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jeudi 12 septembre 2019

Spectacle et Totalité


Nous ne voulons plus travailler au spectacle de la fin du monde mais à la fin du monde du spectacle. Guy Debord


Intitulés Ne travaillez jamais, nos deux derniers billet furent consacrés à la tradition française de la critique du travail qui, deux siècles durant, de Fourier à Lafargue et de Breton à Debord, a remis en question d'abord les conditions inhumaines de la production industrielle puis le "travail abstrait" uniquement destiné à la valorisation du capital en détruisant tous les milieux humains et naturels. Cette tradition critique a été le témoin d'un processus historique par lequel, selon le mot de Guy Debord : "L'économie transforme le monde mais le transforme seulement en monde de l'économie". 

La société ainsi colonisée par l'économie est devenue ce que le situationniste nomme la "société du spectacle" où l'individu, sous l'emprise du fétichisme de la marchandise décrit par Marx, devient assujetti aux objets qu'il produit en assistant, impuissant, au spectacle de sa dépossession. Debord écrit dans La société du spectacle : « La première phase de la domination de l'économie sur la vie sociale avait entraîné dans la définition de toute réalisation humaine une évidente dégradation de l'être en avoir. La phase présente de l'occupation totale de la vie sociale par les résultats accumulés de l'économie conduit à un glissement généralisé de l'avoir au paraître, dont tout "avoir" effectif doit tirer son prestige immédiat et sa fonction dernière. » 

L’homme d’esprit incarne la voie de l’être et de l’âme, l’homme du pouvoir, celle de l’avoir et du paraître. A notre époque, comme de tout temps, on assiste à la lutte d’influence entre l’homme de pouvoir qui veut imposer son emprise et l’homme d’esprit au service d'une puissance créatrice que le pouvoir indiffère et qui s’en méfie. Mais ce qui fait de notre époque un carrefour évolutif particulier, c'est qu'aujourd'hui les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants du spectacle qui conduit de manière inéluctable de la séparation à l'effondrement. Face à cette spirale infernale, les hommes d'esprit deviennent les vecteurs d'une spirale évolutive et d'une vision globale qui permettent à l'individu de participer intimement à une totalité en évolution.

Séparation


Figure de la critique de la valeur évoquée dans les précédents billets, Anselm Jappe évoque l'héritage et l'actualité de la pensée du situationniste Guy Debord dans un article intitulé Plus que jamais en situation. Il précise ce que Debord entend par spectacle : " Le spectacle consiste dans la passivité de la majorité des gens qui se borne à consommer des images, au sens large, de la vie que le système économique les empêche de vivre réellement... Le spectacle est une "aliénation" au sens marxiste : une projection inconsciente des forces collectives humaines sur un facteur externe qui gouverne les hommes qui l'ont crée."

Le concept de spectacle reprend, en l'adaptant aux sociétés modernes, celui du fétichisme de la marchandise analysé par Marx qui consiste en un "renversement du rapport entre le sujet et l'objet". Ce renversement assujettit le travailleur à une production devenue souveraine dans cette "société de l'avoir" qui se transforme progressivement, à travers la domination totale de l'économie, en une "société du paraître" analysée par Guy Debord comme la société du spectacle. L'individu ainsi aliéné et atomisé est alors réduit au rôle de spectateur qui s'identifie aux images dont les marchandises ne sont plus que les supports matériels. Le spectacle devient alors "un rapport social fondé sur des images" alors que, pour Marx, le Capital est un rapport social qui "s'établit par l'intermédiaire des choses".

Fondé sur l'inversion entre l'être et le paraître, la fin et les moyens, le concret et l'abstrait, le sujet producteur et l'objet produit, la valeur d'usage et la valeur d'échange, le spectacle prend le contrôle de notre vie en la colonisant à travers le régime de la séparation qui coupe l'homme de sa production comme de lui-même, des autres comme de la nature. Selon Guy Debord : "La séparation est l'alpha et l'oméga du spectacle... L'origine du spectacle est la perte de l'unité du monde, et l'expansion gigantesque du spectacle moderne exprime la totalité de cette perte : l'abstraction de tout travail particulier et l'abstraction de la production d'ensemble se traduisent parfaitement dans le spectacle, dont le mode d'être concret est justement l'abstraction. Dans le spectacle, une partie du monde se représente devant le monde, et lui est supérieure. Le spectacle n'est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs n'est qu'un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé."

Totalité

Anselm Jappe est l'auteur d'un livre de référence intitulé tout simplement Guy Debord au sujet duquel Alaster Hemmens, l'auteur de Ne Travaillez Jamais, écrit ceci : "L'ouvrage intellectuel le plus important consacré à Debord, qui est l'un des rares textes à proposer une véritable analyse de sa théorie critique et qui, en outre, fut grandement apprécié de l'auteur lui-même". Dans cet ouvrage Anselm Jappe explicite un extrait de la thèse 25 de La Société du Spectacle tel qu'il est ainsi formulé : "Toute communauté et tout sens critique se sont dissous au long de ce mouvement [le mouvement de l'économie marchande], dans lequel les forces qui ont pu grandir en se séparant ne se sont pas encore retrouvées."

Selon Jappe : " Ici Debord explique clairement l'idée que les diverses séparations au sein de l'unité ne sont pas seulement destinées à se recomposer, mais que leur séparation était une condition nécessaire pour leur croissance et leur réunification à un niveau plus élevé. Le même déterminisme semble revenir dans la thèse selon laquelle les "sociétés unitaires" ou "société du mythe" doivent se dissoudre en éléments autonomes et qu'ensuite s'opère toujours une tendance à la totalité et à la recomposition..."

Dans Une brève histoire de tout  Ken Wilber partage cette intuition quand il évoque ces grands étapes de l'histoire humaine qui sont celles de la fusion, de la différenciation, de la dissociation et de l'intégration des Trois Grands : le beau, le bien et le vrai  (les arts, la morale et la science - ou le moi, la culture et la nature - ou la subjectivité individuelle (Je), l'intersubjectivité culturelle (Nous) et l'objectivité (Cela)) Une trinité universelle que nous nommerons ici tout simplement conscience, culture et société.

On retrouve dans cette réflexion sur l'évolution culturelle la même idée que Debord concernant le développement de l'économie marchande : la tendance à la totalité doit opérer aujourd'hui une recomposition et une réunification à un niveau plus élevé des éléments qui - à partir des sociétés unifiées du mythe - se sont différenciés, dissociés et séparés pour se développer de manière autonome. En partant de ce diagnostic partagé, essayons d'interpréter ce qui serait aujourd'hui la mission historique des hommes d'esprit : se séparer du régime totalitaire de la séparation en développant une conscience de la totalité qui intègre les forces ayant du se séparer pour grandir.

Se séparer de la séparation

Les cultures traditionnelles, pré-modernes, sont issues d'une fusion organique dans une totalité statique qui s'exprime dans le langage de la magie, du mythe et de la religion. La modernité est ce régime de l'abstraction qui évolua de la différentiation analytique entre les éléments de cette totalité à leur dissociation puis à leur séparation dans un système techno-capitaliste qui régit toute la vie individuelle et collective sous la forme du "spectacle" évoquée par Debord. 

Aujourd'hui, il ne s'agit pas, pour l'homme d'esprit, de régresser vers la totalité organique et fusionnelle qui fut celle des traditions pré-modernes. En différenciant les éléments de la totalité, la modernité a permis leur développement. La perte d'une vision globale a conduit de la différenciation de ces éléments à leur dissociation progressive pour aboutir au régime spectaculaire de la séparation. Si les hommes de pouvoir sont les gardiens vigilants de la séparation, le temps est venu pour les hommes d'esprit d'intégrer dans une totalité les éléments différenciés et développés d'abord par la religion puis par la modernité abstraite.


Aujourd'hui nous abordons un carrefour évolutif qui nous place devant le choix suivant : continuer sur la voie régressive et entropique qui mène de la séparation à la disparition dans un processus d'effondrement ou effectuer un saut qualitatif vers un stade supérieur du développement humain. A ce nouveau stade correspond une autre vision du monde : celle d'une totalité qui intègre les éléments différenciés et développés au cours de l'histoire humaine à partir de la dimension fusionnelle des "sociétés unifiées". De nombreux phénomènes sociaux et culturels du monde contemporain restent énigmatiques sans la compréhension des dynamiques évolutives et régressives à l’œuvre dans le carrefour évolutif où nous trouvons.

" Le fond de la question, c'est que la société a réellement atteint un degré d'intégration, d'interdépendance universelle de tous ses moments, où la causalité comme arme critique devient inopérante. Il est vain de chercher ce qui a dû être cause, parce-qu'il n'y a plus que cette société elle-même qui soit cause. La causalité s'est, pour ainsi dire, reportée sur la totalité, elle devient indiscernable à l'intérieur d'un système où tant les appareils de production, de distribution et de domination que les relations économiques et sociales ainsi que les idéologies, sont entrelacés de façon inextricable." Jaime Semprun. (Dialogue sur l'achèvement des temps moderne).

L'absolue nécessité de nous séparer de la séparation nous oblige donc à penser en terme de complexité et de totalité en intégrant les différences, sans se laisser entraîner sur la voie réactionnaire d'une totalité statique, fusionnelle et indifférenciée, qui fut celle des traditions pré-modernes. Cette voie réactionnaire est celle des divers replis tribaux et sectaires, intégrismes et fondamentalismes, nationalismes xénophobes et communautarismes identitaires, qui expriment  à notre époque une quête de cohésion unitaire et de fusion organique face à l'emprise de la séparation inhérente à cet autre fondamentalisme qui est celui du Marché.

Face à l'emprise du spectacle comme à la tentation réactionnaire, il nous faut penser la totalité dans des termes nouveaux : ceux d'une "cosmodernité" qui intègre, dépasse et synthétise les approches participatives de la tradition et les approches abstraites de la modernité. Alors que  la tradition était fondée sur la participation fusionnelle à une totalité statique, la modernité était animée par l'idée progressiste d'une dynamique évolutive. Synthèse de ces deux grandes époques culturelles, l'approche cosmoderne des temps à venir sera celle d'une totalité en évolution : un Kosmos multidimensionnel qui, tel un grand organisme vivant, se développe à travers une série de stades à complexité croissante.

Les Trois Yeux de la Connaissance

 

On ne peut comprendre le monde d'aujourd'hui, encore moins celui de demain, avec les modes de pensée et les modèles du passé. Dans un monde de plus en plus intégré, il nous faut absolument retrouver ce sixième sens qu'est le sens de totalité. Il faut considérer cette totalité comme le milieu d'évolution à la fois naturel et cosmique, social et culturel, symbolique et spirituel, qui permet à l'individu de se développer au cours du temps en intégrant progressivement les éléments de ce milieu à travers un certain nombre de stades évolutifs. Se séparer de la totalité c'est non seulement se couper des ressources qui permettent le processus d'individuation mais aussi  de la dynamique qui anime cette totalité et de la synthèse qualitative qui lui donne son sens.

La nécessité d'un tel saut qualitatif explique l'émergence d'une profond mouvement de rénovation culturelle et spirituelle qui vise à rendre compte de la totalité et de sa dynamique à travers ces diverses formes de pensées novatrices que sont notamment les pensées intégrales, complexes, écosophiques, systémiques et transdisciplinaires, dont nous avons rendu compte régulièrement dans Le Journal Intégral. Ce n'est pas un hasard si ces approches novatrices, plus holistiques et complexes, apparaissent de manière synchrone à notre époque de mutation culturelle comme autant de tentatives de rendre compte d'un même élan de recomposition et d'intégration des différences dans une totalité vivante en mouvement.

Ce qui est commun à nombre de ces approches c'est le refus d'une démarche purement quantitative et empirique pour réintroduire une dimension qualitative : " Le "tout" n'est pas simplement la somme des éléments particuliers, mais il possède une qualité propre; les éléments particuliers ne sont pas ce qu'ils paraissent être au premier coup d’œil dans la vision empirique. Ils ne révèlent leur véritable nature que si on les comprend comme déterminés par le tout." Anselm Jappe.

L'approche empirique qui fait abstraction des relations systémiques et des interactions globales tend à réduire la complexité multidimensionnelle du réel à la réalité unidimensionnelle des phénomènes objectifs, observables et mesurables. Si on veut se libérer du régime abstrait de la séparation, il devient donc urgent de sortir de ce réductionnisme totalitaire pour participer de manière intime et intuitive au champ évolutif de la totalité. La science de demain, c'est à dire celle des pionniers d'aujourd'hui, intégrera explicitement la sensibilité et l'intuition holiste dans une démarche à la fois qualitative et quantitative qui ressemblera aussi peu à la science d'aujourd'hui que la physique actuelle ressemble à celle du XVIIIème siècle.

C'est ainsi que Geoffrey Chew, alors directeur du département de physique à l'Université de Berkeley a pu dire : "Les physiciens ont prouvé rationnellement que nos idées rationnelles sur le monde dans lequel nous vivons sont profondément déficientes. Notre lutte habituelle en physique avancée peut  ainsi n'être qu'un avant-goût d'une forme complètement neuve de l'intellect humain, effort qui non seulement sera extérieur à la physique mais ne pourra pas même être qualifié de scientifique."

Ces propos de Chew font écho à ceux de Schopenhauer : " Plus les progrès de la physique sont grands, plus vivement ils feront ressentir le besoin d'une métaphysique". La science du futur ne se limitera pas à des données mesurables et quantifiables. Elle enrichira l'attitude empirique, fondée sur l'observation des phénomènes, et l'attitude rationnelle, fondée sur la compréhension des lois, par une intuition holiste, celle des principes métaphysiques. En fait, cette nouvelle science utilise ce que Ken Wilber, après Saint Bonaventure, nomme les" Trois Yeux de la Connaissance" : sensation, raison et intuition. A la démarche empirique et rationnelle de la science actuelle, elle ajoute la démarche intuitive et phénoménologique de la conscience, en utilisant les facultés de perception subtile évoquées par toutes les cultures traditionnelles (voir Connaissance de la Totalité).

Post-Matérialisme

La critique radicale du siècle dernier, telle que les situationnistes ont pu l'incarner à un moment donné, était encore très imprégnée d'une approche matérialiste, conséquence d'une lutte pluri-séculaire contre l'hégémonie religieuse. Mais les temps ont changé : dans un capitalisme mondialisé, le fétichisme religieux a largement été remplacé par le fétichisme marchand qui détruit la vie à l'ère du Capitalocène. Le matérialisme qui correspondait à l'esprit de calcul et d'abstraction bourgeois a montré toutes ses limites. Il est remis en question aussi bien par l'évolution de la science que par celle de la culture, de la société et de la conscience. Nous avons vu ce qu'il en est dans le domaine de la culture avec l'émergence d'une pensée holiste et intégrative, et dans le domaine de la science avec la révolution épistémologique qui prend en compte les "Trois Yeux de la Connaissance".

Dans le domaine de la conscience on constate une forme de révolution silencieuse qui oriente les individus, saturés par l'abstraction dominante, vers la reconnaissance d'une sensibilité écologique comme vers la quête d'expériences intérieures et la pratique d'une méditation "laïque". Cette dynamique individuelle et collective vise à  dépasser l'abstraction des représentations mentales pour retrouver l'intensité existentielle d'une présence vivante, sensible et attentive. Ces pratiques méditatives peuvent amorcer ou accompagner un voyage intérieur vers la nature essentielle et spirituelle de l'être humain dont rendent compte, à leur façon, toutes les grandes cultures humaines. C'est dans ce contexte que la psychologie en général et la psychologie transpersonnelle en particulier étudient le spectre des états de conscience - spirituels, intuitifs et créatifs - irréductibles à la conscience de veille rationnelle.

Cette démarche méditative et initiatique apparaît d'autant plus indispensable que le développement exponentiel de la sphère numérique est à l'origine d'une économie de l'attention dont le but est de capter l'attention et de l'exploiter pour transformer le flux d'informations et de données en flux financiers. La maîtrise de l'attention, notamment pas les pratiques méditatives, permet d'éviter ce danger  que représente la dissolution régressive de la conscience dans l'océan du numérique (voir Abécédaire de la Méditation (2) Une Révolution Silencieuse).

Dans le domaine socio-économique, l'idéal communautaire et l'intérêt pour les Communs font leur retour en exprimant une saturation vis à vis de l'individualisme mortifère et de la compétition généralisée. Cette volonté de réaffirmer les valeurs du commun passe par la critique de la domination totale de l'économie sur la société et l'urgence de refonder le lien social sur d'autres bases que le travail.  C'est ainsi que, dans son Manifeste contre le travail, le groupe Krisis exprime la nécessité d'un saut qualitatif de la société qui passe par la rupture avec le "travail abstrait" et la construction de nouveaux liens sociaux à un niveau plus élevé :

" La renaissance d'une critique radicale du capitalisme suppose la rupture catégorielle avec le travail. Ainsi seul l'établissement d'un nouveau but d'émancipation sociale, au-delà du travail et de ses catégories fétiches dérivées, rendra possible une resolidarisation à un niveau supérieur et à l'échelle de la société... Si pour les hommes, l'instauration du travail est allé de pair avec une vaste expropriation des conditions de leur propre vie, alors la négation de la société du travail ne peut reposer que sur la réappropriation par les hommes de leur lien social à un niveau historique plus élevé."

La critique du "travail abstrait" et du fétichisme de la marchandise est, dans le domaine socio-économique, complémentaire de la critique de la séparation et du fétichisme de l'abstraction dans le domaine culturel. Comme celles-ci sont complémentaires de la critique du réductionnisme dans le domaine de la science et de la critique de l'hégémonie du mental (et de l'égo) dans le domaine de la conscience. L'histoire en mouvement vise à la synergie et à la synthèse de ces critiques séparées dans une critique intégrale qui est l'expression d'une critique radicale à un "niveau historique plus élevé".

Un Cercle Vicieux

On ne se libère pas de la séparation avec le langage, les idées et les méthodes de la séparation. Pour être en mesure de maintenir sa fonction émancipatrice, la critique radicale devrait s'émanciper elle-même d'une idéologie matérialiste à la fois positiviste et réductionniste, économiste et technicienne : autant d'expressions d'une abstraction devenue hégémonique dont, paradoxalement, cette critique ne cesse de dénoncer et de combattre les effets destructeurs sur les milieux naturels et humains.

On ne pourra se sortir de ce cercle ô combien vicieux que par une remise en question de la continuité existant entre le matérialisme (à visée individualiste) inhérent à l'éthos bourgeois et à l'imaginaire capitaliste, et le matérialisme (à visée sociale) d'une pensée critique censée déconstruire ce système aliénant pour le dépasser. Le matérialisme est ainsi un champ polarisé entre deux points de vue - individuel et social -  à la fois contradictoires et complémentaires.

En s'inspirant de la pensée de Hegel qui est celle d'une évolution de l'esprit vers sa perfection à travers l'histoire, Marx substitua simplement la matière à l'esprit. Or, comme le remarquait la philosophe Simone Weil : "Par un paradoxe extraordinaire, il a conçu l'histoire à partir de cette rectification, comme s'il attribuait à la matière ce qui est l'essence même de l'esprit, une perpétuelle aspiration au mieux. Par là il s'accordait profondément avec le courant général de la pensée capitaliste :  transférer le principe du progrès de l'esprit aux choses, c'est donner une expression philosophique à ce "renversement du sujet et de l'objet" dans lequel Marx voyait le développement du capitalisme."

Du Cercle Vicieux à la Spirale Infernale

Cette analyse très pertinente de Simone Weil met le doigt là où ça fait mal c'est à dire sur la complicité inconsciente entre l'idéologie matérialiste qui fonde l'économie et la critique matérialiste censée la combattre et la dépasser. L'une et l'autre s'inscrivent en fait dans le même paradigme qui attribue - en dernière instance - à la production matérielle (infrastructure) le primat sur la culture, la spiritualité et le développement humain (superstructure). La réflexion de Simone Weil concerne surtout le "Marx exotérique", cet héritier bourgeois des Lumières, inspirateur du matérialisme historique et d'un mouvement ouvrier qui a œuvré au développement du capitalisme en participant à sa transformation. Mais ce "Marx exotérique" doit être distingué de la pensée plus complexe et plus subtile du "Marx ésotérique", analyste du fétichisme de la marchandise et critique du travail abstrait, inspirateur d'une critique de la valeur longuement évoquée dans notre dernier billet.

Le matérialisme est ce moment historique qui, en développant une pensée abstraite, rationnelle et analytique, a pu déconstruire la fusion organique des "sociétés unitaires" comme les positions dogmatiques issues des mythologies religieuses. Cette pensée matérialiste a pu opérer la critique de l'ancien régime de droit divin comme système de domination à la fois culturel et socio-économique. Mais, ce faisant, elle a fait l'amalgame entre religion (exotérique, dogmatique et cléricale) et spiritualité (ésotérique, expérientielle et personnelle), coupant ainsi l'individu moderne des ressources internes et créatrices sans lesquelles aucune libération authentique n'est possible ni pensable.

Si, dans un processus dialectique,  le matérialisme fut la négation des sociétés unifiées du mythe et celle du fétichisme religieux, le temps est venu d'une "négation de la négation", chère à Hegel comme à Marx. Cette négation "synthétique" de la négation "matérialiste" redonne à l'individu l'accès au potentiel libérateur de ses ressources intérieures et spirituelles après lui avoir permis de développer des modes de production et une puissance technologique qui risquent de détruire jusqu'à son milieu d'évolution. C'est bien parce que le matérialisme a réalisé sa  mission historique qu'il doit aujourd'hui être dépassé. Non pas en revenant à une forme de religiosité fusionnelle, dogmatique et pré-moderne, fondée sur le déni de l'expérience sensible, mais en s'inspirant d'une pensée et d'une expérience personnelle et collective de la non-dualité.

Non-dualité


Le primat  donné à la matière, donc aux forces productives et aux rapports de production, a pour conséquence de réduire à une révolution socio-économique le saut qualitatif d'une conversion intérieure évoquée par toutes les philosophies et les spiritualités comme un chemin de sagesse nécessitant un effort de volonté, de continuité et de maîtrise. Or sans ce processus initiatique de métanoïa individuelle et collective, aucune mutation de l'intersubjectivité culturelle ne permet la transformation profonde de l'organisation sociale. Il faut développer une vision intégrale pour saisir ces interactions systémiques entre conscience, culture et société.

Dans le contexte de la cosmodernité, cette vision intégrale actualise la voie de la non-dualité qui s'est déjà exprimée dans un certain nombre de courants spirituels et philosophiques considérant l'esprit et la matière comme deux expressions polarisées, à la fois contradictoires et complémentaires, d'une même totalité. Cette non-dualité ne renvoie pas à une indifférenciation fusionnelle pré-moderne mais au dépassement des différences, intégrées et polarisées dans une unité supérieure. La non-dualité a sa source dans l'unité primordiale entre l'esprit transcendant et l'immanence des formes à travers il se manifeste dans la dynamique de l'évolution historique.

Parce qu'elle prend en compte les facultés intuitives qui transcendent la rationalité, cette approche intégrale permet de sortir de la confusion pré-trans en opérant la distinction précise entre les stades pré-modernes du fétichisme religieux et les stades cosmodernes d'une participation créatrice de la conscience individuelle à la totalité en évolution. L'éveil à une conscience non-duelle annonce une ère post-fétichiste dans la mesure où l'individu participant de manière consciente à une totalité vivante n'a plus a projeter de manière inconsciente son idéal, son désir et son intériorité sur une forme extérieure - magique ou religieuse, marchande ou technique - qui va l'aliéner.

La Voie du Méditant-Militant

Nuit Debout

Chez les nouvelles générations, notamment chez les écologistes et les partisans de la décroissance comme, de manière plus particulière, chez les collapsologues qui étudient la dynamique de l'effondrement, on observe de nombreux signes de ce nouvel état d'esprit post-matérialiste. Les fétichismes de la marchandise de l'abstraction comme la technolâtrie qui en résulte, leur apparaissent comme l'expression d'un matérialisme fondé sur un déni de l'expérience intérieure, à l'origine de la destruction du vivant. Il est intéressant d'observer comment, devant les ravages du Capitalocène, un certain nombre d'individus engagés remettent en question l'héritage matérialiste et rationaliste d'une critique sociale qui épousait les idéaux ( et les préjugés) du progressisme de son temps.

Chez les générations plus anciennes, la critique radicale intègre une critique de l'idéologie progressiste et de son réductionnisme destructeur. C'est ainsi, par exemple, que l'autre grande figure situationniste qu'est Raoul Vaneigem chemine sur la voie d'un vitalisme immanent annonçant l’Ère des créateurs. C'est ainsi que les "post-situationnistes" de l'Encyclopédie des Nuisances, revue dans laquelle Debord écrivit quelques-uns de ces derniers textes, proposent notamment, à travers une critique anti-industrielle radicale, un retour aux valeurs de l'artisanat et de l'autonomie paysanne.  C'est ainsi que d'autres "post-situationnistes", ceux de la revue Tiqqun - dont certains deviendront les membres du Comité Invisible - annoncent le retour de la métaphysique : " Mais la métaphysique qui revient n'est pas celle que l'on avait chassée, car elle revient comme vérité et négation de ce qui avait vaincu l'ancienne, comme conquérante, comme métaphysique critique". (Qu'est-ce que la Métaphysique Critique ?)

Une des formes que prend cette "métaphysique critique" est sans doute la rencontre et la complémentarité qui s'effectuent actuellement entre les démarches du méditant et du militant. En cherchant à dépasser les limites du mental abstrait comme les illusions de l'ego, les unes se nourrissant des autres, la voie du méditant-militant développe des facultés d'attention, de compassion et d'empathie, qui, loin de constituer un frein à l'engagement et à la réflexion théorique, pourrait donner à la critique radicale un sens, une profondeur et une puissance créatrice qui la transforme en "critique intégrale". 

Nous avons bien conscience que la prise en compte du développement et de l'éveil de la conscience peut heurter les habitudes de pensées et les automatismes de comportement chez des militants progressistes et sincères qui, faisant l'amalgame entre religion et spiritualité, considèrent toute forme de transcendance comme le symbole même de l'aliénation. Or cette transcendance devient libératrice si on la  considère d'un point de vue évolutif comme l'expression d'états de conscience et de stades de développement plus intégrés. Il ne faut pas commettre cette erreur, si souvent faite, qui consiste à opérer la confusion entre les hiérarchies de domination et les holarchies de développement (voir Le Monde de Ken Wilber). Une réflexion plus approfondie sur ce sujet fondamental réclamerait des développements qui n'ont pas leur place ici.

Sans prendre en compte la dynamique évolutionnaire de la subjectivité personnelle comme de l'intersubjectivité culturelle, on ne peut penser l'évolution sociale que de manière abstraite et très incomplète. Sans ce saut qualitatif, la critique sociale est condamnée, comme elle le fait depuis tant d'années, à tourner en rond dans ses apories que sont une critique abstraite de l'abstraction et une critique séparée de la séparation qui visent à combattre tous les effets destructeurs dont elles chérissent passionnément les causes. Enfermée dans tel cercle vicieux, cette forme de pensée critique se révèle impuissante à nous libérer de la séparation par l'intégration des différences dans l'expérience d'une totalité intimement vécue.

Vers un critique intégrale


Dans ce nouveau contexte, il faut appliquer à Debord la stratégie de détournement adaptatif qui fut la sienne vis à vis de Marx. Selon Anselm Jappe : " Les situationnistes avaient compris que les idées de Marx, elles aussi, devaient être soumis au détournement; elles devaient être détournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité".  A notre époque, au lieu d'être répétées de manière dogmatique comme un nouveau crédo, les idées situationnistes sur le spectacle et la séparation, plutôt que d'être détournées doivent être retournées et insérées dans un nouveau contexte pour retrouver leur validité.

Ce retournement participe d'une révolution de la conscience, c'est à dire littéralement d'un retour aux sources d'une intuition holiste capable de guider et d'inspirer une rationalité qui a révélé son potentiel de nuisance en devenant à la fois autonome et hégémonique. Un tel retournement pourrait être à l'origine d'une critique intégrale née de la synthèse entre une critique radicale de la séparation et les nouvelles épistémologies holistiques. Ce retournement est aussi un retour aux sources d'une pensée dialectique élaborée par Hegel pour lequel "Le vrai est le tout". (Voir Vers une Synthèse Évolutionnaire)

Dans une perspective intégrale, conscience, culture et société sont les éléments interdépendants d'un même système en évolution à travers des stades de développement à complexité croissante. Pour comprendre et dépasser ce "fait social total" qu'est le capitalisme, il faut développer non seulement une approche systémique permettant de penser les interactions entre infrastructure (socio-économique), superstructure (culturelle) et intrastructure (mode de subjectivation) mais il faut aussi développer une approche dynamique permettant de comprendre le développement comme la régression de ce système d'interactions dans le temps. C'est pourquoi la critique intégrale est à la fois systémique et dynamique, c'est à dire globale et évolutionnaire.

Une hérésie créatrice


Le chantier est immense et nous n'en sommes qu'à ses prémisses car, pour rendre compte d'un monde de plus en plus complexe et  intégré, il nous faut sortir du réductionnisme et du dualisme cartésiens qui fondent la modernité. Pour devenir intégrale, la raison doit opérer une synthèse entre résonance, raisonnement et rationalité. C'est à dire entre l'implication de la résonance intuitive, l'explication du raisonnement abstrait et l'application de la rationalité instrumentale. La résonance intuitive s'exprime notamment dans l'art et la spiritualité, le raisonnement abstrait dans la philosophie et la science, la rationalité instrumentale dans la technique, l'industrie et l'économie.

Normalement, il existe une holarchie entre ces trois aspects de la raison : holiste et visionnaire, l'intuition doit inspirer un raisonnement abstrait qui dévoile les lois et invente les formes à mettre en œuvre par la rationalité instrumentale. Aujourd'hui, la pyramide est inversée : en niant la puissance visionnaire de l'intuition, la rationalité instrumentale met le raisonnement abstrait au service de sa vision utilitaire. En se coupant de la question du sens et de la sagesse, la science s'éloigne de la conscience dont elle procède et devient entièrement asservie à la technique comme la technique l'est à l'économie. Alors qu'elle était censée déconstruire les illusions de la pensée mythique, la raison est devenue le nouveau mythe au service d'une technique rendue totalitaire par l'hégémonie de la rationalité instrumentale. C'est ce qu'ont analysé avec talent Adorno et Horkheimer, dans ce grand livre qu'est La Dialectique de raison.

Le temps est venu de remettre les choses à l'endroit à travers le développement d'une raison intégrale qui associe les trois yeux de la connaissance. Un des vecteurs de développement d'une raison intégrale est la rencontre - en chacun de nous - entre le méditant et le militant, entre les dimensions créatrices et critiques, entre les démarches spirituelles, culturelles et sociales, entre les Quadrants Gauche et Droit du modèle AQAL de Ken Wilber. Nous avons bien conscience que, du côté d'une critique radicale comme de celui d'une pensée intégrale, une telle approche synthétique risque de heurter les gardiens du temple au nom du maintien de la tradition et de la pureté du dogme.

Mais n'est-ce pas le rôle de la pensée créatrice que d'être hérétique ? En refusant de répéter mécaniquement des orthodoxies devenues obsolètes, l'hérésie créatrice dépasse les distinctions opérées à une époque données pour aboutir à une nouvelle forme de pensée, plus synthétique, adaptée à un nouveau stade de développement. Dans le carrefour  évolutif où nous vivons, il nous faut imaginer et créer aujourd'hui les formes novatrices du monde à venir comme nous y invite Raoul Vaneigem : " Nous sommes dans le monde et en nous-mêmes au croisement de deux civilisations. L'une achève de se ruiner en stérilisant l'univers sous son ombre glacée, l'autre découvre aux premières lueurs d'une vie qui renaît l'homme nouveau, sensible, vivant et créateur, frêle rameau d'une évolution où l'homme économique n'est plus désormais qu'une branche morte". (Nous qui désirons sans fin

Ressources 

La société du spectacle  Guy Debord. Site Wikipédia. Versions à télécharcher sur le site de l'Université du Québec.

Guy Debord par Anselm Jappe  Ed. Denoël A lire en priorité pour mieux comprendre les analyses de Guy Debord.

Plus que jamais en situation Article d'Anselm Jappe sur l'actualité de l’œuvre de Debord, paru dans Le Nouveau Magazine Littéraire (04/18). Blog Critique de la Valeur.

Une brève histoire de Tout  Ken Wilber. Ed. de Mortagne

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jeudi 1 juin 2017

Ecosophie : Une Sagesse Commune


La fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Michel Maffesoli

Photo de Christoffer Relander

Les changements politiques vécus en France ces derniers temps sont l’expression visible d’une évolution lente et invisible des mentalités. Et on ne comprend pas grand-chose à ces changements si l’on ne sait ni percevoir ni interpréter cette évolution. A plusieurs reprises nous avons évoqué dans le Journal Intégral les travaux du sociologue Michel Maffesoli, un des interprètes les plus inspirés de cette mutation culturelle. A l'occasion de la parution de son dernier livre, Ecosophie, Michel Maffesoli a accordé un entretien à FigaroVox dans lequel il évoque le basculement de la modernité vers la post-modernité avec l'émergence du paradigme écosophique : "nouvel équilibre entre la matière et l'esprit". 

Sa perception aiguisée et sa profonde culture permettent à M.Maffesoli de donner du sens à ce qui ressemble à un chaos apparent. Et ses observations rejoignent en partie celles développées à partir d’une vision intégrale. Ce qu’il oppose au progressisme abstrait et linéaire de la modernité, « c'est une philosophie "progressive" du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé mais intégré… Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. » 

Ami d’Edgar Morin comme de Pierre Rabhi, Nicolas Hulot exprime cette dimension écosophique quand il écrit : "Penser écologique c’est penser intégral". Même si sa position est très minoritaire au sein d’un gouvernement dirigé par un nucléocrate, sa nomination au rang de ministre d’État apparaît comme un signe des temps comme l’a été l'émergence de La France Insoumise dans laquelle se sont reconnues les jeunes générations animées par une sensibilité à la fois écologique et humaniste. La réflexion de Michel Maffesoli permet de mieux comprendre cette vague qualifiée de "dégagiste" qui vise à dépasser le paradigme abstrait et technocratique de la modernité, véhiculé aussi bien par la gauche socialiste que par la droite libérale. 

Cette vague "dégagiste" renvoie à ce que le philosophe Giorgio Agamben nomme une "puissance destituante". Une destitution du modèle dominant qui passe par la déconstruction du fétichisme de l'abstraction et de la religion de l'économie pour permettre l'émergence de cette "sagesse commune" qui est l'étymologie même de l'écosophie. Le nouvel esprit du temps est celui d'une lente et profonde conversion d'une vision économique, fondée sur l'intérêt individuel, en une vision écosophique inspirée par une sagesse commune. Comprendre ce nouvel esprit du temps, c'est détenir une clé d'interprétation qui permet de percevoir et de décrypter le sens de nombreux phénomènes sociaux et culturels comme autant d'éléments d'une même mutation.

Du Mème Orange au Mème Vert 

Si nous faisons régulièrement référence aux analyses de Michel Maffesoli c'est qu'elle permettent de déconstruire avec rigueur et profondeur l’esprit, l’épistémologie et les institutions de la "modernité". Une telle déconstruction permet en effet de mieux se libérer de l’emprise exercée par l’ancien modèle pour observer l’émergence du nouveau paradigme ainsi que les résistances rencontrées par celle-ci de la part d’une mentalité technocratique encore dominante dans les institutions. Cependant, la pensée de Maffesoli reste encore imprégnée d’une idéologie relativiste qui fut celle de sa génération. Il met au service de ce relativisme un corpus et une culture académique qui interdisent de penser le saut évolutif et qualitatif conduisant du pluralisme post-moderne vers cette « cosmodernité », intégrale et évolutionnaire, inspirant notre propre réflexion. 

S’il a bien analysé ce que le modèle de la Spirale Dynamique nomme le passage du Mème Orange – individualiste, réductionniste et rationaliste - au Mème Vert - communautaire, relativiste et pluraliste -, le passage de ce Mème Vert au Mème Jaune - intégratif, systémique et holistique - échappe encore en partie au radar du sociologue. Il n’empêche que M.Maffesoli est le représentant, au cœur même de l’institution, d’une régénération intellectuelle, épistémique et méthodologique, qui fait d’autant plus scandale qu’elle remet en question le paradigme dominant d’une pensée institutionnelle encore fortement identifiée au Mème Orange. 

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde. Entretien avec Michel Maffesoli 

FIGAROVOX.- Votre dernier livre s'intitule Ecosophie. Que signifie ce concept? En quoi se distingue-t-il de l'écologie? 

Michel MAFFESOLI.- Je parle d'Ecosophie (notion empruntée à Raimon Panikkar, philosophe hispano-hindou, 1918 - 2010) pour me différencier de l'écologie et surtout, puisqu'en France, à la différence d'autres pays européens elle n'est quasiment plus que ça, de l'écologie politique. L'écosophie est un nouveau paradigme écologique, un nouvel équilibre entre la matière et l'esprit.

L'écologie et l'écosophie traitent du rapport à la Nature. Mais leur conception de cette nature est différente. L'écologie parle du respect de la nature, de la préservation de la planète et des diverses espèces végétales et animales. Dans l'écosophie, l'homme n'est pas séparé de la nature, il en est un élément. Je parlerais dans un cas de respect de la nature et dans l'autre de communion avec la nature. Nous participons, nous appartenons à une commune nature. Pour prendre un exemple, l'écosophie considère que nous sommes, nous les hommes, une espèce animale. C'est en niant cette animalité que l'on peut aboutir à la bestialité ; et le XXème siècle n'est pas avare d'exemples en ce sens! 

Dans cette réflexion écosophique qui traite de notre rapport à la nature, au progrès technique, au Réel considéré dans toute son entièreté, rêve et imaginaire compris, aux sens, au monde et pour finir à ce que j'appelle au «sacral», je ne m'intéresse jamais au politique au sens habituel du terme. L'écologie a été raptée par les enjeux politiciens, par les projets et programmes visant à «améliorer» le monde au mépris d'un ordre des choses. Je considère qu'il est une «nature des choses» (de natura rerum) et que la prétention à la changer a conduit à cette dévastation du monde naturel et social que nous constatons. 

Pour le dire encore en d'autres mot, l'écologie reste dans la droite ligne du productivisme de la modernité alors que l'écosophie réhabilite une réflexion plus traditionnelle, plus enracinée, plus en phase avec la postmodernité naissante. En bref, la sensibilité écosophique est une sorte de métapolitique ; d'autant plus indispensable quand on voit comment dans les innombrables débats politiques le rien le dispute au néant! D'où la nécessité de mettre en perspective et de prendre de la hauteur. 

Qu'est-ce que les «écolos» ont loupé selon vous? 

Force est de constater qu'à ses débuts, l'écologie a eu le mérite de réhabiliter une nature bien oubliée dans l'idéologie du progrès. Mais elle est restée prisonnière, au moins dans les mouvements d'écologie politique, d'une conception «progressiste» du monde. C'est-à-dire d'une idéologie visant à transformer le monde, à se projeter dans un monde meilleur. Or cette volonté de transformation, cette projection dans des lendemains qui chantent est la négation d'une conception écosophique du monde. L'écosophie, c'est la sagesse de la maisonnée, la sagesse commune. «Oikos» en grec c'est la maisonnée, c'est-à-dire le lieu d'une grande famille élargie, d'un «domaine», une communauté. C'est donc le lieu qui fait lien en quelque sorte. 

Les écologistes se sont situés dans une optique moderne dans laquelle les individus se lient sur un projet commun, un programme politique et non pas là où ils sont pour affronter ensemble le monde tel qu'il est. En ce sens, les écologistes n'ont pas pris le tournant de la postmodernité, ils constituent, quoiqu'ils fassent, un parti politique comme les autres, très éloigné des préoccupations quotidiennes et spirituelles de l'opinion. Ils n'ont pas compris que c'est la «forme parti» qui est désuète. Dans leurs vaines querelles, ils participent à cette «théatrocratie» dont parle Platon, devenue politique spectacle ou selon l'expression de mon regretté ami Jean Baudrillard, pur «simulacre», n'intéressant plus personne! 

Le retour à la nature que vous décrivez sonne-t-il le glas du progrès? Est-ce la fin de notre civilisation? 

Je ne parle pas, me semble-t-il de «retour à la nature», je parle plutôt du resurgissement d'une sensibilité écosophique, c'est-à-dire d'une perception de la nature comme notre bien commun: les hommes, les espèces animales, les espèces végétales, minérales etc. mais même les objets participent du même monde, d'une même nature des choses. Je ne prône donc pas un «retour en arrière», ni même une décroissance. Je constate simplement que l'idéologie du progrès, ce progressisme dans lequel nous avons baigné depuis l'époque des Lumières, a certes produit de belles choses, des avancées scientifiques, médicales, un rallongement de la durée de vie, mais a également abouti aux catastrophes naturelles et humaines que l'on sait: le siècle dernier n'a pas été avare de destructions des hommes et du monde dans lequel ils vivent. 

La Spirale Dynamique, un modèle évolutionnaire.
Dès lors, ce que j'oppose à ce «progressisme», c'est une philosophie «progressive» du devenir du monde. Non pas la ligne droite de l'histoire, allant vers un monde toujours meilleur, (ou supposé tel), mais plutôt un cheminement en spirale, dans lequel le passé n'est pas dépassé, mais intégré et le futur non pas projeté comme objectif à venir, mais en quelque sorte également intégré dans l'intensité du présent. Ce que j'ai appelé «l'instant éternel». Ou pour le dire autrement, en reprenant cette phrase de Léon Bloy: «Le prophète est celui qui se souvient de l'avenir». 

Je reprends souvent la distinction faite par la philosophie allemande entre culture et civilisation. La culture c'est l'instituant, la civilisation c'est l'institué. Il n'y a pas une ligne droite de l'histoire, progrès infini, nous conduisant de la barbarie à la civilisation. Non, l'histoire avance comme je l'ai dit, en spirale. Les époques (en Grec, «époque» signifie parenthèse) se succèdent. On ne peut pas parler de barbarie à propos des civilisations grecque, romaine, chinoise, indienne, amérindienne, chrétienne etc. Les sociétés construisent à chaque époque un rapport entre le monde matériel et le monde de l'esprit différent, et partant dessinent un vivre ensemble basé sur des règles différentes. 

À certaines époques, le grand anthropologue, mon maître Gilbert Durand, l'a bien montré, ce qui domine est Prométhée, l'idéologie progressiste, l'esprit conquérant, l'imaginaire diurne, le glaive. À d'autres époques, c'est l'idéologie progressive qui s'impose, l'imaginaire nocturne, l'attachement à la terre Mère, la coupe plutôt que le glaive, c'est plutôt Dionysos la figure tutélaire. On ne peut donc à la rigueur parler que de "fin d'une civilisation" et non pas de fin de La civilisation. 

Reprenons donc ce que je disais sur la culture et la civilisation. Quand une époque se termine (la fin de l'Empire romain par exemple), une autre culture naît. Le christianisme succède au paganisme, l'organisation holistique de la féodalité succède à l'Empire ; à l'apogée de cette culture, on va parler de civilisation chrétienne, l'art gothique en liaison intime avec la scolastique médiévale (cf. Erwin Panofsky et son utilisation de la notion d'habitus de Saint Thomas d'Aquin). Puis toute civilisation étant mortelle, les valeurs communes qui ont été promues se saturent (comme une solution saline se sature et se solidifie) et une nouvelle culture surgit: c'est la Renaissance qui aboutira, via la philosophie des Lumières au triomphe du progressisme au 19ème siècle. 

Nous vivons, depuis les années 1950, un renouvellement de cet ordre ; un changement d'époque, un changement de paradigme. C'est ce que j'ai appelé avec d'autres, la postmodernité qui succède à la modernité. Notons bien: il ne s'agit pas ici de ce que je voudrais qui soit, je ne suis pas critique de la civilisation moderne, je constate, de manière tout à fait neutre, qu'un certain nombre des valeurs de la modernité, l'individualisme, le contrat social et dans une certaine mesure la démocratie représentative sont saturées. Elles n'agrègent plus les hommes entre eux, elles ne rassemblent plus. Elles ne fondent plus le vivre ensemble. 

Nicolas Hulot. Osons !
On peut le regretter, rien ne sert de le dénier. Je dis simplement, que la fin d'un monde n'est pas la fin du monde. Et je suis attentif au nouveau paradigme qui surgit, petit à petit. C'est le paradigme écosophique. Pour l'heure c'est une culture, il s'affirme peu à peu, il agrège d'abord en secret, puis discrètement, puis il deviendra de plus en plus prégnant. Les divers mouvements qui agitent les jeunes générations, par exemple mouvements végétarien, Végan, localiste, mais aussi les échanges de savoir, les économies solidaires participent de ce bouillon culturel. Ce n'est ni mieux ni pire qu'avant, c'est autre chose, mais c'est ainsi. C'est pourquoi je ne parle jamais de la fin d'une civilisation, mais d'un changement d'époque. 

Je précise que parler de postmodernité ne signifie en rien être "antimoderne". C'est reconnaître que, par un processus de saturation, une manière d'être-ensemble, tout en cessant, voit émerger une autre forme du bien commun. Celui que l'école de Palo Alto nomme "proxémie", liant étroitement l'environnement naturel et l'environnement social. Pour le dire sous forme d'un oxymore, c'est d'un "enracinement dynamique" qu'il s'agit. 

Vous y voyez un enchantement du monde tandis que Michel Onfray y voit une forme de décadence. 

J'ai parlé souvent dans mes livres du "réenchantement du monde": en 1979 dans La conquête du présent, dans Le temps des tribus (1988), et dans Le réenchantement du monde (2007). Cette expression de "réenchantement" (j'insiste sur le ‘ré') fait écho, bien sûr, à l'analyse du sociologue allemand Max Weber qui parlait du rationalisme et de la technique comme "désenchantement du monde". Il faudrait d'ailleurs plutôt traduire l'expression allemande (Entzaüberung der Welt) par "démagification" et donc mon réenchantement par "remagification". 

Là encore, je me démarque nettement de ceux qui confondent pensée et jugement. Je constate qu'il y a un retour du sentiment religieux, une religiosité ambiante, un intérêt des jeunes générations pour diverses pratiques corporelles et spirituelles qui donnent un sens (signification) au présent, sans forcément se projeter dans un sens (but, projet) dans l'avenir. Est-ce une forme de décadence? Sûrement. Mais la décadence est une forme de transition d'un monde à un autre. De la décadence de l'empire romain ont surgi les créations médiévales et byzantines. Je ne porte donc pas un regard nostalgique sur ce monde qui change, même si personnellement, nourri comme tous ceux de ma génération par la modernité, je peux adhérer ou non aux pratiques et valeurs postmodernes. 

Michel Maffesoli
Parler de «réenchantement du monde» n'est pas faire surgir tout à coup un monde à la Disney, dans lequel le bonheur est l'objectif commun. Non, ce serait plutôt constater l'extraordinaire essor des contes et légendes et autres personnages magiques dans notre monde actuel. Non pas des Blanche Neige ou Cendrillon passées à la Javel de l'Amérique moderne, mais des épopées mêlant cruauté et générosité, épisodes sombres et résurrections. Une redécouverte d'un monde en clair-obscur plutôt que le rêve aseptisé d'une société parfaite, égalitaire et transparente. Ainsi, face à la sinistrose qui tend à prévoir, de nos jours, en France spécialement, il convient d'être attentif à la vitalité, au vitalisme des jeunes générations. Ce qui nous force à nous rappeler que la décadence d'une manière d'être est toujours suivie d'une indéniable renaissance. Ballanche nommait cela "palingénésie": une genèse toujours renouvelée. 

Selon vous, le retour à la nature s'accompagnerait du retour de Dieu. N'est-ce pas paradoxal? 

Vous avez raison, c'est paradoxal. Mais en se souvenant de ce que dit Goethe, chaque culture en son moment naissant (ou renaissant) est paradoxale. Pour une certaine conception des religions monothéistes, ce monde-ci est mauvais. Il convient donc d'atteindre La Cité de Dieu (Saint Augustin) ou un Paradis terrestre lointain. (cf. Karl Marx). Pour reprendre une expression augustinienne: "mundus est immundus". Ainsi la nature humaine, la Nature tout court est finie, mauvaise, menaçante. Le corps s'oppose à l'esprit ou à l'âme. Il est mortel, l'âme est immortelle. 

En revanche, il y a eu, tout au long de l'histoire du monde, des formes de spiritualité qui trouvaient dans les éléments naturels une expression du divin: le cycle des saisons, le cycle de l'eau, les diverses espèces vivantes, voilà autant de formes d'un «divin social» (Durkheim) ou plutôt sociétal. Ce «divin sociétal», c'est-à-dire l'expression du rapport entre Cosmos et micro-cosmos, ce que Gilbert Durand et Henri Corbin nomment mésocosme, voilà où je vois le retour de la déité, ce que je nomme «sacral».  De la même façon que l'imaginaire diurne et l'imaginaire nocturne se succèdent et s'expriment tour à tour en majeur et en mineur dans les époques, il y a un constant va-et-vient entre monothéisme (recherche du Dieu unique, de la verticalité, de la séparation entre l'âme et le corps ou entre l'esprit et la matière) et polythéisme. 

Ce polythéisme n'a jamais complètement disparu: de nombreuses pratiques du catholicisme populaire en témoignaient et on le retrouve dans la ferveur religieuse, fût-elle chrétienne aussi, en Amérique latine, en Asie, en Afrique. Mais maintenant, il resurgit et on peut noter que même les religions chrétiennes sont de plus en plus empreintes de croyances polythéistes connexes. Même les évangélistes protestants n'ont pas réussi à éradiquer les cultes de transe au Brésil! Pour reprendre l'expression de Maritain que je viens de citer, le "sacral", voilà qui redonne force et vigueur à la thématique de l'incarnation que la catholicisme populaire a su maintenir vivante: le culte des saints locaux, très lié à un territoire donné en témoigne! 

Vous liez biodiversité et multiculturalisme sociétal. Quel est le rapport entre respect de la nature et communautarisme? 

J'ai écrit, en collaboration avec Hélène Strohl un précédent livre (qui va ressortir très bientôt en poche, aux éditions du Cerf) intitulé La France étroite. Face à l'intégrisme laïc, l'idéal communautaire. Ce n'est qu'en France dès qu'on évoque le thème des solidarités communautaires, ces solidarités de proximité, fondées sur le partage de valeurs, d'un territoire, d'une histoire, d'un goût, d'une passion, d'une croyance, qu'on avance le spectre du "communautarisme". Comme si dans ce pays n'avaient jamais existé ni paroisses, ni villages, ni partis, ni associations, ni corporations, confréries, communautés religieuses etc. Comme si le grand rouleau compresseur d'une laïcité comprise comme l'absence de tout lien de proximité, de tout réseau, de toute entraide, de tout partage spirituel, n'avait laissé subsister comme idéal de solidarité que l'affiliation à la sécurité sociale! 

La sécurité sociale c'est une belle construction, permettant à tous d'être soignés dans des conditions à peu près égales, à toute vieille personne de ne pas mourir de faim et à beaucoup d'enfants de ne pas souffrir de la misère. Il n'empêche, la vie quotidienne exige que chacun puisse appartenir à une ou plutôt plusieurs communautés: celle de son travail, celle réunissant les anciens élèves de telle ou telle école, des communautés religieuses, culturelles, sportives. Des communautés de voisinage ou bien des communautés réunissant, via le Net, des personnes qui partagent un goût ou une passion. C'est dans ces communautés que s'exprime le vivre ensemble au jour le jour, c'est cela la solidarité de proximité. 

Il se trouve que du fait des évolutions technologiques, des transports, des échanges par Internet, des conditions de vie actuelles, ces communautés ne sont plus immuables et leurs appartenances pérennes. Chacun, de nos jours, appartient ou voudrait appartenir à plusieurs communautés. Ce que j'ai appelé le tribalisme. Alors bien sûr, cette "tribalisation" du monde, c'est pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur: toutes ces initiatives traduisant la générosité, la solidarité, la passion, les échanges. Le pire, le sectarisme, le dogmatisme, l'enfermement et le repli identitaire, voire la guerre. 

Mais contrairement à nombre de commentateurs, je pense que le seul moyen de lutter contre la guerre entre communautés, c'est de favoriser leur éclosion multiple, c'est de permettre que les vérités soient mises en relation, que personne ne puisse prétendre détenir La Vérité Unique. On le voit bien, si l'on étudie le parcours des jeunes radicalisés: ils souffrent la plupart du temps non pas d'un ancrage communautaire, voire communautariste, mais d'une absence d'enracinement qui les rend proies de n'importe quelle attraction intégriste et fanatique. 

Si la République Une et Indivisible a donné de fort belles choses, on doit reconnaître que rien n'est écrit dans le marbre et que la «Res publica», la chose publique, peut être tout aussi bien l'ajustement, a posteriori, des diverses communautés. C'est ce qui est en train, dans la crainte et le tremblement, de s'opérer de nos jours… 

Ne passez-vous pas totalement à côté de la dimension politique et totalitaire de l'idéologie islamique?

 …Vous avez raison de parler d'idéologie totalitaire, je dirais que c'est le cas de toute idéologie monothéiste: le 20ème siècle n'a pas été avare en cruautés barbares à grande échelle, si l'on pense aux divers totalitarismes, nazi et communistes. Les livres de Thierry Wolton (Histoire globale du communisme, tome I, Les bourreaux, tomeII, les victimes, éditions Grasset, 2016) le montrent bien. L'idéologie nazie, l'idéologie communiste, l'idéologie islamiste peuvent servir de base à ces tentatives totalitaires, elles sont construites sur le même fondement de croyance en un paradis céleste ou terrestre (la société aryenne, la société communiste, le Paradis céleste islamique) et peuvent se développer de manière barbare dès lors qu'elles ne sont pas contrebalancées par d'autres croyances.

Le relativisme n'est pas la négation de toute vérité, c'est la mise en relation d'une vérité avec les autres vérités. C'est pourquoi, il me semble que l'inscription communautaire de l'époque actuelle, postmoderne, peut permettre mieux qu'un nationalisme raidi, de combattre la tentation totalitaire. Les appartenances multiples, la mise en relation des croyances et modes de vie, la possibilité de sincérités successives, voilà autant de soupapes à la menace que fait peser une idéologie totalitaire et monovoque. Biodiversité et idéodiversité, pluralisme des valeurs, polythéisme, voilà autant d'antidotes à la menace totalitaire. C'est cela le retour du naturalisme qui est le cœur battant de l'époque postmoderne! 

Ressources

La fin d’un monde n’est pas la fin du monde Figarovox. 17/03/2017. Entretien de Michel Maffesoli avec Alexandre Devecchio. 

Écosophie de Michel Maffesoli  Éditions du Cerf


La post-modernité marque la fin de la république une et indivisible. Entretien avec Michel Maffesoli. Site Philitt

Raimon Pannikar  Wikipédia /   Raimon Pannikar - Présentation in L'encyclopédie de l'Agora

Raimon Pannikar et Arne Naess en dialogue J.C Vlaverde  Site Raimon-Pannikar.com

Pourquoi Macron est (vraiment) un mutant ou l'approche intégrale appliquée au leadership politique Philippe Joannis Site Linked in

Vers une théorie de la puissance destituante  Giorgio Agamben Site Lundi Matin

Pour un processus destituant  Eric Hazan et Julien Coupat Site Libération

Dans Le Journal Intégral

Entre l’Ancien et le Nouveau Monde (3) Un homme de Retard  Sur l’homme post-moderne et la pensée de Michel Maffesoli 



jeudi 12 janvier 2017

2017 : Transition ou Régression ?


Ce n'est pas parce qu’ils sont nombreux à avoir tort qu'ils ont raison. Coluche 


Depuis longtemps, Patrick Viveret est un de ces intellectuels progressistes qui, de l’atermondialisme au convivialisme, de la sobriété heureuse aux nouveaux indicateurs de richesses, de l'engagement pour une citoyenneté planétaire aux "Dialogues en humanité", a su tracer des voies novatrices en se faisant le porte-voix des évolutions sociales, politiques et culturelles. Dans sa lettre de vœux pour 2017 à tous les Convivialistes, il propose une analyse de la situation actuelle : face aux logiques mortifères qui se sont manifestées en 2016 (montée des populismes, terrorisme islamiste, élection de Trump aux USA), il devient urgent de se mobiliser autour d’un projet de Transition vers une "société du bien vivre" : 

« Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs.» 

Le texte de Patrick Viveret que nous vous proposons ci-dessous analyse les relations, tensions et alliances entre ces trois grandes familles de population que sont les traditionalistes, les modernistes et les "créatifs culturels". Une telle analyse offre une perspective globale qui donne du sens aux grands mouvements de la société comme aux signaux faibles de sa transformation. Traduite dans la perspective intégrale qui est la nôtre, la grande Transition évoquée par l'auteur peut-être identifiée au passage à la seconde phase de la Spirale Dynamique telle que nous en avons rendu compte dans de précédents billets. Il reste donc au mouvement convivialiste à développer la vision intégrale qui lui permettrait d'opérer effectivement ce véritable saut qualitatif vers la "société du bien vivre" qu'il réclame de ses vœux. 

Une Transition Culturelle

Au-delà de sa valeur réflexive, ce texte de Patrick Viveret a une valeur sociologique évidente. Il permet de mieux saisir l’évolution d’une intelligentsia progressiste, obligée de s’interroger face à une situation planétaire et historique qui remet profondément en question ses idéaux de progrès économiques, sociaux et démocratiques. Enracinée dans l’économisme du mème Orange, profondément imprégnée du pluralisme du mème Vert, cette intelligentsia est en train d’émerger progressivement vers le mème Jaune fondée sur l’idée d’interdépendance et de complexité. C’est d’ailleurs pourquoi Le Manifeste Convivialiste était sous-titré : déclaration d’interdépendance. 

Modèle Développemental de la Spirale Dynamique

Mais ce passage vers la seconde phase de la spirale dynamique doit affronter ces obstacles que sont le "mauvais mème Vert", la pensée fragmentaire, le conformisme intellectuel, l'économicisme dominant, les habitus académiques, et tout simplement... le manque d’inspiration. Au dépassement du progressisme Orange et du relativisme Vert effectué par le convivialisme, il manque encore la profondeur spirituelle, la radicalité et l’intuition visionnaires qui lui permettrait de faire le saut créatif jusqu’à une vision vraiment intégrale à même de guider et d’accompagner la grande transition culturelle sans laquelle toute transition socio-économique est un leurre. Le convivialisme fait le constat de la fin d'un monde sans offrir la perspective évolutionnaire permettant d’imaginer celui qui est en train d’émerger. S’ils évoquent une décolonisation de l’imaginaire, les convivialistes privilégient encore les formes de pensée - analytiques, objectivantes et disciplinaires - à l’œuvre dans les institutions académiques.

A travers le travail collectif mené au sein du Mauss (Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales), certains penseurs convivialistes ont développé une réflexion critique sur l'épistémologie devenue dominante en sciences sociales - l'individualisme méthodologique - comme ils ont élaboré une "anthropologie du don" inspirée par les travaux de Marcel Mauss. Mais il manque encore au convivialisme le paradigme global et visionnaire qui corresponderait à son projet de grande Transition politique et socio-économique. Or la crise systémique que nous affrontons réclame l’émergence d’un autre mode de pensée. Selon Einstein : « La puissance déchaînée de l'homme a tout changé, sauf nos modes de pensées et nous glissons vers une catastrophe sans précédent. Une nouvelle façon de penser est essentielle si l'humanité veut vivre. » 

Convivialistes, encore un effort !

La pensée d'Edgar Morin a beaucoup inspiré la réflexion de Patrick Viveret. Dans un entretien au journal La Tribune publié en Février 2016 et intitulé Le temps est venu de changer de civilisation, Edgar Morin évoque « la seule transformation véritable et durable qui soit : celle des mentalités… Seule une prise de conscience fondamentale sur ce que nous sommes et voulons devenir peut permettre de changer de civilisation… Et d'ailleurs, c'est aussi parce que nous manquons de spiritualité, d'intériorité, de méditation, de réflexion et de pensée que nous échouons à révolutionner nos consciences

On aimerait que les convivialistes entendent cet appel à la révolution des consciences, qui résonne avec celui des Colibris de Pierre Rabhi, pour proposer un véritable changement de paradigme prenant en compte, de manière intégrale, tous les aspects – intérieurs et extérieurs, individuels et collectifs – du développement humain. Une transition socio-économique ne peut advenir sans une transition culturelle qui traduit l'esprit du temps à travers un nouveau paradigme. Il s'agit aujourd'hui de s'émanciper d'une vision abstraite et séparée qui fut celle celle de la modernité pour retrouver le chemin d'une participation intime et intuitive de la subjectivité à un milieu d'évolution - à la fois naturel, social et culturel - qui forme une totalité dynamique.

L'erreur profonde de tous les réformismes, passés et à venir, n'est pas seulement de croire qu'un changement de société peut advenir sans l'émergence d'une nouvelle forme de pensée et de sensibilité, il est aussi d'imaginer que cette émergence créatrice puisse s'effectuer au sein d'un système totalement sclérosé. 


Seule une radicalité qui apparaît toujours marginale, illégitime et scandaleuse aux tenants du système est à même de transformer celui-ci.  Si le convivialisme ne veut pas être autre chose que le nouveau visage d'un réformisme qui change tout pour que rien ne change, il doit développer cette vitalité créatrice et insurrectionnelle qui bouscule les évidences et les déconstruit sans se laisser intimider par ce mélange de bonne conscience, de mauvaise foi et de certitudes établies qui régit les habitudes de pensée et les postures institutionnelles. On connait le célèbre apostrophe de Sade dans La philosophie dans le boudoir : « Français, encore un effort si vous voulez être républicains. » On a envie d’ajouter aujourd’hui : « Convivialistes, encore un effort si vous voulez être évolutionnaires. »

Être un évolutionnaire aujourd'hui, c'est être un acteur engagé dans une révolution des consciences fondée sur la réflexion et la méditation, l'intériorité et la spiritualité. Un tel engagement implique donc un dépassement du mental, de l'égo et de ses stratégies d'appropriation narcissique pour inventer et vivre de nouveaux liens sociaux au sein de communautés concrètes et conviviales. Ces communautés post-capitalistes devront sortir de manière conscience et volontaire de l'économie - qui réduit l'intensité de la vie à une survie indexée sur l'échange - afin d'opérer la conjonction, évoquée dans le texte de Patrick Viveret, entre une érotique qui mobilise les forces de vie et une éthique qui canalise celles-ci au service du développement humain.

Si être convivialiste c'est effectuer le saut qualitatif qui conduit des sociétés de l'avoir à celles du "bien-vivre", être évolutionnaire c'est participer au saut évolutif qui conduit des sociétés du "bien-vivre" aux communautés de l'être. Un tel processus évolutif nécessite d'accompagner les formes émergentes de pensée, de sensibilité et d'organisation correspondant à un nouveau stade du développement humain. Contrairement à une doxa matérialiste, devenue celle de notre temps, ce n'est pas l'infrastructure des forces productives qui détermine la superstructure idéologique et culturelle.

La société est une totalité évolutive à la fois intersubjective et culturelle, socio-économique et technologique. Loin d'être réductible à une transition socio-économique, le saut qualitatif vers la "société du bien-vivre" nécessite une mutation anthropologique, culturelle et spirituelle qui devrait être au cœur de l'approche convivialiste. Pour le dire d'une autre façon : s'il veut proposer une voie véritablement évolutive pour le vingt et unième siècle, le convivialisme sera intégral ou ne sera pas.

Lettre de vœux de Patrick Viveret à tous les convivialistes. 

Notre rencontre du Théâtre de la Tempête à Vincennes en juin dernier avait pour thème : "Convivialisme now ou Apocalypse tomorrow". Je le crois très actuel en sachant qu'il caractérise une exigence préventive pour éviter des risques majeurs pour notre famille humaine. Mais il pourrait aussi avoir une valeur de résilience si nous devions surmonter un certain nombre de catastrophes et de régressions si les logiques dominantes d'aveuglement se perpétuent. Nous sommes en effet entrés dans un conflit mondial d'un nouveau type puisque l'objet de ce conflit est d'éviter la guerre et, à terme, sinon la destruction de l'humanité en tout cas une grande Régression à laquelle il nous faut au contraire opposer la perspective d'une grande Transition, celle la même à laquelle veut contribuer le convivialisme. 


Je crois en effet qu'il n'est pas excessif de dire qu'une part importante du destin de l'humanité va se jouer dans ce siècle. Regardons lucidement la situation : avant l'élection de Trump il y avait déjà un état d'urgence social et écologique avec la fracture sociale mondiale des inégalités (les 63 personnes les plus riches disposant de l'équivalent du revenu de la moitié de l'humanité) et la fracture écologique gravissime : dérèglement climatique, sixième extinction des espèces, grandes pollutions faisant chaque année des centaines de milliers de morts. Il aurait fallu donner un coup de barre très net dans le sens de la justice sociale et de la responsabilité écologique, bref aller franchement dans le sens d'une grande Transition. 

L'élection de Trump et le renforcement des "démocratures", pour reprendre l'expression de Pierre Hassner, qui nourrissent les inégalités sociales et l'irresponsabilité écologique participent au contraire de la grande Régression et rendent le risque plus grave encore d'une humanité confrontée à un cycle mortifère. Cycle qui peut même s'avérer fatal quand on pense que des psychopathes peuvent disposer d'armes de destruction massives à commencer par le nucléaire. Il faut donc qu'impérativement se constitue une grande alliance pour la Vie face aux logiques mortifères qui peuvent nous conduire à l'abîme pour reprendre le titre d'un livre récent de notre ami Edgar Morin. 

Une grande alliance des forces de Vie

C'est cette alliance que nous avons cherché à construire au cours de l'année écoulée tant à l'échelle mondiale dans la suite des mouvements qui se sont rassemblés lors de la Cop 21 (Cf. la proposition d'un processus constituant mondial faite par "Le Serment de Paris"), qu'au niveau européen et français. Pour ce qui concerne notre pays la convergence renforcée des mouvements et réseaux citoyens initiée par "Pouvoir citoyen en marche", plate-forme fondée par la rencontre du Pacte civique, du collectif Roosevelt, des convivialistes, du labo de l'économie sociale et solidaire, des Dialogues en humanité et de bien d'autres mouvements a permis d'aboutir à un socle commun de propositions sur quatre niveaux : celui de la Vision avec le texte proposé par Edgar Morin "Changeons de voie, Changeons de Vie", celui des valeurs, celui des récits permettant ces itinéraires de convergence et celui dit des "mesures basculantes" pour reprendre une expression de notre ami Alain Caillé qui a beaucoup œuvré à ce texte en voie de finalisation. 

Outre ce contenu il faut aussi construire une stratégie pour cette alliance et en repérer les forces principales afin de mieux distinguer son cœur et ses ailes. Le cœur c'est, me semble-t-il, l'ensemble des acteurs qui se reconnaissent dans le Projet d'une grande Transition vers une société du bien vivre. Celle-ci constitue une double alternative convivialiste au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire, sachant que le second est l'enfant monstrueux du premier. 

La 'base sociale" de cette alliance ce peut être celles et ceux que deux sociologues américains, Sherry Anderson et Paul Ray, ont nommé "les créatifs culturels", porteurs d'une quadruple révolution silencieuse dans le domaine écologique, dans celui du rapport entre hommes et femmes, dans la quête d'une spiritualité non dogmatique et dans une ouverture multiculturelle. Ils représentent le symétrique du quatuor mortifère symbolisé par Trump : irresponsabilité écologique, machisme, intégrisme culturel et religieux, racisme et défense délirante d'une suprématie des Blancs. 

Ils sont les seuls à pouvoir proposer un dépassement dynamique du conflit entre les deux autres grandes familles socio-culturelles évoquées dans l'enquête de Ray et Anderson, celle des modernistes et des traditionalistes. Les premiers sont aveugles sur " les dégâts du progrès" pour reprendre le titre d'un livre célèbre de la Cfdt des années 70, les seconds sont irrésistiblement attirés par les fondamentalismes identitaires qu'ils soient religieux ou nationaux. 

Ces "créatifs" peuvent proposer de garder le meilleur de la modernité, la liberté, mais sans le pire, la chosification, et de retrouver le meilleur de la tradition, la reliance (à la nature, à autrui, aux questions du sens) mais sans le pire, la dépendance et la tentation intégriste. On retrouve, on le voit, nombre de caractéristiques fondamentales de ce que nous plaçons au cœur non seulement des valeurs mais aussi des comportements convivialistes. 

Construire une convergence

Mais, s'ils constituent le cœur potentiel de cette alliance, les créatifs culturels doivent d'abord se donner les moyens de se constituer en force (en force créatrice bien sûr et non dominatrice conformément à leurs gènes) et de dépasser le stade d'une créativité très riche mais trop souvent fragmentée et invisible pour construire une grande convergence à partir de ces émergences... tout en inventant un modèle de convergence inspiré du Vivant et ne reproduisant pas les convergences artificielles et en surplomb que sont les figures de l'avant garde ou de la fédération. 

Il est essentiel qu'ils soient le cœur de l'alliance car s'ils continuent comme aujourd'hui à constituer les ailes tantôt du clan moderniste tantôt du camp traditionaliste, ils n'arriveront pas à peser suffisamment sur les enjeux macros (économiques, sociaux, culturels etc.) là où sont solidement installées les forces mortifères. Par exemple il faut pouvoir tenir sur le double front de l'alternative au fondamentalisme marchand et au fondamentalisme identitaire car sinon la lutte contre le second sans mettre en cause le premier conduit à traiter un symptôme sans traiter ses causes

Mais ensuite ceux-ci se doivent de nouer des alliances compte tenu de l'ampleur du risque. Alliances pour former une coalition avec la partie des modernistes partisans de l'économie de marché et du progrès technologique mais conscients de la nécessité d'une lutte contre les inégalités sociales, de l'insoutenabilité de la démesure spéculative et d'une capacité de discernement sur les risques des évolutions technologiques. Mais alliance aussi avec les cultures et les sociétés de tradition qui refusent le basculement dans le fondamentalisme identitaire. 

Ainsi cette alliance des forces de vie peut-elle constituer une alliance préventive, mais aussi résiliente si l'approche préventive n'a pu être conduite à temps et jusqu'au bout. A la stratégie du REV proposée lors des États généraux de l'économie sociale et solidaire alliant le R de la résistance (créatrice), le E de l'expérimentation (anticipatrice) et le V de la Vision (transformatrice) nous pouvons proposer de REVER en ajoutant le E de l'évaluation démocratique et le R de la Résilience refondatrice. L'évaluation dans cette perspective doit être entendue dans son sens fort de délibération sur ce qui fait valeur et valeur dans son sens radical de force de vie.

Alors peuvent se conjuguer pleinement l'impératif érotique de Nietzsche sur la mobilisation des forces de vie et l'impératif éthique de Kant sur l'exigence que la recherche de la force de vie de chacun ne s'opère pas au détriment d'autrui. Éthique et Érotique ne sont-ils pas ainsi deux composantes majeures d'une perspective et d'une pratique convivialiste ? C'est en tout cas une proposition que je fais pour l'année qui vient à mes amis convivialistes ... Bonne année 2017 où il nous faudra plus que jamais allier "pessimisme de l'intelligence et optimisme de la volonté". 

Ressources




Le Serment de Paris 

Le temps est venu de changer de civilisation. Entretien avec Edgar Morin dans Le Tribune

Convivialisme Now ou Apocalypse Tomorow  Une série de sept vidéos sur le thème du convivialisme, enregistrée samedi 25 Juin 2016 au Théâtre de la Tempête. You Tube

Reconstruction de la société. Analyses convivialistes Une vingtaine d’auteurs convivialistes explorent les chemins de construction d’une société conviviale guidée par la poursuite inlassable du bien commun.