mercredi 28 juillet 2010

Notre peur la plus profonde

L’obstacle le plus important à notre évolution est sans doute la frayeur que nous ressentons, de manière plus ou moins consciente, face à la puissance créatrice qui nous anime et nous transcende. En nous enfermant dans une conception très limitée de l’être humain en général et de nous-même en particulier, cette peur empêche de reconnaître la puissance créatrice de notre intériorité, de la développer et de la faire rayonner autour de nous.

Après avoir passé près de trente années de sa vie en prison, Nelson Mandela est devenu président de la République d'Afrique du Sud en 1994. Dans son discours d’investiture, il a cité le texte de Marianne Williamson intitulé Notre peur la plus profonde, tiré du livre Un retour à l'amour publié en 1992.


Notre peur la plus profonde. Marianne Williamson

Notre plus grande peur n'est pas d’être inadéquats. Pas à la hauteur.

Notre peur la plus profonde est d’être puissant au-delà de toute mesure.

C'est notre lumière, pas notre obscurité qui nous effraie le plus.

Nous nous demandons : qui suis-je pour être brillant, merveilleux, talentueux, fabuleux ?

En fait, qui sommes-nous pour ne pas l'être ?

Jouer petit ne sert pas le monde.

Il n'y a rien de grandiose à se diminuer soi-même dans le but de sécuriser les autres autour de nous.

Nous sommes tous nés pour rayonner comme le font les petits enfants.

Nous sommes nés pour manifester la gloire de Dieu qui est en nous.

Non seulement à l'intérieur de certains d'entre nous, mais à l'intérieur de nous tous.

Et quand nous laissons notre propre lumière briller, nous donnons, sans en être conscients, la possibilité aux autres de faire la même chose.

Et quand nous nous libérons de nos peurs, automatiquement notre présence libère les autres.

mercredi 21 juillet 2010

La Petite Princesse (6) - L'Enchantement



Ce texte fait partie d’une série intitulée La petite Princesse qui part de là (1) jusque là (5).

En guise de défi, Delphine me demanda de lui résumer en un seul mot cette nouvelle vision du monde dont le mutant était la figure emblématique. Je la regardais tout en réfléchissant et un mot me vint soudain à l’esprit : réenchantement. Oui, c’était cela, le Mutant était le messager du réenchantement.

Tous les observateurs qui avaient des yeux pour voir et pas seulement pour regarder, des oreilles pour entendre et pas seulement pour écouter, tous ceux-là distinguaient les signes multiples et convergents d’un réenchantement du monde fondé sur la quête de sens et le retour aux sources de l’esprit. Des millions d’individus poursuivaient, chacun à leur manière, un même voyage intérieur vers plus de profondeur.

Que peut-on comprendre à l’évolution culturelle des cinquante dernières années sans la mettre en perspective avec ce processus de réenchantement qui concerne toutes les dimensions de la vie humaine, aussi bien la spiritualité que la culture, la science que l'art, la psychologie individuelle que les phénomènes sociaux ?

Un détour du côté des traditions me permettait de mieux faire comprendre à Delphine en quoi ce réenchantement participait d’une évolution épistémologique, indissociable de l’évolution culturelle. Fondées sur la fusion - et la confusion - du visible et de l’invisible, les traditions pré-modernes se référaient à un ordre métaphysique - hiérarchique et immuable - donnant à la vie humaine un sens qui la transcende.

Ce sens émergeait naturellement d’une fusion harmonique entre le monde de la conscience et celui des phénomènes naturels, entre le microcosme humain et le macrocosme universel qui, les uns et les autres, n’étaient pas encore vraiment différenciés. Car le stade originel de l’enchantement est celui d’une épistémologie relationnelle, c'est-à-dire d’une épistémologie qui place la relation au cœur de la connaissance.

Ce qui fonde cette épistémologie relationnelle, c’est le sentiment vécu d’une sympathie universelle à l’origine d’une vision mimétique pour laquelle tout est dans tout. Cette épistémologie relationnelle relève d’une stratégie cognitive fondée sur l’intuition - ajustée à la perception et à l’imagination - et sur la participation sensible de la subjectivité aux divers contextes – naturel, humain ou symbolique – de son évolution.

Ce que le positivisme a réduit à une pensée magique est en fait une pensée organique qui voit la forme comme une manifestation de l’esprit. Au cœur de cette pensée traditionnelle, l’analogie et le symbole rendent compte des correspondances existant entre les multiples dimensions d’une totalité organique où, selon l’expression de Michel Maffesoli, « tout et tous font corps ».

Cette pensée organique est celle d’une continuité créatrice et poétique entre l’esprit transcendant, l’énergie animatrice et les manifestations formelles. Le naturel et le surnaturel sont perçus comme les deux faces d’une même pièce : pas un phénomène naturel qui ne soit en même temps l’expression d’une dimension surnaturelle.

Au cœur de l’idée d’enchantement, le chant réfère à une harmonie à travers laquelle la transcendance se manifeste sous la forme d’une totalité organique : le cosmos multidimensionnel et hiérarchisé de la tradition.

De tous temps et sous de multiples formes, l’incantation est un moyen de se connecter au pouvoir créateur et régénérateur de cette transcendance. A travers cette connexion, l’incantation génère une in-formation subtile qui sert de matrice énergétique à l’origine de nouvelles formalisations.

Cette influence thaumaturgique ou théurgique de l’esprit sur la matière fonde l’idée traditionnelle de charme et d’enchantement. Il ne faut pas confondre cette influence énergétique qui prend en compte les divers niveaux hiérarchisés entre l’esprit et la matière avec la toute puissance infantile d’une pensée archaïque - qualifiée de magique - qui repose toute entière sur la confusion entre l’intention subjective et ses objets d’attention.

Nous sommes bien conscients qu’il existe de nombreux niveaux évolutifs dans la pensée traditionnelle. Nous nous contentons ici de décrire très brièvement un type idéal de vision organique afin de définir les spécificités de l’enchantement traditionnel et de comparer celui-ci avec le désenchantement moderne et le réenchantement post-moderne.

A même de dégager les similitudes, l’épistémologie relationnelle a du mal à opérer les distinctions nécessaires aux médiations techniques qui permettent une meilleure adaptation possible de l’être humain à son milieu naturel. Si le temps de la pensée organique est celui de la fusion mimétique entre l’intérieur et l’extérieur, il est aussi celui d’une grande indistinction entre les diverses dimensions du réel, comme celui de la confusion entre les plans physique et métaphysique.

Alors que l’humanité poursuit son chemin évolutif, la rationalité se développe donc au fur et à mesure que la conscience intègre les lois abstraites et distinctives de la logique. La modernité est cette époque où l’analogie instinctive est peu à peu remplacée par la rationalité distinctive, la relation organique par la séparation analytique, et l’épistémologie relationnelle par une épistémologie rationnelle qui fournit le cadre conceptuel au développement de la raison analytique, de la méthode scientifique et du progrès technique.

C’est ainsi que le monde naturel prend son autonomie vis-à-vis des lois surnaturelles. A l’origine de la culture moderne, la coupure cartésienne entre l’esprit (res cogitans) et la matière (res extensa) a pour conséquence la séparation entre sujet, lieu du cogito, et objet, matière inanimée. Le seul rapport entre sujet et objet est instrumental et consiste à rendre l’être humain « comme maître et possesseur de la nature ».

Cette vision objectiviste et naturaliste conçoit la connaissance comme une représentation abstraite des déterminismes matériels. Ce paradigme de la représentation abstraite fonde la modernité et inaugure la parenthèse réductionniste qui va être au cœur de la culture de domination.

Portée par une dynamique épistémologique et culturelle qui valorise l’individu, la raison et le progrès, la modernité est bien plus qu’une époque : c’est une vision du monde fondée sur le paradigme de la représentation abstraite et de la domination objective. L’explication objective de la rationalité sera la seule forme de connaissance désormais reconnue.

Toute approche cognitive qui ne cadre pas avec ce paradigme réductionniste sera combattue comme une illusion dangereuse. L’implication subjective de la sensibilité qui fondait les connaissances traditionnelles, comme la pensée organique à travers laquelle elle s’exprimait, seront pris pour des reliquats archaïques et autant d’obstacles au règne positiviste de l’objectivité rationnelle.

C’est ainsi que vint le temps du désenchantement du monde, analysé par le sociologue Max Weber comme le reflux de la pensée magique et des croyances religieuses face aux explications rationnelles de la science. Résumant la pensée du sociologue allemand, Catherine Colliot-Thélène écrit : « le désenchantement du monde, ce n'est pas seulement la négation de l'interférence du surnaturel dans l'ici-bas, mais aussi : la vacance du sens ». (Max Weber et l’histoire)

Car le reflux, la diabolisation, puis le déni de la pensée symbolique au profit d’une pensée purement utilitaire conduisent tout naturellement à la perte de sens et à la profonde angoisse existentielle que cette perte ne manque pas de susciter.
(A suivre...)

mercredi 14 juillet 2010

Le BUT (1)


Paru dans Aperçus et pensées ce court texte de Sri Aurobindo est sans doute une des plus belles évocations d'une anthropologie évolutionniste située au coeur d'une vision intégrale dont le sage indien fut un pionnier inspiré.


Quand nous avons dépassé les savoirs, alors nous avons la Connaissance.

La raison fut une aide; la raison est l'entrave.

Quand nous avons dépassé les velléités, alors nous avons le Pouvoir.

L'effort fut une aide; l 'effort est l'entrave.

Quand nous avons dépassé les jouissances, alors nous avons la Béatitude.

Le désir fut une aide; le désir est l'entrave.

Quand nous avons dépassé l'individualisation, alors nous sommes des Personnes réelles.

L'ego fut une aide; l'ego est l'entrave.

Quand nous dépasserons l'humanité, alors nous serons l'Homme.

L'animal fut une aide; l'animal est l'entrave.

Transforme ta raison en une intuition ordonnée; que tout en toi soit lumière.

Tel est ton but.

Transforme l'effort en un flot égal et souverain de force d'âme; que tout en toi soit force consciente.

Tel est ton but.

Transforme la jouissance en une extase égale et sans objet; que tout en toi soit félicité.

Tel est ton but.

Transforme l'individu divisé en la personnalité cosmique; que tout en toi soit divin.

Tel est ton but.

Transforme l'animal en le conducteur des troupeaux; que tout en toi soit Krishna.

Tel est ton but.

lundi 5 juillet 2010

La Petite Princesse (5) Une nouvelle vision du monde


Ce texte fait partie d’une série intitulée La petite Princesse : (1) (2) (3) et (4).


Je tentais de répondre aux questions posées par Delphine en lui expliquant à quoi correspondait cette Quatrième Révolution dont le Mutant représentait effectivement la figure archétypale. Confrontées aux effets mortifères d’un monde dévasté, les nouvelles générations sont obligées de faire le constat que cette dévastation écologique, culturelle et sociale est la conséquence implacable du modèle technocratique dominant.
En réduisant toute relation qualitative à une distinction abstraite et quantifiable, ce modèle détruit inéluctablement les liens symboliques et spirituels qui unissent les diverses parties de l’individu comme ils relient entre eux les hommes au sein d’une culture vivante et vivifiante. Dès lors, il devient de plus en plus évident que l’empreinte destructrice de l’homme sur la planète et de l’abstraction technocratique sur l’être humain sont les conséquences d’une même emprise idéologique dont il faut se libérer. Les nombreuses crises auxquelles l’humanité est confrontée apparaissent pour ce qu’elles sont : les symptômes d’un modèle devenu pathologique.
Gwen Garnier-Duguy décrit ce paysage de ruine et de désolation qui nécessite d’inventer un nouveau modèle renouant avec les fondements essentiels de la nature humaine : « Heureux sommes-nous, en réalité, car nous avons la chance de vivre cette époque du monde où tout est à sauver. Après les vagues successives de destruction du sens, de désacralisation de la vie, de profanation du vivant, de pollution du cœur des hommes, de vaste crime contre le vivant, il nous appartient, et pas à d’autres, et le maintien de l’espèce en dépend, et telle est l’œuvre qui nous appelle, de recomposer une architecture mentale à l’humanité que nous sommes, que nous portons et qui nous porte. De rouvrir un paysage mental dans l’opacité de notre esprit, un chemin praticable qui renoue avec l’esprit de construction et d’élévation de la personne humaine, et donc du genre tout entier » (Sauver le Vivant)

Ce n’est pas un hasard si le vingtième siècle est traversé par le fil rouge d’une évolution culturelle qui obéit plus ou moins confusément à ce programme de reconstruction spirituelle. Cette évolution a deux visages : d’une part la contestation d’un rationalisme hégémonique, et de l’autre, la réévaluation d’une connaissance intuitive fondée sur l’implication sensible de la subjectivité dans les divers milieux - naturel, social et culturel - où elle évolue.

La contestation d’une culture de domination et la résurgence d’une culture de relation sont à l’origine, à partir des années soixante, d’un nouveau paradigme intégratif susceptible de conjuguer la raison distinctive et l’intuition relationnelle au sein d’un nouveau modèle émergeant.

Au cours des quarante ans qui ont suivi la parenthèse enchantée des années soixante, nous sommes donc passés d’une approche contestatrice, celle de la contre culture, à un approche créative qui vise à l’élaboration d’un nouveau modèle dont Edgar Morin a énoncé les deux grands principes.

Le premier de ces principes est celui d’une connaissance globale. Il s’agit de se libérer des limitations de l’approche réductionniste et fragmentaire qui fut celle de la modernité par une « réforme de la pensée, qui consiste à penser de manière plus complexe et plus riche, plus adéquate, moins mutilée » .

Le second principe est celui d’une intériorisation qui vise à reconnecter la conscience aux sources vivifiantes de l’intuition et de l’inspiration. Il s’agit donc de promouvoir « une réintériorisation de l'existence humaine qui cessera de s'agiter dans tous les sens uniquement en fonction des conquêtes extérieures, de plus en plus artificiellement stimulées et surexcitées».

Intériorisation et globalisation sont les deux aspects complémentaires d’un même dynamique d’intégration : plus l’homme entre dans la profondeur de son intériorité, mieux il est à même de participer intuitivement à la globalité des processus et des contextes dans lesquels son existence est engagée et plus il peut se les représenter à travers un modèle prenant en compte cette complexité.

Cette participation de la conscience aux divers contextes de son existence lui permet d’intégrer les informations nécessaires à son développement à travers des stades évolutifs de plus en plus complexes. Plus la conscience se développe, plus elle est intégrée, plus elle acquiert à la fois de la profondeur et de la complexité.

Face à l’hégémonie d’un modèle technocratique dont la vision fragmentée projette la conscience à l’extérieur d’elle-même, le temps est donc venu, selon Edgar Morin « d’une réforme intérieure, dans les deux sens du terme : l'un beaucoup plus réflexif et intellectuel, l'autre beaucoup plus intériorisé, dans le sens de la vie de l'âme »

Sous les sarcasmes et la vindicte d’une Pensée Officielle, fondée sur l’extériorité et la fragmentation, une avant-garde visionnaire trace, depuis les années soixante, les perspectives d’une nouvelle vision du monde fondée sur cette dynamique d’intégration qui implique à la fois la globalisation de la pensée et le retour aux sources de l’intériorité.

Avec les premiers voyages spatiaux, l’être humain a ouvert les portes du cosmos pour sortir du berceau terrestre où s’est déroulée son enfance. Habitant d’un village planétaire et explorateur de l’univers, le terrien qu’il était doit apprendre à jouer un nouveau rôle dans ce décor sidéral. En quête de valeurs universelles, il s’éveille à une vision cosmique. Cosmos, en grec ancien, signifie ordre. Devenir cosmique c'est retrouver en soi la perception intérieure de cet ordre secret qui régit aussi bien l’homme que l’univers, le microcosme que le macrocosme

C’est pourquoi, parallèlement à cette épopée spatiale, certains se sont sentis pousser des ailes pour s’élever dans un même courant d’ère nouvelle. L’espace qu’ils ont exploré était intérieur. En ouvrant ce que Aldous Huxley nomme les Portes de la perception, ils ont découvert, derrière le monde des apparences, une autre réalité, plus subtile, faite d’énergie, d’information et de conscience.

Ils ont vécu des expériences initiatiques - ineffables et déterminantes – qui sont devenues autant de références pour avancer plus loin sur ce chemin qui mène de soi à soi-même et de soi-même aux autres. Ces aventuriers de l'esprit se sont échangés avec d’autres pionniers et ont confrontés leurs propres expériences aux anciennes traditions d’Orient et d’Occident.

Découvrant la richesse d'une diversité à la fois cognitive et culturelle, les jeunes générations se sont donc passionnées pour les traditions du monde entier qui nous ont laissé nombre d’enseignements et de techniques, de pratiques et d’informations sur l’intériorité et le développement de la conscience.

Alors que la modernité technocratique repoussait ces cultures dans les limbes des superstitions primitives, chercheurs et psychologues ont donc étudiés ces pensées hérétiques pour y découvrir des trésors de sagesse permettant l’éveil des facultés psychiques et spirituelles. Au cœur de ces traditions : une sensibilité intuitive qui perçoit le monde phénoménal comme la manifestation d’un champ d’énergie subtil sur lequel agit le pouvoir créateur de l’intention.

De leur côté, à partir d’autres méthodes, les physiciens des particules découvraient qu’à delà de la réalité sensible, dans le monde sub-atomique, la matière n’était rien d’autre qu’un flux continu d’énergie sur laquelle la conscience de l’observateur pouvait influer. Cette véritable révolution scientifique fait dire à James Jeans, physicien, astronome et mathématicien : " Le flot de la connaissance pointe vers une réalité non-mécanique ; l'univers commence à ressembler plus à une grande pensée qu'à une machine. L'esprit n'apparaît plus être un intrus accidentel dans le domaine de la matière... nous devrions plutôt le saluer comme le créateur et le gouverneur du domaine de la matière."

Science et conscience se réconciliaient donc ainsi autour d’une vision énergétique commune, celle d’une implication de la conscience dans une totalité dynamique dont les éléments sont interconnectés et interdépendants.

Au fil du temps se sont donc constituées, à travers un réseau de chercheurs et de minorités créatrices, des micro-cultures fondées sur la quête d’une harmonie retrouvée entre le corps, l’âme et l’esprit. Petit à petit se sont rassemblés tous les éléments d’un puzzle qui dessine la figure de plus en précise d’une nouvelle forme culturelle chargée d’exprimer l’esprit du temps.

Après une ascension longue, lente et difficile, une fois arrivé au sommet, alors que les diverses étapes du chemin parcouru prennent tous leur sens, le regard porté sur le paysage est d’une ampleur et d’une profondeur insoupçonnées. Ce trajet initiatique nous éveille à une nouvelle vision : celle d'un monde en évolution qui, décidément, ressemble bien plus au déploiement créatif d'une grande pensée qu'au fonctionnement d'une machine obéissant aveuglément aux lois du hasard et de la nécessité.
( A suivre...)

lundi 28 juin 2010

La Petite Princesse (4) La Quatrième Révolution



Ce texte est la suite des trois précédents : La petite Princesse (1), (2) et (3).

Mutant contre Savant Fou : ce combat entre deux figures archétypales pose, en termes symboliques, le problème fondamental, au cœur de toutes les interrogations contemporaines : celui d’une évolution de la conscience permettant de maîtriser les effets mortifères sur l’individu et la société du développement exponentiel de la techno-science. Un problème qui concerne aussi bien l’équilibre psychologique de chaque individu que la cohésion sociale des peuples, aussi bien la protection des ressources naturelles que l’évolution pacifique de rapports entre nations.

Un problème au centre de la réflexion de toutes les avant-gardes intellectuelles et culturelles qui, depuis deux siècles, et plus particulièrement depuis les années soixante, contestent l’hégémonie du modèle techno-scientifique. Le génie d’Einstein avait déjà en son temps posé cette équation radicale : l’inadaptation de notre conscience collective par rapport à la puissance des outils techniques auquel nous accédons.

Selon lui, cette inadaptation mettait l’humanité face à l’urgence d’une transformation des mentalités : « Notre monde est menacé par une crise dont l'ampleur semble échapper à ceux qui ont le pouvoir de prendre des grandes décisions pour le bien ou pour le mal. La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensée, et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. Détourner cette menace est le problème le plus urgent de notre temps. »

Dans une époque de relativité généralisée où nous devons trouver impérativement la loi d’équilibre entre la puissance et la sagesse - la raison et l’esprit - l’intuition d’Einstein prend toute sa valeur prophétique : les multiples crises auxquelles nous sommes confrontées semblent autant de signes convergents et annonciateurs de cette catastrophe sans précédent prophétisée par Einstein, un savant qui, lui, était tout sauf fou.

La destruction de la bio-diversité, le réchauffement climatique, l’inflation de la demande énergétique et la raréfaction des ressources naturelles livrées au pillage, la prolifération nucléaire tant sur le plan civil que militaire, l’explosion démographique, le choc des cultures et des civilisations, la montée des intégrismes, des populismes et des mafias criminelles, l’emprise d’une finance spéculative sur l’économie réelle, l’accroissement des inégalités sociales, économiques et technologiques, la perte des repère moraux et symboliques au profit d’un assouvissement pulsionnel immédiat : tous ces phénomènes convergents et systémiques sont autant d’engrenages d’une machine de moins en moins contrôlable qui, si elle s’enraye, peut avoir des conséquences effroyables.

Dans un livre au titre évocateur - Notre dernier Siècle ? - Martin Rees, professeur d'astronomie et de cosmologie à l'université de Cambridge estime que « les chances de survie des humains sur la Terre d'ici la fin du siècle ne dépassent pas cinquante pour cent…Les sciences nouvelles donnent aux humains les moyens de perpétrer des actes terrifiants ou de commettre des erreurs apparemment anodines aux retombées dévastatrices ». Ce constat ne doit ni nous paralyser, ni nous affoler mais nous donner l’énergie nécessaire pour relever le défi de ce qu’Einstein nomme une nouvelle façon de penser d’autant plus indispensable que, selon lui : « Les problèmes auxquels nous sommes confrontés ne peuvent être résolus au niveau et avec la façon de penser qui les a engendrés. »

Depuis des décennies, de nombreuses voix – les plus éclairées – font écho à celles d’Einstein. Il faut avoir le courage et la lucidité non seulement d’écouter mais surtout d’entendre ces voix de sagesse qui brisent le consensus hypnotique menant tout droit sur les chemins de la facilité et de la fatalité. Toutes expriment le même constat : sans une évolution radicale de nos modes et de nos modèles de pensée, l’humanité court à sa perte.

Par ses films et par ses livres, Arnaud Desjardins a fait connaître à l’Occident de nombreux sages orientaux dont il a suivi, pour certains, les enseignements. Dans un livre dont le titre - Regards sages sur un monde fou - correspond bien à notre sujet, il écrit : « Aucune mesure, aucune tentative d'intervention demeurant à l'intérieur des paradigmes scientifiques et politiques actuels, n'évitera la grande implosion. Le salut ne peut venir que d'un bouleversement culturel radical, totalement imprévu pour l'instant, mais qui commence à germer dans les mentalités d'innombrables hommes et femmes, emportés par le courant général dans une direction où ils ne veulent plus aller, et même dans l'esprit de certains hauts responsables et décideurs. La gravité de la situation actuelle n'est ni économique, ni financière, ni politique, elle est spirituelle. Elle concerne l'idée même que nous nous faisons de l'Homme... »

Ces propos résonnent avec ceux du physicien Fritjof Capra pour qui la survie de la civilisation passe par une indispensable révolution culturelle : « Je crois que la vision du monde impliquée par la physique moderne est incompatible avec notre société actuelle qui ne reflète aucunement l’interdépendance harmonieuse que nous observons dans la nature. Afin de réaliser un tel état d’équilibre dynamique, une structure économique et sociale radicalement différente sera nécessaire : une révolution culturelle au vrai sens du mot. La survie de notre civilisation dépend peut-être de notre possibilité de réaliser une telle transformation. » (Le Tao de la Physique).

Après un long cheminement intérieur, l’ancien physicien atomiste Will Keepin s’est reconverti dans la formation des agents du changement social. Selon lui, notre futur dépend essentiellement de notre faculté à faire émerger et à vivre ensemble une nouvelle vision du monde : « Ce dont nous avons vraiment besoin désormais, c’est d’une transformation culturelle radicale, et ceux qui vont compter, ce sont des leaders capables d’initier et de faciliter un changement culturel en profondeur, au cœur même de la société. Ceux qui en seront capables seront ceux qui ont vécu eux-mêmes des bouleversements, ceux qui auront réussi à changer leur propre cœur. Les vrais leaders du 21 ème siècle seront ceux qui auront effectué un vrai travail sur eux-même, une action spirituelle en profondeur, autant qu’ils auront mené des actions dans le monde, et qui seront capables d’allier les deux. » (Les Créatifs Culturels)

Ce diagnostic n'est pas réservé aux occidentaux, La nécessité de réconcilier sagesse ancienne et monde moderne implique, selon le Dalaï Lama, une véritable révolution spirituelle : « Qu’ils nous viennent du dehors, comme des guerres, la violence et le crime, ou qu’ils se manifestent au-dedans de nous, sous forme de souffrance psychologique ou affective, nos problèmes resteront sans solution aussi longtemps que nous continuerons d’ignorer notre dimension intérieure. C’est cette ignorance qui explique qu’aucun des grands idéaux mis en œuvre depuis plus de cent ans – démocratie, libéralisme, socialisme – n’aient réussi à apporter les avantages universels qu’ils étaient censés procurer. A n’en pas douter une révolution s’impose. Mais pas une révolution politique, économique ou technique. Ce siècle en a assez connu pour que nous sachions désormais qu’une approche purement extérieure ne saurait suffire. Ce que je propose c’est une révolution spirituelle. » (Sagesse ancienne, monde moderne.)

Recueillies aux quatre coins du monde et mêlées aux cris d’alerte, ces paroles de sagesse se font écho en dressant un constat sans appel qui, s’il a le mérite d’être clair, va à contre courant de la pensée dominante : l’avenir de l’humanité ne dépend pas simplement de l’évolution technologique, de la croissance économique ou de simples changements comportementaux mais avant tout d’une transformation à la fois culturelle et spirituelle susceptible de promouvoir une nouvelle vision du monde et de l'être humain.
Pour Edgar Morin, la seule solution à la crise que nous vivons est une révolution intérieure : « Il faut peut-être que la crise s’approfondisse, approcher plus près du désastre, pour provoquer les sursauts de la prise de conscience... La seule chose que je crois, c’est que la révolution salutaire ne pourra pas venir uniquement de l’extérieur, c’est-à-dire par des réformes d’institutions, par des changements économiques et politiques. La mutation viendra aussi de l’intérieur, et sans doute à deux niveaux : d’abord par ce que j’appelle la réforme de la pensée, qui consiste à penser d’une façon plus complexe et plus riche, plus adéquate, moins mutilé ; et deuxièmement par une réintériorisation de l’existence humaine qui cessera de s’agiter dans tous les sens uniquement en fonction des conquêtes extérieures de plus en plus artificiellement stimulées et surexcitées. Je mets donc comme condition à la sortie de l’agonie une réforme intérieure, dans les deux sens du terme : l’un beaucoup plus réflexif et intellectuel, l’autre beaucoup plus intériorisé, dans le sens de la vie de l’âme, pour employer ce mot entre guillemets, bien qu’il corresponde à une réalité profonde. » (Nouvelle Clés n°1)

Pour Raimon Panikkar, docteur en chimie, philosophie et théologie, le destin de l’humanité se joue en chacun d’entre nous : « Quelque part nous pressentons que notre civilisation risque d’être sans avenir. Certains impatients voudraient lancer des révolutions pour créer un monde nouveau. Ce qu’il faut c’est une transformation. Et la transformation est surtout une affaire spirituelle... Il nous faut nous transformer nous-mêmes pour transformer le monde. La transformation commence avec l’idée, déjà ancienne chez les grecs et les hindous, que l’homme est un microcosme. Donc en chacun de nous le destin de l’humanité se joue » Nouvelles Clés n°57.

Dans les moments cruciaux traversés par l’humanité, une contagieuse épidémie de lucidité touche les consciences inspirées qui parlent toutes le même langage de vérité : les crises auxquelles nous sommes confrontées ne sont rien d’autre que la conséquence de modes de vie et de pensée devenus inadaptés. Une révolution intérieure est devenue non seulement nécessaire, mais indispensable. Voici donc venue l’heure de ce que Mike Dertouzos, qui fut directeur du laboratoire d'informatique du M.I.T nomme la quatrième révolution : « Les trois premières révolutions socio-économiques ont été fondées sur des objets : la charrue pour l'agriculture, le moteur pour l'industrie et l'ordinateur pour l'information. Peut-être le temps est-il venu pour une quatrième révolution, dirigée non plus vers des objets mais vers la compréhension de la plus précieuse ressource sur Terre : nous-mêmes. »

- Comme c’est étrange, me dit Delphine, issus de milieux et de culture différentes, tous ces individus refusent la logique suicidaire où s’enfonce l’humanité et tous tiennent le même langage. Les paroles diffèrent un peu mais la musique est étonnamment la même. Tous parlent de l’impérieuse nécessité d’une révolution intérieure, à la fois culturelle et spirituelle, qui aurait pour conséquence une autre manière de percevoir, de penser, de sentir. La figure archétypale du Mutant serait donc celle de cette quatrième révolution dont le but est une mutation de conscience. Pourquoi donc ces voix ne sont-elles pas entendues ? Cette quatrième révolution a-t-elle déjà commencé ou n’est-elle pas, après tout, le délire d’élection de quelques illuminés ?
(A suivre...)

mercredi 23 juin 2010

La Petite Princesse (3) Le Savant Fou



Ce texte est la suite des deux précédents : La petite Princesse (1) et (2)


Quelques jours avant ma rencontre avec Delphine, alors que je me promenais sur les bords de la Seine, j’avais acheté chez un bouquiniste un vieux numéro de la revue Planète. Delphine n'avait jamais entendu parler de cette revue visionnaire faisant la promotion du réalisme fantastique et qui, dans les années soixante, anticipait les mutations culturelles en abordant nombre de thèmes qui devinrent, par la suite, ceux de la contre-culture. Dans ce numéro de Planète, Louis Pauwels, son fondateur, faisait état des travaux d’un certain nombre de scientifiques – Meyer, Cayeux, Van Foerter – sur l’évolution exponentielle des techniques.
J’avais noté des extraits de cet article qui m’avait frappé et que j’ai lu à mon interlocutrice : « Chaque étape de l'évolution des techniques, et donc des civilisations - de la pierre taillée à la pierre polie, de l'invention de la métallurgie à la Renaissance, de l'ère industrielle à l'ère atomique - est franchie cinq fois plus vite que la précédente. La nôtre, dans laquelle nous sommes entrés aux environs de 1930, a sur les tables de l'accélération une durée approximative de 80 ans. Cela revient à dire qu'entre la naissance et la mort d'un homme de notre siècle, les conditions de vie et de connaissance auront changé plus qu'en un million d'années au début de l'humanité, ou qu'en cinq cent ans pour nos arrières grands pères. Nous vivons donc une expérience qu'aucun homme n'a jusqu'ici été appelée à vivre…
L'accélération actuelle du progrès et l'accroissement explosif de la population reproduisent, dans un temps très court, les courbes de la révolution du vivant, de l'amibe à l'homme, dans un temps très long. L'évolution se précipite, poussée par le mouvement acquis au cours de trois milliards d'années de vie
» (Planète No 21- No14)

Si les futurologues ne sont pas tous d’accord sur la vitesse de l’évolution technique, tous le sont pour affirmer que cette vitesse est exponentielle. Selon certains, le nombre de découvertes scientifiques doublerait tous les dix-huit mois et pour le futurologue Ray Kurzweil, le progrès technologique accompli durant les vingt-cinq premières années du troisième millénaire représentera quatre fois celui réalisé au vingtième siècle. Et si la courbe exponentielle se poursuit, l’humanité au vingt et unième siècle vivra mille fois plus de changement technique qu’elle n’en a connu au vingtième siècle !…

Nous sommes saisis de vertige devant de tels chiffres. Le changement change de nature. Il ne s’agit plus de s’y adapter mais de transformer notre mentalité pour l’accompagner : ce qu’on appelle une mutation. Pour penser le changement, il faut donc changer la pensée, c'est à dire modifier à la fois nos modèles et nos modes de penser. En ce début de millénaire, l’humanité se trouve face à un choix simple : muter ou disparaître.

Traduit dans le langage symbolique de l’imaginaire collectif, ce choix s’exprime à travers le mythe moderne du combat entre Mutant et Savant fou. Un mythe qui s’est imposé au moment même où la puissance technologique de l’humanité mettait en danger la survie de l’espèce et celle des ressources naturelles de la planète. Ce mythe rend compte, d’une manière cryptée, des angoisses collectives face au développement anarchique d’une techno-science devenue aveugle aux préoccupations humaines et écologiques.

Dans les fameux Dialogues avec l’ange, celui-ci - qui symbolise une énergie spirituelle - explique, via Hanna Dallos, que la science était « un serviteur qui se prend pour le maître ». A la même époque, Einstein, le plus grand savant du vingtième siècle, dit exactement la même chose : " Le mental intuitif est un don sacré et le mental rationnel son fidèle serviteur. Nous avons créé une société qui honore le serviteur et a oublié le don. " Le combat mythique entre Mutant et Savant fou est la façon dont notre imaginaire moderne exprime symboliquement cette tension entre ce maître qu’est l’intuition et son serviteur qu’est l’intelligence.
Notre crise de civilisation provient du fait que le serviteur, en usurpant la place de son maître, est devenu un tyran fou dont les fantasmes de toute puissance infantile mettent en danger la survie de l'humanité. Très conscient de cette tension et de la crise qu’elle provoquait dans notre civilisation, Antoine de Saint-Exupéry écrivait à la même époque : « Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. » C'est la conscience de cette tension qui, dans le Petit Prince, conduisit Saint-Exupéry a faire dire au renard : « On ne voit bien qu'avec le cœur. L'essentiel est invisible pour les yeux ». Le coeur ici c'est l'intuition, seule à même de percevoir l'essentiel.

Au moment même où l’imaginaire laïc de la technologie se substitue à celui, religieux, de la métaphysique, le Mutant prend la place de l’Ange (du grec angelos : messager), créature céleste, intermédiaire entre l’homme et la transcendance. Cette fonction de messager est celle d’Hermès, envoyé des dieux dans la mythologie grecque, dont la figure a inspiré l’hermétisme, paradigme des gnoses traditionnelles.

Le Mutant endosse donc à notre époque cette fonction symbolique du messager. Héritier d’une gnose immémoriale fondée sur l’inspiration, il annonce la dynamique d’une évolution spirituelle qui permet d’échapper à la folie destructrice d’une techno-science fondée sur l'hégémonie d'un savoir objectif, quantitatif et purement utilitaire qu'incarne le Savant Fou. Au moment où le monde de la tradition accouche de la modernité, l’Ange, messager de la transcendance est devenu Mutant, messager de l’évolution humaine.
A une époque où les humains commencent à voyager dans l’espace, la figure de l’Extra-terrestre venue de sa planète lointaine pour apporter sa sagesse universelle aux humain est une déclinaison de cet archétype du Messager tel qu’il s’exprime à travers le Mutant. Extra-terrestre effaré par la folie des hommes, le Petit Prince préfigure E.T, l'extra-terrestre de Spielberg, exilé sur terre.

A travers le combat entre Mutant et Savant Fou, ce sont donc deux modes de connaissance qui s'affrontent : une gnose inspirée d'un côté, et de l'autre, un savoir instrumental. A ces deux ordres de la connaissances correspondent deux conceptions du pouvoir qui renvoient, l’une à la force du créateur et l’autre, à la violence du prédateur. Issue d’une maîtrise intérieure, le pouvoir créateur de l’esprit canalise l'énergie de la volonté : c’est le pouvoir du Mutant. La violence du prédateur se met au service d’une puissance qui finira par le broyer dans la mesure où il est incapable de la contrôler : c’est le pouvoir du savant fou.
Mutant et Savant Fou exprime les deux pôles complémentaires et contradictoires de l’apocalypse : création et destruction. Et c'est pourquoi ce mythe est, par excellence celui de l'apocalypse post-moderne que nous sommes en train de vivre.
Le Savant Fou est animé par la folie destructrice d’une science sans conscience qui renvoie à la célèbre formule de Chesterton selon laquelle le fou ne serait pas celui qui a perdu la raison mais celui qui a tout perdu sauf la raison. Il y a, à proprement parler, une forme de délire scientiste et technocratique qui relègue dans l’enfer illusoire de l’irrationnel toute forme d’intuition et toute expression de la subjectivité. Ce délire est celui du serviteur qui règne en maître.

En colonisant notre conscience et notre imaginaire, l’univers de la technique est à l’origine d’une profonde déshumanisation. Fascinés et sidérés par le progrès technologique, nous vivons sous le règne hégémonique du mode de pensée - analytique et réductionniste - à l’origine de ce progrès. Le problème est que cette véritable culture de domination, conçue selon Descartes pour se rendre « comme maître et possesseur de la nature », tend à évacuer tout ce qui est proprement humain dans l’homme.

Ce n’est pas tant la technique en tant que telle qui pose problème que la façon dont celle-ci a, peu à peu, investi nos manières de vivre, de sentir et de penser en provoquant un effroyable choc culturel. L’être humain est un être de chair, de sens et de relation : ce ne sont pas des logiques abstraites et mécaniques mais des liens symboliques et émotionnels qui tissent les cultures et les communautés humaines.

A force d'observer les être humains comme des choses, le modèle utilitariste de la techno-science finit par les traiter comme telles. L'abstraction formelle et l'évaluation quantitative commencent par dénier et finissent par détruire toute dimension qualitative, irréductible par essence à toute forme de quantification.
L'homo sapiens est un être social. En s'attaquant aux liens symboliques qui fondent toute société, la culture de domination laisse l'individu désaffilié aux prises avec ses angoisses existentielles dont ils cherchent à se divertir à travers la société du spectacle ou qu'ils cherchent à compenser compulsivement à travers la consommation. L'empire de la Technique débouche logiquement sur l'emprise spectaculaire de la Marchandise.
Dans La crise des sciences européennes, Husserl écrit : « Dans la détresse de notre vie, cette science n’a rien à nous dire. Les questions qu’elle exclut par principe sont précisément les questions qui sont les plus brûlantes à notre époque malheureuse pour une humanité abandonnée aux bouleversements du destin : ce sont les questions qui portent sur le sens ou sur l’absence de sens de toute cette existence humaine. »

Le constat est à la fois brutal et indispensable : la techno-science n’ouvre sur aucun horizon de sens. Sa perspective réductionniste et utilitariste est absolument impuissante à proposer une vision globale permettant d’interpréter notre expérience et de partager un système de référence commun pour faire société. Erigée en abolu, la techno-science nomme progrès une forme de régression humaine et culturelle dont on peut mesurer les effets tous les jours.

Cet usage dénaturé de la raison doit être diagnostiqué et soigné pour ce qu’il est : une véritable maladie mentale. Fasciné par l’image que lui renvoie la technologie, l’homme moderne régresse au stade narcissique d’une toute puissance infantile. Se croyant immortel, cet enfant narcissique invente des armes de plus en plus sophistiquées, détruit les ressources naturelles au profit de ses seuls intérêts égoïstes tout en brisant les liens symboliques et immémoriaux qui le reliait tant à sa communauté qu' à l'espèce humaine.
Ce qui fait dire à Pierre Rahbi : " Probablement paralysés par l'ensorcellement qu'exercent sur nous nos prouesses technologiques non contrôlées, notre capacité à servir la mort par nos puissances de feu, nous négligeons le bien suprême que représente la vie". Le monde fou dans lequel nous vivons n’est donc rien d’autre que la conséquence d’une folie collective, celle d’un scientisme délirant qui a pris la culture moderne en otage.
Auteur de ce chef d'oeuvre qu'est La Barbarie, à lire absolument pour comprendre les ressorts du processus de décivilisation que nous sommes en train de vivre, le philosophe Michel Henry écrit au sujet de la technique : « Elle est la barbarie, la nouvelle barbarie de notre temps, en lieu et place de la culture. En tant qu’elle met hors jeu la vie, ses prescriptions et ses régulations, elle n’est pas seulement la barbarie sous sa forme extrême et la plus inhumaine qu’il ait été donné à l’homme de connaître, elle est la folie. Ce n’est que peu à peu que nous prendrons la mesure de ce qu’implique dans notre monde, c’est-à-dire dans la vie des hommes, la mise hors jeu de la vie elle-même.»
Véhiculée à travers le mythe moderne de la science fiction, la figure du Savant Fou est un archétype chargé d’exprimer, de manière imagée et symbolique, cette folie collective. Face à la figure du Savant Fou, se dresse une autre figure archétypale, celle du Mutant, expression moderne d’une tradition de sagesse et d’héroïsme véhiculée, entre autre, par les récits de chevalerie et d'initiation.
De tout temps et dans tous ces récits, le héros met au service de valeurs transcendantes une maîtrise et une force intérieure exercées au cours de nombreuses épreuves initiatiques. En fait le chevalier-héros qui sauve la princesse des griffes du dragon est une image archétypale de l’esprit qui sauve l’âme des griffes de l’inertie et du désordre liées à la matière.

Cette force spirituelle du Mutant, chevalier de la post-modernité, s’exprime à travers son pouvoir énergétique. Que la Force soit avec toi ! Cette maxime du film Star Wars renvoie à la puissance de sublimation, de transmutation et de transfiguration de l'énergie spirituelle. Dans tous les grands récits initiatiques, on retrouve ce pouvoir thaumaturgique et théurgique de l'initié qui prend sa source dans une connexion intime au pouvoir créateur de l'esprit. Les épreuves initiatiques sont autant d'étapes qui permettent de progresser dans la maîtrise de ce pouvoir.
Traduit dans la langage fantastique de la science fiction, ce pouvoir thaumaturgique devient un super-pouvoir qui permet au mutant de sauver une ville en danger ou une planète en perdition en neutralisant la violence destructrice et prédatrice représentée par le savant fou. A sa manière, à la fois ludique et fantastique, l’imagination symbolique utilise la médiation du mythe pour traiter d’un problème qui hante la modernité et auquel chacun d’entre nous doit répondre en tant que membre de l’espèce humaine : comment gérer la puissance fantastique et dangereuse que nous confère le progrès technologique ?

La première réponse consiste à éveiller en nous une sagesse susceptible de maîtriser et de canaliser cette puissance pour en faire une force au service du bien commun et de l'évolution humaine. La seconde réponse consiste à s’abandonner à l’ivresse narcissique et à la jouissance égoïste d’une puissance qui se retournera inéluctablement en une violence destructrice contre les individus, la nature et l’espèce. Rappelons-nous l'exhorte d'Antonin Artaud : "La poésie que vous n'avez pas mise dans vos vies vous reviendra sous la forme de crimes effroyables".
Le duel entre Mutant et Savant Fou renvoie aux contradictions que chacun doit affronter dans la mesure où notre personnalité est souvent un champ de bataille où ces deux aspects de nous-même - le créateur et le prédateur - se livrent un combat sans merci.

Alors que je lui disais tout ceci, Delphine me regardait droit dans les yeux comme s’ils étaient un écran de cinéma où étaient projetés les films de son enfance. Elle faisait le lien entre un imaginaire qui la faisait rêver et une réalité qui lui faisait peur. Elle attendait la suite des mes explications comme les enfants dans le noir, fascinés et accablés à la fois, attendent la venue du héros qui saura les délivrer de leur peur en incarnant leur rêve.

jeudi 17 juin 2010

La Petite Princesse (2) Dessine-moi un Mutant


Ce texte est la suite du précédent La petite Princesse (1)

Très vite, j’ai surnommé Delphine, la Petite Princesse. Beaucoup de choses en elle me faisait penser au Petit Prince de Saint-Exupéry : la quête, l’innocence, la solitude, la blondeur mais surtout une forme de sagesse implicite, fragile et immémoriale. Alors que je lui faisais part de cette ressemblance, elle me répondit avec humour, comme un défi : « Dessine-moi un mutant». Ce défi faisait écho à celui du Petit Prince demandant à l’aviateur perdu dans le désert : « Dessine moi un Mouton ».

Du temps était passé depuis l’époque où Saint-Exupéry avait écrit Le petit prince. Les moutons de nos grands-pères avaient été remplacés par des mutants dont Delphine me parlait comme des compagnons familiers. Comme tous les jeunes de sa génération, son imaginaire avait été nourri au lait de la science-fiction. Superman, Batman, Spiderman, le Surfer d’Argent ou les X-Men étaient les ancêtres d’une ribambelle de créatures fantastiques et de super-héros capables de sauver le monde grâce à leurs super-pouvoirs. Sa jeunesse avait été bercée par ces histoires qui résonnaient secrètement avec les grands courants souterrains de l’imaginaire collectif.

Les mythes ne naissent jamais au hasard, pas plus ceux de l’antiquité que ceux de l’hypermodernité. L’esprit du temps s’y exprime, de manière symbolique, à travers des images signifiantes et des récits significatifs. Pour peu qu’on fasse l’effort de le décrypter, les mythes dévoilent les arcanes de la conscience collective. Il en disent bien plus sur les problèmes et les rêves des hommes dans une culture donnée, sur les interrogations et les aspirations d’une communauté à un moment précis, que toutes les analyses savantes qui, bien souvent, ne se saisissent que des apparences. Traversée d'inspirations fulgurantes et d'intuitions visionnaires, l'imaginaire exprime symboliquement les trames et les forces - secrètes et sacrées - qui se jouent derrière les apparences.

La science-fiction a pour fonction de réenchanter un univers technique et inhumain en se le réappropriant subjectivement par la médiation poétique et symbolique de l'imagination créatrice. Elle adapte au contexte d'une technologie futuriste, la magie des grands récits initiatiques. Parmi les nombreux thèmes de science-fiction, exploités aussi bien par les auteurs de bandes dessinées que par les cinéastes, revient celui, récurrent, du combat entre la figure héroïque du Mutant et la figure pervertie du Savant Fou. Le décor de ce combat peut être aussi bien celui d’une mégalopole urbaine que celui d’une planète en perdition.
J’essayais d’interpréter pour Delphine ce mythe moderne en décryptant le sens sous-jacent qui lui donne tout sa force symbolique et qui est à l’origine de la fascination qu’il inspire. Pour ce faire, je lui expliquai que nous vivions une époque formidable : l'Apocalypse.
Elle me regarda, ébahie, avec ses grands yeux clairs. Je continuai ma démonstration en souriant. Cette apocalypse que nous vivions n’est pas celle dont la Bible fait le récit et au cours de laquelle les forces naturelles se déchaînent à la fin des temps. Ce à quoi nous assistons n’est pas la fin du monde mais la fin d'une civilisation et la révélation simultanée de nouvelles perspectives évolutives pour l’humanité.

Le mot apocalypse a pour origine étymologique le grec apokalypsis - l’action de découvrir - et renvoie au verbe apokalypto signifiant dévoiler. La traduction latine d’apokalypsis est revelatio qui a donné le mot révélation en français. L’apocalypse est avant tout une révélation née d’un dévoilement. Cette étymologie rend compte du double mouvement - destructeur et créateur – qui est à la fois celui du chaos et de la révélation : dans la dynamique de l’évolution, le dévoilement d’un ordre supérieur est toujours accompagné d’une transformation de l’ordre ancien.
La chenille meurt pour que puisse advenir le papillon. Ce qui ressemble à une destruction est, en fait, une métamorphose.

Création et destruction sont les deux pôles contradictoires et complémentaires d’un même processus évolutif. Ce qui nous déstabilise est cela même qui nous permet d’avancer. A travers cet avancement, nous nous libérons des nos identifications aux formes dépassées. L’émergence de formes novatrice nécessite donc la transformation des formes anciennes et leur reconfiguration dans un cadre plus complexe.
Rappelons-nous la parole d’Holderlin : « Là où croît le péril, croît aussi ce qui sauve ». L’idéogramme japonais signifiant “crise” n’est–il pas lui-même une association des signes “alarme” et “opportunité” ?

Telle est l’histoire de l’évolution humaine : à l'effondrement spectaculaire des références passés correspond l’émergence de nouvelles visions du monde qui transforment les façons de percevoir et de penser, de ressentir et de se comporter. Ceux qui ont des yeux pour prévoir et des intuitions pour les guider savent que la genèse d’une civilisation nécessite de faire le deuil du passé. Et ce deuil est toujours douloureux.
On ne peut donc rendre compte du chaos spectaculaire qui s’empare de nos sociétés sans le mettre en rapport avec les perspectives d’évolution qui annoncent une nouvelle étape de l’aventure humaine vieille de plusieurs millions d’années.

En effet, la crise profonde que nous traversons est le résultat du décalage croissant entre deux rythmes évolutifs : la vitesse exponentielle du progrès technique d’une part et, de l’autre, les difficultés pour notre culture de suivre ce rythme en fournissant un modèle d’interprétation permettant de donner un sens à cette transformation continuelle de notre environnement.
Qu’on se le dise : demain ne sera jamais plus ni comme hier, ni comme aujourd’hui d’ailleurs. Le changement est le nouveau décor dans lequel nous devons apprendre à évoluer. Les progrès techniques des deux derniers siècles ont modifié notre environnement et nos modes de vie bien plus qu’ils ne l’avaient été au cours des millénaires précédents.

Chaque jour, nous affrontons donc nombre de petites apocalypses intimes quand, le sol se dérobant sous nos pieds, nous voyons s’effriter d’abord puis s’effondrer ensuite tous nos repères. Nous étions enracinés dans le socle symbolique d’une culture partagée qui établissait un lien vivant entre les générations, les classes sociales et les individus. Et voici que l’accélération exponentielle du progrès technologique fait vaciller ce socle en coupant un à un les liens symboliques qui unissaient présent et passé, individu et collectivité.

Nous traversons donc une période chaotique d’insécurité sociale où chacun doit se débattre, sans cartes et sans boussoles, avec l’ultra-moderne solitude. L’écroulement des cadres symboliques qui donnaient du sens à notre vie et de la cohérence à la société entraîne avec lui celui des institutions chargées de transmettre les valeurs communes et de socialiser les individus. Aucun domaine de l’activité humaine n’échappe à ce chamboulement qui voit s’effondrer les unes sur les autres, comme dans un jeu de dominos, toutes les institutions : éducatives, religieuses, politiques, morales, artistiques, scientifiques.

Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, nous vivons dans un monde complètement différent de celui de nos aïeux. Le mot changement était assez étranger à leur vocabulaire. Ils étaient les héritiers d’un monde stable et se devaient de transmettre les valeurs immuables dont ils avaient hérités. Non seulement nous devons intégrer cette dimension de changement continu à des logiciels culturels millénaires, mais les nouveaux logiciels que nous devons concevoir doivent intégrer le fait que le changement a une croissance exponentielle : il ne cesse d’accélérer et n’en finit pas lui-même de changer.

La figure du Mutant exprime symboliquement cette force évolutive de l’esprit qui permet, non seulement de nous adapter, mais de participer de manière créative au flux continu des transformations qui s’opèrent dans notre environnement. Une force évolutive à l’origine des métamorphoses intérieures que nous devons vivre sous peine d’être détruits par une puissance technologique non maîtrisée. Métamorphoses permettant d’accéder à ces « super pouvoirs » qui ne sont rien d’autre que la figuration du pouvoir créateur de l’esprit.

Delphine écoutait, ravie, en ne pouvant s’empêcher de sourire à l’idée que ses amis les mutants étaient le miroir imaginaire qui tendait à l’humanité le visage de l’apocalypse. Tout en cherchant à débusquer la cohérence de mes propos comme un chasseur son gibier, elle découvrait que l’imaginaire était un instrument d’une extrême précision si on sait écouter les récits qui donnent un sens à notre destin collectif.

Nous avons ainsi parlé une bonne partie de la soirée au cours de laquelle elle me posa de nombreuses questions : Quelle était donc cette mutation inéluctable de la conscience dont les mutants sont les figures emblématiques ? Qui sont les acteurs de cette mutation ? Quelles résistances rencontrent-ils dans l’affirmation de nouveaux modes de vie et de pensée ? Quelle évolution des mentalités, quelle sagesse, quelle transformation intérieure permettraient de maîtriser, de canaliser et d’équilibrer le développement exponentiel du progrès technologique ?