mardi 4 août 2015

Devoir de Vacance


Rien ne sert d’être vivant, s’il faut que l’on travaille. André Breton 


Alors que l’hypnose du quotidien nous réduit à un simple rouage d’une mécanique sociale rythmée par l’économie, cette « liberté conditionnelle » que représente la période des vacances peut ouvrir sur une autre temporalité : délivrés quelques jours de l’emprise économique, on peut se reconnecter à une dimension plus profonde de soi-même, négligée, oubliée ou niée le reste de l’année, en retrouvant ce que Paul Valéry nomme "la vacance bienfaisante qui rend à l'esprit sa liberté propre". Tel est l’Esprit de Vacance qui permet de dépasser les séparations abstraites établies par la rationalité instrumentale, pour participer de manière sensible et créatrice à l’unité organique qui nous lie à notre milieu d’évolution. 

Faire cette expérience c’est tout simplement redécouvrir que, comme le dit Krishnamurti : « nous sommes le monde et le monde est nous ». Au-delà de cette dualité formelle entre nous et le monde, réside une unité transcendante qui constitue l’essence même de la vie/esprit et qui anime le développement humain comme l'évolution cosmique. Se reconnecter à l’Esprit de Vacance c'est participer à cette dynamique évolutive qui régénère notre élan intérieur en éveillant la conscience à la plénitude qui la fonde. Dans cet état de connexion on perçoit douloureusement l'abîme existant entre la richesse créatrice de l'intériorité et la misère d'une organisation sociale qui réduit la vie à une survie en la transformant en abstraction économique. 

Nous avons consacré une série de six billets intitulée L'Esprit de Vacance à décrire celui-ci mais aussi les mécanismes d’aliénation qui résultent de son oubli et de sa perte ainsi que les réflexions de plus en plus nombreuses qui se font jour sur la « sortie de l’économie ». Nous vous proposons ci-dessous une présentation de ces billets afin d’accompagner votre réflexion durant cette période estivale en bronzant de manière intégrale. (Cliquez sur chaque titre pour lire le billet correspondant).

Un fait social total

Loin d'être un simple système économique, le capitalisme est plutôt l'application d'une même vision - utilitaire et quantitative - à toutes les sphères de la vie individuelle et collective. Face à ce qui apparaît comme un "fait social total", selon l'expression de Marcel Mauss, il faut élaborer une critique globale - à la fois existentielle et spirituelle, culturelle et socio-économique - sans laquelle aucun saut évolutif ni changement de paradigme ne s'avère possible. Des éléments fondamentaux de cette critique sont apportés par un courant de pensée né à la fin des années 80, la Critique de la valeur qui opère une analyse du capitalisme en reprenant à son compte les catégories centrales de la critique de l'économie politique opérée par Marx : le travail abstrait, la marchandise, la valeur et l'argent.

Arrachant la pensée de Marx à un marxisme traditionnel qui n'est rien d'autre selon Michel Henry que "la somme des contresens qui ont été faits sur Marx", cette nouvelle lecture - marxienne - du penseur allemand utilise ces catégories pour décrire la société capitaliste comme la seule forme historique où les rapports sociaux sont médiatisés par le travail. Activité spécifique au capitalisme, le travail est au cœur d'un système qui fait des hommes la "ressource humaine" de son auto-reproduction infinie. Cette critique catégorielle permet de dénaturaliser l'économie en montrant que celle-ci, loin d'être une donnée naturelle et universelle, est une construction récente, contemporaine d'une modernité fondée sur un modèle mécaniste, une anthropologie individualiste et une organisation capitaliste dont elle exprime la vision du monde.

Auteur du fameux Age de pierre, âge d'abondance, l'anthropologue Marshall Sahlins écrit : "Dans les sociétés traditionnelles... structuralement, l'économie n'existe pas". Et un autre célèbre anthropologue - Louis Dumont - de partager le même constat : " Il n'y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure jusqu'au moment où nous construisons un tel objet" (Homo aequalis).

Comme l'écrit Anselm Jappe, un des auteurs phares de la critique de la valeur : "La dictature de l'économie n'est pas un problème économique, mais soumet l'ensemble des formes de vie à cette seule pseudo-nécessité de transformer un capital dans un capital plus grand à travers un travail sans contenu... C'est surtout le travail abstrait qui se révèle central pour comprendre la crise actuelle de la société marchande : dans le travail abstrait - dont les origines se situent à peu près à la fin du Moyen-Age - l'activité humaine n'est pas prise en compte pour ses qualités réelles et son contenu, mais seulement en tant que dépense d'énergie humaine indifférenciée, mesurée par le temps. Cela implique une inversion entre l'abstrait et le concret : chaque activité, chaque produit ne compte qu'en tant que quantité déterminée d'un travail sans contenu - son côté abstrait. Le côté "concret" - ce qui réellement intéresse les êtres humains - n'a droit à l'existence qu'en tant que "porteur" de l'abstrait. Nous le voyons dans le fait que le prix en argent décide du destin de tout objet, toute activité : cependant cela n'est pas dû à l'"avidité" d'une classe particulière, mais est un fait structurel. " (Critique de la valeur et société globale)

Dans ce contexte, il ne s'agit pas de libérer le travail du capital comme le pense la gauche depuis le dix-neuvième siècle mais de se libérer d'un travail dont la forme abstraite constitue le fondement social des sociétés capitalistes. Quand la valeur d'échange et la mesure quantitative dominent la valeur d'usage et la qualité sensible - tout comme l'abstraction économique domine la vie concrète - la relation vivante entre les hommes se transforme en échange marchands entre des choses mortes. Marx parle de "fétichisme de la marchandise" pour qualifier cette inversion du rapport entre sujet et objet. Selon Alain Bihr : " Il y a fétichisme chaque fois que le produit de l'activité sociale des hommes se fixe et se fige dans une forme où il s'autonomise par rapport à eux en une réalité qui les domine et les opprime et semble leur être extérieure et supérieure" (La critique de la valeur. Fil rouge du capital). C'est ainsi que "la domination du travail place les individus isolés devant leur propre lien social comme quelque chose d'étranger qui les domine" écrivent en écho les auteurs du Manifeste contre le travail.

Ce fétichisme se retrouve au cœur du fondamentalisme marchand qui fait régresser le psychisme des individus à un stade narcissique tout en détruisant l'ordre symbolique qui fonde les communautés humaines. Un fondamentalisme décrit avec talent en 1995 dans un tout autre contexte par Christiane Singer : " Le monde dit réaliste fait de moi le fidèle d'une religion sanguinaire en transformant ce qui un instant plus tôt était vivant en argent, en chiffres, en cours de la Bourse, en actualité télévisée, en froidure et en glace. Fondamentalisme hideux de nos mercantilismes occidentaux. Mirage mortel et planétaire. Mais tout ce puissant champ de conscience collective se dissipe sur le champ lorsqu'un instant, un seul, j'entre en contact avec la solennité d'un instant, la Présence" (Du bon usage des crises).

Déconomiser les esprits

Telle est la transfiguration opérée par l'Esprit de Vacance : participer à la présence vivante qui libère du fétichisme de l'abstraction. Cette conversion existentielle - une métanoïa - rétablit un rapport sain et hiérarchique entre la vie concrète de la subjectivité et une rationalité instrumentale qui, au lieu de la dominer, doit être à son service pour lui permettre de se développer. Si le désenvoûtement des formes capitalistes peut s'effectuer en partie de manière individuelle ou en petits groupes humains, cette libération cherche aujourd'hui à s'exprimer de manière collective à travers les diverses initiatives concernant la "sortie de l'économie". En effet, un certain nombre de théories, de mouvements et de pratiques visent à déconstruire l'économisme dominant en imaginant et en expérimentant un lien social délivré du fétichisme de l'abstraction.

C'est ce qu'a fait le groupe Krisis en 1999 dans son fameux Manifeste contre le travail : " Le malaise dans le capitalisme existe massivement, mais il est refoulé dans la clandestinité socio-psychique, où il n'est pas sollicité. C'est pourquoi il faut créer un nouvel espace intellectuel libre où l'on puisse penser l'impensable. Il faut briser le monopole de l'interprétation du monde détenu par le camp du travail. La critique théorique du travail joue ici un rôle de catalyseur. Elle doit combattre de manière frontale les interdits de penser et énoncer aussi ouvertement que clairement ce que personne n'ose savoir, mais que beaucoup ressentent : la société de travail est arrivée à sa fin ultime. Et il n'y a aucune raison de regretter son trépas... La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Aussi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation social, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidaristation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si, pour les hommes, l'instauration du travail est allée de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé.

Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, ce niveau historique plus élevé peut être atteint par un véritable saut évolutif dans un stade supérieur de complexité. Une cartographie du développement humain à travers le temps permet d'imaginer l'émergence d'un nouveau paradigme dont Le Journal Intégral cherche à rendre compte. Dépenser pour éviter de penser, tel est l'idéologie capitaliste à une époque où l'économie impose son hégémonie. Dépasser "l'égosystème" pour développer une intelligence sensible et intuitive qui participe, de manière organique, au flux créateur animant les sociétés de l'information : telle est la sagesse collective qui annonce l'ère des créateurs en balisant les chemins d'une sortie de l'économie. On quitte alors le terrain abstrait où règne l'hégémonie de la valeur quantitative pour se réapproprier la dimension qualitative d'une valeur dont l'étymologie latine (valor) renvoie à la puissance d'une force vitale qui rend les individus "valeureux, vaillant et valide".

Sortir de l'économie c'est donc opérer le long chemin de conversion qui mène d'une valeur abstraite et quantifiable à cette valeur concrète et qualitative qu'est la force de la vie/esprit engagée de manière subjective et intersubjective dans son milieu d'évolution. A la fois corporelle, psychique et spirituelle, cette force créatrice est la dynamique qui tisse de nouvelles formes sociales et culturelles sur la trame sensible des subjectivités. Une telle création nécessite aujourd'hui de  " sortir l'économie de nos têtes, autrement dit de déconomiser les esprits" comme le dit Serge Latouche, ce penseur de la décroissance pour lequel déconomiser les esprits revient à "décoloniser l'imaginaire". Au cœur de ce processus de décolonisation se trouve "la vacance bienfaisante qui rend à l'esprit sa liberté propre". Tel est l'Esprit de Vacance qui permet de "déconomiser" les consciences en relativisant et en dépassant les limites abstraites de la raison instrumentale pour participer au flux créateur et régénérateur de la vie/esprit.


Pierre Lamalattie

Le travail a été ce que l'homme a trouvé de mieux pour ne rien faire de sa vie. Raoul Vaneigeim 

Vacance : état d'une place, d'une charge non occupée avance le Petit Larousse. Ce qui est vacant, c'est ce qui n'est pas occupé, qui est à remplir, confirme Le Littré. Étymologiquement, la notion de vacance renvoie à celles de vide et de vacuité. La spiritualité orientale fait de la vacuité la condition même de l’éveil de la conscience. Quand la conscience n'est plus occupée par l'abstraction mentale et l'illusion de l'ego, elle retrouve le vide qui la fonde et la transcende. La vacuité de la conscience devient alors la matrice d’une vision inspirée. 

Selon Eckhart Tolle : « Si le mal a une quelconque réalité, cette réalité est relative et non absolu - c’est aussi sa définition : l’identification complète à la forme - forme physique, forme pensée, forme émotionnelle. » La vacuité de la conscience permet de se libérer de cette identification aux formes qui, au cœur de l’ego, nourrit l’ignorance - c’est à dire la croyance en la séparation - pour s'ouvrir à cette plénitude de la vie qu'est l'Esprit. 

Cette vacuité s'atteint par un lâcher prise qui remplace l'activisme occidental par ce que les chinois nomment le Wu-Wei souvent traduit par le "non-agir". Pour Jacques Languirand « cette traduction porte à confusion, car elle suggère, en effet, l’idée de passivité et d’inactivité. Or, le taoïsme invite au contraire à s’engager sur la Voie. Il invite à l’action mais à l’action parfaite, c’est-à-dire menée en accord avec le dynamisme de la nature – du Tao. La nature, c’est aussi, selon les écoles, l’Intelligence universelle, la Conscience cosmique. C’est dans ce sens que l’on doit comprendre l’invitation de Marc Aurèle à "vivre selon la nature"».



Le travail est l’opium du peuple. Je ne veux pas mourir drogué. Boris Vian 

Nous analysons dans ce billet comment et pourquoi la modernité a disqualifié l'Esprit de Vacance en imposant le travail comme valeur centrale de nos sociétés productivistes à partir du modèle de l’Homo Œconomicus. Cette centralité renvoie à une civilisation où, selon Nietzsche, la sécurité étant devenue la divinité suprême, le travail représente la meilleure des polices pour «entraver le développement de la raison, des désirs, du goût de l'indépendance ». 

L'antiquité, dont Nietzsche était un fin connaisseur, avait une conception très différente du travail. Caractéristique de l'homme libre, l'Otium désignait le temps consacré à ce qui est proprement humain (la culture, la vie de la cité, l'amour et l'amitié, les relations sociales) tandis que le nec-otium (qui a donné négoce en français) renvoie à la production destinée à la satisfaction des besoins vitaux. Inspirée par l'Esprit de Vacance, cette vision traditionnelle privilégiait le développement de l'esprit et de la communauté politique à celui du travail et de la production. 

A l'heure où nous passons de l'ère des producteurs à celle des créateurs, le temps est venu de se libérer de cette addiction au travail devenu le nouvel opium du peuple pour des individus littéralement désœuvrés en proie aux passions tristes et aux fantasmes infantiles de toute-puissance. Et ceci afin d'inventer d'une manière singulière et collective "l'Otium du peuple" : une éthique du temps libre propre à l'ère des créateurs qui vise à développer les relations interpersonnelles et les qualités créatrices, l’intériorité méditative et l’intelligence sensible comme les passions jubilatoires... autant de moteurs du développement humain.



On nous a si bien mis dans les dispositions de travailler que ne rien faire exige aujourd’hui un apprentissage. Raoul Vaneigem 

En dépassant les limites abstraite opérées par le mental, l'Esprit de Vacance permet à l'être humain de participer de manière créative à la vie de son milieu social et naturel, cosmique et symbolique. Sous l’emprise de cette séparation abstraite, la conscience aliénée est en proie à une avidité qui lui fait chercher à l’extérieur ce qui lui manque à l’intérieur. Réduisant l’Esprit de vacance à sa forme marchande de loisirs organisés et chronométrés, cette conscience aliénée fait du productivisme, de l’activisme et du consumérisme les principes d’une vie dépourvue de sens c’est-à-dire de direction et de signification. 

Dans ce billet, nous analysons le lent processus de décadence à travers lequel l’esprit d’avidité s’est substitué à celui de vacance dans une dérive mortifère qui conduit de la production au productivisme et du productivisme à une prédation généralisée des ressources naturelles et humaines. Fondée sur cet esprit d'avidité qui n'est borné par aucune limite humaine, éthique ou spirituelle, l'ère des prédateurs a remplacé l'ère des producteurs. Cette démesure suicidaire mène à un effondrement général annoncé par la crise systémique à laquelle nous sommes confrontés. 

Plutôt que d'attendre cet effondrement dans la sidération et l'angoisse, l'heure est venue d'une refondation à travers l'émergence d'un modèle alternatif permettant ce saut évolutif que représente le passage de l'ère des prédateurs à celle des créateurs inspirés par l'Esprit de vacance. Une vision intégrale qui pense à la fois en termes de relations systémiques et de dynamique évolutive est à même d’éclairer cette mutation globale, à la fois culturelle, individuelle et organisationnelle. 



Faire totalement le vide n'est pas une chose dont nous devrions avoir peur. Il est essentiel pour l'esprit d'être oisif, vide et sans contrainte, car à cette seule condition il peut pénétrer dans des profondeurs inconnues. Krishnamurti 

L’Esprit de Vacance est l’antidote à l’activisme frénétique qui reflète le vide et l’avidité d’une civilisation littéralement désœuvrée. Georges Bernanos a écrit : « On ne comprend rien à la civilisation moderne si on n'admet pas d'abord qu'elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. » Une des spécificités de cette civilisation moderne est d’avoir fait du travail une valeur centrale alors même que celui-ci était jusque-là considéré comme une simple nécessité vitale dans toutes les autres civilisations qui l’ont précédé. 

De nombreux auteurs, parmi les plus grands, ont analysé cet activisme économique comme l’expression d’un vide existentiel et d’une profonde aliénation, contraire au développement des liens sociaux et culturels qui assurent la cohérence des sociétés comme à celui des facultés créatrices et spirituelles qui assurent l’évolution de l’être humain. Ces auteurs réhabilitent l’Esprit de Vacance qui s’incarne dans la relaxation corporelle, dans le lâcher prise émotionnel, dans la vacuité mentale et la contemplation spirituelle, en permettant de se connecter aux sources profondes et créatrices de l’esprit.

A l’heure où s’invente un nouveau modèle de civilisation, il est impératif de déconstruire l’idéologie productiviste - fondée sur la valeur travail - qui consiste à aliéner l’être humain et le lien social aux impératifs comptables du calcul et de l’exploitation économiques. Et ce, pour affirmer une autre valeur : celle d’une activité créatrice qui est le contraire de l’activisme économique comme la vacuité de l'Esprit est le contraire du vide existentiel. 



Quelle imposture ! Tant de destins massacrés à seule fin d’édifier l’effigie d’une société disparue, fondée sur le travail et non sur son absence. Viviane Forrester 

Dans ce billet-ci, nous analysons le tragique hiatus qui régit nos sociétés post-industrielles : alors même que l’idéologie dominante réduit l’être humain à sa fonction économique de producteur/consommateur, le progrès technologique et la mondialisation financière réduisent le rôle du travail humain en le dévaluant. Issus des sociétés industrielles, nos représentations culturelles sont fondées sur la centralité du travail alors même que la financiarisation de l'économie transforme le travailleur en variable d’ajustement des stratégies capitalistes. 

Dès 1958, Annah Arendt analysait l’avènement d’une « société de travailleurs sans travail », c'est-à-dire une société fondée autour de la valeur travail dans un monde où le travail se raréfie. Au lieu de faire face à cette situation, nos sociétés, qui n’arrivent pas à faire le deuil d’un monde disparu, s’enferment dans le déni. Face à ce déni, il faut faire évoluer les mentalités pour prendre en compte cette situation nouvelle en proposant une vision émancipatrice de l’être humain, libérée des diktats économiques du modèle dominant.

Revendiquée par un nombre de réflexions individuelles et collectives de plus en plus important, cette « sortie de l’économie » passe par l’Esprit de Vacance qui transcende l’esprit d’avidité lié à l’égo - au cœur du modèle économique - afin de retrouver le chemin d’une sagesse collective. Sortir de l’économie est un projet global, à la fois social et culturel, politique et spirituel, individuel et collectif qui consiste à remettre simultanément l’esprit au centre de la conscience, l’homme au centre de la société et la société au cœur d'un écosystème naturel qu'elle respecte, entretient et valorise. 



Il ne s’agit pas de préparer un avenir meilleur mais de vivre autrement le présent. François Partant

Cela faisait quelques mois qu’une idée me trottait dans la tête : adapter et transformer La Cigale et la Fourmi, cette fable de La Fontaine qui donne aux enfants, dès leur plus jeune âge, une leçon de cynisme fondée sur une vision égoïste de la nature humaine. On se souvient de sa morale (qui est d’ailleurs tout sauf morale) : « Vous chantiez ? J’en suis fort aise et bien dansez maintenant ». Ce qui, traduit en langage moins littéraire, signifie : « Allez-vous faire foutre, vous pouvez crever !... » Cet hymne à l’indifférence pourrait être celui du néo-libéralisme dominant.

Inspiré par l’esprit du temps qui est celui de la « sortie de l’économie », il m’apparaissait évident qu’une nouvelle version de cette fable devait être écrite. J’imaginais donc que, suite à une catastrophe – incendie, tremblement de terre, défaillance d’une centrale atomique, krach économique, effondrement écologique – les réserves faites par la Fourmi avaient été détruites et qu’elle restait seule pour affronter l’adversité. Et ce, alors même qu’au cours des fêtes auxquelles elle avait participé, la Cigale avait constitué un réseau d’amis fidèles qui partageraient leurs ressources et unifieraient leurs forces en cas de coups durs. 

Pris par d’autres travaux d’écriture, je n’ai pas eu le temps d’écrire ce texte et de formuler cette inspiration. Venant de terminer le précédent billet sur l’Esprit de Vacance, je surfais sur la toile en atterrissant « par hasard » sur le blog de Jean-François Noubel. J’y découvrais, enthousiaste, une nouvelle version de la fable de La Fontaine intitulé La cigale et la fourmi 2.0 qui reprend à son compte le texte de La Fontaine en y ajoutant une suite inspirée par l’Esprit de Vacance. La Cigale et la Fourmi 2.0 met en scène et en images, de la manière la plus évidente qui soit, la fin de l'ère économique et l’émergence d’une ère nouvelle, celle des créateurs qui véhiculent les valeurs d'une nouvelle convivialité. 

La cigale et la fourmi 2.0. Jean-François Noubel 

La Cigale, ayant chanté 
Tout l’été, 
Se trouva fort dépourvue 
Quand la bise fut venue : 
Pas un seul petit morceau 
De mouche ou de vermisseau. 
Elle alla crier famine 
Chez la Fourmi sa voisine, 
La priant de lui prêter 
Quelque grain pour subsister 
Jusqu’à la saison nouvelle. 
“ Je vous paierai, lui dit-elle, 
Avant l’Oût, foi d’animal, 
Intérêt et principal. ” 
La Fourmi n’est pas prêteuse : 
C’est là son moindre défaut. 
Que faisiez-vous au temps chaud ? 
Dit-elle à cette emprunteuse. 
Nuit et jour à tout venant 
Je chantais, ne vous déplaise. 
Vous chantiez ? J’en suis fort aise. 
Eh bien! Dansez maintenant. … 

Inspirée par ce conseil, 
La Cigale, 
Heureuse et joyeuse, dansa, 
Puis chanta dans le soleil. 
Sa liesse alentour berça 
Insectes et fleurs du maquis. 
Ce bonheur, tous, les conquit. 
Du chant, elle tissait du rêve, 
Et de sa danse, du sourire. 
A notre Cigale ils offrirent 
Festin de nectars et sèves. 
La fourmi, docte économe, 
Travaillant comme bête de somme, 
Tomba gravement malade. 
Un jour, on la trouva roide. 
Sans été, ni chant, ni vers, 
Sa vie ne fut qu’un hiver.


Ressources

Et si nous profitions des vacances pour réfléchir à une sortie de l'économie fondée à la fois sur la critique du travail et sur un saut évolutif correspondant à un changement de paradigme ? 

Manifeste contre le travail  Groupe Krisis. A lire en ligne cet ouvrage, petit par sa forme (24 pages) mais grand par son inspiration, qui reprend en 27 thèses les principales réflexions élaborées par le courant de la Critique de la valeur. Largement diffusé, ce livre qui a connu de nombreuses traductions est idéal pour saisir la cohérence d'une pensée critique qui analyse les rouages d'un système aliénant en envisageant les moyens de s'en libérer.

Site Critique de la valeur  Repenser une théorie critique du capitalisme.

Critique de la valeur et société globale  Entretien avec Anselm Jappe.

La société marchande et le narcissisme  Entretien avec Anselm Jappe. France-Culture

Qu'est-ce que la critique de la valeur ? Site Serpent-Libertaire

Présentation de la critique de la valeur  Site Critique de la valeur

Textes contre le travail Site critique de la valeur

La critique de la valeur. Fil rouge du capital. Alain Bihr. Revue Interrogations

 Sortir de l'économie  Quatre numéros en ligne de la revue Sortir de l'économie, bulletin critique de la machine-travail planétaire.

Sortir de l'économie  Dans cet ouvrage écrit par Quelques ennemis du meilleur des mondes, une sélection des meilleurs articles de la revue Sortir de l'économie

La Décroissance Juillet/Aout 2015. Spécial Contre-sommet sur le climat : le tour du monde de la décroissance. Avec notamment J.C Michéa, Serge Latouche, Dominique Bourg.

Portraits en forme de C.V de Pierre Lamalattie. Cette série de portraits sous forme de C.V sont autant d'illustrations impitoyables de la déshumanisation et du conformisme propres à la société marchande.

Dans Le Journal Intégral

Table des Matières (15) Le Fondamentalisme Marchand : La Fin de l'ère économique (1). La Religion de l'économie (2). Une idéologie totalitaire (3).

Une crise évolutive (2) Sortir de l'économie

Bronzage Intégral. Une sélection de huit livres pour pratiquer un "bronzage intégral" durant l'été.

Bonnes Vacances aux fourmis et aux cigales. 
Rendez-vous mi-Septembre pour rendre le Devoir de Vacance. 

vendredi 17 juillet 2015

L'Insurrection Poétique


La poésie peut encore sauver le monde en transformant la conscience. Lawrence Ferlinghetti 

La Beat Generation

Dans un précédent billet nous évoquions la puissance d'une Insurrection Spirituelle qui refuse de se soumettre à l'emprise totale et conjointe de l'intérêt et de l'identité conduisant à la double impasse des fondamentalismes marchands et religieux. Il y a insurrection spirituelle dès lors que l'ouverture aux profondeurs de l'esprit permet le jaillissement, la canalisation et la transmutation des forces de la vie et de la psyché jusque-là verrouillées par l'abstraction du mental au service de la toute puissance de l'ego. Parce qu'elle relève d'une inspiration créatrice, la poésie participe de ce mouvement insurrectionnel qui ouvre au chant mystérieux de l'être une voix créatrice dans un monde totalement désenchanté.

Pour Jean-Pierre Siméon, animateur du Printemps des Poètes, la poésie « manifeste dans la cité une objection radicale et obstinée à tout ce qui diminue l'homme, elle oppose aux vains prestiges du paraître, de l'avoir et du pouvoir, le vœu d'une vie intense et insoumise. Elle est insurrection de la conscience contre tout ce qui enjoint, simplifie, limite et décourage. Même rebelle, son principe, disait Julien Gracq, est "le sentiment du oui". Elle invite à prendre feu ». C’est à partir de cette vision que le Printemps des Poètes s'est déroulé cette année du 7 au 22 Mars avec pour thème L’insurrection Poétique. 

Âgé de 95 ans, poète et éditeur, grande figure de la contre-culture américaine et de la beat-generation, Lawrence Ferlinghetthi est un de ceux qui incarne le mieux aujourd'hui cette insurrection poétique. Depuis soixante ans, sa célèbre librairie et maison d’édition City Ligtht Bookstore à San Francisco sert de lieux de rencontres à des écrivains, artistes et intellectuels comme Bob Dylan, Jack Kerouak, Alan Ginsberg, William Burrough, plus tard Charles Bukowsky ou Paul Bowles. 

Dans ce petit livre rouge de la poésie intitulé Poésie, art de l'insurrection, paru en France il y a trois ans, Lawrence Ferlinghetti lance un appel aux jeunes poètes dans un monde à l’aube d’un grand renouveau. C’est ainsi qu’il insuffle joie et esprit de combat avec un maître-mot : Insurrection comme synonyme d’art poétique et d’art de vivre ! Cette insurrection est surgissement intérieur d’une énergie vitale et créatrice qui développe cet état de conscience particulier nommé "l'état lyrique" par Roger-Gilbert Lecomte.

Parce qu'il saisit, au-delà des apparences, l'unité organique qui lie la subjectivité à son milieu, cet état lyrique provoque l'inspiration visionnaire qui fonde toute poésie. En transformant notre conscience, ce souffle de vie peut changer le monde... en le libérant de l'emprise technocratique de l'abstraction. Issus de ce recueil, nous vous proposons ci-dessous quelques-uns des aphorismes de Ferlinghetti sur la poésie ainsi que deux poèmes traduits de l’anglais (USA) par Marianne Costa. 

La Poésie, Art de l’Insurrection. Lawrence Ferlinghetti 

Lawrence Ferlinghetti devant la célèbre City Lights Bookstore

Le poète est un barbare subversif aux portes de la ville,
qui lance un défi non violent au statu quo toxique.

La voix du poète est l’autre voix endormie dans chaque être humain.

La poésie est une plante qui pousse la nuit pour donner un nom au désir.

La poésie comme l’amour a la vie dure parmi les ruines.

Un poème est toujours un coup frappé à la porte de l’inconnu.

Comme un champ de tournesols, un poème n’a pas à s’expliquer.

Si un poème doit être expliqué, c’est que la communication est coupée.

La poésie ne vaut rien et par conséquent elle n’a pas de prix.

La poésie détruit la mauvaise haleine des machines.

La poésie est l’hôte inconnu dans la maison.

Une vie vécue avec la poésie à l’esprit est un art en soi.



La poésie est un bateau en papier sur le déluge de la désolation spirituelle

Plus le temps pour l’artiste de se cacher au-dessus, au-delà ou derrière le décor, indifférent, à se ronger les ongles à se raffiner jusqu’à ne plus exister. Plus le temps pour nos petits jeux littéraires, plus le temps pour nos paranoïas et nos hypocondries, plus le temps pour la peur et la haine, juste le temps pour la lumière et l’amour. Nous avons vu les meilleurs esprits de notre génération détruits par l’ennui lors des lectures poétiques. La poésie n’est pas une société secrète,  ce n’est pas non plus un temple. Les mots de passe et les psalmodies ne marchent plus. L’époque du Om est révolue, c’est l’heure des lamentations funèbres c’est l’heure de se lamenter et de se réjouir sur la fin proche de la civilisation industrielle mauvaise pour la terre et l’Homme. C’est l’heure de se tourner vers l’extérieur Assis en lotus les yeux grands ouverts, C’est l’heure d’ouvrir la bouche avec un discours ouvert et neuf, c’est l’heure de communiquer avec tous les êtres sentants Vous tous, poètes des villes pendus dans les musées, y compris moi-même, Vous tous, poètes qui écrivez de la poésie sur la poésie, Poètes de la langue morte et déconstructionnistes, Vous tous, poètes pour ateliers de poésie dans le cœur broussailleux de l’Amérique Vous tous les Ezra Pound de salon Vous les poètes déjantés, défoncés, déchiquetés, recollés. Vous les poètes concrets en béton précontraint Vous les poètes cunilinguistes Vous les poètes des latrines publiques qui grognent des graffitis, Vous tous les maîtres du haïku de scierie dans les Sibéries d’Amérique, Vous les irréalistes sans yeux, Vous les supersurréalistes autooccultes, Vous tous, visionnaires de chambre à coucher et agit-propagandistes de placard, Vous les poètes Groucho Marxistes (..) Vous les cheftaines de la poésie, Vous les moines zen de la poésie, Vous tous les amants suicidaires de la poésie, vous les professeurs hirsutes de poésie, Vous tous les critiques littéraires qui boivent le sang des poètes, Vous la Police Poétique…
Où sont les sauvages enfants de Whitman, où, les grandes voix qui s’élèvent avec douceur et sublimité,
 où sont les grandes visions neuves,  les vastes regards sur le monde, 
les hauts chants prophétiques de la terre immense et tout ce qu’elle chante en elle…
Poètes, descendez dans les rues du monde une fois de plus
Ouvrez votre esprit et vos yeux à l’ancien délice visuel, Raclez-vous la gorge et parlez,
La poésie est morte, vive la poésie, avec ses yeux terribles et sa force de bison. 



 Je te fais signe à travers les flammes 

Je te fais signe à travers les flammes. 

Le Pôle Nord a changé de place. 

La Destinée manifeste n’est plus manifeste.

La civilisation s’auto-détruit. 

Némésis frappe à la porte. 

À quoi bon des poètes dans une pareille époque ? 
À quoi sert la poésie ? 

L’imprimerie a rendu la poésie silencieuse, elle y a perdu son chant. Fais-la chanter de nouveau ! 

Si tu te veux poète, crée des œuvres capables de relever les défis d’une apocalypse, 
et s’il le faut, prends des accents apocalyptiques. 

Tu es Whitman, tu es Poe, tu es Mark Twain, tu es Emily Dickinson et Edna St Vincent Millais, 
tu es Neruda et Maïakovski et Pasolini, Américain(e) ou non,
 tu peux conquérir les conquérants avec des mots. 

Si tu veux être poète, écris des journaux vivants.
Sois reporter dans l’espace, envoie tes dépêches au suprême rédacteur en chef qui veut la vérité, rien que la vérité, et pas de blabla. 

Si tu veux être un grand poète, expérimente toutes sortes de poétiques, grammaires érotiques barbares, religions extatiques, épanchements païens glossolaliques, et l’emphase des discours publics, les gribouillis automatiques, les perceptions surréalistes, les flots de conscience, sons trouvés, cris et récriminations — et crée ta voix limbique, ta voix sous-jacente, ta voix, la tienne. 

Si tu te dis poète, ne reste pas bêtement sur ta chaise. La poésie n’est ni une activité sédentaire, ni un fauteuil à prendre.
Lève-toi et montre-leur ce que tu sais faire. 

Cultive une vision ample, que chacun de tes regards embrasse le monde

Exprime la vaste clarté du monde extérieur, le soleil qui nous voit tous, la lune qui nous jonche de ses ombres, les étangs calmes dans les jardins, les saules où chantent des grives cachées, le crépuscule tombant au fil de l’eau et les grands espaces qui s’ouvrent sur la mer… 
marée haute et le cri du héron… 

Et les gens, les gens, oui, tout autour du monde, qui parlent les langues de Babel. 
Donne-leur une voix à tous. 

Tu devras décider si les cris des oiseaux sont d’extase ou de désespoir.  
Alors tu sauras si tu es poète tragique ou poète lyrique. 

Si tu te veux poète, découvre une nouvelle manière pour les mortels d’habiter sur Terre. 

Si tu te veux poète, invente un nouveau langage que chacun puisse comprendre. 

Si tu te veux poète, prononce des vérités nouvelles que le monde ne pourra pas nier. 

Si tu veux être un grand poète, efforce-toi de transcrire la conscience de la race. 

Par l’art, crée l’ordre à partir du chaos vital. 

Rends les nouvelles neuves. 

Écris au-delà du temps. 

Réinvente l’idée de la vérité. 

Réinvente l’idée de la beauté. 

Aux premières lueurs, ose l’emphase poétique. La nuit, l’emphase tragique. 

Écoute le chuintement des feuilles et le clapotis de la pluie. 

Pose l’oreille sur le sol et entends la Terre tourner, la mer déferler, les animaux mourants se lamenter. 

Conçois l’amour par-delà le sexe. 

Mets tout et tout le monde en question, même Socrate, qui questionnait tout. 

Questionne « Dieu » et ses acolytes sur Terre. 

Sois subversif, remets sans cesse en cause réalité et statu quo. 

Efforce-toi de changer de monde, et qu’il n’y ait plus besoin d’être un dissident. 

Ressources 

Lawrence Ferlinghetti, Poésie, Art de l’Insurrection, maelstrÖm reEvolution, Bruxelles, 2012

Le Printemps des Poètes L’Insurrection Poétique 

Poésie, Art de l’Insurrection. Billet d'Alain Gourhant. Blog Intégratif

Je te fais signe à travers les flammes Revue Terre de femmes

Poésie, Art de l’Insurrection. Note de lecture de Jean-Pascal Dubost. Poézibao

Deux billets sur Poésie, Art de l'Insurrection. Le Tréponème Bleu Pâle

Les écrivains de la Beat Generation.  Clara Gordon. Editions d'écarts

"L'état lyrique" vu par Roger-Gilbert Lecomte dans Le Journal Intégral

vendredi 26 juin 2015

Une (R)évolution Intérieure


Nous sommes le monde et le monde est nous. Krishnamurti 


Beaucoup d’observateurs patentés de la vie sociale et culturelle ressemblent au poivrot qui, ayant perdu ses clés, les cherche sous un lampadaire parce que c’est le seul endroit éclairé de la rue. Eux-mêmes cherchent ainsi leurs clés d’interprétation à travers des habitudes de pensée et des modèles dépassés, laissant dans l’ombre l’essentiel, c’est-à-dire un mouvement évolutif qu’ils sont incapables de percevoir et d’évaluer. Si ceux qui voient le monde d’aujourd’hui avec les lunettes d’hier sont unanimes pour se lamenter du spectacle de décadence qui s’offre à eux c’est parce qu’ils restent aveugles à la dynamique profonde qui anime de nouvelles manières de vivre, de sentir et de penser. 

En France, cette dynamique est notamment incarnée par le mouvement des Colibris, fondé par Pierre Rabhi, qui a lancé il y a quelques semaines une campagne très originale intitulé : Une (R)évolution intérieure. Dans la continuité du travail réalisé autour des principaux leviers de transition de la société - économie, agriculture, éducation, démocratie, énergie - cette nouvelle campagne des Colibris cherche à faire passer le message suivant : la vraie (R)évolution est celle qui nous amène à nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. 

En faisant le lien entre les dimensions de l'intériorité et de l’organisation sociale, cette campagne contrevient à toutes les règles habituelles en se démarquant à la fois des formes partisanes et des idéologies traditionnelles. Et malgré cela - ou à cause de cela – cette (R)évolution intérieure rencontre un véritable écho, notamment chez les jeunes générations inspirées par une nouvelle vision du monde, très différente de l’ancien modèle. Le slogan du mouvement Colibris - « Faire sa part » - doit être compris comme le principe de participation qui régit les sociétés de l'information, animées par un flux de données qui en font de véritables organismes vivants. 

Ce paradigme émergent implique de nouvelles manières de penser et de vivre les transformations sociales. Comme le résume Marc de la Ménardière : « Si le monde est, comme le pensent certains sages, le reflet de nos croyances individuelles et collectives, il est donc indispensable de faire un détour à l'intérieur de soi pour vivre la Transition qui nous attend, et mieux servir le monde.» 


De la séparation à la relation 

Les petits acteurs du petit théâtre politique ressassent ad nauseam des catégories et des clivages anciens, aussi délétères qu’obsolètes, enfermés qu’ils sont dans des logiques, des méthodes et des idées à l’origine même d’une crise systémique aux effets dévastateurs qu’ils cherchent à résoudre. Or comment résoudre une telle crise si on ne perçoit pas qu’elle est avant tout une crise évolutive nécessitant un saut de conscience ? Comment effectuer ce saut évolutif sans comprendre et participer intimement à la mutation culturelle qui fait émerger une autre vision du monde ? 

Hier, pour dominer la nature et agir sur le monde, nous les regardions de manière objective: notre mental séparait de manière abstraite ce qui était unifié et fixait ce qui était en mouvement. C’est ainsi que nous avons réduit ce tissus complexe et vivant de relations qu’est la nature à un environnement mécanique et objectif, susceptible d’être mesuré pour être mieux analysé et exploité. A l’origine du désenchantement du monde, cette vision figée et fragmentée nous a fait perdre en sens ce que nous gagnons en efficacité. Alors que ce processus d’abstraction fit la grandeur de la modernité, son hégémonie représente aujourd’hui un obstacle à dépasser dans des sociétés qui sont des organismes vivants dès lors qu’un flux vital d’information continu les anime en conditionnant leur évolution. 

Hier le modèle dominant était celui de la machine avec ses impératifs de calcul et d’efficacité dont la logique d’uniformisation broyait les singularités créatrices. Dans nos sociétés de l’information, le modèle émergent aujourd’hui est celui d’un organisme en développement dans son écosystème. La co-évolution nécessaire entre l’organisme et son milieu met l’accent sur ces qualités relationnelles que sont la sensibilité et la communication, l’intuition et la créativité : le développement du vivant dépend de sa capacité à s’adapter sans cesse à son milieu en s’y connectant en profondeur. Dans ce nouveau contexte, l’hégémonie de l’abstraction devient un obstacle au développement des qualités relationnelles qu’elle tend à nier ou à dévaluer. 

Du mécanique à l’organique 

Nous assistons à un renversement de perspective : le modèle mécanique laisse peu à peu la place au modèle organique. D’une logique de domination, d’appropriation et d’accumulation, nous passons progressivement à une logique d’évolution, de participation et d’accomplissement. La communication, la coopération et la collaboration deviennent des valeurs centrales qui expriment une vie concrète tissée de relations complexes. Au cœur de cette complexité, l’interdépendance devient une notion primordiale alors que l’abstraction qui segmente et fragmente doit retrouver la place secondaire qui est la sienne : celle d’un instrument au service de la survie et du développement de l’organisme. 

De par sa profondeur, cette optique globale perçoit l'interdépendance entre tous les éléments d'un même système : l’individu, la culture et l’organisation socio-économique y apparaissent comme autant de polarités d’un  organisme en développement. Il n'y a plus de discontinuité abstraite entre intériorité et extériorité : parce que les formes extérieurs sont perçus comme les manifestations d’une force intérieure, l’organisation socio-économique apparait comme la manifestation d’une intersubjectivité culturelle et d'une intelligence collective qui évoluent à travers le temps. C’est ainsi qu’on ne peut résoudre la violence sociale sans remonter à la violence symbolique qui la fonde comme on ne peut critiquer l’emprise de l’économie sans faire référence à l’avidité insatiable de l’ego. 

Ce renversement majeur de perspective a des répercussions dans tous les domaines de la vie, aussi bien sur le plan individuel et culturel que socio-politique. Il traverse tous les acteurs de la vie sociale et culturelle animés par des dynamiques dont ils ne sont pas toujours conscients. Dans le texte ci-dessous Pierre Rabhi présente la campagne sur la (R)évolution intérieure qui illustre ce changement de paradigme. 

Préambule. Pierre Rabhi 


"Il ne peut y avoir de changement de société sans changement humain, et il ne peut y avoir de changement humain sans le changement de chacune et chacun de nous.

Cette affirmation, plus actuelle que jamais, est une sorte de lieu commun. Elle va de soi, pour peu que l’on y réfléchisse. En la circonstance, le fameux "Connais-toi toi-même" reprend son acuité et sa vérité. Le philosophe indien Krisnnamurti ne cessait de répéter : "Nous sommes le monde et le monde est nous". Nul ne peut se soustraire à sa responsabilité d’être humain. Sauf à choisir, avec toute notre conscience, de mettre nous-même fin aux processus de la violence sous toutes ses formes (économique, idéologique, militaire, mais aussi domestique, éducative, sexiste, relationnelle, etc.), les exactions de l'homme contre l'humain et contre la nature finiront avec notre propre extinction. 

Pour autant, ni les philosophies, ni les religions, ni les croyances de toutes obédiences ne semblent en mesure de régler cette question. Aucune d’entre elles ne joue la même partition. Pire, elles sont, par la diversité des points de vue, trop souvent divergentes et elles-mêmes causes de dissensions meurtrières depuis la genèse de l’histoire du genre humain. Les événements actuels sur toute la planète mettent en évidence que nous n'avons toujours pas éradiqué la violence. Nous y sommes même de plus en plus dévoués, avec les armes terribles dont la prolifération témoigne de la faillite de notre condition. 

Je soupçonne la conscience de notre finitude, et l’angoisse qu’elle provoque, d’être à l’origine du marasme où la psyché collective s’enlise, suscitant la quête éperdue de sécurité. Nos actes sont comme guidés par la tentative d’abolir coûte que coûte cet insoutenable verdict, et de conjurer ce qui menace notre fragile et éphémère existence. Ainsi, les domaines physique comme métaphysique peuvent être les objets d’une spéculation chargée de dissiper l’insurmontable angoisse. 

Pour certains, les croyances dogmatiques sont un recours lorsque la voie de la raison et de la rationalité n’offre aucune certitude. J’invoque, quant à moi, en accord avec Socrate qui affirmait savoir qu’il ne sait pas, l’ignorance suprême. Notre planète, joyau parmi les joyaux au sein de l’immensité, est d’une beauté que le langage est souvent incapable d'exprimer sans recours à la poésie, comme quintessence de ce que l'être humain peut dire pour manifester sa jubilation. 

La Clé du changement est intérieure

Cependant, il m’est personnellement difficile d’imputer au fait du hasard le principe de Vie, comme échoué sur cette matrice merveilleuse il y a environ 4 milliards d’années. Comment nier la présence d’une sorte d’intention dont nous aurions trahi la bienveillance par nos petites et grandes transgressions ? L’être humain, prisonnier de ses propres peurs et angoisses, tente d’observer le réel et la réalité dont il est lui-même l’un des témoignages. Sa vision fragmentée introduit ainsi le malentendu qu’il nous faut dissiper, car tout ce qui constitue le vivant nous constitue, et rien ne saurait être séparé. Ainsi sommes-nous l’eau, la matière terrestre et minérale, le souffle, la chaleur, etc. Nous partageons ce qui est avec tout ce qui vit. 

De ce constat surgit une question majeure : pourquoi, dans l’ordre unitaire et coopératif originel, avons-nous exalté le principe de dualité et d’antagonisme, et toutes les horreurs qui en découlent ? Sommes-nous condamnés à nous infliger sans cesse les souffrances que nous déplorons, et jalonner notre histoire des horreurs à nous seuls imputables ? L’être humain, la société humaine, doivent changer de cap, et confier leur destin aux forces du cœur plutôt qu’au pouvoir trompeur de la peur et de la division. 


L’être humain est en grande partie responsable de sa condition sur terre. Ces considérations une fois admises confirment bien que sans changement humain il ne peut y avoir de changement de société. Cette proclamation peut devenir une incantation stérile sans un examen attentif de ce qu’elle implique pour chacune et chacun d’entre nous, à travers nos réalités individuelles et collectives. Sommes-nous capables de transcender nos réactions primaires pour nous élever au rang d'êtres humains libérés des oripeaux d'une histoire révolue et pourtant, sans cesse, redondante ? 

Nos choix politiques et militants ne suffisent pas : nous pouvons manger bio, manifester contre le nucléaire, recycler nos déchets, retourner à la terre et, pourtant, nuire à nos semblables et perpétuer la souffrance. C’est pourquoi l’action de la campagne "(R)évolution Intérieure" du mouvement Colibris se justifie pleinement. Affirmer que le changement de la société est subordonné au changement de l’être humain est encore une fois une vérité absolue. Bienveillance, générosité, partage, équité, empathie, solidarité sont finalement des manifestations d’une conscience créatrice d’un monde libéré. Cette énergie extraordinaire appelée "amour" est, sans le moindre doute, la plus grande énergie de transformation du monde. Elle est la vraie révolution intérieure. (Fin du texte de Pierre Rabhi) 

Bonne conscience et passions tristes 

Il est normal que les grands barons et les petits marquis de l’intelligentsia auto-proclamée se gaussent d’une telle initiative n’obéissant à aucun critère répertorié du politiquement correct, ce qui d'ailleurs en fait une force à la fois prospective et révolutionnaire. Car l’idée même de (R)évolution intérieure va à l’encontre de toute une tradition française, celle du dualisme cartésien fondé sur la séparation ontologique entre la « substance pensante » de l’esprit et la « substance étendue » de la matière, c'est à dire entre le sujet conscient et son environnement naturel. Dans cette perspective "moderniste" propre à la culture occidentale le monde objectif apparaît comme une entité séparée et indépendante de la conscience comme de l'activité du sujet.

Cette coupure abstraite entre sujet et objet a pour corrélat un paradigme technicien et mécaniste qui conçoit l'homme "comme maître et possesseur de la nature" selon la célèbre formule de Descartes. A cette approche abstraite correspond sur le plan politique une tradition progressiste qui vise à transformer le monde objectif et l'organisation socio-économique… en évitant cet effort de maîtrise qui consiste à se changer soi-même !  C'est ainsi que des générations d’activistes ont projetés une transformation d’autant plus radicale de l’ordre socio-économique qu’ils étaient incapables de se remettre eux-mêmes en question, fuyant dans le sectarisme abstrait de l'idéologie la profondeur d'une intériorité qui les effraie ou qu’ils dénient 

Ceci explique pourquoi un certain monde militant relève bien souvent d’un mélange de bonne conscience et de passions tristes, la lutte des classes servant de prétexte à une catharsis sociale où la haine de l’autre fait écho à la haine de soi. Les tenants d’une pseudo-radicalité veulent la transformation sociale en faisant l’impasse d’une transformation personnelle qui en est le corrélat : la révolution devient l’écran total sur lequel se projette leur désir inconscient d’un changement intérieur. Fondée sur le déni de l’intériorité, cette démarche totalitaire voudrait imposer un changement des structures sociales sans se soucier de l’évolution des subjectivités et des mentalités qui lui corresponde. On a vu dans l’histoire récente les conséquences tragiques d’un tel aveuglement. 

Par-delà l’égo 


Qu’est-ce que la (R)évolution intérieure en fait si ce n’est le dépassement de cette conscience de séparation entre l’individu et son milieu qui impose une vision du monde fondée sur l'abstraction et la domination, la peur et l'avidité ? Les traditions qui nomment « égo » cette conscience de séparation considèrent la réalisation spirituelle comme la maîtrise et le dépassement de celui-ci. En dévoilant le caractère illusoire de cette séparation abstraite, une spiritualité authentique permet de se libérer de l’emprise de l’ego pour développer en soi la plénitude d’une conscience unifiée pour laquelle « nous sommes le monde et le monde est nous » selon l’expression de Krishnamurti. 

On peut comprendre qu’une telle approche effraie tous ceux qui entretiennent avec leur intériorité cette relation distante que les maîtres de maison entretiennent avec le petit personnel. Mais la profondeur de la crise systémique à affronter est telle qu'elle exige de nous un saut de conscience qui passe par la maîtrise de l’ego et par son dépassement. Si la campagne des Colibris sur la (R)évolution Intérieure - et l’écho qu’elle rencontre - sont passionnants à observer c’est qu’ils expriment un mouvement profond de la conscience collective que nous avions nous-mêmes identifiés il y a quelques mois sous la forme d'une Insurrection Spirituelle et d'une Révolution Silencieuse. Le surgissement de cette force collective subvertit les séparations abstraites pour affirmer la synchronisation des dynamiques de l’évolution personnelle et de la mutation culturelle, créatrices de nouveaux liens sociaux dont l'émergence intensifie en retour les transformation individuelles et culturelles.

La profondeur et l’originalité d’un tel mouvement échappe de toute évidence à tous ceux qui, ivres d’économisme et d’abstraction, cherchent les clés d’interprétation à la lumière de la doxa dominante. Ils n’auront de cesse de se moquer et de critiquer un phénomène qu’ils sont incapables de comprendre. Mobilisant la mémoire des luttes sociales, ils qualifieront cette démarche d’ «individualisme bobo » en opposant « la taupe militante et silencieuse rongeant patiemment les pilotis de l’édifice au « colibri exhibitionniste » s’agitant au-dessus de l’incendie capitaliste pour n’y déverser qu’une petite goutte d’eau. » C’est ne rien comprendre à la démarche de participation qui anime cet Ovni (organisation vivante non identifiée) qu’est le mouvement des Colibris. 

Trois stades évolutifs 

L’histoire de l’humanité pourrait se résumer en trois grands stades : l’appartenance, l’appropriation et la participation. Le premier stade, celui de la tradition, fut fondé sur l’appartenance : la personne fusionnait avec le milieu - social et naturel, symbolique et cosmique - auquel elle était totalement identifiée. Membre d'un ensemble hiérarchique et statique, elle appartenait à un lieu, un clan, un culte et un cosmos. Le second stade, celui de la modernité, fut fondé sur l’appropriation : à un certain stade du développement humain, l’individu émerge en construisant son autonomie jusqu'à ce qu'il s’identifie à l’égo en tant que conscience de séparation. Un égo qui, par le biais du mental abstrait, cherche à s’affirmer à travers l'appropriation d'un milieu naturel et social qu'il transforme en environnement à dominer et à exploiter.

Le troisième stade, auquel nous arrivons, réalise la synthèse des deux premiers : c’est celui de la participation. L’individu dépasse la vision limitée de l’égo pour participer à la dynamique évolutive de l’organisme global dont il est partie prenante et apprenante. Au stade pré-individuel d'une appartenance fusionnelle, la participation est implicite et instinctive, automatique et non conscientisée. Au stade individuel de l’appropriation, elle est déniée au profit d'une quête d'autonomie. Au troisième stade, supra-individuel, la participation devient consciente quand  l'individu - connecté de manière sensible à son milieu - s'éveille à son rôle évolutionnaire : il se perçoit alors comme un  vecteur de la dynamique évolutive qui anime un cosmos vivant. Cette relation entre l'individu et son milieu s'apparente à la participation organique entre la partie et le tout qui le constitue.

La (R)évolution intérieure dépasse donc la stratégie d’appropriation  qui est celle de l’égo par la participation à une dynamique qui le transcende. La logique d’accumulation qui fonde l’individualisme se transmue progressivement en une logique d’accomplissement à travers un processus d’individuation qui vise la plénitude de l’être. « Faire sa part », slogan des Colibris, ce n’est pas mener une action dans son coin pour se donner bonne conscience : c’est participer à la dynamique évolutive d’un organisme en développement. Faire sa part c’est à la fois participer et partager, en se libérant d’une conscience illusoire de séparation, pour affirmer l’unité organique qui lie l’être humain à sa communauté, sa communauté à l’espèce, l’espèce au vivant, le vivant au cosmos, et le cosmos à la force non-duelle de l’Esprit. 

Soyons le changement 


Dans un texte intitulé Soyons le changement, Pierre Rabhi précise ce principe de participation au cœur du mouvement des Colibris : « … Nous sommes de ceux qui pensent que le XXIème siècle ne pourra être sans tenir compte du caractère "sacré" de la réalité, et sans les comportements et les organisations qui témoignent de cette évidence ; car les bons vœux, les incantations, les analyses et les constats cumulés ne suffiront pas. La première utopie est à incarner en nous-même. Les outils et les réalisations matérielles ne seront jamais facteur de changement s’ils ne sont les œuvres de consciences libérées du champ primitif et limité du pouvoir, de la peur et de la violence. 

La crise de ce temps n’est pas due aux insuffisances matérielles. La logique qui nous meut, nous gère et nous digère, est habile à faire diversion en accusant le manque de moyens. La crise est à débusquer en nous-même dans cette sorte de noyau intime qui détermine notre vision du monde, notre relation aux autres et à la nature, les choix que nous faisons et les valeurs que nous servons. 

Incarner l’utopie, c’est avant tout témoigner qu’un être différent est à construire. Un être de conscience et de compassion, un être qui, avec son intelligence, son imagination et ses mains rende hommage à la vie dont il est l’expression la plus élaborée, la plus subtile et la plus responsable. »  Qu'un tel appel soit entendu et qu'il trouve un écho profond à travers la campagne des Colibris montre qu'à l'évidence une mutation des mentalités est en marche et que rien ne peut arrêter une idée dont le temps est venu, fut-ce malgré les préjugés et les dénis que lui opposent les anciennes habitudes de pensée, progressivement balayées par le vent de l'histoire et de l'évolution.

Ressources

vendredi 12 juin 2015

De la Crise Religieuse à la Révolution Intérieure


Il faut prendre la religion au sérieux, surtout quand elle disparaît. Emmanuel Todd 


Historien, anthropologue et démographe, Emmanuel Todd vient d’écrire un ouvrage intitulé Qui est Charlie ? Sociologie d’une crise religieuse qui a suscité de nombreux débats et controverses en France. Dans ce livre, Todd propose une cartographie et une sociologie des trois à quatre millions de marcheurs parisiens et provinciaux qui ont défilé le 11 Janvier dernier suite aux attentats contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de Vincennes. De ces observations, l’auteur tire un certain nombre de réflexions correspondant souvent à celles que nous avions faites dans les divers billets consacrés à cet évènement. Cette convergence nous incite à préciser certaines de nos idées dans le contexte d’une approche évolutionnaire de la religion, de la culture et de l’être humain. 

Première idée. Un spectre hante nos sociétés marchandes et désenchantées : celui du sacré. Plus la société française est sécularisée et plus les questions religieuses envahissent l’espace public avec les débats sur le fondamentalisme, la laïcité, l’identité nationale, l’« insécurité culturelle » ou le vide métaphysique qui conduit certains jeunes à se fourvoyer dans le terrorisme. « Pour certains, écrit Élisabeth Lévy, il s'agit en quelque sorte d'un retour du refoulé: la France aurait chassé Dieu avec tant de force qu'il ne cesse de la hanter. » 

Seconde idée : cette hantise du sacré se manifeste sous la forme d’une profonde ambivalence, mélange de fascination et de répulsion, vis-à-vis de la religion et de la spiritualité. Cette répulsion transforme la laïcité traditionnelle, ouverte à la pluralité des croyances et des comportements, en une forme dévoyée : un laïcisme qui opère un amalgame mortifère entre spiritualité, religion et fanatisme identitaire. Pour Todd cette « hystérie laïciste » représente une vraie menace dans la mesure où cette « nouvelle religion démente », fondée sur la quête de boucs-émissaires, utilisent ceux-ci comme exutoires à une profonde angoisse existentielle et comme autant de diversions pour ne pas affronter les problèmes véritables.

La troisième idée nécessite de quitter les chemins académiques dans lequel s’inscrit l’analyse de Todd pour emprunter une perspective évolutionnaire : la crise religieuse est l’expression d’un vide métaphysique qui peut être comblé de deux manières. Soit par une régression fondamentaliste dont la forme peut-être identitaire, religieuse, marchande ou athée. Soit par une insurrection des consciences qui effectuent un saut évolutif en participant à l’émergence de nouvelles formes spirituelles adaptée aux sociétés de l’information. Parce qu’il faut avant tout la considérer comme une crise évolutive, la crise religieuse évoquée par Emmanuel Todd peut être l’occasion d’une révolution intérieure inspirée par une nouvelle vision du monde. 

Un Vide Religieux 

Contrairement à nombre d'analyses superficielles, l'intérêt du livre d'Emmanuel Todd est de considérer les réactions aux évènements de Janvier comme l'expression d'un vide métaphysique : « On vient enfin d’atteindre une situation de vide religieux complet ! Cela n’a jamais existé dans l’histoire de France. Je dis de façon répétitive : «Il faut prendre la religion au sérieux, surtout quand elle disparaît.» Lorsque la religion disparaît, il y a des phénomènes de vide, des problèmes de substitution, des phénomènes de violence. On en est là ! Comme par hasard, c’est le moment où plus personne ne croit et où tout le monde devient obsédé par la religion… Tout est religieux désormais. Mais tout est religieux parce que la religion s’éclipse et parce que rien ne l’a supplantée. » (Entretiens à Libération et à L’Obs) 

Le sacré repose sur le besoin métaphysique éprouvé par l’être humain de se sentir relié et de participer de manière sensible à une totalité qui le transcende et le constitue. Il naît de la participation de la subjectivité à un ordre symbolique médiatisé par un imaginaire collectif. Toute culture qui méconnait cette réalité fondamentale la verra se manifester sous la forme obsédante d’une hantise. C’est ainsi que le sacré hante effectivement des sociétés marchandes construites sur son déni.

Fondées sur l’individualisme, la compétition, le divertissement, l’hégémonie du quantitatif et le déni du qualitatif, nos sociétés désenchantées ont réduit l’être humain au rôle d’agent économique, lui laissant pour seul idéal – dans le meilleur des cas – un universalisme républicain comme religion de substitution. Cette religiosité républicaine s’est construite et affirmée en s’érigeant contre l'hégémonie catholique, la première équilibrant la seconde dans un jeu subtil d'opposition et de complémentarité. Aujourd’hui, où la France est devenue selon certains la "fille aîné de l’athéisme", ce républicanisme sert le plus souvent de cache-sexe officiel à cette nouvelle idéologie dominante qu'est le fondamentalisme marchand

L’universalisme républicain ne considère que des entités individuelles dont la seule appartenance est celle qui les lie, de manière exclusive et abstraite, à l’espèce humaine. De par son abstraction même, cet universalisme a du mal à reconnaître la force symbolique qui informe de manière sensible et institue de manière culturelle toute forme communautaire. En prônant l’arrachement de tous les liens qui unissent l'homme à son milieu naturel, social et culturel, cet universalisme abstrait promu par la bourgeoisie a été la matrice d'Homo œconomicus, cet homme sans qualité, élevé hors sol, délié de toute appartenance comme de toute transcendance, ne reconnaissant comme seul principe d'existence que la maximisation de ses intérêts égoïstes.

Quand il n'est plus adossé à un univers symbolique comme il le fut avec le christianisme, cet universalisme abstrait vise à l'uniformisation en niant la diversité et les appartenances concrètes. C'est ainsi qu'il est peu à peu devenu la vitrine idéologique d'un capital qui éradique les cultures et les solidarités traditionnelles au profit de ce mécanisme anonyme qu'est le marché et de ce rapport interpersonnel qu'est le contrat. Ce n’est d’ailleurs par un hasard si c’est au nom de cet universalisme républicain que la France mènera son aventure coloniale sous prétexte d’une œuvre civilisatrice qui recouvre dans les faits une violence raciste et un pillage économique des ressources indigènes.

Dans sa stratégie impériale, le capital avance toujours masqué par l'idéologie des droits de l'homme. Le vrai blasphème aujourd'hui ne consiste par à se moquer du prophète d'une religion minoritaire en Europe mais à déconstruire la façon dont le fondamentalisme marchand instrumentalise l'idéologie républicaine pour détruire les communautés concrètes et les solidarités traditionnelles qui font obstacle à l'anonymat du Marché, devenu divinité toute puissante de nos sociétés économistes.

Une profonde ambivalence 

Le Spectre de l'Islamophobie

Niés ou refoulés, la sensibilité métaphysique et les affects concrets reviennent donc hanter nos sociétés sous la forme d’une profonde ambivalence, mélange de fascination et de répulsion, vis-à-vis du phénomène religieux. Cette ambivalence s’exprime de diverses manières : fascination pour l’ésotérisme et la magie d’une part (New Age, Da Vinci Code, Harry Potter, Le Seigneur des Anneaux, cinéma et littérature de l’imaginaire dédiés au fantastique, au merveilleux et au surnaturel) et, de l’autre, recherche d’un bouc-émissaire à travers l’islamophobie et l’antisémitisme comme à travers l'identification des minorités spirituelles à des phénomènes sectaires.

Emmanuel Todd illustre cette ambivalence, faite de fascination et de répulsion, en prenant l’Islam pour exemple. Aujourd’hui, une sorte d’inconscient collectif chercherait dans l’Islam un substitut du catholicisme qui ne peut plus servir et dans le même temps, la population, en risque métaphysique, est à la recherche d’un adversaire structurant représenté par l’Islam. Selon la logique du bouc-émissaire, les religions minoritaires deviennent un dérivatif obsessionnel à des problématiques économiques et sociales devenues ingérables.

La hantise du sacré sème donc la confusion dans les esprits en générant cette forme dévoyée de laïcité qu’est le laïcisme. Selon l'historien des idées François Huguenin : « Derrière notre laïcité neutre se tapit un laïcisme qui n'aime pas les religions. C'est un tort. Les religions sont en effet partie intégrante de notre bien commun à tous, quelles que soient nos croyances. Dans un monde de plus en plus matérialiste et désespéré, elles apportent une respiration, une espérance, une autre manière d'envisager les questions. Elles portent en elles l'aspiration des hommes à une transcendance qui, au cœur du monde, est une affirmation de la dignité de l'homme, un refus de la marchandisation universelle, un rappel de l'existence du bien et du mal. » Dans un précédent billet nous avons évoqué le rôle évolutionnaire des religions qui peuvent servir de « tapis roulant » capable de faire évoluer les croyants à l’intérieur même de leurs traditions à travers une série d’étapes évolutives : en les recueillant aux stades archaïque, magique et mythique, elle peut les aider à cheminer vers les stades rationnel, pluraliste et intégral. 

Une "Néo-République"

Jaurès, Blum, Mitterrand : une laïcité ouverte

Une telle intuition guidait les promoteurs de la laïcité comme Jean Jaurès qui écrivait dans sa thèse de jeunesse "De la réalité du monde sensible" : "L’essence même de la vie religieuse consiste à sortir de son moi égoïste et chétif, pour aller vers la réalité idéale et divine". Promoteur de la loi de séparation de 1905, Jaurès déclara aux députés en 1910 : "Je ne suis pas de ceux que le mot Dieu effraie. J’ai écrit, il y a vingt ans, sur la nature et Dieu et sur leurs rapports, et sur le sens religieux du monde et de la vie, un livre dont je ne désavoue pas une ligne, qui est resté la substance de ma pensée.

Comme l’écrit Bruno-Roger Petit: « Un point commun relie les pensées de Jaurès, Blum et Mitterrand : ils considéraient que la religion pouvait constituer un chemin vers l'émancipation, en ce qu'elle peut ouvrir aux autres, mais ils estimaient aussi que cette émancipation ne pouvait être construite et achevée, en toute liberté, que dans le cadre d'une République laïque. » (Nouvel Obs.com) L’avènement de cette République laïque correspond au stade Orange de la Spirale Dynamique fondé sur la raison, le progrès et l'individu avant de se développer au stade Vert fondé sur l’empathie et le pluralisme. Mais quand ce pluralisme se transforme en relativisme, toute forme de transcendance est assimilée à une domination hiérarchique et liberticide. C'est ainsi que la laïcité peut se métamorphoser en une forme de fanatisme - le laïcisme - tout aussi dangereuse que le fanatisme religieux. Comme le dit Rousseau : " Le fanatisme athée et le fanatisme dévot se touchent par leur commune intolérance".

Non seulement ce laïcisme freine le saut évolutif qui doit mener de la religion à la spiritualité mais il utilise les minorités religieuses comme autant d'exutoires sur lesquels sont projetés les peurs et les angoisses existentielles nées d'un vide métaphysique. En reniant son passé, la République laïque se transforme en ce que Todd nomme une « néo-république » où l’héritage républicain est instrumentalisé par les dominants pour conforter leur position. Selon Todd, cette « néo-République » « n’aspire à fédérer que sa moitié supérieure éduquée, les classes moyennes et les gens âgés. Tous ceux-là forment un bloc hégémonique qui a une incroyable puissance d’inertie et paralyse tout le système français… La « néo-République » est cet objet sociopolitique étrange qui continue à agiter les hochets grandioses de la liberté, de l’égalité, de la fraternité qui ont rendu la France célèbre dans le monde, alors qu’en fait le pays est devenu inégalitaire, ultraconservateur et fermé. » 

Si de telles affirmations ont pu créer le scandale dans le paysage feutré du médiatiquement correct, c’est sans doute parce qu’elles possèdent cette force révolutionnaire qui voit le roi nu quand toute la cour projette sur lui ses propres illusions afin de conserver son pouvoir. Le fait que les partis les plus conservateurs et xénophobes s’arrachent les totems de la République, de la laïcité et de l’universalisme devrait pourtant mettre la puce à l’oreille !...

Une révolution spirituelle ? 


Après ce diagnostic radical et ce réquisitoire implacable, on s’attendait à ce qu’Emmanuel Todd propose une vision à la hauteur des enjeux de civilisation évoqués. Hélas, comme l’écrit Nicolas Truong dans le Monde : « La cohorte de ses anathèmes s’achève donc sur le catalogue d’un pur catéchisme républicain : droit au blasphème, liberté d’expression protégée par l’État, assimilation des immigrés, « intégration positive » de l’islam… » Comme beaucoup d’intellectuels français, Todd développe une pensée critique aiguë sans équilibrer celle-ci par une vision créatrice qui lui corresponde. Un peu comme le mécano qui démonte avec précision un moteur mais qui s'avère incapable d’imaginer une nouvelle voiture. 

Alors même qu'il analyse la dangerosité de la crise religieuse, Todd ne propose comme solution qu’une sorte de "catéchisme républicain" qui ne saurait répondre au besoin de sens, à la hantise du sacré et au dangereux retour du refoulé dont il observe les mécanismes. Drôle de schizophrénie !... Même s'il fait preuve d'un certain courage par rapport à la doxa dominante, Emmanuel Todd est le produit d'un monde académique réputé pour son formalisme et son conformisme, non pour sa grande créativité ! Pour être observée, l’émergence d’un nouveau paradigme nécessite une inspiration et des modèles novateurs en congruence avec l’esprit du temps. 

Dans les billets que nous avons consacrés aux évènements de Janvier, nous avions évoqué non seulement le vide métaphysique de nos sociétés et le danger du laïcisme comme réponse à celui-ci mais nous avions aussi formulé l’absolue nécessité d’un révolution spirituelle comme l’exprime Abdennour Bidar dans sa "Lettre ouverte au monde musulman" : « L'avenir de l'humanité passera demain non pas seulement par la résolution de la crise financière et économique, mais de façon bien plus essentielle par la résolution de la crise spirituelle sans précédent que traverse notre humanité toute entière ! Saurons-nous nous rassembler, à l'échelle de la planète pour affronter ce défi fondamental? La nature spirituelle a horreur du vide, et si elle ne trouve rien de nouveau pour le remplir elle le fera demain avec des religions toujours plus inadaptées au présent - et qui comme l'islam actuellement se mettront alors à produire des monstres. » 

Cette révolution spirituelle évoquée par Abdenour Bidar est un saut évolutif qui correspond au passage du premier au second cycle de la Spirale Dynamique, un modèle développemental auquel  nous avons fait référence dans nos derniers billets. Mois après mois, depuis plus de cinq ans, le Journal Intégral observe et rend compte de ce saut évolutif qui correspond à un profond changement de paradigme. Mais pour cela, il faut quitter les chemins académiques pour emprunter d’autres perspectives, plus innovantes. Pour notre part, nous utilisons souvent les modèles évolutionnaires d’une vision intégrale qui permettent de situer chaque phénomène dans son contexte global et ce contexte lui-même dans la dynamique de son développement. 

Un saut qualitatif d’humanisation 

Spirale Dynamique : un modèle de développement humain

A partir de cette perspective évolutionnaire, il apparaît que le vide métaphysique de nos sociétés post-modernes suscite deux types de réactions. La première est une démarche régressive qui consiste, pour ne plus être la proie d’une angoisse existentielle effrayante, à restreindre son champ de conscience en s’enfermant dans une forme de fondamentalisme. Ces fondamentalismes peuvent être religieux (intégrisme, sectarisme ) comme ils peuvent être identitaires (nationalisme, xénophobie), ils peuvent être athées (laïcisme, narcissisme) comme ils peuvent être marchands (économisme, impérialisme, néo-colonialisme). Dans chacune de ces formes, le fondamentalisme participe d’une vision exclusive, souvent totalitaire, qui rejette parfois de manière violente toute autre mode de pensée que la sienne. 

Face à ce vide métaphysique, l'autre réaction possible est, selon Patrick Viveret, "un saut qualitatif d’humanisation" (entrée dans le second cycle de la Spirale Dynamique). A ce saut qualitatif correspond l’émergence de nouvelles formes de conscience et de spiritualité, de sensibilité et d'organisation dont on voit aujourd'hui les prémices à travers de nombreux évènements.  Sous le thème « Se relier, s’inspirer, agir pour éduquer autrement » les premières rencontres nationales du Printemps de l’Éducation se sont déroulées en Mars à Paris en présentant des solutions pédagogiques innovantes et en s’interrogeant sur l’avenir de l’éducation dans nos sociétés. Comme le dit Ken Robinson, expert international sur l’éducation : « en plus d’une crise climatique liée aux ressources naturelles, nous vivons une crise des ressources humaines, et nous n’avons donc plus besoin d’une ‘évolution’ mais d’une ‘révolution’ dans l’éducation, nous devons la transformer en quelque chose d’autre ».

A cette révolution dans le domaine de l'éducation en correspond une autre dans le domaine féminin. Parce qu'elles ne se reconnaissent pas dans le rôle qui leur est assigné traditionnellement par le patriarcat,  de plus en plus de femmes explorent ensemble les chemins d'une féminité sacrée, enracinée dans le pouvoir de la psyché, de la vie et des valeurs relationnelles. Voyage initiatique crée par des femmes pour des femmes, depuis trois ans le Festival du Féminin se développe partout en France (Touraine, Périgord, Vosges, Guadeloupe) et sur la planète (Belgique, Thaïlande, Inde, Colombie). Si elle intègre une approche féministe d'émancipation sociale, cette nouvelle dimension de la féminité la dépasse et la complète par une dimension de libération psycho-spirituelle, une forme d'empowerment qui explore la spécificité d'une puissance féminine, niée aussi bien par les traditions patriarcales que par un féminisme universaliste et abstrait qui reste encore très imprégné par celles-ci.  

Cette redécouverte du "féminin sacré" résonne avec une révolution silencieuse auquel nous avons consacré récemment plusieurs billets : l'engouement pour la méditation exprime le besoin impérieux de se libérer de la tyrannie de l'utilité à travers un retour aux sources de l'intériorité. Résultat : soixante livres ont été publiés en France sur la méditation ces six derniers mois !... A cette révolution dans le domaine de l'esprit en correspond une autre dans le domaine de la politique. Selon Patrick Viveret, acteur du mouvement altermondialiste et promoteur des Dialogues en Humanité dont la prochaine édition aura lieu à Lyon du 3 au 5 Juillet : " Le mouvement citoyen mondial en émergence rouvre aussi les questions spirituelles. Un enjeu passionnant est de trouver les façons nouvelles de créer un dialogue entre modernité et tradition, en gardant le meilleur de chacun."

Une (R)évolution Intérieure 


Tous ces phénomènes sont autant de facettes d'un même mouvement évolutif qui prend la forme d'une révolution intérieure. En Mars, le mouvement Colibris, inspiré par Pierre Rabhi, lançait une nouvelle campagne sur le thème de la (R)évolution intérieure après plusieurs autres concernant les principaux leviers d'une transition de la société. Marc de La Ménardière dressait ainsi un premier bilan de cette initiative : « Depuis un mois, la campagne "une (R)évolution intérieure" bat son plein et nous sommes agréablement surpris de constater combien ce thème résonne chez une part grandissante de notre société ! Le concept "se transformer pour mieux transformer le monde" nécessitait, il y a quelques années encore, un long développement pour être entendu, sans pour autant être bien compris... La transformation intérieure semblait secondaire, un luxe, face à l'urgence d'agir ! 

Alors que s'est-il passé pour qu'elle trouve aujourd'hui un tel écho ? L'incapacité du modèle dominant à mettre fin à la destruction de la biodiversité et l'explosion des inégalités ont réveillé chez les individus une profonde "quête de sens". Comme un appel à prendre ses responsabilités, à trouver sa juste place pour se mettre au service de la Vie. Mais aussi noble que soit cette intuition, comment parvenir à un engagement juste si l'on n’est pas bien avec soi ? Comment arriver à des actions collectives pérennes sans que le petit "moi" tire la couverture à lui ? Parfois nos motivations inconscientes sont liées à des peurs ou à des blessures anciennes, et viennent saboter nos actions, même les plus généreuses... 

"Rien n’arrête une idée dont le temps est venu" disait Victor Hugo. C'est peut-être donc cette idée qui est dans l'air et qui s'impose comme la première étape vers une métamorphose de la société... Alors si le monde est, comme le pensent certains sages, le reflet de nos croyances individuelles et collectives, il est donc indispensable de faire un détour à l'intérieur de soi pour vivre la Transition qui nous attend, et mieux servir le monde. La meilleure alternative à la croissance du PIB est la croissance intérieure, celle qui permet de se connaître, de comprendre l’autre pour cheminer ensemble dans la bienveillance. » 

Attention, cependant !... Cette croissance intérieure ne doit pas être un repli individuel sur son nombril ou un simple "développement personnel" satisfaisant l'égo mais l'expérience vécue d'une conscience-énergie plus ample et plus profonde à partir de laquelle nous pouvons envisager d'autres manières de vivre ensemble en agissant et en s'organisant avec d'autres, tous inspirés par une vision commune. Dans cette perspective, le spirituel, le psychique et le politique ne s'opposent pas mais se complètent comme autant de ressources à mobiliser dans une optique globale de mutation. Il existe une dialectique entre transformation sociale et personnelle : si la "révolution intérieure" ouvre à d'autres manières de vivre ensemble, la nécessaire transformation des structures sociales doit susciter une évolution des subjectivités. 

Cette dialectique entre transformation personnelle et sociale est au cœur du film documentaire En Quête de Sens réalisé par Nathanaël Coste et Marc de la Ménardière, auteur du texte précédent. Un film qui raconte le voyage initiatique de deux amis sur plusieurs continents en invitant à reconsidérer notre rapport à la nature, au bonheur et au sens de la vie. Marc de la Ménardière sera d'ailleurs l'un des invités du quatrième Forum international de l’évolution de la conscience qui aura lieu en Octobre à Paris sur le thème Les Utopies Réalisées avec notamment la présence de Nicolas Hulot et des représentants d’Auroville. 

L’Heure de la Synthèse 


Si nous évoquons ces quelques évènements, c’est qu’ils sont - parmi bien d’autres - autant de manifestations d'une nouvelle vision du monde fondée sur l'idée d'interdépendance : on ne pourra changer la société sans se changer soi-même, ni se changer soi-même sans décoloniser notre imaginaire collectif en opérant une transition culturelle qui passe par un changement de paradigme. Tout est lié : le processus personnel d'individuation, le champ culturel de l'intelligence collective et l'organisation socio-économique qui en est la manifestation extérieure. 

Parce qu’elle est avant tout une crise évolutive, la crise religieuse que nous traversons peut se métamorphoser en une révolution intérieure, créatrice d’un nouveau monde. Aujourd’hui rien ne sert de rabâcher mécaniquement un catéchisme républicain, telle une pensée magique censée résoudre tous les problèmes, comme les chinois rabâchaient à l'époque le petit livre rouge de Mao. Il ne s'agit pas de devenir anti-républicain, mais post-républicain : dépasser une religiosité abstraite instrumentalisée par le fondamentalisme marchand pour vivre une "spiritualité enracinée" en co-évolution avec le milieu naturel, social et culturel. 

Pour accomplir sa promesse d'émancipation, l’universalisme abstrait hérité des Lumières doit s'incarner dans une dynamique concrète : celle d’un processus d'universalisation qui se développe à partir des racines communautaires pour cheminer sur la voie d'une autonomie individuelle jusqu'au développement d'une intériorité créatrice qui participe à la complexité évolutive du Kosmos. Respectueuse de la diversité et créatrice de singularité, cette dynamique d'universalisation est ainsi résumée par la formule de l’écrivain Miguel Torga : « L’universel c’est le local moins les murs ». 

Comme le dit Patrick Viveret, cette nouvelle vision du monde intègre de manière créative le meilleur de la tradition et de la modernité. Le meilleur de la tradition c'est sans doute sa capacité à répondre au besoin de sacré, d'appartenance et de convivialité. Le meilleur de la modernité c'est sa capacité à répondre au besoin de rationalité et d'efficacité technologique, de pluralisme et d'autonomie personnelle. La tradition était fondée sur des liens concrets et la modernité sur une pensée abstraite. Le défi collectif du siècle à venir est celui d’une synthèse créatrice entre ces deux parts de notre héritage culturel. 

Ressources

Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse  Emmanuel Todd

Clivages  Chronique du sociologue Alain Accardo à propos de la réception du livre d'Emmanuel Todd par les médias dominants. 

Billets autour des évènements de Janvier dans le Journal Intégral : Une Insurrection Spirituelle, Quand Charlie médite, Le Paradigme perdu, Le fondamentalisme marchand, Charlie et la Spirale (1), Charlie et la Spirale (2).

Billets sur la révolution silencieuse autour de la méditation dans le Journal Intégral : Abécédaire de la méditation (1), Abécédaire de la Méditation (2) Une révolution silencieuse, Matthieu Ricard : l'Entraînement de l'Esprit, Une Insurrection Spirituelle.

Printemps de l’Éducation  Mouvement pour un renouveau de l'éducation 

Festival du Féminin  Un voyage initiatique crée par des femmes pour des femmes.

Dialogues en Humanité  Du 3 au 5 Juillet à Lyon

Une (R)évolution intérieure  Mouvement des Colibris

En quête de sens  Film de Marc de la Ménardière et Nathanaël Coste

Quatrième Forum international de l'évolution de la conscience Les Utopies Réalisées. 10 Octobre 2015