mardi 27 mars 2012

La Voie de l'Intuition (1)


L’intuition est un don sacré et la raison, une fidèle servante. Nous avons crée une société qui honore la servante en oubliant le don. Albert Einstein

A travers cette phrase, Albert Einstein pose, de manière synthétique, le problème essentiel auquel notre civilisation se trouve confrontée : l’hégémonie d’une rationalité abstraite enfermant la conscience humaine dans un modèle technocratique qui la coupe d’une participation intuitive au flux créateur et évolutif de la vie/esprit.

Le déni contemporain de l’intuition conduit à une profonde régression : notre culture abstraite identifie la conscience au mental et le mental à la satisfaction des intérêts égoïstes. Dans une telle société, l’économie devient tout naturellement le modèle d’interprétation dominant qui réduit l’homme à la figure abstraite de calculateur égoïste.

Mais ce modèle technocratique est saturé. Il n’est plus adapté à l’ère qui vient : celle de l’information et de l’interconnexion fondée sur l'immédiateté et d'où émergent de nouvelles formes de sensibilité, de pensée et d'organisation.
L'ancien modèle s’effondre à travers une crise systémique qui est, en fait, une crise évolutive : à cet effondrement correspond l’émergence d’un nouveau modèle adapté au prochain stade évolutif où l’intuition retrouve toute sa place.


Le paradigme émergent associe intuition holiste et raison instrumentale en redonnant à la première sa fonction prééminente et en remettant la seconde à sa place qui est celle d’un moyen au service d’une finalité qui la transcende.

Cette série de billets intitulée La voie de l’intuition explore quelques uns des multiples visages de l’intuition et les rapports que celle-ci entretient avec la raison, la création et l’évolution tant sociale que spirituelle.


Un regard intérieur

La conscience - tel Janus - possède deux faces. L’une, immédiate, liée à l’intériorité : c’est l’intuition qui fonctionne sur le mode d’un « regard intérieur », puisque tel est le sens de in-tueri, son étymologie latine. L’autre, instrumentale et utilitaire : c’est la rationalité qui, pour adapter l’homme à son environnement, fonctionne sur le mode d’une formalisation logique et abstraite.

Notre culture moderne déteste tout ce qui n’est pas réductible à une définition conceptuelle. Mais vouloir définir l’intuition c’est la réduire à une de ses multiples expressions qui appartiennent à un vaste spectre de phénomènes allant de l’inspiration visionnaire à l’instinct en passant par toutes les dimensions – corporelle, émotionnelle, intellectuelle, créatrice et spirituelle – de l’être humain.

Ce qui fait justement la spécificité de l’intuition, c’est qu’elle est irréductible : impossible de réduire ce « regard intérieur » à une de ses manifestations puisque, se situant toujours au-delà, il les transcende tous.

Le fil et le flux

L’intuition apparaît comme la voix d’un mystère qui dépasse nos facultés de raisonnement. Pour se familiariser avec elle, il faut donc quitter le terrain objectif du phénomène ou celui abstrait du concept pour rejoindre le sien, celui d'une expérience subjective véhiculée à travers le langage poétique de l’analogie et de la métaphore.

Dans l’expérience vécue par les créateurs, les visionnaires et les mystiques, l’intuition est décrite notamment comme un flux et une source, une voix et un fil. Un fil ténu et fragile qui conduit la conscience à une dimension supérieure où elle participe à l’ordre interne qui sous-tend l’univers physique et dont celui-ci est une manifestation matérielle.

Un flux qui s’exprime à travers toutes les dimensions de l’être humain – sensations, émotions et conceptions – comme un même courant d’énergie, connecté à cette force évolutive et créatrice qui anime aussi bien le microcosme humain que le macrocosme universel.

Comme l’écrit le philosophe André Lalande : « Le discours ne crée rien par lui même, il n'est qu'un moyen de transport, un canal conduisant l'eau d'une source. Notre force, pour la connaissance, est toute dans l'intuition, et notre faiblesse dans la nécessité de prouver médiatement ce dont la vérité ne s'impose pas d'elle même ». (Les raisons et les normes)

En quittant la terre statique des concepts pour entrer dans le flux vivant des relations, l’intuition libère la conscience des limites individuelles et des logiques formelles pour participer à la dynamique associative et intégrative de la vie/esprit. L’intuition dévoile l’unité organique qui relie la subjectivité à ses objets d’attention et les deux à une même source qui est celle de l’Esprit.

Henri Bergson
faisait de l’intuition la pierre de touche de sa pensée évolutionniste. Dans La pensée et le mouvant, il écrit : « Un absolu ne saurait être donné que dans une intuition ... nous appelons ici intuition la sympathie par laquelle on se transporte à l'intérieur d'un objet pour coïncider avec ce qu'il a d'unique et par conséquent d'inexprimable ».

Une connaissance immédiate

Toutes les traditions, à travers l’histoire, font part des mêmes expériences intuitives vécues comme un mode de connaissance immédiat qui pénètre la profondeur du réel en participant intimement à la continuité indivisible de la vie intérieure. Chaque tradition a développé ses propres rituels et ses méthodes pour se relier à l’intuition et pour la développer, notamment à travers des états d’expansion de conscience.

Ami de Teilhard de Chardin et de Bergson, Edouard Le Roy écrit ceci : « Ce qui caractérise avant tout l'intuition, c'est d'être une connaissance antérieure parfois, en tout cas supérieure à l'analyse, à la réflexion abstractive, une connaissance transcendante au discours, source plutôt que résultat du discours, une connaissance enfin qui se justifie rien qu'en se présentant, qui porte son évidence avec soi. » (La Pensée intuitive)

Liée à l’hémisphère droit du cerveau qui perçoit les relations et les ensembles, l’intuition est cette faculté qui permet à la conscience de se connecter à la force créatrice de la vie/esprit et qui exprime cette force à travers une forme symbolique et/ou esthétique qui la contient et la manifeste en même temps.

Cette forme n’est pas rationnelle mais opérationnelle, c'est-à-dire qu’elle opère dans la conscience une connexion avec le flux de l’intuition créatrice qui l’a générée.
Les clés de cette pensée opérationnelle sont transmises à travers des traditions herméneutiques propres à chaque culture.

Une représentation abstraite

Alors que l’intuition relève d’une résonance intérieure qui perçoit de manière immédiate, globale et dynamique, le mental est à l’origine d’un raisonnement qui - via un processus d’abstraction intellectuelle - sépare, analyse et objective dans le but de l’action. Bergson a bien montré comment l’intelligence humaine advient, durant le long processus de l’évolution, comme un outil au service de la vie. Selon lui, la faculté de comprendre apparaît dès lors comme une annexe de la faculté d’agir :

« De là devrait résulter cette conséquence que notre intelligence, au sens étroit du mot, est destinée à assurer l'insertion parfaite de notre corps dans son milieu, à se représenter le rapport des choses extérieures entre elles, enfin à penser la matière... La nature a doté l'homme d'une intelligence fabricatrice. Au lieu de lui fournir des instruments, comme elle l'a fait pour bon nombre d'espèces animales, elle a préféré qu'il les construisît lui-même ».

Ce que la rationalité nous donne à voir ce n’est pas l’homme ou la nature mais une représentation abstraite de ceux-ci en vue de l’action. La logique distinctive, abstraite et linéaire, liée à l'hémisphère gauche du cerveau, permet de classer et de contextualiser l'information. Cette formalisation logique et conceptuelle destinée à l’action construit un rapport d’objectivation instrumentale avec le milieu que celui-ci soit naturel ou social.

Deux visions du monde

Ces deux modes de connaissance que sont l’intuition et la raison donnent naissance à deux visions du monde : la vision holiste de la résonance intuitive et la vision analytique du raisonnement abstrait.

L’intuition implique la subjectivité dans la connaissance de son milieu d’évolution. Elle inspire une vision holiste qui fut celle des traditions, fondée sur la participation intime du microcosme humain à un macrocosme universel dont il se sent partie intégrante. Cette participation intuitive est initiatique : elle à l'origine d'un processus d'universalisation à partir duquel la conscience évolue à travers divers stades évolutifs de profondeur et d'intégration croissante.

Fondée, quant à elle, sur une approche objective qui met une distance abstraite entre la conscience et ses objets d’attention, la rationalité est explicative : elle analyse une totalité en séparant de manière abstraite ses éléments. La raison inspire une vision du monde - l'universalisme abstrait - qui fait la promotion d'un individu autonome et rationnel, désaffilié de toutes ses appartenances culturelles, sociales et spirituelles.

Un coup d’état d’esprit

A partir de la Renaissance, la modernité émerge en tant que nouveau stade de l’évolution culturelle qui s’émancipe de la vision traditionnelle pour promouvoir les valeurs de la raison, de l’individu et du progrès.

La modernité est marquée par le développement progressif de la raison instrumentale auquel correspond la dévaluation graduelle de l’intuition. Durant le dix-septième et dix-huitième, intuition holiste et raison analytique ont tendance à s’équilibrer dans une synthèse novatrice qui inspire la philosophie des Lumières jusqu’au moment où s’opère, au cours du dix-neuvième siècle, un véritable coup d’état d’esprit : la raison instrumentale usurpe le pouvoir souverain de l’intuition.

A l’origine de cette usurpation, l’hypostase de la raison crée le rationalisme : une hégémonie de la rationalité instrumentale produite par le déni et/ou la diabolisation d’une intuition caricaturée et stigmatisée sous la forme de l’irrationnel.Fondée sur la séparation et l’abstraction, la raison - devenue autonome - crée un univers unidimensionel à son image où la relation, la profondeur et le mouvement disparaissent au profit d’une vision instrumentale et objective, à la fois mécanique et technocratique.

Conséquence de ce coup d'état d'esprit : la société technocratique où nous vivons pourrait être définie comme la tyrannie des moyens sur les finalités qui les transcendent.Placé sous la tutelle d’un rationalisme abstrait, l’homme moderne est infantilisé, réifié, castré de son potentiel créateur, incapable de donner un sens à sa vie et de donner vie à une existence fantomatique, devenue totalement insensée. Dès lors que l'individu perd le sens de l'orientation existentielle, son autonomie se transforme en automatisme régi par le jeu compulsif des pulsions narcissiques et des intérêts égoïstes. Le processus évolutif de l'individuation se pervertit en individualisme régressif.

Un nouveau mode de pensée


Les impasses de notre société technocratiques sont celles d’une science sans conscience qui, elle-même, est la conséquence d’une conscience déconnectée de la source vivifiante et créatrice de l’intuition. L’émergence impérative d’une autre forme de pensée est indispensable pour sortir de ces impasses. La crise évolutive que nous vivons correspond à la fin de l’ère économique et à l’émergence d’un autre modèle qui inspire un nouveau mode de pensée.

Pour Einstein : " La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent... Il devient indispensable que l'humanité formule un nouveau mode de pensée si elle veut survivre et atteindre un plan plus élevé ". Cette pensée novatrice nécessite de changer de niveau de conscience car, selon lui, "aucun problème ne peut être résolu sans changer le niveau de conscience qui l'a engendré ".

Ce changement évolutif implique l’inversion des rapports entre raison et intuition. Se libérer de la tyrannie technocratique c’est redonner à l’intuition sa fonction prééminente de « regard intérieur » et remettre la raison à sa juste place : celle d’un moyen au service d’une totalité multidimensionnelle qui le dépasse.
( A suivre...)

mardi 20 mars 2012

Les Enfants du Monde Nouveau

Nous devons nous souvenir que nous sommes les enfants du monde nouveau. Shakti Gawain
Juste après avoir posté le billet précédent intitulé Les enfants du futur (2), je suis tombé sur un texte où Shakti Gawain décrit le profond changement de paradigme que nous sommes amenés à vivre, en dressant le portrait des « enfants du monde nouveau », ces frères des enfants du futur que je venais moi-même d’évoquer.

Une synchronicité

Croyez-vous au hasard ? Moi pas.

Le mot hasard appartient au langage d’un mental rivé aux apparences. Il est intraduisible dans le champ d’une conscience qui perçoit ces mêmes apparences comme la manifestation d’un ordre plus profond auquel l’intuition lui donne accès. Là où le mental réduit les coïncidences à une forme de hasard, l’intuition les perçoit comme l’expression d’un ordre sous-jacent, qu’il faut apprendre à interpréter, et ce, dans les deux sens du terme.

Le nouveau paradigme inspire une vision intégrale qui associe raison et intuition au sein d’une intelligence intuitive.
Pour cette dernière, l’idée même de hasard est l’expression d’une limitation intellectuelle qui ne saisit que l’aspect extérieur des phénomènes parce qu'elle est incapable de participer, de manière sensible, à la dynamique interne dont ces phénomènes sont la manifestation.

C’est donc de synchronicité qu’il faut parler pour évoquer cette coïncidence significative qui s’est déroulée Jeudi 15 Mars vers minuit. La veille, je venais de poster le billet intitulé Les enfants du futur (2). Avant de dormir, je prends un livre prêté récemment par une amie : Vivez dans la lumière de Shakti Gawain, une auteure américaine qui a notamment écrit Techniques de visualisation créatrice, traduit dans le monde entier.

Deux textes en miroir

Je commence donc à lire le premier chapitre intitulé Une nouvelle façon de vivre qui commence ainsi : « Nous vivons à une époque très intéressante, riche en possibilités. Au niveau le plus profond de la conscience, une transformation radicale est en train de se produire. Sur un plan universel, nous sommes, me semble-t-il, invités à abandonner notre façon de vivre actuelle pour en créer une autre, tout à fait nouvelle. Nous entrons dans un processus de destruction de notre vieux monde et de construction d’un monde nouveau destiné à le remplacer ». Deux pages plus loin, l’auteure écrit : « nous devons nous souvenir que nous sommes les enfants du monde nouveau ».

Ces phrases font écho, de manière profonde, à celles que je venais d’écrire moi-même dans le texte posté la veille où, parlant des enfants du futurs, je notais : « S’ils osent l’imaginaire, c’est parce qu’ils en font le vecteur d’une force spirituelle capable d’inventer un nouveau monde... S’ils avancent ainsi, l’air si assuré, c’est qu’ils savent que le vieux monde n’a plus à être détruit puisqu’il est déjà en ruine. Sur ce champ de ruines, ils cheminent en chantant et s’inventent ensemble, en riant, un destin d’architecte».

Les enfants du futur sont les frères des enfants du monde nouveau dont parle Shakti Gawain. Si la musique est la même, inspirée par l’esprit du temps, les paroles diffèrent quelque peu par l’origine et l’imprégnation culturelle de leurs auteurs. Un mélange d’abstraction, de lyrisme et de perspective critique, côté européen ; une approche plus directe et pragmatique, concrète et simple - voire parfois simpliste - du côté américain.

Tant il est vrai que les américains, de par leur tradition culturelle, n’éprouvent pas cette suspicion généralisée que suscite chez nous - de manière plus ou moins consciente - une dimension spirituelle réduite bien souvent au domaine stigmatisant de « l’irrationnel ». Ces deux textes, l’européen et l’américain, fonctionnent en miroir l’un par rapport à l’autre, apportant chacun sa couleur complémentaire et faisant ainsi apparaître sa propre originalité.

La loi de l’attraction

Ce que révèle cette synchronicité, c’est que la force créatrice de notre esprit attire à nous les éléments de complémentarité et de compréhension dont nous avons besoin pour avancer. Par la loi universelle de l’attraction, ce que nous sommes et ce que nous pensons fait venir à nous ce qui nous ressemble et ce qui nous permet d'évoluer. La rencontre avec telle personne, la lecture de tel ouvrage, l’apparition de telle opportunité ne sont pas les fruits du hasard mais autant d'occasions qui, si on sait les saisir, permettent de se développer.

Il ne s’agit pas de tomber dans le piège d’une pensée magique qui est la résurgence des fantasmes infantiles de toute-puissance mais de reconnaître la magie d’une pensée qui participe à la dynamique évolutive et créatrice régissant l’univers. Nous avons tous en nous un pouvoir spirituel capable de transformer le poids du destin en une destinée créatrice.
Ce pouvoir se heurte à l’inertie de la matière qui s’exprime à travers les conformismes, les préjugés et les habitudes. A notre époque, le trajet évolutif de l’individuation consiste à se libérer des ces limitations pour inventer ce nouveau monde qui est celui d’une humanité reconnectée à son pouvoir spirituel.

C’est ainsi que le spectre du hasard - ce fantôme d’une raison déconnectée de l’intuition profonde - se dissout dans la lumière d’une conscience inspirée qui perçoit, derrière les apparences, le Grand Jeu de l’Esprit Universel auquel elle participe de manière intuitive.

En écho aux Enfants du Futur, j’ai donc eu envie de partager avec les lecteurs du Journal Intégral ce texte où Shakti Gawain évoque ces enfants du monde nouveau que nous sommes aujourd'hui et la façon qu’ils ont de vivre en abordant un nouveau stade évolutif.

Une nouvelle façon de vivre. Shakti Gawain

Nous vivons à une époque très intéressante, riche en possibilités. Au niveau le plus profond de la conscience, une transformation radicale est en train de se produire. Sur un plan universel, nous sommes, me semble-t-il, invités à abandonner notre façon de vivre actuelle pour en créer une autre, tout à fait nouvelle. Nous entrons dans un processus de destruction de notre vieux monde et de construction d’un monde nouveau destiné à le remplacer.

Le monde ancien reposait sur des critères extérieurs : ayant perdu notre lien spirituel fondamental, nous nous sommes mis à croire que le monde matériel était la seule réalité. Nous sentant de ce fait profondément perdus, vides et seuls, nous avons essayé sans cesse de trouver le bonheur et l’accomplissement dans des « choses » extérieures : l’argent, les biens matériels, les relations, le travail, le succès, les bonnes actions, la nourriture ou la drogue.

Le nouveau monde se construit dès que nous nous ouvrons à la puissance supérieure de l’univers qui est en nous et que, consciemment, nous laissons cette énergie créatrice circuler en nous. Dès que nous établissons le contact avec notre conscience spirituelle intérieure, nous découvrons que le pouvoir créateur de l’univers réside en nous. Nous apprenons aussi que nous pouvons créer notre propre réalité et prendre nos responsabilités dans ce domaine. Le changement commence en chacun de nous et plus nombreux sont les individus transformés, plus la conscience collective s’en trouve modifiée.

Je me suis rendu compte de la profonde transformation de conscience qui s’opère actuellement, à partir des changements que j’ai observés en moi-même, chez ceux qui m’entourent et dans notre société. Elle m’est confirmée par les milliers de gens avec qui je travaille dans le monde. J’utilise les termes de « monde ancien » et « monde nouveau » tout au long du livre pour désigner l’ancienne façon de vivre que nous laissons derrière nous et la nouvelle que nous sommes en train de créer.

Un niveau supérieur de conscience


Pour beaucoup de gens, cette époque risque de s’avérer éprouvante, car le monde et/ou nos vies personnelles vont sembler aller de mal en pis, comme si tout ce qui marchait bien autrefois ne marchait maintenant plus. Je crois que tout se désagrège et se désagrégera de plus en plus, mais je ne le ressens pas en négatif. Nous n’en serons perturbés qu’à la mesure de notre degré d’attachement affectif à notre ancienne façon de vive et aux vieux schémas que nous voudrions continuer à appliquer, au lieu d’essayer d’ouvrir les yeux sur les changements profonds qui ont lieu.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, ces changements constituent la plus incroyables des bénédictions, au-delà de tout ce que nous aurions pu imaginer. Le vérité toute simple est : l’ancienne façon de vivre, que nous avons appliquée pendant des siècles, ne fonctionne pas. Elle ne nous a jamais apporté le profond épanouissement, la satisfaction et la joie que nous avons toujours cherchés.
Bien sûr, certains ont mené des vies relativement heureuses (en y regardant bien, toutefois, je me demande s’ils n’étaient pas relativement déçus, douloureux et insatisfaits). La plus heureuse des vies du monde ancien ne peut pas se comparer à la joie et à la plénitude profondes qui seront accessibles au niveau supérieur de conscience du monde nouveau.

Nous nous trouvons un peu comme si, toute notre vie, nous étions allés à l’école et avions reçu une éducation qui nous oriente dans le sens contraire du fonctionnement de l’univers. Nous essayons de faire marcher les choses comme on nous l’a appris et nous jouissons à l’occasion d’un certain degré de succès, mais pour la plupart d’entre nous rien ne se révèle jamais à la hauteur de nos espérances.

Le relation parfaite ne se matérialise jamais, ou bien, si elle se produit, elle s’altère tôt ou tard, ou se flétrit. Ou alors on a l’impression de ne jamais avoir tout à fait assez d’argent ; on ne se sent jamais vraiment en sécurité, jamais assez prospère. Peut-être n’obtenons-nous pas l’estime, l’intérêt ou le succès que nous attendions. Même si nous atteignons l’un ou l’autre de ces buts, nous continuons à souffrir d’un vague sentiment qu’il doit exister autre chose de plus profond.

Certains d’entre nous, qui sont en contact avec ce sens plus profond, se sentent incroyablement comblés et s’épanouissent par leur prise de conscience spirituelle grandissante. Il reste néanmoins d’anciens schémas, réfractaires et des aspects de la vie que la lumière ne semble pas avoir encore touchés.

Transition vers le monde nouveau

Notre tâche première, en construisant le monde nouveau est donc d’admettre que notre « éducation à la vie » ne nous a pas nécessairement appris une façon de vivre satisfaisante. Il nous faut retourner au jardin d’enfants et commencer à apprendre une façon de vivre complètement opposée à la précédente. Cette tâche ne se révélera peut-être pas facile et elle nous demandera du temps, un engagement et du courage. Il nous faudra user d’indulgence envers nous-mêmes et ne jamais oublier que nous entreprenons un travail énorme.

L’enfant tombe sans arrêt en apprenant à marcher et nous devons nous souvenir que nous sommes les enfants du monde nouveau. Nous apprendrons en commettant beaucoup d’erreurs et, souvent, nous nous sentirons ignorants, effrayés ou peu sûrs de nous. Il ne nous viendrait pas à l’idée de nous fâcher contre un enfant chaque fois qu’il tombe (si nous le faisions, il n’apprendrait probablement jamais à marcher avec une totale confiance), aussi faut-il essayer de ne rien nous reprocher si nous ne sommes pas capables de vivre et de nous exprimer immédiatement aussi pleinement que nous le souhaiterions.

Nous allons maintenant apprendre à vivre en accord avec les vraies lois de l’univers. Vivre en harmonie avec l’univers, c’est vivre pleinement la vitalité, la joie, la force, l’amour et la prospérité à tous les niveaux. Et bien qu’il nous semble parfois difficile d’abandonner le monde ancien, cela vaut la peine, à n’importe quel prix, de faire la transition vers le monde nouveau.

mercredi 14 mars 2012

Les Enfants du Futur (2)

Dessin de Moebius. En hommage.

Celui qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards ni patience. René Char

Ce billet est la suite du précédent et nécessite, pour être compris, la lecture de ce dernier...

Où les enfants du futur trouvent-ils la force d’oser ? Dans Eros, il y a oser. Sur les ailes de l’extase amoureuse, leur sensualité s’envole du nid vibrant des sensations pour fusionner à un même souffle qui se transmue jusqu’à devenir le souffle du Même.

En actualisant les voies des anciennes érosophies, ils puisent à même la puissance de leur désir pour en extraire une jouissance solaire qui prend sa source à la joie d’être. Leur corps est la racine de cet arbre de vie tendu vers l'essentiel.

Leur sensibilité tisse avec l’invisible de liens secrets grâce auxquels ils communiquent sans paroles. D’esprit à esprit, la télépathie est ce fil supra-sensible qui relie les transparences au-delà des apparences.

Leurs perceptions se développent à travers tous leurs véhicules, physiques et subtils, dans le réseau intime de leur ressenti. En retrouvant les clés d’une énergétique qui, dans les cultures traditionnelles, faisait de l’être humain un pont entre matière et esprit, ils inventent une Cosmodernité qui intègre la sensibilité concrète de la tradition et la pensée abstraite de la modernité.

L’intention créatrice


A la source du silence, les mots retrouvent leur puissance de feu : n’ayant plus rien à dire, ils ont tout à enchanter. Parce qu’ils habitent l’instant comme la pulsation même du Verbe créateur, les enfants du futur attirent à eux l’évènement qui les fera advenir à ce qu’ils sont.

Ils connaissent la puissance créatrice de l’intention et s’ils osent l’imaginaire, c’est parce qu’ils en font le vecteur d’une force spirituelle capable d’inventer un nouveau monde. Ils n’enferment pas l’infini de l’esprit dans une définition. La forme leur apparaît comme l’épiphanie sensible d’un mystère qui se révèle à travers elle.

Si leur vie est poésie, c’est que la poésie leur est vitale : une manière pour eux de participer à l’unité organique qui relie l’homme au monde et les deux à une même source.

Plus qu'un art de vivre, la poésie devient un art de vibrer. L’art d’interpréter leur expérience avec profondeur en percevant chaque évènement comme un signe des temps et chaque forme comme l’expression d’une force dynamique à laquelle ils participent intuitivement.

Chaque phénomène leur apparaît comme la simple manifestation d’une irréductible complexité et chaque individu comme un « lieu géométrique dans le temps et dans l'espace du devenir de l'esprit » selon la belle définition du poète Roger Gilbert-Lecomte qui ajoutait comme un clin d’œil : « Et ce lieu géométrique que je suis n'a pas à s'enorgueillir de sa qualité d'individu qui ne lui vaut en propre que son coefficient d'erreur individuelle ».

Poéscience

Les enfants du futur participent intimement à cette force créatrice qui fait mouvoir les étoiles, les hommes et les particules dans un rêve harmonique qui ressemble à la réalité d’un Kosmos multidimensionnel en évolution. Leur pensée concrète est non duelle : elle voit dans les choses et les formes la trace secrète de l’être et dans l’être, cette totalité qui les constitue comme partie intégrante.

Pour les enfants du Futur, la poésie est poéscience : connexion intuitive de la sensibilité au Kosmos en évolution. Non pas une science exacte qui fige le devenir dans le regard instrumental de l’observation. Mais une science de l’exactitude qui participe de manière intime à ce devenir et qui anticipe en s’accordant à une intuition visionnaire, irréductible à la mesure et à l’abstraction.

Cette gnose évolutionnaire perçoit l’histoire comme l’avènement de l’esprit et l’évènement comme une expression ponctuelle de cet avènement, à travers laquelle l’Esprit actualise le potentiel infini de son énergie créatrice.

Une longue chaîne évolutive

En honorant ceux qui les ont précédés, les enfants du Futur savent reconnaître une partie d’eux-mêmes dans le miroir tendu par le passé: leur vie s’inscrit comme le maillon transitoire d’une longue chaîne évolutive dont ils sont les héritiers.

Leur mémoire a des milliards d’années. L’Univers est leur famille, la Vie est leur mère et leur père est l’Esprit. Leur arbre généalogique correspond à celui, immémorial, de l’évolution qui puise ses racines dans le temps et qui élève ses branches vers l’intemporel.

Parce qu’ils veulent transmettre cet héritage en partageant leur émerveillement, ils luttent contre cette folie collective qui s’est emparée de nos contemporains et qui consiste à dilapider en quelques générations le patrimoine de l’évolution.

Possédés par l’avidité, défigurés par l’égoïsme, les contemporains sont si pauvres d’esprit qu’ils se comportent en nouveau riches : ils croient propriétaires de ce dont ils ont hérité alors qu’ils n’en sont que les dépositaires chargés de le préserver, le développer et le transmettre.

Sans racines et sans passé, l’homme abstrait et narcissique de l’hypermodernité est incapable d’imaginer le futur, préférant se divertir pour oublier et préférant oublier pour ne pas se désespérer d’une condition devenue inhumaine.

C’est pourquoi les enfants du futur aux yeux de force et de feu sont la cible émouvante des chiens de garde dont la mission est de dévaluer les paroles inspirées qui dérangent le désordre établi, fondé sur le déni de l’essentiel.

Les chiens de garde

Toute l’histoire humaine naît de la tension entre dynamique spirituelle et inertie matérielle. A la force de l’esprit qui est celle des visionnaires, s’oppose toujours la force des choses - celle de l’inertie - nourrie et entretenue par les intérêts dominants qui habillent le conformisme aux couleurs de l’institution.

Ainsi la puissance créatrice de l'intuition rencontre-t-elle toujours la résistance conformiste de l’institution qui la dénature pour neutraliser sa force subversive.

Depuis tout temps, la stratégie des chiens de garde est la même : ils projettent leur duplicité sur les visionnaires en les désignant comme des boucs émissaires destinés à être sacrifiés sur l’autel des évidences. Un autel dressé par la bêtise, cet autre nom du conformisme.

C’est ainsi que les penseurs canins assurent leur mission avec ces armes que sont le terrorisme intellectuel et la violence symbolique, le dogme académique et le mépris savant, l’ironie des bien pensants et le cynisme des malfaisants. La peur, c'est ce qui reste quand, l'espoir ayant disparu, la hantise remplace, telle une seconde nature, l'enchantement premier.

Derrière chacun de ces masques, les enfants du futur perçoivent le même visage haineux : celui que prennent le conformisme et l’institution – c’est la même chose – quand ils sentent leur inertie en danger.

Une autre légitimité

A la légitimité conformiste de l’institution, les enfants du futur opposent la légitimité visionnaire de la création : celle qui révèle les formes de pensée, de sensibilité et d'organisation à travers lesquelles se manifeste aujourd’hui la dynamique évolutive de la vie.

Telle est la source de toute autorité : la connexion intime de l’homme à l’élan créateur qui fait de lui l’auteur de sa vie et son interprète. Privée de cette autorité, l'institution est incapable de participer à l'esprit du temps en parlant le langage de l’époque. Condamnée à répéter inlassablement les litanies du passé, elle transforme le pouvoir en une emprise qui se nourrit de soumission.

Vient un moment où les masques tombent quand, sous le poids de leurs contradictions, les institutions apparaissent pour ce qu’elles sont : des formes qui ont fait leur temps et qui, pour cela même, se révèlent impuissantes à inventer celui qui advient.

Vecteurs d’une dynamique instituante, les visionnaires sont alors reconnus - souvent trop tard pour eux - comme des émissaires du devenir de l’Esprit. En reconstruisant, pièce après pièce, la figure d’une totalité qui les relie, les unit et les dépasse, les enfants du futur savent qu’ils ont dores et déjà gagné la partie. C’est pourquoi ils la jouent avec courage et détermination, traversant les épreuves comme autant d’occasions d’éprouver leur inspiration.

Ils ne cherchent pas le bonheur comme le porc cherche la truffe. Le bonheur leur est donné comme une conséquence de leur quête : né du dépassement de leurs limites, il nécessite, pour mieux s’éprouver et s’approfondir, d’accueillir aussi la souffrance comme une intensité à reconnaître, à intégrer et à transformer.

Au service de l’Esprit

Les enfants du futur ne s’identifient ni à leurs besoins vitaux, ni à leur environnement, ni à un rôle social, ni à un groupe d’appartenance, ni à une tradition particulière mais à la dynamique évolutive qui traverse toutes ces identifications successives et qui est la vie même c'est-à-dire l’Esprit.

« C’est parce que nous ne sommes rien que nous pouvons devenir tout, disent-il. Devenir tout c’est se faire les interprètes sensibles d’un ensemble évolutif qui, parce qu’il nous transcende, nous constitue ». La recherche effrénée d’une jouissance individuelle et d’une réussite personnelle est alors transfigurée par une vision plus large fondée sur la conscience de l'évolution, le service de l’Esprit et la participation à une intelligence collective.

Les enfants du futur ne mesure par leur bonheur à ce qu’ils ont. Ils le démesurent au fur et à mesure où ils deviennent ce qu’ils sont en intégrant tout ce dont ils ont hérité pour l’actualiser et le transmettre de manière vivante et inspirée.

Transformer le poids d’un destin en une destinée créatrice : tel est le sens d’une vie qui, plutôt que le soumission à l'inertie, fait le choix d’une subversion métaphysique qui remet à l’endroit une conscience pervertie par l'oubli.

Un destin d’architecte

N’attendez d’eux rien d’autre que l’exactitude. Jamais là où on les attend, leur liberté est mouvement et création continue. Ils n’inventent rien. Tout se dévoile à travers eux.

Ne cherchez pas à les rencontrer. Ils viendront à vous comme le reflet de ce que vous êtes, une fois que vous aurez fait suffisamment fait la paix avec vous-même pour confier toute votre vie à l’être plutôt qu’aux appâts rances de l’ego.

Les enfants du Futur sont déjà là, parmi nous. Facile de les reconnaître : quand on ne les ignore pas, on s’en moque et on en rit, on les couvre de ridicule et de mépris, on les juge fantaisistes, peu sérieux, ingérables, dangereux, asociaux, incapables de coucher avec la renommée dans le lit de Procuste des normes dominantes.

Tous ces index pointés vers eux montrent qu’ils sont sur la bonne voix. Si ces esprits sont libres c’est qu’ils ne se laissent intimider par aucune stratégie inspirée par la peur, le conformisme et l’impuissance. S’ils avancent ainsi, l’air si assuré, c’est qu’ils savent que le vieux monde n’a plus à être détruit puisqu’il est déjà en ruine.

Sur ce champ de ruines, ils cheminent en chantant et s’inventent ensemble, en riant, un destin d’architecte.
A lire aussi dans le même esprit : La Métamorphose et L'Imagénération

mardi 6 mars 2012

Les Enfants du Futur (1)

Ne doutez jamais qu’un petit groupe d’individus puisse changer le monde. En fait, c'est toujours ainsi que le monde a changé. Margaret Mead

Dans le désert mécanique de la modernité, un cercle des poètes inspirés - réunis autour de la revue Le Grand Jeu – annonce, dès les années trente, une synthèse de l’esprit humain correspondant à un nouveau stade de l’évolution culturelle et de l’organisation sociale.

Sur la voie tracée par ces poètes dont le mot d’ordre fut «Révélation-Révolution », les enfants du futur se reconnaissent et se retrouvent à travers un nouveau mot d’ordre : « Indignation- Initiation».

La puissance de l’oubli

Les enfants du futur aux yeux perlés d’azur et d’infini n’ont rien à vendre et rien à acheter mais tout à connaître et à imaginer.
Ils ne croient plus en un monde qui ne croit plus en l’homme. Encore moins à un homme qui ne croit qu’en lui-même parce qu’il a perdu le sens même de la vie : celui de la relation et de l’évolution.

Que pourraient-ils attendre de ce monde qui a coupé les racines de l’essentiel avec la puissance de l’oubli ? Ils s’exercent simplement à le transformer en devenant eux-mêmes tout ce qu’ils sont.

La dignité est ce fil subtil qui nous relie à l’essentiel. L’indignation surgit quand nous ressentons que ce fil est rompu. Trop souvent l’indignation est l’alliée objective d’une domination qu’elle renforce en utilisant la même logique et les mêmes références pour la contester.

Ce faisant, l’indignation ne libère pas le potentiel créateur dont elle est porteuse. Cette impuissance nourrit et développe un ressentiment qui neutralise toute énergie de transformation.

Indignation/Initiation

Pour éviter le piège pervers du ressentiment, il faut donc rendre à l’indignation toute sa dignité en canalisant cette force de vie vers l’idéal dont elle procède et en l’exprimant à travers des formes créatrices. L’indignation n’exprime toute sa puissance de transformation qu’en se muant en initiation.

Ce n’est pas pour rien que les poètes du Grand Jeu avaient pour mot d’ordre « Révélation-Révolution ». « L'édification d'un nouvel ordre social ou économique, écrit Roger-Gilbert Lecomte, ne doit pas faire perdre de vue l'importance de l'édification parallèle d'une nouvelle culture, d'un nouveau stade de l'esprit humain — ce qui est le but du Grand Jeu. »

Impossible de changer le monde sans se changer soi-même, impossible de se changer soi-même sans s’éveiller à son potentiel le plus élevé. Le lâcher prise permet la prise de conscience de ce qui, au-delà de l’ego, transcende l’individu et le fait advenir à tout ce qu’il est.

Gandhi disait : « Soit le changement que tu veux voir dans le monde ». Les enfants du futur ne se contentent pas d’être des indignés : ils doivent donc devenir aussi des initiés. Evolution spirituelle et transformation sociale sont les deux faces d’une même pièce qu’ils doivent interpréter en se connectant à l’Esprit du temps.

Le juste milieu

Au cœur de l’évolution spirituelle comme de la transformation sociale, réside cet état de conscience inspiré qu’est l’état lyrique. L’état lyrique permet à la sensibilité de participer intuitivement à la dynamique créatrice de la vie. Ce droit d’auteur impose à ceux qui le perçoivent un devoir de résister au désordre ambiant en créant les formes novatrices qui expriment cette dynamique. Pour perdurer, toute nouvelle organisation sociale doit se fonder sur un changement de perception.

« Indignation-Initiation » tel est le mot d’ordre des enfants du futur qui rassemble tous ceux qui se ressemblent parce qu’ils ressentent en eux le même élan irrépressible inspiré par l’Esprit du temps. Attirée par cet élan comme la limaille l’est par l’aimant, la conscience inspirée transfigure le cynisme de l’ère économique en un lyrisme qui réenchante chaque geste, chaque souffle et chaque jour en l’intégrant à la grande chaînes des êtres, des formes et des instants qui unit le ciel à la terre et l’éternité au présent.

Les enfants du futur aux yeux de silence et d’intensité ne sont ni de droite, ni de gauche, ni du centre, mais du juste milieu. Leur sensibilité participe à ce milieu multidimensionnel – à la fois social, naturel et spirituel – dans lequel ils évoluent et dont ils sont partie prenante et apprenante. Ils ne cherchent pas à faire carrière mais à cheminer sur la voie initiatique de l’individuation qui est celle d’une intégration synthétique des éléments de ce milieu.

En actualisant leur puissance créatrice, ce processus d’individuation leur permet de se développer à travers des stades d’évolution successifs qui sont ceux d’une synthèse, d’une complexité et d’une intégration croissantes. L’initiation est intégration de l’altérité dans un processus évolutif et créateur.

Les Irréductibles

Les enfants du futur aux yeux de rêve et de révolte sont, avant tout, des irréductibles. Ils refusent l’empire et l’emprise d’une raison instrumentale qui, au prétexte de dominer la nature, en est venue à dominer l’humanité. L’homme total est ainsi réduit à une simple fonction économique qui le dissout dans ce que Marx nomme « les eaux glacées du calcul égoïste ».

Irréductibles, les enfants du futur sont les apostats de cette religion économique qui célèbre ses rituels archaïques en transformant en mental prédateur le flux créateur de la conscience. Cette religion profanatrice a remplacé l’être par l’avoir et l’avoir par une avidité qui exprime un profond vide intérieur. Ce vide existentiel nourrit les mirages de l’accumulation capitaliste, de la compulsion consumériste et la prédation productiviste.

La folle avidité de nos contemporains ne fait qu’exprimer une angoisse existentielle et une peur de la mort qui transforment la possession en obsession. Pour les enfants du Futur, la mort est métamorphose qui participe au cycle évolutif de la manifestation. Un retour aux sources irradiantes du mystère. La fin d’un phénomène qui se résorbe dans le noumène dont il procède comme le fleuve se jette dans l’océan et comme la fleur se projette dans son parfum.

L’ère éthonomique

Les enfants du futur aux yeux d'été et d’étoiles combattent les hiérarchies de domination pour affirmer une hiérarchie de développement et d’élévation à travers des stades successifs de complexité et d’intégration. Dans cette holarchie, ils reconnaissent un ordre multidimensionnel en évolution auquel chaque partie est connectée organiquement par une intuition sensible.

A la fin de l’ère économique correspond l’avènement de l’ère "éthonomique" où les valeurs éthiques de la convivialité sont la cause et la conséquence d’une dynamique collective fondée sur l’échange et la réciprocité, le partage et le don, la collaboration et la relation. La véritable abondance est un sentiment qui naît de la juste adéquation entre l’homme et son milieu. Une adéquation qui se manifeste sur le plan social par la triple obligation de donner, recevoir et rendre qui fut au cœur des sociétés traditionnelles.

Développer ce sentiment d’abondance nécessite de se libérer des fantasmes infantiles de l’ego qui exprime sa toute puissance à travers une culture de domination abstraite. En nous rendant tous ego, notre civilisation s’est prise au je. Elle doit aujourd’hui s’en dépendre et le dépasser pour donner toute sa place à l’autre qui le fonde. Si, selon Rimbaud : "Je est un autre", cet autre est un nous.

Le temps est venu de retrouver notre sixième sens : celui - fraternel - de la solidarité. Parce que nul n'est une île, toute conscience est collective. L'individualisme abstrait de la modernité doit se muer en une individuation concrète et sensible qui fonde la cosmodernité.
Nous - l’esprit en grec - est source d’une intersubjectivité permettant à chacun de participer au Grand Jeu de l’Esprit qui se manifeste à travers le Kosmos en évolution.

Une intelligence connective

Fils d’une intelligence connective, les enfants du Futur sont à la fois singuliers et pluriels. Ils sont capables de recueillir et d’accueillir une multiplicité de sensations, de perceptions et de conceptions pour en faire un bouquet d’inspirations qui nourrit leur âme et développe leur connexion intérieure. Leur singularité créatrice naît de l’intégration de cette infinie diversité.

Chacun d’entre eux est le fil singulier d’un réseau interdimensionnel tissé par une conscience collective dont ils sont les interprètes actifs et créatifs. Leur éthique est une connéthique : pas une morale abstraite mais un sentiment intense de participer à un ensemble vivant, vibrant et évolutif.

Adossés à une verticalité essentielle, les enfants du futur n’identifient pas la fin aux moyens, la durée au temps, l’autorité à l’institution, ni l’évolution de l’être humain au progrès de la technique. Le projet créateur de l’intention n’est pas, selon eux, réductible au monde objectif de l’attention : il en est la source et l’amont.

La science du futur

Inspirés par un nouveau paradigme, les enfants du futur inventent des logiques et de langage novateurs. Leur intelligence intuitive intègre sensibilité concrète et raison abstraite. La science de demain, initiée par les pionniers d’aujourd’hui, intégrera explicitement la conscience humaine dans sa démarche et ressemblera aussi peu à la science d’aujourd’hui que la physique moderne ressemble à celle du dix-huitième siècle.

La science du futur ne se limite pas à des données quantifiables et mesurables. Elle enrichit l’attitude empirique, fondée sur l’observation des phénomènes, et l’attitude analytique, basée sur la compréhension des lois, par une connaissance intuitive, celle des principes qui régissent le monde des lois et des faits. Sensation, raison et intuition sont les trois yeux d’une connaissance intégrale. À la démarche rationnelle de la science actuelle, ils ajoutent une intuition opérationnelle qui fut au cœur des connaissances traditionnelles.

Les enfants du futur sont les pionniers d’une cosmodernité qui redonne à l’intuition créatrice la place souveraine usurpée par la raison instrumentale pour maintenir son emprise sur les consciences désenchantées. Il ne s’agit plus de se perdre dans une science sans conscience mais de retrouver, dans une conscience inspirée, cette gnose immémoriale qui révèle les corrélations secrètes entre l’esprit, l’énergie et la forme. Les attitudes scientifiques et spirituelles peuvent se réconcilier dans cette pensée intégrale qui emprunte à l’une la précision et la rigueur du savant et à l’autre l’intériorité et la connaissance de l’initié.

(A suivre...)

mercredi 29 février 2012

Qu'est-ce que l'Art Intégral ?



Là où il n'y a pas de vision, le peuple périt. La Bible (Proverbes 29:18)
Après avoir présenté le contexte historique et culturel qui préside à l’émergence d’une nouvelle esthétique, nous proposerons un texte où Alain Gourhant exprime sa vision de l’Art Intégral en définissant certains des principes auquel il se réfère. Un beau texte inspiré à lire, à relire et à méditer parce qu’il rend compte d’une sensibilité émergente, en train de se développer dans la psyché collective.

Une vision du monde

Toute société est fondée sur une vision du monde qui permet aux hommes de faire société. Cette vision commune obéit à un certain régime esthétique, c'est-à-dire un ensemble de perceptions et de sensations, d’images et d'affects : une manière de construire son expérience et de l’interpréter, de percevoir le monde et d’y participer.

Cette codification esthétique définit le Beau, complémentaire du Vrai (la connaissance) et du Bien (l’amour). Le Vrai (épistémologie), le Bien (éthique) et le Beau (esthétique) sont les trois grands archétypes que l’on retrouve sous une forme différente à chaque niveau évolutif et que Ken Wilber nomme les Trois Grands.

Dans les traditions pré-modernes, les codifications esthétiques, éthiques et épistémologiques étaient fusionnées et s'élaboraient à partir de normes magiques, puis religieuses. Durant la modernité les Trois Grand se différencièrent. L'art a pour fonction d'exprimer et de légitimer les formes à travers lesquelles la conscience collective se reconnaît en tant qu’intersubjectivité : un ensemble organique de subjectivités qui partagent les mêmes codes et se réfèrent au même ordre symbolique.

Sans cette vision commune, les sociétés se désintègrent au même rythme que l’intersubjectivité qui en constitue la substance. C’est ce qui se passe aujourd’hui où les hommes deviennent des îlots de subjectivité dans l’océan glacé de l’économie. La seule vision qui parvient encore à les fédérer est celle d’un imaginaire marchand qui diffuse les codes esthétiques correspondant à une société fondée sur le primat de l’économie c'est-à-dire la compétition généralisée et la consommation comme style de vie.

Une esthétique fétichiste

Devenu la plupart du temps une annexe de l’économie, l’art d'aujourd’hui est conçu comme un investissement et un signe extérieur de richesse. Pour être reconnus, les artistes doivent souvent devenir de véritables entrepreneurs qui pensent plus en terme de marché et de relations publiques qu’en celui de création esthétique.

Comme l’écrivait Jean-Edern Hallier : « Aveuglés par notre morgue technologique, nous sommes en pleine régression psychique, infantilisés, mais amputés du merveilleux enfantin ». De manière générale, l’art contemporain témoigne de la bulle narcissique dans laquelle baigne la psyché régressive de l’homo oeconomicus. Pour celui-ci, la forme devient fétiche : un miroir chargé d’exprimer ses fantasmes infantiles de toute puissance et d’auto-engendrement pour mieux exorciser sa détresse.

Des fantasmes infantiles qui compensent la dépendance absolue du nourrisson vis-à-vis de sa mère et font écho à celle vécue par nos contemporains vis à vis de la matrice économique. L’esthétique fétichiste de l’imaginaire marchand est celle du kitsch et du clinquant, de l’ironie et du néant, de la provocation et du divertissement.

Une esthétique fétichiste incapable de satisfaire une sensibilité poétique qui, dans les formes visibles, perçoit l’écho et la manifestation de forces invisibles. Comme le dit Alain Souchon : « Foule sentimentale/ On a soif d'idéal/ Attirée par les étoiles, les voiles/ Que des choses pas commerciales ».

La source visionnaire de l’art

En réaction à ce vide, un profond mouvement de régénération cherche à retourner à la source visionnaire de l’art. Une vision qui naît de la participation intime de la subjectivité à son milieu d’évolution à travers la sensation, la sensualité, la sensibilité et la subtilité.

L’esthétique devient ainsi un élément d’une conscience globale intégrant sensation, raison et intuition : les trois yeux de la connaissance. Cette intelligence intuitive est à l’origine d’une conscience intégrale qui rend compte de l'homme et du monde dans leur totalité, à la fois physique, psychique et métaphysique. La nouvelle esthétique qui voit le jour cherche à rendre compte des correspondances entre toutes ces dimensions.

L’esthétique marchande était fétichiste et idolâtre : l’ego projetait sur la forme ses fantasmes infantiles. Fondé sur le lâcher prise de l’ego, l’art intégral permet de se libérer de cet infantilisme pour retrouver le merveilleux enfantin qui naît de la connexion immédiate de la sensibilité avec l’inspiration qui l’anime. L’art intégral est visionnaire et iconique : l’expression formelle renvoie à un au-delà de la forme. Une forme qui devient l’épiphanie sensible d’une dimension supra-sensible.

Une nouvelle forme de sensibilité

Alain Gourhant est le créateur du site Psychothérapie intégrative et l’animateur du blog associé – le Blog intégratif - où l’on peut se sensibiliser aux diverses facettes de l'esprit intégratif. Ce site est une référence pour tous ceux qui ont envie de développer leurs connaissances et leurs recherches sur la « culture intégrale » en train d’émerger. Nous lui avons consacré ici deux billets.

Nous avons aussi consacré ici un autre billet à la dimension artistique d’Alain Gourhant telle qu’elle s’exprime notamment à travers son autre site intitulé Images et Paroles. Dans cet espace dédié à sa création, il prend plaisir à intégrer poésie, photographie, aquarelle, philosophie et spiritualité pour nous faire voyager à la découverte de nous-même à travers ce reflet qu’est la beauté du monde.

Dans le texte ci-dessous tiré du Blog Intégratif, il exprime sa vision de l’Art Intégral en faisant l’esquisse d’une nouvelle forme de sensibilité esthétique qui correspond au prochain stade de l'évolution culturelle. Il traduit en mots certaines des émotions qui animent, de manière plus ou moins consciente, la psyché collective. Il met des paroles sur l’air du temps qui, peu à peu, réenchante notre époque.

L’Art Intégral. Alain Gourhant

L’Art Intégral fait irruption dans la grisaille parisienne et glacée de l’hiver,
vendredi prochain 17 février 2012, pour toute la journée, à l’Université Intégrale.

Cela va sans doute réchauffer les âmes et les coeurs
car l’Art Intégral est un grand espoir,
il est à l’art contemporain, ce qu’en écologie l’énergie solaire est au nucléaire,
ou en économie,les monnaies locales à l’euro ou au dollar,
c’est à dire une nécessité vitale de notre époque, à inventer,
pour ne pas participer plus longtemps au désastre qui se profile,
et s’engager résolument dans la métamorphose
nécessaire à tous les domaines de la vie,
- et l’art, malgré ses grands airs ou ses mains blanches,
ne peut pas y échapper plus longtemps.

Voilà comment l’Art Intégral m’est apparu de manière très subjective :

L’Art Intégral est reliance

L’Art Intégral n’est pas une rupture de plus dans l’histoire de l’art,
si mouvementée avec toutes ces avant-gardes du 20e siècle,
dont la seule obsession étaient de se démarquer,
pour inventer à tout prix des formes nouvelles contre les anciennes,
très vite piégées à leur tour dans ces « ismes » qui ont ponctué ce siècle de brutalité et d’intolérance :
(réalisme, impressionisme, expressionisme, symbolisme, futurisme, suprématisme, dadaïsme, surréalisme, situationisme, etc, etc…)

L’Art Intégral n’est pas une rupture, c’est une reliance :
il s’agit de favoriser par la grâce du Beau et de la création,
la mise en relation de tous les territoires confinés, de toutes les chasses gardées, de toutes les chapelles étriquées, resserrées sur leur spécialité et sur leur expertise.
L’Art Intégral est ouvert, totalement ouvert,
dans une totale liberté sans limite qui outrepasse de loin l’Art lui-même,
car L’Art Intégral s’intéresse à tout : il est relié, il est connecté, il est branché,
il intègre dans la plus grande insouciance et la plus grande assurance,
ce qui n’est pas traditionnellement de son domaine de compétence
- « l’art pour l’art » est pour lui la plus grande ineptie qui ait été proférée.
Cela veut dire que l’Art Intégral est relié à tous les domaines de la connaissance et de la vie,
faisant voler en éclats – pour ne pas dire en éclats de rire -
tous ces compartimentages qui se protègent frileusement en s’ignorant superbement :
philosophie, sociologie, psychologie, anthropologie, ethnologie, économie…
cosmologie, physique quantique, biologie, neurologie, génétique, médecine…
écologie, religion, spiritualité, ésotérisme, astrologie, chamanisme, etc, etc..
l’Art intégral se relie et se nourrit de tout cela, sans restriction ni retenue,
et c’est de cette reliance que peut émerger la Beauté intégrale,
par ce processus créateur et intégratif de la bissociation
qu’Arthur Koestler a très bien décrit à la fin de sa vie,
et qui consiste à mêler créativement deux formes habituellement séparées
pour faire émerger une troisième forme qui les intègre et les illumine
de son évidence créatrice.

L’Art Intégral s’intéresse prioritairement au Tout

Mais si l’Art Intégral s’intéresse à tout, il est normal qu’il commence par s’intéresser prioritairement au Tout,
c’est à dire ce qui va lui permettre la vision la plus large, la plus généreuse,
car les plus belles créations de l’art tirent leur inspiration
de cette possibilité esthétique « d’être intuitionnée » par le Tout, qui se trouve dans la dimension la plus haute de l’Etre,
à contrario de la raison souveraine de cette époque, qui est captée, sidérée et enfermée par les illusions de la matière et du monde sensible,
c’est à dire tirée vers le bas.

L’Art Intégral n’a donc aucun problème avec la recherche du Tout,
qui a pris ses racines dans les mythologies les plus anciennes,
dans les religions et spiritualités issues de toutes les cultures humaines,
depuis que l’homme s’est intéressé à la culture – c’est à dire il y a au moins 300 000 ans quand il a commencé à enterrer ses morts.
L’Art Intégral met même un point d’honneur à s’occuper de Cela,
pour rattraper et tenter de rééquilibrer le temps perdu
- ce désastre de la connaissance humaine vieux de 400 ans,
complètement hypnotisé par le primat de la matière, donnant lieu à cette science matérialiste rabougrie, prisonnière des carcans du monde visible et qui se montre de plus en plus incapable à donner une direction éclairée à l’évolution humaine.

L’Art Intégral s’intéresse certes de temps à autres, à ces sciences conventionnelles, dans son souci de reliance,
mais il s’intéresse d’abord et avant tout au Tout,
c’est à dire à la Science de l’Esprit,
ce qu’on appelait autrefois la métaphysique, le religieux, le sacré, le divin,
le transpersonnel, le Tao, le Vide, la Source, l’alpha et l’oméga, la Vacuité lumineuse, etc…
De plus, l’Art Intégral aime tirer son inspiration et sa création de tous les états modifiés de conscience appartenant à ce monde invisible des esprits et de l’Esprit.

L’Art Intégral n’a donc aucun problème avec Dieu et la Transcendance,
pire il les cultive et cela loin des dogmes et des croyances, par l’expérience directe et la pratique sur soi-même,
il vénère toutes les formes de méditation, de contemplation, la pleine conscience et l’hypnose,
toutes les sagesses venant de l’Orient, et des peuples premiers,
il vénère tout ce qui n’est pas altéré par le rouleau compresseur du monothéisme matérialiste et athée.

Car c’est de cette dimension humaine la plus haute et la plus méprisée,
que peut venir le mieux cette conscience du Tout,
et c’est de cette conscience que nous attendons les plus belles révélations de la Beauté à venir,
celles qui nous donnera des ailes pour la métamorphose nécessaire de cette époque anémiée et boursouflée de matière.

L’Art Intégral est connecté au réel

Il y a une autre dimension incontournable de l’Art Intégral :
il est profondément relié, connecté et ancré au réel, au réel de l’ici – maintenant, au réel de l’actualité, au réel de cette époque la plus dangereuse, où l’espèce humaine met en jeu sa disparition ou sa continuation.
L’Art Intégral s’occupe donc de cette Crise qui ne ressemble à aucune autre crise précédente, au sens où elle est totale, on pourrait dire intégrale,
touchant à tous les domaines de la vie et n’épargnant aucun lieu de cette planète.

Alors, l’Art Intégral peut mieux qu’un beau discours servir à la prise de conscience nécessaire de ce réel,
en rendant compte à sa manière du désastre et de la guérison,
de la destruction et de la création,
de la mort et de la renaissance,
l’Art Intégral par la force et la clarté de son expression esthétique,
par la fulgurance de ses images et de son imagination inspirée,
peut rendre compte le mieux de ce passage initiatique et dangereux du réel,
dans lequel l’être humain se trouve actuellement engagé pour le meilleur ou pour le pire.

En ce sens, bien sûr, l’Art Intégral est du côté de tous les indignés
qui se soulèvent actuellement partout sur la planète pour mettre à bas le vieux monde,
le vieux monde prédateur de la domination de l’homme par l’homme,
de l’exploitation éhontée des puissances de l’argent dont l’insensibilité technocratique a dépassé les bornes,
L’Art Intégral est indigné et il exprime haut et fort son indignation,
n’en déplaisent à tous ceux qui voudraient faire de l’art une activité annexe de
divertissement
pour faire oublier le réel par la « joliesse » de la beauté inoffensive.

Mais dans son désir d’intégralité,
l’Art Intégral est aussi dans l’émerveillement
- il est autant indigné qu’émerveillé -
il prépare activement cette hygiène de l’esprit capable de s’émerveiller de la vie dans ses choses les plus simples et les plus ordinaires,
en particulier l’émerveillement de la nature retrouvée, réconciliée, célébrée,
car si renouveau il y a, il se fera dans cette disposition de la conscience élargie, capable de réunir les polarités opposées,
capable de manier l’indignation qui s’affronte et se révolte à l’émerveillement qui aime et réconcilie,
L’Art Intégral par la puissance du Beau est tout désigné pour exprimer ce
réenchantement du monde,
aussi nécessaire que les fureurs de l’indignation.

L’Art Intégral est simple

Enfin, après la gabegie matérielle et virtuelle de la société de l’hyperconsommation,
après cette cacophonie insensée des signes et des objets qui s’accumulent en tas ou partent dans l’inanité de leur fumée,
aux alentours des incinérateurs des grandes villes moribondes,
tout semble indiquer qu’il faille se tourner vers la décroissance, la frugalité, la simplicité,
une sorte de dénuement assumé et partagé dans la convivialité et la solidarité immatérielle.
l’Art Intégral fait partie de ce mouvement de la décroissance, par un étrange paradoxe :
il est connecté à tout et au Tout, mais il s’exprime dans la plus grande simplicité.

L’Art Intégral est un art simple, lisible par tous, clair, convivial et participatif,
- tout le contraire d’un art conceptuel, si complexe, qu’il demande des grilles de décodage tout aussi absconses que lui-même.
l’Art Intégral par sa Beauté simple et évidente doit entraîner l’adhésion du plus grand nombre,
de manière que chacun puisse participer à l’ascension de l’esprit qui lui est actuellement proposé,
afin de cocréer un nouveau monde dont la beauté sera l’expression dominante.

L’Art Intégral ne se prend pas au sérieux

J’allais oublier : L’Art Intégral ne se prend pas au sérieux,
non seulement il est simple, mais il est joyeux,
il sait rire de lui-même dans cette période pleine de doute et de fureur,
où les idéologies risquent de s’entrechoquer.
l’Art Intégral saura ne pas virer à « l’intégralisme »,
car il mesure bien que c’est la joie, la danse , la célébration du moment présent, qui feront la différence avec les poings serrés et les visages tendus
de tous ceux qui ratiocinent avec gravité sur les dangers de l’époque en proposant sous la contrainte des plans d’austérité.

L’Art Intégral mesure bien que la proximité du désastre lui donne les ailes,
le rire et la liberté de ceux qui n’ont plus rien à perdre.
En ce sens l’Art Intégral est nietzschéen, il est de la famille de Dionysos,
qui renaît chaque année au printemps, en dansant,
après les démembrements sanglants de son corps,
car l’Art Intégral, dans la vision de ce passage initiatique de « mort et renaissance », qui revient toujours sur cette terre à intervalle régulière,
et auquel il participe activement par la voie imprévisible et directe de la Beauté,
l’Art Intégral dans la vision de cet éternel retour qui pourrait en faire pleurer certains,
au contraire sait ne pas se départir de la joie,
car la joie fait partie de toute création,

car la création dans sa beauté inextinguible
est peut-être le seul principe finalement,
qui sous-tend mystérieusement la marche spiralée du cosmos,
dans une sorte de danse d’allégresse étoilée et sans limite,
à laquelle l’Art Intégral dans sa claire vision du Tout,
saura participer activement.


Ce texte ainsi que les commentaires qui l’accompagnent et lui répondent peuvent être lus ici sur le Blog intégratif.

mercredi 22 février 2012

L'Eveil selon René Daumal

René Daumal


La seule réalité qui soit au monde est la passion de grandir. Pierre Theilard de Chardin
Après avoir consacré nos trois derniers billets au texte fondateur de Roger Gilbert-Lecomte intitulé Les Métamorphoses de la poésie, nous proposerons ci-dessous un texte de René Daumal, l’autre figure emblématique du Grand Jeu, où l’auteur évoque la métaphysique comme cette « science des sciences » qui naît de la « réflexion sur cet éveil perpétuel vers la plus haute conscience possible ».

Une culture a-cosmique

La pensée intégrale ne possède pas de carte d’identité. Ce serait une erreur d’identifier et de réduire un courant de pensée qui est, par essence, dynamique, évolutif et planétaire, à tel ou tel auteur, à telle ou telle culture, à telle ou telle formulation. Ce grand fleuve s’enrichit et s’agrandit des apports spécifiques de chaque culture qui exprime la même dynamique à travers des formes qui lui sont propres. Ces formes culturelles s’inscrivent dans une généalogie liée à l’histoire et au génie d’un peuple.

La France apparaissait à Cioran comme « le refus du mystère ». Il définissait ainsi la culture française : « Il s'agit d'une culture de la forme qui recouvre les forces élémentaires et, sur tout jaillissement passionnel, étale le vernis bien pensé du raffinement... La France considère tout ce qui dépasse la forme comme une pathologie du goût. Son intelligence n'admet pas non plus le tragique, dont l'essence se refuse à être explicite, tout comme le sublime...

C'est une culture a-cosmique, non sans terre mais au-dessus d'elle. Ses valeurs ont des racines, mais elles s'articulent d'elles-mêmes, leur point de départ, leur origine ne comptent pas... Les cultures a-cosmiques sont des cultures abstraites. Privées de contact avec les origines, elles le sont aussi avec l'esprit métaphysique et le questionnement sous-jacent de la vie.
» (De la France)

Formalisme et métamorphose

La forme a deux destins possibles : celui, évolutif et créatif, de la métamorphose et celui, régressif et mortifère, du formalisme.
La métamorphose c’est la destinée créatrice d’une forme qui exprime une force dynamique et qui évolue dans le temps en se trans-formant. Le formalisme c’est le destin fatal d’une forme qui, ayant perdu sa fonction, est privée de toute dynamique. C'est ainsi qu'elle se délite progressivement en se cristallisant puis en se désorganisant.

Dès lors qu’il devient hégémonique, le tropisme de la culture française pour l’abstraction formelle se révèle étouffant : il dégrade la forme en un formalisme morbide à l’origine d’une pensée purement abstraite dont la conséquence est une sensibilité désenchantée. Fondé sur le déni de l’énergie créatrice, le formalisme relève d’une cristallisation de la forme, dénuée de toute dynamique fonctionnelle comme de tout enracinement sensible.

En réaction à cette emprise du formalisme abstrait sur la culture hexagonale, des créateurs ont préféré l’exil intérieur en choisissant le mystère comme patrie. Ils ont conçus l’art comme une façon de résister spirituellement à la chosification programmée de la conscience et du monde. Ce faisant, ils n’en sont pas moins restés fidèles à la précision formelle propre au génie et à la tradition française. Ils ont ainsi développé des langages formels à travers lesquels s’exprime leur intuition sensible.

Une secrète alchimie
C’est ainsi que tout un courant artistique et culturel – aussi minoritaire que visionnaire – est né en France d’une secrète alchimie entre la force de l’intuition visionnaire et la précision formelle de l’expression. Rimbaud, le Voyant, est le parfait exemple de cette intuition visionnaire qui invente un langage formel d'une profonde originalité pour exprimer sa force irréductible.
Les poètes du Grand Jeu s’inscrivent, eux aussi, dans ce courant. Pas étonnant qu’ils aient posé les bases, dès les années trente, d’une vision intégrale fondée sur la synthèse entre intuition sensible et forme conceptuelle, annonçant de manière prémonitoire l’évolution culturelle qui aura lieu tout au long du vingtième siècle.

Dans Les Métamorphoses de la poésie, Roger Gilbert-Lecomte explicite les fondements d’une méthodologie poétique qui serait un mode de connaissance à part entière – à la fois opposé à la raison discursive et complémentaire – à l’origine d’une véritable « métaphysique expérimentale » dont René Daumal fut un grand explorateur.

L’Axe Daumal

Dans un beau texte intitulé L’Axe Daumal, Damien-Guillaume Audollent présente ainsi l’autre protagoniste principal du Grand Jeu : « Qui se souvient de René Daumal ? Soixante ans tout juste après sa disparition — il est mort le 21 mai 1944, à l’âge de trente-six ans —, que reste-t-il dans nos mémoires et dans nos vies de celui qu’on aura vite classé parmi les « météores » de notre littérature, pour mieux neutraliser sous cette étiquette la puissance de ses écrits, faits et gestes, marqués par une radicale « métaphysique expérimentale » ?

Qu’est-ce que le Grand Jeu, tentative pour hisser haut les couleurs de la « vraie vie », dont il fut l’un des principaux artisans, peut encore nous dire ? Dans cet aujourd’hui caricatural de bruit et de fureur où nous errons bouche bée, Daumal, « phrère simpliste », poète, philosophe, pataphysicien, traducteur du sanskrit, lecteur de Rabelais, Gurdjieff, Jarry, Hegel et des Upanishads, est-il encore seulement audible ?

Et si c’était plutôt nos oreilles qui étaient bouchées ? Du Contre-Ciel à L’évidence absurde, de Mugle aux Pouvoirs de la parole, de La Grande Beuverie au Mont analogue, Daumal n’a pourtant cessé de délivrer un message transcendant les clivages traditionnels et artificiels qui voudraient opposer l’art à la vie, la réflexion à l’action, le sujet à l’objet. Contre toutes les doxa et tous les pouvoirs en place — il a notamment été l’un des rares à oser, dès la fin des années 1920, affronter André Breton sur le terrain des arguments et non sur celui des invectives —, Daumal expérimente les voies d’un indispensable retour à l’essentiel.

Ainsi qu’il l’écrit dans un projet de présentation du Grand Jeu, celui-ci «
exige une Révolution de la Réalité vers sa source, mortelle pour toutes les organisations protectrices des formes dégradées et contradictoires de l’être ; il est donc l’ennemi naturel des Patries, des États impérialistes, des classes régnantes, des Religions, des Sorbonnes, des Académies. »

Les Dernières Paroles du poète : «
Comme la magie, la poésie est noire ou blanche, selon qu’elle sert le sous-humain ou le surhumain », selon qu’elle flatte la dépendance, l’illusion et le mensonge, ou qu’elle tend à nous réveiller de nos confortables sommeils, peuplés de fantômes qui prétendent gouverner nos vies. (Il existe également de nombreuses formes de poésie grise, aussi inoffensives que vides de sens.)

Dans sa recherche d’autonomie, de liberté et d’authenticité, explique Daumal, le seul ennemi véritable de l’homme, c’est lui-même. L’enfer, ce n’est ni les autres, ni le monde extérieur, mais bel et bien ce « je » hagard qui, en chacun de nous, se croit maître d’une prétendue individualité, dont il ignore pourtant les tenants et les aboutissants
. »

Le texte ci-dessous sur l'éveil est tiré de Tu t’es toujours trompé, un pamphlet sur les intellectuels à propos des existentialistes et d’Albert Camus. René Daumal y évoque le développement de la conscience comme « une trajectoire indéfinie d'éveils toujours nouveaux » : « Tu t'éveilles ; et immédiatement tu dois t'éveiller à nouveau. Tu t'éveilles de ton éveil. Ton éveil premier apparaît comme un éveil à ton éveil second. Par cette marche réflexive la conscience passe perpétuellement à l'acte ». Cette formulation renvoie très précisément aux divers niveaux évolutifs de la conscience tels qu'ils ont été modélisés par les cultures traditionnelles et synthétisés par la théorie intégrale de Ken Wilber.


L’expérience de l’éveil. René Daumal

Tel homme s’éveille, le matin, dans son lit. A peine levé, il est déjà de nouveau endormi ; en se livrant à tous les automatismes qui font que son corps peut s'habiller, sortir, marcher, aller à son travail, s'agiter selon la règle quotidienne, manger, bavarder, lire un journal – car c’est en général le corps seul qui se charge de tout cela –, ce faisant il dort.

Pour s’éveiller il faudrait qu’il pensât : toute cette agitation est hors de moi. Il lui faudrait un acte de réflexion. Mais si cet acte déclenche en lui de nouveaux automatismes, ceux de la mémoire, du raisonnement, sa voix pourra continuer à prétendre qu’il réfléchit toujours ; mais il s’est encore endormi.

Il peut ainsi passer des journées entières sans s’éveiller un seul instant. Songe seulement à cela au milieu d'une foule, et tu te verras environné d'un peuple de somnambules. L'homme passe, non pas, comme on dit, un tiers de sa vie, mais presque toute sa vie à dormir de ce vrai sommeil de l'esprit.

Et ce sommeil, qui est l’inertie de la conscience
a beau jeu de prendre l’homme dans ses pièges : car celui-ci, naturellement et presque irrémédiablement paresseux, voulait bien s'éveiller certes, mais comme l'effort lui répugne, il voudrait - et naïvement il croit la chose possible - que cet effort une fois accompli le plaçât dans un état de veille définitif ou au moins de quelque longue durée ; voulant se reposer dans son éveil, il s'endort.

Et le seul acte immédiat que tu puisses accomplir, c'est t'éveiller, c’est prendre conscience de toi-même. Jette alors un regard sur ce que tu crois avoir fait depuis le commencement de cette journée, c'est peut-être la première fois que tu t'éveilles vraiment ; et c'est seulement en cet instant que tu as conscience de tout ce que tu as fait, comme un automate sans pensée.

Pour la plupart, les hommes ne s’éveillent même jamais à ce point qu'ils se rendent compte d'avoir dormi. Maintenant, accepte si tu veux cette existence de somnambule. Tu pourras te comporter dans la vie en oisif, en ouvrier en paysan, en marchand, en diplomate, en artiste, en philosophe sans t'éveiller jamais que de temps en temps, juste ce qu'il faut pour jouir ou souffrir de la façon dont tu dors ; ce serait même peut-être plus commode, sans rien changer à ton apparence, de ne pas t'éveiller du tout.

Et comme la réalité de l'esprit est acte, l'idée de substance pensante n'étant rien si elle n’est actuellement pensée en ce sommeil, absence d'acte, privation de pensée, il n’y a rien, il est véritablement la mort spirituelle.

Mais si tu as choisi d'être, tu t’es engagé sur un rude chemin, montant sans cesse et réclamant un effort de tout instant. Tu t'éveilles ; et immédiatement tu dois t'éveiller à nouveau. Tu t'éveilles de ton éveil. Ton éveil premier apparaît comme un éveil à ton éveil second. Par cette marche réflexive la conscience passe perpétuellement à l'acte.

Au lieu que les autres hommes, pour le plus grand nombre, ne font que s'éveiller, s'endormir, s’éveiller, s’endormir, monter un échelon de conscience pour le redescendre aussitôt, ne s’élevant jamais au-dessus de cette ligne zigzagante, tu te trouves et te retrouves là selon une trajectoire indéfinie d'éveils toujours nouveaux.

Et comme rien ne vaut que pour la conscience percevante, ta réflexion sur cet éveil perpétuel vers la plus haute conscience possible constituera la science des sciences. Je l’appelle métaphysique.

Mais, toute science des sciences qu’elle est, n’oublie pas qu’elle ne sera jamais que l'itinéraire tracé d'avance, et à grands traits, d’une progression réelle. Si tu l’oublies, si tu crois avoir achevé de t’éveiller parce tu as établi d’avance les conditions de ton éveil perpétuel, à ce moment de nouveau tu t’endors, tu t’endors dans la mort spirituelle.


Netographie

L’Axe Daumal
Damien-Guillaume Audollent. Relire ou découvrir Daumal. Remue.net

René Daumal et l’expérience Gurdjieff Jean Biès. Philosophia Perennis

René Daumal Entretien avec Jean-Philippe de Tonac et Albert Palma. Clés

Rien ne va plus, faites le Grand Jeu Zéno Bianu . Remue.net


Bibliographie

Les Poètes du Grand Jeu Zéno Bianu. Gallimard

mercredi 15 février 2012

Les Métamorphoses de la Poésie (2)

Une civilisation naît au moment où les hommes sans génie croient qu'elle est perdue. Thomas Mann
Ce billet propose la suite et la fin de la conférence de Roger-Gilbert Lecomte intitulée Les Métamorphose de la poésie dont on peut lire la première partie dans le précédent billet et une présentation ici.

Les Métamorphoses de la poésie. Roger-Gilbert Lecomte (fin)

Je ne saurai mieux faire que reprendre la définition de Paul Eluard si évidente que personne n'avait jamais songé à la formuler et que par conséquent très probablement on avait oublié de la penser : " Le poëte est celui qui inspire beaucoup plus que celui qui est inspiré. "

Il convient donc de distinguer la forme active de la poësie qui comporte l'expression écrite, l'expression plastique, l'œuvre d'art ou encore l'expression en acte — certaines actions pouvant éminemment être définies comme poétiques. D'autre part la forme passive c'est à dire l'état lyrique engendré par une expression ou un acte poétiques dans une conscience douée de réceptivité à leur égard.

La métamorphose est la clef de l'état poétique

Nous voilà amenés déjà à employer le mot inspiration qui selon le dictionnaire signifie : action de faire entrer l'air dans les poumons et aussi état de l'âme directement sous l'influence d'une puissance surnaturelle, enthousiasme créateur.

Reprenons chacun des termes de cette définition " faire entrer l'air dans les poumons " me fait penser au sens étymologique bien rabâché du mot poëte, c'est à dire créateur. L'idée hindoue, comme l'idée cabalistique de création se développe en effet non pas selon l'absurde schéma " fabriquer quelque chose en pétrissant du néant " ce qui ne veut absolument rien dire, néant étant un concept impensable, mais au contraire de concevoir le créateur antérieur à la création comme un plein infini et éternel qui doit se retirer en lui-même pour engendrer l'espace et les mondes qu'il contient, Zimzoum. Et pour les hindous la respiration de Brahma selon son rythme répercuté par les marées et le sang tour à tour projette les mondes et les fait rentrer dans son sein.

L'inspiration pour le poëte devient non pas la prise de possession par des forces surnaturelles mais chez lui un état de vacuité, de réceptivité qui ouvre sa conscience aux ondes mystérieuses aux influences des choses. Voir poétiquement un objet c'est devenir cet objet. Se métamorphoser en lui. La métamorphose est la clef de l'état poétique.

Dans son mode de pensée, le poëte, comme le primitif participant de la nature de l'univers qui l'entoure, fait appel à des catégories affectives qui rendent compte aussi bien du totémisme que de toute métaphore poétique.

L’union de la conscience avec l’objet

Le choc poétique naît dans la métaphore de la rencontre de deux termes éloignés autant que possible. Mais une conflagration naît de cette rencontre parce qu'elle permet une unification selon des lois profondes qui appartiennent aussi bien à la nature qu'à l'esprit.

Par catégorie affective il faut entendre non pas catégorie dans le sens kantien ou aristotélicien du terme mais comme un principe d'unité pour l'esprit dans des représentations différentes qui l'affectent de la même manière. Il s'agit d'une généralité non plus conceptuelle mais sentie où l'élément général se trouve non pas dans un caractère constant, objet de perception intellectuelle, mais dans la coloration, la tonalité commune à certaines représentations que le sujet saisirait aussitôt comme leur appartenant à toutes.

De l'union de la conscience avec l'objet naît la seule possibilité d'une connaissance vraie – l'objet fut-il l'ensemble du cosmos – car, selon Hegel, la dialectique de la nature est la même que celle de notre esprit. L'arbre pousse par syllogismes. L'idée ne croît qu'en se retrouvant dans sa négation. Ainsi le Germe : par l'idée médiatrice d'extériorité, trame de l'éternel devenir cosmique, l'idée se nie être elle-même pour se prouver soi-même sous forme de nature.

A la limite il s'agit d'une connaissance mystique car si le noumène ne peut entrer dans les limites individuelles de la conscience humaine telle qu'elle est, par contre la conscience peut devenir plus vaste, dépasser ces limites, l'esprit peut être l'inconnu que c'est la seule façon de connaître.

Une très longue régression

On entend parler tour à tour d'une décadence de la poësie à notre époque ou au contraire d'une renaissance. Étant donné les causes que l'on présente la plupart du temps pour motiver ces deux opinions je ne saurai guère me ranger ni à l'une ni à l'autre. Ceux qui parlent de décadence de la poësie sont en général des esprits réactionnaires qui veulent systématiquement ignorer toute l'importance des recherches et des expériences effectuées dans ce domaine non seulement depuis un demi siècle mais même tout particulièrement depuis la guerre.

Quant à ceux qui parlent d'une renaissance je me rangerai à leur avis dans la mesure où ils reconnaissent ce qui est valable dans les efforts qui ont été faits, quelle que soit l'intensité de la vie poétique dans son domaine propre. Cependant je crois qu'il est impossible de se dissimuler que la poësie joue de jour en jour un rôle moins important, plus réduit dans l'ensemble de la vie intellectuelle.

Et je fais allusion ici d'une part à la très longue régression qui suit son cours tout au long du développement de notre civilisation et de notre culture de par leur nature propre, régression dont la rapidité s'est accrue singulièrement à l'époque contemporaine.

Un tel phénomène n'est pas réductible à la bonne ou à la mauvaise orientation d'une activité littéraire non plus qu'à sa plus ou moins grande vitalité. Derrière les causes sociales et économiques elle touche au fond même de toute l'évolution de l'esprit.

Une renaissance de la poësie

Je ne crois pas pour cela qu'il faille conclure à la mort de la poësie dans un avenir plus ou moins éloigné. Au contraire tout laisse prévoir que nous atteignons le point de jonction d'un grand cycle de la pensée humaine, que nous vivons l'antithèse même qui se parfait chaque jour de l'esprit poétique cependant que déjà la synthèse s'élabore où il doit naître à nouveau.

Quant à ce qui annonce une renaissance de la poësie on ne saurait l'entendre certes comme un simple retour en arrière — faire naître à nouveau dans l'homme une mentalité primitive — mais bien comme un nouveau groupement de toutes les connaissances magiques et discursives également amalgamées dans une nouvelle notion de l'homme.

Certes l'esprit de miracle de la poësie appartient tout d'abord en propre à l'enfant et au sauvage, il faut reconnaître que c'est dans de tels états de la conscience humaine qu'apparaît le fait poétique dans toute sa pureté, dans toute son intégrité. Le poëte est alors un sorcier, la poësie un talisman, un art de prestige, un moyen de bouleverser la sensibilité, de pénétrer à l'intérieur de l'homme en forçant les frontières que lui oppose l'individualité.

Deux modes d’activités spirituelles

Un des caractères de l'esprit d'abstraction, du goût de définir, a été d'établir des clôtures de consommer des séparations de créer des spécialisations.
De même que le savant n'est plus universel mais se spécialise dans telle ou telle branche de la science, de même le poète est devenu le spécialiste d'une expression particulière de la sensibilité – forme de raison ou de sensibilité aussi peu accessibles l'une que l'autre au commun des mortels. " Tu sépares trop cela dans ton esprit " répondait un vieux nègre à un ethnographe qui tentait de systématiser ses croyances, en lui demandant son adhésion.

Puisque notre esprit ne peut se défendre de séparer en définissant au moins faudrait-il établir que s'il y a deux modes d'activités spirituelles chez l'homme, d'une part l'activité logique et scientifique, d'autre part l'activité mythique et de participation, ces deux modes de pensées au lieu de s'exclure l'un l'autre devraient se développer parallèlement, s'adresser chacun aussi bien à l'esprit au cœur qu'aux entrailles pour aboutir en somme au but, commun de toute culture : une plus vaste connaissance de l'humain, source de toute une évolution morale.

Car cet esprit de séparation a pour conséquence : le mépris de l'adulte pour l'enfant, le mépris du civilisé pour le sauvage, le mépris de l'homme sensé pour le délire de l'esprit proviennent également de cette prééminence donnée aux facultés d'abstraction sur les autres facultés de l'esprit.

Peu importe si nous entrons par là dans le domaine des lieux communs. Peu emporte que cela revienne à cette vérité banale : l'esprit poétique est enfantin et sauvage. Dans l'époque contemporaine le fait de se dire civilisé comporte un renoncement de toutes les formes primitives de l'esprit. De même pour l'individu : le drame de l'enfance, le drame de l'adolescence ont leur origine dans ce fait que l'âge adulte est un renoncement à l'enfance.

Sur tous les plans nous en sommes à une phase négatrice, antithétique. Alors que le devenir universel doit amener la conscience humaine à être à la fois évoluée dans tous les sens occidentale et orientale. Alors que le devenir individuel doit amener l'homme à être une synthèse de ce qui caractérise en ce moment l'âge d'enfant et l'âge adulte. Si l'enfance est sombre, si l'adolescence est désespérée c'est qu'elles prévoient l'inutile sacrifice de l'adulte qui se sépare volontairement de la moitié de lui-même.

Grâce à l'esprit discursif, les mathématiques modernes sont sorties des spéculations mystiques que faisaient sur les nombres l'école de Pythagore. L'astronomie est née de l'astrologie. La chimie de l'alchimie. L'exégèse de l'étude des dogmes religieux.

Et tout le dix-neuvième siècle s'est vanté de la consommation de ce qu'il appelait le progrès. II a seulement oublié que, dans l'astrologie, on pouvait trouver l'astronomie plus autre chose que l'on laissait de côté, — etc. De même pour l'alchimie, l'astrologie, les mathématiques et toutes les connaissances antiques.

L'esprit dialectique

Il s'agirait aujourd'hui — et c'est là pour moi le rôle futur de ce que j'appelle la Poësie — avec des méthodes aussi précises et rigoureuses que la raison peut mettre à notre disposition de créer une science synthétique de tous ces irréductibles, de tout ce qui dans la magie, dans les sciences anciennes, dans les religions a été écarté par la raison comme étant un fatras d'obscures superstitions.

Certes la méthode qui peut permettre d'amener au grand jour une telle connaissance ne saurait être précisément la méthode scientifique qui précisément les a laissées de côté. Cette méthode nouvelle devrait être appliquée à l'étude des qualités et non plus seulement des quantités. Il faudrait remplacer l'esprit mécaniste par l'esprit dialectique. C'est en ce sens que le Grand Jeu prétend se rattacher à la tradition orientale, hindoue, gnostique, cabalistique pythagoricienne, héraclitéenne, néoplatonicienne, hégélienne etc. Développement hérésiarque pour l'occident qui s'est fait parallèlement au développement officiel aristotélicien, thomiste, positiviste, etc.

Ainsi par exemple la critique religieuse qu'elle vienne de Spinoza, de Voltaire, de Nietzsche ou de Renan a toujours été en s'affaiblissant et jamais entièrement valable parce qu'elle comportait la critique uniquement rationnelle d'un édifice qui touchait à toutes les racines de l'activité humaine parce qu'on n'a jamais voulu considérer dans le fait religieux ce qu'il comporte d'irréductible à la raison – ce qui provient en lui de l'esprit primitif, le dynamisme mystique, la puissance ancestrale des mythes, la force des rêves. Il reste à faire une réduction dialectique du fait mystique et du fait religieux.

Une nouvelle synthèse culturelle

L'angoisse et le trouble des esprits à notre époque provient de la méconnaissance générale de ces éléments primordiaux de la vie obscure de la conscience. De tous côtés en poursuivant sa voie la raison occidentale aboutit à des culs de sac, à des cercles vicieux. Si les sciences théoriques et appliquées vivent encore bien que reposant sur le vide. Par contre le véritable esprit philosophique est mort car il ne réside pas dans un énoncé intellectuel mais dans une tendance de l'être total vers la réalisation de l'idée.

Toutes les vieilles positions philosophiques matérialistes ou idéalistes sur lesquelles vit encore notre époque doivent trouver leur résolution dans le Monisme dialectique. Au dessus de l'époque même bien que coexistant avec elle certains esprits font déjà partie de l'époque suivante, celle qui n'est pas encore mais devient. Ainsi des tendances comme l'hégélianisme de gauche, la plupart des conceptions freudiennes, le résultat des études sur le primitivisme, des recherches poétiques de l'ordre de celles poursuivies par le surréalisme vont vers une nouvelle unité, une nouvelle synthèse culturelle.
Toutes les antinomies qui troublent l'époque présente, l'idée de responsabilité opposée au déterminisme psychologique, le normal opposé au pathologique, la morale à la recherche de ses fondements. Toutes les antinomies proviennent d'une pensée statique, elles ne sauraient résister au dynamisme de la dialectique moniste.

La science poétique

Que les hommes qui, au devant de leur époque, revendiquent cette activité de l'esprit spécialisé dans l'essentiel faute de mots nouveaux soient encore nommés poëtes et métaphysiciens, soit. Il suffit de savoir qu'il s'agit d'une métaphysique expérimentale, qui prend ses sources au fond des états corporels dans les souterrains vivants des entrailles, qui se nourrit d'états affectifs violents anti-individuels collectifs et expérimentalement provoqués et que cette métaphysique se place sur le plan poétique. De même que certains actes.

De même qu'au fur et à mesure que la méthode se précisera, connaîtra ses lois propres, la poësie, mode de connaissance sera une science nouvelle ayant ses méthodes propres et aussi la science des sciences d'où son titre de philosophie concrète. Historiquement des embryons de ces méthodes nouvelles mêlées amalgamées aux anciennes méthodes scientifiques apparaissent dans certaines recherches. Ainsi pour moi c'est une constatation élogieuse et non un blâme de dire que les travaux d'un Charcot sur l'hystérie ou d'un Freud relèvent pour une part importante de l'activité poétique.

La matière de la science poétique — seule matière de connaissance — c'est l'homme mais plus particulièrement dans l'homme le monde où se meuvent les images de son esprit. Ainsi en 1932, je vois la Poësie et je juge les poëtes. S'ils ne comptent que sur les recherches littéraires, que sur la poësie écrite, — fatalement ils s'éloignent de toute compréhension et prophétisent dans le désert pour eux seuls : délectation morose. Et la poésie agonise s'ils veulent qu'elle ressuscite. Leur seul devoir est de lutter pour l'instauration de la nouvelle culture que j'ai essayé de définir devant vous, dans un nouvel état social.