mardi 3 septembre 2013

La Nouvelle Avant-Garde


A chaque époque, une avant-garde défend "les bastions avancés de la pensée". Roger Gilbert-Lecomte 

 Une métaphore : les bastions avancés de la pensée conquis par l'avant-garde !

Notez sur vos tablettes pour commencer la rentrée par un grand souffle inspiré : Lundi 16 Septembre de 19h30 à 22h aura lieu au Forum 104 à Paris, une soirée de présentation de La nouvelle Avant-garde : vers un changement de culture, ouvrage collectif paru chez L’Harmattan et coordonné par la présidente du Club de Budapest France (CdBF), Carine Dartiguepeyrou. 

Cette soirée sera animée par trois des auteurs de l’ouvrage : Carine Dartiguepeyrou, prospectiviste et consultante en stratégie, Alain Gauthier, vice président du CdBF, consultant international sur le leadership, enseignant à Paris II et Michel Saloff-Coste, membre actif du CdBF, consultant, spécialiste de la société de l'information et des mutations de civilisation.

La nouvelle Avant-Garde est une bonne introduction, synthétique et diversifiée, à cette nouvelle « vision du monde » que nous essayons nous-mêmes de dessiner, avec notre subjectivité propre, dans Le Journal Intégral. Dans ce qui s'apparente à un manifeste de la culture émergente, des auteurs de plusieurs pays analysent divers aspects du changement de paradigme qui s’exprime aujourd'hui à travers de nouvelles formes de pensée, de sensibilité et d’organisation. Des textes inspirés et informés permettent de mieux comprendre l'émergence d'une vision intégrale et évolutionnaire correspondant au saut évolutif nécessaire pour relever les défis auxquels doit faire face l'humanité aujourd’hui.

Savoir ce qui est mort

Dans notre avant-dernier billet intitulé Se libérer de l'horreur économique, nous évoquions la mutation civilisationnelle analysée par Viviane Forrester : « Dans quel rêve nous maintient-on à nous entretenir de crises à l’issue desquelles nous sortirions du cauchemar ? Quand prendrons-nous conscience qu’il n’y a pas de crise, ni de crises, mais une mutation ? Non celle d’une société, mais celle, très brutale, d’une civilisation ? Nous participons d’une ère nouvelle, sans parvenir à l’envisager. Sans admettre ni même percevoir que l’ère précédente a disparu. Nous ne pouvons donc en faire le deuil, mais nous passons nos jours à la momifier. »

Pour une civilisation comme pour un individu, le processus du deuil se produit à travers ces grandes étapes analysées par Elisabeth Kubler-Ross que sont le déni, la colère, le marchandage, la dépression et l’acceptation. Le deuil est cette période qui permet de réintégrer l'énergie investie sur "l'objet d'identification" disparu avant de l'investir dans un nouveau projet. Une fois passées toutes les étapes du deuil peut advenir une phase de "re-naissance" qui se manifeste par l'émergence d'une nouvelle vitalité créatrice.

Dans le contexte d'une civilisation, cette renaissance inspire une nouvelle "vision du monde" portée par des pionniers qui constituent ce que l'on nomme "l’avant-garde". Selon Roland Barthes : « Etre d’avant-garde, c’est savoir ce qui est mort ; être d’arrière-garde, c’est l’aimer encore. » Seule une perspective évolutionnaire permet de comprendre le rôle créatif des avant-gardes qui expriment les formes novatrices à travers lesquelles se manifeste la dynamique de l'évolution. Dans un même temps, elles déconstruisent les anciennes formes qui, n'étant plus adaptées, peuvent devenir des obstacles en vue de l'accession à un nouveau stade évolutif.

Le rôle évolutionnaire des avant-gardes

Roger Gilbert-Lecomte
Roger Gilbert-Lecomte, un des poètes de la revue Le Grand Jeu, avait théorisé le rôle visionnaire et évolutionnaire des avant-gardes : « Au dessus de l'époque même, bien que coexistant avec elle, certains esprits font déjà partie de l'époque suivante, celle qui n'est pas encore mais devient… Cela signifie sans doute qu'à chaque époque une avant-garde défend " les bastions avancés de la pensée " et que les contemporains sont à la traîne avec cinquante ans de retard. 

Ce décalage n'est pas du seul domaine de la poésie, il appartient à toute la vie de l'esprit. Les hommes politiques réalisent ce que les théoriciens ont élaboré au siècle précédent. Le sens commun fait sienne une philosophie morte un siècle auparavant et si l'Université reflète une pensée plus proche de nous, tous deux ensemble demeurent en général parfaitement fermés à la pensée vivante de leur époque. » 

La pensée vivante de notre époque est inspirée par une "vision du monde" émergente correspondant au nouveau stade évolutif auquel accèdent progressivement depuis quelques décennies des minorités créatrices qui ont anticipé avec clairvoyance la faillite d'une civilisation dont tout le monde fait aujourd'hui le constat.

Faire émerger un monde nouveau

Dans un article récent paru dans Le Monde, Martine Aubry, évoque notre responsabilité collective : " 2008 s'éloigne, mais n'oublions pas la leçon que nous avions tirée : nous sommes confrontés à la faillite d'un système. L'heure n'est plus au rafistolage : nous avons la responsabilité de faire émerger un monde nouveau. Oui, c'est à ce niveau que nous devons fixer notre ambition politique, celui d'une nouvelle "renaissance"."

Il faut mettre au crédit du maire de Lille ce diagnostic lucide alors même que la classe politique joue généralement les autruches, la tête profondément enfouie dans le sable du déni sous prétexte de gestion quotidienne. Faute de vision, les gouvernants proposent des solutions technocratiques illusoires, fondées sur le court terme et le calcul électoral, et qui, loin de résoudre les problèmes, ne font que les accroître par le biais de rétroactions systémiques.

Mais, malheureusement, Martine Aubry s'arrête très vite sur la voie de la "renaissance". La suite de l'article comporte en effet une série de solutions réformistes à tonalité sociale-démocrate et écologique qui ne sont pas à la mesure de son diagnostic radical. Ce grand écart entre la radicalité du diagnostic et la banalité des thérapeutiques montre, s'il le fallait, que pour participer à l'émergence d'un nouveau monde, il faut avoir fait le deuil des modèles et des modes de pensée dépassées. Rappelons-nous l'exhortation d'Einstein : " On ne résout pas un problème avec les modes de pensée qui l'ont engendré".

Des rameaux de déviance 

Un des contributeurs de l'ouvrage, Michel Saloff Coste, résume bien l'esprit qui préside à l'émergence d'un nouveau monde : " A mesure que la crise s'amplifie, on voit aussi apparaître des réflexions de plus en plus hétérodoxes, ambitieuses et créatives. Comme dans les grandes évolutions et transformations humaines du passé, la transition que nous vivons s'élabore d'abord à travers la critique épistémologique des cadres de référence du passé. Face à des équations apparemment impossibles à résoudre, les solutions ne peuvent être trouvées qu'en changeant d'échiquier et en questionnant nos a priori. De nouvelles approches philosophiques, artistiques et scientifiques sont en train d'émerger et de se préciser"

Pas de monde nouveau sans un saut évolutif qui est le résultat d'un lent et long processus de deuil et de renaissance qui mobilise vision et courage, profondeur et radicalité, cohérence et continuité. Sur ce chemin initiatique, il faut oser perdre ses repères habituels pour en retrouver de nouveaux sur un autre niveau. Cette création collective se réalise dans l'athanor de minorités créatrices qui sont les vecteurs de l'évolution, loin des cercles du pouvoir, du conformisme et du ron-ron technocratique à l'origine des problèmes vitaux à résoudre et des impasses dont il nous faut sortir.

Edgar Morin parle de "rameaux de déviance" pour évoquer ces minorités qui participent de manière vivante et inspirée à la dynamique de l'évolution culturelle. De telles minorités peuvent s'affirmer comme une nouvelle avant-garde dès lors que cette participation collective à la dynamique de l'évolution permet une anticipation des mutations socio-culturelles. C'est dans cet esprit de participation et d'anticipation que nous vous proposons de lire ci-dessous l'introduction de Carine Dartiguepeyrou.

La nouvelle Avant-garde : vers un changement de culture. 
Introduction de Carine Dartiguepeyrou 


En 1972, le rapport du Club de Rome Limits to growth (Les limites de la croissance), lance un cri d’alarme en proposant des scenarios du futur qui montrent les excès et impacts négatifs que le développement économique peut, à terme, entrainer sur l’environnement. Ervin Laszlo, qui travailla sur l’impact humain de ces scénarios, fut un des premiers philosophes des sciences à montrer l’importance de la promotion des diversités culturelles dans l’évolution humaine comme de sa nécessaire interdépendance avec la nature (espèce végétale et animale) et avec le cosmos (biosphère et gésophère). L’expression de « conscience planétaire », qu’il choisit pour caractériser cette triple interdépendance, est retenue comme pilier du Manifeste de la création du Club de Budapest en 1993. 

En cette vingtième année de la fondation du Club de Budapest, notre conscience humaine a cheminé sur la voie du respect des diversités culturelles, de la biodiversité et du vivant, mais nous sommes encore loin de mettre en œuvre les solutions d’urgence qui s’imposent à nous. Et pourtant, nos prises de conscience, que cela soit de la reconnaissance de notre richesse culturelle (arts, langues, etc…), de la fragilité de notre biodiversité et du vivant sur la planète, mais aussi de notre dépendance au pétrole, du changement climatique, avancent à grand pas. 

Les sciences rejoignent les spiritualités dont certaines, bien avant l’heure, avaient eu l’intuition des lois du vivant. La société civile s’empare de ces sujets pour agir au quotidien malgré l’incertitude. Les entreprises et les institutions internationales contribuent, généralement de manière très inégale, avec un fossé entre les plus pionnières et les plus traditionalistes. 

Nous sommes invités à changer de paradigme sociétal 

Carine Dartiguepeyrou
Dans ce contexte, il paraît urgent de revoir notre rapport à nous-mêmes, aux autres, et à l’ensemble de la planète. Voici, résumées, quelques convictions partagées par les contributeurs à ce livre : 

Nous devons, pour prendre « les voies de la résilience », nous engager dans une métamorphose pour changer de paradigme civilisationnel. Nous vivons un période de mutation profonde qui n’est pas une simple crise, mais une « polycrise » - l’expression est d’Edgar Morin. 

C’est en prenant conscience de ces enjeux que nous pourrons agir à la fois individuellement et collectivement. Notre action s’inscrit dans une mondialisation qu’il faut vivre autrement en développant notre interdépendance avec l’ensemble du vivant au sein de la planète. 

Les changements à la fois écologiques, technologiques, économiques, sociaux nécessitent un changement de paradigme. Nous sommes amenés à faire évoluer nos représentations. Nos principaux leviers sont d’ordre culturel et représenté par nos valeurs et nos comportements. 

Nous ne pouvons plus dissocier, comme nous l’avons fait à l’âge moderne, l’homme de la nature. L’homme dépend du reste du vivant. C’est dans la diversité, à la fois biologique et culturelle, que la richesse de notre vie peut s’épanouir. Nous sommes « poussières d’étoiles » – selon Albert Jacquard – et notre co-évolution fait également partie d’un plus grand Tout, chacun le concevant comme il l’entend. 

Faire advenir l’improbable 

Si « la conscience est le fruit de l’évolution » comme le souligne Edgar Morin, comment faire en sorte que celle-ci s’accélère et se développe chez un plus grand nombre pour faire masse critique ? Avoir une conscience plus large des enjeux planétaires requiert un changement de posture c’est-à-dire de valeurs et de comportements. Cela nécessite de prendre le « virage global » et de changer de paradigme (Ervin Laszlo).

Ervin Laszlo
Mais qu’est ce que signifie réellement changer de paradigme ? Edgar Morin nous invite à passer de la complexité à la pensée complexe en « luttant contre le probable » pour faire advenir l’improbable. Pour Ervin Laszlo, nous devons élargir notre conscience, en agissant de manière cohérente à notre niveau pour transformer collectivement le monde. 

D’autres comme Brian Hall (Values shift), Don Beck et Chris Cowan (Dynamique Spirale), Richard Barret (The New Leadership Paradigm), proposent des grilles de lecture pour décrypter les niveaux de conscience. L’œuvre de Ken Wilber propose une nouvelle théorie dite « intégrale » intégrant toutes ces dimensions. 

La vision du monde postmoderne a beaucoup apporté en déconstruisant la modernité et en proposant d’autres valeurs notamment post-matérialistes et l’émergence d’une « société plurielle ». De nos jours, d’autres approches telles que la philosophie intégrale, l’approche post-postmoderne ou le mouvement évolutionnaire mettent l’emphase sur la nécessité d’intégrer les différentes strates de la complexité pour aller plus loin que la seule déconstruction de la postmodernité en reliant les différentes visions du monde. Mais que veulent dire ces concepts ? Quelles sont les différences en termes d’épistémologie et de paradigme ?

Des paradigmes différents mais convergeant vers un même questionnement

Ces visions du monde tentent d’offrir une philosophie constructive au basculement paradigmatique. Nous ne sommes pas uniquement dans la volonté de déconstruire une réalité dominante voire asphyxiante mais d’offrir une philosophie constructive au tournant paradigmatique. Cette quête est portée par une diversité de penseurs dont nous avons souhaité donner ici une représentation, certes non exhaustive, mais très pertinente. Tous sont engagés dans leur domaine depuis de nombreuses années. Ils cherchent à sortir de la recherche universitaire conventionnelle pour aller plus loin explorer de nouveaux champs. 

Ervin Laszlo, philosophe des sciences hongrois, fondateur du Club de Budapest, est un pionnier dans le domaine. Il a porté très haut des notions telles que la « conscience planétaire », la « co-évolution » et le « changement de paradigme ». Il est actuellement aidé de Giorgy Szabo, hongroise d’origine, qui œuvre à ses côtés, approfondit et prolonge certaines recherches, elle-même philosophe de formation. Nous lui avons proposé de mettre ici en perspective la recherche d’Ervin Laszlo. 

Steve Mc Intosh, américain, juriste de formation, est probablement le penseur le plus symbiotique de la philosophie intégrale, proche de Ken Wilber aux Etats-Unis. Il défend l’idée selon laquelle l’évolution a un sens et conceptualiste la notion de « vision évolutionnaire du monde »

Riane Eisler, américaine, a développé toute sa vie l’importance de la conscience des autres et de soi. Elle a en particulier abouti au concept « d’économie et de sociétés humanistes » et à la nécessité d’envisager de manière bien plus large la richesse de notre humanité. 

Jennifer Gildey, docteur en sciences de l’éducation et prospectiviste australienne, met l’accent sur la nécessité toujours plus grande de relier les disciplines et de sortir des contingences de rivalité entre les sciences. Elle plaide pour une prospective qui s’ouvre à la pleine étendue de la connaissance en prenant en compte notamment les dernières avancées, dont la pensée intégrale

Michel Saloff-Coste nous brosse, quant à lui un formidable panorama réstrospectif et pospectif à la fois, qui s’appuie sur une longue étude de l’évolution des civilisations humaines et ce qu’il a défini comme la « grille de l’évolution ». Il pointe les dernières avancées en matière scientifique et montre à quel point elles remettent en cause nos anciens paradigmes. ( Lire ici des extraits du chapitre)

Alain Gauthier a consacré sa vie aux organisations apprenantes en y aidant les collaborateurs et les dirigeants à développer leur excellence professionnelle, mais aussi leurs qualités humaines. Il met l’accent sur la dimension de co-évolution et propose de parler de « co-leadership évolutionnaire ». 

Je me concentre sur la dimension prospective socioculturelle, à savoir l’évolution de nos systèmes de valeurs et de nos comportements, et discute la nature même de l’évolution que nous vivons actuellement. Ceci aussi dans le but de sortir des visions sceptiques, pessimistes, décourageantes et stériles des penseurs qui ne s’autorisent plus à imaginer, ni à rêver ou qui n’ont plus le courage de se remettre en cause. C’est enfin l’envie de réinterroger les bases épistémologiques de nos schémas traditionnels, modernes et post-modernes en vue de construire de nouveaux modèles de développement économiques et sociétaux

Pourquoi parler de « nouvelle Avant-garde » ? 

De tout temps, on a parlé d’avant-garde pour décrire des penseurs, des inventeurs et des personnes engagés qui ont tracé un sillon et rompu avec le traditionalisme et le réductionnisme de leur époque. Ces personnes, souvent au risque de leur vie, ont exploré de nouveaux contours d’une réalité à venir. 

La nouvelle avant-garde n'est pas seulement une pensée. C'est une culture, une communauté de valeurs et de quête, une intuition collective qui rassemble des personnes de tous horizons. C’est une vision presque poétique du monde et un espoir en la capacité humaine à évoluer, mais aussi un respect profond pour le reste du vivant. C’est la conscience que nous ne connaissons qu’une part infime de l’univers et que, de ce fait, nous sommes invités à croire dans l’improbable. 

Sommaire de La nouvelle Avant-Garde 

Michel Saloff
Introduction. Culture et changement de paradigme : vers une nouvelle avant-garde ? Carine Dartiguepeyrou 

L’émergence d’un monde évolutionnaire. Steve Mc Intosh 

Evolution de conscience et changement de paradigme. Jennifer M. Gidley

Evolutions. Michel Saloff Coste

Comment Ervin Laszlo fait basculer le monde. Gyorgyi Szabo 

Alain Gauthier
Co-créer une société et une économie de la compassion solidaire. Riane Eisler 

Leadership et co-évolution. Alain Gauthier 

Conclusion. Un nouveau chapitre de l’histoire humaine. Carine Dartiguepeyrou 

La déclaration d'unité. Ervin Laszlo et Gyorgyi Szabo

Ressources 

- Pour toutes les informations pratiques concernant la conférence du Lundi 16 Septembre voir ici sur le site de l'Université Intégrale.
 
- Vidéos des contributeurs de La nouvelle Avant-garde.

Autour du thème Le nouveau paradigme de la co-évolution, une session exceptionnelle de l’Université Intégrale a eu lieu le 9 Juin dernier à l’occasion du vingtième anniversaire du Club de Budapest. Ce fut aussi l’occasion pour les co-auteurs de La Nouvelle Avant-garde de présenter leur ouvrage et leurs différents thèmes de réflexion.

Sur le site Viméo de l’Université Intégrale, on peut accéder à 25 vidéos qui rendent compte de cette journée dans son intégralité. On suivra avec beaucoup d’intérêt les interventions de Carine Dartiguepeyrou, Alain Gauthier, Steve McIntosh, Jennifer Gidley, Michel Saloff-Coste, Gyirgyi Szabo, Ervin Laszlo. Un grand merci à l’équipe de l’Université Intégrale pour son engagement bénévole qui nous permet, grâce à ces vidéos, de participer à une réflexion collective d'une telle qualité.

- Journal Intégral. Vers un changement de culture   

 Le Leadership Evolutionnaire Alain Gauthier

 La Déclaration d'Unité  Ervin Laszlo

Penser la nouvelle civilisation Michel Saloff Coste

Comment l'entreprise élargie réenchante le monde Michel Saloff Coste (1) (2)

- Ouvrages sous la direction de Carine Dartiguepeyrou chez L'Harmattan : Prospective d'un monde en mutation, Au-delà de la crise financière... Nouvelles valeurs, nouvelles richesses, Les voies de la résilience.

vendredi 23 août 2013

L'Esprit de Vacance (6) La Cigale et la Fourmi 2.0


Il ne s’agit pas de préparer un avenir meilleur mais de vivre autrement le présent. François Partant 


Cela fait quelques mois qu’une idée me trottait dans la tête : adapter et transformer La Cigale et la Fourmi, cette fable de La Fontaine qui donne aux enfants, dès leur plus jeune âge, une leçon de cynisme fondée sur une vision égoïste de la nature humaine. On se souvient de sa morale (qui est d’ailleurs tout sauf morale) : « Vous chantiez ? J’en suis fort aise et bien dansez maintenant ». Ce qui, traduit en langage moins littéraire, signifie : « Allez vous faire foutre, vous pouvez crever !... » Cet hymne à l’indifférence pourrait être celui du néo-libéralisme dominant. 

Inspiré par l’esprit du temps qui est celui de la « sortie de l’économie » évoquée dans notre dernier billet, il m’apparaissait évident qu’une nouvelle version de cette fable devait être écrite. J’imaginais donc que, suite à une catastrophe – incendie, tremblement de terre, défaillance d’une centrale atomique, krash économique, effondrement écologique – les réserves faites par la Fourmi avaient été détruites et qu’elle restait seule pour affronter l’adversité. Et ce, alors même qu’au cours des fêtes auxquelles elle avait participé, la Cigale avait constitué un réseau d’amis fidèles qui partageraient leurs ressources en cas de coups durs.

Pris par d’autres travaux d’écriture, je n’ai pas eu le temps d’écrire ce texte et de formuler cette inspiration. Venant de terminer le précédent billet sur l’Esprit de Vacance, je surfais sur la toile en atterrissant « par hasard » sur le blog de Jean-François Noubel. J’y découvrais, enthousiaste, une nouvelle version de la fable de La Fontaine intitulé La cigale et la fourmi 2.0 qui reprend à son compte le texte de La Fontaine en y ajoutant une suite inspirée par l’Esprit de Vacance. Les "grands esprits" se rencontrent donc, et ce d’autant plus qu’ils participent d’une même intuition collective. 

La Cigale et les Fourmis 

Esope
Esope est l’auteur de la première version de cette fable écrite au sixième siècle avant J.C Si cette fable a parcouru plus de deux millénaires sans perdre son actualité, c’est qu’elle met en scène la confrontation entre deux tendances fondamentales de l’être humain. La Fourmi c’est l’expression d’une rationalité prévoyante qui sacrifie, de manière laborieuse, la jouissance de l’instant présent à la thésaurisation en vue d’aléas futurs quand la Cigale est la voix enchantée de l’hédonisme convivial qui s’exprime dans l'ici et maintenant de la fête et de l'instant créateur.

En chacun de nous une Fourmi et une Cigale cohabitent, parfois difficilement. Selon les époques, la culture d’un temps privilégie l’une ou l’autre. On peut penser qu’au temps d’Esope, la morale de la fable intitulée alors La cigale et les fourmis soulignait les vertus collectives d’une certaine prévoyance qui n’était pas au centre des préoccupations des cultures pré-économiques : 

« C’était en hiver ; leur grain étant mouillé, les fourmis le faisaient sécher. Une cigale qui avait faim leur demanda de quoi manger. Les fourmis lui dirent : « Pourquoi, pendant l’été, n’amassais-tu pas, toi aussi, des provisions ? – Je n’en avais pas le temps, répondit la cigale : je chantais mélodieusement. » Les fourmis lui rirent au nez : "Eh bien ! dirent-elles, si tu chantais en été, danse en hiver." Cette fable montre qu’en toute affaire il faut se garder de la négligence, si l’on veut éviter le chagrin et le danger. » 

Le salut par l’économie

Jean de la Fontaine
Il en est autrement dans le contexte culturel du règne de Louis XIV où Jean de la Fontaine écrit ses fables et où elles paraissent pour la première fois en 1668. Le collectif des fourmis prévoyantes imaginé par Esope a disparu, remplacé par un seul individu. Ce remplacement de l’intérêt général par l’intérêt individuel pourrait évoquer la montée de l’individualisme occidental et préfigurer l’Homo Œconomicus, cet homme de la modernité animé par le seul calcul rationnel de ses intérêts égoïstes. 

Il ne s’agit plus simplement de souligner les vertus d’une prévoyance collective mais de montrer que cette prévoyance s’exerce au nom de l’intérêt individuel en stigmatisant les comportements hédonistes, supposés asociaux et amoraux, qui vont à l’encontre de celui-ci. On peut y lire la préfiguration d’une mentalité économique dont l’émergence commence avec le développement du commerce à la Renaissance et correspond à celui de l’esprit moderne fondé sur la trinité : raison, progrès, individu. 

Dans la version de La Fontaine, on perçoit en filigrane ce que le sociologue allemand Max Weber nommait « le passage d’une économie du salut au salut par l’économie ». L’idéologie religieuse du salut incarnée par la notion de sacrifice est progressivement remplacée par celle de l’économie incarnée par la valeur travail qui, l'une et l'autre, ont selon Frédéric Santos « l’excellente propriété de promettre que les souffrances d’aujourd’hui sont toujours la libération de demain : en ce sens, elles constituent le socle métaphysique indispensable des sociétés capitalistes »

La fourmi esclavagiste

De par sa dimension laborieuse observée par les entomologistes, La Fourmi est devenue la métaphore de l’individu travailleur et prévoyant. Mais ces mêmes entomologistes ont aussi observé que cette dimension laborieuse peut conduire la fourmi à des comportements esclavagistes

Dans un article intitulé Des Fourmis et des hommes, Bertrand Rouziès-Léonardi évoque le comportement des Protomognathus americanus, vulgairement appelé fourmi esclavagiste : « L’unique occupation de Protomognathus consiste à razzier les fourmilières voisines de la sienne afin d’y dégoter les pupes (équivalent chez les diptères des nymphes des lépidoptères) les plus prometteuses. Cette hyperspécialisation lui vaut d’être considéré par certains entomologistes évolutionnistes comme une espèce condamnée. 

À peine écloses, les captives n’ont pas le temps de s’étonner du changement de décor et de regretter la compagnie des leurs. Leurs ravisseuses les mettent aussitôt à la tâche, tâche multiforme qui comprend le service de la reine, l’entretien de sa pouponnière et la sustentation de toute la colonie, car si les raids forment des pillardes habiles, ils les rendent inaptes à toute autre activité, même élémentaire. » (Blog de Paul Jorion)

Protomagnathus Americanus : la fourmi esclavagiste

Du point de vue métaphorique qui est celui de la fable, ce comportement esclavagiste en dit long sur le glissement progressif qui conduit de la prévoyance à l’égoïsme et de l’égoïsme à l’exploitation. Cette dérive mortifère fut celle de la modernité qui commença par l’ère des producteurs, animés par l’idéal du progrès technique au service du développement humain, pour se prolonger par l’ère du productivisme qui inversa ces deux termes en indexant le progrès humain sur la croissance économique. Tout ceci pour se terminer aujourd'hui par l’ère des prédateurs animés par la recherche compulsive et exclusive du profit. (voir L’Esprit de Vacance (3) Changer d’ère

Après la version « traditionnelle » d’Esope et la version annonciatrice de la modernité écrite par La Fontaine, la nouvelle version proposée par Jean-François Noubel annonce la période post-moderne comme passage de l'ère des prédateurs à celle des créateurs, du salut par l’économie au « salut à l’économie », c'est-à-dire à la sortie de l’économie comme système d’interprétation dominant et aliénant..

La cigale et la fourmi 2.0 


La Cigale, ayant chanté
Tout l’été, 
Se trouva fort dépourvue 
Quand la bise fut venue : 
Pas un seul petit morceau 
De mouche ou de vermisseau. 
Elle alla crier famine 
Chez la Fourmi sa voisine, 
La priant de lui prêter 
Quelque grain pour subsister 
Jusqu’à la saison nouvelle. “
Je vous paierai, lui dit-elle, 
Avant l’Oût, foi d’animal, 
Intérêt et principal. ” 
La Fourmi n’est pas prêteuse : 
C’est là son moindre défaut. 
Que faisiez-vous au temps chaud ? 
Dit-elle à cette emprunteuse. 
Nuit et jour à tout venant 
Je chantais, ne vous déplaise.
Vous chantiez ? J’en suis fort aise. 
Eh bien! Dansez maintenant. … 

Inspirée par ce conseil,
La Cigale, 
Heureuse et joyeuse, dansa, 
Puis chanta dans le soleil. 
Sa liesse alentour berça
Insectes et fleurs du maquis. 
Ce bonheur, tous, les conquit. 
Du chant, elle tissait du rêve, 
Et de sa danse, du sourire. 
A notre Cigale ils offrirent
Festin de nectars et sèves. 
La fourmi, docte économe, 
Travaillant comme bête de somme, 
Tomba gravement malade. 
Un jour, on la trouva roide. 
Sans été, ni chant, ni vers, 
Sa vie ne fut qu’un hiver. 

L’égonomie 


Dans notre dernier billet, en décrivant cette horreur économique que constitue l’impasse tragique d’une société de travailleurs sans travail, nous avons évoqué l’émergence nécessaire d’une nouvelle vision du monde. La Cigale et la Fourmi 2.0 illustre à sa façon cette nécessité, mettant en scène et en images, de la manière la plus évidente qui soit, la fin de l'ère économique et l’émergence d’une ère nouvelle, celle des créateurs qui véhiculent les valeurs d'une nouvelle convivialité. 

La Fourmi 2.0 apparaît comme une figure de l’égonomie, celle-ci étant le corrélat intérieur - à la fois individuel et culturel - de l'impérium économique qui se manifeste dans la vie sociale. L’égonomie renvoie aux processus subjectifs et intersubjectifs fondés sur l'identification à l’ego. La "vision du monde" inspirée par l'égonomie repose sur la tension entre ces deux polarités complémentaires de l'ego que sont la peur et l’avidité. Cette tension entre peur et avidité alimente l’activité du mental qui opère une séparation abstraite entre l’égo individuel et son milieu d’évolution. D'où l'illusion égoïque par excellence qui consiste à chercher dans le monde extérieur une complétude et une plénitude qui ne peuvent venir que de l’intérieur.

C’est cette illusion, au cœur de l'égonomie, qui nous conduit à des comportements absurdes et mortifères. En cherchant à l'extérieur de nous-mêmes une plénitude susceptible de remplir une subjectivité à la fois vide et avide, nous devenons prisonniers de la spirale infernale constituée par le travail, la consommation et la croissance. Nous travaillons comme des bêtes de somme pour consommer telles des bêtes ensommeillées afin de nourrir la croissance, cette idole sanguinaire qui n’aura de cesse de nous vampiriser davantage au profit de ces fourmis esclavagistes qui forment l'oligarchie mondialisée.

On ne peut se libérer de l’emprise de l’égonomie que par la reconnaissance d’une dimension de conscience créatrice et spirituelle qui transcende l’égo. Pour ce faire, il est nécessaire de dépasser l’universalisme abstrait des Lumières fondé sur la raison, pour inventer un universalisme concret fondé sur une anthropologie évolutionnaire qui prend en compte aussi bien les stades archaïques où s’enracine la conscience que la dimension spirituelle de l’être humain où elle se transcende.

La « Blissipline » 


Ce n’est pas un hasard si Jean-François Noubel est l’auteur de cette version post-moderne de La Cigale et la Fourmi. Nous avons consacré trois billets aux recherches sur les monnaies libres menées par ce spécialiste de l’intelligence collective. Une quête à la fois intellectuelle et spirituelle l’a conduit à suivre le chemin d’une étonnante aventure existentielle que nous évoquerons de manière plus précise dans un prochain billet. 

Dans un message sur Twitter, J.F Noubel résume ainsi La cigale et la Fourmi 2.0 : « Du monde mental fondé sur la peur vers la réalité mue par la Blissipline ». La Blissipline est un concept américain fondé sur la combinaison de la discipline et de la béatitude (Bliss en anglais). Il s’agit de réaliser ses objectifs en vivant de manière créatrice et joyeuse le moment présent. Il existe deux manières de poursuivre ses objectifs : soit chercher à les atteindre en se projetant à l’extérieur de soi au risque de se perdre complètement, soit développer l’intensité d’une force intérieure et créatrice qui les attire magnétiquement à soi. 

La Fourmi 2.0 représente l’homme prévoyant, celui d’une rationalité enfermée dans les limites de l’égo. Cette homme pré-voyant n’a pas encore accès à la « voyance » évoquée par Rimbaud c'est-à-dire à la vision inspirée qui lui permet de participer à la dynamique créatrice de l’évolution. La Cigale 2.0 c'est l'Homo Conexus, visionnaire vivant et vibrant dans le flux créateur de l’affect et de l’information, qui participe, via sa sensibilité, à la dynamique créatrice et intégrative de l’Esprit.

C’est dans ce contexte que le pouvoir de l’intention, la loi de l’attraction et le jeu des résonances interdimensionnelles entre la conscience, l’énergie et la forme, attirent à lui les éléments de complémentarités nécessaires à un instant T. Libéré des limites de l’égonomie, Homo Conexus est l’homme d’une convivialité retrouvée qui se nourrit de la générosité et de la réciprocité des échanges sociaux.

La Cigale 2.0 

Jean-François Noubel
Sur son blog, J. F Noubel décrit son expérience personnelle fondée sur Le vœu de richesse qui consiste - dans son cas - à entrer dans une économie de la générosité en quittant le système monétaire actuelle pour évoluer, par étapes successives, vers les monnaies libres. Cette expérience est celle de la Cigale 2.0 : « Je ne possède rien car j’ai décidé que rien ne m’appartenait. Pas même les pensées qui jaillissent en mon esprit. Libéré des frontières artificielles qu’impose la propriété, l’univers tout entier ouvre ses bras… Je n’ai besoin ni de calculer, ni de thésauriser. Une école qui apprend à calmer les agitations du mental et de l’ego avec leurs intarissables prévisions à court terme. 

Me voici devenu une cigale plus avisée que la fourmi. J’ai appris à comprendre les flux du monde, en particulier ceux des richesses, car j’écoute les lois de la providence. La providence ? On entend aussi souvent sérendipité. Providence ou sérendipité, peu importe, je vis avec elles et au travers d’elles. Mystérieuses pour beaucoup, elles émanent de cette exaltation intérieure qui me place dans la plus belle des symbioses avec l’univers. On appelle cela la célébration. Tout devient érotique et joyeux. 

L’univers ? Oui, je veux dire la réalité qui s’érige en miroir de mes pensées. Ainsi le bonheur intérieur me conduit-il à donner le meilleur de moi, et recevoir le meilleur du monde par l’alchimie créatrice de mes pensées. Tout se joue dans nos miroirs. Cela fait de moi un artiste. Il me suffit juste de savoir ce que je veux créer. Je m’assume par conséquent pleinement comme créateur et attracteur de tout ce qui m’arrive. Tout, sans exception. »

Ressources 




Le Journal Intégral. Les Monnaies Libres (1) (2) Un paradigme post-capitaliste (3) Un paradigme post-capitaliste (fin) 

mardi 13 août 2013

L'Esprit de Vacance (5) Se Libérer de l'Horreur Economique


Quelle imposture ! Tant de destins massacrés à seule fin d’édifier l’effigie d’une société disparue, fondée sur le travail et non sur son absence. Viviane Forrester 


Au cours des précédents billets sur l’Esprit de Vacance, inspirés par des maîtres penseurs, nous avons paresseusement déconstruit cette idéologie à la fois dominante et mortifère qui a fait du travail une valeur centrale autour de laquelle se construisent aujourd’hui l’identité et le lien social. Pour saisir la continuité et la cohérence de notre propos, nous conseillons à ceux qui en ont le loisir et le goût, la lecture de ces billets où nous avons exploré quelque uns des soubassements sociaux et économiques, culturels et métaphysiques, qui fondent cette idéologie laborieuse. 

Dans ce billet-ci, nous analyserons le tragique hiatus qui régit nos sociétés post-industrielles et les moyens de s’en libérer : alors même que l’idéologie dominante réduit l’être humain à sa fonction économique de producteur/consommateur, le progrès technologique et la mondialisation financière réduisent le rôle du travail humain en le dévaluant. Issus des sociétés industrielles, nos représentations culturelles sont fondées sur la centralité du travail alors même que l’économie mondialisée transforme le travailleur en variable d’ajustement des stratégies capitalistes.

Dès 1958, Annah Arendt analysait l’avènement d’une « société de travailleurs sans travail », c'est-à-dire une société fondée autour de la valeur travail dans un monde où le travail se raréfie. Au lieu de faire face à cette situation, nos sociétés qui n’arrivent pas à faire le deuil d’un monde disparu, s’enferment dans le déni. Face à ce déni, il faut faire évoluer les mentalités pour prendre en compte cette situation nouvelle en proposant une vision émancipatrice de l’être humain, libérée des diktats économiques du modèle dominant.  

Revendiquée par un nombre de réflexions individuelles et collective de plus en plus important, cette « sortie de l’économie » passe par l’Esprit de Vacance qui transcende l’esprit d’avidité lié à l’égo - au cœur du modèle économique - afin de retrouver le chemin d’une sagesse collective. 


Une variable d’ajustement 


Dès lors que la production est apparue comme le processus central de l’accumulation du capital, les classes dominantes ont transformé en valeur un travail perçu jusque là comme une simple nécessité vitale. Cette idéologie est parfaitement illustrée par une phrase de Lionel Jospin, alors premier ministre : « Le travail est, dans notre société, pour nous, au cœur du lien social. Nous ne voulons pas une société d'assistance, mais une société fondée sur le travail et l'activité productrice ». 

Cette idéologie laborieuse est fondée sur une vision économique qui tend à réduire l’être humain au statut de producteur/consommateur. La primauté accordée à l’activité productrice s’exprime à travers la disqualification et la diabolisation de tout ce qui lui échappe et qu’on relègue sous les termes infamants d'assistanat, de paresse ou d'exclusion. Cette vision économique exile l’être humain hors de son humanité, en aliénant les individus et le lien social à la rationalité instrumentale, à la pensée utilitariste et aux principes comptables qui les régissent. 

Mais la centralité du travail a de moins en moins de sens dans une économie mondialisée où l’accumulation du capital passe plus par la spéculation financière que par la production, où le développement exponentiel de la technologie nécessite de moins en moins de main d’œuvre et où une concurrence sauvage et planétaire utilise les armes de la délocalisation et du dumping social. Dans cette économie mondialisée, 95% de l’argent en circulation est consacré à la spéculation virtuelle tandis que seulement 5% correspond à des échanges au sein de l’économie réelle. 

Dans ce contexte, on comprend aisément que le travailleur soit devenu une simple variable d’ajustement des stratégies du capital fondées sur le chômage de masse, le règne de la précarité et la soumission des salariés à des conditions de travail de plus en plus difficiles. Une pression grandissante pèse dès lors sur les salariés, effrayés à l’idée de rejoindre l’armée des ombres privées d’emploi. Car dans la société du tout économique ceux qui sont privés d’emploi le sont aussi d’un statut qui, en leur conférant une identité, permet l’intégration sociale. 

C’est ainsi que la détresse économique s’accompagne d’une détresse sociale, morale et existentielle ainsi décrite par Raoul Vaneigem : « Le chômeur, le plus souvent, ne s’appartient pas, il continue d’appartenir au travail. Ce qui l’a détruit dans l’aliénation de l’usine et du bureau persiste à le ronger au dehors comme la douleur d’un membre fantôme.» 

Un désœuvrement généralisé 

Annah Arendt
L’idéologie dominante a fait du travail une valeur centrale alors même que le progrès technologique réduit la main d’œuvre de manière drastique et que la production elle même devient secondaire dans une économie centrée sur la finance. En prédisant l’avènement d’une « société de travailleurs sans travail », Annah Arendt posait une question essentielle : que faire du temps libre si, aliénés à une vision économique et réduits au statut de travailleurs, les hommes modernes ne savent pas exercer cette liberté dans des activités plus hautes et plus enrichissantes ? 

« L’époque moderne s’accompagne de la glorification théorique du travail et elle arrive à transformer la société toute entière en société de travailleurs. Le souhait se réalise comme dans les contes de fées au moment où il ne peut plus que mystifier. C’est une société de travailleurs que l’on va délivrer des chaînes, et cette société ne sait plus rien des activités plus hautes et plus enrichissantes pour lesquelles il vaudrait la peine de gagner cette liberté.  

Dans cette société qui est égalitaire, car c'est ainsi que le travail fait vivre ensemble les hommes, il ne reste plus de classe, plus d'aristocratie politique ou spirituelle, qui puisse provoquer une restauration des autres facultés de l'homme. Ce que nous avons devant nous, c’est la perspective d’une société de travailleurs sans travail, c'est-à-dire privé de la seule activité qui leur reste. On ne peut rien imaginer de pire.» (Condition de l’homme moderne

Le pire c’est un homme réduit à une fonction économique, incapable de l’exercer, qui tente de compenser sa profonde angoisse existentielle par une frénésie de divertissement et, quand il le peut, par une addiction à la consommation. Ce processus infernal transforme l’Homo oeconomicus en individu désœuvré. Il faut comprendre ce désœuvrement dans son sens littéral : celui de la perte de l’énergie créatrice et spirituelle ainsi que de l’enthousiasme et du sens générée par celles-ci. 

Un monde disparu 

Viviane Forrester
Cette société de travailleurs sans travail, prisonniers du désœuvrement, Viviane Forrester l’a décrite avec beaucoup de sensibilité en 1996 dans L’horreur économique, un ouvrage traduit en 32 langues. La contradiction entre la centralité de la valeur morale et culturelle associée au travail et sa dévaluation économique plonge nos sociétés dans un profond désarroi. Cette contradiction renvoie, selon Viviane Forrester à la mutation brutale d’une civilisation où le travail occupait une place centrale que l’on s’efforce de faire perdurer bien qu’elle ait déjà disparue. Le travail devient une présence fantomatique dont le spectre hante tous ceux qui sont aliénés à une vision économique du monde et d’eux-mêmes, quelque soit leur statut, chômeurs, précaires ou salariés. 

« Nous vivons au sein d’un leurre magistral, d’un monde disparu que nous nous acharnons à ne pas reconnaître tel, et que des politiques artificielles prétendent perpétuer. Des millions de destins sont ravagés, anéantis par cet anachronisme dû à des stratagèmes opiniâtres destinés à donner pour impérissable notre tabou le plus sacré: celui du travail. 

Détourné sous la forme perverse d’«emploi», le travail fonde en effet la civilisation occidentale, laquelle commande la planète en entier. Il se confond avec elle au point qu’au temps même où il se volatilise, son enracinement, son évidence ne sont jamais officiellement mis en cause, et moins encore sa nécessité. Ne régit-il pas, en principe, toute distribution et par là toute survie ? Les enchevêtrements d’échanges qui en découlent nous paraissent aussi indiscutablement vitaux que la circulation du sang. 

Un deuil impossible 

Or ce travail, tenu pour notre moteur naturel, pour la règle du jeu convenant à notre passage en ces lieux étranges d’où nous avons chacun vocation à disparaître, n’est plus aujourd’hui qu’une entité dénuée de substance. Nos concepts du travail et donc du chômage, autour desquels la politique se joue (ou prétend se jouer), sont devenus illusoires, et nos luttes à leur propos aussi hallucinées que celles du Quichotte contre ses moulins. 

Mais nous posons toujours les mêmes questions fantômes auxquelles, beaucoup le savent, rien ne répondra, sinon le désastre des vies que ce silence ravage et dont on oublie qu’elles représentent chacune un destin. Vaines, angoissantes, ces questions périmées nous évitent une angoisse pire: celle de la disparition d’un monde où l’on pouvait encore les poser. Un monde où leurs termes se fondaient sur une réalité. Mieux: fondaient cette réalité… 

Dans quel rêve nous maintient-on à nous entretenir de crises à l’issue desquelles nous sortirions du cauchemar ? Quand prendrons-nous conscience qu’il n’y a pas de crise, ni de crises, mais une mutation ? Non celle d’une société, mais celle, très brutale, d’une civilisation ? Nous participons d’une ère nouvelle, sans parvenir à l’envisager. Sans admettre ni même percevoir que l’ère précédente a disparu. Nous ne pouvons donc en faire le deuil, mais nous passons nos jours à la momifier. A la donner pour actuelle et en activité, tout en respectant les rites d’une dynamique absente. » 

Une nouvelle "vision du monde"


Face à l’horreur économique, il nous faut d’urgence envisager cette ère nouvelle en participant à l’émergence d’une nouvelle vision du monde qui lui correspond et qui nous libère du modèle abstrait de l’Homo œconomicus, tout entier animé par le calcul rationnel de ses intérêts égoïstes, pour le remplacer par le modèle concret de l’Homo Conexus qui co-évolue avec son milieu. 

Selon cette vision évolutionnaire, l’être humain se développe progressivement et organiquement, à travers une multiplicité de niveaux évolutifs identifiés, des formes les plus archaïques aux stades les plus transcendants qui incluent et dépassent aussi bien l’avidité de l’égo que la séparation intellectuelle entre la conscience et son milieu d’évolution. C’est ce dépassement de la séparation égoïque et mentale qui est à la fois cause et conséquence de tout authentique projet d’émancipation

Bien loin d’une pensée technocratique et segmentaire, cette nouvelle vision du monde est globale et systémique. Chaque phénomène lui apparaît comme l’expression ponctuelle d’un ensemble dynamique en évolution. C’est ainsi que la valeur travail ne peut être pensée qu’en relation avec ces autres formes d’aliénation propres aux sociétés capitalistes que sont les dogmes de la croissance et de la consommation. 

Selon le mouvement Utopia : « Les trois premières aliénations des sociétés développées sont le dogme de la croissance comme solution aux maux économiques, le dogme de la consommation comme seul critère d’épanouissement individuel, la centralité de la “valeur” travail comme seule organisation de la vie sociale. » (2008) 

Le triangle infernal 

Si la croissance, la consommation et le travail pouvaient paraître légitimes dans les sociétés industrielles du dix neuf et vingtième siècle, ils sont devenus aujourd’hui autant de problèmes à l’origine de cette spirale infernale qui conduit l’être humain de l’horreur économique au désœuvrement généralisé. Nigel Marsh décrit avec humour et lucidité les conséquences absurdes de cette spirale infernale: « La plupart des gens travaillent longtemps et durement dans des emplois qu’ils détestent et qui leur permettent d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin et qui servent à impressionner des gens qu’ils n’aiment pas. » Travail aliéné, addiction à la consommation et perte du lien social apparaissent comme autant de rouages d'un même système économique qui broie les destins.

Enfermée dans une logique de croissance et de marchandisation désastreuse, la machine économique est devenue folle : elle saccage l’environnement, crée sans cesse de faux-besoins, instaure une compétitivité généralisée en détruisant les relations sociales et en remplaçant les services public par les lois du marché. Proposer une vision émancipatrice c’est sortir de cette spirale infernale en initiant une spirale évolutive qui remplace la croissance économique par une sobriété heureuse, la consommation par les relations conviviales mais aussi le travail par un revenu social et une activité à la fois solidaire et créatrice. 

Un tel projet est non seulement souhaitable mais il est vital sous peine d’un effondrement généralisé, envisagé récemment par Dennis Meadows, l’auteur du fameux rapport du Club de Rome sur Les limites de la croissance. Dans un récent entretien à Libération, il dit ceci : « En 1972, nous avions élaboré treize scénarios, j’en retiendrais deux : celui de l’effondrement et celui de l’équilibre. Quarante ans plus tard, c’est indéniablement le scénario de l’effondrement qui l’emporte !.. Les données nous le montrent, ce n’est pas une vue de l’esprit. » 

Sortir de l’économie 


Dans plusieurs billets nous avons analysé l’économie en tant que religion de la modernité c'est-à-dire modèle d’interprétation dominant et aliénant, et ce, en nous inspirant notamment de la pensée des objecteurs de croissance qui chercher à décoloniser l’imaginaire de l’emprise économique. (voir Ressources ci-dessous). Pour François Jarrige, maître de conférences en histoire contemporaine: « L’idée de « sortir de l’économie » qui aurait paru incompréhensible il y a encore peu de temps, semble s’imposer progressivement comme une évidence. Plusieurs ouvrages récents issus d’horizons divers aboutissent à la conclusion que c’est la seule solution. » (La décroissance. Avril 2012) 

Dans le même temps viennent de paraître ces mois-ci plusieurs projets de société nés de réflexions collectives et inspirés par le même esprit du temps : le Plan des colibris, le manifeste des Assises pour l’éco-socialisme, le Manifeste Convivialiste, le Manifeste pour une dotation inconditionnelle d’autonomie, Politique Intégrale. Tous ces projets collectifs contestent le dogme économique de la croissance qui impose un développement irréaliste et illimité sur une planète aux ressources limitées; ils refusent l’emprise d’un hyper-consumérisme qui, en compensant une angoisse existentielle par une consommation addictive, indexe le bonheur sur la richesse matérielle ; ils veulent remettre l’économie à sa place qui est celle d’un moyen au service de ces valeurs centrales que sont le développement humain et les relations conviviales. 

La synchronicité entre tous ces projets collectifs et toutes ces réflexions individuelles ne doit, bien-sûr, rien au hasard. Elle exprime l’évolution de la conscience collective inspirée par l’esprit du temps. Sortir de l’économie est un projet global, à la fois social et culturel, politique et spirituel, individuel et collectif qui consiste à remettre simultanément l’esprit au centre de la conscience, l’homme au centre de la société, la société au centre de l’économie et l'économie au centre d'un écosystème naturel qu'elle respecte, entretient et valorise. Parce que toutes ces dimensions – spirituelle, culturelle, politique, économique, écologique – sont liées les unes aux autres, que l'on ne peut privilégier l'une au détriment de l'autre, elles doivent co-évoluer dans une perspective globale.

Sortir de l’économie c’est avant tout considérer celle-ci comme un moyen à maîtriser et non comme une fin à vénérer. C'est opérer ce renversement de perspective en bornant l'esprit de domination et de démesure par des limites sociales, éthiques et spirituelles. C’est remettre en question le modèle abstrait, égoïste et dominateur, de l’Homo œconomicus pour promouvoir celui de l’Homo Conexus qui retrouve les valeurs de partage fondées sur les relations sociales et les solidarités communautaires. C’est se libérer des limites d’une rationalité instrumentale et utilitaire pour retrouver cette intelligence sensible qui associe les trois yeux de la connaissance : sensation, raison et intuition. 

Une poétique de civilisation


J’entends déjà ces porte-paroles de l’inertie que sont les partisans du désastre programmé et ceux du réformisme mou, crier comme des vierges effarouchées à l’utopie, à l’irréalisme, au retour à la bougie, voire à la caverne. Une idéologie résumée par Georges Bush père pour qui " le mode de vie américain n'est pas négociable". Rappelons-leur la phrase d’André Gorz dans Ecologie et Liberté : « L’utopie ne consiste pas, aujourd’hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l’actuel mode de vie; l’utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu’elle est matériellement possible. » 

La sortie de l’économie n’est ni un rêve, ni une utopie mais une nécessité vitale portée par un projet de civilisation. Au cœur d’un tel projet : la métamorphose de la société des travailleurs sans travail en une ère nouvelle qui est celle des créateurs à l’œuvre. Dans « Pour une politique de civilisation » Edgar Morin évoque la transformation du travail en activité :

« La notion de travail devrait dépérir au profit de la notion d’activité, laquelle combine l’intérêt, l’engagement subjectif, la passion voire la créativité, c’est à dire la qualité poétique : ainsi les activités politiques, culturelles, artistiques, solidaires ont toutes une dimension poétique... La politique de civilisation doit inscrire dans sa perspective historique la transformation du travail en activité en même temps que la diminution de l’activisme. Elle introduirait dans la vie une part de farniente (la « paresse » au sens de Lafargue) et de méditation. »

Au-delà d’une politique de civilisation chère à Edgar Morin, l’ère des créateurs se fonde sur une poétique de civilisation inspirée par l’Esprit de Vacance. A travers la relaxation corporelle, le lâcher prise émotionnel, la vacuité mentale et la contemplation spirituelle, l’esprit de Vacance reconnecte la conscience à la puissance de son intuition. Une intuition qui devient canal de la dynamique évolutive animant le Kosmos et qui permet à l’être humain, pleinement investi de sa dimension créatrice, d’exprimer les formes novatrices à travers lesquelles se manifeste l’Esprit du temps. 

Ressources 

L'Esprit de Vacance (1 à 3). Voir Ressources dans le billet précédent : L'Art de ne rien Faire

Une crise évolutive (1) (2) Sortir de l'économie (3) L'effondrement et après ? (4) Du Matérialisme au Post-Matérialisme

La Fin de l'ère économique (1) (2) La Religion de l'économie (3) Une Idéologie Totalitaire

Grandeur et Décadence de la Modernité