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jeudi 2 juin 2016

Le Noctambule


Les choses profondes sont toujours préparées et enveloppées par une certaine obscurité : les étoiles n'apparaissent que dans la nuit. Gustave Thibon 


Noctambule : Celui qui a l'habitude de se promener la nuit. Du latin noctus (nuit) et ambulare (bouger). 

Il était près de vingt-deux heures et la nuit commençait à tomber sur cette place où étaient réunis hommes et femmes, jeunes et vieux, tous humains animés par la volonté commune de se réapproprier une parole confisquée par l’oubli et par le pouvoir qui l’incarne. Chacun exprimait son point de vue à sa façon, directe ou maladroite, colérique ou sophistiquée. A un homme d’une quarantaine d’années à la silhouette élégante et au visage rayonnant d'une étrange sérénité, on tendit le micro qu’il prit en attendant au moins une minute avant de parler :

« Bonsoir, dit-il, heureux de vous retrouver. O frères en désolation, j’ai tant de secrets à vous dire et si peu d’occasions pour vous en parler, vous qui le plus souvent tournez en rond, pris dans le tourbillon égocentré de vos obsessions. Si souvent aveugles à l’émerveillement et sourds à l’harmonie, vous cherchez, debouts dans la nuit, les échos d’une présence salutaire qui transformerait votre exil en communauté, votre communauté en chant et votre chant en mystère

Mais pour cela il faudrait vous taire quelques temps pour développer, dans l’intégrité du silence, un état lyrique qui prend le monde à témoin. Non, il ne s’agit pas seulement de libérer la parole de la gangue épaisse des habitudes qui la réduisent à la langue codée de la soumission et de la résignation, encore faut-il se libérer de la parole elle-même - et du labyrinthe mental où elle se perd si souvent - en retournant aux sources du Verbe dont elle procède. Nommée Métanoïa par la tradition - cette véritable conversion de la conscience ose l'intensité verticale d'un abandon pour accueillir l'inspiration, cette abondance de l'âme qui coule de source en silence.

Élevés au grain de l’efficacité et de la performance, on a fait de vous des analphabètes de l’âme en castrant votre intériorité pour vous enrôler dans l’armée du nombre, petits soldats de l’économie dans la grande guerre de chacun contre tous. Conséquence : tout ce qui excède la médiocrité vous fait peur et tout ce qui vous fait peur vous transforme en modernes esclaves qui n'ont plus les fers aux pieds mais les affaires dans la tête. Les esclaves modernes sont qualifiés d'individus libres et égaux dès lors qu'ils réduisent ce qu'ils sont à ce qu'ils font et ce qu'ils font à la poursuite égoïste de leurs intérêts. Il est encore plus facile de se libérer des fers aux pieds que des chaînes du mental vous arrimant à des évidences illusoires. 

Pour répondre à l’appel qui vous rassemble, il vous faudrait fuir les mots du monde, ses images, ses idées et ses codes usés, fatigués, devenus totalement inadaptés au contexte évolutif des sociétés connectées. Des mots qui ne veulent, littéralement et strictement, plus rien dire. Privés de désir et d’énergie, ils font la grève du sens en répétant sans cesse les mêmes slogans pour mieux masquer le vide qui les hante. Dans un monde en ruine où les certitudes s’effondrent au rythme même où s’affrontent les solitudes, il vous faut tout réinventer et d’abord le langage, devenu un tas de cendres qu’aucun souffle ne saurait rallumer. 

Nuit Debout

Et pour cela, il vous faut inventer un nouveau langage, celui de l’évolution. 

Un langage qui puise sa sève dans la nuit des temps pour fleurir dans votre bouche et fructifier dans la rencontre. 

Un langage qui ne se réduit pas à la parole mais qui s’incarne dans la chair des sensations et dans le sang des émotions, dans le geste comme dans le regard. 

Un langage télépathique et multidimensionnel qui ouvre en vous les portes de la perception pour reconnaître l’immensité qui vous habite.

La création d’un tel langage nécessite d’inventer et d’investir un nouvel imaginaire, celui de l’évolution. 

Un imaginaire qui puise sa force dans la nuit des temps pour formuler le Grand Récit de l’Évolution qui se déroule en trois grands actes : la naissance de l'univers physique, l'apparition de la vie et l'émergence de la conscience.

Un imaginaire qui voit l'aventure humaine comme une aventure de la conscience se développant dans le temps à travers les divers stades d'une spirale évolutive en complexité croissante.

Un imaginaire suffisamment connecté à la dynamique créatrice de la vie/esprit pour envisager un saut évolutif de l'humanité dans la continuité de ce développement.

Un imaginaire enraciné dans la mémoire cosmique de cette science originelle nommée Gnose.

Un imaginaire accordé au rythme souverain qui donne à tout être et à toute chose la mesure qui fonde l'harmonie.

Un imaginaire qui devient alors le véhicule mythique d'une épiphanie reliant l'intime et le sublime à travers le fil enchanteur de l'émerveillement.

Un imaginaire qui s'émancipe ainsi du monde prosaïque et désenchanté qui l’a condamné à servir la Marchandise en se travestissant. 


L’émergence d’un tel imaginaire nécessite l’éveil à une nouvelle conscience, celle de l’évolution. 

Une conscience qui puise son inspiration dans la nuit du temps pour s’accorder à l’unité dont elle procède. 

Une conscience - non pas alternative mais internative - qui s’émancipe du fétichisme de l’abstraction en convoquant toutes les dimensions humaines à une rencontre entre la source et le souffle c'est à dire entre la puissance créatrice de la vie et l’éveil libérateur de l’esprit. 

Une conscience qui participe intérieurement aux noces subtiles de l’harmonie et de l’énergie où la manifestation s’origine. 

Une conscience non-duelle qui voit la transcendance et l’immanence comme les deux faces à la fois contradictoires et complémentaires d’une même totalité intégrant le Réel et son double, la réalité. 

Une conscience qui ose ce nouveau langage et explore cet autre imaginaire traduisant l’esprit du temps dans une présence partagée. 

Une conscience qui ne cherche pas la clarté superficielle et réductrice de l’intellect mais la profondeur d’un dévoilement où l’Esprit se révèle et se reconnaît dans la ferveur d’un signe perçu et partagé par ceux qui savent le voir, l'honorer et l'interpréter. 


Pour accéder à cette conscience, il vous faut mobiliser une nouvelle pensée, celle de l’évolution. 

Une pensée attentive qui puise ses intuitions dans la nuit du temps pour harmoniser de manière discrète et immédiate la présence et sa représentation. 

Une pensée vivante qui participe à la continuité organique entre les principes, les lois et les faits en équilibrant l’abstraction formelle par la force intégrative de l’inspiration créatrice. 

Une pensée énigmatique - refusant de se donner au premier venu - qui perd le profane afin qu’il puisse se retrouver dans cette ascèse qu'est l'exercice continu de l'attention. 

Une pensée inclusive qui transcende les illusions mentales d'un dualisme logique et ontologique en dépassant les contradictions par leur intégration synthétique à un niveau supérieur de la spirale évolutive. 

Une pensée hermétique - fille d'Hermès, messager des Dieux - qui ne propose aucune réponse simple mais ouvre, à travers la polysémie de l'image et du symbole, sur de nouvelles perspectives et interrogations qui développent notre complexité. 

Une pensée créatrice qui considère le formalisme logique non comme une fin mais comme un moyen au service d’une intuition vivante participant à la dynamique intégrative de la vie/esprit.

Une pensée rétive aux diktats de toute explication réductionniste qui affaisserait la verticalité de votre élan. 


Pour accéder à cette pensée, il vous faut incarner un nouveau désir, celui de l’évolution. 

Un désir qui puise son énergie dans la nuit du temps pour affirmer, dans la continuité d’une mémoire collective, la singularité d’une intention s'incarnant dans une destinée.

Un désir enfantin, en immersion dans la grande marée de l'innocence et se laissant porter par elle dans le courant profond des métaphores.

Un désir enraciné dans le flux du vivant pour célébrer le rythme harmonique du Kosmos d’où naît et grandit toute mesure.

Un désir qui intensifie cette force vitale et créatrice grâce aux limites éthiques et aux formes esthétiques qui la canalisent.

Un désir qui incarne la puissance transformatrice et subversive d'une évolution qui est toujours et à la fois belle comme l'innocence d'une révélation et rebelle comme l'insolence d'une révolution. Le grand Oui à la vie et à ses métamorphoses suppose un grand Non à tout ce qui la nie et la détruit.

Au lieu de transformer cet élan insurrectionnel qui vous anime en une violence destructrice, transmuez-le en force d’affirmation pour vous libérer de la tutelle des professeurs de sommeil. C'est ainsi que vous suivrez les chemins dangereux et sinueux de l’éveil, au bord du vide qui côtoie les sommets, là où la présence d’esprit unit Terre et Ciel au-delà du mental les séparant de manière artificielle. Vivre à la hauteur de vos aspirations, c’est voir le monde avec les trois yeux de la connaissance : l’œil de chair, l’œil de raison et l’œil de contemplation.

L'esprit du temps s'incarne dans des voix qui sauront l'interpréter à travers de nouveaux langages, supports d'une pensée et d'un imaginaire, d'un désir et d'une conscience, tous connectés à la dynamique créatrice de la vie/esprit. La seule chose que vous ayez à faire est de cultiver cet "Esprit de Vacance" qui rend totalement disponible à la résonance intérieure pour devenir un de ces interprètes. Et comme l'ombre suit la lumière, le mode formel suivra l'impulsion de l'Esprit, telle une conséquence... » 

Le Noctambule arrêta un moment de parler, regarda le cercle des personnes qui l’entourait et continua plus doucement en souriant : « Mais je n’ai rien dit et vous n’avez rien entendu. Pris dans le tourbillon de vos obsessions, vous percevez toute présence irradiant la nuit pour un fantôme. N’ayez crainte, ce fantôme c’est vous-même, hanté par l’infini des sources et cherchant, debout dans la nuit, la formule secrète qui métamorphosera cette hantise en enchantement. » 

Le Noctambule se tut et donna délicatement le micro au prochain intervenant. Un silence vibrant tissait dans le cercle des personnes assises le réseau subtil d’une communion étonnée. Ils n’avaient pas tout compris, loin de là, mais la plupart avaient vécu un moment magique, une ouverture surprenante sur une autre dimension où leur quête prenait un nouveau sens. On ne savait pas qui il était et d’où lui venait ses paroles inspirées. Tant mieux d’ailleurs. Le mystère avait parlé et il avait la voix de cet homme inconnu dont la silhouette énigmatique s’enfonçait progressivement dans le velours silencieux de la nuit. 

Ressources 


mardi 22 décembre 2015

Comment devenir Faiseurs de Pluie ?


Paradoxe de la verticalité : il nous faut prendre de la hauteur pour comprendre en profondeur. 


Attentats terroristes, état d’urgence, COP 21 sur le réchauffement climatique, succès électoral de l’extrême droite : en un mois - du 13 Novembre au 13 Décembre - nous avons été acteurs et témoins parfois sidérés de plusieurs évènements qui, au-delà de leur singularité, apparaissent comme autant de symptômes d’un même déséquilibre global. Dans la perspective intégrale qui est la nôtre, ces diverses crises sont effectivement l'expression diversifiée d’une même crise systémique impossible à résoudre avec le mode de pensée l’ayant générée. Par là même, elles incitent à un saut évolutif vers un nouveau stade de conscience et de développement.

Ce nouveau stade évolutif correspondant aux sociétés de l’information régies par un principe de complexité selon lequel « tout est lié ». Pour accompagner cette complexité, nous devons dépasser la logique dominante - technocratique et sectorielle - en développant une intelligence sensible et intuitive capable de participer, de l’intérieur, à la dynamique évolutive de la vie/esprit qui régit la nature en général et la nature humaine en particulier. C'est seulement ainsi que peut émerger une vision globale et synthétique qui, dans la profusion des informations à notre disposition, perçoit l’architecture profonde qui les hiérarchise et les organise. 

La tradition chinoise voyait dans la participation intuitive à cette harmonie dynamique - le Tao - le chemin même d’une sagesse intérieure capable d’influencer le monde phénoménal. Selon les approches énergétiques traditionnelles, une telle influence s’effectue à partir du continuum existant entre la vie/esprit et le monde formel/matériel à travers lequel elle se manifeste. Le saut évolutif à réaliser aujourd’hui nécessite de dépasser un mental abstrait, devenu hégémonique depuis la modernité inaugurée par Descartes, pour retrouver cette continuité intuitive et énergétique, synchronique et organique - au cœur des sagesses traditionnelles - entre le monde intérieur de la conscience et celui - extérieur - de la manifestation physique.

Le passage d'une abstraction rationnelle à une continuité opérationnelle permet l'émergence d'un nouvel esprit du temps que nous illustrerons, après une réflexion qui le contextualise, par le récit du sinologue Richard Wilhelm évoquant l’activité d’un faiseur de pluie chinois. Un récit par lequel Jung conseillait à ses élèves de commencer toutes leurs conférences sur la voie des profondeurs. Ce qui nous permettra ensuite de nous poser la question suivante : comment, dans le désert spirituel du monde contemporain, devenir nous-même aujourd’hui "Faiseurs de pluie" c’est-à-dire les promoteurs de cette continuité opérationnelle à travers une Vision dans laquelle peut se reconnaître la conscience collective en évolution ? 

Une Guerre du Sens


Il est des périodes de crise, comme celle que nous venons de vivre, où toutes sortes de symptômes manifestent, à un moment donné, un même déséquilibre global : symptôme géopolitique des attentats terroristes du 13 Novembre ; symptôme juridique de l’état d’urgence et son corollaire, la transgression de l’état de droit ; symptôme écologique de la COP 21 marquée par le refus des états d'enclencher une véritable révolution climatique (1) ; symptôme social enfin avec l’expression électorale d’une immense colère populaire contre la sécession des élites. Dans un article paru dans Libération et intitulé Partout des solutions existent, Cyril Dion, co-réalisateur du film Demain, pose bien le problème : "En l'espace d'un mois, nous avons vécu un petit concentré de que pourrait nous préserver l'avenir. Mais est-ce une fatalité ? Face au terrorisme, à l'extrémisme et au péril écologique, n'avons nous pas une réponse globale à apporter ?... Tout est lié comme dans un écosystème et il est désormais nécessaire d'envisager la transformation de nos sociétés de façon holistique, comme un tout ".

Malheureusement, si nous sommes loin d'une telle vision globale c'est, selon Edgar Morin, "parce qu'elle contredit des principes enracinés en nous dès l'école élémentaire où nous apprenons à faire des coupures et des disjonctions dans le tissus complexe du réel, à isoler des domaines du savoir sans pouvoir désormais les associer". Dans une perspective technocratique propre au paradigme dominant, les évènements que nous venons de vivre renvoient à une série de crises - écologique, économique, sociale et géopolitique - dûment répertoriées et analysées séparément. C'est à partir de ce paradigme dépassé qu'une armée d’experts s’est mobilisée spontanément dans une véritable "guerre du sens" pour donner des clés d'interprétation permettant de mieux comprendre chaque problème de manière séparé.  Dans les médias comme sur les réseaux sociaux, chacun de ces évènements a donné lieu à une pléthore d’analyses et de commentaires, parfois passionnants, souvent éclairants dans leurs champs spécifiques, pourvu que l’on sache sélectionner ses sources d’informations en écartant aussi bien les conformismes idéologiques et la communication officielle que les niaiseries abêtissantes et les délires complotistes.  

Sur le front d’une intelligence collective en mouvement, tous les champs du savoir ont donc été convoqués et mobilisés pour proposer leur interprétation et leurs divers points de vue : religieux, politique, géopolitique, culturel, historique, philosophique, anthropologique, économique, psychologique, psychiatrique, ethnologique spirituel, sociologique, etc… Hélas, trop d’intelligences tuent l’intelligibilité. Plus la réflexion s’engage et s’enferme dans une multiplicité de champs spécifiques et plus elle tend à s’éloigner d’une vision globale et synthétique susceptible de nous éclairer en profondeur sur la marche du temps. Faute de cette vision organique et organisatrice, la multiplication des informations et la diversification des perspectives tend à créer plus de confusion que de précision, plus de contradictions que de compréhension. 

Fondée sur une approche disciplinaire et symptomatique, la logique dominante ne fait que traiter les problèmes de manière superficielle et sectorielle sans cette vision d’ensemble qui permet une réelle intelligibilité. En suivant le mouvement dissolvant d'une pensée en miettes, le corps social se désintègre s'il n'est pas capable d'un sursaut évolutif. Comme l'écrit Edgar Morin : "Quand un système n'est pas capable de traiter ses problèmes vitaux, soit il se désintègre, soit il produit un métasystème plus riche, capable de les traiter : il se métamorphose... A une pensée qui isole et sépare, il faut substituer une pensée qui distingue et relie. A une pensée disjonctive et réductrice, il faut substituer une pensée du complexe, au sens originaire du terme complexus : ce qui est tissé ensemble. "

Infobésité 


Trop d’informations, souvent contradictoires, saturent nos facultés d’intégration et de synthèse en neutralisant ainsi nos capacités d’action. Arrivés à ce seuil de saturation cognitive, nous devenons les victimes souvent inconscientes de ce que l’on nomme l’infobésité, cette surcharge informationnelle qui est à la conscience ce que la surcharge pondérale est au corps. Comme une épidémie d’obésité menace effectivement le corps social des pays dits développés, l’infobésité est un phénomène qui atteint la conscience de nombreux contemporains, à la fois surinformés et incapables de digérer ces informations en les intégrant dans une vision cohérente et synthétique donnant à leur expérience un sens qui soit à la fois une orientation et une signification. 

L’infobésité conduit à la confusion, la confusion à l’impuissance, l’impuissance à l’inaction et l’inaction à un nihilisme qui fragmente le corps social faute d’une vision commune à laquelle s’identifier. 

Selon notre niveau de conscience et de maîtrise, les technologies de l’information et de la communication peuvent être les meilleurs des outils ou devenir les vecteurs de la pire aliénation. Internet n’échappe pas à l’injonction du Toujours Plus, ce principe fondateur de nos sociétés contemporaines qui n’est autre qu’un toujours moins de qualité, de profondeur et d’esprit. Animée par une forme de mimétisme grégaire et de réactivité immédiate, la Toile génère un courant centripète qui conduit bien souvent à la dispersion, l’addiction et à une perte de substance si on n'est pas structuré intellectuellement et équilibré psychiquement pour lui résister en conscience. 

Si on refuse de se perdre dans les voies de la facilité qui sont celle du grégarisme et du stéréotype, il faut donc aller à contre-courant de ce flux centripète pour retourner régulièrement aux sources d’un courant centrifuge - celui de l'intériorité - en se reconnectant à l’axe interne d’une verticalité où l’inspiration coule de source. A l’infobésité, il faut donc opposer une diététique informationnelle capable de sélectionner nos nourritures intellectuelles et psychiques en respectant les rythmes organiques nécessaires à leur intégration. 

Diététique informationnelle


Par sa méthodologie, l’approche intégrale nous aide dans cette diététique informationnelle. Elle permet notamment de hiérarchiser l’information selon différentes visions du monde et stades de développement à l’œuvre dans les interprétations proposées. C’est ainsi que, par exemple, nous avons interprétés les évènements de Janvier dernier à partir du modèle développemental de la Spirale Dynamique dans deux billets intitulés Charlie et la Spirale. L’approche intégrale permet aussi de comprendre l’information de manière systémique à partir des quatre quadrants fondamentaux qui sont ceux modèle AQAL de Ken Wilber. Ce modèle propose une nouvelle intelligibilité en mettant en rapport les mondes intérieurs de la conscience (subjectivité) et de la culture (intersubjectivité) avec leurs corrélats objectifs que sont les comportements personnels d'une part et de l'autre l'organisation socio-politique sous-tendue par le système technologique. C’est ainsi, par exemple, que nous avons proposé Une vision intégrale de la monnaie en utilisant ces quatre quadrants. 

Par-delà la diversité des perspectives, leur hétérogénéité et leurs contradictions, une vision intégrale met en perspective la cohérence d’une multiplicité de points de vue au sein d’une totalité à la fois complexe et évolutive. Une cohérence globale dont nous éloigne la déconstruction analytique, chaque élément considéré isolément perdant une signification profonde qu’elle ne trouve que dans sa relation aux autres éléments. Si une cartographie de ce type permet une conscience plus globale, c'est parce qu'elle est le support d'une intuition visionnaire directement connectée à la dynamique de la vie/esprit qui unit la conscience individuelle à la totalité vivante et multidimensionnelle à laquelle elle participe intimement, au-delà de l'égo.

Participer à cette dynamique c'est retrouver cet esprit de vacance qui est celui du « Wu Wei » chinois traduit en français par "non agir". Un non agir qui n’est pas passivité, inertie ou paresse mais participation vécue et intuitive à l’harmonie dynamique du Kosmos en évolution. Cette connexion de l’individu au milieu multidimensionnel où il évolue permet de dépasser la dualité du mental pour retrouver la profondeur organique d’un continuum entre esprit et matière, intérieur et extérieur. Accéder à cette profondeur c'est passer d'un champ rationnel fondé sur la dualité à un champ opérationnel fondé sur l’unité harmonique et holistique qui lie l’être humain à son milieu (humain, naturel et symbolique). Comme le dit le philosophe Abdenour Bidar : " Vivre spirituellement c'est vivre relié : à soi, aux autres, à la nature et à l'univers ".

Grâce à cette connexion, la conscience perçoit le monde phénoménal comme manifestation de la dynamique globale de la vie/esprit. Participer intuitivement à cette dynamique c’est influencer et transformer, de l’intérieur, son milieu comme ce milieu vous influence par rétroaction. Pour comprendre cette boucle systémique d'interaction entre l’intérieur et l’extérieur, je vous propose ci-dessous un extrait de l’article passionnant de Pierre Trigano - Le réel est synchronicité – où l’auteur évoque le récit fait par le sinologue Richard Wilhelm relatant l'activité un faiseur de pluie rencontré en Chine. 

Le réel est synchronicité. Pierre Trigano 


Dans son introduction au Yi King (traduction française d’Etienne Perrot), Jung rapporte un témoignage de son ami sinologue Richard Wilhelm : la région de Chine où il séjournait fut frappée d’une sécheresse catastrophique. Au comble du désespoir, les chinois firent appel aux services «paranormaux» d’un faiseur de pluie, un vieil homme émacié qui ne souhaita qu’une chose pour accomplir son office : qu’on mette à sa disposition une maison isolée et tranquille. Il s’y enferma trois jours, et le quatrième, les nuages se firent denses, et il y eut une forte chute de neige, en grande quantité, à une saison qui n’était pas pourtant celle de la neige. 

Émerveillé et fortement impressionné, Richard Wilhelm demanda au vieil homme comment il avait ‘‘fait’’ la neige. Celui-ci lui répondit contre toute attente qu’il n’en était pas responsable. Il avait simplement constaté que le pays tout entier était en désordre intérieur et qu’il se retrouvait dès lors lui-même affecté par ce désordre. ‘‘Aussi la seule chose que j’avais à faire était d’attendre trois jours jusqu’à ce que je me retrouve en Tao, et alors, naturellement, le Tao fit la neige’’. C-G Jung 

Comprenez que, pour Jung, cette histoire qu’il nous raconte n’est pas une jolie fable, mais un fait réel dont son ami sinologue, Richard Wilhelm a été le témoin objectif, dans la Chine encore traditionnelle du début du XX ème siècle, bien que notre science rationnelle occidentale n’y puisse rien comprendre. Et c’est la réalité, pour Jung, de cette histoire qui fait précisément à ses yeux, toute son importance, au point qu’il conseillait toujours à ses élèves de commencer par son récit lorsqu’ils devaient faire des conférences pour présenter la voie des profondeurs. Jung découvre en effet dans cette histoire un témoignage saisissant de la synchronicité qu’il définit comme une relation a-causale entre des phénomènes qui n’appartiennent pas au même registre du réel. 

Le faiseur de pluie – figure haute en couleur de la Chine taoïste traditionnelle que la chape de plomb rationaliste du maoïsme a fait totalement disparaître – vit manifestement l’univers (y compris dans sa réalité physique) comme un ‘‘unus mundus’’, comme disent les alchimistes, c’est-à-dire comme un monde UN. Il y a un seul monde : tous les registres du réel sont en synchronicité, c’est à dire les uns AVEC les autres, la sécheresse qui est un état physique de la matière, AVEC le désordre du pays qui ici est manifestement pour le faiseur de pluie un état psychique.

Mais qu’est-ce que l’ordre ? C’est précisément la situation dans laquelle le monde et les êtres sont dans l’AVEC. 

Le Tao est en effet fondamentalement le principe de l’Avec selon la pensée chinoise : il est le Yin, le féminin, avec le Yang, masculin, le Yang avec le Yin. Toutes les relations sont harmonieuses lorsque les deux énergies féminine et masculine sont dans l’Avec, en communion. Le Tao est analogue à la notion jungienne du Soi, conjonction du féminin et du masculin, centre de l’être à partir duquel tout se réunit et s’harmonise. Notre civilisation moderniste occidentale qui sépare radicalement les registres extérieur et intérieur, la matière et la psyché, ne peut tout simplement pas penser ce principe. Et dès lors celui-ci ne peut lui apparaître dans son opérationnalité. 


Lorsque le terrible tsunami est venu frapper l’Asie en décembre 2004, le moins que l’on puisse dire est que les discours occidentaux n’ont pu spontanément l’associer à un désordre dans le psychisme de nos contemporains. Certes, on a pu très vite comprendre qu’il existait un rapport physique de cause à effet entre ce phénomène naturel et le réchauffement climatique de la planète, et reconnaître que celui-ci est lui-même l’effet écologique désastreux du développement économique exponentiel du capitalisme mondialisé. 

Mais la science occidentale répugnerait à lier cet événement avec le désordre psychique qui affecterait l’humanité, car la psyché et les problèmes psychologiques des individus relève d’un autre registre du réel que celui de l’écologie. Le logos scientifique occidental ne peut en effet approcher le réel que sur le mode d’un principe de causalité linéaire selon lequel un phénomène serait toujours mécaniquement produit par un enchaînement d’autres qui sont tous sur le même registre que lui : dans l’exemple que j’ai choisi le registre est écologique, concerne la façon dont la «matière» en quelque sorte écologique de la Terre est affectée. 

‘‘Comment avez-vous produit la neige ?’’, demande ainsi Richard Wilhelm en bon européen causaliste ! Le Chinois répond qu’il ne peut pas être responsable de la neige, mais seulement de l’ordre qui existe à l’intérieur de lui-même : si, dans un univers en désordre, je me mets en ordre à l’intérieur de moi (en me centrant sur le Tao, le Soi), synchronistiquement, c’est à dire sans lien causal, cela peut favoriser l’émergence d’un ordre harmonieux dans ma réalité extérieure

Entendons bien ce que signifie «sans lien causal» : quoique je fasse, je ne suis pas maître de cette évolution ; ce n’est pas moi qui la produit, qui la contrôle ou qui peut la programmer. Elle est le fait du Tout Autre, du Tao qui lui seul, pour ainsi dire, sait le chemin que je dois suivre pour approcher de l’harmonisation de toute chose. (Fin de l’extrait de l’article de Pierre Trigano

Une Continuité Organique

Que peut signifier aujourd’hui ce récit du faiseur de pluie dans le contexte de la crise systémique que nous traversons ? Une des principales leçon à en tirer est cette continuité organique entre l'intérieur et l'extérieur, bien loin de la dualité cartésienne fondatrice de l'objectivisme moderne. De la même manière que le monde extérieur reflète nos états intérieurs, la transformation de notre conscience influence notre milieu d'évolution. En évoquant ce récit sur son blog – Fabulo - La Licorne écrit ceci : « Ne serait-il pas temps de se demander si les désordres climatiques extérieurs ne sont pas le parfait reflet de nos désordres "intérieurs" ? Ne serait-il pas temps de se pencher sur notre "pollution psychique"...? Cette pollution "intérieure" fruit de nos peurs, de nos haines et de nos pensées négatives, n'est-elle pas celle qui, réellement, fait grimper la "température mondiale", au sens propre comme au sens figuré, et n'est-elle pas aussi en rapport direct avec toutes sortes de "catastrophes" humaines et écologiques ? »  (Histoire de changement climatique : le Faiseur de pluie)

Les propos de Pacôme Thiellement sur le réchauffement climatique de l’âme lui font écho : « C’est en nous-mêmes que nous devons observer la présence de l’effet de serre, l’accumulation du gaz dans l’atmosphère, l’augmentation de la température terrestre, l’élévation du niveau de la mer, l’acidification des océans et la fonte des glaciers. Comment ? En comprenant que le phénomène du réchauffement climatique est absolument connexe de celui de l’inflation de l’ego de l’individu contemporain jusqu’à la démence. » (Le réchauffement climatique de l'âme)

Une telle inflation de l’égo ne doit pas nous faire interpréter le récit du faiseur de pluie comme l'apologie d'une régression vers une pensée magique qui donne à l'individu, inspiré par une toute puissance infantile, l’illusion d’un pouvoir total sur son environnement. Dans ce récit ce n'est pas l'individu qui agit : il est suffisamment transparent pour être animé par une dynamique interne dont il devient l'agent opérationnel. Cette histoire évoque un saut évolutif au-delà de l’ego qui permet de synchroniser la conscience avec le rythme interne de cette totalité harmonique qui nous transcende et nous constitue. Il s'agit de dépasser une pensée causale et explicative qui peut avoir son sens dans un champ spécifique, pour accéder à une vision globale et organique qui transforme notre milieu en remettant tous les éléments du puzzle informationnel à leur place. 

Devenir des "Faiseurs de pluie"


Comme l’écrit Pierre Trigano : « La prise de conscience des synchronicités nous permet de comprendre que ce n’est pas la cause formelle d’un évènement qui fonde son sens profond, mais bien l’unité invisible qui le traverse et l’associe à d’autres évènements et tout en même temps au monde intérieur de notre psyché. Notre conception du réel s’en trouve considérablement amplifiée. L’expérience de la synchronicité le révèle à nous comme une ‘‘association’’ multidimensionnelle et universelle. » (Le Réel est synchronicité) 

Pour comprendre en profondeur, il nous faut donc, plus que jamais, prendre de la hauteur en refusant de s’enferrer et de s’enfermer dans les labyrinthes abstraits d'un mental disjonctif. Le principe de complexité qui régit nos sociétés de l'information est ce principe relationnel de l’Avec que l'on retrouve dans le préfixe Syn (avec en grec) à travers les approches synthétique et synchronique, systémique et synergique, symbolique et symbiotique, liées à l'émergence du nouveau paradigme. Cette intelligence relationnelle, au cœur de toutes les grandes traditions, est une pensée organique qui complète et dépasse le mécanisme abstrait de la causalité pour faire émerger une vision globale et opérationnelle. 

La crise évolutive qui s’est exprimée ces derniers temps à travers la conjonction de divers évènements nous met en face de nos errements et de nos erreurs, de notre démesure comme de nos limitations, pour nous apprendre à les dépasser à travers un saut qualitatif.  C'est ainsi que nous pouvons nous libérer de l'hégémonie du mental par un saut évolutif qui permet d'associer raisonnement intellectuel et résonance intuitive, abstraction rationnelle et sensibilité relationnelle, causalité mécanique et vision organique, pensée analytique et inspiration créatrice. 

Comme le dit Serge Durand, co-auteur du Guide Almora de la Spiritualité, dans son commentaire à notre billet récent sur Le Syndrome de Copenhague : « Une évolution authentique ne peut être qu'une évolution de la conscience au-delà de la conscience ordinaire réduite à un moi mental, émotionnel, logeant dans un corps et étendu matériellement avec des artefacts pensés mentalement. » Devenir aujourd’hui un faiseur de pluie dans le désert spirituel du monde contemporain, c’est retrouver le rôle fondamental de l'être humain, celui de lien vivant et vibrant entre terre et ciel, matière et esprit, en passant d'une conscience rationnelle à une conscience opérationnelle qui agit de l'intérieur sur son milieu par la puissance créatrice de son intention et de sa vision. Retrouver ce rôle passe par le chemin d'une Écologie intérieure évoquée notamment dans notre dernier billet.


Ressources 

Le Réel est synchronicité  Pierre Trigano 


Le Sel des Rêves, une lecture nouvelle de CG Jung de Pierre Trigano et Agnès Vincent


Le réchauffement climatique de l’âme  Pacôme Thiellement. Site Vents Contraires

Partout des solutions existent  Cyril Dion. Libération

Pensée écologisée  Edgar Morin in blog Fabulo de La Licorne

Dans Le Journal Intégral : Charlie et la Spirale (1) et (2L'Approche Intégrale de Ken Wilber

Une vision intégrale de la monnaie     Intuition et Complexité

Devoir de Vacance : présentation des sept billets sur l'Esprit de Vacance

mardi 24 novembre 2015

Minutes de Silence


Le Mal est ce qui reste, quand on a tout oublié, pour faire l'expérience de l'Irréductible.


Le courage consiste parfois à se taire...

A ne se laisser aller ni à la tentation des mots qui cherchent désespérément à contenir l’émotion, ni à celle des idées qui voudraient rendre intelligible une violence proprement inimaginable.

A ne pas mettre entre soi et l’expérience du gouffre, le voile d’une explication qui - jamais - n’arrivera à saisir la spécificité du Mal : son caractère irréductible.

A ne pas mêler sa voix au chœur de l'impatient et de l'impulsif, afin de faire face à l'incompréhensible c'est à dire ce que l'intellect ne peut appréhender.

A se taire enfin pour écouter en nous le chant de l'indicible, seul à même de ressourcer notre regard en l'approfondissant.

Parce qu'en se heurtant à ses limites, la pensée ne peut saisir l'impensable, elle doit être transcendée dans le lâcher prise. Le courage se transmue alors en acceptation de ce qui est : rester là, vivant, alerte, conscient, unifié et faire tout simplement l’expérience de l’immonde. 

Présence nue partageant la nudité de la perte et de la peur, de l’absence et de l’horreur. 

Témoigner par cette présence du souffle premier de la vie. 

Se contenter d’être là comme le rocher sculpté par le vent du doute et la vague de l'effroi.

Prendre refuge dans l’ineffable avec gratitude. 

Pactiser avec le silence qui en sait plus que nous. 

Considérer notre finitude comme la clé qui ouvre en soi les portes de l’infini. 

Développer ce septième sens qu’est le sens de la limite. 

Congédier les évidences et s’abandonner à chaque souffle pour devenir plus vivant.

S’abstraire du langage pour retourner à la source du verbe. Plonger dans la fragilité à la source de la vie. Conjuguer en soi la présence de l'Un et la puissance de l'Autre.

Faire l'expérience de l'abandon pour être en mesure d'accueillir l’abondance. 

Sentir l’haleine de la mort s’approcher de vous et ne pas la désirer comme on cherche l'oubli.

Ne pas faire aux barbares l'honneur de les haïr : ils n'attendent que cela pour nous enfermer dans leur piège régressif. Ascèse de la non-violence qui mobilise toute notre humanité pour ne pas donner une réponse inhumaine à des actes inhumains. 

"En opposant la haine à la haine, on ne fait que la répandre en surface comme en profondeur." Ainsi parlait Gandhi


Ne pas attendre de résultats. 

Ne rien attendre. Être seulement attentif.

Chercher l’inefficacité maximum pour se libérer de l'emprise technique comme du dogme de la Très Sainte Utilité. 

Ne rien faire du Tout pour que Tout conspire à réaliser votre Intention créatrice.

Ne pas se divertir pour oublier mais se convertir au chant stellaire qui enracine le terrien au Kosmos. 

Il ne s'agit pas de faire son deuil - quelle bêtise !... - mais que le deuil fasse advenir en nous plus que nous-même. 

Prendre la mesure de ce qui est et vivre à son rythme, celui d'une évolution qui transfigure l'origine en mémoire et la mémoire en vision.

Ne rien dire qui puisse attenter à la grâce de l’instant présent. 

Redonner au mystère toute sa place, celle du souverain : miroir infini de notre finitude. Remettre à la sienne l’égo usurpateur qui - au lieu de prendre conscience - se prend pour lui-même : miroir fini de notre infinitude. 

S’impliquer dans ce mystère et attirer à soi, comme un aimant, toutes les explications du monde qui chercheront à nous séduire par leur vérité illusoire avant de nous réduire à un savoir qui finit par déshonorer et profaner tout ce qu’il approche. 

N'être plus rien pour renaître au Tout : telle est l'expérience radicale.

Habiter la présence pour rendre grâce à la simplicité.

S'aimer tel que l'on est et récolter ce que l'on sème.

Ne pas croire tout ce que l’on pense ni penser tout ce que l'on croit. 

Retirer patiemment l’écorce acide de la douleur jusqu’à goûter cette douceur de l'absence qui est celle d'une présence intemporelle.

Cette transcendance inversée qu'est le Mal nous invite à une intensité qui doit être vécue pleinement pour révéler le secret vertical du lâcher prise. 

Dans la souffrance des larmes et le fracas des armes, être à l’écoute et accompagner les formes novatrices que la destruction permet de faire émerger.

Une matrice douloureuse est en train d'accoucher d'un souffle nouveau...


Il ne sera ni entendu ni compris celui qui refuse de parler le langage abstrait du désert, le seul qui soit écouté en ce bas monde où sévissent les savants, les puissants et les fous.

vendredi 30 octobre 2015

Décroissance ou Barbarie


Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. Kenneth Boulding 

Dans notre précédent billet intitulé Le Syndrome de Copenhague nous évoquions la formidable hypocrisie qui préside à l’organisation de la conférence internationale sur le climat (COP 21) qui aura lieu à Paris en Décembre : on cherche à limiter le changement climatique sans remettre en question le modèle de pensée ainsi que le mode de vie et l’organisation socio-économique qui en sont à l’origine ! 

Partisan de cet oxymore qu’est le développement durable, les organisateurs de cette farce planétaire sponsorisée par les multinationales « amies du climat » marchent sur la tête : ils vident l'écologie de son caractère subversif en la considérant comme une nouvelle source de croissance alors même que la course folle à la croissance est incontestablement à l’origine du pillage des ressources de la planète. Résultat : en 23 ans de négociations, les émissions de CO2 ont augmenté de 63%. Il faut être fou (ou économiste) pour vouloir aboutir à un résultat différent en faisant toujours la même chose !...

Une telle entreprise d’enfumage est contestée par un nombre de plus en plus important d’individus et de groupes qui, face à un danger vital, veulent changer le système avant que le climat ne change de manière irréversible les conditions de vie sur la planète. Changer le système cela signifie à la fois convertir un mode de pensée technocratique en vision intégrale (à la fois systémique et dynamique) et transformer une société de marché, obsédée par la croissance, en une société "d'abondance frugale" fondée sur la convivialité.

Il n'y a pas de développement durable 

Pour promouvoir ce changement en résistant à la manipulation des consciences, le journal La Décroissance organise le 14 Novembre à Venissieux, dans la banlieue de Lyon, un Contre-sommet mondial sur la décroissance avec la présence de nombreux intervenants comme Serge Latouche, Anselm Jappe, Dany Robert-Dufour, Aurélien Bernier, Agnès Sinaï, Cédric Biagini, François Jarrige, Denis Bayon, Yannis Youloundas etc... Que du beau monde !...

Journaliste à la Décroissance et directeur de la maison d'édition Le pas de côté, Pierre Thiesset évoque ce contre-sommet dans un entretien à Limite, "revue d'écologie intégrale" qui vient de paraître et dont nous reparlerons : " Lors de ce contre-sommet, les intervenants rappelleront donc le clivage fondamental qui oppose les partisans de la décroissance aux partisans de la croissance verte. Les premiers revendiquent la sortie du capitalisme; les seconds, qui seront partout lors de la COP21 considèrent le réchauffement climatique comme une opportunité pour relancer l'économie, déverser de nouvelles technologies, ouvrir de nouveaux marché, accélérer un développement industriel qu'ils croient éternels... Plus l'ONU parle de développement durable, plus l'atmosphère est saturée de carbone, plus notre milieu se détruit. Il est temps d'ouvrir les yeux : il n'y a pas de développement durable. Il n'y a pas de croissance verte. 

Tous ceux qui veulent faire croire que l'expansion pourra se poursuivre indéfiniment et que le mode de vie des plus riches n'aura pas à être  négocié, par la grâce des énergies renouvelables, sont des bonimenteurs : même l'armée française reconnaît que d'ici vingt ans, les métaux nécessaires à cette économie soi-disant "verte" viendront à manquer. Game Over... Mais il ne faut pas se bercer d'illusion. La "société" n'a pas l'intention de démanteler le système industriel total, dans lequel nous sommes tous enfermés. Aucune force politique actuelle, aucun mouvement social d'ampleur ne portent une critique aussi radicale que la décroissance. Qui propose de s'attaquer à la dynamique du capital, au fétichisme de la marchandise, à la puissance du système technicien ? Les partis préfèrent quémander du pouvoir d'achat.

La décroissance est largement minoritaire, comme l'ont toujours été les penseurs hérétiques qui ont blasphémé contre la religion du Progrès (par exemple Jacques Ellul, Ivan Illich, Bernard Charbonneau, Günther Anders, Lewis Munford, etc.). Nous nous efforçons de maintenir les braises de cette écologie politique non inféodée, de diffuser des idées qui se situent dans la filiation des grands précurseurs. Ne serait-ce que pour notre dignité d'homme qui refusent d'assister passivement au spectacle de l'effondrement et de se taire devant les menées du capitalisme vert. Voilà pourquoi nous organisons un contre-sommet."

Un Choix Crucial

Plus précisément concernées par l'évolution des conditions de vie dans les temps à venir, les nouvelles générations ne sont pas dupes. Dans un sondage d'Odoxa pour les Presses Universitaires de France (PUF), rendu public le 29 Septembre, près de trois jeunes sur quatre de 15 à 30 ans ne croient pas au succès de la COP21 quand un sur trois estime qu'il faut "changer totalement notre mode de vie et prôner la décroissance" comme vient de le faire, à sa manière pontificale, le pape François dans sa nouvel encyclique Laudato Si'. En Juillet/Août, La Décroissance proposait un numéro spécial (ci-contre) consacré à ce Contre-sommet avec les contributions de nombreux auteurs étrangers qui permettaient de faire un très intéressant tour du monde de la décroissance où la remise en cause de l’éco-capitalisme allait de pair avec la promotion d’une "austérité révolutionnaire".

Dans ce numéro le philosophe Jean-Claude Michéa, écrivait dans un article intitulé Décroissance ou Barbarie : "Ce sont bien deux conceptions irréconciliables du « changement » (ou du « progrès ») qui s’affrontent à présent dont l’une coïncide - depuis bientôt un demi-siècle – avec la marche en avant suicidaire du capitalisme, et l’autre avec le projet d’un monde égalitaire et convivial dont l’idéal de liberté s’enracine dans le sens des limites et la décence commune. Le choix crucial, en somme, entre décroissance ou barbarie".

Dans ce même numéro Serge Latouche, professeur émérite d'économie à l'université d'Orsay, écrivait quant à lui un article intitulé : « Pourquoi la décroissance implique de sortir de l’économie ? » où il expliquait que ce choix crucial entre décroissance et barbarie nécessitait de décoloniser notre imaginaire de l’emprise économique. C’est cet article que nous vous proposons ci-dessous en vous incitant très fortement à lire ce numéro (Juillet/Août 20105) en le commandant sur le site du journal. Et pendant que vous y êtes, abonnez-vous à La Décroissance pour cheminer chaque mois sur les voies de ce que Latouche nomme une "abondance frugale" tout en déconstruisant - dans la joie de vivre - l'économisme dominant.


Pourquoi la décroissance implique de sortir de l’économie ?
Serge Latouche

La décroissance est un projet révolutionnaire, en ce sens qu’elle propose une rupture radicale avec le système en place, à savoir la société de croissance. Il s’agit une fois sortis de l’illimitation de l’économie productiviste, de construire une société d’abondance frugale ou, pour le dire comme Tim Jackson (1), de prospérité sans croissance. La première forme de rupture impliquée par le projet décroissantiste consiste à décoloniser notre imaginaire, autrement dit à sortir de la religion de la croissance et à renoncer au culte de l’économie

Évidemment, s’attaquer au dogme de la croissance économique constitue une atteinte au pouvoir des « nouveaux maîtres du monde » et, en ce sens, le projet touche les fondements de la société moderne et a des implications politiques. Toutefois, cela n’en fait pas, à strictement parler, un projet politique, en ce sens que d’une part, l’organisation de la politie, ou entité politique, qui mettrait en œuvre une politique de décroissance reste indéterminée tant dans sa forme que dans son organisation et dans son fonctionnement, et d’autre part, parce que ce projet n’intègre pas une stratégie de la « prise de pouvoir » 

En outre, la société de non-croissance n’étant pas une alternative, mais une matrice d’alternatives, elle est fondamentalement plurielle, puisqu’elle rouvre l’espace à la diversité culturelle. D'où une préférence pour un pluriversalisme plutôt que pour un universalisme toujours suspect d'occidentalocentrisme. La marche vers la société d’abondance frugale est donc envisageable à priori avec les organisations politiques les plus diverses. En revanche, elle n’est pas compatible avec l’imaginaire économique. 

Il n’y a pas de croissance alternative 

L’analyse de ce que certains ont appelé "l’école" de l’Après-développement d’où sont sortis les "partisans" de la décroissance ou "objecteurs de croissance", se distingue des analyses et des positions des autres critiques de l’économie mondialisée contemporaines (mouvement altermondialiste, mouvement anti-utilitariste ou économie solidaire) et des propositions de changement individuel comme le mouvement de la simplicité volontaire, en ce qu’elle ne situe pas le cœur du problème dans le néo ou l’ultra-libéralisme ou dans ce que Karl Polanyi appelait l’économie formelle, c’est-à-dire l’univers du marché, mais dans une logique de croissance perçue comme l’essence de l’économicité. 

En cela, le projet est radical. Il ne s’agit pas de substituer une « bonne économie » à une « mauvaise », une bonne croissance ou un bon développement à de mauvais, en les repeignant en vert, en social ou équitable, avec une dose plus ou moins forte de régulation étatique ou d’hybridation par la logique du don ou de la solidarité. Faire de la décroissance un autre paradigme de développement ou une variante de développement durable, comme le font certains commentateurs et sympathisants, en France ou à l’étranger constitue un contresens théorique. 

Le projet de la décroissance en effet, n’est ni celui d’une autre croissance, ni celui d’un autre développement (soutenable, social, vert, rouge, etc.), mais bien la construction d’une autre société. Autrement dit, ce n’est pas d’emblée non plus un projet économique, fût-ce d’une autre économie, mais un projet sociétal qui implique bien de sortir de l’économie comme réalité et comme discours impérialistes. Il s’agit donc de rompre avec les pratiques économiques concrètes, mais surtout de sortir l’économie de nos têtes, autrement dit de déséconomiser les esprits. L’impérialisme de l’économicité se manifeste dans le pan-économisme dominant ou le processus d’économisation totale du monde que relève d’une autre façon la mathématisation et quantification du social. 

Cette formule « sortir de l’économie » est généralement incomprise et pour beaucoup insupportable, car nos contemporains ont du mal à prendre conscience que l’économie est une religion. Quand nous disons que, pour parler de façon rigoureuse, nous devrions parler d’a-croissance comme on parle d’a-théisme c’est très exactement de cela qu’il s’agit. Devenir des athées de la croissance et de l’économie. 

Un logiciel toxique 

La croissance et le développement étant d’abord des croyances (comme le progrès et l’ensemble des catégories fondatrices de l’économie) avant d’être des pratiques destructrices de notre écosystème, la réalisation d’une société soutenable d' "abondance frugale" ou de "prospérité sans croissance" implique bien de décoloniser notre imaginaire pour changer vraiment le monde avant que le changement du monde ne nous y condamne dans la douleur

Cette nécessité de renoncer à un logiciel toxique concerne l’ensemble des pays de la planète, même si, concrètement, cela se traduit de façon différente pour les pays du Nord et ceux du Sud et si, le paradigme économique étant une invention occidentale, il convient de commencer la cure de désintoxication dans le Nord, sans oublier l’immensité de sa dette écologique à l’égard du reste du monde. 

Bien-sûr, comme toute société humaine, une société de décroissance devra organiser la production de sa vie, c’est-à-dire utiliser raisonnablement les ressources de son environnement et les consommer à travers de biens matériels et des services, mais un peu comme ces sociétés d’abondance de l’âge de pierre décrites par Marshall Shalins qui ne sont jamais entrées dans l’économique. "Dans les sociétés traditionnelles, écrit-il, structuralement, l'économie n'existe pas". Et l’anthropologue Louis Dumont ajoute : " Il n'y a rien qui ressemble à une économie dans la réalité extérieure jusqu'au moment où nous construisons un tel objet" (Homo aequalis). 

L’organisation de la vie matérielle et spirituelle – la séparation entre les deux n’étant sans doute plus pertinente – ne se fera pas dans le corset de fer de la rareté, des besoins, du calcul économique et de l’homo œconomicus. Ces bases imaginaires de l’institution de l’économie doivent être remises en question. Comme l’avait bien vu Jean Baudrillard en son temps, « une des contradictions de la croissance est qu’elle produit en même temps des biens et des besoins, mais qu’elle ne les produit pas au même rythme » Il en résulte ce qu’il appelait "une paupérisation psychologique", un état d’insatisfaction généralisé, qui « définit la société de croissance comme le contraire d’une société d’abondance » L’abondance est mise en scène à travers le spectacle de l’extraordinaire gâchis de la société de consommation, mais la réalité vécue est celle de la frustration. 

Quand l’abondance crée la pénurie 

Les situationnistes allèrent jusqu’à remettre en question, et à juste titre, le bien-fondé des concepts de richesse et de pauvreté, de développement et de sous-développement. Contre les sociétés qui parlaient de « société d’abondance », ils rappelaient que « l’abondance, comme avenir humain, ne saurait être abondance d’objets mais abondance de situations (de la vie, de dimensions de la vie) » et que le bonheur ne naît pas de la possession des biens, mais qu’il « dépend d’une réalité globale qui n’implique pas moins que des personnages en situation : des personnes vivantes et le moment qui est leur éclairage et leur sens (leur marge de possible) ».

La soi-disant société d’abondance est surtout une société de pénurie et de rareté des choses essentielles : l’air pur, l’eau saine, les espaces verts, le logement, mais aussi le temps et bien sûr la convivialité… La frugalité retrouvée permet de reconstruire une authentique société d’abondance sur la base de ce qu’Ivan Illitch appelait la "subsistance moderne". C’est-à-dire « le mode de vie dans une économie post-industrielle au sein de laquelle les gens ont réussi à réduire leur dépendance à l’égard du marché, et y sont parvenus en protégeant – par des moyens politiques – une infrastructure dans laquelle techniques et outils servent, au premier chef, à créer des valeurs d’usage non quantifiées et non quantifiables par les fabricants professionnels de besoins. » 


En d’autres termes, il s’agit de réenchâsser le domaine de l’économique dans le social par une aufhebung (abolition/dépassement), conséquence de la mutation anthropologique nécessaire. De là s’impose l’idée qu’une société sans croissance qui soit soutenable, équitable et prospère ne peut être que frugale. La frugalité ou la sobriété retrouvée permet la prospérité pour tous grâce à l’auto-suffisance locale, l’autonomie politique décentralisée, renforcée par un protectionnisme social, écologique et culturel. 

La décolonisation de l’imaginaire économique impliquera d’autres ruptures bien concrètes. Il s’agira de fixer les règles qui encadrent et limitent le déchaînement et l’avidité des agents économiques (recherche du profit, du toujours plus) : protectionnisme écologique et social, législation du travail, limitation de la dimension des entreprises, etc. Et en premier lieu, mettre fin à la guerre économique par une déclaration de paix. L’objection de croissance est aussi une objection à l’embrigadement dans la guerre de tous contre tous par la compétition à tout prix, un refus de cette barbarie hobbesienne de l’homo homini lupus (véritable injure à la sociabilité du loup…) 

Vers une société d’abondance frugale

Depuis August Bebel, on sait bien que le libre-échange et la concurrence "libre et non faussée" ne sont que "le renard libre dans le libre poulailler", soit le protectionnisme féroce des prédateurs. La mondialisation est ce jeu de massacre (mors tua vita mia) à l’échelle planétaire. Ainsi nous sommes aujourd’hui les poules des renards chinois comme les chinois sont les poules de nos renards. 

Un pas supplémentaire serait la "démarchandisation" de ces trois marchandises fictives que sont le travail, la terre et la monnaie. On sait que Karl Polanyi voyait dans la transformation forcée en marchandises de ces trois piliers de la vie sociale, le moment fondateur du marché autorégulateur. Leur retrait du marché mondialisé marquerait le point de départ d’une réincorporation/réencastrement de l’économique dans le social. En même temps qu’une lutte contre l’esprit du capitalisme, il conviendra donc de favoriser les entreprises mixtes où l’esprit du don et la recherche de la justice tempèrent l’âpreté du marché. 

Bien sûr, à partir de l’état présent pour atteindre l' "abondance frugale", la transition implique des régulations et des hybridations et, de ce fait, les propositions concrètes des altermondialistes, des tenants de l’économie solidaire peuvent recevoir, jusqu’à un certain point, l’appui des partisans de la décroissance. Le réalisme politique (l’éthique de la responsabilité) suppose des compromis pour l’action et si la conception de l’utopie concrète de la construction d’une société de décroissance est révolutionnaire, le programme de transition pour y arriver est nécessairement réformiste

Beaucoup de propositions « alternatives » qui ne se revendiquent pas explicitement de la décroissance peuvent donc fort heureusement y trouver pleinement leur place à condition de ne pas renoncer à la rigueur théorique (l’éthique de la conviction de Max Weber) qui exclut les compromissions de la pensée. 

(1) Tim Jackson, Prospérité sans croissance, De boeck/etopia, Bruxelles, 2010. 

Ressources 

Journal La Décroissance N°121 Quand la décroissance implique de sortir de l'économie. Serge Latouche

Contre-sommet mondial sur le climat 

Entretien avec Pierre Thiesset, journaliste à La Décroissance et directeur de la maison d'édition Le pas de côté au sujet du contre-sommet : "Ne pas se taire contre les menées du capitalisme vert" Limite. Revue d'écologie intégrale.

La Décroissance permet de s'affranchir de l'impérialisme économique Entretien avec Serge Latouche. Reporterre

Pour en finir avec l’économie Serge Latouche et Anselme Jappe

France-Culture  La Décroissance 7/11/15 et 15/11/15
  
Décroissance. Vocabulaire pour une nouvelle ère  Ouvrage collectif d'auteurs internationaux

La croissance verte est une mystification absolue  Entretien avec Philippe Bihouix in Reporterre

Nous préparons la plus grande action de désobéissance pour le climat. Reporterre. Sur les mobilisations organisées par la Coalition Climat 21.

Dans le Journal Intégral : Sortir de l'économie (1) et (2)

Voir les cinq billets du Journal Intégral sous le libellé Sortir de l’économie