jeudi 11 novembre 2010

Post-matérialisme (8) Du bon usage des crises

Nous vivons une époque de crise. Sur ce constat tout le monde est à peu près d’accord. Là où nous ne le sommes plus, c’est quand il s’agit d’interpréter le sens d’une crise qui se décline, se diffracte et se diffuse à travers de nombreuses dimensions : personnelle et sociale, économique et environnementale, culturelle et morale.

A tous ceux qui, à longueur d’articles ou de livres, s’interrogent sur le sens de ces crises diverses en se perdant dans les détails factuels d’une analyse spécialisée, comme à ceux qui cherchent un éclairage profond et lumineux pour comprendre la situation critique où nous nous trouvons, on ne peut que recommander la lecture de ce bel ouvrage de Christiane Singer, Du bon usage des crises, paru en 96.

Ce livre est un recueil de conférences prononcées lors de divers événements, congrès ou tables rondes. La conférence qui donne son titre à l’ouvrage a été prononcée le 15 juin 1991 à Mirmande à l’occasion du dixième anniversaire du Centre Durkheim dans la Drôme.

Une conspiration contre l'esprit
Pour Christiane Singer, notre époque moderne, profondément matérialiste, est le théâtre de « la plus gigantesque conspiration d’une civilisation contre l’âme, contre l’esprit. » Une civilisation qui transforme les êtres humains en êtres de manque « des êtres qui réclament sans cesse à cor et à cri au-dehors ce qui leur manque à l’intérieur. En les tournant vers l’extérieur, on les dépouille de cette dimension d’intériorisation qui en fait des êtres libres ».

Dans un telle civilisation fondée sur le déni de l’essentiel, la crise remplace l’initiation : « Dans une société où tout est barré, où les chemins ne sont pas indiqués pour entrer en profondeur, il n’y a que la crise pour pouvoir briser ces murs autour de nous. La crise, qui sert en quelque sorte de bélier pour enfoncer les portes de ces forteresses où nous nous tenons murés, avec tout l’arsenal de notre personnalité, tout ce que nous croyons être. »

Prononcée voilà près de vingt ans, cette conférence est aujourd’hui d’une brûlante actualité. Au-delà des spéculations intellectuelles et des analyses fragmentaires qui fleurissent dans les médias et en librairie, Christiane Singer nous donne à voir l’origine réelle – existentielle et spirituelle – des diverses crises que nous traversons.


Du bon usage des crises. Christiane Singer

Ne soyons pas si mesquins, et disons du bon usage des crises, catastrophes, drames, naufrages divers. J’ai gagné la certitude, en cours de route, que les catastrophes sont là pour nous éviter le pire. Et le pire, comment pourrais-je exprimer ce qu’est le pire ? Le pire, c’est bel et bien d’avoir traversé la vie sans naufrages, d’être resté à la surface des choses, d’avoir dansé au bal des ombres, d’avoir pataugé dans ce marécage des on-dit, des apparences, de n’avoir jamais été précipité dans une autre dimension.

Les crises, dans la société où nous vivons, sont vraiment ce qu’on a encore trouvé de mieux, à défaut de maître, quand on n’en a pas à portée de main, pour entrer dans l’autre dimension. Dans notre société, toute l’ambition, toute la concentration est de nous détourner, de détourner notre attention de tout ce qui est important. Un système de fils barbelés, d’interdits pour ne pas avoir accès à notre profondeur.
C’est une immense conspiration, la plus gigantesque conspiration d’une civilisation contre l’âme, contre l’esprit.

Dans une société où tout est barré, où les chemins ne sont pas indiqués pour entrer en profondeur, il n’y a que la crise pour pouvoir briser ces murs autour de nous. La crise, qui sert en quelque sorte de bélier pour enfoncer les portes de ces forteresses où nous nous tenons murés, avec tout l’arsenal de notre personnalité, tout ce que nous croyons être. […]

Ce serait une erreur de croire que la crise est quelque chose de normal, d’inhérent à la nature humaine. Il y a de nombreuses sociétés (toutes les sociétés traditionnelles) qui ne la connaissent pas. Un ami anthropologue m’a rapporté ces mots d’un africain : « mais non monsieur, nous n’avons pas de crise, nous avons des initiations. »

L’initiation est la ritualisation des passages, la possibilité pour l’homme de passer d’un état d’être naturel, premier, à cet univers agrandi, où l’autre versant des choses est révélé. Et il s’avère que toutes ces initiations, dans leur incroyable diversité et inventivité, ont toutes la même visée : mettre l’initié en contact avec la mort, le faire mourir selon le vieux principe du « meurs et deviens ».

Que ce soient les rites des aborigènes qui enterrent les néophytes pendant trois jours sous des feuilles pourries, ou les épreuves auxquelles sont soumis les jeunes Indiens, il n’y a pas un rite pourtant – qui soit aussi cruel que l’absence de rite. Et la vie n’a d’autre choix que de nous précipiter ensuite dans une initiation, cette fois sauvage, qui est faite non plus dans l’encadrement de ceux qui nous aiment, ou qui nous guident, de chamans, de prêtres ou d’initiés, mais dans la solitude d’un destin.

Ces catastrophes ne sont là que pour éviter le pire ! Il peut paraître très cynique de parler ainsi. J’ai connu cette période où lorsqu’on entend une chose pareille, et que l’on est plongé dans un désespoir très profond, ces propos paraissent d’un cynisme insupportable. Et pourtant quand on a commencé à percevoir que la vie est un pèlerinage, quand à une étape de ce pèlerinage on regarde en arrière, on s’aperçoit vraiment que les femmes, les hommes qui nous ont le plus fait souffrir sur cette terre sont nos maîtres véritables, et que les souffrances, les désespoirs, les maladies, les deuils ont été vraiment nos sœurs et nos frères sur le chemin.


La Nature du Réel

Nous l’écrivions à la fin de notre dernier billet : si les crises sont des pédagogues sévères et rigoureuses, parfois monstrueuses, c'est qu'elles nous montrent les limites d’une pensée réductionniste, impuissante à donner du sens et à créer du lien. Parce qu’elles sont initiatiques, les crises nous ouvrent à une nouvelle vision du monde et de nous-mêmes, en nous obligeant à penser et à vivre autrement. La crise est alors à l’origine d’une transformation intérieure - vécue par chacun d’entre nous - qui rayonne sur le monde qui nous entoure.

Dans une autre conférence prononcée à l’université de Cordoue en mars 1989, lors d’un colloque réunissant sociologies, politologues et philosophes sur « Le futur de l’homme – Un nouvel humanisme ? » Christiane Singer met en cause la fausse clarté réductionniste de la pensée moderne et le sectarisme théorique qui en découle, empêchant ainsi de saisir la nature du réel, sa complexité et sa dynamique évolutive.

Ce texte inspiré est le manifeste prémonitoire d’une culture intégrale en train d'émerger actuellement : « Dans ce système de fausse clarté réductionniste, toute complexité est perçue comme une injure. Il n'y a pas de place pour le chatoiement, la multiplicité des approches et des niveaux, la complémentarité des visions... Il serait temps de ne plus remplacer une option par une autre, de retrouver goût à cette perpétuelle mouvance, à l’infinie fluctuation des apparences, à ce transfert permanent d’énergies et d’informations, à ce jeu d’échos et de résonances dont frémissent la matière créée et l’esprit – c’est tout un. »
Tel est, exprimé dans une langue vivante et inspirée, le mouvement d'une pensée post-matérialiste qui se libère de l'emprise du réductionnisme dominant pour s'éveiller à une compréhension globale où chaque phénomène est perçu comme l'expression significative du contexte où il se manifeste. L'intégration d'une multiplicité d'approches et de niveaux permet ainsi la complémentarité des visions en lieu et place de la fragmentation infinie des spécialisations disciplinaires.


Le futur de l’homme, un nouvel humanisme ? Christiane Singer

Pourquoi est-il si difficile pour notre civilisation de comprendre la nature du Réel – son mouvement fluctuant, son incessante métamorphose, ce tissu de corrélations et de complémentarités qui le constituent ?

La science contemporaine, et surtout la physique nucléaire, depuis
Werner Heisenberg et Neils Bohr, ont beau nous apporter confirmation de cette nature du réel dont témoignent les anciens systèmes cosmologiques et religieux : nous persistons dans nos sociétés à chausser les lunettes réductionnistes d’un positivisme étroit à la Auguste Comte

Dans ce système de fausse clarté réductionniste toute complexité est perçue comme une injure. Il n’y pas place pour le chatoiement, la multiplicité des approches et des niveaux, la complémentarité des visions. L’esprit, tout comme la nature entière, se trouve menacé par l’effondrement du champ vibratoire, par l’entropie. Toute théorie est aussitôt atteinte du virus mortel du monopole et tend à s’imposer férocement comme exclusive, inconciliable.

Toute notre histoire européenne, tant sur le plan des idées que sur le plan social et politique, est une histoire d’ostracisme et de persécution, d’extradition et d’exclusion. Partout se nouent dans le tissu social ces nœuds de fixation, de prolifération, ces ulcères cancéreux.

Il serait temps de ne plus remplacer une option par une autre, de retrouver goût à cette perpétuelle mouvance, à l’infinie fluctuation des apparences, à ce transfert permanent d’énergies et d’informations, à ce jeu d’échos et de résonances dont frémissent la matière créée et l’esprit – c’est tout un.

Il serait temps de nous souvenir de ce que nous savons au plus profond de nous-mêmes – que les antonymes ne sont qu’une seule et même réalité, les deux côtés d’une même médaille, surgis d’une seule et même coulée ! Le monde est ce lieu de l’alliance où se célèbre la rencontre des antonymes, où le feu et la glace, le doux et l’amer, le jour et la nuit, la fête et le deuil, la vie et la mort, l’homme et la femme fêtent ensemble leurs arcanes.

Beaucoup le soupçonnent déjà : cette révolution dont il est question ici se joue en chacun de nous. Il ne s’agit pas d’un phénomène de masse qui bon gré mal gré (et le plus souvent mal gré !) transforme la vie de chacun, mais d’une transformation intérieure qui, à partir de chacun de nous rayonnera sur le monde qui nous entoure. Je n’hésite pas en ce lieu au plaisir de raconter une merveilleuse histoire de la tradition soufie :
« Un vieil homme est interrogé sur la trajectoire de son existence jusqu’à ce jour. Et voilà comment il en résume les trois étapes : A vingt ans, je n’avais qu’une prière : mon Dieu, aide-moi à changer ce monde si insoutenable, si impitoyable. Et vingt ans durant, je me suis battu comme un fauve pour constater en fin de compte que rien n’avait changé. A quarante ans, je n’avais qu’une seule prière : mon Dieu, aide-moi à changer ma femme, mes parents et mes enfants ! Pendant vingt ans, j’ai lutté comme un fauve pour constater en fin de compte que rien n’avait changé. Maintenant, je suis un vieil homme et je n’ai qu’une prière : mon Dieu, aide-moi à me changer - et voilà que le monde change autour de moi ! »

lundi 8 novembre 2010

Post-matérialisme (7) Le Nouvel Air du Temps (fin)

Attention !... Le post-matérialisme qui constitue le nouvel air du temps et dont il a été question dans le billet précédent ne doit pas être confondu avec le retour à une tradition pré-moderne, qui, de fait, était pré-matérialiste.

Impliqué dans son contexte naturel et humain, immergé dans une totalité organique, l’homme concret des traditions participe à un ordre communautaire intégré harmoniquement dans un Cosmos à la fois naturel et symbolique. Sa sensibilité à la fois instinctive et intuitive lui fait percevoir ce Cosmos comme la manifestation d’une force transcendante qui l’anime et le guide, lui et les siens. Dans cette perspective traditionnelle qui peut être animiste ou vitaliste, énergétique ou spiritualiste selon le niveau évolutif des cultures et des époques, le matérialisme n’a aucun sens.
Quelques rares penseurs de l’antiquité – Démocrite, Epicure, Lucrèce – ont fait du matérialisme une méthode pédagogique qui vise à combattre par la lucidité le rapport pervers entre peur et superstition. Ce matérialisme antique est aussi le cadre d’une morale immanente plus aisée à comprendre et moins exigeante à suivre que la quête initiatique d’une métanoïa qui est celle d’un retournement de la conscience de l’extérieur vers l’intérieur.

Le matérialisme est, stricto sensu, une solution de facilité : une fascination de la conscience pour le monde des apparences auquel elle s'identifie en faisant abstraction de l'intériorité et de l'intention transcendante dont elle procède. Ce n’est pas un hasard si le matérialisme comme vision du monde et l’athéisme qui lui est inhérent, n’ont vraiment pris forme qu’avec l’avènement de la science et de sa méthodologie réductionniste au dix neuvième siècle. Ils en sont consubstantiels. Car - et c’est un paradoxe - le matérialisme est avant tout une abstraction.


Une abstraction

Plus l’homme devient abstrait et plus il est matérialiste. Plus il est matérialiste et plus il fait abstraction d’une dimension essentielle de l’humanité : celle qui, n’étant réductible à aucune dimension observable ou quantifiable, réside dans le mystère de l’intériorité et se manifeste, de manière qualitative, à travers la sensibilité esthétique, le sens éthique, l’intuition créatrice, l’imagination symbolique ou l’inspiration spirituelle.
Parce que les lunettes abstraites de la modernité ne lui permettent de participer à ce mystère, elle le déclare inexistant. Pire : elle combat toute démarche intuitive comme la résurgence d’une mentalité archaïque qui brouille la modélisation abstraite. En apportant prospérité et confort à une minorité d’être humains, souvent aux dépens de continents entiers, le progrès technologique a, dans le même temps, limité la conscience à une visée utilitaire et instrumentale qui nie la richesse spirituelle et symbolique de l’intériorité.

Cette pensée instrumentale a permis d’explorer la dimension particulaire de la matière où les savants ont notamment découvert le phénomène quantique de non-séparabilité que l’on peut résumer ainsi : dans le monde particulaire, tout est lié. Aux frontière de l’infiniment petit nous n’avons pas seulement découvert les limites de la matière mais aussi celle de la méthode scientifique : comment penser un tout unifié, à la fois indivisible et interdépendant, où l’observateur est impliqué, à partir d’une approche objectivante et réductionniste ?
Directeur du département de physique à l’université de Berkeley, Geoffrey Chew répond ainsi à cette question : «Les physiciens ont prouvé rationnellement que nos idées rationnelles sur le monde dans lequel nous vivons sont profondément déficientes. Notre lutte habituelle en physique avancée peut ainsi n’être qu’un avant-goût d’une forme complètement neuve de l’intellect humain, effort qui non seulement sera extérieur à la physique mais ne pourra même pas être qualifié de scientifique.» Et si cet effort était celui d’une pensée intégrative ? L’exploration des limites ultimes de la matière ouvre la voie à une vision post-matérialiste fondée sur une nouvelle épistémologie.


La transe réductionniste
Comme son nom l’indique, le réductionnisme est une approche qui tend à réduire un ensemble à ses éléments les plus simples. Si elle permet d’identifier certain nombre de mécanismes reproductibles, cette méthode est bien incapable de rendre compte de la dynamique d’intégration comme de l'infinie complexité des relations qui sont au cœur de la matière et de la vie, et -plus encore - au cœur de la psyché et de la conscience.
Plus les savants avancent dans leurs découvertes et plus le mystère s’épaissit. Au lieu de le résoudre, ils le dissolvent à travers la fragmentation disciplinaire et analytique. Le réductionnisme s’apparente aux lois de la transe hypnotique : absorption de la conscience en un seul point et abstraction du monde environnant. Ainsi, pour prouver une hypothèse, plus on augmente l’exactitude de la mesure et plus on en rétrécit le champ d’observation.
Ce rétrécissement du champ d’observation va de pair avec une abstraction complète du contexte ambiant, et ce dans les deux sens du mot abstraction. Le premier sens est celui d'une opération intellectuelle qui consiste à séparer ce qui est lié de manière organique. Le second sens est celui de l'oubli, puis du déni, de ce lien organique originel au profit d'une vision mécanique et objective à visée instrumentale.
Grâce à la transe réductionniste, les savants deviennent hyper spécialisés dans un domaine : ils en savent de plus en plus sur de moins en moins. Nous croyions nous éveiller à une conscience plus ample et plus unifiée, née de la co-naissance avec notre milieu, mais en fait la transe réductionniste nous endort dans la fragmentation monstrueuse d’un savoir de plus en plus spécialisé.
La perversion du matérialisme naît de la confusion entre la connaissance – toujours initiatique et transformatrice - et le savoir, objectif et instrumental. A l’inflation hyperbolique des données correspond le déficit croissant d’un sens dilué dans un abîme de perplexité.


Plus d'explication, moins de compréhension.
Paradoxe : plus on explique et moins on comprend. Alors que l’explication concerne la définition des faits, leur mesure et leur analyse, la compréhension naît de l'interprétation des faits dans le cadre d'un contexte global qui leur donne du sens. Moins on comprend et plus on cherche à expliquer en rétrécissant davantage les domaines d’observation et en multipliant ainsi à l’envie des disciplines qui nécessitent une spécialisation croissante, devenant ainsi étrangères les unes aux autres, comme autant d’îlots perdus dans un océan de données.

A la prolifération cancéreuse des disciplines correspond une impuissance maladive de la science à donner une perspective globale qui nécessiterait des méthodes d’intégration fondées sur une autre épistémologie. Cette différence entre explication et compréhension, savoir et connaissance, inspire les questions suivantes à Edgar Morin :

« Peut-on se satisfaire de ne concevoir l’individu qu’en excluant la société, la société qu’en excluant l’espèce, l’humain qu’en excluant la vie, la vie qu’en excluant la matière, la matière qu’en excluant l’univers ? Peut-on accepter que la mesure, la prévision, la manipulation fasse régresser l’intelligibilité ? Peut-on accepter que la connaissance se fonde sur l’exclusion du connaissant, que la pensée se fonde sur l’exclusion du pensant, que le sujet soit exclu de la construction de l’objet ? Que la science soit totalement exclue de son insertion et de sa détermination sociale ? Peut-on accepter une telle nuit sur la connaissance ? » (La Méthode)


Hasard et nécessité
Troupeau d’aveugles dans un tunnel sans fin, nous sommes ainsi condamnés à une double peine. Fascinés par le monde objectif auquel le matérialisme identifie la conscience, nous avons perdu non seulement les clés intérieures permettant de comprendre le sens du projet humain mais, en plus, nous sommes devenus incapables de rendre intelligible notre milieu objectif, noyés que nous sommes dans un océan de données - produites par une galaxie de disciplines - qu’aucune perspective globale ne parvient ni à agréger ni à interpréter.

En posant sur le monde un regard abstrait et réducteur nous voyons le spectacle d’un monde hétérogène tout en nommant hasard le processus qui fonde cette hétérogénéité !... L’incompréhension nous devient naturelle, comme l’expression et la preuve d’un monde régi par le hasard et la nécessité, dont la montée évolutive en complexité n’obéit à aucune finalité.

Et c’est ainsi que nous avons pu lire sous la plume du prix Nobel Jacques Monod ce qui apparaît comme une ânerie monumentale pour toutes les autres cultures qui, depuis la nuit des temps - parce qu’elles ne sont pas aveuglées par une perspective réductionniste - sont fondées sur une profonde harmonie entre le microcosme humaine et le macrocosme universel : « L’ancienne alliance est rompue ; l’homme sait enfin qu’il est seul dans l’immensité indifférente de l’Univers, d’où il a émergé par hasard. Non plus que son destin, son devoir n’est écrit nulle part.» (Le hasard et la nécessité)

Phrase emblématique d'une condition humaine devenue celle d’un exilé dans un monde aussi étrange qu’étranger. Un exilé qui cherche à compenser l’inflation de la mesure par une démesure insensée. Dans cette perspective réductionniste, la totalité devient une illusion régressive et la finalité un obstacle épistémologique sur la voie de la science, donc du progrès !....


Schizoïde modernitéCe qui fonde le réductionnisme instrumental de la science moderne, c’est le déni de la totalité et de la finalité. La pensée abstraite et la méthode analytique qui en résulte sont incapables de rendre compte de la participation sensible et concrète de notre subjectivité à notre milieu naturel, humain et cosmique à travers le lien homéotélique unissant la partie et le tout.

Bergson l’a montré avec génie : enfermée dans un formalisme abstrait, la tradition occidentale réduit la dynamique inhérente à la conscience à une représentation conceptuelle incapable de rendre compte du mouvement interne de l’intuition créatrice. Le profond désarroi contemporain naît du fossé entre le flux intuitif et évolutif de la conscience et nos représentations abstraites, foncièrement statiques et mécaniques, élaborées pour maîtriser notre environnement matériel.

Le mouvement créateur de l’intuition ne se reconnaît pas dans le miroir figé et réifié que lui renvoie la raison instrumentale. C’est ainsi que l’homme contemporain devient schizoïde, écartelé entre le champ de son intériorité créatrice, toujours en mouvement, et un monde d’autant plus statique et fragmenté qu’il est devenu l’objet exclusif de la raison instrumentale.

Ce dispositif schizoïde a une conséquence majeure : la modernité a découvert au cœur de la vie une dynamique évolutive dont elle ne parvient pas à saisir le sens, prisonnière qu’elle est d’une conception réductionniste qui l’empêche de penser en terme systémique de globalité et d’intégration. C’est ainsi qu’elle réduit la dynamique de l’évolution à sa dimension biologique et cette évolution biologique à des mécanismes d’adaptation qui sont ceux de la sélection naturelle. Elle passe de ce fait à côté de la dimension essentielle du processus évolutif qui concerne l’être humain dans sa totalité à la fois biologique, psychique, cognitive et spirituelle.


Refus de la déshumanisation
La pensée instrumentale a fait autant de merveilles sur le plan de la technique qu’elle a creusé chez l’être humain, un profond vide existentiel et symbolique. La simultanéité, l’intensité et la profondeur des multiples crises qui nous traversent autant que nous les traversons sont autant d’échos extérieurs à cette crise fondatrice entre la dynamique créatrice de la subjectivité vivante et la mécanique d’une pensée instrumentale, devenue hégémonique.

Si ces crises sont des pédagogues sévères et rigoureuses, parfois monstrueuses, c'est qu'elles nous montrent les limites de la pensée instrumentale et son incapacité fondamentale à donner du sens et à créer du lien. Elles nous obligent à penser et à vivre autrement. La réaction à cette situation tragique est l’émergence d’une vision post-matérialiste qui n’accepte pas la domination du réductionnisme et du formalisme abstrait, au cœur du matérialisme moderne.

L' instrumentalisation et la fragmentation de l’humain sont à l'origine d'une profonde déshumanisation. Né du refus de cette déshumanisation le post-matérialisme exprime la nécessité absolue dans laquelle nous nous trouvons d’inventer une autre épistémologie - intégrale - permettant à l'individu d'interpréter son expérience à partir d'une vision globale, à la fois évolutive et contextuelle.
(A suivre...)

mercredi 3 novembre 2010

Post-matérialisme (6) Le Nouvel Air du Temps

L’air du temps est cette petite musique qui donne le ton d’une époque en définissant l’ambiance et les relations à partir desquelles se tisse les représentations culturelles et le lien social. C’est une sorte de mélodie secrète qui, tel un aimant, attire à elle la limaille de l’intersubjectivité en configurant la conscience collective autour de quelques thèmes centraux. Qu’est ce qu’une société si ce n’est l’orchestration de cet air du temps par des singularités qui l’interprètent à travers leur histoire et leur sensibilité particulière ?

L’air du temps se capte de manière intuitive par la participation sensible de la subjectivité aux mouvements de la vie collective. Il s’observe aussi à travers l'émergence d'un certain nombre de phénomènes nouveaux dans le domaine culturel et social. Cette méthode qui allie implication et observation est celle d’une sociologie compréhensive, initiée par Max Weber, qui perçoit le champ social comme incarnation de l’esprit du temps.

L’esprit du temps est la matrice immatérielle, à la fois spirituelle et imaginaire, qui va inspirer l’air du temps, c'est-à-dire le style singulier d’une époque. Et c’est ce style lui-même qui, dans un espace-temps donné, va former aussi bien l’intersubjectivité culturelle et la subjectivité personnelle que les formes objectives – comportementale, économique, sociale, technique et politique – à travers lesquelles s’expriment la conscience collective et individuelle.

Tel est le souffle secret de l’histoire humaine : l’esprit du temps inspire l’air du temps qui s’exprime à travers la forme d’une époque. Dans la perspective d’une sociologie intégrale, cet esprit du temps n’est lui-même rien d’autre qu’une note dans l’immense partition de l’évolution cosmique.


Un changement d’époque

Si nous évoquons ainsi l’air du temps et son importance c’est que les observateurs les plus fins de la vie sociale et culturelle sont unanimes : ce n’est pas parce que nous changeons d’époque que l’air du temps est en train de changer, c’est parce qu’il est en train de changer que nous changeons d’époque.

Cette compréhension échappe trop souvent à une discipline sociologique encore fascinée par les méthodologies réductionnistes qui considèrent le fait social comme un objet à analyser de la même manière que le font un physicien ou un chimiste pour leur objet d’étude.

Ce sont généralement des créateurs inspirés ou des penseurs visionnaires qui sont les mieux à même d’exprimer l’air du temps à travers une forme esthétique ou conceptuelle dans laquelle la collectivité reconnaît à une époque donné le souffle nouveau qui l’anime. Le sociologue doit donc aussi se faire visionnaire inspiré pour participer intuitivement aux mouvements créateurs de la conscience collective.


Un formalisme

L’air du temps moderne était orienté vers la conquête du monde. Il s’agissait de se rendre « comme maître et possesseur de la nature » suivant en cela la proposition de Descartes. Cette culture de la domination fut celle d’une pensée instrumentale et utilitaire au service d’une sensibilité individuelle et progressiste. La modernité fut l'époque du passage de l’économie du salut au salut par l’économie selon Max Weber.

A l’origine d’une vision à la fois abstraite, formelle et quantitative de l’être humain et du monde, l’air du temps moderne est matérialiste. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le matérialisme prend son essor à partir du dix-huitième siècle en même temps que la méthode scientifique qui réduit tout phénomène physique et humain à ses aspects observables et quantifiables.

Le matérialisme est un formalisme c'est-à-dire l’identification de la conscience aux formes objectives de son attention. Le formalisme moderne repose sur l’identification de l’intention transcendante à la conscience subjective et de la subjectivité à l’objet de son attention. Identifications qui entraînent le déni d’une intra-subjectivité où s’origine le processus d’objectivation comme celui d’une intersubjectivité culturelle d’où émerge la subjectivité individuelle.


Un réductionnisme

Le matérialisme est un réductionnisme. Cette identification aux formes objectives de l’attention conduit la conscience moderne à percevoir son environnement physique comme l’unique réalité. Une réalité avec laquelle on fait connaissance sur le mode empirique de la sensation et sur celui, abstrait, de la représentation conceptuelle.

Il s’agit bien - et la racine étymologique du mot concept en témoigne (kap : prendre) – de chasser, capter, capturer une réalité extérieure afin de s’en faire une représentation abstraite qui permet d’agir sur elle. Et, de fait, c’est la sensibilité qui est pourchassée comme parasite brouillant le processus de purification logique. Chassée avec elle, toutes les ressources cognitives de l’intuition qui permettent de co-naître avec son milieu, aussi bien par les voies organiques de l’instinct vital que par les voix inspirées de l'intuition créatrice ou celles, poétiques, de l’imagination symbolique.

Peu à peu cet air du temps matérialiste va emporter dans son tourbillon réductionniste des parties de plus en plus importantes de la culture et de l’épistémologie, de l’imaginaire et de la subjectivité, de la société et des systèmes techniques, politiques et économiques à travers lesquels elle s’organise. Transformant ainsi l’homme en fantôme errant en quête de sens.


Le post-matérialisme

Tel Faust ayant vendu son âme, l'homme moderne s'aperçoit que le prix du progrès technique et du confort matériel est celui du ravage de la nature, d’une pensée en miettes, d’un individu désaffilié, compensant sa solitude et son mal-être par une addiction consumériste, une prédation productiviste et une spéculation financière complètement déconnectée de l’économie réelle. Autant de symptômes d’une démesure qui s’impose à l’humanité chaque fois qu’elle perd le sens de sa finitude comme celui de sa finalité.

Les multiples crises que nous traversons sont autant de signaux d’alarme qui annoncent la fin de la pièce. En même temps que le rideau est en train de tomber sur cette époque révolue, un autre air du temps est en train de se faire entendre par les oreilles les plus fines : celui d’une métanoïa, cette conversion de l’extérieur vers l’intérieur que Maffesoli nomme l’invagination du sens.

Comme l’air matérialiste du temps moderne fut l'avènement du salut par l’économie, l’air post-matérialiste du temps post-moderne est celui de la Survie par l' écosophie.
La survie de l’espèce est effectivement conditionnée par la Survie des individus et des communautés qui la composent. Cette Survie est une vie intégrale qui refuse le formalisme abstrait et le réductionnisme déshumanisant pour envisager l’homme dans toutes ses dimensions, intérieures et extérieures, individuelles et collectives, matérielles et spirituelles. Un être humain concret et global, tout à la fois corps, psyché, cognition, culture et spiritualité.

Ce nouvel air du temps enchante les consciences des individus les plus créatifs qui constituent des réseaux au sein desquelles s’échangent des intuitions, des perceptions et des idées nouvelles. S’il est une évidence partagé dans ces réseaux c’est que le bonheur n’est pas réductible à la croissance quantitative de la production et à la course compulsive à la consommation qui constituent la diastole et la systole du système capitaliste, incarnation faustienne du matérialisme moderne.


Sagesse et sobriété

Une évidence que l’on peut résumer ainsi : remettre l’homme au cœur de la société et l’esprit au cœur de l’être humain sont l’avers et le revers d’une même quête. L’homme ne pourra dépasser cette angoisse existentielle qu’il cherche à compenser dans l’ivresse de la démesure qu’en retrouvant le sens d’un mystère qui le fonde et le transcende à la fois.

Seule une quête de sagesse permet de se libérer des fantasmes infantiles d’omnipotence et d’omniscience née de cette angoisse existentielle qui ne trouve dans l'environnement moderne aucun cadre de référence symbolique permettant de l’apaiser et de la transfigurer.

La sobriété est le nom que le quotidien donne à la sagesse. Une sobriété qui permet de combattre l’ivresse de la démesure en retrouvant le sens d’une finitude ouvrant à la plénitude existentielle. L’air du temps est donc post-matérialiste. Un post-matérialisme fondé sur l'impérieuse nécessité de retrouver à la fois le sens de la sagesse et celui de la finitude, le sens du partage et celui de la communauté, sans lesquels l'espèce est condamnée à plus ou moins long terme.


L’Esprit du temps

Le passage d’une époque à une autre naît d’une transformation subtile de l’air du temps perçue par les sensibilités les plus fines. Patrick Viveret explique ainsi le changement en cours vers une heureuse sobriété : « Nous sommes à la fin du cycle des temps modernes qui furent marqués par ce que Max Weber, d'une formule saisissante, avait caractérisé comme "le passage de l'économie du salut au salut par l'économie". »
A nous, selon lui, d’effectuer la synthèse entre le meilleur de la modernité et de la tradition en procédant à un tri sélectif rigoureux concernant le pire généré par ces deux héritages. « C'est alors la co-construction d'une citoyenneté terrienne qui est en jeu, et la rencontre des sagesses du monde est alors un enjeu capital dans cette perspective où l'Homo sapiens sapiens, à défaut d'être une origine, pourrait être, devrait être un projet. »

Michel Maffesoli décrit ainsi cette évolution des mentalités : « Une véritable mutation anthropologique est en cours. Le mépris de la Terre et la dévastation du monde : tel est le résultat de la modernité qui consista en une mobilisation de l’énergie, individuelle et collective, vers un paradis céleste ou un paradis terrestre. Prendre soin de la « Terre Mère », en faire le fondement même de tout être ensemble : telle est l’inversion de polarité dont témoigne aujourd’hui la sensibilité écologique... A l’heure où, à la domination est en train de succéder l’ajustement, il est temps de réapprendre que la sagesse de la modération caractérise la profonde « nature des choses » Autrement dit que l’Esprit du temps est bien à l’invagination du sens. »

Un Esprit du temps identifié par le député Yves Cochet qui met cette vision au coeur du projet de l'écologie politique : « Disqualifier ainsi la puissance, l'utilitarisme et la surconsommation pour faire de l'écologie, de la sobriété et de la décroissance une mode, un esprit du temps, un nouvel imaginaire collectif, telle est notre vision. »

L’air du temps post-matérialiste est donc à la redéfinition des priorités, à la reconfiguration des mentalités ainsi qu’à l’invention de nouvelles formes de vie et de pensée à travers lesquelles le nouvel Esprit du temps s’épiphanise.

(A suivre...)

dimanche 31 octobre 2010

Post-matérialisme (5) La Sobriété Heureuse

Philosophe, essayiste altermondialiste et ancien conseiller à la Cour des comptes, Patrick Viveret réfléchit à l’articulation existant entre les crises que nous affrontons, la démesure dont elles sont le symptôme, le mal-être à l’origine de cette démesure et l’art de vivre qui permettrait de transmuer ce mal être à travers une quête de sagesse et une sobriété heureuse.
Le message est aussi simple qu'essentiel : on ne peut remettre au coeur de la société un homme exilé par une culture de domination sans remettre au coeur de cet homme la conscience d'une finitude qui est la condition même de sa plénitude existentielle.

En esquissant en quelques paragraphes le résultat d’une pensée complexe, élaborée dans le temps long d’une recherche transdisciplinaire, Patrick Viveret met à jour la problématique fondamentale à laquelle les sociétés contemporaines doivent faire face : la nécessité pour apporter une solution systémique à une crise systémique de dépasser l’ancien modèle, celui de la réduction technocratique.
Car cette solution systémique doit articuler la critique de la démesure productiviste et consumériste avec l’exigence d’un mieux-être fondée sur la prise en compte des besoins fondamentaux de sens, d’appartenance et d’individuation. Ce passage de la réduction technocratique et quantitative à l’intégration qualitative et créative s’inscrit dans la perspective d’une écosophie destinée selon Félix Guattari à penser écologiquement et politiquement la question de la sagesse.

Réservée jusque là à la sphère privée, la sagesse, en tant qu’art de vivre et réponse aux besoins fondamentaux devient un thème éminemment politique qui peut être à l'origine d'une citoyenneté terrienne. C’est autour de cette sagesse que peut se reconfigurer le tissus culturel, politique et social d’un vivre ensemble déchiré par la réduction technocratique. En intégrant les sagesses du monde, l’écosophie permet de se libérer des limites d’une culture de domination fondée sur une vision abstraite de l’être humain.
Ce faisant elle s'inscrit dans une vision intégrale qui prend en compte le meilleur de la modernité - la reconnaissance de la subjectivité et la dynamique de l'évolution, la méthode scientifique et le progrès technologique - et le meilleur de la tradition : la participation intuitive de l'être humain à une totalité organique composée des divers milieux - naturels, sociaux et culturels - où il évolue.

C’est ainsi que se dessine le visage intégral d’un homme concret, impliqué instinctivement dans son milieu naturel, inscrit psychiquement dans un ordre symbolique et mentalement dans une filiation culturelle, participant à un ensemble social à travers le lien homéotélique d’une sensibilité qui nourrit sa créativité personnelle. Un citoyen planétaire ayant conscience du processus évolutif dont il est l'héritier et dont il devient responsable pour transmettre aux générations futures un destin qui leur permettra d'inventer leur propre destinée.

Paru dans le jounral Le Monde, cet article est la synthèse d’une conférence passionnante pour l’Université de tous les savoirs à écouter ici. Sur le site de l'ESA, on peut trouver le texte de la conférence sous forme de livre numérique à télécharger gratuitement.


Vive la sobriété heureuse ! par Patrick Viveret

L'écologie politique, si elle veut être à la hauteur des espérances qu'elle suscite, doit construire une réponse réellement systémique à la crise en articulant une critique de l'insoutenabilité de nos formes de croissance avec l'exigence du mieux-être.

Cette articulation suppose qu'elle intègre pleinement dans sa perspective la question sociale, de même que les socialistes européens se doivent eux de penser radicalement la question écologique. Et la question sociale pose plus radicalement encore la question humaine et la difficulté propre à notre espèce de penser et de vivre le rapport entre notre intelligence et nos émotions.
C'est toute la question de ce que Félix Guattari nommait l'écosophie, la capacité de penser écologiquement et politiquement la question de la sagesse. C'est aussi ce que Pierre Rabhi nomme les enjeux d'une "sobriété heureuse" où s'articule, dans la justice sociale, le choix de la simplicité avec celui d'un art de vivre affranchi de sa boulimie consommatrice et consolatrice.


La démesure et le mal être
Il nous faut d'abord voir que ce qui est commun à toutes les facettes de la crise, ce qui la rend donc systémique, c'est le couple formé par la démesure et le mal-être. Ce que les Grecs nommaient l'ubris, la démesure, est en effet au coeur de notre rapport déréglé à la nature par deux siècles de productivisme et ses deux grandes conséquences : le dérèglement climatique et ce danger à ce point majeur pour la biodiversité que l'on peut évoquer le risque d'une "sixième grande extinction" des espèces, cette fois provoquée par le comportement irresponsable de notre propre famille humaine.

C'est la démesure aussi qui a caractérisé le découplage entre l'économie financière et l'économie réelle : un ancien responsable de la Banque centrale de Belgique, Bernard Lietaer, a pu avancer qu'avant la crise, sur les 3 200 milliards de dollars (2 272 milliards d'euros) qui s'échangeaient quotidiennement sur les marchés financiers, seuls 2,7 % correspondaient à des biens et services réels !...

Démesure encore dans le creusement des inégalités sociales mondiales tant à l'échelle de la planète qu'au coeur même de nos sociétés : lorsque la fortune personnelle de 225 personnes correspond au revenu de 2 milliards d'êtres humains, lorsque les indemnités de départ d'un PDG qui a mis son entreprise en difficulté peuvent représenter plus de mille fois le salaire mensuel de l'un de ses employés.

Démesure enfin, il ne faudrait pas l'oublier, cette fois dans les rapports au pouvoir, qui a été à l'origine de l'autre grand effondrement politique récent, il y a tout juste vingt ans, celui du système soviétique et de sa logique totalitaire. Il est important de le rappeler si l'on veut éviter le mouvement pendulaire des années 1930 qui vit un politique de plus en plus autoritaire, guerrier et finalement totalitaire, prendre la relève du capitalisme dérégulé des années d'avant-crise.

Ainsi le caractère transversal de cette démesure permet de comprendre le caractère systémique de la crise, et l'on comprend alors que des réponses cloisonnées qui cherchent, par exemple, à n'aborder que son volet financier se traduisent finalement par une fuite en avant dans le cas de la crise bancaire doublé de fuites en arrière dans le cas de la crise sociale. Comme quoi les caisses ne sont pas vides pour tout le monde !


Une société de consolation
Mais pour construire, au-delà d'une écologie politique, une "écosophie politique", il faut faire un pas supplémentaire dans l'analyse et comprendre ce qui lie profondément cette démesure au mal de vivre de nos sociétés.
Celle-ci constitue en effet une forme compensatrice pour des sociétés malades de vitesse, de stress, de compétition, qui génèrent un triple comportement guerrier à l'égard de la nature, d'autrui et de nous-mêmes. En ce sens, nos "sociétés de consommation" sont en réalité des "sociétés de consolation" et cette caractéristique se lit économiquement dans le décalage entre les "budgets vitaux", et les dépenses de stupéfiants, de publicité et d'armement.

En 1998, le programme des Nations unies pour le développement (PNUD) comparait en effet les budgets supplémentaires nécessaires pour couvrir les besoins vitaux de la planète (faim, non-accès à l'eau potable, soins de base, logement, etc.) et mettait en évidence que les seules dépenses de stupéfiants représentaient dix fois les sommes requises pour ces besoins vitaux (à l'époque 400 milliards de dollars par rapport aux 40 milliards recherchés par les Nations unies). On note le même écart s'agissant des dépenses annuelles de publicité.

La société dure est en permanence compensée par la production du rêve d'une société harmonieuse, et l'endroit par excellence où s'opère ce rapport est la publicité qui ne cesse de nous vendre de la beauté, du bonheur, de l'amour, voire de l'authenticité, messages dans l'ordre de l'être, pour mieux nous faire consommer dans l'ordre de l'avoir.

Quant aux budgets militaires qui expriment les logiques de peur, de domination et caractérisent par conséquent les coûts (et les coups) de la maltraitance interhumaine, ils représentaient eux vingt fois ces sommes ! Ces dépenses passives de mal-être représentent (car le même écart est maintenu dix ans après) environ quarante fois les dépenses actives de mieux-être nécessaires pour sortir l'humanité de la misère et assurer un développement humain soutenable tout à la fois écologique et social.


La sobriété heureuse
Il nous faut donc répondre au couple formé par la démesure et le mal-être par un autre couple, celui de la "sobriété heureuse", formé par l'acceptation des limites et par l'enjeu positif du "bien-vivre" ou par ce que les prochains "Dialogues en humanité" évoquent sous le terme de la construction de politiques et d'économies du mieux-être.

Et c'est ici que l'écologie doit non seulement intégrer pleinement la question sociale, celle de la lutte contre les inégalités, mais aussi la question humaine proprement dite, c'est-à-dire la capacité à traiter ce que l'on pourrait appeler le "bug émotionnel" de l'humanité, qui est à la racine de ce qu'Edgar Morin nomme "Homo sapiens demens".
La question est en effet moins de "sauver la planète" - qui a de toutes manières plusieurs milliards d'années devant elle avant son absorption par le Soleil ! - que de sauver l'humanité qui peut, elle, terminer prématurément en tête-à-queue sa brève aventure consciente dans l'Univers.

Or, comme le soulignait Spinoza, la grande alternative à la peur est du côté de la joie. La différence aujourd'hui réside dans le fait que ce qui était traditionnellement de l'ordre personnel et privé devient un enjeu politique planétaire. La question de la sagesse, c'est-à-dire la question fondamentale de l'art de vivre, qui cherche à épouser pleinement la condition humaine au lieu de vouloir la fuir, devient alors une question pleinement politique.


Une citoyenneté terrienne
Nous sommes en effet à la fin du cycle des temps modernes qui furent marqués par ce que Max Weber, d'une formule saisissante, avait caractérisé comme "le passage de l'économie du salut au salut par l'économie". La crise actuelle démontre que ces promesses n'ont pas été tenues.

L'un des enjeux aujourd'hui est de savoir comment sortir de ce grand cycle de la modernité par le haut, les intégristes le faisant par le bas : garder le meilleur de la modernité, l'émancipation, les droits humains et singulièrement ceux des femmes qui en constituent l'indicateur le plus significatif, la liberté de conscience, le doute méthodologique, mais sans le pire, la chosification de la nature, du vivant, des animaux et à terme des humains, la marchandisation n'étant qu'une des formes de cette chosification.

Et retrouver, dans le même temps, ce qu'il y a de meilleur dans les sociétés de tradition, mais là aussi en procédant à un tri sélectif par rapport au pire : un rapport respectueux à la nature, sans qu'il soit de pure soumission, un lien social fort mais non un contrôle social, des enjeux de sens ouverts et pluralistes et non des intégrismes excluant. Une grande partie du destin de l'humanité se joue en effet dans l'alternative guerre ou dialogue des civilisations.

Nous ne sommes pas condamnés soit à la projection mondiale du modèle occidental, soit à l'acceptation au nom du relativisme culturel d'atteintes fondamentales aux droits humains, à commencer par ceux des femmes. On peut récuser l'impérialisme et le colonialisme sans être obligés de tolérer l'intégrisme et l'exclusion.

C'est alors la co-construction d'une citoyenneté terrienne qui est en jeu, et la rencontre des sagesses du monde est alors un enjeu capital dans cette perspective où l'Homo sapiens sapiens, à défaut d'être une origine, pourrait être, devrait être un projet. C'est à ce projet planétaire qu'une Europe, qui a payé le prix lourd pour comprendre que la barbarie n'est pas un danger extérieur, mais le risque intérieur par excellence de l'humanité, peut pleinement contribuer.

mercredi 27 octobre 2010

Post-matérialisme (4) Manifeste pour les « produits » de haute nécessité (fin)

Ce billet constitue la suite du précédent et propose des extraits du Manifeste pour les « produits » de haute nécessité écrit par huit intellectuels antillais lors du mouvement social de Février 2010 aux Antilles.


Manifeste pour les « produits » de haute nécessité


Au fond du gouffre

Enfin, sur la question des salaires et de l'emploi. Là aussi il nous faut déterminer la haute nécessité. Le capitalisme contemporain réduit la part salariale à mesure qu'il augmente sa production et ses profits. Le chômage est une conséquence directe de la diminution de son besoin de main d'œuvre.

Quand il délocalise, ce n'est pas dans la recherche d'une main d'œuvre abondante, mais dans le souci d'un effondrement plus accéléré de la part salariale. Toute déflation salariale dégage des profits qui vont de suite au grand jeu welto de la finance. Réclamer une augmentation de salaire conséquente n'est donc en rien illégitime : c'est le début d'une équité qui doit se faire mondiale.

Quant à l'idée du "plein emploi", elle nous a été clouée dans l'imaginaire par les nécessités du développement industriel et les épurations éthiques qui l'ont accompagnée. Le travail à l'origine était inscrit dans un système symbolique et sacré (d'ordre politique, culturel, personnel) qui en déterminait les ampleurs et le sens.

Sous la régie capitaliste, il a perdu son sens créateur et sa vertu épanouissante à mesure qu'il devenait, au détriment de tout le reste, tout à la fois un simple "emploi", et l'unique colonne vertébrale de nos semaines et de nos jours. Le travail a achevé de perdre toute signifiance quand, devenu lui-même une simple marchandise, il s'est mis à n'ouvrir qu'à la consommation.

Nous sommes maintenant au fond du gouffre. Il nous faut donc réinstaller le travail au sein du poétique. Même acharné, même pénible, qu'il redevienne un lieu d'accomplissement, d'invention sociale et de construction de soi, ou alors qu'il en soit un outil secondaire parmi d'autres.

Il y a des myriades de compétences, de talents, de créativités, de folies bienfaisantes, qui se trouvent en ce moment stérilisés dans les couloirs ANPE et les camps sans barbelés du chômage structurel né du capitalisme.


Valeur poétique

Même quand nous nous serons débarrassés du dogme marchand, les avancées technologiques (vouées à la sobriété et à la décroissance sélective) nous aiderons à transformer la valeur-travail en une sorte d'arc-en-ciel, allant du simple outil accessoire jusqu'à l'équation d'une activité à haute incandescence créatrice.

Le plein emploi ne sera pas du prosaïque productiviste, mais il s'envisagera dans ce qu'il peut créer en socialisation, en autoproduction, en temps libre, en temps mort, en ce qu'il pourra permettre de solidarités, de partages, de soutiens aux plus démantelés, de revitalisations écologiques de notre environnement...

Il s'envisagera en "tout ce qui fait que la vie vaut la peine d'être vécue". Il y aura du travail et des revenus de citoyenneté dans ce qui stimule, qui aide à rêver, qui mène à méditer ou qui ouvre aux délices de l'ennui, qui installe en musique, qui oriente en randonnée dans le pays des livres, des arts, du chant, de la philosophie, de l'étude ou de la consommation de haute nécessité qui ouvre à création – créaconsommation.

En valeur poétique, il n'existe ni chômage ni plein emploi ni assistanat, mais autorégénération et autoréorganisation, mais du possible à l'infini pour tous les talents, toutes les aspirations. En valeur poétique, le PIB des sociétés économiques révèle sa brutalité.


Le principe de gratuité

Voici ce premier panier que nous apportons à toutes les tables de négociations et à leurs prolongements : que le principe de gratuité soit posé pour tout ce qui permet un dégagement des chaînes, une amplification de l'imaginaire, une stimulation des facultés cognitives, une mise en créativité de tous, un déboulé sans manman de l'esprit.

Que ce principe balise les chemins vers le livre, les contes, le théâtre, la musique, la danse, les arts visuels, l'artisanat, la culture et l'agriculture... Qu'il soit inscrit au porche des maternelles, des écoles, des lycées et collèges, des universités et de tous les lieux connaissance et de formation... Qu'il ouvre à des usages créateurs des technologies neuves et du cyberespace.

Qu'il favorise tout ce qui permet d'entrer en Relation (rencontres, contacts, coopérations, interactions, errances qui orientent) avec les virtualités imprévisibles du Tout-Monde... C'est le gratuit en son principe qui permettra aux politiques sociales et culturelles publiques de déterminer l'ampleur des exceptions.

C'est à partir de ce principe que nous devrons imaginer des échelles non marchandes allant du totalement gratuit à la participation réduite ou symbolique, du financement public au financement individuel et volontaire... C'est le gratuit en son principe qui devrait s'installer aux fondements de nos sociétés neuves et de nos solidarités imaginantes...


Un art politique

Projetons nos imaginaires dans ces hautes nécessités jusqu'à ce que la force du Lyannaj ou bien du vivre-ensemble, ne soit plus un "panier de ménagère", mais le souci démultiplié d'une plénitude de l'idée de l'humain.

Imaginons ensemble un cadre politique de responsabilité pleine, dans des sociétés martiniquaise, guadeloupéenne, guyanaise, réunionnaise nouvelles, prenant leur part souveraine aux luttes planétaires contre le capitalisme et pour un monde écologiquement nouveau.

Profitons de cette conscience ouverte, à vif, pour que les négociations se nourrissent, prolongent et s'ouvrent comme une floraison dans une audience totale, sur ces nations qui sont les nôtres. An gwan lodyans qui ne craint ni ne déserte les grands frissons de l'utopie.

Nous appelons donc à ces utopies où le Politique ne serait pas réduit à la gestion des misères inadmissibles ni à la régulation des sauvageries du "Marché", mais où il retrouverait son essence au service de tout ce qui confère une âme au prosaïque en le dépassant ou en l'instrumentalisant de la manière la plus étroite.

Nous appelons à une haute politique, à un art politique, qui installe l'individu, sa relation à l'Autre, au centre d'un projet commun où règne ce que la vie a de plus exigeant, de plus intense et de plus éclatant, et donc de plus sensible à la beauté.

Ainsi, chers compatriotes, en nous débarrassant des archaïsmes coloniaux, de la dépendance et de l'assistanat, en nous inscrivant résolument dans l'épanouissement écologique de nos pays et du monde à venir, en contestant la violence économique et le système marchand, nous naîtrons au monde avec une visibilité levée du post-capitalisme et d'un rapport écologique global aux équilibres de la planète...

Alors voici notre vision : Petits pays, soudain au cœur nouveau du monde, soudain immenses d'être les premiers exemples de sociétés post-capitalistes, capables de mettre en œuvre un épanouissement humain qui s'inscrit dans l'horizontale plénitude du vivant...

mardi 26 octobre 2010

Post-matérialisme (3) Manifeste pour les "produits" de haute nécessité

En écho au mouvement social qui a eu lieu aux Antilles en Février 2009, neuf intellectuels antillais ont rédigé un Manifeste pour les « produits » de haute nécessité dans lequel ils posent les bases à la fois culturelles, anthropologiques et politiques de ce que pourraient être des sociétés post-capitalistes.

Dans la continuité des analyses de Christian Arnsperger sur L’éthique de l’existence post-capitaliste dont il a été question ici et dans les deux billets précédents, nous proposons des extraits de ce manifeste où l’inspiration poétique se mêle à l’analyse politique afin d’alimenter une réflexion sur la culture post-matérialiste en général et sur la société post-capitaliste qui en est une expression particulière. Au coeur de cette culture post-matérialiste, une approche intégrale qui réconcilient la dimension poétique d'une créativité existentielle et la dimension prosaïque des nécessités matérielles.

Les neufs auteurs de ce manifeste sont Ernest Breleur, Patrick Chamoiseau, Serge Domi, Gérard Delver, Edouard Glissant, Guillaume Pigeard de Gurbert, Olivier Portecop, Olivier Pulvar, Jean-Claude William.


Manifeste pour les « produits » de haute nécessité

« Cela ne peut signifier qu’une chose : non pas qu’il n’y a pas de route pour en sortir, mais que l’heure est venue d’abandonner toutes les vieilles routes ». Aimé Césaire - Lettre à Maurice Thorez

C’est en solidarité pleine et sans réserve aucune que nous saluons le profond mouvement social qui s’est installé en Guadeloupe, puis en Martinique, et qui tend à se répandre à la Guyane et à la Réunion. Aucune de nos revendications n’est illégitime. Aucune n’est irrationnelle en soi, et surtout pas plus démesurée que les rouages du système auquel elle se confronte. Aucune ne saurait donc être négligée dans ce qu’elle représente, ni dans ce qu’elle implique en relation avec l’ensemble des autres revendications.

Car la force de ce mouvement est d’avoir su organiser sur une même base ce qui jusqu’alors s’était vu disjoint, voire isolé dans la cécité catégorielle –– à savoir les luttes jusqu’alors inaudibles dans les administrations, les hôpitaux, les établissements scolaires, les entreprises, les collectivités territoriales, tout le monde associatif, toutes les professions artisanales ou libérales…

Mais le plus important est que la dynamique du Lyannaj – qui est d’allier et de rallier, de lier, relier et relayer tout ce qui se trouvait désolidarisé – est que la souffrance réelle du plus grand nombre (confrontée à un délire de concentrations économiques, d’ententes et de profits) rejoint des aspirations diffuses, encore inexprimables mais bien réelles, chez les jeunes, les grandes personnes, oubliés, invisibles et autres souffrants indéchiffrables de nos sociétés.

La plupart de ceux qui y défilent en masse découvrent (ou recommencent à se souvenir) que l’on peut saisir l’impossible au collet, ou enlever le trône de notre renoncement à la fatalité.


Le prosaïque et le poétique

Cette grève est donc plus que légitime, et plus que bienfaisante, et ceux qui défaillent, temporisent, tergiversent, faillissent à lui porter des réponses décentes, se rapetissent et se condamnent Derrière le prosaïque du "pouvoir d'achat" ou du "panier de la ménagère", se profile l'essentiel qui nous manque et qui donne du sens à l'existence, à savoir : le poétique.

Toute vie humaine un peu équilibrée s'articule entre, d'un côté, les nécessités immédiates du boire-survivre-manger (en clair : le prosaïque) ; et, de l'autre, l'aspiration à un épanouissement de soi, là où la nourriture est de dignité, d'honneur, de musique, de chants, de sports, de danses, de lectures, de philosophie, de spiritualité, d'amour, de temps libre affecté à l'accomplissement du grand désir intime (en clair : le poétique).

Comme le propose Edgar Morin, le vivre-pour-vivre, tout comme le vivre-pour-soi n'ouvrent à aucune plénitude sans le donner-à-vivre à ce que nous aimons, à ceux que nous aimons, aux impossibles et aux dépassements auxquels nous aspirons.

La "hausse des prix" ou "la vie chère" ne sont pas de petits diables-ziguidi qui surgissent devant nous en cruauté spontanée, ou de la seule cuisse de quelques purs békés. Ce sont les résultantes d'une dentition de système où règne le dogme du libéralisme économique.
Ce dernier s'est emparé de la planète, il pèse sur la totalité des peuples, et il préside dans tous les imaginaires – non à une épuration ethnique, mais bien à une sorte "d'épuration éthique " (entendre : désenchantement, désacralisation, désymbolisation, déconstruction même) de tout le fait humain.

Ce système a confiné nos existences dans des individuations égoïstes qui vous suppriment tout horizon et vous condamnent à deux misères profondes : être "consommateur" ou bien être "producteur". Le consommateur ne travaillant que pour consommer ce que produit sa force de travail devenue marchandise ; et le producteur réduisant sa production à l'unique perspective de profits sans limites pour des consommations fantasmées sans limites.

L'ensemble ouvre à cette socialisation anti-sociale, dont parlait André Gorz, et où l'économique devient ainsi sa propre finalité et déserte tout le reste. Alors, quand le "prosaïque" n'ouvre pas aux élévations du " poétique ", quand il devient sa propre finalité et se consume ainsi, nous avons tendance à croire que les aspirations de notre vie, et son besoin de sens, peuvent se loger dans ces codes-barres que sont "le pouvoir d'achat" ou "le panier de la ménagère".

Et pire : nous finissons par penser que la gestion vertueuse des misères les plus intolérables relève d'une politique humaine ou progressiste. Il est donc urgent d'escorter les "produits de premières nécessités", d'une autre catégorie de denrées ou de facteurs qui relèveraient résolument d'une "haute nécessité".

Par cette idée de "haute nécessité", nous appelons à prendre conscience du poétique déjà en œuvre dans un mouvement qui, au-delà du pouvoir d'achat, relève d'une exigence existentielle réelle, d'un appel très profond au plus noble de la vie.


Les bases d’une société non économique

... L'autre très haute nécessité est ensuite de s'inscrire dans une contestation radicale du capitalisme contemporain qui n'est pas une perversion mais bien la plénitude hystérique d'un dogme.

La haute nécessité est de tenter tout de suite de jeter les bases d'une société non économique, où l'idée de développement à croissance continuelle serait écartée au profit de celle d'épanouissement ; où emploi, salaire, consommation et production serait des lieux de création de soi et de parachèvement de l'humain.

Si le capitalisme (dans son principe très pur qui est la forme contemporaine) a créé ce Frankenstein consommateur qui se réduit à son panier de nécessités, il engendre aussi de bien lamentables "producteurs" – chefs d'entreprises, entrepreneurs, et autres socioprofessionnels ineptes – incapables de tressaillements en face d'un sursaut de souffrance et de l'impérieuse nécessité d'un autre imaginaire politique, économique, social et culturel.

Et là, il n'existe pas de camps différents. Nous sommes tous victimes d'un système flou, globalisé, qu'il nous faut affronter ensemble. Ouvriers et petits patrons, consommateurs et producteurs, portent quelque part en eux, silencieuse mais bien irréductible, cette haute nécessité qu'il nous faut réveiller, à savoir : vivre la vie, et sa propre vie, dans l'élévation constante vers le plus noble et le plus exigeant, et donc vers le plus épanouissant. Ce qui revient à vivre sa vie, et la vie, dans toute l'ampleur du poétique.

On peut mettre la grande distribution à genoux en mangeant sain et autrement. On peut renvoyer la Sara et les compagnies pétrolières aux oubliettes, en rompant avec le tout automobile. On peut endiguer les agences de l'eau, leurs prix exorbitants, en considérant la moindre goutte sans attendre comme une denrée précieuse, à protéger partout, à utiliser comme on le ferait des dernières chiquetailles d'un trésor qui appartient à tous.

On ne peut vaincre ni dépasser le prosaïque en demeurant dans la caverne du prosaïque, il faut ouvrir en poétique, en décroissance et en sobriété. Rien de ces institutions si arrogantes et puissantes aujourd'hui (banques, firmes transnationales, grandes surfaces, entrepreneurs de santé, téléphonie mobile...) ne sauraient ni ne pourraient y résister.

(A suivre...)

mercredi 20 octobre 2010

Post-Matérialisme (2) Capitalisme, piège existentiel (fin)

Suite au précédent billet, voici la fin de l’article écrit par l’auteur du site Ploutopia au sujet du livre de Christian Arnsperger : Ethique de l’existence post-capitaliste auquel nous avons consacré trois billets.

Par rapport au modèle des Quatre Quadrants de Ken Wilber illustré dans le billet précédent, ce que l’auteur de l’article nomme ici Conscience correspond au Quadrant Supérieur Gauche, Chair au Quadrant Supérieur Droit, Culture au Quadrant Inférieur Gauche et Système au Quadrant Inférieur Droit.


Le Capitalisme, piège existentiel. Seconde partie.


Le Cycle des Quatre Quadrants

Pour en revenir aux Quatre Quadrants de Wilber, ce qui est important de noter c’est le cycle auto-validant et inter-validant de ceux-ci. A la base, c’est bien sûr la conscience qui crée et influence tout le reste. Par la suite, le reste - la culture, le système, notre âme et nos corps - influence notre conscience.

La culture capitaliste technoscientifique opère comme un cercle vicieux entre ces deux pôles. Notre conscience fait partie de l’ensemble, elle est enchâssée dans le système. Elle a été phagocytée par la méga-machine de notre ego. Rare sont ceux qui parviennent à faire la part des choses entre le conditionné et le conditionnant.

Ces Quatre Quadrants utilisent donc notre conscience pour former une boucle de renforcement mutuel qui nous bloque sur un plan horizontal. Toute l’énergie utilisée à l’adaptation ou la correction du système est perdue au détriment de l’élévation du plan horizontal à des niveaux de consciences supérieurs.

Système => Culture

Le système influence la culture. La rentabilité du capital engendre des croyances, des lois et des valeurs qui créent une culture capitaliste.

Système, Culture => Conscience

Ce système et cette culture capitaliste touchent la conscience en inculquant l’idéologie de la gagne, du travail et de la compétition pour se faire un nom, une réputation et, à l’extrême, donner un sens à sa vie. Plongé dans son système et sa culture capitaliste, l’individu se trouve comme un poisson dans l’eau. Il s’épanouit et s’affirme mais ignore, ou feint d’ignorer, ce qui se passe plus loin et/ou plus tard.

Conscience, Culture => Chair

La conscience comme la culture capitaliste touchent l’âme et le corps par des états cérébraux et des mécanismes métaboliques soutenant le principe d’accumulation du capital. La malbouffe et les états de dépendance alimentaires (café, alcool, cigarette) ou autres (jeux, drogues, télé, GSM, iPod) témoignent de cet esclavagisme du corps et de l’âme à la culture et à la conscience capitaliste.

Tous nos achats compulsifs démontrent cette dépendance avec éclat. Il en va de même pour nos comportements carnassiers et obsessionnels visant à gagner plus, à investir plus et à prendre des parts de marché toujours plus importantes. Ces pulsions obsessionnelles trouvent bien sûr un revers de médaille dans les multiples troubles sanitaires de notre société.
Troubles qui se traduisent aussi bien au niveau somatique (digestion, boulimie, maladies cardio-vasculaires, cancers, etc.) que psychologique (stress, anxiété, suicides). A force d’achats et de comportements compulsifs, nous ignorons non seulement les limites planétaires mais aussi nos propres limites corporelles et intellectuelles.

Chair, Conscience => Système, Culture

Nos cerveaux et nos corps capitalistes créent enfin des conceptions et des mécanismes institutionnels qui poussent à cette production – consommation et à cette idéologie du gain. Marchés et mécanisme de commandement se mettent alors en place pour encore et toujours la même rengaine de maximisation du capital.

La boucle est bouclée. Pour en sortir, il faut être conscient du piège et de nos interactions avec celui-ci. Il faut ensuite tenter de se dégager de cette logique par des pratiques de « méditation » et par des expérimentations collectives de nouveaux modes de vie, de nouvelles façons ou manières d'ÊTRE au monde.


Le militantisme existentiel

D’un point de vue concret, le travail sur soi est la Voie. Simplicité, frugalité, décroissance, autocritique et spiritualité (sens de la vie) sont les clés de sortie du labyrinthe capitaliste. Relocalisation et démocratisation (travail, écologie, monnaie) tombent alors sous le sens. C'est ça le changement de paradigme. C'est ça le XXIème siècle sera spirituel ou ne sera pas.

C’est ce que Christian ARNSPERGER appelle le « militantisme existentiel » ou encore « l’acceptation critique ». Être bien conscient que nous faisons partie intégrante d’une culture, d’un système et d’une conscience capitaliste dont nous sommes responsables et dont il est essentiel de sortir si nous ne voulons pas éteindre la flamme (de Vie, de Conscience, de Divin). Cependant, et de manière assez magistrale, se voulant à elle-même, poussée jusque dans ses derniers retranchements, cette flamme est capable du pire comme du meilleur.

Intrigué par le socialisme soviétique qu’il voyait user de violence, de manipulation et de mensonge, Gandhi se disait partisan d’un socialisme « pur comme le cristal » requérant par conséquent le courage de méthodes « d’une pureté cristalline (…) car les moyens impurs dénigrent le but et mènent la cause à sa ruine ». La sociale démocratie verte n’est-elle pas le pâle reflet du socialisme soviétique ?