jeudi 28 juin 2018

Critique de la Valeur


Il n'y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie. Kurt Lewin 


Dans la continuité de notre réflexion sur une Synthèse évolutionnaire associant vision intégrale et critique radicale, notre dernier billet évoquait l’œuvre de Marx dont le concept de fétichisme de la marchandise est devenu central dans la critique sociale contemporaine. Nous avions proposé un article d’Anselm Jappe sur ce thème alors que cet auteur vient justement de publier un ouvrage intitulé La Société Autophage, sous-titré "capitalisme, démesure et autodestruction". Il y évoque le mythe grec d’Érysichthon, ce roi qui s’autodévora parce que rien ne pouvait assouvir sa faim. Cette punition divine pour un outrage fait à la nature peut être considérée comme une métaphore de la dynamique autodestructrice des sociétés capitalistes soumises au diktat de la valeur. 

Anselm Jappe participe au mouvement de la "Critique de la valeur" qui, à partir des travaux de Robert Kurz, des revues Krisis et Exit en Allemagne, et de Moishe Postone aux États-Unis, s’inscrit dans la continuité de la critique de l’économie politique effectuée par Marx. Inspiré par son analyse du fétichisme de la marchandise, la critique de la valeur déconstruit avec rigueur les formes sociales et les catégories capitalistes : la valeur, le travail, l’argent, la marchandise. Loin de proposer un nouveau modèle économique, la critique de la valeur vise à sortir de l’économie marchande qui conduit à une véritable "régression anthropologique" à la fois fétichiste sur le plan social et narcissique sur le plan individuel. Formalisant et favorisant la dynamique destructrice et auto-destructrice du capitalisme, ce paradigme "fétichiste-narcissique" est analysé avec rigueur et précision dans La Société Autophage.

Nous proposerons dans ce billet le texte d'Anselm Jappe intitulé Quelques points essentiels de la critique de la valeur qui figure en appendice à la fin de ce livre. Cet appendice résume quelques thèmes essentiels de la critique de la valeur et l’auteur en recommande la lecture préliminaire à ceux qui ne connaissent pas ce courant de pensée. Ce texte est une bonne sensibilisation à une critique radicale qui permet de comprendre le processus d’inversion entre l’abstrait et le concret qui conduit à la subordination du contenu de la vie sociale à l’abstraction de la valeur et à son accumulation. Une subordination qui est à l’origine d’un processus destructeur de tous les liens unissant l’être humain à la nature, aux autres et à ses propres ressources intérieures. 

Critique Radicale et Vision Intégrale
 
Les impensés d’une époque déterminent les impasses où se fourvoient et se délitent les sociétés. En mettant à jour ces impensés, la critique radicale permet de se libérer des limitations du paradigme dominant pour participer à l’émergence d’un nouveau paradigme. C’est ainsi que critique radicale et vision intégrale apparaissent comme deux modes complémentaires d’une même conscience évolutionnaire. Comme son nom l’indique, la critique radicale va à la racine des problèmes en déconstruisant ces évidences partagées qui sont autant des constructions sociales liées à une époque. Dès lors que cette époque est révolue et que ces évidences ne sont plus adaptées à l’évolution du monde et des mentalités, elles sont remises en question par le mouvement de l'histoire qui est celui du développement humain. Ainsi en est-il de ces abstractions capitalistes que sont la valeur, la marchandise, l’argent et le travail : autant d’émanations d’un esprit collectif qui, ayant fait son temps, dans les deux sens du terme, n’est plus à même d’imaginer le suivant.

Suite à cette déconstruction opérée par la critique radicale et fort d’une connaissance de la dynamique évolutionnaire, une vision intégrale permet d’envisager le saut évolutif conduisant à l’émergence d’un nouveau système, plus complexe et plus intégré, correspondant à une nouvelle phase du développement humain. Comme l'écrivent les membres du groupe Krisis dans leur Manifeste contre le travail :  "Si, pour les hommes , l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste extradition des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé." Et Anselm Jappe de préciser dans un entretien à France Culture lors de la sortie de son ouvrage : "Il faut aussi sortir des structures psychologiques qui guident notre mouvement d'adhésion au capitalisme. C'est un changement de civilisation qu'il faut imaginer."

Des signes nombreux et des analyses convergentes attestent que le triomphe actuel du capital annonce son effondrement prochain alors même qu'advient, sur les pattes de colombes chères à Nietzsche, une autre manière d'être et de penser fondée sur la participation sensible de l'individu à un milieu d'évolution qui est à la fois naturel et social, culturel et spirituel. Promouvoir une vision intégrale sans la radicalité d'une critique sociale, c'est se focaliser sur le développement de la conscience et de la culture sans envisager la nécessaire transformation sociale qui doit accompagner leur évolution. Analysée précisément par Anselm Jappe dans La Société Autophage, la régression anthropologique véhiculée par le système capitaliste est un obstacle majeur à cette évolution.

Issu d'une culture libérale qui subordonne le politique à l'économie et la société à l'individu, l'intégralisme américain a souvent été aveuglé par cette forme d'hémiplégie qui envisage l'évolution de la conscience et de la culture sans penser la radicalité d'une transformation sociale qui doit libérer l'être humain des rapports sociaux obéissant aux diktats de ce "sujet automate" qu'est la valeur. Si Kurt Lewin disait avec justesse qu’il n’y a rien de plus pratique qu'une bonne théorie, c’est qu’une vision synthétique, à la fois radicale et intégrale, permet d’agir et de réagir avec discernement, en évitant les pièges de la plainte et de la confusion, de la résignation et de la récupération. L'activisme social et politique inscrit le plus souvent sa pensée et son action dans le cadre du paradigme dominant, ne serait-ce que pour le contester. Cet activisme se contente dès lors d'être le vecteur de formes contestataires qui accompagnent, en négatif, le modèle dominant et qui seront récupérées tôt ou tard par le système pour s’adapter, se renforcer et perdurer.

Seul un geste radical permet de proposer une alternative véritable au chaos ambiant. Ce geste critique consiste à interroger et à déconstruire les catégories à travers lesquelles l'époque se pense et se représente. Remettre en cause la naturalité des catégories dominantes c'est démontrer que, loin d'être transhistoriques, elles sont des constructions sociales circonscrites à une époque donnée et que, loin d'être des fatalités, elles peuvent être dépassées par le mouvement de l'histoire qui fait écho au développement humain. Comme l'écrit Anselm Jappe à la fin de son texte : « Le fait même que toute l’humanité, pendant de très longues périodes, et encore une bonne partie de l’humanité jusqu’à une date récente, ait vécu sans les catégories capitalistes démontre qu’elles n’ont rien de naturel et qu’il est possible de vivre sans elles. »

L’Esprit de Vacance 


Ces Quelques points essentiels de la critique de la valeur permettent de se sensibiliser à une pensée critique qui nécessite un certain effort intellectuel pour en intégrer la logique, le langage et les concepts. Un tel effort s’avère parfois difficile pour des personnes sensibilisées à une théorie intégrale qui redonne à l’intuition et la spiritualité ses lettres de noblesses. Contrairement à une idée fallacieuse, spiritualiser son existence ce n'est pas abandonner l'exigence de précision intellectuelle propre au mental mais se libérer d'une identification exclusive à celui-ci. 

Dépasser le mental ce n'est pas nier sa capacité analytique mais avoir maîtrisé suffisamment la mécanique intellectuelle pour en connaître les limites et pour mettre celle-ci au service d'une intuition holiste qui permet une vision à la fois globale et dynamique. Rien ne se conquiert sans effort : c'est pourquoi il faut du temps, de la concentration et de la continuité, pour assimiler de nouveaux concepts et les articuler dans une approche théorique rigoureuse. On n'est pas obligé d'acquiescer à tous les éléments d'une critique radicale, encore faut-il les connaître et les comprendre pour nourrir sa réflexion et en débattre. Un tel investissement est grandement récompensé par l’effet de dévoilement et de révélation que représente la compréhension du mécanisme autonome qui réduit la plénitude et l’intensité de la vie à l’aliénation d’une survie économique fondée sur des rapports de compétition, de domination et d’exploitation.

Pour Anselm Jappe, la théorie de la valeur découverte par Marx et développée par ses héritiers "constitue toujours la contribution la plus importante pour comprendre le monde où nous vivons". Profondément libératrice, cette vision théorique nous délivre d’un sentiment mortifère de fatalisme et de résignation pour envisager des stratégies d’émancipation individuelles et collectives comme pour imaginer de nouvelles formes de conscience, de culture et de socialisation post-capitalistes. Profitons donc de cette période de vacances estivales durant laquelle il est possible d’échapper au rythme hypnotique du quotidien pour nous initier à cette pensée critique ou pour l’approfondir. 

Sur le site internet dédié à la critique de la valeur, vient justement de paraître une bibliographie et une netographie francophones où les textes en langue française sont classés selon leur importance et leur complexité. C'est ainsi que tout un chacun, quelque soit sa formation, pourra consulter des textes de présentation et d'introduction à la critique de la valeur.  Et si vous avez le temps, replongez-vous dans Le Journal Intégral pour lire la série de billets intitulée L’Esprit de vacance qui déconstruit l’idéologie du travail et l’aliénation qui en est la conséquence (Voir Devoir de Vacance). L'Esprit de vacance est cette ouverture créatrice à la présence d'Esprit qui, en réenchantant notre rapport au monde, permet de décoloniser notre imaginaire de l'emprise économique.

Quelques points essentiels de la critique de la valeur. Anselm Jappe 

Le système capitaliste est entré dans une crise grave. Cette crise n’est pas seulement cyclique mais finale : non dans le sens d’un écroulement imminent, mais comme délitement d’un système pluriséculaire. Ce n’est pas la prophétie d’un évènement futur mais le constat d’un processus devenu visible au début des années 1970 et dont les racines remontent à l’origine même du capitalisme. 

Nous n’assistons pas au passage à un autre régime d’accumulation (comme ce fut le cas avec le fordisme), ni à l’avènement de nouvelles technologies (comme ce fut le cas avec l’automobile) ni à un déplacement du centre de gravité vers d’autres régions du monde, mais à l’épuisement de la source même du capitalisme : la transformation du travail vivant en valeur. Les catégories fondamentales du capitalisme, telles que Karl Marx les a analysés dans sa critique de l’économie politique, sont le travail abstrait et la valeur, la marchandise et l’argent, qui se résument dans le concept de fétichisme de la marchandise. 

Une critique morale fondée sur la dénonciation de l’ « avidité » passerait à côté de l’essentiel. Il ne s’agit pas d’être marxistes ou postmarxistes ou d’interpréter l’œuvre de Marx ou de la compléter avec d’autres apports théoriques. Il faut plutôt admettre la différence entre le Marx "exotérique" et le Marx "ésotérique", entre le noyau conceptuel et le développement historique, entre l’essence et le phénomène. Marx n’est pas "dépassé" comme disent les critiques bourgeoises. 

Même si l’on en retient surtout la critique de l’économie politique, et à l’intérieur de celle-ci surtout la théorie de la valeur et du travail abstrait, cela constitue toujours la contribution la plus importante pour comprendre le monde où nous vivons. Un usage émancipateur de la théorie de Marx ne veut pas dire la "dépasser" ou la mêler à d’autres théories ou encore tenter de rétablir le "vrai Marx" ni même le prendre toujours à la lettre, mais plutôt penser le monde d’aujourd’hui avec les instruments qu’il a mis à notre disposition. Il faut développer ses intuitions fondamentales, parfois contre la lettre de ses textes. 

Les catégories de base du capitalisme ne sont ni neutres ni suprahistoriques. Leur conséquences sont désastreuses : la suprématie de l’abstrait sur le concret (donc leur inversion), le fétichisme de la marchandise, l’autonomisation des processus sociaux par rapport à la volonté humaine consciente, l’homme dominé par ses propres créations. Le capitalisme est inséparable de la grande industrie, valeur et technologie vont ensemble – ce sont deux formes de déterminisme et de fétichisme. 

De plus, ces catégories sont sujettes à une dynamique historique qui les rend d’autant plus destructrices, mais qui ouvre également la possibilité de leur dépassement. En effet, la valeur s’épuise. Depuis ses débuts, il y a plus de deux cents ans, la logique capitaliste tend à "scier le branche sur laquelle elle est assise", parce que la concurrence pousse chaque capital particulier à l’emploi de technologies remplaçant le travail vivant : cela comporte un avantage immédiat pour le capital particulier en question, mais diminue d’autant la production de valeur, de survaleur (plus-value) et de profit à l’échelle globale, mettant ainsi en difficulté la reproduction du système. Les différents mécanismes de compensation, dont le dernier était le fordisme, sont définitivement épuisés. La « tertiarisation » ne sauvera pas le capitalisme : il faut tenir compte de la différence entre travail productif et travail improductif (de capital, bien-sûr !) 

Au début des années 1970, un triple, voir quadruple point de rupture a été atteint : économique (visible dans l’abandon de l’indexation du dollar sur l’étalon-or), écologique (visible dans le rapport du Club de Rome), énergétique (visible dans le "premier choc pétrolier"), à quoi s’ajoutent les changements de mentalité et de formes de vie de l’après-1968 ("modernité liquide", "troisième esprit du capitalisme"). Ainsi la société marchande a commencé à buter contre ses limites à la fois interne et externe

Anselme Jappe
Dans cette crise permanente de l’accumulation – qui signifie une difficulté croissante à réaliser des profits – les marchés financiers (le capital fictif) sont devenus la source principale du profit en permettant de consommer des gains futurs non encore réalisés. L’envol mondial de la finance est l’effet, non la cause, de la crise de la valorisation du capital. Les profits actuels de certains acteurs économiques ne démontrent pas que le système est en bonne santé. Le gâteau est toujours plus petit, même si on le découpe en morceaux plus grands. Ni la Chine, ni d’autres « pays émergents » ne sauveront le capitalisme malgré l’exploitation sauvage dont ils sont le théâtre. 

Il faut critiquer le concept de "lutte des classes" dans l’analyse du capitalisme. Le rôle des classes est plutôt une conséquence de leur place dans l’accumulation de la valeur en tant que processus anonyme – les classes n’en sont pas à l’origine. L’injustice sociale n’est pas ce qui rend le capitalisme historiquement unique, elle existait bien avant. Ce sont le travail abstrait et l’argent le représentant qui ont créé une société entièrement nouvelle, où les acteurs, même les « dominants », sont essentiellement les exécuteurs d’une logique qui les dépasse (un constat qui n’exonère nullement certaines figures de leur responsabilité). 

Le rôle historique du mouvement ouvrier a surtout consisté, au-delà de ses intentions proclamées, à promouvoir l’intégration du prolétariat. Cela s’est révélé effectivement possible pendant la longue phase d’ascension de la société capitaliste, mais ça n’est plus le cas aujourd’hui. Il faut reprendre une critique de la production, et non seulement de la distribution équitable de catégories présupposées (argent, valeur, travail). Aujourd’hui la question du travail abstrait n’est plus « abstraite » mais directement sensible. 

L’union soviétique a été essentiellement une forme de "modernisation de rattrapage" (à travers l’autarcie). Cela vaut également pour les mouvements révolutionnaires de la « périphérie » et les pays qu’ils ont pu gouverner. Leur faillite après 1980 est la cause de nombreux conflits actuels. Le triomphe du capitalisme est aussi sa faillite. La valeur ne crée pas une société viable, fût-elle injuste, mais détruit ses propres bases dans tous les domaines. 

Plutôt que de continuer à chercher un "sujet révolutionnaire", il faut dépasser le "sujet automate" (Marx) sur lequel se fonde la société marchande. A côté de l’exploitation – qui continue à exister, et même dans des proportions gigantesques –, c’est la création d’une humanité « superflue », voire d’une « humanité-déchet », qui est devenu le principal problème posé par le capitalisme. Le capital n’a plus besoin de l’humanité et finit par s’autodévorer. Cette situation constitue un terrain favorable à l’émancipation, mais aussi à la barbarie. Plutôt qu’une dichotomie Nord-Sud, nous sommes face à un « apartheid global », avec des murs autour des îlots de richesse, dans chaque pays, dans chaque ville. 

L’impuissance des États face au capital mondial n’est pas seulement un problème de mauvaise volonté, mais résulte du caractère structurellement subordonné de l’État et de la politique à la sphère de la valeur. La crise écologique est impossible à dépasser dans le cadre du capitalisme, même en visant la décroissance ou, pire encore, le "capitalisme vert" et le "développement durable". Tant que la société marchande perdure, les gains de productivité font qu’une masse toujours croissante d’objets matériels – dont la production consomme des ressources réelles – représente une masse toujours plus petite de valeur, qui est l’expression du côté abstrait du travail – et c’est seulement la production de valeur qui compte dans la logique du capital. Le capitalisme est donc essentiellement, inévitablement, productiviste, tourné vers la production pour la production. 

Nous vivons également une crise anthropologique, une crise de civilisation, ainsi qu’une crise de la subjectivité. Il y a une perte de l’imaginaire, surtout de celui qui naît dans l’enfance. Le narcissisme est devenu la forme psychique dominante. C’est un phénomène mondial : la Playstation peut se trouver dans la cabane, au milieu de la jungle comme dans le loft new-yorkais. Face à la régression et à la décivilisation promue par le capital, il faut décoloniser l’imaginaire et réinventer le bonheur. 

La société capitaliste, fondée sur le travail et la valeur, est aussi une société patriarcale – et elle l’est dans son essence, et non seulement par accident. Historiquement, la production de valeur est une affaire masculine. En effet, toutes les activités ne créent pas de la valeur apparaissant dans les échanges marchands. Les activités dites "reproductives" et se déroulant surtout dans la sphère domestique sont généralement dévolues aux femmes. Ces activités sont indispensables à la production de valeur, mais elles ne produisent pas de valeur. Elles jouent un rôle indispensable, mais auxiliaire, dans la société de la valeur. Cette société consiste autant dans la sphère de la valeur que dans la sphère de la non-valeur, c’est-à-dire dans l’ensemble de ces deux sphères. Mais la sphère de la non-valeur n’est pas une sphère  "libre" ou "non aliénée", tout au contraire. Cette sphère de la non-valeur contient le statut de "non-sujet" (et même au niveau juridique pendant longtemps), parce que ces activités-là ne sont pas considérées comme du "travail" (pour utiles qu’elles puissent être) et n’apparaissent pas sur le marché. 

Le capitalisme n’a pas inventé la séparation entre la sphère privée, domestique, et la sphère publique du travail. Mais il l’a beaucoup accentuée. Il est né – malgré ses prétentions universalistes qui se sont exprimées à travers les Lumières – sous la forme d’une domination des hommes blancs occidentaux, et il a continué à se fonder sur une logique d’exclusion : séparation entre, d’un côté, la production de valeur, le travail qui le crée et les qualités humaines qui y contribuent (notamment la discipline intériorisée et l’esprit de concurrence individuelle) et, d’un autre côté, tout ce qui n’en fait pas partie

Une part des exclus, et notamment des femmes, ont été partiellement "intégrés" dans la logique marchande au cours des dernières décennies et ont pu accéder au statut de "sujet" – mais seulement quand ils ont démontré avoir acquis et intériorisé les "qualités" des hommes blanc occidentaux. Généralement le prix de cette intégration consiste en une double aliénation (famille et travail pour les femmes). En même temps, de nouvelles formes d’exclusion se créent, notamment en temps de crise. Cependant, il ne s’agit pas de demander l’ "inclusion" des exclus dans la sphère du travail, de l’argent et du statut de sujet, mais d’en finir avec une société où seule la participation au marché donne le droit d’être "sujet". Le patriarcat, pas plus d’ailleurs que le racisme, n’est une survivance anachronique dans le cadre d’un capitalisme qui tendrait à l’égalité devant l’argent. 


Le populisme constitue actuellement un grand danger. On y critique uniquement la sphère financière, et des éléments de gauche et de droite s’y mélangent, évoquant parfois l’"anticapitalisme" tronqué des fascistes. Il faut combattre le capitalisme en bloc, pas seulement sa phase néolibérale. Un retour au keynésianisme et à l’État social n’est ni souhaitable ni possible. Vaut-il la peine de lutter pour s’"intégrer" dans la société dominante (obtenir des droits, améliorer sa situation matérielle) – ou est-ce simplement impossible ? 

Il convient d’éviter l’enthousiasme trompeur de ceux qui additionnent toutes les formes actuelles de contestation pour en déduire l’existence d’une révolution déjà en acte. Certaines de ces formes-là risquent d’être récupérées par une défense de l’ordre établi, d’autres peuvent mener à la barbarie. Le capitalisme réalise lui-même sa propre abolition, celle de l’argent, du travail, etc. – mais il dépend de l’agir conscient que la suite ne soit pas pire. Il est nécessaire de dépasser la dichotomie entre réforme et révolution – mais au nom du radicalisme, parce que le réformisme n’est en aucun cas "réaliste". On porte souvent trop d’attention à la forme de la contestation (violence/non violence, etc.) au lieu de s’intéresser à son contenu. 

L’abolition de l’argent et de la valeur, de la marchandise et du travail, de l’État et du Marché doit avoir lieu tout de suite – ni comme programme maximaliste ni comme utopie, mais comme la seule forme de « réalisme ». Il ne suffit pas de se libérer de la « classe des capitalistes », il faut se libérer du rapport social capitaliste – un rapport qui implique tout le monde, quels que soient les rôles sociaux. Il est donc difficile de tracer une ligne entre "eux" et "nous", voire de dire "nous sommes les 99%", comme l’ont beaucoup fait les "mouvements des places". Cependant, ce problème peut se présenter de manière très différente dans les diverses régions du monde. 

Il ne s’agit absolument pas de réaliser quelque forme d’autogestion de l’aliénation capitaliste. L’abolition de la propriété privée des moyens de production ne serait pas suffisante. La subordination du contenu de la vie sociale à sa forme-valeur et à son accumulation pourrait, à la limite, se passer d’une ""classe dominante" et se dérouler dans une forme "démocratique", sans pour autant être moins destructrice. La faute n’en incombe ni à la structure technique en tant que telle, ni à une modernité considérée comme indépassable, mais au « sujet automate » qu’est la valeur. 

Il y a différentes manières d’entendre l’"abolition du travail". Concevoir son abolition à travers les technologies risque de renforcer la technolâtrie ambiante. Plutôt que de simplement réduire le temps de travail ou de faire un "éloge de la paresse", il s’agit de dépasser la distinction même entre le "travail" et les autres activités. Sur ce point, les cultures non capitalistes sont riches d’enseignement. 

Il n’y a aucun modèle du passé à reproduire tel quel, aucune sagesse ancestrale qui nous guide, aucune spontanéité du peuple qui nous sauvera avec certitude. Mais le fait même que toute l’humanité, pendant de très longues périodes, et encore une bonne partie de l’humanité jusqu’à une date récente, ait vécu sans les catégories capitalistes démontre qu’elles n’ont rien de naturel et qu’il est possible de vivre sans elles

Ressources

La société autophage. Capitalisme, démesure et autodestruction.             Anselme Jappe éd. La Découverte

Anselm Jappe Auteur de Guy Debord Essai (Denoël, 2001), Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur (La Découverte, 2017), Crédit à mort La décomposition du capitalisme et ses critiques (Lignes, 2011). 


Textes de présentation de la critique de la valeur  Site Critique de la Valeur

Le Manifeste contre le travail  Groupe Krisis (en intégralité sous forme de brochure imprimable). Site Critique de la Valeur

Le Capitalisme narcissique d'Anselm Jappe  France Culture Émission la Grande Table 33'

La Société Autophage  Une bonne présentation synthétique du livre de Anselm Jappe sur la chaîne You Tube Le Labo de la Légiste (9')

Entretien d'Anselm Jappe avec Judith Bernard  au sujet de La Société Autophage sur la chaîne You Tube Hors Série (1h06)

Autodestruction et démesure du capitalisme  Un entretien avec Anselm Jappe au sujet de La Société Autophage sur la chaîne You Tube Xerfi Canal (8'49")

Dans Le Journal Intégral 

Vers une Synthèse évolutionnaire : sur la complémentarité et la synthèse entre vision intégrale et critique radicale. 


Devoir de Vacance Une évocation de la critique de la valeur précède la présentation synthétique des six premiers billets de la série L’Esprit de Vacance : L'Esprit de Vacance, L'Otium du peuple, Changer d'ère, L'Art de ne rien faire, Se libérer de l'horreur économique, La Cigale et la Fourmi 2.0.

jeudi 7 juin 2018

Le Fétichisme de la Marchandise


Le fétichisme est établi par le fait que, dans la société marchande, les rapports entre personnes se présentent comme des rapports entre les choses et les rapports entre les choses comme des rapports entre personnes. Anselme Jappe 


Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société représentent, à chaque stade du développement humain, trois éléments interdépendants et complémentaires d’un même système en évolution. Dans notre avant-dernier billet intitulé "Une synthèse évolutionnaire" nous évoquions la façon dont une même sensibilité évolutionnaire s’est incarnée au cours de l’histoire à travers l’intégralisme américain d’une part et le progressisme européen de l’autre. Pour des raisons que nous analysions dans ce billet, l’intégralisme libéral des américains est plus focalisé sur l’évolution de la conscience et de la culture quand le progressisme social des européens se concentre principalement sur l’évolution des sociétés et de leur organisation. 

A l’occasion du bicentenaire de sa naissance, le 5 mai 1818 à Trèves en Allemagne, il a été beaucoup question de cette figure du progressisme européen que fut Karl Marx. Une multiplicité d’articles et d’émissions, de livres et d’évènements ont retracé sa vie, évoqué son œuvre et analysé son influence politique, historique et philosophique, tout en se demandant quel éclairage ses analyses pouvaient apporter aujourd’hui sur notre monde en crise. Cette effervescence éditoriale a permis de réévaluer et de reconsidérer, loin des clichés et des préjugés, la vie, l’œuvre et l’héritage de Marx.

C’est dans ce contexte que nous proposons ci-dessous l’article à la fois clair et synthétique qu’Anselm Jappe consacre au concept de "fétichisme de la marchandise". Central dans les interprétations contemporaines de Marx, ce concept est une clé d’explication fondamentale qui permet de comprendre l'inversion du rapport entre vie concrète et valeur abstraite : à la vie sensible, le règne hégémonique de l'échange marchand substitue l'abstraction de la valeur et de l'économie. Une inversion à l'origine de la crise systémique qui affecte nos sociétés et dont seul un saut évolutif est à même de nous libérer.

Cet article est tiré d’un dossier d’Alternatives économiques intitulé: Ecologie, crises, mondialisation… Marx l’incontournable (Mars 2018). Si la pensée de Marx s’avère effectivement incontournable pour comprendre cette crise systémique, elle doit inspirer les tenants d’une Synthèse évolutionnaire qui participe à l'émergence d'une nouvelle "vision du monde". Cette vision évolutionnaire et synthétique associe l'approche développementale de l’intégralisme américain et la critique sociale du progressisme européen dont le penseur allemand fut une figure éminente et déterminante.

Un Visionnaire incontournable

Le travail de mémoire et d’analyse réalisé lors de ce bicentenaire a permis de se débarrasser de nombreuses d’idées fausses et stéréotypées issues aussi bien de la propagande libérale que d’un marxisme représentant "l'ensemble des contresens qui ont été faits sur Marx" selon le philosophe Michel Henry. Pour ce penseur de La Barbarie - auteur de deux ouvrages sur Marx - auquel nous avons consacré quatre billets: "La pensée de Marx n’a aucun rapport avec le marxisme, si ce n’est celui de le contredire terme à terme et d’en constituer ainsi avant l’heure la critique la plus radicale qui sera jamais prononcée contre lui."

Côté libéral, Marx a longtemps fait figure d’épouvantail et de repoussoir dans le but de vanter les bienfaits de "l’économie de marché", cet euphémisme qui travestit la violence capitaliste sous les habits de la liberté du commerce. C’est ainsi que Marx a été diabolisé en opérant l’amalgame entre sa pensée et les régimes totalitaires qui se sont référés à celle-ci en la déformant et en l’instrumentalisant pour légitimer leur dictature. Non seulement l’œuvre de Marx n’est réductible ni au bolchévisme, ni au stalinisme, ni aux divers capitalismes d’Etat qui furent les vecteur d'une modernisation de rattrapage usurpant le nom de communisme, mais elle n’est pas non plus réductible au marxisme puisque Marx n’a cessé de le dire, sa vie durant : "Je ne suis pas marxiste". C'est ainsi que l'on pourrait dire du marxisme traditionnel qu'il fut à la pensée de Marx, toute proportions gardées,  ce que l'inquisition fut au message évangélique du Christ !...

Aujourd’hui, la critique de l’économie politique opérée par Marx apparaît visionnaire quand elle est relue dans le contexte actuel d’une mondialisation néo-libérale, d’une marchandisation généralisée et d'une financiarisation délirante de l'économie : autant de phénomènes qu’il avait anticipé avec un siècle d’avance. Une pensée si visionnaire que le Capital est devenu le livre de chevet de certains financiers de Wall Street où les ventes de l'ouvrage se développent dans un contexte où, comme l'écrit le journal Le Monde, Karl Marx fait son come-back aux États-Unis. Les analyses de Marx permettent en effet de comprendre l’évolution et les impasses du capitalisme comme les contradictions structurelles à l’origine des diverses crises qui le secouent. D’ailleurs l'ancien banquier Emmanuel Macron, alors candidat à la présidentielle, ne  disait-il pas dans un entretien donné au magazine Elle en Mai 2017 : "Mon conseil à la jeunesse : lire Karl Marx" (sans doute serait-il même nécessaire qu'il le relise).

Il faut  regarder sur You Tube le cours extrait d’une conférence donnée par Jean-Claude Michéa où l’auteur de Notre ennemi, le capital évoque la récente rencontre entre les principaux financiers de la City de Londres et Paul Jorion, anthropologue et économiste ayant prédit avec précision la crise des subprimes de 2008 bien avant qu'elle ne survienne. Paul Jorion utilisa les analyses et les concepts forgés par Marx pour décrire la situation économique actuelle et la crise inéluctable à laquelle conduisent les contradictions internes du capitalisme. Suite à son exposé, après un débat animé, le numéro un de la City s’est exclamé : « C’est la première fois depuis 20 ans que j’entends quelqu’un qui m’explique ce que je peux comprendre et qui correspond à ce que j’ai sous les yeux. » (Voir Michéa. Paul Jorion et Karl Marx à la City. You Tube. 2'46'') 

Une Critique Radicale

Une telle réaction est partagée par un certain nombre d’économistes éclairés et cultivés parmi lesquels Patrick Artus qui affirme dans un communiqué de la banque Natixis où il est directeur des recherches et des études : "La dynamique du capitalisme est aujourd’hui bien celle qu’avait prévue Karl Marx. On observe bien aujourd’hui dans les pays de l’OCDE la succession d’évolutions que Karl Marx avait prévues" Si les analyses de Marx apparaissent incontournables, c’est qu’elles permettent de comprendre par exemple la déconnexion totale qui s'est effectuée entre l’économie réelle et une spéculation financière, devenue folle, qui n'a plus aucun rapport avec celle-ci. Cette explosion délirante de ce que Marx nomme le "capital fictif" tend à pallier la perte de valeur due au remplacement du travail vivant, seul source de plus-value et donc de profit, par le développement de la robotique et de la numérisation.(Cf. La Grande Dévalorisation de Lohoff et Trenkle)

Ce qui fait dire à Jean-Claude Michéa : « … le "problème de la dette" est devenu définitivement insoluble (même en poussant les politiques d’austérité jusqu’au rétablissement de l’esclavage) et nous avons devant nous la plus grande bulle spéculative de l’histoire, qu’aucun progrès de l’"économie réelle" ne pourra plus, à terme, empêcher d’éclater. On se dirige donc à grands pas vers cette limite historique où, selon la formule célèbre de Rousseau, "le genre humain périrait s’il ne changeait sa manière d’être".» (Nous entrons dans la période des catastrophes in l'Obs)

ZAD de Notre Dame des Landes

C'est ainsi que Jean-Claude Michéa évoque la phase finale du capitalisme décrite par Rosa Luxembourg comme une "période de catastrophes" : catastrophe morale et culturelle, catastrophe écologique, catastrophe économique et financière d'un système capitaliste qui se heurte à ce que Marx nomme sa "borne interne". L'intuition partagée d'un effondrement possible de nos sociétés remet au centre du débat une œuvre dans laquelle Marx déconstruit les grandes catégories capitalistes : valeur, marchandise, argent, travail abstrait. Cette critique radicale de l'économie peut et doit accompagner la création et l'émergence de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et de socialisation d'inspiration post-capitaliste. De nombreux laboratoires de cette émergence existent sur la planète dont la plus connue en France est sans doute la Zad de Notre Dame des Landes (Cf. De quoi la Zad est-elle le nom ?).

Deux cent ans après la naissance du penseur allemand, les nouvelles lectures de son œuvre  privilégient la déconstruction de l'économie opéré par Marx, la poursuivent et la développent, rompant ainsi avec une vulgate marxiste qui partageait en fait le même économisme que les tenants du capital. En trahissant la perspective d'un changement radical de société, les tenants d'un marxisme dégénéré imposèrent un capitalisme d’État qui transforma la classe ouvrière en rouage d'un système productiviste cherchant à rattraper son retard sur les économies développées... c'est à dire capitalistes. Cette intériorisation de l'idéologie dominante par le prolétariat a réduit ses revendications à des gains de pouvoir d'achat, bien loin de l'abolition du salariat évoqué par Marx.

Contrairement à cet économisme et fidèle aux intentions de Marx qui furent celles d'une critique radicale de l'économie, une lecture contemporaine de ses travaux déconstruit ces évidences que sont devenues les catégories capitalistes en remettant en question, par exemple, la centralité du travail dans les relations sociales. (Cf. Le manifeste contre le travail du groupe Krisis). Il ne s'agit plus de réformer le système en proposant un nouveau modèle économique mais de sortir de l'économie comme modèle fétichiste de relations sociales pour inventer de nouvelles formes d'organisation correspondant à de nouveaux modes de subjectivation et d'intersubjectivité culturelle (Cf. Sortir de l'économie).

Fondamentale dans les nouvelles lectures de Marx, l’analyse du "fétichisme de la marchandise" permet de comprendre l’inversion par laquelle la dimension abstraite et quantitative propre à valeur et à l’économie marchande se substitue à la dimension concrète, sensible et qualitative, de la vie tout en la détruisant. Une destruction qui a pour conséquence celle des relations que toute vie humaine entretient avec un milieu d’évolution à la fois naturel, social et culturel.  Cette inversion entre le sensible et l'abstrait, qui substitue celui-ci à celui-là, est à l’origine d’un processus de décivilisation qui renvoie à l’urgence d’un saut évolutif. A cette inversion doit répondre et correspondre une véritable conversion des conscience affirmant la souveraineté de l'esprit et de la vie, de la sensibilité et des communautés humaines face au fétichisme de l’abstraction véhiculé par l’hégémonie de la rationalité et de la technique, de la valeur et de l’économie. 

Le Fétichisme de la Marchandise. Anselm Jappe 

Marx a mis en avant le rôle déterminant des choses et des objets produits dans les rapports entre les personnes. D'où son concept de fétichisme des marchandises. 

Le premier chapitre du Manifeste du Parti communiste, paru en 1848, commence par ces mots fameux : "L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de la lutte des classes." Même aujourd’hui, le premier concept qu’une grande majorité des personnes associent au nom de Karl Marx est assurément celui de "lutte des classes". La lutte des classes évoque tout de suite le prolétariat, surtout celui des usines. Il existe des lectures de l’œuvre de Marx qui, tout en insistant sur son actualité, en privilégient des aspects différents de ceux habituellement évoqués. Ces approches se sont longtemps concentrées sur la question de "l’aliénation", une thématique développée surtout dans les œuvres de jeunesse de Marx. Il s’agit alors de ne pas dénoncer seulement l’exploitation économique, mais la globalité des conditions de vie créées par le capitalisme. 

"Secret", "mystérieux", "hiéroglyphe"

Depuis quelques décennies, c’est souvent le concept de "fétichisme de la marchandise" qui a retenu l’attention des marxistes critiques. Cette expression s’emploie souvent dans le discours ordinaire, mais pour renvoyer de manière vague à une espèce d’adoration excessive des marchandises et elle concerne plutôt la psychologie du consommateur. Chez Marx, le terme de "fétichisme" a une signification bien plus large et plus profonde. On trouve des références au fétichisme dans toute son œuvre, depuis ses tout premiers articles.

C’est pourtant à la fin du premier chapitre du Capital, paru en 1867, qu’il en fournit l’approche la plus détaillée, dans un sous-chapitre intitulé "Le caractère fétiche de la marchandise et son secret". Ces quelques pages mêlent des considérations philosophiques, des références historiques et des citations littéraires, dans un style enjoué qui recourt à des formulations paradoxales comme "sensible suprasensible" et où apparaissent les mots : "secret", "mystérieux", "caprices","énigmatique", "hiéroglyphe", "mysticisme", "forme fantastique", etc. Ces termes font comprendre que Marx entre ici dans une terra incognita de la réflexion. Un autre traitement du fétichisme se trouve à la fin du livre III du Capital. 

Le fétichisme, en termes plus généraux, est établi par le fait que, dans la société marchande, les rapports entre personnes se présentent comme des rapports entre des choses. Et les rapports entre les choses se présentent comme des rapports entre personnes. Ce concept a suscité des interprétations assez divergentes. Selon les marxistes traditionnels, liés au mouvement ouvrier, Marx dénoncerait une mystification des vrais rapports de production capitalistes : l’exploitation de l’ouvrier serait cachée - voilée - derrière un rapport en apparence objectif entre les "facteurs de production", notamment le capital, le travail et la terre. Le fétichisme consisterait en une forme d’idéologie apologétique. On pourrait même dire : de tromperie. Un nombre restreint de marxistes, à partir de Georg Lukacs dans les années 1920, en passant par les auteurs de l’école de Francfort et les situationnistes, ont ouvert la voie à une interprétation contemporaine qui assigne une grande importance au fétichisme. C’est notamment le cas de la « "critique de la valeur ". 

La valeur créée par le travail abstrait 

Dans cette perspective, le concept de fétichisme est l’un des pivots de toute la critique de l’économie politique de Marx. On peut même parler d’une identité entre théorie de la valeur et théorie du fétichisme. Marx introduit le fétichisme après avoir analysé - au début du Capital - les catégories de base du capitalisme : la « marchandise » qui, à côté de sa valeur d’usage, possède une « valeur » qui est représentée dans « l’argent », mais qui est créée par le « travail abstrait », ou plus précisément, par le « côté abstrait du travail »

Dans le capitalisme, le travail n’est pas pris en compte socialement pour son utilité, mais pour le temps qu’il faut pour l’exécuter, sans égard pour son contenu. Chaque travail a en même temps deux côtés - il produit quelque chose, objet ou service, et en tant que tel, chaque travail est différent des autres. Mais en tant que dépense d’énergie humaine mesurée par le temps, tous les travaux sont égaux ; ils ne se distinguent que par leur aspect quantitatif.  Concrètement, une bouteille de vin et une table sont bien différentes ; côté abstrait, leur seule différence réside dans le fait que la bouteille représente, disons, une demi-heure de travail et la table une heure. En effet, moins il faut de temps de production pour une marchandise (et ses composants), moins elle a de valeur (et moins elle coûte). 

L’aspect vraiment révolutionnaire - souvent sous-estimé par les marxistes eux-mêmes – de cette analyse est de ne pas concevoir l’argent et la valeur, la marchandise et le travail, comme des facteurs "évidents" ou "naturels" présents dans toute société quelque peu "évoluée". Marx démontre que ce sont plutôt des éléments spécifiques au capitalisme, et il établit également leur caractère destructeur. 


Dans une société basée sur ces catégories, il ne peut pas y avoir de contrôle conscient de l’économie. Les humains regardent les marchandises qu’ils ont créées et leurs interactions (les prix, le marché, les crises, etc.) comme des divinités qui les gouvernent. La référence ironique à la religion contenue dans le concept de fétichisme trouve ici tout son sens : l’homme s’incline face à des choses dont il ne sait pas qu’elles sont ses propres produits. En même temps, il ne s’agit pas d’une fatalité : cette subordination de l’homme à ses produits est le résultat du mode de production capitaliste (même si elle prolonge des formes précédentes de fétichisme, notamment religieuses). 

Dans le fétichisme de la marchandise - qui est inséparable de la société capitaliste elle-même et ne disparaîtra qu’avec elle -, le côté concret des produits, des travaux et finalement de toute manifestation de la vie humaine se voit placé au deuxième rang, derrière le côté « quantitatif ». Le côté concret n’est que le « porteur », la « représentation », « l’incarnation » d’une substance invisible, abstraite et toujours égale : le travail réduit à sa seule dimension temporelle. 

La valeur contient la survaleur (plus-value) - celle qui donne le profit - et dont la recherche motive les capitalistes. Cependant, Marx n’effectue pas une critique moraliste : la "soif de profit" n’est qu’une des roues de l’engrenage. Ce qui distingue la société fétichiste est son caractère anonyme et automatique. Tous les acteurs ne font qu’exécuter des lois qui se sont créées "dans leur dos". Le marché fera cesser la production de jouets et privilégiera la production de bombes, si cela donne plus de profit, sans prendre en compte leur côté « concret » et ses conséquences. En effet, la logique fétichiste fait abstraction de la différence concrète entre la bombe et le jouet ; elle ne compare que deux quantités de travail abstrait. Si un capitaliste, par scrupule, se refusait à cette logique, il serait rapidement éliminé du marché. Les marchandises « sensibles » (concrètes) sont assujetties à leur invisible nature « suprasensible », donnée par le travail abstrait. 

Une explication de la crise écologique 

Bien avant d’être une société de classes basée sur l’exploitation, le capitalisme est déjà, à un niveau plus profond et structurel, une société absurde, destructrice et autodestructrice, parce que le côté abstrait - non humain - y prévaut sur le côté concret et humain. Les êtres humains y sont à la traîne des choses qu’ils produisent et dont ils ont perdu le contrôle. Aucun accord conscient n’y est possible, même pas entre capitalistes : chaque acteur produit isolément, et ce n’est que dans l’échange sur le marché que ses produits acquièrent a posteriori une dimension sociale et créent un "lien social". 

La théorie du fétichisme permet d’expliquer, entre autres choses, un phénomène que Marx ne pouvait pas encore bien connaître : la crise écologique. Le rôle toujours majeur des technologies et les gains de productivité qu’elles permettent font diminuer le travail nécessaire pour une marchandise donnée, et alors sa valeur ainsi que la survaleur qu’elle contient diminuent aussi. La seule solution - et qui elle-même n’est que temporaire - est de produire davantage d’exemplaires de la marchandise en question et de susciter une demande équivalente. Le problème est que la consommation de ressources et d’énergie croît ainsi de manière exponentielle, pour seulement éviter que la quantité globale de valeur ne chute. La théorie du fétichisme contient donc aussi une théorie de la crise, autant économique qu’écologique

Que la société reprenne son destin en main 

La théorie du fétichisme n’absout pas les hommes, et les classes dirigeantes en particulier, de leurs responsabilités. Elle insiste cependant sur un autre aspect : la grande tare du capitalisme consiste dans le fait que les hommes n’y sont que les exécutants d’une logique qui semble résider dans les choses, mais qui, en vérité, est le résultat des actions humaines. Sortir du fétichisme signifierait donc que la société reprenne son destin en main. Mais cela ne sera pas possible sans sortir des bases mêmes du fétichisme : argent et travail, marchandise et valeur. Vaste tâche ! On ne la réalisera pas en un jour.

On voit pourtant que ces catégories se dissolvent un peu partout : la société du travail n’a plus beaucoup de travail à offrir, et l’argent "vrai" (au lieu du "capital fictif" du crédit, comme Marx le nomme) commence à être rare. Dans le chapitre sur le fétichisme, Marx évoque « pour changer, une association d’hommes libres, travaillant avec des moyens de production collectifs et dépensant consciemment leurs nombreuses forces de travail individuel comme une seule force de travail sociale ». Ce serait une société post-fétichiste. (fin de l’article d’Anselm Jappe) 

Marx et l'inversion réelle 

Le site consacré à la Critique de la Valeur propose cet article d’Anselm Jappe en l’illustrant par une citation de Marx où celui-ci décrit dans la première édition du Capital l’inversion propre au fétichisme de la marchandise où l’existence du concret n’est reconnu que dans la mesure où il est réduit à une expression sensible de l’abstrait dont il est porteur

« A l'intérieur du rapport de valeur et de l'expression de valeur qui y est incluse, ce qui est abstrait et général ne compte pas comme propriété de ce qui est concret, sensible et réel, mais, à l'inverse, ce qui est sensible et concret ne compte que comme forme phénoménale ou forme de réalisation déterminée de ce qui est abstrait et général. Par exemple, à l'intérieur de l'expression de valeur de la toile, ce n'est pas le travail du tailleur contenu dans l'équivalent habit qui possède la propriété générale d'être en outre du travail humain. 

Au contraire. Être du travail humain compte comme son essence ; être du travail de tailleur ne compte que comme forme phénoménale ou comme forme de réalisation déterminée de cette essence qui est sienne... Ce renversement grâce auquel ce qui est sensible et concret ne compte que comme forme phénoménale de ce qui est abstrait et général, au lieu qu'à l'inverse ce qui est abstrait et général compte comme propriété du concret, un tel renversement caractérise l'expression de valeur. Il rend en même temps difficile la compréhension de cette dernière.» 

Ressources 

Le fétichisme de la marchandise. Anselm Jappe. Article paru dans les Dossiers d’Alternatives économiques Marx l'incontournable, n°13, avril 2018. On retrouve cet article d’Anselm Jappe sur le site Critique de la Valeur avec la citation de Marx sur l'"inversion réelle".

Anselm Jappe  Auteur de Guy Debord. Essai (Denoël, 2001), Les Aventures de la marchandise. Pour une critique de la valeur (La Découverte, 2017), Crédit à mort. La décomposition du capitalisme et ses critiques (Lignes, 2011) et La Société autophage (La Découverte, 2017). 



Nous entrons dans la période des catastrophes  Entretien avec J.C Michéa. L’Obs 

La banque Natixis: "La dynamique du capitalisme est celle qu’avait prévue Marx" Blog Médiapart de Jean-Marc B.

Le Manifeste contre le Travail Groupe Krisis. En intégralité sous forme de brochure imprimable. Blog Critique de la Valeur.

La Grande Dévalorisation  Trenkle et Lohoff  éd. Post-Editions

Modernisation de rattrapage Capitalisme d'Etat, "socialisme réellement existant", URSS, développement. Robert Kurz  Site Critique de la Valeur

Une critique du marxisme traditionnel selon Moishe Postone  Site Critique de la Valeur.

Bicentenaire de Karl Marx 

Le Bicentenaire Marx  France Culture. Le Journal de la philo 

Karl Marx fait son come-back aux États-Unis  Le Monde

Marx 2018 Le Carnet du bicentenaire Le comité scientifique « Marx 2018 » réunit des chercheurs, associations, institutions culturelles, éditeurs et revues. Il organise, soutient et accompagne les événements qui, dans l’univers académique et à ses marges, marqueront le bicentenaire de Karl Marx. Le carnet « Marx 2018 » se fait l’écho de ces manifestations 

Arte : Karl Marx a 200 ans. Tour d’horizon de sa vie et de sa pensée à travers trois films : Karl Marx - Penseur visionnaire, De Marx aux marxistes et Le phénomène Karl Marx et une Websérie :  Marie meets Marx.

Et si Marx avait raison ?  Documentaire d'Arte réalisé en 2017.

Dans le Journal Intégral

Voir les Libellés : Critique de la valeur, Sortir de l’économie, L’Esprit de vacance.

mardi 15 mai 2018

De quoi la ZAD est-elle le nom ?


Ils ont essayé de nous enterrer. Ils ne savaient pas que nous étions des graines. Proverbe Mexicain


Dans notre dernier billet intitulé Vers une Synthèse Évolutionnaire nous évoquions le saut évolutif nécessaire pour résoudre une crise systémique qui pourrait conduire à l’effondrement de notre civilisation comme à la régression brutale de l’humanité. Nous définissions ce saut évolutif comme celui d’une véritable métamorphose de l’économie en écosophie. A travers certains évènements l’actualité vient illustrer concrètement la pertinence d’une théorie : c’est ainsi que la ZAD de Notre Dame des Landes est depuis quelques années le théâtre d’un affrontement entre ces deux visions du monde qui sont celle de l’économie, d’une part, et de l’écosophie d’autre part. Si la ZAD est un signe des temps c'est qu'elle donne à voir, de manière spectaculaire, les forces qui opèrent de manière conflictuelle dans une conscience collective en évolution.

Le 9 Avril, 2.000 gendarmes ont envahi violemment la ZAD pour détruire des habitats et déloger des habitants. Depuis cette date plus de 11.000 grenades ont déjà été tirées par les gendarmes mobiles. Résultat : on recense aujourd’hui près de 272 blessés parmi les zadistes et 77 blessés parmi les gendarmes. Dans ce billet nous ne reviendrons ni sur la chronique de ces évènements, ni sur les différentes analyses politiques et conjoncturelles qui mettent ceux-ci en perspective : de nombreux articles nous informent à ce sujet et des sites y sont consacrés. Nous chercherons simplement à décrypter, derrière l’écume des évènements, les véritables enjeux de civilisation qui sont ceux d’un affrontement spectaculaire entre deux visions du monde. 

En ce sens, nous donnerons la parole à de grands témoins – Raoul Vaneigem, Naomi Klein, Vananda Shiva, Isabelle Stengers, Alain Damasio, François Cusset – qui ont réagi à cette violence d’état pour en déconstruire les mécanismes et pour expliquer en quoi la ZAD de Notre Dame des Landes représente un laboratoire où s’ébauchent de nouvelles formes de vie, de sensibilité et de pensée au sein de communautés post-capitalistes qui pourraient devenir les vecteurs d'un véritable saut qualitatif. Ce faisant, nous essaierons d’apporter des éléments de réponses à la question que beaucoup se posent : "De quoi la ZAD est-elle le nom ?" »

De l’Économie à l’Écosophie 

La rationalité économique est fondée sur un impératif de gestion quantitative incapable de prendre en compte la dimension qualitative de la vie humaine et des relations qui la lient à son milieu. C’est ainsi qu’elle transforme de manière abstraite un milieu de vie en un environnement dont il faut exploiter techniquement les ressources naturelles et technocratiquement les ressources humaines. En détruisant les liens sociaux, culturels, écosystémiques qui unissent les hommes entre eux et ceux-ci à leur écosystème naturel, cette rationalité purement instrumentale et utilitaire tend à l’uniformisation des mentalités et des modes de vie, des subjectivités comme des comportements. 

En réaction à cette abstraction déshumanisante et destructrice, émerge une autre vision du monde fondée sur la relation organique et sensible entre l’homme et son milieu d’évolution qui à la fois social et naturel, culturel et cosmique. Cette vision "écosophique" s’exprime dans la ZAD à travers des formes de vie conviviales, écologiques, communautaires. 


Dans un billet intitulé Ne Travaillez Jamais, nous évoquions l'évolution des mentalités décrite par Michel Mafessoli, sociologue de la post-modernité : « Aujourd’hui, la valeur travail, la foi dans un progrès matériel et technique infini, la croyance en la démocratie représentative qui ont permis la cohésion de la population et des élites ne font plus sens. Il est donc urgent de repérer les valeurs post-modernes en train d’émerger… Une époque fondée sur le triptyque : "Individualisme, Rationalisme, Valeur travail" cède la place à un monde fondé plutôt sur un autre triptyque : "Tribalisme, Raison sensible, Créativité". » (Les nouveaux bien-pensants

Une telle évolution est évoquée par la citation de Raoul Vaneigem mise en exergue dans notre dernier billet : "Nous sommes au cœur d'une mutation où s'annonce un renversement de perspective". Depuis le fameux Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations, l’œuvre du penseur situationniste auquel nous avons consacré plusieurs billets (voir Ressources), exprime de manière à la fois lyrique et radicale, l’insurrection de la vie contre le fétichisme de l’abstraction. Dans Nous qui désirons sans fin, Raoul Vaneigem écrivait ceci : "Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L’une achève de se ruiner en stérilisant l’univers sous son ombre glacée, l’autre découvre aux premières lueurs d’une vie qui renaît l’homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d’une évolution où l’homme économique n’est plus désormais qu’une branche morte."

Les slogans situationnistes imaginés par Guy Debord, Raoul Vaneigem et quelques autres furent au cœur du mouvement de Mai 68 dont nous fêtons ces temps-ci en grande pompe le cinquantième anniversaire pour mieux en désamorcer la charge subversive. Il faut être aveugle pour ne pas voir que la ZAD de Notre Dame des Landes s’inscrit dans la continuité d’une insurrection des consciences qui, aujourd’hui comme hier, met l’imagination au pouvoir en décolonisant nos imaginaires de l’économisme dominant. Ce processus de décolonisation vise à libérer les consciences de l'emprise du l'individualisme libéral et du fétichisme de la marchandise pour expérimenter de manière concrète et collective des modes de vie où le sens du commun se conjugue à cette sagesse du vivant qu'est l'écosophie. Il ne s'agit donc pas de commémorer Mai 68, comme le fait de manière morbide le parti médiatique, mais d'actualiser ici et maintenant son énergie subversive et créatrice en inventant de nouvelles formes de vie comme le font, de manière courageuse, les habitants de la ZAD.

Le Parti Pris de la Vie

Raoul Vaneigem
C’est donc tout sauf un hasard si, dans la continuité de son œuvre comme de son engagement, Raoul Vaneigem a rédigé un texte où il réagit à la destruction partielle de la ZAD en analysant les enjeux de civilisation dont cet événement est l'expression : « Ce qui se passe à Notre Dame des Landes illustre un conflit qui concerne le monde entier. Il met aux prises, d’une part, les puissances financières résolues à transformer en marchandise les ressources du vivant et de la nature et, d’autre part, la volonté de vivre qui anime des millions d’êtres dont l’existence est précarisée de plus en plus par le totalitarisme du profit. Là où l’État et les multinationales qui le commanditent avaient juré d’imposer leurs nuisances, au mépris des populations et de leur environnement, ils se sont heurtés à une résistance dont l’obstination, dans le cas de N.D des Landes, a fait plier le pouvoir.

La résistance n’a pas seulement démontré que l’État, "le plus froid des monstres froids", n’était pas invincible – comme le croit, en sa raideur de cadavre, le technocrate qui le représente – elle a fait apparaître qu’une vie nouvelle était possible, à l’encontre de tant d’existences étriquées par l’aliénation du travail et les calculs de rentabilité. Une société expérimentant les richesses de la solidarité, de l’imagination, de la créativité, de l’agriculture renaturée, une société en voie d’autosuffisance, qui a bâti boulangerie, brasserie, centre de maraîchage, bergerie, fromagerie. Qui a bâti surtout la joie de prendre en assemblées autogérées des décisions propres à améliorer le sort de chacun. C’est une expérience, c’est un tâtonnement, avec des erreurs et ses corrections. C’est un lieu de vie. 

Que reste-t-il de sentiment humain chez ceux qui envoient flics et bulldozer pour le détruire, pour l’écraser ? Quelle menace la Terre libre de N.D des Landes fait-elle planer sur l’État ? Aucune si ce n’est pour quelques rouages politiques que fait tourner la roue des grandes fortunes. La vraie menace est celle qu’une société véritablement humaine fait peser sur la société dominante, éminemment dominée par la dictature de l’argent, par la cupidité, le culte de la marchandise et la servitude volontaire. C’est un pari sur le monde qui se joue à N.D des Landes. Ou la tristesse hargneuse des résignés et de leurs maîtres, aussi piteux, l’emportera par inertie ; ou le souffle toujours renaissant de nos aspirations humaines balaiera la barbarie. Quelle que soit l’issue, nous savons que le parti pris de la vie renaît toujours de ses cendres. La conscience humaine s’ensommeille mais ne s’endort jamais. Nous sommes résolus de tout recommencer 

Dire Non ne suffit plus 

Naomi Klein est une journaliste, essayiste et réalisatrice canadienne internationalement reconnue depuis la publication de ces best-sellers que furent No Logo et La Stratégie du Choc. Si son dernier ouvrage s’intitule Dire non ne suffit plus, c’est parce que ce moment de notre histoire exige un "OUI" assourdissant à des solutions alternatives et démocratiques, un "OUI" qui fixerait un cap audacieux pour prendre soin du monde que nous voulons et dont nous avons besoin. Dans un entretien publié par Médiapart le 23 Avril, Naomi Klein évoque ce "OUI" dont la ZAD est le nom : 

Naomi Klein
« Les images des attaques féroces de la police contre la ZAD sont très choquantes et tellement révélatrices : le système n’aime pas qu’on lui dise non. Il aime encore moins qu’on construise une alternative radicale. Des personnes sont venues vivre sur la ZAD pour empêcher une infrastructure néfaste pour le climat. La ZAD représente une vision essentielle de la politique : il ne suffit pas de dire non aux injustices et à la destruction du monde par le profit et les pollutions. Il faut faire advenir le monde que l’on veut défendre. Ces encoches où des gens se retrouvent pour construire un bel avenir sont importantes. En ce sens, la ZAD est un modèle. Elle est née du mouvement d’opposition à un aéroport mais elle est devenue bien autre chose. Elle est devenue un "OUI" : un lieu collectif de vies et d’inventions, avec des projets agricoles, d’artisanat, une bibliothèque. 

"Dire non ne suffit plus", c’était le titre de mon dernier livre sur Donald Trump. En 2008, quand a éclaté la crise financière, l’imagination utopique en était réduite à un stade très atrophié. Les générations qui avaient grandi sous le régime néolibéral avaient beaucoup de mal à imaginer autre chose que le système qu’ils avaient toujours connu. Nous devons raconter une histoire qui tranche avec celle des néolibéraux, des militaristes et des nationalistes. Développer une vision du monde suffisamment forte et entraînante pour concurrencer leur storytelling. Je suis convaincue que ce récit ne peut naître que de processus sincèrement collaboratifs. Ce travail sur l’imaginaire me semble de plus en plus crucial et urgent. Les gouvernements néolibéraux ont peur de celles et ceux qui disent « oui » contre lui.

... Ces encoches où des gens prouvent tous les jours qu’on peut vivre différemment, qu’il est possible d’extirper un autre modèle économique, social et politique, sont si précieuses. C’est la raison pour laquelle ces images ont fait le tour du monde et ont déclenché des signes de solidarité partout. C’est le pouvoir de l’exemple. Ça a toujours existé. Voir la force brutale d’une police militarisée face à des milliers de personnes et des gens qui veulent juste qu’on les laisse tranquilles pour vivre leur vie dans la beauté, de façon soutenable, ça résonne pour les gens. » 

Cultiver le futur 

Vandana Shiva
Vandana Shiva est sans doute l’une des militantes écologistes et altermondialistes les plus connues dans le monde aujourd’hui. Elle défend la biodiversité en faisant la promotion de l'agriculture paysanne traditionnelle et biologique. Elle s’est engagée dans la défense des semences libres en luttant contre le génie génétique, le brevetage du vivant et la politique d'expansion des multinationales agro-alimentaires.

Le 24 février dernier, elle a visité la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en s'exprimant ainsi sur ce que représente la ZAD : « Cette zone montre le chemin pour d’autres lieux… Voilà le futur que tous les jeunes devraient être capables d’apprendre… Vous êtes le laboratoire vivant qui montre comment on peut cultiver le futur, en retrouvant notre place sur la terre, et notre humanité. » Réalisateur de L’urgence de ralentir et d’Un monde sans travail, le documentariste Philippe Borrel a filmé cette rencontre dans une vidéo à visionner ici

Lors de sa venue sur la ZAD, Vandana Shiva a visité la ferme des "100 Noms" détruite par la suite le 9 Avril lors de l'invasion policière. Historien des idées et auteur du livre Le Déchaînement du monde : logique nouvelle de la violence, François Cusset analyse la violence d'état qui s'est déchainée à Notre Dame des Landes : " L'usage de la violence d’État a un but : en finir avec tout projet d'émancipation collective, qui ne passe pas par le marché ou l’État au service du Marché. C'est pourquoi défendre les ZAD, c'est construire un projet d'écologie sociale. C'est au nom des valeurs de l'individualisme, de la compétition et du productivisme que sont détruites les habitations collectives comme les "100 noms". Oser dire "Nous" c'est la première étape pour reprendre le pouvoir sur nos vies" (France Culture)

Lutter pour un avenir commun 

En partant de la philosophie des sciences, Isabelle Stengers a étudié la construction de nouveaux savoirs à partir de pratiques et d’intelligences collectives. C'est parce-que la pensée de cette philosophe renommée tend à interroger et à subvertir l'abstraction des catégories dominantes qu'elle a fait connaître en France l’œuvre de Starhawk, cette "sorcière" écoféministe américaine à laquelle nous avons consacré deux billets et avec laquelle Isabelle Stengers s'est rendue à Notre Dame des Landes.  Les récents travaux de la philosophe s'inscrivent dans une "Cosmopolitique" qui articule la réappropriation des communs et celle de l’animisme dans la perspective décoloniale de Viveiros de Castro qui entremêle les mondes humains et non humains. Avec le professeur de droit Serge Gutwirth, elle analyse la situation à Notre Dame des Landes dans un article profond et passionnant intitulé Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il?

Isabelle Stengers

 « … Emmanuel Macron lui-même ne s’est-il pas auto-promu grand défenseur de la Terre en danger, annonçant de manière dramatique que nous pourrions bien ne pas réussir à répondre au défi climatique ? N’aurait-il pas dû alors dire plutôt sa dette envers les Zadistes, dont la résistance obstinée a mené à mettre un frein à l’un de ces "grands aménagements" qui continuent à se planifier comme si de rien n’était ? Mais surtout, n’a-t-il pas pensé, ne serait-ce qu’un instant, à la possibilité de transformer le renoncement à l’aéroport en annonce solennelle, proposant à tous l’État français comme donnant l’exemple de ce qu’il faudra oser si la Terre doit "redevenir grande" ? 

Car si la COP 21 permet d’anticiper quelque chose, c’est bien que les efforts que les États ont finalement accepté d’envisager seront très insuffisants pour parvenir au but recherché. L’optimisme volontariste de façade ne trompe pas grand monde, et nul n’a d’idée très précise sur ce que signifie ce fameux "changement de mode de vie" auquel il faudrait consentir. Des voitures électriques et de la viande bio pour tous? 

Pour beaucoup d’entre nous, ce qui s’est réussi à Notre-Dame-des-Landes constitue une dimension vitale de la réponse à créer. Là-bas, on a appris à s’attacher au lieu où l’on habite et à en faire un lieu d’hospitalité pour celles et ceux qui passent – quitte à décider de rester – parce qu’ils aspirent en effet à changer de mode de vie, ce qui signifie aujourd’hui apprendre à "lutter pour un avenir commun". Là-bas, on apprend ce que veut dire coopérer, prendre soin, se réapproprier des savoirs artisans détruits par l’industrialisation mais aussi des arts d’explorer ensemble les situations de tension. Ils appellent cela l’assemblée des usages, car ce qu’il s’agit d’agencer, ce ne sont pas des opinions individuelles, mais des manières parfois divergentes de faire, de cultiver, d’habiter. 

La Résurgence des Communs 

La ferme des 100 Noms détruite le 9 Avril

Un spectre hante le monde d’aujourd’hui, celui des "communs" dont l’éradication correspond avec l’impératif sacré de la modernisation, avec l’industrialisation qui absorbe ceux qui ont été séparés de leurs moyens de vivre et la colonisation qui détruit ainsi la culture vive des peuples "à civiliser". De fait, ce qui nous semble aujourd’hui "normal", l’individu isolable, pour qui la propriété est synonyme de liberté, de droit de faire, sans scrupule mais en toute sécurité juridique, ce que la loi et les juges n’interdisent pas, est une bizarrerie anthropologique au vu de la multiplicité des manières éco-sociales de "faire commun" qu’ont cultivées les peuples partout sur terre. 

Et un large mouvement se dessine aujourd’hui qui plaide pour une renaissance des communs en tant que manière de répondre au ravage de la terre mais aussi de nos modes de faire société (1). Nous préférons quant à nous parler de "résurgence", de ce qui revient après éradication ou destruction, pour souligner que ce qui tente de faire retour le fait dans un milieu hostile, où prévalent le droit des propriétaires (qu’ils soient individus, entreprises ou États) et les habitudes apprises d’attendre du progrès qu’il répare ce que nous détruisons. … 

Ce qui, à travers le choix des zadistes, demande à perdurer, on peut, avec Philippe Descola, l’appeler un "milieu de vie", un de ces milieux auxquels, plaide-t-il un droit intrinsèque devrait être reconnu (2). Ce droit appartient à l’avenir. Peut-être les juristes pourront-ils concocter une de ces fictions dont ils ont le secret. Si Monsanto ou Vinci sont dotées d’une personnalité juridique morale, pourquoi, mais dans une toute autre perspective, une forme de personnalité ne pourrait-elle être attribuée à ces milieux que nous pourrions appeler "génératifs", parce qu’ils génèrent des relations, des sensibilités nouant les humains et les non humains qui le composent et lui appartiennent, entrelaçant des pratiques qui réclament leur interdépendance (3). 

Ce qui peut être demandé dès aujourd’hui, ce n’est pas de «tolérer», mais de respecter un devenir qui nous concerne tous – un peu comme on respecte quelqu’un qui, à tâtons, se trompant parfois, est en train d’apprendre et de comprendre. De respecter ce milieu où s’apprennent des modes de vie que l’on dit «alternatifs», sachant que les nôtres nous condamnent à détruire la majeure partie des vivants terrestres et, lorsque nous devrons reconnaître qu’"il n’y a plus d’autre choix", à nous résigner à la folie irresponsable qu’on appelle "géo-ingénierie". 

Du point de vue de ceux qui nous gouvernent, il est indiscutable que Notre-Dame-des-Landes offre un "mauvais exemple". Si la Terre doit "redevenir grande", si un avenir doit y être vivable, il doit, selon eux, être bien entendu que cela ne pourra advenir que dans le respect des droits indissolubles du marché et des propriétaires. Et c’est évidemment ce "bien entendu" que Notre-Dame-des-Landes fissure, repeuplant nos imaginations dévastées et résignées, c’est-à-dire dociles. » 

La Cosmologie du Futur

Alessandro Pignocchi
Alessandro Pignocchi est chercheur en sciences cognitives et philosophie de l’art, illustrateur et auteur de bandes dessinées. Inspiré par les travaux du grand anthropologue Philippe Descola, il est aussi l’auteur du blog Puntish dans lequel il imagine, en le dessinant, à quoi ressemblerait le monde si nos dirigeants avaient adopté la cosmogonie animiste des Indiens d’Amazonie. Dans un texte publié sur ce blog, il évoque la ZAD de NNDL comme un lieu où s’expérimente la cosmologie du futur : 

« Lorsque les habitants de Notre-Dame-des-Landes se battent pour protéger une mare, un bosquet ou une prairie, ils ne le font pas au nom d’un principe abstrait de biodiversité, mais parce qu’il leur semble inenvisageable de ne plus partager leur quotidien avec des tritons, des tariers pâtres ou des campagnols amphibies. Les multiples liens, des plus concrets aux plus métaphoriques, qui se tissent avec les plantes, les animaux et le territoire deviennent des composantes essentielles de la vie sociale. Les questions environnementales ne sont plus séparées, et encore moins antagonistes, des questions sociales ; les unes et les autres se mêlent pour être reposées sous forme de questions existentielles touchant directement la façon dont on souhaite vivre sur un territoire donné, que l’on partage avec une foule d’humains et de non-humains. En somme, ici se posent les bases de la cosmologie du futur. » 

Pour mieux comprendre de quoi la ZAD est le nom et le signe, il faut être à l’écoute de ces diverses voix – politiques, philosophiques, écologiques, juridiques, sociales, anthropologiques – qui participent toutes au  chœur battant d'une inspiration commune. Toutes ces voix évoquent une nouvelle manière d’habiter le monde qui réconcilie l'homme avec son milieu de vie. "Moins de biens, plus de liens" : ce slogan de la décroissance rend bien compte du changement de paradigme au cours duquel l'économie se métamorphose en écosophie. Alors que l'économie est l'expression d'une culture de séparation où règne l'abstraction, l'écosophie est une "sagesse du milieu" fondée sur la relation. Une telle sagesse habite et pense le monde comme une totalité vivante : un vaste écosystème, tissé de liens et d’interdépendance entre les divers règnes du conscient, du vivant et de l’inerte.

"Zad Partout"


Quand Isabelle Stengers parle de cosmopolitique et Alessandro Pignocchi de cosmologie du futur, le cosmos auquel il font référence est celui d'un écosystème où règne la complexité (cum-plexus : tissé ensemble) c'est à dire où "tout est lié". Commun, Cosmos, Complexité, Écosophie, autant de mots qui participent d'un même champ lexical à travers lequel s'exprime un nouvel état d'esprit : celui d’un homme incarné dans un territoire, participant à une communauté, interconnecté à l’humanité comme aux différents non humains qui habitent ensemble l’écosystème d’une planète évoluant au sein d'une totalité cosmique en évolution.

Cet état d'esprit correspond à un nouveau paradigme - celui de la complexité - qui émerge simultanément dans tous les domaines de la connaissance : "sciences exactes", sciences humaines et spiritualité. Nous avons consacré une partie de ce blog à l'émergence de ce nouveau paradigme et, tout dernièrement, dans les deux billets consacrés au livre de Serge Carfantan : "Connaissance de la Totalité. Pourquoi l’univers fonctionne comme une totalité vivante ?". La métamorphose de l'économie en écosophie relève d'un saut cognitif et épistémologique qui dépasse l'abstraction d'une pensée mécanique pour participer intuitivement et intimement, via une raison sensible, à son milieu d'évolution.

Défendre la ZAD, ce n’est donc pas seulement défendre un territoire, ses habitants et leurs projets de vie, c’est aussi et surtout défendre un état d’esprit : la vision d’un monde perçu et vécu comme totalité vivante. Ne nous laissons pas distraire par l’illusion des apparences et le tourbillon des évènements. Comme Zone à Défendre, la ZAD est (aussi) un paysage intérieur, une intuition commune, une intensité de vie. Comme Zone à Développer, la ZAD est un futur post-capitaliste à inventer à partir d'une raison sensible, d'un imaginaire radical et d'une intelligence collective dont Notre Dame des Landes est une manifestation spectaculaire mais dont les expressions diverses se multiplient par milliers sur l’hexagone comme aux quatre coins de la planète autour du même slogan : "ZAD partout". 

Un Combat Spirituel


Aveuglés par l’idéologie dominante, les technocrates au service de l’oligarchie ne veulent ni ne peuvent voir dans la graine l’arbre qui va pousser. Ils cherchent donc à enterrer la graine de l'utopie sans comprendre que c’est le meilleur moyen pour qu'elle se développe (en renforçant sa résistance). Défendre et prendre soin de cette graine fragile, celle d’un futur commun, ce n’est pas seulement participer à un combat politique, c’est comprendre que ce combat politique relève aussi et peut-être surtout d'un combat spirituel "aussi brutal que la bataille d'hommes" selon Rimbaud.

Ce combat spirituel est celui d'un saut évolutif qui concerne à la fois et en même temps la conscience, la culture et la société. A la création de nouvelles formes  sociales et politiques doit correspondre l'émergence de nouvelles formes de subjectivité individuelle et d'intersubjectivité culturelle. D'où la nécessite de développer une vision intégrale pour habiter et pour penser cette totalité vivante dans les termes d'une participation organique, sensible et intuitive, à un système en évolution. 

L'écrivain de science-fiction Alain Damasio évoque ce combat spirituel dans un poème intitulé Notre Âme des Landes : "La ZAD est une joie qui est appelée à durer. Un peu d'herbe qui perce une chape de béton coulée sur nos soifs de confort. La possibilité d'une brèche, d'une flèche. D'une friche qui pousse dans nos cœurs, sous nos crânes. Le murmure furieux d'un appel d'air. Le bruissement d'un nid, d'une niche, d'un "vas-y chiche !". C'est un dehors dans un système qui a cru décider qu'il n'y aurait plus ni ailleurs, ni dehors : seulement lui. Seulement lui et ses valeurs de mort. La ZAD, ce sont ces corps de boue sortis de l'argile du bocage qui sont devenus golems et sylphes, pistes et emblèmes, créateurs plutôt que créatures. La ZAD, c'est la réponse aux zombies pendus aux branches du capital avec leur cravate, qui oscillent sous les rafales du fric et qui nous hurlent d'être comme eux ! La réponse au zoo où ils veulent nous mettre en cage. La réponse de nos mots à leur mise en page. Le cri de nos dessins à leur mise en case..."

(1) Voir notamment David Bollier, La Renaissance des communs. Pour une société de coopération et de partage, éditions Charles Léopold Mayer, 2013. 

(2) Voir Philippe Descola, « Humain, trop humain ? » dans Penser l’Anthopocène, direction R. Beau et C. Larrère, Presses de Science Po, 2018, et surtout p. 32-34. 

(3) Sarah Vanuxem propose ainsi que, même dans notre tradition juridique, les milieux eux-mêmes, qui accueillent leurs habitants, pourraient en venir à être définis juridiquement comme "propriétaires ultimes" ». A Voir :  "La propriété comme faculté d’habiter la terre". 

Ressources 

Solidarité avec ND des Landes  Un texte de Raoul Vaneigem. Blog de la Zad. 23/04. 

Terre Libre par Fanchon Daemers, paroles de Raoul Vaneigem. Chanson sur les Zad. You Tube

Naomi Klein : "La ZAD est un modèle". Article publié dans Médiapart le 23/4/18

Visite de Vananda Shiva à la Zad. 24/02/18 Vidéo You Tube 

Pourquoi ce qui se passe à Notre-Dame-des-Landes nous importe-t-il? Isabelle Stengers et Serge Gutwirth. 24/04/18. Blog Médiapart 


Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes se vit la cosmologie du futur. Alessandro Pignocchi. 7/4/18. Reporterre - Puntish Blog d’Alessandro Pignocchi

Dans les ZAD, on apprend à penser par delà nature et culture. Alessandro Pignocchi. Site Reporterre

Notre Âme des Anges  Poème et Vidéo d'Alain Damasio Site Lundi Matin

Vent d'Ouest  Un vrai faux court-métrage sur la ZAD attribué à Jean-Luc Godard.

Le vieux Monde contre les ZAD. Un article passionnant sur les fondements géographiques de l'état moderne. Blog Géographie en mouvement. Manouk Borzakian

Écologie : maintenant, il faut se battre  Une sélection de textes écologique. Hervé Kempf. Site Reporterre

Pour suivre la situation à NDDL : Zone à Défendre, le site de la ZAD, Reporterre, le quotidien de l'écologie, Lundi Matin

Dans Le Journal Intégral :