vendredi 27 mars 2015

Charlie et la Spirale (1)


C'est la mémoire qui fait toute la profondeur de l'homme. Charles Péguy


On peut se contenter de suivre l’actualité comme un wagon suit la locomotive conduite par les médias dominants, en se laissant aveugler par la fumée des faits et de leur interprétation officielle, sans comprendre qu’ils sont des signaux forts ou faibles, selon l’intensité de l’évènement, qui nous renseignent sur l’évolution des mentalités. Ces « signes des temps » rendent visibles des dynamiques profondes en les cristallisant à un moment donné à travers cette manifestation phénoménale qu'est l'évènement.

C’est ce que nous essayons de faire dans le Journal Intégral, en utilisant notamment les outils d’interprétation que nous offre une théorie intégrale fondée sur l’analyse et la compréhension de la dynamique évolutionnaire. C’est ainsi que dans quatre précédents billets – Une insurrection spirituelle, Quand Charlie médite, Le Paradigme perdu, Le fondamentalisme marchand – nous avons analysé les évènements de Janvier dans la perspective globale d’un changement de paradigme qui constitue le cœur de notre réflexion.

C’est dans la continuité de cette réflexion et en complémentarité avec celle-ci que nous vous proposons, dans ce billet et le suivant, une analyse de ces évènements tragiques faite par Jacques Ferber à partir d'une approche intégrale qui utilise à la fois le modèle AQAL de Ken Wilber et la Spirale Dynamique de Clare Graves. Dans ce premier billet, après avoir résumé notre réflexion sur ces événements, nous proposerons le début de "Charlie et la Spirale" où Jacques Ferber expose certains des principes théoriques qui fondent l'approche intégrale et les modèles qu'elle a inspirée.

Un Signe des Temps


J’aimerais donc résumer en quelques phrases une synthèse de la réflexion menée ici, à travers plusieurs billets, autour des évènements tragiques de Janvier. Charlie-Hebdo incarnait l’hédonisme libertaire de Mai 68 qui a conduit au meilleur de l'individuation créatrice - l'expression subjective des individus - comme au pire de l'individualisme prédateur, un égoïsme destructeur de toute altérité. C’est en effet sur cette idéologie libertaire et individualiste que le néo-libéralisme s’est adossé pour détruire les formes traditionnelles de socialisation et faire advenir le règne d’un individu abstrait et narcissique - Homo œconomicus - centré sur le calcul rationnel de ses intérêts, délié de toute appartenance comme de toute transcendance, aliéné par sa toute-puissance infantile. 

Cette alliance libertaire/libérale est à l’origine de ce que Joseph Stiglitz nomme le fondamentalisme marchand, à savoir l’extension démesurée de la sphère économique à tous les aspects de la vie sociale, affective, politique, culturelle et même spirituelle. En détruisant les liens sociaux, les codes identitaires et l’ordre symbolique qui régissait traditionnellement les sociétés, le fondamentalisme marchand est devenu le fourrier d’un fondamentalisme religieux qui vient remplir de ses normes régressives et de sa passion identitaire le profond vide existentiel et spirituel d'un Occident désenchanté en proie au nihilisme.

Ces deux formes de fondamentalismes - marchand et identitaire - participent donc d'un même continuum, celui d'un système mondialisé dont ils constituent les deux polarités à la fois contraires et complémentaires. En s’opposant, ils se renforcent l'un l'autre et enferment ainsi les sociétés comme les individus dans le cercle vicieux d'une double impasse dont on ne peut se libérer que par un saut évolutif. Le crépuscule des Lumières auquel nous assistons annonce l'aurore d'un nouveau cycle fondée sur l’émergence de formes spirituelles inédites qui intègrent, dépassent et transcendent tradition religieuse et modernité abstraite dans une synthèse novatrice. 

Derrière la crise évolutive que nous vivons, se dessine donc l’avènement d’un nouveau paradigme évoqué depuis des décennies par nombre de penseurs : celui d’un réenchantement du monde fondé sur l’intégration du meilleur de la tradition - sa dimension organique, holiste et sacrée - avec le meilleur d'une modernité fondée sur les valeurs de la raison, de l'individu et de l'évolution. Cette intégration aboutit à un modèle de co-évolution entre l'individu et son milieu : la dynamique d'individuation qui est au cœur du développement humain apparaît dès lors comme une modalité particulière d'une évolution vers la complexité propre à son milieu cosmique et naturel. 

Ce saut évolutif inspire ce que le mouvement des Colibris nomme une (R)évolution intérieure, en lançant ces jours-ci une campagne sur ce thème, à savoir la synchronisation entre transformation individuelle, mutation culturelle et changement socio-économique. Ce saut évolutif doit bien évidemment s'accompagner d'une profonde révolution pédagogique et éducative dont les premières rencontres nationales du Printemps de l’Éducation ont posé les bases les 21 et 22 Mars dernier. Au cœur de ce saut évolutif : une authentique Insurrection Spirituelle : l’éveil de la conscience à la profondeur de l’esprit permet le jaillissement, la canalisation et la transmutation des forces de la vie et de la psyché jusque-là verrouillées par l’abstraction du mental au service de la toute-puissance de l’égo. Tous ceux qui voudraient suivre de manière détaillée le cheminement de cette réflexion peuvent se référer aux divers billets à travers lesquels elle s’est développée. 

Une belle synchronicité


A la fois systémique et synchronique,  cette analyse rend compte d’un système à un temps T qui est celui d’un évènement significatif donnant à voir soudainement la complexité et la profondeur d’un mouvement en le cristallisant. Je désirais compléter cette analyse synchronique (système présent) par une profondeur diachronique (développement temporel) capable de situer ce changement de paradigme dans la dynamique globale de l’évolution humaine. Et pour ce faire, je voulais utiliser le modèle de la Dynamique Spirale qui permet de comprendre la dynamique évolutionnaire et sa manifestation à travers les divers stades du développement humain dans le temps.

J’avais déjà nombre d’idées en ce sens quand j’ai entendu l’émission intitulée Am i Charlie Hebdo ? où Jeff Salzman décrypte les évènements parisiens à partir d’une perspective intégrale en compagnie d’Amir Ahmed Nasr, un activiste arabe ayant dû s’exiler au Canada pour fuir la vindicte des islamistes. Cette émission et sa retranscription (en anglais tous les deux) sont disponibles gratuitement sur le site Integral Life. L’analyse de Jeff Salzman confortant la mienne, je commençais à écrire un billet que j’intitulais Charlie et la Spirale. Et quelle ne fût pas ma surprise, en lisant sur le site de Jacques Ferber - Développement Intégral - un billet intitulé Charlie et la Spirale. Belle synchronicité ! Ce ne sont pas les grands esprits qui se rencontrent mais ceux dont l’intuition reste connectée à l’Esprit du temps et à son mouvement évolutif. 

Dans ce texte, Jacques Ferber propose avec maestria une interprétation des évènements de Janvier qui montre la pertinence d’une approche évolutionnaire pour saisir les mouvements profonds affleurant à la surface de l’actualité à travers des « phénomènes » et des évènements spectaculaires. J’ai donc demandé à Jacques l’autorisation de publier son texte dans le Journal Intégral pour faire profiter les lecteurs de ses lumières. 

Une démarche intégrative 

Jacques Ferber
Nous avons évoqué à plusieurs reprises la démarche intégrative de Jacques Ferber, professeur d’Intelligence Artificielle à l’Université de Montpellier II et spécialiste des sciences cognitives. Auteur de Les systèmes multi-agents. Vers une intelligence Collective et Co-auteur de Le monde change… et nous ?, il travaille sur la modélisation de processus sociaux et l’élaboration de modèles concernant l’évolution individuelle et collective à partir d’une approche intégrale. 

Parallèlement à ce travail universitaire, il suit également depuis plus de 20 ans un chemin d’éveil spirituel qui l’a conduit à se former au tantra, à la méditation et à différentes traditions spirituelles. Cette complémentarité entre science et conscience est à l’origine d’une démarche intégrative qui lui permet d’éclairer les pratiques spirituelles par sa connaissance des sciences cognitives… et inversement. Jacques Ferber partage les résultats de ses recherches aussi bien à travers son site Développement Intégral qu’à travers les stages de « Tantra Intégral » ou d’éveil de la conscience qu’il anime depuis quelques années. 

Dans la première partie de Charlie et la Spirale, ci-dessous, Jacques Ferber présente de manière synthétique l’esprit qui anime l’approche intégrale et les modèles qu’il utilise dans son interprétation évolutionnaire des évènements de Janvier. 

Charlie et la Spirale. Les stades d’évolution de visions du monde. Jacques Ferber 


... Pour comprendre plus finement ce qui s’est passé, nous avons besoin de prendre du recul, de dépasser (sans la banaliser) l’atrocité de cette tuerie, de ne pas voir uniquement la barbarie attaquant la liberté d’expression, mais de comprendre ce qui se joue derrière, en termes de forces psychiques et sociales, car au-delà des meurtres et des événements, au-delà des personnes, des nations et des religions, ce sont des forces puissantes liées à des visions du monde différentes qui s’affrontent. Et l’approche intégrale (qui comprend le modèle AQAL de Ken Wilber comme celui de Clare Graves aussi appelé Spirale Dynamique) permet de comprendre ces événements à partir de la dynamique psycho-sociale des systèmes de valeurs, au-delà des enjeux personnels. 

Au lieu de voir des personnes qui attaquent d’autres personnes, ces grilles de lecture nous montrent qu’il s’agit de «visions du monde» (worldviews) qui s’affrontent les unes aux autres, car nous sommes – chacun d’entre nous – les porteurs inconscients de systèmes de croyances qui façonnent notre conduite. Nos pensées, nos valeurs, nos manières de voir le monde sont collectives. Et parfois ces systèmes de croyances, mus par des ressorts subconscients, archétypaux, profondément enracinés dans notre psyché collective, sont en tension, n’attendant qu’une étincelle pour allumer la mèche de l’affrontement. 

L’approche intégrale considère que nos visions du monde suivent un processus développemental lié aux conditions sociales, technologiques et environnementales dans lesquelles nous vivons. A l’instar de l’évolution biologique, les représentations collectives et les formes de pensées évoluent elles-aussi, lorsque les conditions d’existence se modifient. Elles forment la base de ce qu’on appelle la «culture» d’un peuple, d’une nation, d’une tribu ou d’une famille: une certaine manière d’appréhender le monde et de lui donner du sens. 

Cela inclut les normes, les systèmes de valeurs, mais aussi les croyances religieuses, ce qu’il est bon, juste ou convenable de faire et inversement ce qui est répréhensible, mauvais, ou simplement peu aligné comme on le dit aujourd’hui. Tous nos actes, tous nos comportements sont mus ou médiatisés par ce système de valeurs qui constituent comme des sortes de «lunettes» cognitives filtrant et éclairant le monde. 

Or, à l’encontre de ce que l’on peut croire parfois, les systèmes de valeurs ne sont pas arbitraires. C’est en tout cas, ce que prétendent les théories évolutionnaires qui tendent à montrer que les besoins cognitifs comme les valeurs culturelles nécessaires pour survivre dans la forêt ne sont pas les mêmes que celles qui régissent la vie des grandes cités industrielles contemporaines. 


Dans la vision de Clare Graves, et d’une certaine manière pour tous les tenants d’une vision évolutionnaire du monde (comme Jean Gebser, Jean Piaget, Lawrence Kohlberg, Teilhard de Chardin, Ken Wilber, Susanne Cook-Greuter et bien d’autres), ce processus d’évolution «psycho-socio-culturel» s’exprime le long d’un ensemble de courants ou stades de développement. 

Chaque stade prend pied sur le stade précédent en incorporant ses qualités, comme un étage d’une maison qui s’ajoute à l’étage précédent. Chaque stade, initié par des conditions de vie particulières, tend à résoudre les problèmes posés par le stade précédent, en apportant à chaque fois une vue plus large et en même temps plus différenciée du monde. Mais en même temps, ce nouveau courant apportera finalement son lot de questions et de problèmes qui ne pourront être bien gérées qu’au stade suivant. 

Chaque stade constitue un niveau d’existence caractérisé par un système de valeurs, ou pour utiliser un terme plus technique: un «vmème » c’est-à-dire un «value meme», un «mème de valeur». Les mèmes, au-delà de leur utilisation sur Internet, sont à la culture ce que les gènes sont à la biologie. Les mèmes sont des idées, des croyances, des valeurs, des unités d’information culturelle, qui passent de cerveau en cerveau par le bouche à oreille, les médias et internet et qui utilisent l’esprit humain comme hôte, les idées étant considérées comme des virus. 

Et un vMème (on parle parfois de memeplex) est un système de tels mèmes organisés en une structure complexe constituant une vision du monde, c’est-à-dire des «lunettes cognitives» avec lesquelles nous voyons – et créons – le monde. L’ensemble de ces courants constitue cette spirale de l’évolution. Chacun est caractérisé par son nom, une couleur qui permet de mieux le mémoriser ainsi que la liste des caractéristiques qui lui sont associées...

La Dynamique Évolutionnaire

Dans Le Journal Intégral, nous avons déjà, à de nombreuses reprises, évoqués aussi bien la Spirale Dynamique de Clare Graves que le modèle AQAL de Ken Wilber et notamment ici à travers une présentation détaillée proposée par Jacques Ferber. Voici ci-dessous un schéma synthétique et illustré qui présente les différents stades de la dynamique évolutionnaire.


Dans un monde en mutation constante et en complexité croissante, la connaissance de la dynamique évolutionnaire s’avère fondamentale. En situant rapidement la vision du monde dans laquelle s’inscrivent les individus, les communautés et les nations, on peut comprendre leur logique afin d'établir une meilleure communication avec eux et créer des médiations entre les divers "points de vue" dans la perspective d’un équilibre harmonieux et évolutif de l’ensemble.

L’Institut Ressources organise du 29 au 31 Mai 2015, près de Bruxelles, un stage de formation à l’approche intégrale animé par Jacques Ferber. Celui-ci présentera, entre autre, le modèle AQAL de Ken Wilber et la Dynamique Spirale de Clare Graves qui permettent, l’un et l’autre, de décoder les différentes visions (worldviews) façonnant la réalité individuelle et collective. Cette formation permet d’acquérir non seulement une compréhension et une maitrise plus profonde de la Spirale, mais aussi une pratique pour vivre plus authentiquement au niveau intégratif-systémique, Jaune. D’autres formations de ce type seront programmées dans les temps qui viennent. Pour toutes informations concernant celles-ci, se renseigner auprès du site Développement Intégral.

Après avoir présenté dans ce billet le contexte théorique de l'approche intégrale, nous proposerons la semaine prochaine le corps de l'article "Charlie et la Spirale" dans lequel Jacques Ferber analyse avec beaucoup de profondeur les tragiques évènements de Janvier à partir de cette perspective évolutionnaire.

Ressources 

Développement Intégral  Le site de Jacques Ferber

Le monde change... et nous ?   Livre de Jacques Ferber et Véronique Guérin 


Am i Charlie ?  Émission de Jeff Salzman sur Integral Life

Dans le Journal Intégral :


vendredi 13 mars 2015

Table des Matières (15) Le Fondamentalisme Marchand


Si les fanas sont prêts à tout pour leur Dieu, vous, vous êtes prêt à tout pour l'argent. Joumana Haddad


Chaque billet du Journal Intégral est la pièce d’un puzzle qui dessine, entre intuitions créatrices et réflexions critiques, la vision intégrale d’un homme réunifié dans un Kosmos réenchanté. Les résumés des articles présentés dans cette Table des Matières permettront aux lecteurs de reconstituer ce puzzle en allant se référer à telle ou telle pièce afin de mieux comprendre et intégrer les autres. 

Table des Matières 2010 1 - Demandez le programme !... 2 - Une philosophie du Tout. 3 - La Petite Princesse. 4 - Évolutions. 5 - Évolutions (fin). 6 - Post-Matérialisme. 7 - Penser la nouvelle civilisation 


Table des Matières (15) du 14/12/11 au 19/01/12 

Le Fondamentalisme Marchand 

A la suite des attentats djihadistes de Janvier, plusieurs auteurs ont fait remarquer le lien organique existant entre le fondamentalisme religieux et ce que Joseph Stiglitz nomme le fondamentalisme marchand à savoir l’extension démesurée de la sphère de la marchandise à tous les aspects de la vie sociale, affective, politique, culturelle et même spirituelle. Selon Patrick Viveret : « Les deux fondamentalismes s’entretiennent mutuellement, car le fondamentalisme marchand détruisant la substance de la société, les repères, les identités, devient le terreau du fondamentalisme identitaire. » Ne soyons pas dupes : fondamentalismes identitaires et marchands représentent en fait les deux pôles d’un même système et c’est une profonde illusion que de vouloir combattre l’un sans s’attaquer simultanément à l’autre. 

A la fin de l’année 2011, nous écrivions une série de billets intitulée La fin de l’ère économique dont les titres évoquent le contenu : La religion de l’économie, Une idéologie totalitaire. Nous y définissions le néo-libéralisme comme un intégrisme fondé sur « l’extension de la norme marchande et du modèle de l’Homo œconomicus à l’ensemble de la société et à toutes les sphères de l’activité. Cette volonté de voir la complexité et la diversité du réel à travers une grille unique d’interprétation est une expression typique de l’intégrisme. Là où les cultures traditionnelles peuvent connaître l’intégrisme religieux, les cultures modernes développent une nouvelle forme - économique - d’intégrisme qui considère comme hérétique toute approche sensible, humaine et qualitative, qui tenterait d’échapper à ce réductionnisme économique. » 

En Novembre 2014, l'Obs se pose la question : Les économistes sont-ils des imposteurs ? Poser la question, c'est déjà en partie y répondre. Ces derniers mois de nombreux ouvrages analysent les diverses formes d’emprise que l’économisme fait régner sur toutes les dimensions de notre vie. Parmi ceux-ci et dans des styles très divers : L’imposture économique de Steve Keen, un livre qui ébranle la pensée néo-libérale; L’erreur de calcul où Régis Debray analyse comment l'économie "gouverne notre intimité aussi bien que la vie publique et déjà intellectuelle". Dans Houellebcq économiste, le regretté Bernard Maris, mort dans la tuerie de Charlie-Hebdo, évoque le travail du romancier décrivant "le triste monde dans lequel nous vivons asservi par la religion de l'économie". Sans oublier "Quelques ennemis du meilleur des mondes" qui écrivent dans "Sortir de l'économie" : "il ne s'agit pas de remplacer une "mauvaise économie" par une "bonne", "alternative", "à visage humain". Il s'agit d'arrêter de croire à cette religion de l'économie"

L'Infâme

Légitimement effrayées par la conversion au djihadisme de jeunes français nourris au lait de la République, les belles âmes devraient une fois pour toutes examiner la poutre qui les aveugle en se souvenant du célèbre mot de Bossuet : « Le ciel se rit des prières qu'on lui fait pour détourner de soi des maux dont on persiste à vouloir les causes ». Il faut, en effet, avoir une bien courte vue pour déplorer l'expansion du fondamentalisme religieux sans remettre en question le fondamentalisme marchand qui le nourrit en lui permettant de se développer.

Voltaire : "Écrasez l'Infâme'
A l'heure de poster ce billet, je lis un article du sociologue Alain Accardo dans le journal La Décroissance de Mars, intitulé Néo-cléricalisme, où l'auteur fait parler Voltaire, promu pourfendeur du fanatisme et chantre de la tolérance depuis les attentats de Janvier. S'il revenait aujourd'hui, selon Accardo, Voltaire s'en prendrait non plus aux religions mais au système capitaliste qui a réglé la question religieuse en Occident " en organisant pour la première fois dans l'histoire le culte mondial d'une nouvelle divinité : l'Argent auquel toutes les populations se sont converties à l'exception de quelques poignées d'hérétiques. 

La voilà la nouvelle Église universelle, la nouvelle Infâme. Et c'est elle qui écrase le monde. Ses temples sont les Bourses et les Banques, sa Curie est à Wall Street, sa Kabaa à la City, ses medersas et ses grands séminaires sont des IEP et des écoles de commerce, ses cardinaux occupent les fauteuils ministériels, ses évêques enseignent à la Harvard B.S et à la London SE, ses théologiens ont le prix Nobel, ses prédicateurs sont journalistes et économistes, ses bedeaux et sacristains sont députés, ses révérends s'appellent Hollande, Cameron ou Merkel, entre autres...

Mais il semble que vous ne voulez pas voir la réalité. Sans doute parce que vous pressentez qu'il faudrait vous remettre vous-même en question. car c'est vous qui êtes à la fois les fidèles soumis et le clergé dévoué du Mamon capitaliste... Votre dénonciation du terrorisme djihadiste serait plus crédible si vous combattiez avec la même énergie le terrorisme des grands prédateurs capitalistes qui souillent et dépècent la planète, y compris notre pays. Le dévoiement de votre soi-disant esprit laïque a fait de vous des idolâtres pire encore que ceux d'autre fois. Franchement, je trouve votre monde aussi misérable intellectuellement que répugnant moralement... 

Si je devais remonter au créneau aujourd'hui, il est sûr que ma cible principale, ça ne serait pas les tonsurés ni les barbus qui ne savent plus de quel pape ou de quel mufti baiser la babouche. Ma cible serait bien plutôt ce néo-clergé, toute cette cléricaille laïque de petits-bourgeois obsédés d'eux-mêmes, ratiocineurs et inconsistants, dont tout l'idéal est de servir la messe œcuménique libéro-sociale-démocrate, pour en tirer quelques bénéfices. "

Un même continuum

A quand des "cellules de déradicalisation" chargées de déconditionner les prédateurs financiers comme les petits soldats du capital totalement shootés à la consommation, à l'image de celles qui existent pour les apprentis djihadistes qui se sont fait prendre dans les serres du fanatisme religieux. ? La trajectoire de ces derniers est plus spectaculaire mais, en vérité, est-elle la plus dangereuse ?

En utilisant tous les leviers de la servitude volontaire, en aliénant la substance même de la vie et de l’esprit, en réduisant l'être humain à un acteur économique à la fois producteur et consommateur, en détruisant l’ordre symbolique et le lien social, le fondamentalisme marchand est à l’origine d’un vide spirituel et existentiel que le fondamentalisme religieux vient remplir de ses normes régressives et de sa passion identitaire.

Ce dernier aura beau jeu de dénoncer avec raison la corruption morale et spirituelle de l’Occident quand le fondamentalisme marchand pointera avec tout autant de raison l’emprise exercée par le dogme sur l'individu fanatisé. Qu'on le veuille ou non, fondamentalismes marchands et identitaires participent d'un même continuum, celui d'un système mondialisé dont ils constituent les deux polarités à la fois contraires et complémentaires. Ces deux intégrismes se renforcent l'un l'autre en s'opposant et en enfermant ainsi les sociétés comme les individus dans le cercle vicieux d'une double impasse qui peut rendre fou.

Une Insurrection des Consciences


On ne pourra se libérer de ce cercle vicieux que par une véritable Insurrection spirituelle évoquée dans un récent billet. Ce n'est d'ailleurs par un hasard si cette année le Printemps des Poètes - du 7 au 22 Mars - a pour thème L'Insurrection Poétique ainsi présenté par Jean-Pierre Siméon : " Fait de langue, la poésie est peut-être d'abord, "une manière d'être, d'habiter, de s'habiter" comme le disait Georges Perros. Parole levée, vent debout, chant intérieur, elle manifeste dans la cité une objection radicale et obstinée à tout ce qui diminue l'homme, elle oppose aux vains prestiges du paraître, de l'avoir et du pouvoir,  le vœu d'une vie intense et insoumise. Elle est insurrection de la conscience contre tout ce qui enjoint, simplifie, limite et décourage. Même rebelle, son principe, disait Julien Gracq, est "le sentiment du oui". Elle invite à prendre feu".

En 2002, Pierre Rabhi lançait déjà un Appel à l'insurrection de la conscience en présentant de manière symbolique sa candidature à la présidence de la République. Ces jours-ci le mouvement Colibris dont il est l'inspirateur lance une nouvelle campagne sur le thème de la (R)évolution intérieure qui fait suite à plusieurs autres concernant les principaux leviers d'une transition de la société. La vraie (R)évolution est celle qui nous amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. Au cœur de cette (R)évolution intérieure la question posée par Pierre Rabhi : " L'être humain, la société humaine, doivent changer de cap, et confier leur destin aux forces du cœur plutôt qu'au pouvoir trompeur de la peur et de la division.... Sommes-nous capables de transcender nos réactions primaires pour nous élever au rang d'humains libérés des oripeaux d'une histoire révolue et pourtant, sans cesses, redondante ?  ". (Préambule)

Celui qui sait lire entre les signes voient dans ces divers évènements autant d'expressions d'un nouvel esprit du temps : on ne pourra changer la société sans se changer soi-même, ni se changer soi-même sans décoloniser notre imaginaire collectif en opérant une transition culturelle qui passe par un changement de paradigme. Tout est lié : le processus personnel d'individuation, le champ culturel de l'intelligence collective et l'organisation socio-économique qui en est la manifestation extérieure. L'insurrection des consciences est une expression de la dynamique évolutive qui nous permet de sortir de la double impasse où nous enferment les fondamentalismes marchands et religieux. C'est dans ce contexte évolutif que se joue la nouvelle expérience spirituelle vécue par l'homme contemporain et adaptée aux sociétés de l'information dont il fait partie. 

Cette dynamique évolutive nous conduit à un saut qualitatif qui intègre de manière créative le meilleur de la tradition et de la modernité. Le meilleur de la tradition c'est sa capacité à répondre au besoin de sens et d'appartenance, d'ordre et de convivialité. Le meilleur de la modernité c'est sa capacité à répondre au besoin de rationalité et d'efficacité technologique, de pluralisme et d'autonomie personnelle. La crise systémique que nous vivons est, en fait, une crise évolutive marquée par l'émergence de ce nouveau paradigme global qui, sur le plan socio-politique, inspire des projets de sociétés post-capitalistes à la fois sobres et conviviales fondées sur une "sortie de l'économie". Les lecteurs intéressés par cette évolution socio-politique n’ont qu’à se référer aux nombreux billets proposés sous le libellé Société Post-Capitaliste


La crise systémique que nous vivons est celle d'une civilisation arrivée à la fin d’un cycle qui annonce un nouveau stade évolutif. L’émergence de ce nouveau modèle nécessite de déconstruire l’ancien, ce que nous nous efforçons de faire dans cette série de textes intitulée La Fin de l’ère économique. Dans ce premier texte, nous analysons l’histoire d’une modernité marquée par la phase ascendante de « l’ère démocratique » et par la phase décadente de « l’ère économique » ainsi nommée parce que l’économie a pris une place centrale dans les représentations collectives jusqu’à devenir le modèle d’interprétation dominant au sein des sociétés occidentales. 

Dans les époques pré-modernes, les dimensions qualitatives de la religion, de la tradition et de la culture fixaient des bornes au pouvoir économique. Au vingtième siècle, mue par les pulsions égoïstes et les fantasmes infantiles d’un individu désocialisé et désaffilié, l’économie s’affranchit de toutes limites dans une hubris destructrice. Fondée sur le calcul égoïste, l’ère économique étend l’empire de la quantification abstraite, propre à la science moderne, aux rapports sociaux et progressivement à toutes les sphères de la société régies jusque-là par une régulation éthique, un consensus culturel et une référence partagée à un ordre symbolique. 

Déjà à son époque, Sri Aurobindo considère la crise de la civilisation moderne comme une crise évolutive : le signe qu’il est nécessaire pour l’espèce humaine de dépasser l’individualisme de l’ère économique pour accéder à un processus d'individuation créatrice correspondant à un nouveau stade de l'évolution humaine. 


Dans ce second billet, nous avons cherché à comprendre comment la pensée utilitariste et l’imaginaire narcissique, au cœur de l’ère économique, sont à l’origine d’une nouvelle forme de religion adaptée aux temps sans religion car, comme l’écrivait Voltaire : « Lorsqu’il s’agit d’argent tout le monde est de la même religion ». Avec ses clercs et ses dogmes, ses rituels, ses saints et ses livres sacrés, l’économie est donc ce dogme chargé de donner du sens à un monde devenu insensé et une cohérence à une société d’individus atomisés. 

 Le Dieu de cette religion c’est le Marché, dont la main invisible fixe la valeur des choses et des personnes selon les lois transcendantes de l’offre et de la demande ; le fils de ce Dieu est l’Individu, entité abstraite qui cache mal l’égoïsme calculateur et le narcissisme infantile de « l’homo œconomicus » ; quant au St Esprit, c’est l’Argent, cet équivalent universel réduisant à une valeur marchande les valeurs qualitatives qui fondent les rapports humains. Dans Le Divin Marché, le philosophe Dany-Robert Dufour énonce les " dix commandements " de cette religion économique, vecteur d’une révolution culturelle néolibérale qui bouleverse nos représentations, fonde de nouveau rapports sociaux et formate la psyché individuelle. 


Dans ce troisième billet, nous analysons comment cette religion de l’économie s’est transformée durant les dernières décennies, en idéologie totalitaire sous l’influence d’un néo-libéralisme imposant un modèle hégémonique à la fois délirant et déshumanisant De tous temps, les classes dominantes exercent leur pouvoir par une violence symbolique qui impose leur vision en transmettant aux dominés une représentation du monde qui justifie leur aliénation et les empêche de s’émanciper. 

Loin de décrire des lois naturelles, transhistoriques, la pseudo « science économique » est, en fait, une construction sociale et culturelle, historiquement datée, à travers laquelle la bourgeoise a pu imposer sa vision mercantile des rapports sociaux en déniant tout ce qui, dans les relations humaines, est irréductible à l’échange marchand. Pour Serge Latouche, le dogme économique « se révèle alors la plus prodigieuse construction symbolique inventée par le génie humain pour justifier la souffrance qu’une partie de l’humanité inflige à l’autre ». 

Dans L’individu qui vient... après le libéralisme, Dany-Robert Dufour analyse le néo-libéralisme comme une nouvelle forme de totalitarisme : « Après avoir surmonté en un siècle différents séismes dévastateurs - le nazisme et le stalinisme au premier rang -, la civilisation occidentale est aujourd'hui emportée par le néolibéralisme. Entraînant avec elle le reste du monde. Il en résulte une crise générale d'une nature inédite : politique, économique, écologique, morale. subjective, esthétique, intellectuelle... Une nouvelle impasse ? Il n'y a là nulle fatalité. En philosophe, mais dans un langage accessible à tous, Dany-Robert Dufour s'interroge sur les moyens de résister au dernier totalitarisme en date. »



Souhaiter Bonne Crise plutôt que Bonne Année c’est une manière un peu provocante de profiter de cette période de Nouvel An pour réfléchir en envisageant autrement le contexte de crise qui est le nôtre actuellement. Ne plus considérer cette situation simplement de manière évènementielle et superficielle comme le font les médias mais dans toute sa profondeur existentielle et spirituelle. Cette profondeur nous fait percevoir les opportunités de changement et de développement que toute crise recèle et, ce faisant, nous libère de la peur qu'elle suscite pour l'aborder comme une extraordinaire source de créativité. 

Un texte de Christiane Singer sur le bon usage des crises peut nous guider dans cette méditation sur ces temps incertains où les anciens repères s’effondrent pour laisser advenir un nouveau monde : « Les crises, dans la société où nous vivons, sont vraiment ce qu’on a encore trouvé de mieux, à défaut de maître, quand on n’en a pas à porté de main, pour entrer dans l’autre dimension. Dans notre société, toute l’ambition, toute la concentration est de nous détourner, de détourner notre attention de tout ce qui est important. Un système de fils barbelés, d’interdits pour ne pas avoir accès à notre profondeur. 

C’est une immense conspiration, la plus gigantesque conspiration d’une civilisation contre l’âme, contre l’esprit. Dans une société où tout est barré, où les chemins ne sont pas indiqués pour entrer dans la profondeur, il n’y a que la crise pour pouvoir briser ces murs autour de nous. La crise, qui sert en quelque sorte de bélier pour enfoncer les portes de ces forteresses où nous nous tenons murés, avec tout l’arsenal de notre personnalité, tout ce que nous croyons être. » 


Christiane Singer évoquait le bon usage des crises qui, à défaut de maître, sont encore ce qu’on a encore trouvé de mieux, pour entrer dans l’autre dimension. Nous continuons cette réflexion avec Denis Marquet dans un texte où celui-ci présente la crise comme l’initiation sauvage du civilisé : 

« La réintroduction d’une compréhension initiatique, dans nos vies et dans la conscience collective, est donc la grande tâche de notre temps. Cela passe par une nouvelle écoute de certains mots-clés : entendre la crise en son sens étymologique de moment où se décide le chemin ; et l’épreuve comme le temps où l’on s’éprouve soi-même de manière neuve. 

Ne soyons pas nostalgiques : dans les sociétés traditionnelles, l’initiation n’avait pour objectif que de permettre à l’individu de tenir son rôle social dans un contexte de grande coercition. Si la crise est une initiation sauvage, c’est qu’elle répond à une autre ambition humaine : accoucher d’un être unique, irremplaçable, qu’aucun discours social ne peut déterminer - soi-même. » 



Les initiations traditionnelles permettaient à ceux qui les vivaient de participer à une intersubjectivité communautaire structurée par un ordre symbolique. Durant la modernité, les crises jouent le rôle d’une initiation sauvage dans la mesure où elles remettent en question l’individu pour faire émerger une singularité créatrice. Dans la période cosmoderne où nous entrons, la vie elle-même est conçue comme un processus de développement continu qui se manifeste à travers une série de stades évolutifs de plus en plus complexes et intégrés. Ainsi la dynamique évolutive qui anime la vie humaine fait de celle-ci une longue initiation rythmée par une série de morts et de renaissances. 

Les penseurs du développement nous ont montré que pour passer d’un stade évolutif au suivant, supérieur en complexité, nous devons nous désidentifier progressivement d’un niveau de conscience et d’une vision du monde propre au stade que nous allons quitter. Les différents stades du développement psycho-spirituel permettent ainsi à l’individu de se libérer progressivement de l’égoïsme infantile, des perceptions limitées et des conceptions réductrices pour s’accorder à la puissance créatrice de l’esprit qui nous guide et nous anime. 

La métamorphose de la chenille en papillon a souvent illustré dans les traditions, les mythes ou la littérature, le courant intégratif de la vie/esprit. La chenille meurt pour que puisse advenir le papillon mais ce qui ressemble à une destruction est, en fait, une renaissance dans un niveau de complexité supérieure. Dénommé Aufhebung par Hegel, ce processus d’intégration est à la fois conservation et dépassement. 


Les trois précédents billets ont été l’occasion de mieux comprendre comment les situations de crise peuvent devenir autant d’occasions de grandir en nous libérant des limitations du passé. Dans les temps cosmodernes que nous abordons, la crise apparaît comme une expression de l'évolution créatrice au cœur de la vie/esprit. Gramsci, le révolutionnaire italien, avait l’habitude de dire : « La crise, c'est quand le vieux se meurt et que le jeune hésite à naître ». 

Parler de crise c’est donc, en référence à la maïeutique socratique, parler d’un « accouchement », une des traductions possibles du mot « apocalypse » comme nous l’apprend Jean-Yves Leloup dans sa traduction et ses commentaires de l’Apocalypse de Saint Jean qui vient de paraître : « J’appelle "apocalypse" l’accouchement du « nouveau » (une tout autre conscience, un tout autre amour) dans le corps douloureux de l’ancien... la venue au jour, toujours bouleversante, de l’Autre que nous sommes. » 

Jean-Yves Leloup évoque ainsi l’Apocalypse : « Son rôle n’est pas de nourrir nos phobies, ni même d’éveiller une peur ou une angoisse qui face à la situation pourrait s’éprouver comme salutaire ; c’est davantage la révélation d’une issue, l’exercice d’une lucidité non désespérée. Certains diront que tous ces avertissements sont des préparations efficaces à un « accouchement » (traduction également possible du mot « apocalypse ») : anticiper la douleur permet de mieux l’affronter ; apprendre la détente, le lâcher-prise au cœur de l’expérience déchirante permet de la traverser, si ce n’est "sans douleur", moins douloureusement ». 

Ressources

La religion du marché  Une passionnante critique, à tonalité bouddhiste, de la religion du marché par David R. Loy, enseignant zen et professeur à l'Université Xavier de Cincinnati. Site Zen Occidental 

L'erreur de calcul Article de Régis Debray dans Le Monde Diplomatique

Le capitalisme ne durera pas éternellement Entretien de l'Obs avec Bernard Maris au sujet de son dernier ouvrage : Houellebecq économiste. 

L'imposture économique, le livre qui ébranle la pensée libéraleArticle de Dan Israël  

Sortir de l'économie ?  Steeve. Site Critique de la dissociation-valeur 

Chronique d'Alain Accardo dans Terrains de Lutte

L'Insurrection Poétique  Le Printemps des Poètes

Une (R )évolution Intérieure   Les Colibris

Une Insurrection Spirituelle   Le Journal Intégral 

vendredi 27 février 2015

Emergence


Ne succombez jamais au désespoir : il ne tient pas ses promesses. Stanislaw Jerzi Lec


Ils ne se rendent pas compte que leur monde touche à sa fin

Que la fin du monde dont ils ont peur n’est rien d’autre que la fin d’un monde dont ils sont les gardiens

Le vieux monde s’écroule sous eux en libérant l'énergie et l’enthousiasme de ceux qu’il réduisait à être moins que rien

Le vieux monde s’écroule et avec lui une certaine idée de l’homme, si identifié à lui-même qu’il est asservi aux fantasmes de sa toute puissance infantile

Le vieux monde s’écroule : quelle bonne nouvelle pour tous ceux qui attendaient ce moment afin d’assister à la naissance d’un autre monde en gestation depuis si longtemps dans le cœur des créateurs

Un nouveau monde aux couleurs extravagantes de l’intensité

Un monde qui ose l’innocence du premier pas parce qu’il s’est émancipé de la peur 

Un monde qui rit de n’être pas compris

Un monde qui regarde en farce la bêtise toujours cachée sous le masque officiel de l’institution 

Un monde qui se métamorphose au rythme cosmique de l’évolution 

Un monde irradié de présence qui parle le langage universel de la vibration

Un monde de caresses qui transfigurent la chair en émotion, l’émotion en extase et l'extase en éternité

Un monde de relations participant au rythme d’une connexion universelle 

Un monde de surprise qui n’a pas de fin puisqu’il n’a jamais commencé 

Un monde imprégné d’infini dans le moindre de ses atomes 

Un monde de simplicité qui accueille l’Un dans un souffle premier 

Un monde qui tient parole au plus prêt du silence qui l'a inspiré

Un monde de sagesse immédiate utilisant la raison comme un instrument dédié à l’espace-temps

Un monde de précision qui intègre et dépasse tous les niveaux de conscience dans un même élan unifié 

Un monde de lâcher prise qui accueille l’inspiration comme une amie inédite

Un monde ouvert au mystère comme la forme s'offre à la force qui la transfigure

Un monde de liens où le Même découvre dans l’Autre la source de sa cohérence


La fin d’un monde n’est rien d’autre qu’une seconde dans l’éternité 

Un secret pour celui qui sait se hisser à la hauteur de son intensité

Un vieux monde s’écroule et avec lui l’emprise des âmes sous la pesanteur de la résignation

Un monde neuf apparaît qui ose l’inédit et l’invention

Un vieux monde s’écroule dans le fracas violent de l’inconscience

Un nouveau monde le remplace qui exulte de vie dans la chair exaltée

Un vieux monde s’écroule, entraînant dans sa chute ceux qui dominaient les autres pour ne pas avoir à se maîtriser eux-mêmes

Dans la splendeur des aurores, un monde se dévoile, vibrant de ferveur dans l’harmonie subtile des sources

Il était entendu par les oreilles les plus fines

Il était attendu par les esprits les plus aiguisés

Les prophètes l’avaient annoncé mais on se moquait de leurs visions comme les aveugles rient de la flamme qui va les brûler

Le cœur des hommes était prêt à entendre un nouveau chant et à l’interpréter de vive voix


Rien ne sera plus comme avant

C’est ce que disent les sages à ceux qui les écoutent, les yeux grands ouverts sur la lucidité

Rien ne sera plus comme avant

L’homme récapitulera son histoire d’un souffle synthétique

De nouvelles formes-pensées feront basculer dans l’oubli celles qui n’étaient plus adaptées à l’esprit du temps

Car le temps était venu d’oser, c’est à dire d’être là, présent, dans l’instant même d’une vérité qui embrasse le monde de sa totalité

Le temps était venu de transformer en énergie créatrice la puissance d’une révolte portée par le grand cri de la vie

Le temps était venu de refuser les faux semblants pour se risquer à être soi-même c’est-à-dire infini

Le temps était venu d’affirmer le cosmos de son identité, la tête dans le chant stellaire de l'intention créatrice et les pieds enracinés dans la puissance vitale de sa manifestation

Le temps poétique était venu.  Celui d’une science de l’analogie qui tissait l’âme du monde au fil des visions inspirées

Le temps du souffle était venu après des siècles d’asphyxie logique et de bêtise savante

Le flux temporel de la Généalogie se formalisait dans l’espace architectonique de la Géométrie 

L’intention s'incarnait dans une intuition en provoquant le miracle étonnant d’une destinée

Le temps du rêve était venu. Celui qui bouscule la réalité de son trop plein de sève

Le temps de l’être était venu. Celui qui fait des prophètes les témoins et les gardiens de ce qui ne peut être dit

Le temps du Mystère était venu avec son langage des signes compris des seuls visionnaires

Les anciens cerveaux ne pouvaient se connecter à l’Onde Majeure

Ils erraient, hagard, poursuivant l’illusion pour ne plus avoir à souffrir du manque qui les hantaient

L’heure était venue. Celle de l’exactitude qui se rit des apparences pour apparaître à ceux qui sont prêts

Le manteau du silence recouvrait sa plénitude

Et le peuple qui la suivait n’avait plus peur puisqu’il savait que la peur est l’autre nom de l’ignorance

Ressources

Une armée de prophètes

Si tu rencontres Rimbaud, tues-le ! 

Ce Jour-là



vendredi 13 février 2015

Le Paradigme Perdu


Nul ne peut atteindre l'aube sans passer par le chemin de la nuit. Khalil Gibran 


Voilà cinq semaines qu’ont eu lieu les attentats islamistes à Charlie-Hebdo, Montrouge et Vincennes. Durant tout ce temps, nous sommes passés par les diverses étapes du deuil, ce véritable parcours initiatique qui permet d’envisager les conditions d’une renaissance en intégrant peu à peu l’évènement comme un signe des temps, révélateur de l’évolution du monde. La première étape fut celui d’un exil dans le no mans land de la sidération. Vint ensuite le temps d’une émotion collective qui se manifesta de manière spectaculaire dans la marée fusionnelle des grands défilés. 

Michel Maffesoli, un des meilleurs analystes des évolutions sociales, voit dans le climat émotionnel de ces manifestations « la préscience d’une mutation de fond, d’une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble… Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse… Dès lors, plutôt que d’entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d’intégrer, de ritualiser, en bref « d’homéopathiser » ce nouvel esprit du temps à fondement religieux.»  

Il nous faut donc faire le deuil du paradigme perdu, celui de la modernité abstraite issue des Lumières et de l'idéologie libérale/libertaire qui en est à la fois la conséquence et la caricature. Un nouveau cycle évolutif nous attend qui « redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le "sacral".» 

La caste politico-médiatique, quant à elle, reste aveuglée par un modèle dominant qui ressemble de plus en plus à la lumière d’une étoile ayant depuis longtemps disparu. Elle n’hésita à instrumentaliser cette émotion collective pour redorer son blason décoloré à grand coup de paradoxes et d’oxymores : dérision officielle, religion libertaire, profanation sacrée, liberté d’expression pour tous ceux pensent la même chose. Nous étions dès lors condamnés à une double peine : au deuil collectif vint s’ajouter la colère de voir celui-ci détourné par les gardiens d’un monde en train de s'écrouler. 

Pour garder son équilibre dans toute cette confusion, il faut dépasser la réaction émotionnelle propre au cerveau limbique, facilement influençable et manipulable, et réfléchir en faisant appel au néocortex. Après le temps consensuel de l’émotion puis celui de l’opinion fabriquée vient donc le temps dissensuel d’une réflexion personnelle qui évite, sous le coup de la stupeur et l'intensité de l’émotion, de remettre sa conscience dans les mains de la doxa officielle. Une telle réflexion est indispensable pour faire le deuil du paradigme perdu et cheminer vers le nouvel esprit du temps. 

Au début était la sidération… 

Lorsqu’un de mes amis, attablé pour le déjeuner, annonça en regardant son portable : « Charlie-Hebdo… dix morts », j’ai pensé qu’il évoquait simplement l’arrêt du journal, suite à ses difficultés financières, en reprenant le titre célèbre qui avait fait interdire Hara-Kiri Hebdo : « Bal à Colombey. Un mort ». Il me fallut l’interroger à plusieurs reprises pour qu’il me confirme que ces morts n’étaient pas symboliques mais les conséquences d’un attentat. 

Cette annonce provoqua un effet de sidération (du latin siderari : « subir l’influence néfaste des astres»). En vous percutant, le choc de l’effroyable vous exile hors de la réalité, aveuglé tout d’abord par un flash biologique puis éparpillé par petits bouts - façon puzzle - comme autant de point d’interrogations. Bienvenue au royaume de l’incompréhension, là où le silence est roi et où les mots désertent la parole, transformant ce silence en effroi. Pourquoi eux ? Pourquoi Wolinsky et Cabu, ces maîtres en irrévérence ? Pourquoi tous ces corps ensanglantés autour de la table et ce bouquet de rires renversé d’un coup par une rafale ? Pourquoi ces fils perdus de la République, déguisés en Ninjas d’un film de série B, cherchant dans l’horreur une reconnaissance qu’ils n’ont trouvés nulle part ailleurs ? Addicts à la violence, ils tiennent leurs kalachnikovs comme des drogués en manque tiennent leurs seringues pour un dernier shoot, celui de l’overdose. 

Leur façon de dire – vous ne voulez pas de moi, vous ne voulez pas me voir, vous pensez que je vais vivre ma vie accroupi dans un ghetto en supportant votre hostilité sans venir gêner votre semaine de shopping soldes ou votre partie de golf – je vais faire irruption dans vos putains de réalités que je hais parce que non seulement elles m’excluent mais en plus elles me mettent en taule et condamnent tous les miens au déshonneur d’une précarité de plomb. Virginie Despentes. Les Inrocks

Dans le désert de la sidération, seule la désolation a droit de cité. Et seule l’intensité des émotions est capable de briser ce mur de silence entourant les banlieues de l’âme où la panique nous a exilés. La peine émerge alors d’un mélange de peur et de haine dans une émotion qui nous submerge. 

Car la véritable puissance destructrice du terrorisme réside, en fin de compte, dans le fait qu’il confronte l’être humain au mal qui se tapit en lui-même, à ce qu’il y a de plus bas, de bestial et de chaotique en soi. Cela vaut autant pour l’individu que pour la société. David Grossman

Rite piaculaires 


Bilan des attentats : dix-sept morts et soixante-six millions de blessés. En quelques heures le vernis de civilisation se craquelle, laissant entrevoir cet animal en nous qui cherche la puissance de la meute et du clan pour le protéger. Régression vers la force pré-individuelle d’une foule en fusion qui transforme les individus atomisés en membre d’une même communauté partageant sa peine et son effroi. Pour Michel Maffesoli, ces manifestations participent de ces rites piaculaires analysés par Durkheim. 

Durkheim, au travers d’une expression quelque peu absconse : rites piaculaires, rappelait la nécessité, pour chaque société de pleurer ensemble. Et ce pour conforter le corps social. Les émotions partagées servant, régulièrement, à cimenter le sentiment d’appartenance. Les pré-textes sont variables, compétitions sportives, catastrophes naturelles évènements sanglants (Mundial de football, tsunami, mort accidentelle d’une princesse anglaise…). Le résultat est, lui, invariable : rappeler à l’animal politique qu’il est de son essence d’être avec. Même si ce social, on y reviendra, est, parfois, en profonde mutation. Voilà bien ce qu’il faut avoir à l’esprit pour apprécier, avec lucidité, les immenses, et spontanées réactions populaires aux folies meurtrières ayant ensanglanté la France ces derniers jours… 

Rites piaculaires, cause et effet des communions fondatrices, mais aussi travail de deuil rappelant, en ces temps de détresse dans lesquels dominent « crainte et tremblement », que la décadence d’une civilisation est toujours l’indice d’une Renaissance. Rien n’est fini, tout se métamorphose. Ce travail de deuil, bien entendu inconscient qui, en enterrant quelques figures caduques d’un monde obsolète, souligne, comme le rappelait avec justesse Rousseau, que « le fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance » (Confessions, Partie II, livre 11). 

Il peut y avoir une légitime déploration de quelque figures germanopratines. On peut également assister à une tentative de récupération politicienne. Ce qui est dans l’ordre des choses. Mais l’essentiel dans les affoulements émotionnels, c’est la préscience d’une mutation de fond, d’une métamorphose sociétale, qui chaque trois ou quatre siècles meut, en profondeur, les divers fondements du vivre ensemble… 

Le retour du religieux est là. Ou mieux, celui de la religiosité diffuse. Certes, on peut continuer, « en sautant comme des cabris », pour reprendre une formule célèbre, en beuglant : laïcité, laïcité, laïcité ! Injonction n’étant l’expression que d’un pur et simple « laïcisme », c’est-à-dire le contraire de la laïcité. Une antiphrase en quelque sorte. En effet, souvenons-nous qu’au Moyen Age, les frères « lais » (frères convers dans les monastères) n’étaient, justement, pas des prêtres. Or, c’est bien l’esprit prêtre, celui du dogmatisme qui prévaut dans l’intolérance « laïciste » de la bienpensance ! 

Dès lors, plutôt que d’entonner les pieuses rengaines de ce laïcisme tout à la fois benêt et désuet, déniant ce qui est là, il est nécessaire d’intégrer, de ritualiser, en bref « d’homéopathiser » ce nouvel esprit du temps à fondement religieux. Un autre cycle s’amorce qui au -delà de « l’esprit prêtre », propre « aux fanatismes athées » redonne ses lettres de noblesse au qualitatif. Est attentif au prix des choses sans prix, au symbole, en un mot à ce que Régis Debray nomme le ‘sacral’. Rites Piaculaires.

Être ou ne pas être Charlie ?


Le 11 Janvier, le drapeau de la liberté d’expression flotte sur la grande marée de l’unanimisme où tous les égos se dissolvent, le temps d’une marche, dans la chaleur d’une fraternité retrouvée. Sur ce drapeau était écrit : Je suis Charlie. 

« Je suis Charlie ». Que peut bien vouloir dire une phrase pareille, même si elle est en apparence d’une parfaite simplicité ? On appelle métonymie la figure de rhétorique qui consiste à donner une chose pour une autre, avec laquelle elle est dans un certain rapport : l’effet pour la cause, le contenu pour le contenant, ou la partie pour le tout. Dans « Je suis Charlie », le problème du mot « Charlie » vient du fait qu’il renvoie à une multitude de choses différentes, mais liées entre elles sous un rapport de métonymie. Or ces choses différentes appellent de notre part des devoirs différents, là où, précisément, leurs rapports de métonymie tendent à les confondre et à tout plonger dans l’indistinction. Frédérique Lordon. Charlie à tout prix ?

Une fois retirée la grande marée fusionnelle, beaucoup se retrouvent seuls, en proie au doute existentiel face à l’injonction à être à Charlie… ou à n’être rien. Entre les deux, l’espace de l’introspection qui sépare et lie à la fois l’émotion collective et la réflexion individuelle. Comme un torrent impétueux, l’émotion nous pousse à être Charlie, là où l’introspection nous incite, en canalisant cette émotion, à nous en différencier. Être Charlie c’est faire l’expérience de cette réalité augmentée qu’est la communauté. C’est, à travers le trajet de la République à la Nation, remonter le fleuve de l’identité républicaine jusqu’à la source charnelle de la communauté nationale.

"Quelque chose meurt en nous quand un ami s'en va." Non. Quand des amis comme ceux-là s'en vont, morts au champ d'honneur, quelque chose de profond se réveille en nous tous. Challenge and response, défi et renouveau. Cela vaut pour les civilisations, comme pour les pays et les individus. Régis Debray

La foule de questions qui se pressent alors dans nos têtes devient peu à peu aussi dense que celle de la multitude défilant dans les rues avec crayons et pancartes à bout de bras. Si l’État organise et encadre cette manifestation en invitant nombre de figures plus ou moins crapuleuses à faire semblant d’y participer, c’est que le pouvoir compte bien instrumentaliser cette émotion collective.

En regardant les grands rassemblements populaires de ces derniers jours, je songeais à ce passage de la République où Platon compare la foule à un gros animal décérébré mû par ses émotions et qu'un habile dompteur, qui en connaîtrait et prévoirait les réactions, saurait conduire là où il le désirerait. Frédéric Shiffter


Ne pas être Charlie c’est refuser la confusion entretenue entre l’intensité de cette émotion collective et la construction d’un objet médiatique et politique qui la détourne de son cours naturel. Objecteur de conscience, je refuse d’être un petit soldat enrôlé au service d’une idéologie, le laïcisme - cette version dévoyée de la laïcité - qui, d’un même élan réduit la spiritualité à la religion, la religion à l’obscurantisme, l’obscurantisme au fanatisme et le fanatisme à la criminalité. 

« Défendre la liberté d’expression, écrit Frédérique Lordon, n’implique pas d’endosser les expressions de ceux dont on défend la liberté… On peut sans la moindre contradiction avoir été accablé par la tragédie humaine et n’avoir pas varié quant à l’avis que ce journal nous inspirait – pour ma part il était un objet de violent désaccord politique. Si, comme il était assez logique de l’entendre, « Je suis Charlie » était une injonction à s’assimiler au journal Charlie, cette injonction-là m’était impossible. Je ne suis pas Charlie, et je ne pouvais pas l’être, à aucun moment.» 

Bête et méchant

Dessin de Plantu suite à l'éviction de Siné
Parce qu’un esprit joyeusement transgressif y donnait de grands coups de pieds au cul d’un vieux monde perclus d’autoritarisme et de moralisme, j’ai été, au temps de ma jeunesse, un lecteur à la fois amusé et intéressé d’Hara-Kiri Hebdo puis de la première version de Charlie-Hebdo. « Charlie Hebdo, par ses figures historiques dont plusieurs ont été assassinées le 7 janvier, incarnait une unité de génération, engagée durant les années 60 et 70 dans la remise en cause de tous les conservatismes, de tous les carcans - politiques, religieux, sexuels - lesquels corsetaient la société française.» Julie Pagis

On connait l’histoire : le titre fut repris après dix ans d’arrêt et la transgression jouissive des origines s’est peu à peu muée, au cours d’une lente dérive, en une défense et illustration d’une idéologie libertaire si associée au libéralisme dominant qu’elle en vint souvent à défendre les mêmes intérêts à travers une vision atlantiste inspirée par le "choc des civilisations". Pour mieux comprendre cette dérive, il faut se référer aux témoignages d’anciens de la rédaction comme Siné, Philippe Corcuff, Olivier Cyran, Mona Chollet, Delfeil de Ton, comme aux nombreux observateurs qui l’ont analysé (voir Ressources ci-dessous). 

Quand Charlie Hebdo 2 devint la caricature de ce qu’il fut autrefois, il incarna parfois de manière littérale une pensée « bête et méchante » que son ancêtre Hara-Kiri exprimait de manière satirique et humoristique. En soutenant par exemple l’invasion américaine en Irak à l'origine d'une réaction islamiste dans la région avec toutes ses répercussions terroristes en Occident. 

Dans les années 70, les jeunes révoltés de Hara-Kiri puis de Charlie Hebdo s’en prenaient aux pouvoirs en place et à leurs conservatismes, faisant rire des dominés et des jeunes de différents horizons (marginaux, soixante-huitards reconvertis dans les luttes féministes, écologistes, etc.). Dans les années 2000, les mêmes se situent au pôle culturel des classes moyennes et supérieures (parisiennes), et leur humour offense une partie des classes populaires urbaines, en particulier, quand il tourne en dérision l’islam qui représente, pour certains, la seule appartenance positive à laquelle se raccrocher… On est passé du rire jouissif, minoritaire, émancipateur, car participant d’une remise en cause de l’ordre établi, à un rire qui n’est plus transgressif, un rire aveugle à ce que les diverses affirmations identitaires musulmanes "peuvent porter comme colère et protestation contre l’abandon des cités et de leurs habitants." Julie Pagis. Quand nos enfants tuent nos pères.

Le créneau ultra-vendeur de l'islamophobie sur lequel surfe déjà sans vergogne l'écrasante majorité des médias, permet de copiner avec les puissants et de flatter les plus bas instincts des masses tout en se prenant pour Jean Moulin : bref, c'est idéal. Sauf que, en s'y précipitant comme sur une aubaine, le journal achève sa lente dérive vers un marécage idéologique dont la fétidité chatouille de plus en plus de narines. Mona Chollet. L'obscurantisme beauf

Du col Mao au Rotary

Libéral et/ou Libertaire.

L’espace dévolu à un tel billet ne permet pas, hélas, de nuancer beaucoup notre propos et généraliser c’est toujours simplifier. L’équipe de Charlie Hebdo 2 était traversée par de multiples courants contradictoires et nombre de personnalités attachantes, tel le regretté Bernard Maris, s’y exprimait toujours avec talent. De même, le combat contre l'obscurantisme et le fanatisme religieux s'avère nécessaire dès lors qu’il ne tombe pas dans la facilité d’un fanatisme athée tout aussi intolérant qui lui renvoie une image à la fois inversée et complémentaire dans la mesure où ils se nourrissent l'un, l'autre en se tenant par la barbichette. 

Dans le processus de béatification - et de récupération - en cours, les esprits libres doivent endosser le rôle ingrat d’avocat du diable en décryptant la trajectoire d’une génération évoquée par Guy Hocquengem dans son fameux pamphlet qui vient d’être réédité : Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary. Le «col Mao» symbolise l’esprit insurrectionnel de Mai 68 quand le Rotary devient le symbole du conformisme et du pouvoir des notables. Une trajectoire résumée par Wolinsky dans une formule à la fois lucide et assassine : " On a fait Mai 68 pour ne pas devenir ce que l'on est devenu." 

Engraissée par les euros et les repas mondains, notabilisée par les soirées chez Ardisson et les cocktails avec BHL, glorifiée avec le procès des caricatures et la montée des marches à Cannes, Charlie Hebdo décide, à la quasi-unanimité, de renvoyer Siné pour propos prétendument antisémite. On ne rigole plus à Charlie Hebdo. Avec son impertinence, l'équipe restante a aussi gommé ses éclats de rire d'autrefois et les nôtres par la même occasion. Mathias Rémond. Une histoire de Charlie Hebdo

Si cette trajectoire collective est emblématique, c'est qu’elle décrit la façon dont la sensibilité libertaire propre à Mai 68 s’est progressivement identifiée et assimilée à une pensée néo-libérale devenue dominante. Mais, bien au-delà de ce cas particulier, le spectacle de ce reniement renvoie à une constante anthropologique que l’on pourrait résumer en une formule lapidaire : à chaque génération, le pouvoir transforme la force créatrice des jeunes contestataires en forme de réaction défendue par les vieux conservateurs qu'ils sont devenus, et ce au nom des idéaux de leur jeunesse. C'est au nom de la résistance que les vieux gaullistes défendirent leurs magouilles immobilières comme c'est au nom de 68 que les anciens contestataires se retrouvèrent aux manettes de la société du spectacle.

Libéral et Libertaire

On se souvient du cri lancé par Jouhandeau aux révolutionnaires de 1968 : « Vous finirez tous notaires ! ». Une fois destituées les figures paternelles et hiérarchiques de l’autorité - la Religion, l’Armée, l’École, l’État, la Morale - les anciens contestataires sont devenus les nouveaux notables d’une idéologie officielle associant le libéralisme économique à une culture libertaire faite de matérialisme et d’hédonisme, de relativisme, de laïcisme et d’individualisme. 

Qu’on le veuille ou non, Charlie-Hebdo était aussi devenu un des organes de l’idéologie dominante et incarnait la ligne « il est interdit d’interdire » fondement du libéralisme certes économique mais aussi culturel. Vincent Cheynet. La Décroissance

Christopher Lash, Michel Clouscard, Jean-Claude Michéa et leurs épigones - si nombreux à notre époque - ont analysé avec brio et sans concessions le lien organique entre idéologies libertaire et libérale : en détruisant les appartenances traditionnelles, les repères symboliques et le lien social, l’idéologie libertaire de l’individu-roi représente la face culturelle et subjective d’un libéralisme fondé sur la compétition généralisée et résumé ainsi par Margaret Thatcher : « Il y a l'entreprise, il y a l'individu, il n'y a rien qu'on puisse appeler ''la société''.» 

A partir de la crise économique de 2008, chacun a pu mesurer concrètement les dégâts sur le plan économique et humain, social et culturel, de ce que Joseph Stiglitz nomme le fondamentalisme marchand, fondé sur le lien organique entre culture libertaire et économie libérale. Cette crise a remis en question, notamment chez les jeunes générations, les principaux marqueurs de l’idéologie libertaire : l’individualisme, et l’illimitation, le relativisme et le matérialisme véhiculés par des bobos soixante-huitards qui, derrière le masque de la tolérance, apparaissent de plus en plus comme des figures cool d'une domination hard. Il ne faut pas s’étonner si, dans ce climat de crise, où la presse elle-même n'est pas épargnée, Charlie Hebdo, perdant nombre de ses lecteurs sans en acquérir de nouveau, était ces derniers mois proche de la faillite. 

Le Charlisme 


De même qu’il ne faut pas confondre la première et la seconde version de Charlie-Hebdo, il ne faut pas confondre Charlie-Hebdo avec la récupération idéologique qui en a été faite suite à l’attentat du 7 Janvier. Une caste médiatico-politique disqualifiée tente de se refaire une virginité sur le dos des morts en instaurant le Charlisme, cette caricature de religion qui transfigure en icônes sacrées les militants athées de la lutte anti-religieuse. Cette récupération correspond à une seconde mort contre laquelle s'insurge le dessinateur Luz : " On fait porter sur nos dessins une charge symbolique qui n'existe pas et qui nous dépasse un peu. Je fais partie des gens qui ont du mal avec ça... Ce sont des gens qui ont été assassinés pas la liberté d'expression. Des gens qui faisaient des petits dessins dans leur coins"

Voilà Charlie-Hebdo, journal dont un des fonds de commerce a toujours été justement la profanation du sacré, devenir lui-même objet de sacralité. Interdit de blasphémer contre Charlie sous peine d’être conduit par les pères la morale sur le bûcher politico-médiatique. Il aura fallu alors l’intervention d’un fondateur historique de Charlie et de Hara-Kiri, pour poser une question sacrilège : « Quel besoin Charb a-t-il eu d’entraîner l’équipe dans la surenchère ? » Vincent Cheynet. La Décroissance

Par leur mort glaçante et l'hyperbole inhérente à la société de l'information permanente, des dessinateurs, des caricaturistes qui n'avaient ni Dieu ni maître sont devenus des penseurs, des guides, des héros, des saints laïques. Le glas des églises a sonné pour eux, les foules ont psalmodié leurs noms, des processions ont envahi les rues des villes de France, le Parlement s'est levé d'un seul homme et a entonné, en leur mémoire, une Marseillaise qu'ils avaient l'habitude de conspuer… Si le marginal devient la norme, il n'y a plus de marge. Si Charlie devient une statue de bronze qui restera-t-il pour déboulonner toutes les autres? Comment bouffer du curé si on regarde vos dessins comme des images pieuses? Vincent Tremolet de Villers. Charlie Hebdo: quand un fanzine satirique devient le journal officiel 

Une Religion Libertaire 

Religion libertaire à l’usage du dernier homme - Homo Œconomicus - le Charlisme transfigure la dérision en pensée unique, le sacrilège en liturgie, le blasphème en prière et le matérialisme en dogme révélé. Cette religion « bête et méchante » redéfinit le vrai, le bien et le beau à travers une épistémologie relativiste, une éthique individualiste et une esthétique marchande. Fondée sur la métamorphose de la dérision en pensée officielle, le Charlisme signe la victoire totale du nihilisme. « Que signifie le nihilisme ? se demande Nietzsche. Que les plus hautes valeurs se dévalorisent » 

Quand l'esprit de dérision n'est plus la soupape de sécurité qu'il devrait être, le grain de sable qui empêche une société de se prendre trop au sérieux, mais qu'il en devient le principe même, la civilisation s'éloigne au profit de l'anarchie, mère de la barbarie.... La nature spirituelle ayant horreur du vide, ce désert spirituel, occupé par un consumérisme désespérant et vide de sens, a crée un formidable appel d'air pour des formes dévoyées d'absolu - la multiplication au sein de la jeunesse française, des candidats au djihad en est un effroyable signal. Laurent Dandrieu. Union nationale : on ne change pas une équipe qui perd.

Il faudrait toute l'ironie caustique d’un Philippe Muray pour décrire la situation tragi-comique d’une religion nihiliste qui consacre et institue la dévalorisation des plus hautes valeurs au profit d’un totalitarisme marchand mariant les deux faces libérales et libertaires de l'idéologie dominante sous les orgues unanimistes d’une religiosité républicaine. 

"Si cet homme qui, dit-on, riait de tout revenait en ce siècle, il mourrait de rire assurément" écrit Spinoza dans une de ses lettres. Et c'est vrai qu'il y a de quoi rire longtemps à voir ainsi les organes de la soumission à l'ordre social entonner avec autant de sincérité l'air de l'anticonformisme et de la subversion radicale. Rire longtemps...enfin pas trop quand même, car il faudra songer un jour à sortir de cette imposture. Frédéric Lordon

Imposture qui éclate au grand jour quand, pour défendre le statu-quo et leur pré-carré électoral, nos gouvernants se réclament aujourd'hui à tout bout de champ de "l'Esprit du 11 Janvier", chargé de hanter les mal-pensants, c'est à dire plus simplement ceux qui pensent. Cette sacralisation du nihilisme obéit à une stratégie évidente de diabolisation : transformer la pensée dominante en crédo c'est, du même coup, instituer sa contestation comme une hérésie inspirée par un esprit plus ou moins diabolique et du même coup rejeter tous les réfractaires dans les limbes du médiatiquement incorrect. Paradoxe : cette stratégie de communiquant puise dans le répertoire du religieux pour redonner du souffle à une domination abstraite fondée sur l’éradication du symbolique. 

Un nouveau cycle 

Méditer et/ou Militer. (Occupy Wall Street)

Autre paradoxe : bien loin de nous accabler, cette victoire du nihilisme, annoncée depuis longtemps par Nietzsche, nous emplit d’espérance car elle annonce de manière inéluctable son dépassement par une nouvelle vision du monde fondée, selon Maffesoli, sur le qualitatif, le symbolique et le "sacral". Michel Houellebecq partage peu ou prou le même diagnostic dans Soumission, son nouveau roman paru le jour même de la tuerie de Charlie Hedbo. Dans un entretien à l'Obs, ce séismographe de nos passions sociales qu'est Houellebecq évoque la situation actuelle avec la froideur d'un médecin légiste :

"Il me paraît difficile de nier, aujourd'hui, un puissant retour du religieux. Un courant d'idées né avec le protestantisme, qui a connu son apogée au siècle des Lumières, et produit la révolution est en train de mourir. Tout cela n'aura été qu'une parenthèse dans l'histoire humaine. Aujourd'hui l'athéisme est mort, la laïcité est morte, la République est morte." La république est morte

Dans un univers mental où les notions de république et de laïcité sont fétichisées, où la référence à une transcendance apparaît comme anachronique, un tel jugement reste encore inaudible alors qu'il pointe avec lucidité l'épuisement des valeurs d'une modernité dont les dernières lueurs sont en train de s'éteindre dans la tuerie de Charlie Hebdo. L'absolutisme d'un individu abstrait, délié de toute appartenance comme de toute transcendance, constitue l'achèvement caricatural du cycle des Lumières. Ce crépuscule des Lumières annonce l'aurore d'un nouveau cycle : si le retour de la religiosité prend parfois le visage régressif du fanatisme identitaire, il se manifeste aussi par l'émergence de formes spirituelles qui intègrent, dépassent et transcendent la pré-modernité religieuse et la modernité abstraite dans une synthèse novatrice. 

Acteur du mouvement altermondialiste, penseur du convivialisme et de la psychologie collective, Patrick Viveret décrit l'avènement de ce nouveau cycle à travers l'émergence d'un mouvement citoyen mondial qui associe tradition et modernité : « En ce moment, on est dans une phase très importante de renouveau des questions spirituelles, des enjeux de sens… Le problème est que la modernité, considérant que ces questions disparaîtraient un jour d’elles-mêmes, a laissé à la religion le monopole des questions spirituelles… Après une période où les questions spirituelles étaient renvoyées dans la sphère privée, je trouve positif qu’elles redeviennent des questions collectives… Donc le mouvement citoyen mondial en émergence rouvre aussi les questions spirituelles. En même temps, un enjeu passionnant est de trouver les façons nouvelles de créer un dialogue entre modernité et tradition, en gardant le meilleur de chacun. » Pour empêcher le risque de la logique guerrière : la citoyenneté terrienne

Si la décadence d’une civilisation se manifeste à travers la victoire du nihilisme, elle annonce aussi une renaissance, invisible à tous ceux qui, identifiés au modèle dominant et profitant de celui-ci, sont incapables de faire le deuil du paradigme perdu. Plutôt que de s’accrocher à celui-ci comme à une bouée dans un naufrage, ce deuil nécessite de déconstruire ses propres préjugés à travers une remise en question et un saut créatif qui transforment le « point de vue » à partir duquel nous interprétons notre expérience.

Cette transformation permet d’observer l’émergence de nouvelles formes spirituelles à la fois post-religieuses et post-capitalistes qui associent, intègrent et synthétisent tradition et modernité. Exploré et exprimé par des avant-gardes culturelles depuis de nombreuses années, ce paradigme émergeant commence aujourd’hui à être revendiqué par un mouvement citoyen qui se mondialise. Cette alliance entre les mouvements de la critique sociale et de la critique culturelle annonce donc un nouveau cycle fondé sur la co-évolution entre l'être humain et son milieu multidimensionnel, à la fois naturel, social et spirituel.

Ressources

Michel Maffesoli. Rites Piaculaires

Frédéric Lordon. Charlie à tout prix ?




Patrick Viveret. Pour empêcher le risque de la logique guerrière : la citoyenneté terrienne

Régis Debray. Le désert des valeurs fait sortir les couteaux 

Sur l'histoire de Charlie-Hebdo

Delfeil de Ton. Fais-moi mal, "Charlie"

Yves Pagès. Misère et décadence de l'esprit satirique : Charlie Hebdo et son fonds de commerce
 On trouvera suite à cet article deux vidéos où Siné s'exprime sur son éviction de Charlie Hebdo

Mathias Rémond. Une histoire de Charlie Hebdo

Le site Les Mots sont importants proposent  de nombreux articles sur la dérive de Charlie Hebdo : Philippe Val et ses amis

Mona Chollet. L'obscurantisme beauf

Olivier Cyran. L'opinion du patron

Olivier Cyran. Charlie Hebdo, pas raciste ? Si vous le dîtes...

PLPL Les grands esprits pensent comme Val  

Philippe Corcuff. Philippe Corcuff quitte Charlie Hebdo