il qu’un jeu de forces matérielles, ou est-il animé par une intention ?

Je ne pense pas qu’on puisse, dans une existence humaine – personnelle ou collective –, faire l’économie du spirituel. Je suis autant attaché à la séparation du religieux et du politique que je suis attaché au lien entre la vie spirituelle et le reste de l’existence humaine. Si je me relie bien à quelque chose qui me transforme en m’ouvrant progressivement, cela va me donner l’inspiration nécessaire pour avoir quelque chose à apporter aux autres. Le XXIe siècle a un grand rendez-vous avec la vie spirituelle.

Militants et Méditants

Nuit Debout

Le chantier est considérable. Par où commencer et pourquoi recommandez-vous aux spirituels de devenir pragmatiques et, au contraire, aux pragmatiques de méditer ?

On ne peut donner que ce qu’on a et que ce qu’on est. Si moi, avec mes bonnes intentions, je me précipite dans l’action, je n’irai sans doute pas bien loin. Cela ne signifie pas qu’il faille ajourner cette action, mais comprendre qu’il faut travailler sur deux plans en même temps : à la fois au progrès spirituel et éthique de ma conscience, et au progrès pratique et politique de la société à laquelle j’appartiens.

J’appelle deux grandes familles à se réunir : la famille spirituelle et la famille politique – autrement dit, celle des méditants et celle des militants. Je les appelle à s’inspirer mutuellement d’abord, pour s’élancer ensemble dans l’action. Je dis donc aux méditants qu’il ne suffit pas de rester assis sur son coussin de méditation, qu’il va aussi falloir aller dans le monde – ce qu’exprimait Martin Buber : « Commencer par soi, mais non finir par soi ; se prendre pour point de départ, mais non pour but ; se connaître, mais non se préoccuper de soi. » Le but du travail sur soi est de se mettre au service de la transformation du monde à partir de la plus puissante énergie qu’on aura su libérer en soi. Mais de manière complémentaire, je dis à ceux qui ont déjà cet habitus de se lancer dans l’action : « N’oubliez pas votre âme ! Essayez de creuser en vous jusqu’à trouver la source de votre élan vital. »

Nous avons institué en Occident une séparation préjudiciable entre l’inspiration du cœur et l’inspiration de la raison. Comme si la raison était autosuffisante et que l’inspiration du cœur ne valait rien ! Étant donné la gravité de la situation, nous avons besoin de toutes les puissances de notre être. On ne peut plus se mobiliser à moitié. On a besoin de notre cœur, de notre raison, on a besoin de savoir méditer, de savoir s’engager et d’œuvrer en permanence sur deux plans : le plan spirituel et le plan politique.

Ce serait là une vraie sortie de la modernité, mais une sortie par le haut – et non plus une modernité hémiplégique ou unijambiste, ne marchant que sur la jambe de la raison et de l’action. Cette voie d’avenir n’a rien à voir avec ce qu’on appelle aujourd’hui paresseusement "postmodernité", alors qu’il ne s’agit que d’une continuation désenchantée de la modernité. Nous atteindrions une autre ère de l’histoire de notre espèce : ce moment où l’on est aussi rationnel et politique que les modernes, tout en ayant autant de cœur et de puissance spirituelle que les anciens.

Beaucoup de nos concitoyens s’investissent pour créer une société plus juste, plus fraternelle, moins matérialiste. Comment expliquer les résultats en demi-teinte obtenus jusque-là ? 

Soyons clairs, le cours d’une civilisation ne se change pas en quelques décennies. Nous sommes engagés sur un effort de long terme qu’il s’agit de bien conscientiser : c’est la première étape. Si je lance cet appel dans le livre, c’est parce que je vois des choses qui me rendent extrêmement confiant, en particulier dans la jeunesse – c’est pourquoi je m’adresse en premier lieu à elle, ainsi qu’à tous ceux qui ont en eux une force de résistance. Si j’avais le sentiment d’être un philosophe un peu mystique qui prêche seul dans le désert, enfermé dans son propre délire, je n’écrirais pas un livre comme celui-là.

Nombre de jeunes gens, aujourd’hui, cherchent d’abord et avant tout leur âme. Ils ne veulent plus s’engager dans la société simplement pour se conformer à ses standards de réussite matérielle. Je vois cette recherche devenir de plus en plus ardente, tout en étant dans une quête de surcroît de conscience de soi. Kant posait la question « Que m’est-il permis d’espérer ? » Je voudrais dire à cette jeunesse que de grandes choses lui sont permises d’espérer si elle prend le chemin de son âme.

On ressent dans votre pensée de réelles affinités avec la philosophie indienne : Gandhi, que vous avez cité, mais aussi, entre les lignes, Sri Aurobindo. Où en êtes-vous de votre relation avec l’islam ?

Étant de tradition soufie [la voie mystique de l’islam], je pratique quotidiennement le dhikr, méditation qui vise à éveiller le cœur, son énergie, son intelligence. Mon rapport à l’islam s’exerce sur deux plans : le premier est ce lien purement spirituel que je viens d’évoquer ; mais je suis aussi un penseur réformiste, critique de l’islam dogmatique, afin qu’il sorte enfin de son sommeil. Et qu’il examine avec courage, lucidité et humilité ce que j’ai appelé dans ma “Lettre ouverte au monde musulman” les racines du mal qui le ronge.

Quand on regarde l’ensemble du monde musulman – même si certains considèrent que ce faisant, on tombe dans « l’essentialisation » – il y a des invariants extrêmement préoccupants : l’absence de démocratie, l’infériorisation des femmes, l’interdiction faite à la pensée de contester le dogme ou d’aborder de manière critique la lecture du Coran, etc.

En tant qu’intellectuel musulman, j’ai une responsabilité critique quant à cette civilisation. Certains m’accusent d’être trop sévère avec l’islam. Je pense au contraire que ceux qui flattent l’islam en pensant le défendre ne font que l’encourager dans sa paresse intellectuelle et dans son illusion d’être une civilisation spirituellement forte – alors qu’elle est selon moi le contraire, déficiente, mal en point, et de ce point de vue pas du tout à la hauteur de son propre génie. L’amour que j’ai pour cette religion est à la mesure de ma sévérité car, comme le dit l’adage, « qui aime bien châtie bien ».

A un niveau plus personnel, j’ai grandi dans une culture spirituelle très ouverte. Ma mère était une catholique mystique qui s’est convertie à l’islam sans renier sa culture d’origine, et qui m’a parlé autant du christianisme que de l’islam. Pour moi, encore quotidiennement aujourd’hui, il est aussi important de lire les Évangiles que le Coran. Également par ma mère, j’ai été très nourri par l’hindouisme : Sri Aurobindo, Shankara et ses commentaires des Upanishads, la Bhagavad Gita, et j’ai un amour particulier pour Ramana Maharshi.

Ma culture spirituelle est large car j’ai cette conviction que tous les chemins mènent à Rome – ou, plus exactement, qu’ils mènent à un rendez-vous profond que chacun a avec le mystère qui gît aussi bien dans son intériorité la plus profonde que dans tout ce que nous dit l’univers. D’une manière que j’essaie en permanence d’équilibrer, il y a également, bien sûr, toute l’influence qu’a eue sur moi la philosophie occidentale.

Pourquoi avoir choisi d’écrire cet appel sous la forme d’un poème ? 

La forme s’est imposée à moi, ce qui a été une énorme surprise (rires). Comme d’habitude, je comptais écrire un essai philosophique en prose. Mais ça n’allait pas : ce que je cherchais à transmettre était un souffle, une espérance, un élan, la possibilité d’encourager cette jeunesse à aller vers ces horizons de sens et de spiritualité engagée. Grâce à la musicalité et au rythme, il y a quelque chose de contagieux qui se communique, un enthousiasme, une confiance. Si j’avais fait un essai philosophique classique, je ne me serais adressé qu’à la raison des gens. Or je souhaite que nous mobilisions ensemble la raison et le cœur. 

Au-delà d’un appel à la résistance, vous vous livrez dans ce livre de manière intime, puisque vous dites avoir vécu deux expériences mystiques. Avez-vous hésité à le faire ?

Non, j’ai dépassé ce genre de peur du ridicule quant au jugement que cela pourrait provoquer (rires). Je ne me livre pas toujours de manière aussi personnelle, mais j’ai la conviction qu’une pensée s’incarne toujours dans un parcours de vie. C’est pourquoi j’éprouve parfois le besoin d’en témoigner, de dire à celui qui me lit que je ne me contente pas de concevoir intellectuellement ce que j’écris, mais que cela vient de mon vécu personnel le plus profond. Et que je lui donne ce vécu en toute confiance, en toute sincérité, parce qu’il y a là pour moi, avec lui, dans le silence de sa lecture, la condition d’une relation authentiquement humaine. J’essaie de témoigner de manière personnelle pour me donner une chance de rencontrer l’intériorité de mon lecteur, son humanité.

Vous écrivez à la fin du livre que vous serez dorénavant muet. N’est-ce pas au contraire le moment de se livrer bataille, pourquoi pas en vous investissant en politique ?

Être un leader politique n’est pas ma vocation. Le philosophe adore pouvoir rester à ses chères études ou y revenir régulièrement. Écrire que je vais me taire est surtout une façon de dire que j’appelle maintenant cette jeunesse à s’engager. Rassurez-vous, je vais continuer à écrire et à m’engager aussi moi-même. Je préside deux associations, Fraternité générale et le Sésame, et nous travaillons avec beaucoup d’autres dans des réseaux solides, au carrefour du spirituel et du politique, pour essayer de faire notre part de la révolution spirituelle.

Je suis un pèlerin. Cela fait longtemps maintenant que je m’engage. Je viens d’avoir 50 ans ; à cet âge, on ne s’imagine plus, comme ça peut être le cas quand on est plus jeune, qu’on est seul au front. Ce qui était très important pour moi en écrivant ce livre, c’était d’être dans le geste de la transmission d’un flambeau.

Propos recueillis par Virginie Larousse.

Ressources

Révolution Spirituelle !  Abdennour Bidar. Éditions Almora. Cet excellent éditeur a publié, entre autre, plusieurs traductions françaises des livre de Ken Wilber évoqués dans Le Journal Intégral.

Abdennour bidar : « Je ne pense pas qu’on puisse, dans une existence, faire l’économie du spirituel. » Le Monde. 

Avant le coronavirus, nous étions déjà enfermés mais nous ne le savions pas. Abdennour Bidar Huffington Post

Autres livres d'Abdennour Bidar : Libérons-nous ! Des chaînes du travail et de la consommationLes Tisserands Lettre ouverte au monde musulman

Dans le Journal Intégral à propos d'Abdennour Bidar : État d’urgence spirituelComing-out spirituelSagesse du Confinement

Dans le Journal Intégral : Une Insurrection Spirituelle - De la crise religieuse à la révolution intérieure   - Éveil à une Révolution Totale - Une Révolution silencieuse - La Cosmodernité - La Métanoïa - Les Trois Yeux de la ConnaissanceUne Insurrection des Consciences

Sur la Conspiritualité

Conspiritualité : voyage entre complotisme et ésotérisme. Tom Macdonald. Site Homo Sociabilis. 

Le monde de QAnon. Seconde partie. Site Le Grand Continent. Cette enquête très approfondie en deux parties, sans doute la plus complète que nous ayons lu sur QAnon, pose entre autre la question suivante : quelles sont les vérités que QAnon déforme et pervertit ?

QAnon, la nouvelle conspiritualité.  Dominique Hartman. Site Le Courrier

Médecines parallèles et extrême-droite, alliés improbables. Dominique Wolfshagen. Agence Science-Presse.

La conspiritualité : mariage étrange entre influenceurs bien-être et extrême droite américaine. Audio 4' de Marie Misset sur Nova.

Sur les stratégies de disqualification.

Conspirationnisme : la paille et la poutre (2012) -  Le complotisme de l'anti-complotisme  (2017) - Paniques anti-complotistes (2020) -