mardi 29 mars 2022

Le Fétichisme de l'Ego (2) Guerre et Paix

L’égo c’est la guerre. Denys Rinpoché 

Notre précédent billet sur Le fétichisme de l’égo était le premier d’une série qui complète les textes consacrés aux fétichismes de l’abstraction et de la marchandise. Car dans la perspective qui est la nôtre – celle d’une critique intégrale – trois grandes influences, liées entre elles de manière systémique, font obstacle au saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain : le fétichisme de l’égo dans le champ de la conscience, le fétichisme de l’abstraction dans celui de la culture et le fétichisme de la marchandise dans le champ social. Dans la rubrique Ressources, les lecteurs occasionnels trouveront des liens pour mieux comprendre à la fois cette approche intégrale et les processus régressifs auxquels font référence la notion de fétichisme.

Dans ce dernier billet nous proposions notamment un texte de Matthieu Ricard sur L’illusion de l’ego où l’auteur évoquait les enseignements et les pratiques bouddhistes à l'origine d'une phénoménologie complexe et subtile qui décrit à la fois le fonctionnement de l’ego et le processus d'éveil permettant de se libérer de son emprise. Pour donner à cette approche traditionnelle une perspective et une application très contemporaines, nous proposerons ci-dessous un autre texte de Matthieu Ricard, paru dans son blog début Mars et intitulé Entraîner son esprit pour surmonter les préjugés. Le moine bouddhiste y évoque la façon dont l’égo se manifeste dans nos sociétés de l’information, notamment sous la forme de "bulles informationnelles", et la manière dont l’entraînement de l’esprit permet de se libérer des constructions mentales à l'origine des conflits passionnels. 

C'est ainsi que Matthieu Ricard écrit : « Enfermés dans nos bulles informationnelles, nous vivons dans un monde façonné de toute pièce par nos croyances, nos représentations, nos habitudes… Une grande partie des problèmes qui nous perturbent sont ainsi des constructions mentales que nous superposons sur la réalité et que nous pourrions déconstruire, afin de nous libérer de l’esclavage de nos propres pensées et de nos préjugés. Ainsi parvient-on à la liberté intérieure... En pratique, il s’agit de plonger au cœur de notre être, loin des agitations et angoisses habituelles, pour recouvrer cet équilibre pur, libre et serein : entre le moment où les pensées passées ont cessé et avant que les prochaines pensées ne surgissent, cette fraîcheur du moment présent, inaltéré par les mises en scène de nos biais, préjugés et fabrications intellectuelles. » 

Comprendre la dimension illusoire de l'égo et les conflits passionnels qui en résultent c'est, à une plus grande échelle, comprendre l'origine des guerres. C'est aussi percevoir que l'entraînement de l'esprit permet de devenir un vecteur de paix et de conscience en développant l'altruisme et la bienveillance. C'est pourquoi, dans la continuité du texte de Matthieu Ricard, nous nous poserons la question qui travaille chacun d'entre nous ces temps-ci : comment faire la paix en temps de guerre ?

Le fruit du hasard 

Le fruit du hasard a parfois le goût savoureux de la synchronicité. Voilà plusieurs mois que je voulais commencer une série sur le fétichisme de l’égo mais, pris par d’autres priorités (peut-être aussi, je le confesse, par dispersion et par paresse), je n’y arrivais pas, remettant sans cesse cette réflexion à plus tard dans un processus de procrastination quelque peu culpabilisant. Vint le moment favorable de l’inspiration où je suis enfin arrivé à poser sur le papier les quelques idées que je voulais articuler entre elles, de manière synthétique, à propos des obstacles à la réalisation d'un saut qualitatif dans le domaine de la conscience, de la culture et de la société.

Une fois écrit ce texte sur le fétichisme de l’égo, j’ai attendu quelques temps le moment propice pour le poster. Ce fut le 24 Février à 2h du matin, avec en illustration principale une silhouette couronnée, debout sur le G du mot EGO. A 6h du matin, Vladimir Poutine donnait l'ordre d'envahir l'Ukraine. Quelques jours plus tard, durant la célébration du Losar - le nouvel an tibétain - Denys Rinpoché de la Buddha University déclarait : « L’égo c’est la guerre ». Je laisse au lecteur le soin d’interpréter ce qui lui apparaîtra soit comme un hasard dénué de signification soit une synchronicité qui en est riche. 

Mais le fruit du hasard n’est jamais solitaire. Alors que, suite à cette invasion de l’Ukraine, je prenais des notes sur la nécessité d’un "réarmement éthique et spirituel" face aux horreurs de la guerre et à la hantise d’un cataclysme nucléaire instrumentalisée par les stratèges, une amie m’a envoyé le texte de Matthieu Ricard sur l'entraînement de l'esprit face aux préjugés. Ce texte est tout à fait complémentaire de celui sur l’illusion de l’égo puisqu'en analysant certaines  formes contemporaines de cette illusion, il évoque le rôle des projections mentales au cœur des conflits entre les individus et les nations.

Les deux visages de l'égo

Écartons tout d'abord un malentendu sur lequel nous aurons l'occasion de revenir dans un prochain billet :  la notion d'égo ne recouvre pas la même réalité pour les sagesses orientales traditionnelles et pour la pensée occidentale. Même s'il existe une multitude de définitions de l'égo en Occident, la plupart relèvent du champ de la psychologie. L'égo y est vu comme cette étape du développement psychique où la construction d'un noyau identitaire - Moi/Je - à partir duquel s'établissent des rapports interpersonnels et sociaux.

Pour la sagesse orientale, par contre, l'égo relève d'un processus cognitif fondé sur la dualité conceptuelle sujet/objet d'où naissent les passions, ces émotions conflictuelles qui sont les causes de la souffrance comme l'avidité, la colère, le désir compulsif, la jalousie, la haine etc... Dépasser cette dualité conceptuelle par un retour aux source non-duelles de la présence, c'est se libérer des voiles qui occultent la nature de l'esprit et pacifier les émotions conflictuelles qu'elles génèrent. 

Dans cette perspective traditionnelle, on pourrait dire du fétichisme de l'égo qu'il renvoie à une conscience vivant sous l'emprise de la dualité en prenant la carte pour le territoire, la représentation pour la présence. La carte ce sont les représentations conceptuelles issues du mental dualiste alors que le territoire est la nature non-duelle de l'esprit, omniprésent et omniscient. Cette nature non duelle de l'esprit vit au cœur de toute réalité  - visible et invisible - comme elle est présente à chaque stade du développement humain.

"L'égo cognitif" exploré par l'orient détermine "l'égo psychologique" défini par l'occident dans la mesure où ce dernier est une cristallisation psychique du processus cognitif propre au premier. Dans la perspective cognitive des traditions orientales, l'égo est une 'impression illusoire qui prend la forme d'une entité autonome, indépendante, stable, continue et pérenne dont il faut se libérer pour accéder à "l'éveil". Alors que dans l'approche occidentale cette entité illusoire est perçue comme le fondement psychologique d'une identité individuelle à partir de laquelle nous entrons en relation avec notre environnement. Toutes ces nuances méritent d'être développées et le seront dans des billets suivants si les dieux de la guerre nous le permettent.

Bulles et Cocons

Dans la perspective orientale, l'illusion de l'égo crée un cocon protecteur et chimérique qui nie l’impermanence fondamentale propre au monde des formes et qui ignore l’interdépendance liant tous les phénomènes et tous les vivants. Pour se perpétuer en sécurisant son existence, cette entité illusoire s’invente une vie en projetant sur le monde qui l'entoure ses représentations sous forme de croyances et de préjugés, d'idéologies et de stéréotypes. Pour nourrir une telle vie, l'égo vampirise la conscience en la détachant de la présence immédiate, vivifiante et inspiratrice, dont elle procède.

Là où le texte sur L’illusion de l’égo évoque les enseignements de la phénoménologie bouddhiste, l’article ci-dessous décrit la façon dont cette illusion se manifeste plus particulièrement aujourd’hui dans le contexte de nos sociétés de l’information. Cette réflexion originale pointe la proximité entre le fonctionnement de l’égo, décrit par la tradition bouddhiste, et les "bulles informationnelles", analysées par les chercheurs en sciences humaines, qui résulte de notre usage du monde numérique. 

Comme le cocon de l’égo filtre nos perceptions pour pérenniser son existence illusoire, chacun d’entre nous, prisonnier de ses préjugés et de ses croyances, tend à s’enfermer dans une bulle numérique qui filtre les informations auxquelles nous avons accès de sorte que nous soyons toujours confortés dans notre vision du monde très limitée ou plutôt dans celle imposée par notre égo pour entretenir son emprise. La "bulle informationnelle" décrite par les chercheurs en sciences humaine est, dans le monde numérique, la manifestation du cocon aveuglant tissé par l’égo. Double numérique de ce cocon, cette "bulle informationnelle' restreint fortement l'ouverture à de nouvelles perceptions, à d'autres informations et à des visions du monde différentes.

Entraîner son esprit pour surmonter les préjugés. Matthieu Ricard 

Le lien social est un besoin aussi fondamental que vital pour les humains comme le démontrent de nombreuses études pour ses apports bénéfiques tant sur la santé mentale que physique. Paradoxalement, à l’ère des réseaux sociaux (qui deviennent parfois "anti-sociaux") et d’une facilité de communication jamais connue jusqu’alors, le nombre de personnes isolées ne cesse d’augmenter, ce qui entraîne une plus grande méfiance et une aliénation accrue. La crise sanitaire et les changements sociétaux liés à l’individualisme ont généré en effet une diminution de la confiance et une augmentation des fractures et préjugés à l’égard de celles et ceux qui ne partagent pas nos opinions, croyances, et habitudes. 

Enfermés dans nos bulles informationnelles, nous vivons dans un monde façonné de toute pièce par nos croyances, nos représentations, nos habitudes… nous perpétuons des schémas discriminatoires et de hiérarchie de pouvoir fondés sur l’appartenance à un groupe lié à la race, à la religion, au genre, ou à la richesse qui ignore voire opprime les "différents", ceux qui en sont exclus et qui appartiennent à un autre groupe. 

L’usage de l’Internet crée également une illusion de la connaissance. On pense pouvoir tout savoir, tout de suite, sur n’importe quoi. Comme si quelques heures passées à surfer l’Internet, guidé par des algorithmes qui démultiplient vos biais cognitifs et magnifient vos préjugés, pouvaient remplacer 10-15 ans d’études dans une discipline particulière. De nos jours, nombre de gens n’aiment pas beaucoup la maîtrise et l’effort. Pourtant, l’acquisition des connaissances demande de longs et rigoureux efforts qui permettent de confirmer les hypothèses conformes à la réalité et d’infirmer celles qui ne résistent pas à la confrontation avec les faits vérifiables ou avec l’analyse logique. 

Projections mentales

Selon Aaron Beck, l’éminent psychologue et thérapeute qui est le père des Thérapies Cognitives, récemment décédé à l’âge de 100 ans, les "pensées automatiques", les hypothèses et préjugés profondément ancrés qui influencent nos états mentaux proviennent de distorsions mentales qui peuvent être remises en question et transformées. Le Dalaï-lama citait souvent ses rencontres avec Aaron Beck, notamment son affirmation que lorsque quelqu’un est très en colère les trois quarts (sinon plus !) de ses perceptions de l’autre sont distordus par ses projections mentales. C’est ce qu’un autre grand spécialiste des émotions, Paul Ekman, appelle la "période réfractaire" durant laquelle nous sommes incapables de percevoir la moindre qualité positive chez la personne envers qui nous sommes en colère. 

Une grande partie des problèmes qui nous perturbent sont ainsi des constructions mentales que nous superposons sur la réalité et que nous pourrions déconstruire, afin de nous libérer de l’esclavage de nos propres pensées et de nos préjugés. Ainsi parvient-on à la liberté intérieure. 

Dans un article, qu’il publia à la suite des discussions que j’eus avec lui, Beck souligne : « La réduction de l’absorption du soi et de l’égocentrisme intransigeant et de la propension des individus à accorder la plus haute priorité — parfois la priorité exclusive — à leurs propres objectifs et désirs au détriment des autres (ainsi que d’eux-mêmes) […] Leur attention est fixée sur leurs propres expériences internes, ils relient les événements non pertinents à eux-mêmes et se préoccupent exclusivement de satisfaire leurs propres besoins et désirs. Cependant, les individus normaux présentent souvent le même type d’égocentrisme, mais dans une moindre mesure et de manière plus subtile. Le bouddhisme et la Thérapie Cognitive tentent tous deux d’atténuer ces caractéristiques. » (1) 

Le psychologue et neuroscientifique anglais Andreas Kappes (2) a lui mis en évidence, au niveau du cerveau, une incapacité à utiliser les informations qui ne confirment pas les croyances existantes, ce qui empêche les sujets de modifier la certitude qu’ils ont dans leurs jugements et préjugés même si on leur présente des informations qui démentent clairement leurs croyances. En revanche, le cerveau enregistre et utilise les informations qui confirment ces croyances. La tendance à ne prêter attention qu’à ce qui confirme nos opinions rend ainsi l’acquisition de connaissances valides d’autant plus difficile. C’est ce que l’on appelle en psychologie le "biais de confirmation". 

Les humains ont donc tendance à écarter les informations qui sapent leurs choix et jugements passés. Ce biais a un impact significatif dans des domaines allant de la politique à la science et à l’éducation. Alors que de nos jours les fausses informations foisonnent au point d’éclipser les moyens de connaissance valides. 

Croyances et Préjugés

Cartographie des croyances complotistes

Une croyance consiste à croire ce pour quoi on n’a pas de preuve. Elle peut être justifiée ou ne pas l’être. Une croyance aveugle consiste à croire ce pour quoi il existe des preuves du contraire. Une connaissance valide consiste à adopter les hypothèses qui sont les plus conformes à l’ensemble des connaissances fiables acquises à ce jour. 

Adhérer à une croyance est beaucoup plus facile que d’arriver à une conclusion résultant d’une investigation impartiale des faits. La croyance et ses dérivés — préjugés, jugements à l’emporte-pièce, biais cognitifs, adhésion aux opinions du groupe auquel on appartient, des leaders que l’on suit, aux rumeurs, à un dogme, etc. — nécessitent peu d’effort. C’est donc un moyen aisé de se convaincre que l’on sait quelque chose et d’en être d’autant plus satisfait que l’on se pose ensuite en position de supériorité condescendante à l’égard de ceux qui s’efforcent laborieusement de distinguer le faux du vrai et d’arriver à des conclusions valides. 

Les croyances aveugles et les préjugés sont d’autant plus difficiles à dissiper que nombre d’études en psychologie ont montré que la confrontation avec les preuves de l’inexactitude de ces croyances, loin de les dissiper ne fait que les renforcer. Leon Festinger est le premier chercheur en sciences sociales à s’être intéressé aux prédictions millénaristes fondées sur l’intervention d’extra-terrestres aux États-Unis. Son livre de vulgarisation, L’Échec d’une prophétie (3), issu de ses recherches au cours desquelles des membres de son équipe de recherche ont infiltré un groupe de personnes qui prédisaient la fin du monde à une date précise. Festinger a mis en évidence l’arsenal de défenses multiples et ingénieuses que les gens utilisent pour protéger leurs convictions et s’arranger pour les maintenir intactes à travers les démentis les plus dévastateurs. 

Selon Festinger, «Non seulement l’individu ne sera pas ébranlé par l’échec des prédictions, mais il en sortira plus convaincu que jamais de la "vérité" de sa foi. Peut-être ira-t-il jusqu’à montrer une ardeur nouvelle et à convertir des profanes.» Dans le cas étudié, les adeptes ont attribué à leur foi et à leur connivence avec les extra-terrestres le fait d’avoir ainsi évité de justesse à l’humanité une apocalypse. 

L'entraînement de l'esprit

En tant qu’humains, nous avons tous des préjugés, mais aussi les capacités de nous en libérer par l’entraînement de notre esprit. Il ne s’agit pas d’en faire table rase, mais d’en comprendre les logiques, d’en avoir conscience et d’être en mesure de discerner entre ce que nous savons réellement et ce que nous croyons savoir. En pratique, il s’agit de plonger au cœur de notre être, loin des agitations et angoisses habituelles, pour recouvrer cet équilibre pur, libre et serein : entre le moment où les pensées passées ont cessé et avant que les prochaines pensées ne surgissent, cette fraîcheur du moment présent, inaltéré par les mises en scène de nos biais, préjugés et fabrications intellectuelles. 

Bref, pensons à la capacité d’émerveillement d’un enfant qui n’est pas sous l’influence de partis pris et de préjugés et n’impose pas ses projections mentales à la réalité. Osons voir le diagnostic en face : reconnaissons l’implication de nos affects, biais cognitifs et autres complexes qui conditionnent notre manière d’être au monde, d’agir et de réagir. Dès lors, en revenant aux perceptions immédiates, à ce qui se passe ici et maintenant, nous pouvons d’une part dépasser nos préjugés, mais aussi nous mettre à la place de l’autre, prise par ses propres projections mentales. 

Il est fondamental de réduire les préjugés entre groupes, mais aussi envers les animaux victimes du spécisme, c’est-à-dire du refus du respect de la vie, de la dignité et de leurs besoins. Selon les termes de Peter Singer, le spécisme est « un préjugé ou une attitude de parti pris en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et [qui va] à l’encontre des intérêts des membres des autres espèces». 

De même à l’échelle des sociétés l’évolution et les changements d’attitudes se sont produits bien qu’ils parussent à première vue improbables ou irréalistes, comme l’abolition de l’esclavage à la fin du XVIIe siècle. Comment ce qui était considéré auparavant comme allant de soi devient-il inacceptable ? Au début, quelques individus prennent conscience qu’une situation particulière est moralement indéfendable. Ils acquièrent la conviction que le statu quo ne peut être maintenu sans sacrifier les valeurs éthiques qu’ils respectent. 

De prime abord isolés et ignorés, ces pionniers finissent par unir leurs efforts pour devenir des activistes qui révolutionnent les idées et bousculent les habitudes. Ils sont alors le plus souvent ridiculisés ou vilipendés. Peu à peu, cependant, d’autres personnes, initialement réticentes, se rendent compte qu’ils ont raison et sympathisent avec la cause qu’ils défendent. Lorsque le nombre de ces défenseurs atteint une masse critique, l’opinion publique bascule dans leur camp. Gandhi résumait ainsi cette évolution : « D’abord, ils vous ignorent, puis ils rient de vous, puis ils vous combattent, puis vous gagnez ». 

On comprend, à la lecture de ce qui précède, que les choix éthiques sont bien souvent complexes et parfois déchirants, en raison de la lutte dans notre esprit, mais que nous sommes en mesure d’y parvenir collectivement en cultivant une éthique de la vertu, de la bienveillance envers tous les êtres et en veillant à ce que nos décisions ne soient biaisées ni par notre détresse empathique ni par nos préjugés. (Fin du texte de Matthieu Ricard)

(1) J’ai eu l’occasion de rencontrer deux fois Aaron Beck à Philadelphie et à la suite de nos discussions, il publia un article soulignant les rapprochements entre l’approche des Thérapies Cognitives et du bouddhisme : Beck, A. T. (2005). Buddhism and cognitive therapy. Cogn. Ther. Today, 10, 1–4 

(2) Kappes, A., Harvey, A. H., Lohrenz, T., Montague, P. R., & Sharot, T. (2020). Confirmation bias in the utilization of others’ opinion strength. Nature Neuroscience, 23(1), 130–137. 

(3) Festinger, L., L’échec d’une prophétie. Presses Universitaires de France – PUF

Faire la paix en temps de guerre

L'égo nous éloigne des autres en plaquant sur notre empathie naturelle des projections mentales qui agissent comme autant de séparations. Dans le monde virtuel du numérique, les limites de nos "bulles informationnelles" se heurtent les unes aux autres, parfois brutalement, en provoquant des polémiques qui font écho aux chocs de nos cocons égotiques. C'est ainsi que les réseaux sociaux nourrissent et entretiennent un climat pulsionnel d'agressivité fondé sur des polémiques, souvent superficielles, qui sont le carburant des audiences et de la visibilité. Dans ce climat d'hystérie collective, des polémiques éclatent un jour pour disparaître le lendemain afin de laisser la place au prochain "clash" mobilisateur.

De fait, il existe une interdépendance entre constructions mentales et conflits passionnels. Si les premières ont pour conséquence les secondes, ces dernières nourrissent en retour de leur intensité croyances, préjugés et aveuglements idéologiques. Les réseaux dits sociaux sont un excellent laboratoire pour comprendre comment les étincelles de violence naissent du choc des égos enfermés dans leur bulles informationnelles. On peut aussi y observer comment les conflits se développent à partir de constructions mentales qui, à l'exemple des récits complotistes, n'entretiennent plus aucun rapport à la réalité. 

Le double sens du verbe conjurer, qui relève à la fois du complot et de l'exorcisme, rend bien compte de la dimension cathartique propre à la psyché paranoïde et à son imaginaire complotiste : il s'agit de se libérer de ses conflits et démons intérieurs en les projetant sur un autre fantasmé. On voit bien ces temps-ci que le même processus de victimisation/diabolisation est à l’œuvre dans les conflits entre nations. Passions et projections  des égos individuels s'amalgament et s'additionnent en déterminant l'ego collectif des groupes humains et des nations qui en viennent à s'affronter, soit sur un plan symbolique, soit sous forme de compétition économique ou de guerre meurtrière

L'observation de la paranoïa ambiante générée dans les réseaux dits sociaux permet de mieux comprendre à la fois la continuité et le changement d'échelle qui existe entre le choc des cocons égotiques, celui des bulles numériques et les conflits entre nations qui aboutissent à des guerres meurtrières.  Ces dernières apparaissent dès lors comme la manifestation visible et dramatique de ces passions conflictuelles qui animent chacun d'entre nous et des projections mentales qui cherchent à les exorciser.

Devenir artisan de paix

 

L’entraînement de l’esprit consiste à faire la paix avec soi-même en retrouvant la source vivifiante de cette présence qui précède et transcende toutes représentations. En dépassant le monde de la dualité qui est celui du mental, on pacifie et on transmue les conflits passionnels qui en sont la conséquence et qui viennent l'alimenter.

Dans son livre Pour faire la paix en temps de guerre, Pema Chodron, nonne bouddhiste américaine et disciple de Chogyam Trungpa, invite le lecteur à examiner les causes à l'origine de toute guerre et les moyens d'instaurer la paix. Elle puise dans sa longue expérience de femme et de bouddhiste pour montrer que les guerres à la maison, au bureau ou entre les nations, s'expliquent notamment par cette tendance à figer la réalité, à la chosifier, à répondre à la violence par la violence en s’identifiant à cette entité illusoire qu’est l’égo. Faire la paix, selon elle, c’est adoucir la partie de notre cœur devenue rigide. 

C’est aussi le constat de Matthieu Ricard : pour cultiver une éthique fondée sur l'altruisme et la bienveillance (envers tous les vivants), notre conscience doit pas être biaisée par nos préjugés et nos croyances. Il présente cette éthique de manière détaillée dans un ouvrage de 800 pages, publié en 2013 et intitulé Plaidoyer pour l'altruisme qui s'appuie sur 1.200 références scientifiques !.. Matthieu Ricard y soutient que l'altruisme est le seul concept qui permet de relever les défis de notre temps : « On n'imagine pas la force de la bienveillance, le pouvoir de transformation qu'une véritable attitude altruiste peut avoir sur nos vies individuelles et, partant, sur la société tout entière. »

La page Wikipédia de l'auteur évoque cet ouvrage en résumant ainsi sa pensée : «... l'altruisme véritable existe : dès leur plus jeune âge, les enfants ont une plus forte disposition à la coopération et l'altruisme que le contraire. De nombreux modèles montrent par ailleurs que la coopération confère un avantage évolutif aux groupes qui la pratiquent, que les individus peuvent cultiver l'altruisme et la compassion, et que le processus de l'évolution des cultures est plus rapide que celui des gènes. Ricard conclut que l'altruisme est donc un facteur déterminant de la qualité de notre existence, présente et à venir, et ne doit pas être relégué au rang de pensée utopiste et qu'il faut avoir la perspicacité de le reconnaître et l'audace de le dire.»

Il est possible de développer le sens de de l'altruisme par un entraînement de l'esprit grâce auquel on perçoit progressivement l'égo comme un entité illusoire qui agit comme une instance de séparation et de discorde. Les guerres apparaissent dès lors pour ce qu'elles sont : les manifestations spectaculaires des conflits qui animent chacun d'entre nous et qui peuvent être dépassés si nous nous éveillons à notre véritable nature, dissimulée sous les voiles de l'égo. C'est ainsi que l'on devient véritablement un artisan de paix et de conscience. Une nécessité urgente pour les temps qui viennent.

Ressources

Entraîner son esprit pour surmonter les préjugés. Matthieu Ricard. Site de Matthieu Ricard

Plaidoyer pour l'altruisme  Matthieu Ricard

Pour faire la paix en temps de guerre  Pema Chodron. Ed Pocket

Buddha University Transmission des Enseignements du Bouddha et de la pleine présence en langue française.

Dans Le Journal Intégral

Idéalement, ce billet devrait être lu après les deux précédents. Dans  Le saut évolutif : un nouveau récit d'émancipation. nous présentons le contexte à partir duquel nous allons développer la série sur le fétichisme de l'égo. Dans la rubrique Ressources de ce billet nous proposons un certain nombre de liens concernant le fétichisme de l'abstraction et celui de la marchandise.

Dans Le Fétichisme de l'égo (1) nous proposons le texte de Matthieu Ricard sur l'illusion de l'égo pour réfléchir ensuite, dans une perspective intégrale, à l'influence exercée par l'égo dans les relations systémiques entre conscience, culture et société.

Matthieu Ricard. L'entraînement de l'esprit  - Libération animaleLa Désaisie - Effondrements  -

Sur le complotisme : Une révolution spirituelle


 

jeudi 24 février 2022

Le Fétichisme de l'Ego (1)

L'égo est la racine de toute souffrance. Chogyam Trungpa

Avant de se plonger dans la lecture de ce billet et pour en profiter complètement, nous conseillons aux lecteurs qui ne l’auraient pas fait de lire le précédent intitulé Le saut évolutif : un nouveau récit d’émancipation. Ce texte présente le contexte à partir duquel nous développerons dans ce billet-ci et dans les prochains une réflexion autour du "fétichisme de l’égo". Ce contexte est celui d’un monde où il devient urgent de développer une approche intégrale permettant une réflexion à la fois globale et dynamique dans un monde intégré en transformation continue. 

Il s'agit de penser la synergie des courants évolutifs qui permettrait un saut qualitatif vers un nouveau stade du développement humain mais aussi celle des courants régressifs qui s’y opposent, tout en rendant compte de la polarisation existant entre les uns et les autres. Obstacles à la participation intime et intuitive à la dynamique d’une spirale évolutive, les dynamiques régressives d’une spirale involutive sont l’expression de processus archaïques et fétichistes dont nous avons évoqué l’origine et l’emprise dans notre dernier billet. 

Les trois grands fétiches qui font obstacle à une dynamique évolutive sont l'Egomanie, la Technolâtrie et la Marchandise. Soit le fétichisme de l’égo dans le champ de la conscience (Je, le lien à soi), le fétichisme de l’abstraction dans le champ de l’intersubjectivité culturelle (Tu, le lien à l’autre) et le fétichisme de la marchandise dans le champ social immergé dans un écosystème (Il, le lien au milieu de vie). Dans Le Journal Intégral, nous avons déjà évoqué à de nombreuses reprises les fétichismes de l'abstraction et de la marchandise. 

Dans ce billet et dans les prochains, nous évoquerons le "fétichisme de l’égo" en faisant notamment référence aux enseignements et aux pratiques bouddhistes ayant développées au cours des millénaire une phénoménologie à la fois complexe et subtile qui permet de comprendre et de se libérer des pièges tendus par cette illusion qu’est l’égo. Nous proposerons donc ci-dessous un texte de Matthieu Ricard intitulé L’illusion de l’ego qui pose les bases de ces enseignements traditionnels et à partir duquel, en un second temps, nous réfléchirons dans une perspective intégrale, aux influences mortifères exercées par l’égo dans les relations systémiques entre conscience, culture et société. 

L'illusion de l'ego. Matthieu Ricard 

Dès ma première rencontre avec des sages de la tradition du Bouddhisme tibétain, j’ai été frappé par le fait qu’ils manifestaient d’une part une grande force intérieure, une bienveillance sans faille et une sagesse à toute épreuve, et d’autre part une complète absence du sentiment de l’importance de soi. 

J’ai moi-même observé à quel point l’identification à un « moi » qui siégerait au cœur de mon être est une source de vulnérabilité constante, et que la liberté intérieure qui naît d’un amenuisement de cette identification est une source de plénitude et de confiance sans égale. Comprendre la nature de l’ego et son mode de fonctionnement est donc d’une importance vitale si l’on souhaite se libérer des causes intérieures du mal-être et de la souffrance. L’idée de se dégager de l’emprise de l’ego peut nous laisser perplexe, sans doute parce que nous touchons à ce que nous croyons être notre identité fondamentale. 

Nous imaginons qu’au plus profond de nous-mêmes siège une entité durable qui confère une identité et une continuité à notre personne. Cela nous semble si évident que nous ne jugeons pas nécessaire d’examiner plus attentivement cette intuition. Pourtant, dès que l’on analyse sérieusement la nature du « moi », l’on s’aperçoit qu’il est impossible d’identifier une entité distincte qui puisse y correspondre. En fin de compte, il s’avère que l’ego n’est qu’un concept que nous associons au continuum d’expériences qu’est notre conscience. 

Nous pourrions penser qu’en consacrant la majeure partie de notre temps à satisfaire et à renforcer cet ego, nous adoptons la meilleure stratégie pour atteindre le bonheur. Mais c’est faire ainsi un mauvais pari, car c’est tout le contraire qui se produit. L’ego ne peut procurer qu’une confiance factice, construite sur des attributs précaires – le pouvoir, le succès, la beauté et la force physiques, le brio intellectuel et l’opinion d’autrui – et sur tout ce qui constitue notre image. 

Une confiance en soi digne de ce nom est tout autre. C’est paradoxalement une qualité naturelle de l’absence d’ego. La confiance en soi qui ne repose pas sur l’ego est une liberté fondamentale qui n’est plus soumise aux contingences émotionnelles, une invulnérabilité face aux jugements d’autrui, une profonde acceptation intérieure des circonstances, quelles qu’elles soient. 

Cette liberté se traduit par un sentiment d’ouverture à tout ce qui se présente. Il ne s’agit pas d’une distante froideur ni d’un détachement sec, comme on l’imagine parfois lorsque l’on parle du détachement bouddhiste, mais d’un rayonnement altruiste qui s’étend à tous les êtres. 

Lorsque l’ego ne se repaît pas de ses triomphes, il se nourrit de ses échecs en s’érigeant en victime. Entretenu par ses constantes ruminations, sa souffrance lui confirme son existence autant que son euphorie. Qu’il se sente porté au pinacle, diminué, offensé, ou ignoré, l’ego se consolide en n’accordant d’attention qu’à lui-même. 

L’attachement à l’existence de l’ego considéré comme une entité unique et autonome est fondamentalement dysfonctionnel, car il est en porte-à-faux avec la réalité. Fondé sur une erreur, il est constamment menacé par la réalité, ce qui entretient en nous un profond sentiment d’insécurité. Conscient de sa vulnérabilité, l’ego tente par tous les moyens de se protéger et de se renforcer, éprouvant de l’aversion pour tout ce qui le menace et de l’attirance pour tout ce qui le sustente. De ces pulsions d’attraction et de répulsion naissent une foule d’émotions conflictuelles. 

En vérité, nous ne sommes pas cet ego, nous ne sommes pas cette colère, nous ne sommes pas ce désespoir. Notre niveau d’expérience le plus fondamental est celui de la conscience pure, cette qualité première de la conscience et qui est le fondement de toute expérience, de toute émotion, de tout raisonnement, de tout concept, et de toute construction mentale, l’ego y compris. 

Pour démasquer l’imposture du moi, il faut ainsi mener l’enquête jusqu’au bout. Quelqu’un qui soupçonne la présence d’un voleur dans sa maison doit inspecter chaque pièce, chaque recoin, chaque cachette possible, jusqu’à être sûr qu’il n’y a vraiment personne. Alors seulement peut-il avoir l’esprit en paix. 

Si l’ego constituait vraiment notre essence profonde, on comprendrait notre inquiétude à l’idée de s’en débarrasser. Mais s’il n’est qu’une illusion, s’en affranchir ne revient pas à extirper le cœur de notre être, mais simplement à ouvrir les yeux, à dissiper une erreur. L’erreur n’offre aucune résistance à la connaissance, comme l’obscurité n’offre aucune résistance à la lumière. Des millions d’années de ténèbres peuvent être dissipées instantanément lorsqu’une lumière est allumée. (Fin du texte de Matthieu Ricard) 

Une "vision intégrale" de l’égo 

Si les enseignements du bouddhisme sur l’égo, issues d’observations et de pratiques millénaires, jettent une lumière crue sur les jeux illusoires propres à la conscience humaine, ils rejoignent ceux de nombreuses autres traditions qui ont exprimé les mêmes vérités dans le contexte culturel, temporel et géographique, où chacune d’entre elles s’est développée. Nous partirons de l’état de fait décrit par Matthieu Ricard pour rendre compte, dans une perspective intégrale, de l’influence de l’égo dans les relations systémiques qu’entretiennent la conscience (intrastructure), la culture (superstructure) et la société (infrastructure). 

L’égo est animé par une volonté de maîtrise et de contrôle qui, en voulant renforcer un sentiment illusoire de sécurité, ne fait que fixer et réifier dans une attitude de saisie conceptuelle le flux impermanent et évolutionnaire de la vie/esprit. L’emprise mortifère de l’ego est non seulement un obstacle à une expérience libératrice dont témoignent sages et méditants depuis des millénaires, mais de nos jours elle induit dans le champ culturel une volonté de domination qui se manifeste par l’hégémonie de la rationalité instrumentale. Cette visée instrumentale a pour mission de rendre l'égo "comme maître et possesseur de la nature", selon la célèbre formulation de Descartes, pour s'assurer de son existence et de sa perdurance.

L’égo est bien donc à l’origine de ce "fétichisme de l’abstraction" qui se manifeste de nos jours dans le champ culturel à travers une technolâtrie et une idéologie transhumaniste visant à congédier une sensibilité humaine perçue comme une fragilité dont il faut s’abstraire par le calcul, l’objectivation, la pensée analytique et disciplinaire à l'origine de progrès technologiques spectaculaires. Cette hégémonie de l’abstraction se produit au détriment d’une raison sensible et concrète éclairée par la force motrice de l’intuition et de l’imaginaire. Comme l’écrivent Serge Quadruppani & Jérôme Floch dans Lundi Matin : « C’est justement la mise en mesure du monde, sa compartimentation proprement scientifique, son objectivation de chaque élément du monde qui a fini par faire de nous des choses, disposées à la gestion. » (Sur la catastrophe en cours et comment s'en sortir in Lundi Matin)

L’emprise de l’égo dans le champ de la conscience a pour conséquence celle de l’abstraction dans le champ de la culture et celle de l’économie dans le champ social. C’est par la suprématie de la valeur marchande que la vision économique, à la fois abstraite et quantitative, remplace les valeurs qualitatives – éthiques, esthétiques et transcendantes - qui furent au cœur des communautés traditionnelles. Egomanie, Technolâtrie, Marchandise : tels sont bien les trois fétiches qui ne sont en fait que trois avatars d’une même abstraction totalitaire destinée à donner à l’égo un sentiment illusoire de sécurité. 

On connaît la célèbre formule de Karl Marx : « La bourgeoisie a noyé les frissons sacrés de l’extase religieuse, de l’enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité traditionnelle, dans les eaux glacées du calcul égoïste. » En évoquant ainsi "les eaux glacées du calcul égoïste", l’intuition synthétique de Marx met à jour la triangulation existant entre l'égo, le calcul technocratique et le processus de réification qui en est la conséquence. En effet, la volonté de contrôle de l’égo a pour conséquence l’hégémonie de la raison instrumentale (identifiée au calcul) et de celle-ci découle naturellement un processus de chosification qui transforme l'eau en glace c'est à dire la fluidité de la vie en matière solide. C'est ainsi que l'être humain se métamorphose en créature soumise au fétichisme de la marchandise, identifiée à son rôle économique de producteur/consommateur et obsédée par la maximisation de ses intérêts égoïstes.

Sous l'emprise mentale de l'égo, la fluidité d'une relation organique avec le milieu humain et naturel dégénère en enfermant l'être humain dans la fameuse "cage d'acier" évoquée par sociologue Max Weber. Cette métaphore de la "cage d'acier" sert à illustrer un monde matérialiste et désenchanté fondé sur la domination de la rationalité abstraite dans le champ culturel et sur celle des rapports marchands dans le champ social. Ce monde glacé de la modernité a été identifié par René Guénon comme Le règne de la quantité c'est à dire le règne totalitaire de l'abstraction, au détriment de la vie, de la sensibilité et de l'esprit.

Ego et Méditation 

Les enseignements bouddhistes identifient l’emprise de la saisie conceptuelle propre à l’égo comme le principal obstacle au développement de la conscience et de la bienveillance nécessaires à l’harmonisation des relations tant interpersonnelles que sociales. Les observations phénoménologiques effectuées au cours des siècles sont à l’origine à la fois d’un corpus d’enseignements très riche et de diverses pratiques comme la médiation dont le but est une "désaisie" qui nous libère progressivement de l’emprise des représentations conceptuelles par un recours et un retour aux sources vivifiantes de la présence. 

Dans Quel Bouddhisme pour l’occident ?, un ouvrage important que je recommande, le philosophe et enseignant de méditation Fabrice Midal écrit ceci : « Le bouddha n’a pas vécu pour présenter un moyen d’aider chacun à être calme et à l’abri des soucis. Il s’est engagé dans le monde pour dénoncer ce qui entrave la possibilité pour les êtres humains de laisser fleurir leur propre humanité. En effet, très vite, il a dénoncé les castes et a permis aux femmes de pratiquer la méditation – autrement dit, il a mis à mal l’équilibre social et politique de l’Inde. 

Si le Bouddha vivait aujourd’hui, que dénoncerait-il ? La dictature de la rentabilité, c’est-à-dire la manière dont toute chose n’existe que dans l’ordre d’un calcul qui fait du fleuve une réserve d’énergie, d’une vache une réserve de calories, d’un être humain une ressource à gérer au mieux. La méditation nous libère de cette emprise dévastatrice qui explique pourquoi le taux de dépression dans les sociétés occidentales est devenu endémique… Ma conviction est que la pratique de la méditation reste encore aujourd’hui une chance unique pour l’Occident, la possibilité d’une véritable révolution en nous délivrant de cette dictature actuelle de la rentabilité et en restaurant le sens de la présence. » 

La dernière chance ?

 
Dans cette perspective, la méditation n’est plus réduite à une pratique de gestion du stress pour s’adapter à la guerre économique ou supporter l’effondrement en cours, tel que la présente un certain nombre de "marchands de sagesse". En nous permettant de cheminer sur une voie d’élucidation et de libération des voiles illusoires de l’égo, elle opère aussi une transformation à la fois culturelle et sociale comme le souligne Fabrice Midal dans un entretien au site Inexploré : 

« Mon engagement dans la méditation, je le pense comme un engagement politique. Je crois que la méditation est aujourd’hui la dernière grande chance révolutionnaire pour notre temps. Parce qu’il s’agit en méditant de cesser l’attitude de vouloir tout contrôler et tout dominer. C’est le problème majeur de notre monde ! Il ne faut pas croire que l’engagement spirituel qu’implique la méditation soit un désengagement du terrestre, au contraire… C’est une célébration du terrestre. La spiritualité est peut-être aujourd’hui seule à même de sauvegarder un rapport au terrestre. Et le rapport au terrestre dont je parle n’est pas un rapport de gestion du terrestre, c’est un rapport d’appréciation du terrestre ! » 

Comme nous l’écrivions dans Abécédaire de la méditation (2) Une révolution silencieuse : « La méditation trace un chemin d’évolution qui, en relativisant et en dépassant la pensée abstraite, permet de développer une conscience plus large, plus unifiée et plus intégrée. Ce faisant, elle peut devenir un levier politique capable de subvertir l'hégémonie de la pensée technocratique en ouvrant l'intelligence collective à une nouvelle vision du monde et à des manières de vivre ensemble différentes de l'économisme dominant. » 

En développant une "vision intégrale" de l’égo, on perçoit l'influence profonde et systémique que celui-ci peut avoir dans les champs de la conscience, de la culture et de la société. Cette perspective intégrale réévalue le rôle - fondamental - des enseignements traditionnels sur l’égo et sur l’obstacle que représente son emprise non seulement pour le développement de la conscience mais aussi sur l'évolution de la culture et de la société. Un telle prise de conscience ouvre sur un autre imaginaire politique qui s'exprime à travers un nouveau récit d'émancipation.

C'est ainsi que les pratiques méditatives et contemplatives sont au cœur d’une stratégie de transformation globale élaborée au sein de certaines minorités créatrices et cognitives comme le sont, par exemple, les créatifs culturels, les "sorcières éco-féministes", les "méditants/militants" ou les écologistes qui, à travers la "collapsosophie" cherchent à penser l'effondrement des écosystèmes en s'ouvrant "aux questions éthiques, émotionnelles, imaginaires, spirituelles et métaphysiques". 

Tous ces mouvements contemporains ne sont pas le fruit du hasard : ils annoncent l'émergence de nouvelles formes collectives de pensée et de sensibilité qui transcendent l'égo en affirmant la nécessité d'une approche intuitive et spirituelle niée par la modernité. Comprendre comment fonctionne le "fétichisme de l'égo" est une étape fondamentale pour ceux qui désirent participer à la dynamique créatrice d'une spirale évolutive en s'arrachant au vortex d'une spirale infernale qui génère l'effondrement en cours. Cette réflexion sur l'égo et sur son emprise participe à l’émergence de ces formes culturelles et politiques émergentes qui préparent un saut évolutif en élaborant un nouveau récit d'émancipation.

Ressources 

L’illusion de l’égo Matthieu Ricard - Site officiel de Matthieu Ricard

Quel Bouddhisme pour l’Occident ?  Fabrice Midal - Éditions Points (Poche)

Démystifier la méditation  Entretien avec Fabrice Midal - Site Inexploré 

Sur la catastrophe en cours et comment s'en sortir ?  Serge Quadruppani & Jérôme Floch dans Lundi Matin 

Dans Le Journal Intégral : 

Le saut évolutif : un nouveau récit d’émancipation (dans la rubrique Ressources de ce billet nous proposons de nombreux liens concernant le Fétichisme de l'abstraction, le Fétichisme de la marchandise et les Méditants/Militants).

Abécédaire de la Méditation (1) - Abécédaire de la Méditation (2) Une révolution silencieuse

Sur les sorcières écoféministes : Femmes, magie et politique - Le retour des sorcières - Magie et Imaginaire


jeudi 20 janvier 2022

Le Saut Evolutif : un nouveau récit d'émancipation

La plus haute forme de l'espérance c'est le désespoir surmonté. Georges Bernanos 

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société constituent les trois grands champs d’un même système global en évolution que sont la conscience individuelle (Je, le lien à soi), l’intersubjectivité culturelle (Tu, le lien à l’autre) et l’objectivité des structures socio-économiques dans un écosystème (Il, le lien à un milieu de vie). Ce système global évolue au cours de l’histoire humaine à travers des stades de développement à complexité croissante qui sont autant d’étapes évolutives dont la cartographie a été élaborée à partir des travaux de nombreux chercheurs, notamment en sciences humaines et en sciences contemplatives. (cf. Introductions à la Vision Intégrale)

On ne pourra résoudre la crise de civilisation propre à notre époque qu’en posant la question de l’évolution de ce système global vers un nouveau stade de son développement, comme cela a toujours été le cas dans la très longue histoire de l’espèce humaine marquée par une série d’étapes évolutives. Dans un monde totalement intégré où selon Jaime Semprun : « la causalité s’est reportée sur la totalité », on ne peut pas penser le monde d’aujourd’hui avec les pensées linéaires et analytiques d’hier. A ce changement fondamental de paradigme correspond l'émergence de nouveaux modes de pensée : pensée complexe, approche systémique, vision intégrale, démarche holistique etc... Ces méthodes, dans leur diversité, visent toutes à développer une vision globale apte à saisir les relations et l'interdépendance entre les divers éléments d'un même système en évolution. 

C'est ainsi qu'une vision intégrale peut mettre à jour les synergies évolutives entre conscience, culture et société pour envisager le saut évolutif urgent et nécessaire en réaction au processus d’effondrement global en cours.  Ce qui permet d'élaborer, en complément, une véritable critique intégrale qui analyse les processus régressifs à l’œuvre dans les principales dimensions où évolue l’être humain : le "fétichisme de l’égo" dans le champ de la conscience, le "fétichisme de l’abstraction" dans le champ de la culture et le "fétichisme de la marchandise" dans le champ social.

Après une clarification de la méthodologie inhérente à cette critique intégrale, nous analyserons les processus archaïques et régressifs d’identification et de projection, d’aliénation et de soumission à l'origine de ces diverses fétichismes. Ces réflexions concernant la polarisation entre la dynamique créatrice d'une spirale évolutive et la dynamique régressive d'une spirale fétichiste sont à l'origine d'un nouveau récit d'émancipation que des minorités créatrices et cognitives sont en train d'écrire en traçant les perspectives créatrices d'un saut évolutif. 

De la Causalité à la Totalité 

La campagne électorale pour l'élection présidentielle est l’occasion de mesurer le vide sidéral des propositions faites par les pseudo-élites politiques et technocratiques, intellectuelles et médiatiques, qui servent, le sourire aux lèvres, des plats surgelés et sans saveur tout juste sortis du congélateur où les idéologies obsolètes ont dépassé depuis longtemps leur date de péremption. Ces élites auto-proclamée n'ont absolument rien à dire et elles le font savoir à coup de discours fleuves dont la seule utilité est de noyer l'essentiel dans l'accessoire. Les pratiquants de la secte économique, tel les passagers du Titanic, ne font que répéter les sempiternels mantras de la croissance alors que tout change autour d'eux et qu'eux-mêmes sont incapables de changer, aveugles qu'ils sont aux mutations actuelles et à l'effondrement en cours dans la mesure où les idéologues ne voient que ce qu'ils croient et non ce qui est.

Jaime Semprun explique bien cette impuissance cognitive : " Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne). 

Il fut un temps, celui d’une modernité illustrée par Descartes, où connaissance et démarche analytique était synonymes. Il paraissait évident qu’il fallait, pour mieux les comprendre, séparer à travers des frontières disciplinaires rigides et abstraites, les champs du personnel et du collectif, de l’intériorité et de l’extériorité. Si ce type de pensée analytique a permis d’immenses progrès dans le domaine de la science et de la technique, il est aussi à l’origine d’un délitement du sens et d’une pensée en miettes, soumise aux diktats abstraits d’une raison instrumentale au service d’un pouvoir technocratique. 

Parce que "la causalité s’est reportée sur la totalité", c’est une erreur fondamentale que de vouloir comprendre ce monde totalement intégré avec les mécanismes d'une causalité linéaire propres à l’abstraction moderne. D’autres épistémologies, d’autres méthodologies, d'autres vision sont nécessaires pour rendre compte d’une monde à la fois complexe (cum-plexus : tissé ensemble), intégré et dynamique.

Synergie


Dans cette perspective, une approche peut être qualifiée d’intégrale dès lors qu’elle met à jour ce réseau de relations et d’interdépendances qui associe de manière systémique société, culture et conscience c’est-à-dire infrastructure organisationnelle, superstructure culturelle et intrastructure psycho-spirituelle. Nous renvoyons nos lecteurs désireux de mieux comprendre ce saut cognitif aux multiples billets que nous avons consacrés à la pensée intégrale et dont ils trouveront les liens dans la rubrique Ressources. 

Cette introduction méthodologique a pour but de mieux faire comprendre le sens de notre réflexion actuelle. Un certain nombre de théoriciens modernes, tel Marx, ont pensé qu’un changement du mode de production et d’organisation sociale permettait l’émergence d’une nouvelle humanité, sous la forme du socialisme d'abord puis du communisme. D’autres, comme Gramsci, avec son concept d’hégémonie culturelle, ou plus contemporains, comme les Créatifs Culturels ont montré l’importance des représentations culturelles et de leur évolution dans la création et l’affirmation de nouvelles formes de structures et de relations sociales. D’autres encore, comme Gandhi ont mis en exergue la nécessité fondamentale d’une transformation personnelle dont la conséquence est une évolution à la fois culturelle et sociale : "Sois le changement que tu veux voir dans ce monde". 

Chacune de ce trois approches vise à la transformation d'une des composantes de la structure globale : superstructure culturelle pour Gramsci, infrastructure économique pour Marx et intrastructure individuelle pour Gandhi.  Chacune a sa logique et sa  part de vérité mais seule leur synergie est à même de réaliser un véritable saut évolutif qui ne peut être que global, c'est à dire à la fois personnel (je), culturel (tu) et social (il). Il faut être assez inconscient (c'est à dire économiste ou idéologue, politicien ou technocrate) pour penser qu’une évolution sociale ou culturelle peut se produire effectivement si la conscience individuelle est soumise à un petit moi, tyrannique et narcissique, illusionné par ses névroses et obsédé par la maximisation de ses intérêts. Ce fut l’erreur et l’impensé des révolutionnaires d’hier comme ce sont ceux des technocrates d’aujourd’hui. Une évolution de la conscience  individuelle est absolument fondamentale pour inspirer et accompagner une transformation sociale comme une mutation culturelle. 

Un saut qualitatif vers un nouveau stade de développement ne peut advenir que par la synergie des dynamiques transformatrices à l’œuvre de manière simultanées dans la conscience, la culture et la société. C’est pourquoi ce sursaut doit être à la fois spirituel, synthétique et écosophique. Spirituel si on entend par là l'expérience d'une présence non-duelle et d'une perception multidimensionnelle dans le champ de la conscience (Je, le lien à soi) ; synthétique si l’on se réfère à une vision globale fondée sur l'intégration de l'intuition et de la raison dans le champ de la culture (Tu, le lien à l’autre) ; écosophique si on considère l’organisation de communautés conviviales, libérées de l'emprise abstraite de l'économie et intégrées concrètement, de manière sensible et pratique, à leur écosystème (Il, le lien au milieu de vie). 

Fétichisme de l’Ego 

S’enfermer et s’enferrer dans une approche disciplinaire et analytique empêche de faire le diagnostic d'un effondrement systémique qui concerne simultanément toutes les dimensions de la vie humaine. Et sans ce diagnostic à la fois global et radical, pas de pronostic fiable, ni de thérapeutique valable, ce qui a pour conséquence l'aggravation de l'effondrement en cours. Seule une critique intégrale à est même de décrire la dynamique régressive d’une spirale involutive. Sous l’emprise de cette force de mort et de séparation qu’est Thanatos, cette spirale infernale est à l’origine d'un effondrement à la fois psychique, spirituel, culturel, institutionnel et écologique dont nous pouvons voir quotidiennement les effets. Cette spirale involutive est l’anti-pôle régressif d’une spirale évolutive animée par cette force de vie qu’est Éros. (Effondrements)

Durant les années écoulées, nous avons longuement analysé deux des principaux obstacles empêchant l’humanité d’accéder à une nouvelle étape de son développement. Nous l’avons fait en forgeant la notion de "fétichisme de l’abstraction" - propre à la modernité triomphante - qui représente une impasse cognitive dans le champ de la culture. Comme nous l’avons fait dans le champ social en reprenant le concept de "fétichisme de la marchandise" crée par Marx et développé aujourd’hui notamment par le courant théorique de la critique de la valeur qui propose une déconstruction des grandes catégories d'un capitalisme prédateur du milieu humain et naturel. Au cœur de cette déconstruction qui va à l'encontre du marxisme dominant : une critique du travail comme base d'un capital qui vit et prospère par son  exploitation, à laquelle nous avons consacré plusieurs billets. (par ex:  Devoir de Vacance)

Dans les prochains billets, nous voudrions compléter ces analyses en pointant l’obstacle majeur qui détermine en grande partie les deux précédents, à savoir ce que nous nommons le "fétichisme de l’égo". Nous entendons par là l’identification névrotique de la conscience humaine à une personnalité transitoire et illusoire qui enferme l’individu dans une forme d’isolat narcissique, source d’angoisse et de profond mal être. En noyant les individus dans les eaux glacées du calcul égoïste, cette instance de séparation qu’est l’égo fait obstacle à la force libératrice de l’intuition spirituelle. 

Pour s’assurer de son emprise, l’égo nous enferme dans la croyance infantile d’une stabilité qui nous permettrait de maîtriser notre vie et notre environnement alors même que tout fluctue, tout change, tout se métamorphose, instant après instant. Accueillir l’impermanence, c’est s’ouvrir à la  fois à la dynamique évolutive de la vie/esprit et à la présence non-duelle qui en constitue le cœur, au-delà de toutes les représentations conceptuelles. En limitant la conscience humaine à une forme de saisie conceptuelle, l’égo est un obstacle à une expérience libératrice vécue depuis des millénaires par des méditants et des sages, et transmise dans toutes ces traditions qui ont développées au cours du temps une phénoménologie des états de conscience dont la complexité et la subtilité n’ont d’égale que la profondeur. 

Face à la désespérance et au nihilisme générés par le narcissisme dominant, une prise de conscience collective se manifeste aujourd'hui à travers l'intérêt pour la méditation, le yoga et de nombreuses autres pratiques à la fois corporelles et psycho-spirituelles fondées sur une approche globale de l'être humain et un retour aux sources de l'intériorité. Signe des temps : depuis quelques années on voit émerger des mouvements comme les "sorcières" écoféministes ou les "méditants-militants", évoqués dans ce blog, qui associent éveil spirituel, mutation culturelle et transformation sociale. Sous les rires gras du conformisme dominant et l'incompréhension de la savante ignorance, des minorités cognitives et spirituelles sont en train d'inventer un nouveau récit d'émancipation comme le firent les premiers républicains sous la monarchie et, comme l'imaginèrent, à chaque époque, pionniers et visionnaires.

Spirale infernale 

Spirales Evolutives et Involutives

Ce qui détruit le lien à soi c'est donc ce "fétichisme de l'égo" qui a des conséquences mortifères dans le champ de la culture comme dans celui de la société. Dans le champ culturel de l’intersubjectivité, l’hégémonie de la raison analytique et de la rationalité instrumentale a totalement occulté le rôle fondamental de la sensibilité et de l'intuition, de l'imaginaire et de l'ordre symbolique au cœur des relations sociales.  Cette hégémonie de l'abstraction fait obstacle à l’émergence d'une vision globale et synthétique, celle d'une raison sensible animée par l'intuition et guidée par l'inspiration. En imposant une science sans conscience et une technocratie sans imagination, cette emprise de l'abstraction aboutit de nos jours à l’essor d’une idéologie transhumaniste comme horizon de sens pour des sociétés post-humaines fondées sur le remplacement progressif des processus naturels par des processeurs artificiels. Ce qui détruit le lien aux autres en imposant une pensée instrumentale en lieu et place d'un imaginaire partagé c'est le "fétichisme de l'abstraction". 

Dans le champ social, cette emprise de l'abstraction au service de l'égo a pour conséquence l’hégémonie quantitative de la valeur marchande qui a progressivement vampirisé toutes les valeurs morales et qualitatives à partir desquels étaient élaborés les codes éthiques et l'ordre symbolique des communautés traditionnelles. C’est ainsi que, travesti sous les atours séducteurs d'une économie censée instaurer la prospérité, le capitalisme n'est rien d'autre qu'un processus de valorisation abstraite, déconnecté des véritables besoins humains et des solidarités organiques, qui se produit au détriment de la vie sensible et concrète des individus comme des communautés. Au cœur de la réflexion de Marx, le "fétichisme de la marchandise" est à l'origine d'un système automate, fondé sur l'exploitation des hommes et des écosystèmes, qui détruit des milieux de vie à la fois sociaux et naturels sans que rien ne puisse arrêter sa folie suicidaire.

La spirale infernale à l’origine de l’effondrement en cours est constituée par la synergie régressive de ces trois fétiches : l'Egomanie (emprise de l’égo), la Technolâtrie (abstraction technocratique) et la Marchandise (totalitarisme économique). Tels sont les éléments totalement interdépendants d’une dynamique régressive qui touche, de manière systémique, conscience, culture et société. Il faudra développer en détail les relations d'interdépendance entre ces trois formes de fétichismes pour mieux comprendre le processus d'effondrement généré par la spirale involutive. 

Prendre conscience de cette interdépendance nous amène à élaborer une stratégie novatrice pour une pensée politique innovante à l'origine d'un nouveau récit d'émancipation intégrale  : rien de sert de se cantonner de manière obsessionnel, comme le firent les théoriciens de la modernité, à l'analyse et à la transformation d'un des éléments de cette trinité fétichiste si on ne développe pas une vision d'ensemble qui vise, simultanément, à la transformation des deux autres. Il faut établir des ponts entre des perspectives qui s'ignoraient, voire qui, souvent, se combattaient et s'excluaient, comme par exemple l'approche développementale et psycho-spirituelle des évolutionnaires versus la critique socio-économique des progressistes. 

Le temps est venu d'une synthèse entre les approches existentielles, culturelles et socio-économiques qui ne peut s'effectuer qu'à un stade d'intégration et de complexité supérieur à l'abstraction analytique d'un paradigme à dépasser dans un monde intégré. C'est un tel projet qui anime ce blog et que l'on comprendra mieux en lisant par exemple : Vers une synthèse évolutionnaire et  Un projet éditorial. Une telle démarche de synthèse nécessite de dépasser son point de vue spécialisé, ses prétentions à l'exhaustivité et son sectarisme idéologique pour regarder chaque élément d'un ensemble dans une perspective plus large qui le met en relation avec les autres éléments, tous interdépendants, d'un même système en évolution.

Fétichismes


Dans la perspective que nous venons de développer, la spirale involutive apparaît dès lors comme une spirale fétichiste dont l'emprise soumet les individus à des dynamiques régressives et à des formes d'affolement collectif dont les plus spectaculaires sont l'inflation des délires complotistes, l'ensauvagement généralisé ou les épidémies de mal être et de dépression, notamment chez les jeunes générations. La puissance et l'interaction de ces phénomènes régressifs rend les individus incapables de réagir à un effondrement annoncé. 

Du portugais feitico (artificiel et par extension sortilège), lui-même dérivé du latin factitius (factice), fétiche est le nom donné aux objets du culte des populations d'Afrique durant la colonisation du continent. Lié à l'animisme et aux premiers stades du développement humain, le fétichisme renvoie à ce processus archaïque de la psyché humaine au cours duquel la conscience est identifiée de manière fusionnelle à son milieu de vie. Cette fusion primordiale de l'individu et de son milieu est à l'origine d'une confusion qui se manifeste sous la forme d'une pensée magique, incapable d'opérer la distinction  entre l'intériorité et l'extériorité.  Pour cette pensée magique, émettre une intention est suffisant pour qu'elle se réalise concrètement dans l'environnement. 

Le fétichisme repose sur quatre processus fondamentaux : l’identification et la projection propres à la pensée magique dont les conséquences sont l’aliénation et la soumission. Les stades archaïques du développement humain, celui de l’enfant ou du primitif, ont été étudiés à la fois par la psychologie développementale et par l'ethnologie. Ces stades archaïques - pré-individuels et pré-rationnels - sont ceux qui précèdent la construction d'une identité stable. La fusion et la confusion infantile avec le milieu de vie - tant humain que naturel - donnent naissance à des processus d’identification à travers lesquels une conscience encore immature projette ses propres facultés et qualités sur des objets (sensibles ou intelligibles) de son environnement. Une telle projection confère aux objets visés une aura fascinante, une forme d'autonomie et d'autorité transcendantes à laquelle se soumet l’individu comme le collectif tibal.

La puissance de fascination du fétiche est telle que celui qui vit sous son emprise oublie qu’il en est le créateur, pour en faire une instance étrange et étrangère qu'il peut révérer et auquel il confère parfois des intentions auxquelles il se doit d'obéir. Fondamentalement, le fétichisme consiste à absolutiser une forme particulière en lui attribuant une sorte de transcendance illusoire. Le fétichiste isole un élément propre au champ relatif et déterminée de l’expérience humaine pour lui conférer l’aura et l’autorité d’un absolu indéterminé. C’est ainsi qu’il adore des objets (sensibles ou intelligibles) dont il en vient à ignorer qu'il en est lui-même le producteur. 

Aliénation 

Ce phénomène d'identification projective est à l'origine d'une aliénation dans la mesure où le sujet se prive des éléments de sa subjectivité qu'il a projetés sur un objet extérieur. Cette projection idéale mutile l'être humain qui n'est plus à même de reconnaître, de faire l’expérience et de développer certaines de ses qualités propres. Ce processus d’aliénation a été bien été analysé au XIX ème siècle par le philosophe Ludwig Feuerbach à travers une critique de la religion ainsi résumée par Michel Onfray : 

« Nous nous agenouillons devant l’hypostase de nos propres impuissances… Tout ce que nous ne sommes pas, Dieu le sera. On crée Dieu non pas à notre image mais à notre image inversée. La séparation entre moi et moi se nomme l’aliénation chez Feuerbach et le spectacle chez Debord. Ce que je suis, je le mets à distance en le regardant comme un objet. On vide sa propre substance pour nourrir une fiction. La réalité de nous-même est hypostasiée dans une fiction et nous faisons de cette fiction quelque chose de plus vrai que notre propre réalité ». Une analyse feuerbachienne

C’est ainsi que, selon Feuerbach, " L’homme est appauvri de ce dont Dieu est enrichi." Dépouillé de sa vraie nature et de son intégrité, l’homme devient étranger à lui-même, c’est-à-dire au sens propre aliéné. Si pour Feuerbach, la critique de la religion a pour objet de restituer à l'homme son être perdu en Dieu, la tâche d’une critique intégrale est de restituer à l’homme une dynamique évolutive aliénée par les fétiches apparus suite à la "mort de Dieu" : l'Egomanie, la Technolâtrie et la Marchandise. Depuis Chesterton on sait que les gens qui arrêtent de croire en Dieu ne croient pas à rien mais à n'importe quoi, c'est à dire aux divers fétiches idéologiques construits pas la culture dominante comme autant de figures capables d'apaiser le vide existentiel en justifiant l'aliénation... et la soumission.

Soumission

Dans le domaine érotique, l’attitude fétichiste perçoit comme objet sexuel une partie du corps ou un objet qui n’ont pas en eux-mêmes de pouvoir sexuel. Là où le psychopathe prend ses désirs pour la réalité, le fétichiste leur confère une forme de transcendance sous la forme d'un fétiche qui le domine et dont il tire jouissance en s'y soumettant. Quand, pour une raison ou une autre, leur propre désir est contraint, certains cherchent à se soumettre passivement, docilement, totalement au désir d'un autre qui peut prendre la forme d'un fétiche. Ce plaisir dans la soumission, si tangible dans la servitude volontaire, est sans doute une des clés de l'attitude fétichiste que l'on retrouve dans de nombreux autres domaines. 

Le désir sexuel n'est qu'une expression psycho-biologique d'un Désir, à la fois existentiel et spirituel, bien plus profond qui s'apparente à la force de la vie/esprit et à la dynamique évolutive figurées par Éros. Ce n'est qu'en levant les contraintes aliénantes - personnelles, culturelles et sociales - parfois très lourdes, qui pèsent sur ce Désir existentiel et spirituel que l'on peut progressivement se libérer de cette tendance régressive en assumant et en affirmant cette force créatrice de la vie/esprit qui nous anime en profondeur. 

Le courant freudo-marxiste des années 60, représenté notamment par Fromm, Marcuse ou Reich, a exploré les origines libidinales de la soumission et de la servitude volontaire tout en occultant, voire en négativant la force libératrice d'un élan spirituel, identifié par eux à la religion et donc considéré dans le cadre de leur idéologie scientiste, vitaliste et pansexuelle, comme une "illusion" mortifère. Ce faisant, ils étaient eux-même complètement soumis aux fétiches de la modernité, à savoir  la Science réductionniste et, bien malgré eux, à celui d'un Capital dont le but était, au début d'une ère de consommation de masse, de lever tous les interdits, tous les freins libidinaux et culturels à une pulsion canalisée vers la consommation. 

Et, ce qui est plus grave, en occultant cette dimension spirituelle qui fut au cœur de toutes les civilisations, le freudo-marxisme reconduisait, en l'approfondissant sous la forme d'une pseudo-libération, l'aliénation de l'idéologie dominante. Les analyses de Michel Clouscard et de Jean-Claude Michéa sur la convergence entre les approches libertaires et libérales ont montré avec brio la solidarité organique entre libéralisme économique et libération pulsionnelle, devenue aujourd'hui un cliché des analyses politiques. Il faut donc reprendre les intuitions freudo-marxistes concernant la soumission et la servitude volontaire en leur ajoutant ce qui leur font défaut, à savoir l'essentiel : la reconnaissance d'un élan spirituel profondément libérateur. Dans ce contexte les enseignements traditionnels sur l'égo et l'emprise de la saisie conceptuelle dont il est l'expression sont fondamentaux. Ils constituent sans doute le levier d'Archimède d'un authentique saut évolutif.

Archaïsmes

Le freudo-marxisme est un exemple du fait que l'on peut retrouver cette tendance fétichiste dans de nombreux autres domaines, notamment celui de la pensée où un concept, une idéologie ou une épistémè particulière, en étant hypostasiés, sont considérés la substance même du réel. Dans le champ social, Marx définit  le fétichisme de la marchandise comme le processus à travers lequel la naturalisation des échanges marchands, fondés sur l'accumulation abstraite de la valeur, en vient à déterminer et à remplacer par le marché la substance vivante, à la fois concrète et symbolique, des relations sociales en convertissant notamment l'activité humaine en travail abstrait.

Dans le champ spirituel, le fétichisme se manifeste à travers une idolâtrie qui consiste à rabattre l’invisible sur le visible et le mystère sur le manifeste alors même que l’icône, son contraire, utilise la représentation formelle comme le médium d’une présence transcendante qui l’a inspiré. Tout fanatisme religieux est le produit de cette tendance fétichiste comme l'est le phénomène des fans largement exploité par "l'industrie culturelle" pour en tirer de confortables bénéfices. Hypostasier, absolutiser, idolâtrer : voilà quelques verbes qui s'apparentent au fétichisme et permettent de mieux saisir ce processus d’identification et de projection, d’aliénation et de soumission qui en est à l'origine.  

On pourrait ainsi multiplier à l'envie les exemples de cette tendance archaïque au fétichisme qui détermine la spirale involutive par  l'emprise puissante qu'elle exerce sur les individus comme sur les groupes humains. La réflexion sur ces archaïsmes est fondamentale pour comprendre la soumission quasi-hypnotique dont ils sont les vecteurs et la façon dont ils se manifestent aujourd'hui de manière régressive dans le champ de la conscience, de la culture et de la société. Une critique intégrale permet ainsi d'élaborer des stratégies pour se libérer de ces archaïsmes afin de participer de plus en plus intimement et intuitivement à la dynamique évolutive.

Verticalisation

Elena Ray

Tel est le rôle d’une vision intégrale : offrir l’opportunité d’une réflexion à la fois globale et dynamique dans un monde intégré en mutation perpétuelle. Il s'agit de penser d'une part la synergie des courants évolutifs et  d'autre part la synergie des courants régressifs tout en rendant compte de la polarisation existant entre les uns et les autres. Vaste programme ! Mais pour cela il faut être capable de se hisser à un niveau de synthèse et de créativité supérieur au conformisme abstrait régnant dans les sphères académiques et officielles. Ce qui signifie devoir affronter l’inertie et la résistance des pouvoirs et des savoirs en place. 

L’ignorance savante des idéologues officiels nous condamne à utiliser des représentations et des recettes obsolètes appartenant à un passé dépassé. Ce qui mène l’humanité, de manière chaotique, à un effondrement programmé si un nouveau récit d’émancipation n'exprime pas le principe d’une insurrection sociale, culturelle et spirituelle contre toutes les formes de fétichisme. On se libère du fétichisme de l’égo par l’éveil spirituel, du fétichisme de l’abstraction par la raison sensible, du fétichisme de la marchandise par l’expérience du commun. 

Pour s’opposer à cette spirale fétichiste et à sa dynamique régressive, il faut redonner à la vie, à la sensibilité et à la spiritualité une puissance créatrice et instituante, occultée et déniée par l'hégémonie de l'abstraction moderne. En ces temps d’effondrement, il devient urgent de développer une vision à la fois intégrale et radicale dont la verticalité et la profondeur canalisent le surgissement de cette énergie créatrice, à la fois insurrectionnelle et instituante.

Ceux qui n'auront pas retrouvés en eux la verticalité originelle de cet axe intérieur seront investis d'une énergie explosive propre à la spirale infernale. Car le vortex involutif est celui d'une compression de l'énergie qui conduit à la matérialisation de celle-ci avec pour conséquence l'obscurcissement de la conscience et pour corollaire l'emprise chaotique des pulsions. C'est ainsi qu'ils deviendront la proie facile de cet affolement généralisé dont nous pouvons constater régulièrement ces temps-ci les manifestations spectaculaires.

Ressources 

Dans Le Journal Intégral : Introductions à la vision intégrale - Vers une synthèse évolutionnaire - Un projet éditorial -

Dans les billets sur Le Fétichisme de l’abstraction et sur  Le Fétichisme de la marchandise vous trouverez de nombreux liens avec d'autres textes du Journal Intégral pour approfondir votre réflexion sur ces notions.

Critique de la Valeur  Une déconstruction fondamentale des grandes catégories du capitalisme.

 Effondrements : spirale évolutive versus spirale infernale

Sur les "sorcières" écoféministes : Femme, Magie et Politique - Le retour des sorcières - Magie et Imaginaire

Sur les "méditants-militants" : Une révolution spirituelle - Méditer et Militer - Méditer et Militer (2)  - Spectacle et TotalitéSagesse du confinementLes Créatifs Culturels -

Sur la critique du travail : Devoir de Vacance  - Tous les billets du libellé L'esprit de vacance

 Michel Onfray à propos de Guy Debord :  Une analyse feuerbachienne - Vidéo You Tube 2' / Réification et fétichisation - Vidéo You Tube 2'42"